VII

VII

Arrivée de quarante terrassiers dizfoulis.—Attaque d'une grande tranchée.—Message de Mozaffer el Molk.—La pluie.—Dizfoulis, Loris et Arabes.

8 mars.—Barak-Allah! Alhamdou-lillah! Les augures d'Ousta Hassan nous ont été favorables. La nuit dernière le digne maçon arrivait augabr, suivi de quarante terrassiers; dès l'aurore il nous présentait son bataillon. Le déblayement des bases du palais est provisoirement suspendu; les soldats passent au grade de surveillants, car la grande tranchée C, piquetée le lendemain de notre installation, accaparera désormais tous les hommes. Elle est divisée en chantiers de dix mètres. Seuls les chantiers impairs seront attaqués; si l'on découvre une piste, on la suivra sans s'occuper des fractions encore respectées; dans le cas contraire, on fouillera ces dernières. Chaque tronçon est pourvu de trois piocheurs et de neuf pelleteurs. Quatre hommes gardent les bagages, cuisent le pain de la compagnie et alimentent le chantier d'une eau vaseuse puisée dans le Chaour.

La journée commence vers cinq heures et demie, à l'instant où le disque solaire, émergeant au-dessus d'un ruban de montagnes roses, éclaire l'horizon; elle s'interromptune demi-heure, le temps de manger une galette d'orge, l'unique nourriture des ouvriers, et cesse vers quatre heures, au cri detamam!(fin), parti des tentes et joyeusement répété dans les chantiers. Ousta Hassan et Dor Ali prennent des mains de M. Babin le salaire quotidien, vérifient les comptes, palpent les krans et les remettent aux terrassiers réunis derrière les tentes. Dès lors chacun est libre. Les Dizfoulis regagnent legabr, quelques ouvriers loris se retirent dans une cabane de roseaux voisine de nos tentes, M. Babin met à jour son carnet d'attachement, M. Houssay collectionne des insectes, Marcel et moi recommençons une visite minutieuse du champ de bataille.

Le soleil ayant séché les crevasses, nous pénétrâmes ce soir jusque dans les derniers replis de la plus profonde. Tout à coup un sanglier énorme, les défenses en arrêt, débuche de l'étroite galerie où nous sommes engagés. Le monstre me frôle de si près et me charge de si bon cœur, qu'il m'apparaît semblable à un colosse antédiluvien. Il gravit avec plus de calme l'escarpement de la crevasse; je me retourne et puis apprécier la véritable grandeur de la bête puante. Armons les revolvers et reprenons la promenade interrompue. Les traces d'un guépard, empreintes sur la terre molle, nous conduisent à une tanière creusée dans les flancs du tumulus. Omoplates de moutons, ossements de chevaux ou de buffles, piquants de porcs-épics, s'étalent devant ce repaire. Les recoins de la caverne sont fouillés à coups de revolver; elle est vide. Des lionsauthentiquestiennent parfois compagnie aux panthères et prélèvent chaque nuit la dîme royale sur les troupeaux des nomades. Le jour ils ne quittent guère la jungle située entre le Chaour et la Kerkha. C'est fort heureux pour Sliman et Mçaoud.

Les fauves ne peuplent pas seuls les alentours de Suse. Sur l'herbe verte se promènent, panache en l'air, desdorradjsau plumage foncé, dont les formes rappellent celles des francolins. Des perdrix, petites de taille, brunes de chair, passent si nombreuses, que le bruit de leurs ailes sifflantes réveille le souvenir lointain d'un train de chemin de fer, tandis que leurs légers escadrons tachent le ciel de nuages vivants. Moins légères sont les feuilles que chassent l'automne et les premiers frimas. Mais les voilà déjà perdues dans l'atmosphère bleue. Où vont les voyageuses? Quels climats lointains les attirent? En vertu de quelle loi éternelle traversent-elles de génération en génération cette plaine jadis bruyante, aujourd'hui abandonnée des hommes?

Pourquoi interroger la nature? «Notre esprit n'enfante que des atomes au prix de l'immensité des choses,» dit Pascal.

Aussitôt que les vapeurs du soir estompent la vallée, des vols de canards sauvages s'abattent, en criant, au milieu des ginériums, barbotent dans le marais et babillent avec les cigognes ou des geais verts plus semblables à desgemmes qu'à des êtres animés. Sort cruel! nous n'avons que des fusils de guerre.

La chasse nous offrirait une agréable distraction et, si elle était heureuse, modifierait un ordinaire d'une monotonie désespérante. Jusqu'ici nous avions eu d'excellent mouton, mais depuis trois jours il est devenu impossible de se procurer une bête à laine, grande, petite, grasse, maigre, de sexe masculin, féminin ou neutre.

Cheikh Ali assure qu'il s'est défait de la majeure partie de ses troupeaux, et ne peut distraire aucune tête de son cheptel; le pâtre dugabrchante une chanson différente, qui se termine par le même refrain. M. Houssay, élu chef de gamelle, se désespère. Le matin il nous offre du pouletsokh(lisez: frit) et du pilau; le soir du pilau et de la volaille au gros sel. Puis le lendemain c'est tout le contraire: on sert le soir le poulet frit et le pilau; on réserve pour le matin le riz et la poule au pot. L'eau du Chaour est marécageuse, chargée de détritus organiques; Marcel recommande de la faire bouillir, afin de détruire les germes malsains et les animaux visibles à l'œil nu. Je ne discute pas la mesure, elle est sage; mais le goût de fumée combiné avec le parfum de la vase achève de rendre intolérable notre unique boisson. La privation de légumes verts se fait cruellement sentir; si je m'écoutais, j'irais, en compagnie du vieil Ali, notre premier ouvrier—par ordre de date,—paître les chardons des crevasses.

Que penserait de moi Golab Khanoum, la belle-mère de Cheikh M'sel? «Dévorer l'herbe des champs et laisser pousser ses ongles au delà de leur union avec la chair!» Elle me prendrait pour une fille légitime de Nabuchodonosor, si tant est que Golab Khanoum ait jamais ouï parler du roi de Babylone.

12 mars.—Mauvaise journée, mauvaises nouvelles.

La grande tranchée C commence à s'approfondir. Après avoir déblayé les fondations d'épaisses murailles, derniers débris de la ville arabe qui couvrait encore les tumulus à la fin du douzième siècle, les ouvriers se sont enfoncés dans une terre dure, solide, d'une propreté de mauvais augure.

Malgré son peu d'intérêt, ce chantier est l'objet de mes prédilections. Sur le soir, Marcel est venu me rejoindre; il tenait une feuille de papier rose dont la teinte gaie contrastait avec son visage sévère.

«Une lettre de Mozaffer el Molk.»

J'ai abandonné la tranchée pour un repli de terrain où l'on est défilé des regards indiscrets.

Voici la dépêche dans toute sa saveur:

«Monsieur,«Les musulmans sont ignorants, incivilisés et hors de règle; ils sont enfin une pierre d'achoppement pour l'avancement de vos travaux. En mon absence, il vousest très difficile, je crois, de diriger votre mission. Le tumulte des passions de la religion islamique causera peut-être un grand danger qu'il me sera impossible de comprimer.«Il est bon de déposer à Dizfoul vos effets chez Mirza Abdoul-Raïm et de venir rester à Chouster auprès de moi.«Après mon retour à Dizfoul, vous vous occuperez à vos affaires avec l'escorte, la force et le conseil du gouvernement.«Tout à vous,«Mozaffer el Molk.»

«Monsieur,

«Les musulmans sont ignorants, incivilisés et hors de règle; ils sont enfin une pierre d'achoppement pour l'avancement de vos travaux. En mon absence, il vousest très difficile, je crois, de diriger votre mission. Le tumulte des passions de la religion islamique causera peut-être un grand danger qu'il me sera impossible de comprimer.

«Il est bon de déposer à Dizfoul vos effets chez Mirza Abdoul-Raïm et de venir rester à Chouster auprès de moi.

«Après mon retour à Dizfoul, vous vous occuperez à vos affaires avec l'escorte, la force et le conseil du gouvernement.

«Tout à vous,

«Mozaffer el Molk.»

Compter sur les promesses deSon Excellence, supposer qu'elle viendra s'établir à Dizfoul tout exprès pour nous donnerl'escorte, la force et le conseil du gouvernement, serait chimérique! Il faudrait bien mal juger les fonctionnaires persans, toujours trembleurs et nonchalants, et se faire de singulières illusions sur le climat du pays. Dans un mois le soleil sera brûlant, quinze jours plus tard la chaleur deviendra intolérable, en mai il ne restera plus augabrâme qui vive.

Suivre les conseils du gouverneur, lever les tentes, renvoyer les ouvriers si péniblement conquis, équivaudrait à une désertion, à l'abandon définitif des fouilles. Marcel et moi ne pouvons supporter cette pensée.

D'un autre côté, demeurer ici contre l'avis de Mozaffer el Molk, c'est exposer la mission à de graves dangers et assumer, en cas de malheur, une terrible responsabilité. Nous n'hésitons pas à jouer notre vie; mais, avant d'engager l'existence du personnel placé sous ses ordres, mon mari veut consulter les intéressés. Rentrons.

Près des tentes nous attend Mirza Abdoul-Raïm.

Des faits de la plus haute gravité se sont passés à Dizfoul. Le lendemain de notre départ, cinq ou six cents sectaires, émus à la pensée que des chrétiens allaient souiller de leur présence le tombeau de Daniel, dérober le corps du saint prophète, transporter dans le Faranguistan ce palladium de la contrée, se réunirent dans les mosquées de la ville. Les défenseurs de la foi firent serment d'expulser de vive force ou d'immoler les infidèles, et prirent dans ce but le chemin de Suse.

Les uns étaient armés de mauvais fusils et de pistolets, les autres de lances, tous—ceci prenait un caractère sérieux—de frondes, qui dans la main des Dizfoulis deviennent redoutables. La troupe, dansant, hurlant, invoquait Ali et ses fils, les martyrisés de Médine et de Kerbela. Elle s'était avancée dans la plaine et avait franchi la rivière; vingt kilomètres la séparaient de Suse, quand elle fut rejointe par deux cavaliers venus de la ville à franc étrier. C'étaient les fils de cheikh Mohammed Taher. Le cheikh, effrayé par la spontanéité de cette singulière croisade, leur avait enjoint de ramener les énergumènes.

D'abord bafoués, traités dekafirs(mécréants), deharamzadès(fils d'impur), les jeunes gens réussissent cependant à se faire écouter. Les Dizfoulis consentent à regagner la ville, sous la promesse solennelle qu'une députation composée de seïds, de mollahs et des plus ardents promoteurs du mouvement ouvrira dès le lendemain une enquête sévère. Si les chrétiens ont violé le tombeau de Daniel, Cheikh Taher en personne conduira les justiciers et présidera au massacre des coupables.

De son côté, le vénérable religieux faisait appeler Abdoul-Raïm et l'interpellait sur notre étrange conduite: «On accuse les Faranguis d'avoir déjà ruiné le tombeau du prophète!

—Les prenez-vous pour des sorciers? Partis hier dans l'après-midi, ils n'ont pu gagner Suse avant la nuit; ils ne possèdent ni pelles ni pioches, puisque ces outils sont encore chez le forgeron chargé de les emmancher. D'ailleurs je vais les rejoindre et vous tiendrai au courant de leurs faits et gestes.

—Vous ne partirez pas seul, reprit le cheikh défiant; seïd Hadji Houssein vous accompagnera et vous évitera la peine de revenir à Dizfoul.»

C'est ainsi que, le surlendemain de notre arrivée, sont apparus les turbans blancs et bleus, qui, après avoir constaté le parfait état du tombeau, nous ont fait subir un insidieux interrogatoire.

A la suite de cette échauffourée, un courrier volait dans la direction de Chouster. Mozaffer el Molk, qui avait dépensé toute sa diplomatie pour enrayer notre marche vers Suse ou éviter de se compromettre dans notre voisinage, priait les autorités civiles de Dizfoul de lui envoyer des rapports motivés. De la lecture de ces documents le Khan concluait au rappel immédiat de la mission française, exposée, sans autre rempart qu'une toile de tente, non seulement aux razzias des nomades, mais à la haine des fanatiques qui vont entreprendre leur pèlerinage annuel.

Ainsi s'expliquent la difficulté de trouver des ouvriers, les hésitations d'Ousta Hassan, les terreurs de Dor Ali et la fameuse communication rose.

Le courrier de Mozaffer el Molk n'est pas moins explicite que le mirza. Il assure avoir vu, en traversant Dizfoul, des groupes furieux assiéger les portes des mosquées. On ne nie pas que Daniel et sa tombe ne soient encore intacts, mais des infidèles et des sorciers ne sauraient être tolérés dans le voisinage des lieux saints.

Marcel soumit le cas à MM. Babin et Houssay, sans leur dissimuler la gravité de la situation.

«Quels sont vos projets? demandèrent-ils.

—Ma femme et moi méprisons les menaces d'une population idiote et n'abandonnerons Suse qu'à la dernière extrémité. En cas d'attaque, nous essayerons de nous replier derrière la Kerkha et de gagner le territoire ottoman.

—Vous pouvez compter sur nous,» répondirent-ils sans même se consulter du regard.

Marcel, prenant alors la plume, écrivit de sa plus belle encre au gouverneur:

«Excellence,«Je vous remercie infiniment de la communication que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser. Malgré tout le plaisir que j'aurais à passer quelque temps auprès de vous, il m'est impossible de lever mes tentes en ce moment. Mon départ ressemblerait à une désertion.«Je vous l'ai promis, aucun membre de la mission française ne s'approchera du tombeau de Daniel; mais si je tiens mes engagements, je compte sur vous pour protéger et faire respecter les envoyés d'un gouvernement ami de la Perse. Écrivez dans ce sens au mouchteïd, et ce chef religieux profitera certainement de l'occasion qui lui est offerte d'être agréable à Sa Majesté Impériale.«Veuillez recevoir, etc.»

«Excellence,

«Je vous remercie infiniment de la communication que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser. Malgré tout le plaisir que j'aurais à passer quelque temps auprès de vous, il m'est impossible de lever mes tentes en ce moment. Mon départ ressemblerait à une désertion.

«Je vous l'ai promis, aucun membre de la mission française ne s'approchera du tombeau de Daniel; mais si je tiens mes engagements, je compte sur vous pour protéger et faire respecter les envoyés d'un gouvernement ami de la Perse. Écrivez dans ce sens au mouchteïd, et ce chef religieux profitera certainement de l'occasion qui lui est offerte d'être agréable à Sa Majesté Impériale.

«Veuillez recevoir, etc.»

Puis, comme l'arrivée d'un courrier émotionnait nos pusillanimes ouvriers, toujours enclins à rêver de chaîne au cou, de pieds endoloris, de nez ou d'oreilles délicatement supprimés, mon mari fit appeler Ousta Hassan: «Ce soir même tu vas partir pour Dizfoul; tu ramèneras autant d'ouvriers que tu en pourras embaucher: cent, cinq cents, mille. Les travaux jusqu'ici n'ont été que jeux d'enfants, un simple début. A ton retour j'aurai tracé des excavations nouvelles.»—Ousta Hassan, alléché par les bénéfices qui arrondissent tous les soirs son escarcelle, a pris de son pied léger le chemin de la ville.

15 mars.—Aucune découverte n'est venue calmer nos inquiétudes. Quelques ossements se sont montrés blanchissants sous la pioche; comme on leur assurait une sépulture,—sera-ce la dernière?—les ouvriers mettaient à jour une potiche de terre cuite, haute de soixante-cinq centimètres et fermée par un boulet de pierre.

«Un trésor! De l'or, de l'argent, des pierres précieuses!» s'est écrié Mirza Abdoul-Raïm, accouru sur l'appel d'un soldat espion payé par l'espionné.

Ni l'un ni l'autre assurément, mais le crâne intact et les os disjoints d'un bonhomme dont les derniers souhaits ne furent pas, j'imagine, de figurer à titre de pièce rare dans un musée du Faranguistan.

Quel fut le culte de cet ancêtre? A quelle race appartint-il?

BILDARS DE LA TRIBU DE CHEIKH ALI. (Voyez p. 90.)

BILDARS DE LA TRIBU DE CHEIKH ALI. (Voyez p. 90.)

Sous le règne des Achéménides, les cadavres des disciples de Zoroastre étaient déposés dans undakhmaet livrés aux oiseaux de proie; d'ailleurs les palais de Suse, alors dans toute leur splendeur, n'eussent pas servi de cimetière. Les Sassanidesrestaurèrent les pratiques du culte mazdéen, oubliées sous les Parthes. Chrétiens et musulmans n'entrèrent jamais en lutte avec les lois qui régissent l'anéantissement des choses et des êtres.

Ce serait donc à la période troublée qui sépare les derniers Achéménides des premiers Sassanides, c'est-à-dire à l'époque des Parthes, que devrait remonter l'intéressant spécimen d'archéologie funèbre découvert dans la tranchée.

M. Houssay, Abdoul-Raïm et moi avons enlevé les ossements avec les égards dus à leur grand âge, et tamisé, sans découvrir le plus petit objet, la poussière granuleuse et blonde qui fut un être pensant.

Les yeux du mirza s'éteignent, la bouche grimace une moue réjouissante, le nez s'allonge. «Peder soukhta!(père brûlé), s'écrie le colonel désappointé; c'était bien la peine de laisser refroidir le thé!» Et traitant désormais l'habitant de la potiche avec le plus parfait mépris, il en abandonne l'entière propriété à M. Houssay.

L'anthropologie rendra peut-être la parole à ces antiques débris.

Non loin de la potiche est également apparue une brique de faïence grossière.

Deux des tranches sont émaillées. Sur l'une, des bandes jaunes et bleues, séparées par un cloisonné noir, encadrent des marguerites blanches peintes sur fond bleu; la deuxième est décorée de denticules bleus, blancs et verts. En parcourant les crevasses, nous avions déjà rencontré des fragments de la même matière, mais aucun d'eux n'était coloré. La base arrondie d'un petit vase de verre merveilleusement irisé, un bracelet de verre émaillé, un fragment d'inscription cunéiforme, résument les trouvailles de la journée.

17 mars.—Les nuages accumulés par les vents du golfe Persique attendaient l'heure de la prière pour inonder la plaine. Les cataractes du ciel se déversent sur la tente qui se tend comme la peau d'un tambour, l'eau tombée sur les tumulus court torrentueuse.

La nuit vient. Pour toute cuisine nous possédons la calotte du ciel; un trou et quelques briques suppléent aux fourneaux économiques les plus perfectionnés. On dînera ce soir d'un souvenir duTonkin, un fromage de Hollande destiné à fêter les grands saints du calendrier. Envisageons d'une âme sereine cette cruelle perspective.

En croirai-je mes papilles olfactives! Le poulet et le pilau traditionnels font leur fumante apparition, abrités sous la robe ruisselante de Mahmoud. Le cuisinier creusa des fossés autour du feu, confectionna avec des caisses vides un abri au-dessus de sa marmite et, en dépit d'Éole et du plus terrible de ses enfants, il remplit avec conscience les devoirs de sa haute charge. L'inévitable ou l'irréparable n'émeuvent pas le musulman. Pas un de nos serviteurs ne songe à reprocher au ciel son inclémence; pas un cependant ne possède un vêtement de rechange et n'enlèverapour dormir ses habits trempés de pluie. A quoi servirait de perdre son temps et sa peine en vaines récriminations?

Je suis même surprise d'entendre les domestiques discuter gravement la position, les dimensions et les formes d'une cuisine construite avec des roseaux comme lescaparsloris. J'en viens presque à considérer nos gens comme de grands caractères: quel calme, quelle insouciance de tout bien-être, quelle force de volonté physique et morale! Ils sont menteurs, voleurs, paresseux et le reste; mais peuvent-ils résister aux mauvais exemples partis des sphères les plus hautes?

Plus je fréquente le peuple persan, plus je me sens portée à lui tenir compte de ses incontestables vertus et à rendre les grands responsables de ses vices. Des gouverneurs il apprend que bien mentir est faire preuve de génie;madakheliser(malverser) indique de l'adresse et de la prévoyance; trembler au souffle du vent est un indice de sagesse; s'humilier devant les forts, écraser les petits, une action louable si bien liée aux habitudes du pays, que chacun peut espérer la commettre un jour.

Pendant que je philosophe, la pluie devient de plus en plus lourde; elle affaisse sous son poids les parois de la tente exposées au vent. La toile tient bon et ne se laisse pénétrer par aucune gouttière, mais à travers les fils s'établit un suintement capillaire. Il semble que, d'une main puissante, un géant soutienne une cloche d'eau suspendue au-dessus de nos têtes.

On ne montera pas la garde cette nuit.

Jamais, assure Dor Ali, les Arabes n'oseraient s'aventurer hors de leur campement. Des torrents dangereux pour les cavaliers et les piétons courent dans la plaine; le ciel est si noir qu'on n'aperçoit pas les tentes à dix pas de distance, quand meurt au dedans la lumière qui les rend semblables à de gigantesques fanaux.

18 mars.—Le ciel subit une crise hivernale. Depuis quarante-huit heures, il pleut, il pleut sans trêve ni merci, et cependant les nuages sont toujours aussi sombres et aussi bas. Enveloppés de caoutchouc de la tête aux pieds, nous essayâmes de franchir le seuil de notre prison de toile; cette tentative ne fut pas heureuse. Dix minutes ne s'étaient pas écoulées que nous regagnions notre asile semi-protecteur, les jambes mouillées jusqu'aux genoux, le corps confus de chutes dans les trous et les fondrières ouvertes par les eaux. Que faire? Plier le dos devant l'orage et piétiner tout le jour un sol que les infiltrations ont rendu boueux.

Il serait inhumain de laisser nos gens sans abri: l'une des deux tentes leur a été concédée; nous nous contenterons désormais d'un cône très aplati dont le diamètre mesuré sur le sol ne dépasse pas six mètres. Les objets susceptibles de se dégrader à la pluie nous disputent encore cet espace où l'on vit, on mange, on fume, on travaille et l'on dort. Quant à bouger, il n'y faut pas songer: seul unstratégiste de premier ordre étendrait pied ou patte sans heurter quelqu'un ou quelque chose.

Dieu soit loué, nous possédons des livres. Chers livres! compagnons d'humeur égale, maîtres qui ne savez pas rudoyer, esclaves toujours disposés à servir vos tyrans, bienfaiteurs qui donnez avec bonne grâce et vous soumettez à toutes nos fantaisies au logis comme en voyage! Bénédictin eut-il pour vous des yeux plus doux que les miens? Que vous offrirai-je en échange de vos attraits, si ce n'est la place la mieux abritée des gouttières?

Jamais souvenir duhomelointain ne hanta mon esprit sous une forme plus persistante. L'activité physique rend seule tolérable l'existence que nous menons ici. Il ne faut pas avoir le temps de se prendre soi-même en pitié.

19 mars.—Béni sois-tu, soleil radieux, première œuvre du Créateur! Ton apparition rend l'ardeur à mon âme, l'espoir à mon cœur oppressé, la chaleur à mes membres engourdis. Tes rayons vivifient la nature prosternée devant toi, ils dorent la plaine noyée dans de légères vapeurs pareilles à des flocons rosés, les montagnes irisées dont les cimes neigeuses arrêtent les regards vers le septentrion, les herbes tremblantes ponctuées d'anémones rouges comme les gouttes d'un sang généreux. Il semble que le printemps soit né en ces deux journées si tristes, et que, pour fêter sa résurrection, il ait revêtu la plus riche des parures. Soleil, que ne suis-je venue deux mille ans plus tôt sur cette terre où tu fus adoré! Mes mains se seraient élevées vers toi pour t'offrir des sacrifices, j'eusse été l'une de tes prêtresses!

Visitons nos tranchées. Elles sont envahies. A mesure que les eaux s'abaissent, absorbées par les couches profondes, apparaissent des fissures, indiscutables pronostics d'éboulements prochains. Faute de bois pour étançonner les parois, il faut laisser aux désagrégations le temps de se produire. Marcel abandonnera la fouille C pour attaquer une nouvelle tranchée, B, perpendiculaire à la façade sud du palais et tracée dans l'axe général de la construction. Cette excavation le renseignera sur la position des portes—si elles ne sont pas ruinées,—sur leur forme et leur ornementation.

La première couche de terre était farcie de scorpions. Comme la nature, ils semblent se réveiller de leur torpeur hivernale et remonter en masse vers l'herbe verte. Quelle variété de races et de couleurs! Grands et petits, gros et courts, blancs, noirs, verts, jaunes, ces vilains animaux se livrent de fratricides combats dans la boîte où les dépose M. Houssay, et témoignent par ces luttes de l'énervement que leur procure une aussi triste situation.

L'un d'eux, caractère vindicatif, a piqué un jeune garçon. Le bistouri et l'acide phénique ont eu vite raison de l'infection venimeuse et prévenu les conséquences,souvent fort graves, d'un semblable accident. Lorsque les ouvriers ont vu leur camarade debout deux heures plus tard, leur surprise s'est donné libre carrière.

Grâce aux soins prodigués par M. Houssay, aux médicaments aussi gratuits que les conseils, nous conquérons l'estime de nos voisins. La réputation des Faranguis s'étend de proche en proche; non contents de venir nous consulter sur leurs maux présents et à venir, les nomades poussent la confiance jusqu'à nous supplier de réparer des montres acquises dans les bazars de Bassorah, des fusils inénarrables et une tabatière à musique sans engrenages ni ressort. La charge de recevoir ces importuns m'incombe en général. Les gens riches me proposent dix chaïs (40 centimes); puis, comme je me récuse, ils se consultent du regard et font miroiter devant mes yeux l'appât d'un kran tout entier. Artaxerxès lui-même ne saurait me corrompre..., à moins qu'il ne m'offrît un carré de côtelettes.

Le mouton se dérobe devant nous, l'agneau s'évanouit, ombres vaines toujours poursuivies et jamais atteintes! A l'exemple de Cheikh Ali, il n'est mauvaises excuses que ne donnent les Arabes, si avides d'argent, pour refuser de nous vendre leurs bêtes à laine.

Je soupçonne Mirza Abdoul-Raïm d'être l'âme de ce pacte de famine. Quand le colonel comprit que nous allions rendre l'âme, il fit amener, soi-disant de Dizfoul, trente brebis maigres, galeuses, déplumées, ainsi que des animaux atteints de maladie mortelle, et les proposa pour un prix quintuple de leur valeur réelle. Depuis lors une lutte cruelle se livre entre les instincts honnêtes de M. Houssay naturaliste et l'amour-propre de M. Houssay pourvoyeur.

Diagnostiquant la phtisie des brebis à leur aspect extérieur, le naturaliste fit taire le pourvoyeur et refusa de laisser paraître sur notre table une viande malsaine. Mieux vaut encore le régime du pilau et du poulet bouilli: s'il n'est point de nature à développer une honteuse gourmandise, il a du moins le mérite d'être salubre.

Quand on lui communiqua cette décision, le mirza jura devant le soleil et la lune qu'il ne paissait pas de plus beaux moutons dans les prairies d'Éden, et promit cependant de les renvoyer à leur légitime propriétaire. En attendant cet heureux jour, il a préposé un habitant dugabrau soin de les mener paître et d'arracher les derniers flocons de laine égarés sur leur dos. Quand je passe auprès de ces tristes squelettes, que je compte leurs côtes, les nœuds de l'épine dorsale, que je considère leurs flancs aplatis, leur éticité pathologique, une pensée, toujours la même, obsède mon esprit. Bon gré, mal gré, ce sera par notre intermédiaire que les élèves du mirza accompliront leur destinée. Les trente y passeront. Nos jeunes camarades, auxquels j'aiprédit le sort qui nous attend, ont fait serment de s'opposer jusqu'à la mort aux criminelles tentatives d'Abdoul-Raïm; le temps dira qui de nous connaît le mieux le caractère des Persans.

CARPE DU CHAOUR.

CARPE DU CHAOUR.

Deux pêcheurs arabes sont arrivés ce matin, portant dans une étoffe de poil de chèvre un monstre marin qu'ils venaient de piquer au trident dans les eaux boueuses du Chaour. C'est une carpe gigantesque, déformée par les ans, couverte d'une peau semblable à du cuir. Les filets, épais de dix doigts, ont été mis à la disposition du chef; le squelette de l'animal, précieusement enterré, sera dirigé vers la France quand les fouilles prendront fin. Étant donnée la grosseur anomale de cette bête, on se demande quel est son âge; peut-être naquit-elle sous le règne de Chapour ou de Khosroès. Ne mange-t-on pas des homards ou des langoustes centenaires? Les lustres passent sur certains êtres sans ruiner leurs organes; un animal stupide résiste à l'effort du temps, qui emporte l'homme et ses œuvres.

20 mars.—Nous installions les ouvriers dans la fouille C, abandonnée à la suite des pluies, quand plusieurs d'entre eux nous entourèrent et se plaignirentavec amertume de Mirza Abdoul-Raïm. Cet honnête homme, installé auprès des Dizfoulis, exige de chacun d'eux, sous peine du bâton, une redevance journalière de quatrepouls, soit environ dix centimes. Nul jusqu'ici n'a osé résister, mais tous assurent qu'ils abandonneront les chantiers plutôt que de verser une partie de leur salaire entre les mains d'un tyran dont les prétentions croîtront chaque jour en proportion de leur faiblesse. Marcel, fort ému, est aussitôt rentré et a fait comparaître le mirza.

Après une verte semonce, mon mari, peu soucieux de se brouiller avec ce cauteleux personnage, lui offrit un traitement équivalent aux bénéfices illicites qu'il prélève sur les ouvriers, sous promesse de laisser en paix nos malheureux protégés.

«Me croyez-vous capable de manger le pain de ces pauvres gens! Qu'on me pende par les oreilles, qu'on m'attache une corde autour du cou s'il y a un mot de vrai dans ces bavardages nauséabonds! Les Dizfoulis, je le confesse, m'ont offert, suivant l'usage, unpichkiachjournalier, qu'ils eussent été heureux de me faire accepter; mais je l'ai refusé avec horreur. Ainsi je fais de vos propositions. Mon père était de grande famille, je suis de race noble et colonel; vous m'humiliez profondément en suspectant mes meilleures intentions! Vous me blessez dans ce que j'ai de plus cher: mon honneur de soldat et de gentilhomme (doouletman).»

Ce soir, au moment de la paye, les plaignants étaient réunis autour des tentes. Le mirza s'est avancé le front haut, la mine fière et, comme il convient à un noble colonel: «Qui de vous ose prétendre que je m'attribue une partie de son salaire? Qu'il se montre, cet infâme calomniateur!

—Nul n'oserait porter une accusation aussi fausse,» ont répondu les ouvriers, tremblants à la seule pensée de la bastonnade qui attend leurs pieds dès la rentrée augabr.

En résumé, Abdoul-Raïm est sorti de cette épreuve blanc comme neige, pur comme l'enfant qui tête le sein de sa mère, mais fort aigri contre nous.

Cependant il importait de retenir les terrassiers! La crise était d'autant plus malencontreuse que le déblayement devient tous les jours plus laborieux.

Les couches d'argile résistante rencontrées au-dessous des maisons arabes ou sassanides ne forment pas une strate continue, mais occupent des zones bien limitées. Aussi les tranchées s'approfondissent-elles irrégulièrement. Quelques amorces, C, atteignent 1m,40; d'autres sondages, B, descendus à 2m,30, ont mis à découvert de grandes briques posées sur un lit de cailloux fort épais, sorte de radier qui paraît s'étendre d'une manière uniforme sous le palais et ses dépendances.

Le carrelage est réglé au niveau de l'arête supérieure des dalles énormes sur lesquelles reposent les colonnes de l'apadâna achéménide.

OUVRIERS LORIS.

OUVRIERS LORIS.

Excepté ce dallage, mis à nu sur presque toute la longueur de la tranchée B, onn'a rencontré aucune trace des enceintes ou des portes qui précédaient le palais. Notre déception est extrême, car le volume des terres qui restent encore à déblayer est trop restreint pour dissimuler des monuments de quelque importance. Cette excavation va être abandonnée et les ouvriers reportés sur les attaques C, profondes aujourd'hui de près de deux mètres.

Les fouilles A du palais se continuent dans de meilleures conditions.

FRAGMENTS DE TAUREAUX.

FRAGMENTS DE TAUREAUX.

Les membres de taureaux accouplés, appartenant aux chapiteaux bicéphales, ont été trouvés et amenés sur le sol à l'aide de crics. De longtemps je n'oublierai la mine ahurie des Dizfoulis devant ces engins. Nos hommes en étaient arrivés à perdre la notion des poids; sans de minutieuses précautions et une continuelle surveillance, ils se seraient fait broyer. Les fragments sont assez nombreux pour que l'on puisse, par la pensée, reconstituer l'animal gigantesque qui couronnait les colonnes. Voici le ventre couvert de poils frisés, les lourds genoux de la bête; un collier, orné de marguerites et d'une fleur de lotus en guise de pendeloque, entoure le cou. La base, le fût, le chapiteau atteignaient vingt-deux mètres de hauteur.

A côté d'une base gît la tête du monstre. Elle rappelle celles qui terminaient les chapiteaux dont on a retrouvé l'image sur la façade rupestre des hypogées achéménides. L'extrémité du museau, ainsi que les cornes, les oreilles, signalées par de profondes mortaises, manquent encore.

Ces sculptures, exécutées dans un calcaire noir au grain très fin, éveillent l'idée d'un art décoratif puissant et d'une technique avancée. Des tailles heureusement diversifiées mettent en relief certains muscles, estompent les autres et donnent au marbre des tons dont les différences, inappréciables dans l'ensemble, enlèvent à la masse des colosses toute monotonie.

Le hasard est-il une seconde Providence? Ces monstres de dure matière se sont brisés en mille pièces lorsque les palais s'écrasèrent dans la poussière, et, sous leurs débris, tombés presque du ciel, apparaissent des poteries intactes.

La découverte des taureaux ravit et inquiète à la fois mon mari. Un mètre cube de marbre pèse près de trois tonnes; les chameaux du pays ne sauraient porter une charge supérieure à deux cents kilogrammes; les indigènes ne connaissent pas la charrette, même de nom; le Chaour, sur lequel on pourrait peut-être aventurer des embarcations, est coupé de barrages. En supposant même qu'on brisât ces obstacles, où se procurer des canots? Comment se comporterait unkelek(radeau persan) lorsqu'il serait chargé de caisses très lourdes et lancé sur un cours d'eau étroit, sinueux, bordé d'une végétation arborescente? Comment franchirait-il les rapides de l'Ab-Dizfoul? Jamais problème plus difficile à résoudre ne fut proposé à des gens plus mal outillés.

La crainte de ne pouvoir enlever cette année les objets de grand poids empêche Marcel de rejeter sur le déblayement de l'apadâna les Arabes venus en grand nombre mettre à notre service leurs bras et leurs pelles et les terrassiers qui abandonnent la tranchée C à mesure qu'ils atteignent le carrelage.

Deux nouvelles tranchées, L (tumulus nº 2) et I (citadelle), ont donc été piquetées. La première, en forme de baïonnette, part de la vallée et se dirige vers une sorte de cratère régulier situé au sud du tumulus barlong. Ce tracé n'a pas été choisi d'une manière arbitraire. Bien que le plan ne soit pas encore levé, il semble que les reliefs du sol ne sont pas répartis au hasard. Marcel a essayé de reconstituer un groupement dont la dépression est le centre, puis il s'est efforcé de couper des constructions hypothétiques et un éperon qui s'avance dans la vallée centrale.

Avant de prendre ce parti, nous avions tenté de découvrir sur le périmètre du tumulus un affleurement des murs d'enceinte ou de leurs fondations. En cheminant de proche en proche, on eût atteint une porte et pénétré à l'intérieur du palais. Vain espoir. Nos laborieuses investigations n'ont décelé aucun indice, aucun guide satisfaisant. On doit donc s'enfoncer sous terre à la conquête du fil d'Ariane, car il n'entre pas dans les vues de mon mari de faire des trous quelconques et dechercherà l'aveuglette des objets de musée; des fouilles exécutées avec méthode peuvent seules donner des résultats scientifiques.

Depuis quelques jours nous occupons deux cent quatre-vingt-dix terrassiers. Ilsappartiennent aux trois races distinctes de la Susiane, et forment trois groupes, qui travaillent sous nos ordres sans se mêler, soit le jour, soit la nuit, sans contact les uns avec les autres.

TÊTE DE TAUREAU. (Voyez p. 115.)

TÊTE DE TAUREAU. (Voyez p. 115.)

Les premiers venus, les Dizfoulis, creusent les tranchées de l'apadâna, et se barricadent dès la tombée du soleil dans le tombeau de Daniel. Ils sont petits, chétifs, malingres, mal conformés, affectés de maladies purulentes, ornés de bandeaux et d'emplâtres, vilains d'aspect, habillés d'une peau chocolat clair, et présententles caractères saillants de certaines races noires. Le front, haut de deux doigts, est entouré de cheveux plantés en rond; le crâne est petit, la bouche lippue, les talons saillants. Leur goût ou leurs habitudes les portent à se réunir dans des villes ou des villages bâtis. Je considérerais volontiers les Dizfoulis comme les derniers représentants de la vieille race susienne.

Bien que nous ayons engagé le rebut de la population, la plupart des citadins venus chez nous ne sont dépourvus ni d'intelligence ni d'adresse, qualités qui vont s'atrophiant au lieu de se développer avec l'âge.

La violence de leurs sentiments religieux contraste de la façon la plus brutale avec leur extrême pusillanimité et leur morale pervertie. Ils tremblent à la vue de la plaque du ceinturon militaire, s'humilient devant la mine chafouine d'un ferrach du gouverneur et craignent les nomades au point de ne pas oser franchir les trois cents mètres qui séparent legabrde nos tentes s'ils ne se forment en groupe compact. Sur cent, il s'en trouve six qui lisent couramment et deux qui écrivent mal. Tous parlent un patois traînard, mêlé de mots locaux étrangers aux vocabulaires persan, arabe ou turc. Leurs vêtements usés, déteints, témoignent d'une excessive misère. Cette pauvreté expliquerait jusqu'à un certain point leurs infirmités morales et physiques.

Les plus élégants portent deuxkoledjas(redingotes) taillées dans une cotonnade de couleur voyante, croisées sur la poitrine et fermées par une ceinture enroulée autour de la taille. La première est pourvue de manches largement fendues, qui laissent paraître les manches ajustées de la seconde. Ces vêtements à pans tombent sur un ample pantalon de coton bleu, large comme une jupe. Une calotte de piqué blanc entourée d'un turban bleu, dont une extrémité flotte sur la nuque, coiffe les hommes mûrs; le bonnet de feutre noir ou brun, pareil à celui des habitants de l'Adjem, est adopté par les jeunes gens. Les sybarites chaussent desguivehsgrossiers; le ciel, dans sa clémence, s'est chargé d'endurcir les pieds des plus pauvres et de les pourvoir de souliers inusables.

Le beau sexe est représenté par la femme du cuisinier, les épouses plus ou moins légitimes de quelques ouvriers, trois ou quatre fillettes noiraudes et sauvages. Jeunes ou vieilles montrent, sous letchaderqui les couvre des pieds à la tête, une figure maussade à guérir de l'amour les chimpanzés eux-mêmes. L'accès du campement est interdit auxdames; néanmoins elles rodent sans cesse autour de nous, dans la pieuse intention de s'approprier tout ce qui traîne. A part cette affection pour le bien d'autrui, une curiosité insatiable et une habileté sans pareille à dissimuler sous leur voile inviolable les objets les plus volumineux, je ne saurais constater chez les femmes dizfoulies qu'une surprenante paresse. Quand elles ne s'installent pas devant nos tentes des heures durant, elles se perchent comme des guenons surla crête des remblais, au risque de dégringoler avec les terres qui s'éboulent, et ne rentrent au tombeau de Daniel que pour se quereller ou se battre. Une aisance même relative ne saurait être le lot de ménages où seul le mari travaille et gagne quelques chaïs. Aussi bien les Dizfoulis, la plupart du temps inoccupés, souvent payés en bourrades, sont-ils condamnés, leur vie durant, au pain d'orge et à l'eau boueuse. Nul cependant n'oserait demander à sa femme de pétrir et de cuire.

Depuis notre arrivée, les ouvriers auraient pu modifier leur ordinaire: la farine coûte six sous les sept kilogrammes, les œufs deux sous la douzaine, les herbes comestibles ou les chardons la peine de les cueillir. Mais les uns poursuivent la même chimère que Dor Ali; les autres espèrent, grâce à leur sagesse et à leur économie, savourer, ne fût-ce qu'un jour, les jouissances favorites des classes riches.

Parmi les Dizfoulis qui sont venus s'engager sous la bannière d'Ousta Hassan, il ne s'en trouve pas dix qui n'aient demandé un congé afin d'aller, «de peur des Arabes», porter à la ville le fruit de leur labeur. Ils reviennent tout de neuf habillés, flambants comme des princes, enduits de henné des cheveux aux ongles des pieds, preuve qu'ils se sont accordés, après les douceurs du hammam, de fugaces amours, et montrent des figures d'enfants heureux quand je me refuse à les reconnaître.

ENFANT DIZFOULI.

ENFANT DIZFOULI.

Bien peu négligent de nous offrir au retour trois ou quatremadanis(citrons doux) ou quelques gâteaux enveloppés dans un pan d'étoffe très sale.

«L'or que le riche tire par quintaux de ses coffres n'a pas le mérite de l'obole donnée par l'artisan. Chacun mesure le fardeau à ses forces; une patte de sauterelle est lourde pour la fourmi.»

Malgré ces témoignages de déférence, les voyageurs apportent de la ville des ferments malsains. La pluie diluvienne dont nous avons supporté deux jours et deux nuits les atteintes pénibles est l'œuvre diabolique des chrétiens. Si plusieurs maisons de la ville se sont effondrées, si les fleuves grossis ont ébranlé une arche du pont de Chouster, si les blés pourrissent sous l'eau, n'est-ce point un avertissement céleste?

On se souvient de la peste épouvantable qui sévit sur Dizfoul lorsque, il y a trente ans, des Faranguis osèrent, pour la première fois, fouler de leurs pieds sacrilèges les terres de Daniel. Aujourd'hui encore les cendres du prophète tressaillent, Allah s'irrite, le ciel gronde et pleure toutes ses larmes; les maux actuels sont les sinistres avant-coureurs de fléaux pires encore.

Le lendemain de ces joyeux entretiens les figures sont longues, les chantiers lugubres; nous n'avons pas fait dix pas hors des tranchées que surveillants et ouvriers, très désireux de conserver un salaire inespéré, mais plus jaloux encore de mettre d'accord leur paresse et leur désir de ne pas se brouiller avec le ciel, s'assoient avec un ensemble touchant. Un enfant, grimpé sur un point culminant, surveille les alentours: «Amed!» (il vient!), s'écrie-t-il dès qu'apparaît un casque blanc. Chacun reprend alors la pelle ou la pioche. Les ouvriers ne nous trompent point: leur peau sèche témoigne de leur inactivité. Les pauvres diables sont si faibles, si mal nourris, boivent l'eau malsaine du Chaour en telle abondance, qu'ils fondent après avoir jeté dix pelletées de terre. Ils pourraient parler de la sueur du peuple en connaissance de cause, mais ils n'ont point encore rêvé de ces formules sacro-saintes des grandes civilisations européennes.

Élevons-nous jusqu'au chantier de la citadelle.

Forts, vigoureux, solidement charpentés, pourvus de barbes defleuvequ'ils ne coupent jamais, les Loris sont à la fois agriculteurs et pasteurs. Mais, retenus dans un périmètre restreint par la nécessité de cultiver du blé, ils ne s'éloignent jamais beaucoup de leurs terres ensemencées ou des pâturages qui leur sont attribués par Cheikh Ali. Tous font partie de la tribu de Kérim Khan, campée sur les bords de la Kerkha. A considérer leur crâne dolichocéphale, leurs cheveux plats et noirs, leur nez fin, leurs yeux largement fendus, souvent bleus, on se souvient de la race persane du Fars et des conquérants aryens du pays.

LA TRANCHÉE C.

LA TRANCHÉE C.

CAPAR DES OUVRIERS LORIS.

CAPAR DES OUVRIERS LORIS.

Placés sous la direction d'un chef désigné par Kérim Khan, ils n'ont eu garde de se mêler aux Dizfoulis, enfermés dans le tombeau de Daniel. Dès leur arrivée, quelques-uns d'entre eux coupèrent les ginériums et les roseaux fort épais du Chaour; les autres apportèrent, de la jungle baignée par la Kerkha, des buissons arborescents et, à l'aide de joncs, ils bâtirent une cabane dont la toiture est beaucoup plus étanche que nos tentes. Lescaparsse sont multipliés et forment, avec une cuisine, unesalle à manger et un laboratoire d'histologie, un véritable camp autour de nos deux tentes blanches. Les Loris se nourrissent mieux que les Dizfoulis. Une fois par jour j'aperçois le vieux gardien descaparss'absorbant, grave et solennel, dans la confection du pilau, puis arrivent de la tribu œufs, poules et agneaux. Habillés à la dernière mode de Dizfoul, mais vêtus d'étoffes sombres, les nomades persans portent le bonnet de feutre brun, la chemise courte aux longues manches, les deux vestes tombant sur le large pantalon bleu ou vert, et sont tous les propriétaires légitimes d'un immense manteau sans couture, l'abade laine brune, qui les abrite du froid et de l'humidité des nuits. Dépouillés de ce vêtement distinctif, on ne saurait cependant les confondre avec leurs voisins, tant leur aspect est différent, leur allure plus noble et plus fière. Braves sans exagération inutile, grands voleurs de buffles ou de moutons, très craintifs de l'autorité civile, tellement ignorants que leur chef reconnaît à peine le cachet de son maître, les Loris professent, comme tous les nomades, une religion des plus calmes. Monothéistes, mais superstitieux, ils peuplent la plaine de leurs chimériques conceptions et se montrent en somme les plus accommodants des musulmans. Le tombeaude Daniel lui-même paraît incapable de dégeler leur cœur. Quand un nomade a prononcé le nom d'Allah et invoqué l'assistance d'Ali dans un cas difficile, il se tient quitte envers le Créateur et ne perd pas son temps à discuter des questions théologiques.

On se plaint sans cesse des injustices du sort, des erreurs de la nature. Les œuvres du ciel sont parfaites. Dieu, je l'avoue, n'est pas prodigue de ses biens et n'allie pas souvent dans les mêmes créatures l'intelligence et la beauté,—ces deux qualités semblent même exclusives l'une de l'autre;—il refuse parfois le plus grand de tous les biens, la santé, à ceux qui possèdent la richesse; il ne donne pas toujours la conscience de leur bonheur aux heureux. Peines ou joies, faveurs ou maux sont également répartis. C'est ainsi qu'Allah dota les Loris d'une force et d'une vigueur peu communes et combla d'infirmités les Dizfoulis. Cependant les malingres, les chétifs, forment notre meilleur contingent, tandis que les colosses, lourds d'esprit comme de corps, semblent avoir deux mains gauches, cassent tout ce qu'ils touchent, détruisent sans s'en douter les indices les plus précieux, bûchent comme des sourds et, au demeurant, font la plus médiocre des besognes.

Restent les Arabes, qui, malgré le refus de Cheikh Ali et son mépris pour les travailleurs, envahissent chaque matin les tranchées du tumulus nº 2. Mœurs, caractère, costume, sont encore plus nettement tranchés que ceux des Loris.

Graves, courageux, emportés au point que leurs gros yeux roulant dans leur orbite et leurs traits contractés mettent en fuite les Dizfoulis, attachés à une personne bien plutôt qu'à un principe, plus inintelligents que les Loris, mais mentant, volant toujours avec noblesse, les Arabes ont le secret d'associer à chacune de leurs qualités le défaut opposé. Dans leur cœur, dans leur esprit se mêlent sans s'exclure les sentiments et les passions les plus contraires: ardeur au pillage et respect pour l'hôte, esprit de rapine et libéralité, cruauté froide et générosité chevaleresque. Indépendants d'âme et de corps, ils retournent le soir à leur campement, sans souci des fauves, des voleurs (les loups ne se mangent pas entre eux) et des fées malfaisantes qui parcourent les steppes. Plus sobres que les Dizfoulis, ils n'apportent même pas de pain et se nourrissent de quelques dattes mêlées aux chardons poussés dans les crevasses.

Tels étaient les Arabes des temps archaïques qui, sous la conduite d'Abraham, pillèrent l'arrière-garde de Koudour Lagamer, un des plus vieux rois d'Élam dont le nom ait bravé les siècles, tels ils furent sous les Sassanides quand ils lancèrent du Hedjaz ces cavaliers rapides qui s'essayèrent à la conquête du vieux monde en enlevant Ctésiphon et en dévastant les frontières de la Susiane, tels je les retrouve aujourd'hui. Jamais race ne fut moins abâtardie et n'aspira moins à la vie civilisée. Elle a même perdu les conquêtes morales qu'elle devait à l'influence de l'islam.

Plus de science, plus de littérature, plus de livres, mais des contes que lesvieux aèdes débitent le soir autour d'un feu dont la flamme fuligineuse tient lieu de luminaire, quelques traditions se rapportant à la généalogie et aux exploits des ancêtres. Les nomades reçoivent aussi la visite de baladins qui les distraient des plaisirs de la chasse ou du pillage, monotones à la longue. Dernièrement nous vîmes s'avancer vers le tombeau de Daniel, où elle allait faire une station avant d'atteindre les tentes de Cheikh Ali, une troupe de danseurs placée sous la direction d'un impresario de dure mine. Les cris des musiciens retentissent, le tambour cylindroconique résonne, les violes monocordes grincent rageusement. Des jeunes gens, aux longs cheveux, revêtent des jupes féminines, dénouent les interminables manches de leur chemise et, saisissant des castagnettes de métal, improvisent une danse lascive, mêlée des pirouettes les plus inattendues. Les manches rasent le sol de leur pointe effilée, puis se déploient en blanches ailes au-dessus de la tête du danseur, les jupes tourbillonnent, les cheveux volent sur le visage; derrière les nuages de poussière le garçon disparaît assez pour donner aux spectateurs de bonne volonté l'illusion de la danseuse.

Peu de grâce dans les mouvements, aucune mélodie dans cette musique criarde, mais un tableau brillant où se confondent les rubis des tarbouchs, les notes joyeuses d'hémisphères d'argent qui retombent en grappes sur les cheveux noirs, les ciselures étincelantes des boucles de la ceinture. Comme repoussoir, un cercle d'Arabes, la peau tannée, la couffè bleue retenue par la corde de poil de chameau, l'aba de laine brune jetée sur les épaules.

J'ai demandé à ces musiciens rébarbatifs de me laisser transcrire les vers qui, à la mode espagnole, accompagnent par moments le son des instruments. Fi les gens à courte imagination répétant la leçon apprise! Les vrais fils d'Apollon n'invoquent jamais en vain le maître des Muses. Nos poètes improvisent suivant leur fantaisie, et la source divine coule toujours aussi abondante et aussi pure de leurs lèvres de bronze.

Voici pourtant quelques strophes saisies au vol.

«Tu m'es apparue en rêve, moins avare et plus docile que tu ne l'es en réalité.

«Que le matin ne peut-il s'éloigner et ne plus se montrer! Que la nuit ne peut-elle se prolonger pendant mille ans!

«Si le sommeil pouvait se vendre, certes tu en aurais fait renchérir le cours parmi les hommes.

«Je t'ai vue dans mon sommeil; il me semblait que je buvais sur tes lèvres un suave baiser.

«Ta main était dans la mienne et nous reposions sur la même couche.

«Au moment où je m'éveillai, ma main droite pressait tes mains et ta main pressait la mienne.

«J'ai passé ma journée entière à chercher le sommeil pour te voir dans mes rêves et le sommeil n'est pas venu.

«Et comment se résigner loin d'une belle à la taille flexible qu'on ne peut sans être injuste comparer à un paon.

«C'est lui faire injure que de dire qu'elle est un saule planté dans les jardins célestes.

«C'est une injustice que de lui donner pour égale la perle qui se cache au sein des mers.»

La contemplation et l'air pur du désert ne sauraient être les aliments exclusifs d'une race. Si l'homme ne vit pas seulement de pain, encore lui en faut-il. Écorcher le sol avec un mauvais socle de bois tiré par des animaux de taille et de race différentes, confier une claire semence à des champs de configuration bizarre, creuser au printemps des rigoles d'irrigation aboutissant à un canal venu du fleuve voisin, noyer les céréales dès les premières chaleurs, suffisent, avec l'aide de Dieu et du soleil, pour donner au cultivateur trente fois la semence. L'aide du ciel n'y faut pas, car les Arabes ont des intelligences évidentes avec Allah. Quant au soleil, on peut s'en fier à son zèle. Mais il arrive parfois que des voisins, passant avec leurs troupeaux, sortent des limites qui leur sont tracées, et ne se font nul scrupule de faire paître les champs du prochain. La tribu lésée s'assemble, arme, tâche de s'approprier les auteurs irresponsables du délit et vole de préférence les troupeaux de buffles, car lesgavmich(bœufs-moutons), d'humeur essentiellement aquatique, traversent, sans demander la main, les fleuves qui coupent le pays et mettent ainsi, ô les ingrats, une barrière difficile à franchir entre leurs anciens maîtres et les nouveaux.

Ces razzias sont la source de véritables guerres. Tandis que les buffles volés par les uns, repris sans ménagement par les autres, vont grossir le trésor d'un troisième larron, qui est en général le gouverneur de la province, lesvendettase perpétuent et entretiennent les habitudes belliqueuses des nomades.

Un sport très noble est encore le pillage des caravanes qui traversent le désert dans la direction de Bassorah et d'Havizè. Pareil exercice est malheureusement limité. Sous peine d'éloigner les négociants persans, indispensables aux Arabes pour acheter et évacuer les laines, les peaux et le beurre, quelques grands chefs se sont vus contraints de protéger, contre rançon s'entend, les conducteurs de convois. Malheur à qui essaye de s'exonérer du péage ou traverse le pays à ses risques et périls!

Bien que les Sémites aient occupé de toute antiquité la rive droite du Tigre, ils ne se sont jamais fixés en Susiane d'une manière durable.

La tribu de Cheikh Ali, qui nous fournit nos ouvriers, se dit originaire du Nedjd et ne fait pas remonter au delà deux cent cinquante ans son arrivée dans la plaine située entre le Karoun et la Kerkha.


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