VIII

VIII

Première découverte.—Suse en hiver.—La tribu de Kérim Khan.—Segvends et Loris.—Visite au campement lori.—Apparition d'un miroir chez les nomades.—Alerte.

21 mars.—Sir Kennet Loftus avait cherché au nord de l'apadâna la grande entrée des palais perses. Mon mari espérait la découvrir au sud, et nos premières tranchées s'achèvent sans qu'aucun indice ait révélé le voisinage d'une porte. Marcel est cruellement déçu; je ne sais plus lui rendre courage.

Un Arabe a parlé d'une pierre blanche couverte d'écriture, qui gît, assure-t-il, de l'autre côté du Chaour, enfoncée dans un mamelon visible de nos tentes. Il serait bien étrange de rencontrer sous un léger manteau de terre des monuments moins saccagés que les palais royaux. Nous gagnons le gué. Marcel traverse la rivière sur le dos de son guide, et bientôt il revient sans que l'expression inquiète de sa physionomie se soit modifiée.

La pierre blanche est un fragment détaché d'une base de colonne semblable àcelles de l'apadâna, mais beaucoup plus petite. Elle a glissé dans les marécages du Chaour.

Si le tumulus d'où elle provient recèle quelques vestiges d'édifices, l'humidité doit en avoir rendu bon compte. D'ailleurs, la nécessité de traverser une eau profonde sans pont ni bateau ne nous encourage pas à tenter fortune. Il faudra trouver mieux.

Grand Dieu! Des bras s'agitent sur la crête du tumulus. A qui s'adressent ces bruyants appels? Les Arabes pillent-ils le camp? Sommes-nous tombés dans un piège? Les nomades ont-ils voulu séparer les membres si peu nombreux de la mission? On crie, mais la poudre se tait; nos jeunes camarades ne se laisseraient pas tuer sans protester!

Nous prenons le pas gymnastique et gravissons tout d'une haleine les pentes abruptes du tumulus. Je reconnais alors M. Houssay, dont la silhouette noire se profile sur l'azur du ciel.

«Qu'y a-t-il?

—Venez, venez! On trouve des faïences! Cinq corbeilles de briques émaillées ont été portées devant votre tente!»

Soigneusement rangés dans ces couffes de sparterie qui servent à évacuer les terres lorsque le jet de pelle devient insuffisant, s'étalent des blocs siliceux pareils à celui que nous avons découvert ces jours derniers. Voici des palmettes blanches reliées par un ruban jaune, des denticules bleus et verts, puis des émaux en relief, rehaussés de couleurs qu'avive un fond turquoise morte.

Le cœur bien ému, nous courons à la tranchée; sur toute sa longueur apparaît le dallage de la cour. Seule une masse compacte, qu'on dut toujours attaquer à la pioche, fait saillie en travers de l'excavation. Elle forme un cavalier large de quatre mètres, haut de soixante-dix centimètres, enfoncé de plus de cinquante dans le carrelage qui s'est écrasé et a rejailli sous le poids.

Mêlés à une terre dure, on distingue, stratifiés, des matériaux de nature différente. D'abord se présentent des briques de terre cuite. Sur la tranche de quelques-unes je crois reconnaître la corne striée d'un animal de grande taille et une patte pourvue de griffes. D'autres, mais fort rares, sont couvertes d'un émail friable qui se détache et tombe en poussière. Le dessin, cerné dans une cloison, demeure incompréhensible. Sont-ce des fleurs, sont-ce des animaux qui renaissent sous mes yeux? A quelle loidécadenteobéit cette flore ou cette faune fantastique? Aucune suite dans les tracés, aucune symétrie dans les formes. Les fragments de bas-reliefs sont employés comme de vulgaires moellons.

Derrière la première couche je distingue, régulièrement alignés, des blocs de faïence grossière, longs de trente-six centimètres, épais et larges de dix-huit. Des fissures invisibles divisent ces matériaux: lorsqu'on les touche, ils se brisent ets'émiettent. On enlève prudemment un, deux, trois moellons; alors apparaissent, sur la face en contact avec le carrelage pulvérisé, des triangles bleus et verts, entrecoupés de triangles blancs. Le dessin se poursuit avec une parfaite régularité.

La deuxième ligne présente des rubans jaunes, terminés par des crochets liés à la base d'une palmette blanche. En continuant le déblayement, on atteint les palmettes, qui rappellent un ornement grec bien connu, puis une nouvelle ligne de denticules bleus et verts surmontés d'un double filet vert et jaune.

L'ensemble forme une frise complète, haute de soixante-douze centimètres, mais dont on ne saurait estimer la longueur, car le filon, qui s'étend, parallèle ou perpendiculaire à la façade du palais, pénètre obliquement dans les parois de la tranchée. Aurions-nous rencontré les portes tant cherchées? Marcel est radieux.

Le déblayement s'annonce comme une opération longue et délicate: les briques sont enchevêtrées les unes dans les autres au point de se pénétrer. Les matériaux de terre cuite s'enlèvent encore sans dommage; mais, dès qu'on atteint les blocs de faïence, on ne sait de quel côté les attaquer: d'autant que l'émail se présente toujours face contre terre, que les parements blancs des joints et des lits se montrent seuls et que le dessin apparaît au moment même où la matière se disloque. Chaque tentative nous cause des appréhensions nouvelles, et le cœur bat la chamade tant que le bloc reconstitué ne s'étale pas dans la corbeille.

Marcel sonda l'éboulis qui s'enfonce sous la terre; il fut payé de ses peines par la découverte d'un fragment très précieux. Sur le même fond turquoise morte se détache en profil le mufle blanc, la narine jaune, la moustache féroce d'un fauve fantastique. Un œil rond, indiqué par des traits vigoureux, surmonte le masséter habilement étudié et revêtu d'un émail blanc. Les couleurs sont vives et franches. Cet admirable morceau rappelle, mais avec un modelé plus large, les lions de pierre qui ornaient la demeure des monarques assyriens.

Au-dessus des denticules supérieurs de la frise, nous avons également aperçu, posée sur une bande verte et jaune, une patte blanche en haut relief, armée de deux griffes jaunes; il eût été imprudent de la dégager. D'ailleurs l'éboulis est si dur, si compact, qu'on ne saurait l'attaquer sérieusement avant de l'avoir déblayé sur toute sa longueur.

Malgré son désir de connaître l'importance d'une trouvaille qui s'annonce sous d'heureux auspices, Marcel a fait recouvrir d'une épaisse couche de terre l'amoncellement de briques émaillées. Grâce à ce matelas protecteur, les bas-reliefs, déjà mis à nu, seront préservés de toute dégradation pendant la durée des nouvelles fouilles. Quand les commencerons-nous? Je l'ignore. Le baromètre baisse, baisse toujours; le ciel est couleur d'encre; si je n'avais aperçu le soleil dans ma jeunesse, je douterais de son existence.

24 mars.—N'était la pluie, les travaux marcheraient à souhait. Depuis trois jours et trois nuits, Jupiter tient grandes ouvertes les écluses des fleuves célestes. Le tonnerre gronde sans témoigner de lassitude, la foudre déchire la nue, des rafales de vent menacent d'enlever nos fragiles habitations. L'eau ruisselle de tous côtés, il n'est plus possible de s'en défendre; des gouttières se forment à travers la toile des tentes pénétrée par cette pluie lourde et constante; pliants, couvertures, vêtements sont à tordre. Nous vivons enveloppés de caoutchouc.

Lescaparsn'ont pas mieux supporté l'ouragan que nos maisons de toile: la cuisine s'est affaissée, la salle à manger dort couchée sur le flanc; les communications avec les nomades sont interrompues, les vivres n'arrivent plus. On a tué un des moutons tuberculeux du mirza et... nous l'avons mangé.

La détresse ne sévit pas seulement dans notre camp. Hier une députation d'ouvriers demanda l'autorisation de présenter ses doléances à Marcel.

«Nous sommes sur le point de rendre l'âme, dit leleaderde la troupe. Dix d'entre nous, partis depuis quatre jours afin de ramener un convoi de farine, auront été surpris par la pluie, puisqu'ils nous laissent sans pain et sans nouvelles. La rivière de Dizfoul roule des eaux torrentueuses,Chitan(Satan) lui-même ne saurait la passer. Qu'allons-nous devenir? Tourmentes pareilles ne s'abattirent jamais sur le pays. A quel génie malfaisant peut-on les attribuer, si ce n'est à cette machine diabolique que vous examinez quand vous désirez la pluie?

—De quelle machine parlez-vous?

—De cette grosse montre; dubaroun saheb(maître de la pluie). Attachez donc l'aiguille, si vous n'êtes pas venu chez nous pour consommer la ruine des récoltes, la destruction des maisons, la noyade des bestiaux.»

Auriez-vous deviné qu'il s'agissait d'un baromètre anéroïde?

Marcel expliqua le rôle de l'instrument, passif enregistreur des volontés suprêmes, et termina son allocution en recommandant à ses auditeurs de porter leur cause devant le trône d'Allah. «Pas plus que les autres Français, je ne commande aux éléments; Dieu seul assemble les nuages et fait briller le soleil.»

La harangue était sans réplique; mais, au lieu de causer science et théologie, il eût mieux valu introduire les plaignants sous nos tentes, leur montrer le sol boueux, les lits de camp, les couvertures et les habits mouillés, pour les convaincre des médiocres satisfactions que nous procure la pluie.

Afin de calmer les légitimes tiraillements d'estomacs en détresse, les entrepreneurs ont reçu d'avance le salaire de deux journées; ils pourront ainsi acheter des dattes chez les nomades et retenir leurs hommes jusqu'au retour du beau temps.

Entre le cuisinier.

«Que préparerai-je aujourd'hui? Il me reste encore du riz et de la farine, mais jen'ai jamais su cuire le pilau sans bois et le pain sans four. Les femmes arabes n'apportent pas de combustible; le four s'est effondré.»

Plus tard il se trouvera d'excellentes âmes pour assurer que nous menions à Suse une vie de sybarites!

Le spleen nous eût terrassés pendant ces grandes nuits et ces interminables journées, si l'espoir de toucher au but ne nous eût donné le courage de narguer les éléments. La mission a passé de longues heures devant les émaux rangés sous la tente, prémices capables de surexciter les imaginations les plus froides.

Les nuages se sont enfin éclaircis dans la soirée;baroun sahebdaigne promener son aiguille vers des régions plus sereines. Malgré le retour du beau temps, on ne pourra travailler de deux jours.

Avant le coucher du soleil nous nous sommes aventurés hors des tentes; heureuse inspiration, car la promenade s'est terminée sur une intéressante découverte. Les derniers orages ont provoqué des éboulements dans la tranchée E du tumulus nº 2 et dégagé le parement d'une muraille formée de grosses briques de terre crue, parement d'une exécution parfaite et qui semblerait couvert d'un crépi, si les eaux ne s'étaient chargées de nettoyer quelques joints verticaux, et n'avaient communiqué au mortier une couleur particulière. La poursuite de ce mur, à travers les éboulis, sera confiée à nos meilleurs ouvriers.

FEMME ARABE PORTANT DES ROSEAUX.

FEMME ARABE PORTANT DES ROSEAUX.

25 mars.—Tout notre monde est en émoi. Buffles, vaches et chameaux, pesamment chargés, ont promené dans la plaine leurs brunes silhouettes. Kérim Khan déplaçait son campement.

La guerre vient d'éclater entre la tribu lori qui nous fournit des travailleurs et Ali Khan, le terrible chef des Segvends. Ali Khan se prévaut du mariage de sa fille avec le fils de Mozaffer el Molk pour dévaster le pays, frapper de terreur les voyageurs isolés que ses coureurs dépouillent sans merci, et faire paître à seschevaux les champs d'orge de nos Loris. Kérim Khan a crié son ban de guerre et placé les troupes sous les ordres de son fils Mohammed. L'ouverture des hostilités s'est faite avec grand fracas; sur les cent bouches de la Renommée, quatre-vingt-dix-neuf sont occupées à publier dans le désert les hauts faits des belligérants: escarmouches d'avant-postes, combat de cavalerie, blessure du fils d'Ali Khan, triomphe de Mohammed, mais retraite précipitée des gens de Kérim Khan, inférieurs en nombre à leurs adversaires, et transport du campement dans le voisinage des tumulus.

J'échangerais volontiers quelques années du mirza contre le droit d'éloigner les Loris.

D'abord s'est présenté le héros du jour, Mohammed Khan, une vieille connaissance. Lors de notre premier voyage, il avait joint ses index et s'était déclarémon frère. Depuis notre retour, ce cher parent n'a jamais manqué de demander avec la plus délicate insistance les objets qui excitaient son envie: un fusil, une montre, une lorgnette. Il s'agit bien depichkiachaujourd'hui! «Les Segvends ne se tiendront pas pour battus. Les blés et les buffles de Kérim Khan vont acquitter le prix du sang.» Un aussi beau discours comportait une conclusion: Mohammed nous invite à prendre la défense de sa tribu.

«Cheikh Ali est ton légitime protecteur; il t'enverra trois cents cavaliers.

—Tchizi nist(cela n'est rien) auprès de la terreur qu'inspirerait la vue de vos quatre chapeaux blancs. A des toufangtchis de votre valeur, ces fils de chiens montreraient la queue et non le poitrail de leurs chevaux.»

La partie serait tentante; mais le gouverneur prétexterait cette escapade pour nous faire expulsermanu ferrachi. J'ai vainement égrené des perles; rhétorique et logique s'émoussent contre l'obstination de Mohammed. Le fils de Kérim Khan ne veut pas comprendre que des étrangers s'interdisent, sous peine de manquer gravement aux lois internationales, de jeter dans des querelles intestines leurs armes et leurs casques blancs. Il s'est retiré fort piqué. «Vaut-il la peine d'être votre frère si vous me traitez comme le dernier des Dizfoulis!»

Sur le soir, quelques nomades faisaient l'ascension du tumulus et envahissaient les abords de ma tente. Escortée de compagnes sales, vieilles, ridées, marchait une femme proprement vêtue. La tribu de Kérim Khan est divisée en deux groupes d'importance inégale; la plus nombreuse est directement placée sous les ordres du chef; la seconde obéit à son frère Papi. C'est la femme de Papi Khan qui s'avance accompagnée de son état-major.

On l'introduit; elle se dévoile dès que la porte est close et s'accroupit vis-à-vis de moi.

Tout à l'aise je puis considérer le costume mi-parti arabe et persan de la visiteuse. La tête est couverte d'une calotte de cachemire reposant sur de légers foulardsde Bénarès enroulés autour du cou et des épaules. Cette coiffure est maintenue par un mince bandeau de soie noire qui ceint le front et se noue derrière le crâne. Une ample chemise de perse à fleurs roses enveloppe un pantalon serré à la cheville et apparaît sous la veste de velours vert bordée d'une garniture de krans. Des bracelets, des colliers de verroterie, d'ambre, de corail et d'argent jettent quelques notes brillantes sur cette toilette.

Les traits sont réguliers, l'œil vif, la physionomie intelligente; la conversation serait peut-être intéressante, si la belle visiteuse ne parlait un patois lori apparenté de loin avec la langue persane. Jetez un Champenois au milieu de paysans gascons, et il se trouvera dans une situation analogue à la mienne. L'une des parques du cortège daigne servir d'interprète.

Mme Papi Khan veut d'abord me corrompre; elle me promet ses bijoux et des trésors plus enviables: juments, buffles, chameaux, moutons... bien portants, que sais-je encore! si Marcel intervient à la tête deskolahé cefid(chapeaux blancs), dans le cas où les Segvends attaqueraient la tribu. Elle me parle ensuite de son fils, un gamin de douze ans, affligé d'une maladie démoniaque que je crois bien voisine de l'épilepsie. Les prescriptions des sorciers ont été suivies: l'enfant fume, boit de l'arac(eau-de-vie de dattes) malgré les commandements du Prophète, au point d'être gris tous les soirs. Thé, café sont à sa disposition, et pourtant la maladie empire chaque jour; il ne se passe pas quarante-huit heures que le petit patient ne soit terrassé par d'effroyables convulsions.

Voilà bien de tes coups, ô médecine des nomades!

M. Houssay, déjà consulté par Mohammed Khan, avait conseillé de modifier cet étrange régime; mais on s'était gardé de suivre ses avis.

Faute de bromure de potassium, j'ai ordonné du lait, du bouillon, des herbes cuites: cela vaudra mieux que des excitants. Me voici à couteaux tirés avec les sorciers du pays: malheur à moi!

Mes nouvelles amies ne sont pas restées inactives: ce soir les pantoufles de Marcel manquent à l'appel. En revanche, et bien qu'on ait battu sans ménagements le tapis que j'avais offert à ces dames, je suis dévorée par une fourmilière d'insectes. L'échange est une des lois économiques des sociétés primitives: les visiteuses ont emporté des chaussures, mais elles nous ont laissé un échantillon de ces parasites variés auxquels les nomades abandonnent leur corps. C'est une leçon: désormais ma tente sera sacrée.

26 mars.—Il était dit que nous ne fermerions l'œil de la nuit. Des appels déchirants se sont fait entendre dans la direction de la cuisine. Nous avons saisi les armes, toujours allongées à nos côtés, et poursuivi quatre ombres noires qui en voulaient aux casseroles. Ali,achpaz(cuisinier), tout tremblant, prétend avoirsauvé, au péril de la vie, la grande marmite, son oreiller habituel; ses cris, exhalés tandis qu'un Arabe lui arrachait ce moelleux coussin, nous ont éveillés.

«Si tu couches sur la marmite, ce n'est pas une raison pour y déposer tes cheveux, lui ai-je dit ce matin. Ce ne sont pas des égarés qui assaisonnent tes pilaus, mais d'inextricables écheveaux, horribles à débrouiller avec les dents.

—Toujours le même reproche!» Et jetant son kolah de feutre, il découvre un crâne aussi chauve qu'une défense d'éléphant.

«Des cheveux! où les prendrais-je?»

Ces nobles paroles, ce geste sublime m'ont calmée; mais je reste fort perplexe: à qui donc les emprunte-t-il?

27 mars.—J'ai rendu dès l'aurore—c'est au désert l'heure correcte—la visite que je reçus hier.

Plusieurs Loris, venus à ma rencontre, m'ont escortée jusque chez leur maîtresse, bien que les deux campements ne soient pas distants d'un kilomètre. Tout en dévalant les pentes nord du tumulus qui dominent les brunes habitations des nomades, j'ai été frappée de la symétrie du campement. On croirait que chacun plante sa maison de poil de chèvre selon son caprice? Erreur. Sur un point culminant, une tente plus haute que ses voisines: celle du chef. Des abris sommaires, de même forme, de même couleur, de même grandeur, s'alignent le long d'une rue dont la tente de Kérim Khan est le centre. Plus bas, et comme en avant-garde, le parc aux bestiaux. Les troupeaux de la tribu y sont rassemblés, mais séparés les uns des autres, afin de rendre plus efficace la surveillance de chaque pâtre sur le bien de tous et de prévenir les mélanges délicats à analyser.

Des chiens jaunes montrent leurs crocs formidables, ils reçoivent des mottes de terre en échange de leur salut, hurlent de douleur, s'enfuient et me laissent le passage libre. Je ne leur ai jamais demandé d'autre faveur. On m'introduit. Une grosse mère accroupie non loin de tisons qui enfument une cafetière de cuivre se lève—pénible travail—et me fait asseoir auprès d'elle. Saluez Bibi Mçaouda, femme légitime de Kérim Khan et belle-sœur de Papi Khan.

Il manque de confortable, le palais d'un grand chef nomade. Le toit et les murailles de poil de chèvre, disposés sur des bois tortueux et maintenus par des haubans accrochés à des piquets, embrassent un vaste espace divisé en compartiments. Les cloisons sont formées de tiges de ginérium assemblées dans un réseau de laines colorées qui réunit les brins et permet de les rouler quand vient le jour de déplacer le camp.

Ces séparations théoriques dissimulent des coffres de bois, agrémentés de peintures rouges, jaunes ou vertes et fermés par un grossier cadenas. Sur une natte sont jetés les lits et les couvertures des membres de la famille. J'inscris encore:marmites de cuivre étamé, écuelles et plateaux du même métal, sébiles destinées à recevoir l'eau qui gonfle l'outre suspendue à un poteau, cafetières, moulin, mortier de fer à décortiquer le riz, et l'inventaire est achevé. Tels devaient être les meubles et la demeure de Jacob.

TENTE DE KÉRIM KHAN.

TENTE DE KÉRIM KHAN.

Excepté Bibi Mçaouda et ses deux belles-filles, coiffées de foulards des Indes drapés sous une calotte de cachemire, vêtues d'une chemise de mousseline de laine, de pantalons de velours et d'unababrun, les nomades qui se pressent autour de moi sont misérablement vêtues. Elles grelotteraient sous le sarrau de coton bleu dont elles traînent les bords frangés dans la boue et le purin, si une couche de crasse grumeleuse, craquelée aux articulations, ne les garantissait d'un contact importun avec l'air ambiant. Les femmes nomades ne se lavent jamais, même lors-qu'elles tombent à l'eau ou traversent à la nage les grandes rivières de la plaine; aussi ne saurais-je définir la couleur primitive de leur peau. Élevés dans les mêmes principes que leurs mères, les enfants ne feront pas de longtemps renchérir le prix du savon.

Il m'a fallu embrasser un jeune homme de vingt mois qui n'avait jamais été décapé,—c'est à trois ans seulement qu'on peut débarbouiller un nomade sans risque pour sa précieuse existence.—J'ai cru que je ne me résoudrais jamais àpareil sacrifice. Tous les yeux étaient orgueilleusement fixés sur ce petit phénomène de saleté; je me suis exécutée: mes lèvres en frémissent encore.

La conversation n'est guère animée quand on a pour partenaires des hommes dont l'esprit est peu ouvert, l'intelligence bornée et la curiosité nulle; je laisse à penser ce qu'elle devient avec les femmes. Le croirait-on? elle roule encore sur la toilette et les bijoux!

FEMME ARABE DE LA TRIBU DE CHEIKH ALI.

FEMME ARABE DE LA TRIBU DE CHEIKH ALI.

Mme Kérim Khan veut me montrer ses trésors. Où sont-ils cachés? Je donne en mille à le deviner. «Levez-vous,» me dit une servante. J'obéis. On retire le tapis, la natte de paille, et j'aperçois une petite planche; on la soulève; alors apparaît, au fond d'un trou creusé dans la terre, une boîte et quelques paquets de chiffons. Mon hôtesse, assise ou couchée sur ses richesses, les défend de tout son poids contre les indiscrétions de ses amies.

Les paquets contiennent des vêtements froissés. Ces oripeauxm'appartiennentet l'on persiste d'autant mieux à m'en faire cadeau que mes refus sont plus catégoriques. Enfin Bibi, désormais sûre de ma délicatesse, m'offre sa culotte de velours à demi usée (les culottes de velours ne durent pas toujours). C'est le comble de l'amabilité. On ouvre le coffre: il renferme des colliers de corail rouge dont les grains sont séparés par de minces sequins frappés en Arménie à l'effigie de saint Michel combattant le dragon. Je vois encore des bracelets d'ambre, quelques thalaris de Marie-Thérèse, puis d'énormes anneaux de nez enrichis de turquoises et de perles.

ARABES ET LORIS (Voyez p. 144.)

ARABES ET LORIS (Voyez p. 144.)

En mon honneur, les jeunes parentes du Khan se sont parées de leurs joyaux; l'une d'elles, aux grands yeux noirs, à la peau mate, au type fin et distingué,me paraîtrait vraiment belle si ses deux narines et la cloison médiane de son appendice nasal ne cédaient sous le poids des triples pendants qui les déforment. Leskhergèhscouvrent si bien la bouche, que leur propriétaire doit les soulever de la main quand elle veut parler ou manger. Ces singuliers bijoux, fort prisés des femmes riches, ne sont pas d'origine moderne. C'est un khergèh, nomménezemdans la Genèse, qu'Eliézer offrit à Rébecca.

Malgré leur désir de s'embellir et de plaire, les femmes de Susiane ne se servent jamais de miroir, même pour disposer les plis élégants du turban de brune mousseline qui couvre leurs cheveux noirs. J'avais apporté une glace à main entourée d'une monture de bronze, chef-d'œuvre sorti des magasins du Bon Marché. «Cet objet est fort brillant et doit avoir une bien grande valeur, m'a dit Bibi en acceptant mon présent; mais quel en est l'usage?

—Admirez vos nobles traits.»

La bonne dame ne se reconnaît pas. Elle regarde derrière la glace, comme le ferait un jeune chat, et cherche la compagne dont elle croit apercevoir le visage par transparence.

«Considérez plutôt ces brillants anneaux de nez. En est-il de semblables dans les tribus voisines?»

Le doute n'est plus permis. Mon miroir court à la ronde, accueilli par des cris de joie et d'enthousiastes exclamations. Les voisines accourent, les hommes s'attroupent; la tente, ébranlée, tiraillée, menace de s'abattre; semblable au dieu antique, apparaît Kérim Khan. Armé de son bâton en guise de foudre, il exécute un moulinet sur le dos de ses fidèles sujets. Grâces lui soient rendues: le vide se fait autour de moi. Le temps de reprendre le souffle et j'échappe par la fuite à une asphyxie certaine.

28 mars.—Quand sonne le couvre-feu, l'un des soldats chargés de la surveillance des chantiers monte sur une éminence voisine des tentes et, se tournant dans la direction des quatre points cardinaux: «Gens de Dizfoul, de Chouster et autres lieux, s'écrie-t-il, Loris de Kérim Khan et de Papi Khan, Arabes des Beni-Laam et des tribus nomades dont je ne connais pas le nom, sachez-le bien: il y a ici des sentinelles, ces sentinelles ont des fusils, ces fusils sont chargés.»

Pan, pan, pan! Une salve vivement exécutée appuie l'allocution de l'orateur. Après cette cérémonie, chacun va dormir et Dieu reste seul chargé du soin de ses enfants.

Allah, par bonheur, nous garde mieux qu'il ne préserve notre basse-cour. Le poulailler, composé d'un coq et de trois poules, fut attaqué vers minuit. Je ne chargerai pas ma conscience d'une médisance en accusant les gens de Kérim Khan de cette tentative de vol: des nomades éloignés ne se dérangeraient pas pour si mince larcin.

28 mars.—Bien que les Loris possèdent d'excellents chiens de garde et brûlentde la poudre sous prétexte d'intimider les maraudeurs nocturnes, ils ont subi la peine du talion.

Depuis le double assaut dirigé contre la batterie de cuisine et le poulailler, deux hommes montent la garde dans notre camp et se tiennent éveillés en chantonnant sans trêve ni repos. Nous nous sommes habitués à cette berceuse monotone; quand la mélopée s'interrompt, chacun ouvre les yeux. Cette nuit les cris de terreur succèdent aux chants, des coups de feu retentissent, les balles sifflent autour des tentes. La carabine et le revolver à la main, nous sortons. Des cavaliers arabes, les bras embarrassés d'objets volumineux, passent, lancés au triple galop. Ils fuient devant les Loris. On crie à réveiller Daniel; on tiraille dans la nuit noire, tandis que le bruit des chevaux emportés va toujours s'assourdissant.

Deux heures plus tard, lesgaravouls(sentinelles) donnent de nouveau l'alarme: ils ont vu des ombres, ils ont entendu des cailloux rouler le long des talus.

Marcel prend la tête de la patrouille; nous fouillons, mais en vain, les crevasses voisines, et la promenade s'achève avec le jour.

L'algarade a été chaude. Juments, poulains et agneaux manquent à l'appel chez les Loris, mais les Beni-Laam ont laissé une victime sur le théâtre de leurs exploits. Peu satisfaits de cette aubaine, les fidèles sujets de Kérim Khan ne se sont pas mis en frais d'oraison funèbre: le pauvre diable qui gisait au pied du tumulus la tête traversée par une balle a été chargé sur un mulet, jeté dans une fosse creusée auprès du tombeau de Daniel et enfoui sans tambour ni trompette.

Les nuits ne sont pas seules agitées depuis l'arrivée de nos encombrants voisins. Les nomades n'ont-ils pas rêvé de la plus pure théorie socialiste?

Dès l'aurore, la tribu envahit les tranchées, expulse les Arabes et les Dizfoulis trop peu nombreux pour protester, et prend leur place, au nom des droits imprescriptibles de tous les hommes au travail.—Et pourtant la presse ne fleurit pas dans le désert!—Les vainqueurs réclament le salaire quotidien octroyé à nos premiers terrassiers, mais s'asseyent nonchalamment sur le sol dès qu'on leur confie une pelle.

Hier matin ils étaient plus de six cents; nous dûmes arrêter les travaux et déclarer que personne ne serait payé. Les soixante-dix Loris, embauchés dès notre arrivée, se plaignirent à leur chef; Kérim Khan accourut avec son frère, ses fils et son fameux bâton, et, les uns aidant les autres, ils mirent en déroute les importuns. Jamais effrontés moineaux ne s'envolèrent aussi vivement; les rampes des tumulus étaient noires de fuyards. A midi le calme régnait dans les tranchées.

29 mars.—Les expulsés avaient juré de tirer de nous une noire vengeance; ils ont tenu parole. On vient de prévenir Marcel que, profitant d'une nuit sans lune, les Loris ont brisé les taureaux en jetant les petits fragments contre les gros.

TRANSPORT D'UNE BASE DE COLONNE. (Voyez p. 147.)

TRANSPORT D'UNE BASE DE COLONNE. (Voyez p. 147.)

La pierre est dure et les nomades paresseux; pourtant des blocs déjà fendusse sont ouverts, des inscriptions ont été brisées; il n'a pas dépendu des vandales que les dégâts ne fussent plus graves.

Marcel s'est plaint. Kérim Khan a promis de couper la tête au premier de ses sujets qui serait vu la nuit dans le voisinage de nos tranchées,—nous ne réclamions pas des excuses aussi sanglantes,—puis il a annoncé qu'il allait bientôt lever le camp et se rapprocher de Cheikh Ali. Bon débarras!

Malgré cette assurance, nous avons transporté aux tentes les pierres les moins lourdes et une base de colonne fort élégante, découverte dans une crevasse du tumulus nº 2. Elle appartient à un édifice achéménide plus petit que l'apadâna. Le campanule est couronné d'une inscription trilingue au nom d'Artaxerxès.

«Moi Artaxerxès, roi grand, roi des rois, Achéménide.»

ARRIVÉE DE CHEIKH ALI. (Voyez p. 150.)

ARRIVÉE DE CHEIKH ALI. (Voyez p. 150.)


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