X
État des fouilles.—Premières lettres de France.—Départ d'un courrier.—Indignation d'Abdoul-Raïm.—Double découverte.
Les pluies abondantes de la fin de mars avaient amené des éboulements et mis à nu dans la tranchée L du tumulus nº 2 un mur de terre crue. Le déblayement fut conduit avec soin, et le mois ne s'était pas achevé qu'on avait découvert plusieurs parements parallèles ou perpendiculaires entre eux. Diriger les recherches, retrouver les joints indistincts, remettre sur la piste des ouvriers sauvages et maladroits, est une laborieuse tâche.
Les murs, fort dégradés, se dérobent d'autant mieux qu'ils sont criblés de tombes, auxquelles on aboutit par des puits creusés entre le parement extérieur et les éboulis.
Il faut dégager joint par joint chaque brique et, quand ce fastidieux travail est terminé, suivre le fil conducteur si péniblement dévidé, sans laisser aux Dizfoulis le loisir de le perdre à nouveau. On reconnaît aujourd'hui, dans ces énormes murs de terre, le couronnement d'un ouvrage défensif des plus compliqués.
Le dallage des courtines paraît réglé à six mètres au-dessous du terrain superficiel; le sol ancien se rencontrera sans doute à sept ou huit mètres plus bas.
D'autre part, les tranchées F de la cour nous ont permis de dégager un ensemble de murs parallèles à ceux de la fortification et de l'apadâna. En prolongeant d'une façon fictive les parements déjà découverts, il semble que les reliefs si diffus du sol se groupent suivant des tracés réguliers et que, dans l'alignement de l'ouvrage central, se dessine une dépression aboutissant à l'une des crevasses les plus escarpées. Le tumulus rectangulaire, réservé à la demeure du souverain, aurait été divisé en deux parties, entourées chacune d'une enceinte particulière et séparées par une large avenue.
Marcel a cherché, à la suite des murs de terre, la tête occidentale de l'avenue. Soit que les fouilles n'aient pas atteint une profondeur suffisante, soit que les siècles aient anéanti ces fortifications qui semblent encore gonfler le sol, ses tentatives ont été infructueuses.
Ce serait pourtant en ce point que mon mari compterait porter les efforts de la campagne prochaine. Les travaux seront difficiles, les dépenses considérables, car il faudra descendre à de grandes profondeurs; mais cet emplacement présente un triple avantage: il est étroit, clairement relié aux surélévations voisines, exploré sur une hauteur de six mètres.
La citadelle est toujours muette. Deux longues tranchées, I et J, qui coupent le chemin d'accès et se dirigent vers l'est, occupent depuis plus d'un mois tous les Loris. On a bien rencontré deci, delà, quelques pierres sculptées provenant d'une construction analogue à l'apadâna d'Artaxerxès Mnémon, des blocs émaillés, des briques de terre cuite portant sur leur tranche une inscription élamite; mais, en réalité, ces fouilles n'ont eu qu'un résultat négatif: nous savons maintenant qu'elles seront improductives sur quatre mètres de profondeur.
Bon nombre de petits objets, les uns du plus grand intérêt, les autres d'une valeur moindre, affluent aux tentes chaque soir. Sous les derniers blocs des lions achéménides ont apparu un vase de terre cuite de forme très élégante, une lampe de bronze, un singulier cône d'ivoire, couvert de légers ornements représentant des feuilles de trèfle et des pélicans à la tournure nettement caractérisée. Le jour même de cette découverte, un Dizfouli me proposa une précieuse intaille: ses jeunes yeux avaient été plus actifs que les miens. J'ai acheté la pierre. C'est un sceau conoïde, en calcédoine saphirique, gravé pour un roi achéménide vainqueur de l'Égypte: Xerxès ou Artaxerxès 1er. Le médaillon royal, surmonté du grand dieu Aouramazda, est placé entre deux sphinx coiffés de la couronne blanche de la Haute-Égypte. Le style de la gravure est franchement persépolitain.
Vers l'extrémité de la tranchée L, à 1m,80 au-dessous du sol, on rencontrait les substructions de la maison d'un potier. Auprès de vases de différentes formes se trouvaient deux coupes munies d'un bouton central et couvertes d'une inscriptionspirale en vieux caractères hébraïques. Le texte doit reproduire des formules de purification ou d'incantation. Un peu partout se présentent des objets plus ou moins intacts: coupes de calcaire à nummulites, lampes de terre cuite, fers de flèche, flacons de verre si friable qu'on n'ose les toucher.
De nombreux débris de matériaux émaillés perdus dans les éboulis, la rencontre de murailles toujours construites avec des briques crues, m'amènent à penser que les monuments susiens, bâtis en terre comme les édifices de Babylone, devaient leur beauté à des revêtements inaltérables, qui protégeaient les maçonneries peu résistantes de leur nature et remplaçaient les bas-reliefs des palais assyriens.
La frise des lions découverte devant l'apadâna d'Artaxerxès Mnémon est un spécimen de cette merveilleuse ornementation.
11 avril.—La mission jouissait—inappréciable bonheur—d'un mirza tout entier; aujourd'hui nous possédons la paire. Cependant le premier n'a pas été mis en morceaux. Taguy, notre mirza de rechange, vient aider Abdoul-Raïm à nous faire les honneurs de Suse.
Nous ne sommes pas gras! A quel état, grand Dieu! vont nous réduire ces deux sangsues?
Le colonel a-t-il demandé un homme de confiance pour le suppléer quand il lui prend fantaisie d'aller respirer l'air de Dizfoul, ou bien encore Mirza Taguy serait-il simplement l'espion d'Abdoul-Raïm? Mystère!
Ce nouveau fonctionnaire apportait le premier courrier de France, que lui aurait remis, assure-t-il, un négociant arrivé de Bassorah depuis peu de jours. Revoir l'écriture d'êtres aimés, entendre un écho du paradis perdu, quelle jouissance pour des exilés! Les nouvelles se complètent les unes les autres, et les lettres se parcourent en commun, car les enveloppes sont ouvertes, les feuilles lacérées et mêlées. Chacun doit reconnaître son bien. Au milieu de cette macédoine épistolaire s'est rencontré un billet que nul pourtant n'a réclamé. Il était signé: Aïcha. Mçaoud ayant été mandé à la barre, M. Houssay lui lut le poulet suivant:
«Mon très cher ami,«Cette lettre n'a d'autre but que de te donner de mes nouvelles. J'espère que tu es aussi en bonne santé.«Je suis toujours sans le sou. Cette nouvelle ne doit pas te surprendre: c'est ainsi que tu me laissas il y a quatre mois.«Je te salue en t'embrassant.«Ton épouse fidèle,«Aïcha.»
«Mon très cher ami,
«Cette lettre n'a d'autre but que de te donner de mes nouvelles. J'espère que tu es aussi en bonne santé.
«Je suis toujours sans le sou. Cette nouvelle ne doit pas te surprendre: c'est ainsi que tu me laissas il y a quatre mois.
«Je te salue en t'embrassant.
«Ton épouse fidèle,
«Aïcha.»
«Chère Aïcha,» s'écrie Mçaoud, tout ému sous sa peau de vieux turco, «situsavais, monsieur Houssay! C'est une femmetrop chic! Que d'argent elle m'a donné jadis! Non, non, elle étaittrop chic! trop chic!
—La lettre a un post-scriptum: Aïcha annonce la mort de ta belle-sœur.
—Ah! tant mieux!
—Comment! n'étais-tu pas en bons termes avec elle?
—Excuse-moi, monsieur Houssay. Je préfère apprendre sa mort que celle de mon frère!»
15 avril.—Depuis longtemps déjà Marcel désirait informer M. de Ronchaud de la découverte des lions; mais, dans la situation qui nous est faite, il s'exposait à grossir les dossiers de Mozaffer el Molk et à satisfaire la curiosité de son médecin. Cela n'était pas d'une utilité pressante.
Comme des écoliers en liesse dès le départ du pion, nous profitâmes d'une nouvelle fantaisie balnéaire d'Abdoul-Raïm pour écrire quelques dépêches secrètes. Puis Marcel et moi portâmes ces lettres au campement de Kérim Khan, situé sur les rives de la Kerkha, à quarante kilomètres de Suse, mais à dix minutes de la frontière turque. Peine perdue! Mononcles'est obstinément refusé à se mêler des affaires deses parents. Il sera donc impossible de rompre le filet tendu par Abdoul-Raïm!
De retour à Suse, nous parlementâmes pendant trois jours avant de trouver parmi les ouvriers arabes—les Dizfoulis sont trop poltrons—deux hommes qui voulussent se charger de cette mission.
Mirza Taguy, informé de nos projets, n'osa s'y opposer ouvertement, et les deuxcasseds(courriers) se mirent en route.
Des vents ennemis ont-ils apporté cette grave nouvelle à Abdoul-Raïm? Le colonel est retourné un jour plus tôt qu'on ne l'attendait, et, à la suite d'une violente altercation avec son collègue, il est venu, encore rouge de colère, interpeller Marcel sur son audacieuse conduite.
«Suis-je prisonnier?
—Non certes; mais votre correspondance n'arrivera pas à destination. Les Arabes la jetteront dans lehor(marais) et garderont l'argent que vous leur avez remis.
—J'ai prévu cette fâcheuse éventualité. Avez-vous apporté les fonds déposés chez le naïeb el houkoumet?
—Par ordre de Mozaffer el Molk on ne vous remettra plus un kran, que vous ne m'ayez confié le reçu de Malcolm Khan et la délégation de Zellè Sultan.»
Le piège est trop grossier. Sans le moindre embarras, le vénérable Abdoul-Raïm réclame les seuls titres qui témoignent de nos droits. Comme la dépêche du prince autorise gracieusement le chef de la mission française à demanderune somme supérieure au dépôt, le naïeb el houkoumet et son complice ne se contenteraient pas de confisquer nos titres, mais les utiliseraient pour lever sur les marchands de Dizfoul une grosse contribution, qu'ils s'empresseraient de placer à intérêts usuraires.
MIRZA TAGUY.
MIRZA TAGUY.
«Vous, le naïeb et le gouverneur avez lu et copié les ordres de Zellè Sultan; les originaux ne sortiront pas de ma tente avant parfait payement des sommes dues à la mission.
—Vous doutez de ma parole! Voulez-vous voir la lettre de Son Excellence?
—C'est inutile: ne m'avez-vous pas confié autrefois que vous aviez en votrepossession du papier timbré au sceau de Mozaffer el Molk? A part les communications qui me seront adressées en français, par l'intermédiaire du docteur Moustapha, je ne tiendrai compte d'aucune dépêche.»
17 avril.—Un descassedsenvoyés à Amarah est rentré dans sa tribu. Ila perdu nos lettres en franchissant le hor, comme le prévoyait trop bien le mirza, et, avec nos lettres, son camarade, dont il ne peut donner aucune nouvelle.
La vérité n'a que faire de cette fable absurde. Dès son retour, Abdoul-Raïm lançait quatre cavaliers loris à la poursuite de nos piétons. Ceux-ci ont été bien vite rejoints; l'un fut roué de coups et laissé pour mort dans le désert, l'autre prit la fuite, après avoir jeté les lettres, qui parvinrent fidèlement au colonel. Nous tenons cette nouvelle de quelques Arabes Beni-Laam, venus à Suse pour escorter la fille de leur chef M'sban, une charmante femme, que le désir de me voir avait attirée dans nos parages.
Marcel pria M. Houssay de partir pour Ahwas et de porter plainte au gouverneur. Lorsque Mçaoud demanda les chevaux loués depuis bientôt deux mois, les palefreniers déclarèrent que leur maître, Kérim Khan, avait interdit de seller ces animaux dès qu'il ne s'agirait plus d'une simple promenade autour des tumulus.
Les ouvriers loris ont été renvoyés sur-le-champ; mais le cercle où nous enserre Abdoul-Raïm se rétrécit sans cesse. La mission va se dédoubler: MM. Babin et Houssay garderont le camp et nous partirons tous deux, fût-ce à pied, pour demander protection au chef de la tribu turque des Beni-Laam et entrer, par son intermédiaire, en relation directe avec Téhéran et Paris.
Notre geôlier, qui n'ignore pas l'aimable démarche de la fille de M'sban, a paru fort épouvanté de ces menaces: il nous sait capables de les mettre à exécution. Comme Achille, il s'est retiré sous la tente, tandis que Patrocle, ou plutôt son domestique, prenait au triple galop le chemin de Dizfoul. Patientons encore quelques jours.
18 avril.—Les soucis et leurs sombres enfants ont cédé le pas aux émotions les plus douces. Nous tenons une piste nouvelle. Tout serait au mieux, si chaque découverte n'éveillait en nous des sentiments analogues à ceux de l'avare couvant un trésor. Nos richesses s'amoncellent, et avec elles grandissent les craintes de ne pouvoir les emporter.
Les ouvriers qui déblayent les murs L de la fortification ont trouvé une urne funéraire, encastrée dans une gaine de maçonnerie. Les briques de calage apparurent couvertes d'un émail admirable. Voici des lèvres minces, une barbe bleuâtre sertie d'un filet blanc, un cou d'un beau noir, des mains brunes et deux mains blanches de grandeur naturelle arrachées à des personnages magnifiquement vêtus. La perfection du modelé, l'éclat des teintes, leur harmonie, dénotent un art délicat, une technique très avancée. La pâte est plus fine, plusblanche, plus serrée que celle des lions. Chaque brique est carrée, mince, démaigrie en lame de couteau, de façon à faciliter les contacts superficiels du parement, et à ménager cependant la place d'une épaisse couche de mortier.
Les messagers de la fortune fréquentent si rarement notre planète, qu'ils n'osent s'y hasarder seuls.
Un de ces soirs, comme je visitais, après la fermeture des chantiers, une crevasse voisine du camp, j'ai glissé sur une matière dure, que je n'avais pas aperçue à travers les herbes.
Courir aux tentes, saisir une pioche et dégager six ou sept briques émaillées, fut l'affaire d'un instant. Au-dessous de la première assise j'en trouvai une seconde, puis une troisième, disposées le long d'un parapet réparé aux temps des Sassanides. La fouille, vivement conduite, nous a donné des émaux d'une tonalité et d'un dessin nouveaux. Les fonds, d'un vert rompu, supportent des fleurs de lotus jaunes et bleues, qui se superposent et se terminent par une palmette blanche. Au ton près, il me semble revoir les peintures murales de certains tombeaux des Ramsès.
D'autres pièces, à fond paille, coupées en diagonale par une ligne orange, rappellent les dispositions caractéristiques d'un limon d'escalier. Enfin, de grandes dalles carrées, mesurant 0m,36 de côté et 0m,08 d'épaisseur, émaillées sur les tranches et sur le plat, sont décorées d'une rosace jaune et verte. Marcel assure que nous exhumons une rampe dont les formes et les ornements, si ce n'est la matière et les dimensions, rappellent les mains courantes des palais persépolitains. Artaxerxès, en prince sage, s'était servi, pour construire ses palais, de matériaux empruntés aux édifices bâtis sous ses prédécesseurs; les Sassanides, non moins économes, réparèrent un mur d'enceinte avec les briques arrachées aux monuments achéménides.
Aux fleurs de lotus se mêlaient des inscriptions cunéiformes blanches sur le fond vert, des souliers jaunes ou bleus se boutonnant sur une jambe noire, une main brune entourée d'un bracelet et serrant une canne d'or, des fragments de draperies à fond blanc sur lesquelles se détache l'image symbolique de la citadelle de Suse.
Quand les grands seigneurs du moyen âge faisaient broder à leurs armes cotes et manteaux, ils ne songeaient pas qu'ils imitaient les princes susiens. Ignorance pardonnable: jusqu'à ce jour, nul n'avait eu l'idée de faire remonter l'origine des armoiries jusqu'à Oumman Minanou ou à Koudour Nakhounta.
PASSAGE DE LA KERKHA. (Voyez p. 178.)
PASSAGE DE LA KERKHA. (Voyez p. 178.)