XIX

XIX

Le désert et les nomades.—Le Karoun.—A la recherche de Belems.—Remontée du Karoun.—Coup de chaleur.—A bord duSané.

Tcham Chembè, 31 mars.—Le transport des taureaux à Kalehè-Bender nous laissait quelque souci; comme si le ciel eût voulu nous donner courage, il mit sur notre route M. Babin et ses charrettes. Le trajet s'est effectué péniblement, mais il s'est effectué en une semaine. Un mois encore, et nos pierres peuvent être rendues au bord de l'Ab-Dizfoul.

Pour la première fois, nous voyageons en grands seigneurs; expliquons-nous: avec une tente. Quand on est sans le sou, il est indispensable d'inspirer confiance.

Le camp est placé dans les érosions du lit majeur de la Kerkha. Un cuisinier, un palefrenier, deux gendarmes de Dizfoul, qui, pour se donner du cœur et tenir les voleurs à distance, ont revêtu la peau de lion et coiffé la couffè des Arabes, composent notre maison civile et militaire.

Nous sommes voisins du Chaour, et de ce tunage qui nous empêcha de lancer des embarcations.

Des fleurs charmantes diaprent l'herbe verte. Dans mes bras s'empilent des gerbes embaumées: tulipes aux éclatantes couleurs, pâles volubilis, bruyères rouges, plantes épineuses couvertes de gueules d'or, grappes charnues qui n'ont pas d'analogues en nos pays.

Vous allez vous faner? Pourquoi vous ai-je cueillies, pourquoi vous ai-je tuées? Vous étiez assez belles pour vivre tout un jour!

1eravril.—La caravane passa le Chaour à Bendè-Cheikh. Les caisses furent amenées sur la rive droite sans accident notoire. A droite, j'aperçus la tribu stationnaire de Seïd Ahmed, installée devant Kalehè-Bender; plus bas un imam-zadé où se rendent les gens mordus par les chacals enragés.

J'ai pu noter quelques strophes de la chanson qu'improvisent la nuit les veilleurs du campement:

«Quand j'étais jeune, je n'avais pas de souci; je ne savais pas s'il existait des soucis ou si mon cœur les ignorait.

«Si les Faranguis, qui ne volent pas, qui ne battent pas, venaient à Suse, les nomades bâtiraient des maisons autour de leur palais, et le pays serait prospère.

«Si les Faranguis, qui ne volent pas, qui ne battent pas, venaient à Suse, on cultiverait la terre, on aurait à profusion gerbes d'or, cavales, buffles et moutons. Nul ne s'en emparerait, et le peuple vivrait heureux.

«Quand un homme possède quatre krans, le gouverneur lui dit: «Donne-moi cinq krans.» Et le malheureux, sans force ni courage, meurt de faim.

«Si le roi s'asseyait au feu des tcharvadars, je lui dirais: «Sultan, Allah te demandera compte des crimes commis sous ton règne. Ton sommeil est donc bien lourd, que les plaintes de tes esclaves ne parviennent pas à te réveiller!»

2 avril.—Les Khassérés dont nous traversons aujourd'hui les campements descendent tous du Prophète; tous sont voleurs de profession. Yacoub, interrogé avec insistance sur le contenu de nos caisses, répond aux indiscrets: «Nous portons des fusils destinés à l'armée du Chah Zadé. Chut!... secret d'État.»

3 avril.—Au bord du Chaour.—Une tribu établie sur l'autre rive traverse le cours d'eau à la nage, afin de nous examiner de plus près.

Les hommes se précipitent, puis viennent les femmes, soutenant des grappes d'enfants nus. Ils sont deux cents, serrés autour de nous. «Jamais, disent-ils, nous n'avions vu des gens si blancs et si bien vêtus!» (La peau et les habits de Suse!)

4 avril.—Nous voici dans la partie la plus mal famée du désert. La Kerkha roule ses eaux tumultueuses à cinq cents mètres de distance; au delà s'étendla Turquie, où les Arabes trouvent l'impunité. Sur la terre osmanli vivent des bandits moralement alliés à la tribu de Menchet.

TCHARVADAR.

TCHARVADAR.

Baker, le chef de la caravane, s'attend à être attaqué, s'installe en conséquence et plante la tente sous une jungle touffue. On mènera boire les animaux dans une anse du fleuve que dissimulent les saules; puis les caisses, disposées en murailles, formeront autour du camp un rempart improvisé.

La tactique des nomades est invariable. Soit qu'une razzia s'exécute la nuit, soit qu'elle ait lieu de jour, les Arabes assomment les muletiers, s'emparent des bêtes de somme, grimpent sur leur dos et s'enfuient, quitte à revenir plus tard chercher les charges moins prisées et plus difficilement négociables que les mulets et leschameaux. La surveillance et la défense doivent se concentrer sur les animaux.

Tout est paisible; au ciel, pas de lune; sur la terre, des ténèbres profondes. Quatre muletiers, assis aux angles du rempart, monteront la garde. Que de chansons à composer!

5 avril.—Dure nuit, dure journée! Vers onze heures du soir, les sentinelles donnaient l'alarme. Nous saisîmes les armes couchées à nos côtés et jetâmes de la terre sur le feu, afin de ne pas servir de cible nocturne.

Marcel envoya les balles des revolvers et des carabines dans la direction indiquée par les tcharvadars, tandis que je rechargeais les armes.

Entre le troisième et le quatrième coup de feu j'entendis un cri et ces mots: «Ce sont les Faranguis!» Les grandes herbes s'agitèrent, puis la jungle rentra dans le calme.

A l'aube, les muletiers nous prièrent d'escorter leurs bêtes jusqu'à l'anse où ils s'étaient abreuvés la veille. Sur le sable, les traces fraîches de pieds déchaux. Vingt minutes plus tard la caravane était en route.

Si les arbres sont rares, les plantes épineuses atteignent une hauteur inusitée. Nous voyageons à travers une forêt de chardons géants. La chaleur est intolérable; les moustiques deviennent enragés. Cependant nous allons d'un pas rapide; nos gens tremblent et verdissent à la seule pensée des périls qu'ils affrontent. L'un d'eux s'écarte un instant du convoi. Tout à coup il passe, courant à perdre haleine, l'œil hagard, la figure barbouillée de sang, entièrement nu, et vient s'accrocher à la selle de Marcel: «Les Arabes! les Arabes!»

La plaine est toujours immense, les chardons sont toujours immobiles.

«Saheb, Khanoum, ne quittez pas la caravane! s'écrie Baker. Si vous vous éloignez, si vous courez sur les brigands, leurs frères cachés là, ici, partout, sauteront sur nous, jetteront les caisses à bas et voleront les bêtes.»

L'avis nous a paru topique; plus que jamais les tcharvadars ont excité leurs mulets, et nous avons suivi leurs pas, après avoir pris congé de nos invisibles voisins à coups de carabine. De petits panaches de fumée couronnent les hautes herbes de la plaine. Tout compte fait, vingt-six fusils répondent à notre salut. Les armes des Arabes sont heureusement sans justesse et sans grande portée. Le jour où les nomades posséderont quelques-uns de ces remingtons que les Anglais importent en Turquie d'Asie, on ne pourra plus traverser le pays.

Trois heures avant le coucher du soleil, la caravane sortait de la forêt de chardons et entrait dans une plaine découverte, facile à surveiller.

La victime des Arabes a reçu un violent coup de bâton entre les deux yeux; nous avons pansé sa blessure et les nombreuses égratignures laissées sur son corps par les griffes des nomades, puis, tant bien que mal, on lui a composé un costume décent.

«Pourquoi n'as-tu pas crié?

—Il agit en homme avisé, interrompit Baker: qui tombe entre les mains des bandits, doit se laisser dépouiller, prendre la fuite et se garder surtout d'appeler au secours, sous peine de compromettre le salut général.»

6 avril.—La nuit s'est passée tranquille; mais les incidents de la journée précédente avaient été si inquiétants, que nous résolûmes de doubler nos sentinelles. De temps à autre, nous déchargions quelques coups de feu.

Partie dès l'aube, la caravane longea le soulèvement rouge qui de Suse, par un singulier effet de mirage, se transforme tous les matins en un château féodal.

«Examinez bien cette montagne, me dit Baker: c'est une montagne de talismans. Au lever du soleil, les voyageurs qui passent ici aperçoivent sur ces hauteurs des jardins délicieux; ils courent se désaltérer aux pures fontaines de l'oasis, saisir les grappes de raisins pendantes aux treilles vertes, s'abriter sous des orangers aux fruits d'or. La bouche sèche, l'œil plein de convoitise, la sueur au front, ils atteignent essoufflés ces jardins merveilleux. Soudain verdure, fruits, palais, disparaissent, et ils se voient seuls, sur un roc désolé où une perdrix ne trouverait pas un brin d'herbe pour abriter sa tête.»

Deux Arabes armés jusqu'aux dents croisent le convoi. Si nous ne faisions bonne garde, les muletiers prendraient la fuite. Les nomades s'éloignaient; Baker, assis sur sa monture, s'approcha de moi:

«Les voyez-vous, ces brigands? Ils vivent de chardons comme mon âne; ils paissent l'herbe sèche des chemins. Et ces vieilles nattes qui gisent là-bas sur ce campement abandonné? Ce sont leurs maisons. Comment lutter avec des gens qui n'ont pas de demeure stable, ne cultivent pas la terre et mangent de l'herbe? Il n'est pas surprenant qu'ils soient nos maîtres.»

Les deux voyageurs appartenaient à une peuplade sauvage commandée par le cheikh Melahyé. Nous voici au cœur du campement. Les nomades à peu près nus nous suivent, gambadent, menacent, la lance à la main.

«Baker, que contiennent ces caisses?

—Des briques. Il y en a de cuites, il y en a de crues. Je porte aussi des pierres, mais elles ne valent rien: toutes sont brisées.

—Baker, arrête-toi. Vois les beaux pâturages. Pourquoi voles-tu les talismans de Daniel? Arrête-toi. Nous saurons bien empêcher les Faranguis de continuer leur route. Fais-les descendre de cheval; quand ils seront à terre, ils ne nous jetteront plus de charmes. Ce sont des sorciers. Allah! Allah! il faut les faire cuire et garder les talismans!»

Baker presse les mulets, presse les hommes. Le malheur veut qu'une bête tombe. Les muletiers se précipitent à son secours. Les Arabes fondent sur euxet se mettent en devoir de les dépouiller. Le revolver à la main, nous arrivons; les bandits s'écartent, mais l'un d'eux décharge sur nous un pistolet long d'une coudée; les chevrotines dont l'arme est remplie jusqu'à la gueule vont s'incruster dans les planches d'une caisse. C'est miracle que nous n'ayons pas été atteints.

La caravane gagne de l'avant. Les nomades suivent nos pas; une pierre lancée d'une main exercée blesse Marcel à la tête; je reçois de mon côté une violente contusion à l'épaule.

La colère nous gagne. Volte-face! Les assaillants jettent leurs lances et fuient comme des lièvres.

7 avril.—Il a fallu abandonner la direction de Djéria et d'Ahwaz—le Karoun débordé a noyé le pays—et prendre celle d'Hawizé. Comme il est heureux que le taureau ait été porté à Kalehè-Bender! Si les charrettes avaient suivi leur premier itinéraire, elles se trouveraient aujourd'hui dans la nécessité de rétrograder vers Suse. Le sol est détrempé, les mulets tombent à chaque pas, les caisses, trop lourdes, se brisent, la caravane ne fait pas vingt kilomètres par jour. Que deviendraient nos carrosses?

Des moustiques, toujours des moustiques en nuages épais; la chaleur est lourde, humide, insupportable.

8 avril.—Kou Manniour.—Traversé des dunes coupées de soulèvements schisteux. Aperçu les traces fraîches d'un fauve de grande taille. Tourné à gauche, en un point nommé Nahr-Hachem; doublé un grand lac formé par les eaux d'inondation. La vallée apparaît couverte d'herbes et de fleurs. Passé devant un konar touffu.

«Nous sommes sauvés! s'écrie Baker, voici l'arbre qui me vit naître, voici la terre de mes pères! Autrefois de nombreuses tribus perses parcouraient cette contrée; aujourd'hui elle ne nourrit même plus de chacals; le peuple est passé dans Roum (Turquie).

—Les voleurs sont inconnus dans le pays de tes pères?

—Comment donc! ils pullulent; mais je les connais tous.

—Quelle distance nous sépare de Djéria?

—Quatre farsakhs.

—Gagnons ce village.

—Impossible, il se fait tard. Et les voleurs!

—Tu les connais tous.

—Le jour, pas la nuit. Distinguerais-je seulement mon père de ma mère? D'ailleurs nous passerons la nuit à travailler.»

Il s'agit de remplacer la paille qui rembourre les bâts par des tissus sujets à ces innombrables droits de péage que réclament tous les petits cheikhs arabes. Afin de ne point blesser les animaux, l'opération doit être faite le plus près possible de Djéria.

Nous sommes campés au pied d'un soulèvement schisteux. La plaine est déserte, abandonnée, sans végétation, rougie par le soleil, qui pénètre à l'horizon dans son palais de pourpre.

Un point se meut au loin, puis dix, vingt. Nous cessons de les compter et courons vers le campement. Les animaux sont ramenés derrière les caisses. Marcel et moi accumulons des munitions à portée de la main. Plus de soixante nomades, piétons et cavaliers, s'avancent rapidement. Ce sont des hommes, des femmes, plus terribles que leurs maris, si j'en crois les histoires horribles que racontent la nuit les muletiers de garde.

«Voici la mort! gémissent nos gens; ce sont les Ansariehs! Ouvrez le feu! Saheb, Khanoum, tirez sur ces chiens maudits! Ils vont nous charger! Tirez, tirez donc! Dieu l'a voulu, nous serons mangés ici par les oiseaux de proie!»

Deux coups de carabine.

C'est un signal bien connu. Dans le désert, il signifie: «N'approchez pas.»

Baker s'avance en plénipotentiaire. Il fait encore assez jour pour qu'il puisse distinguer son père de sa mère. On parlemente. Il revient sur ses pas. «Saheb, le cheikh désire vous entretenir. N'oubliez pas de le prévenir que douze Faranguis dorment sous la tente.»

Nous avançons. Les nomades font mine de venir à notre rencontre, mais un geste énergique les arrête. L'un souhaite un remède pour ses yeux malades, l'autre veut un talisman capable de lui attirer la bienveillance d'une jeune fille, un troisième demande dans quelle tribu se cachent deux buffles qu'on lui vola la semaine dernière.

Je ne me fais pas d'illusion: on nous traite en fils du diable. Nous devons à cette filiation bien établie de traverser à deux un pareil pays.

Les lueurs crépusculaires se fondaient dans la nuit. Baker tire un pan de ma veste. «Venez un instant, je désire vous parler... Ne vous éloignez pas de nous. Ces Arabes sont des traîtres; rien ne me dit qu'ils ne vont pas vous entourer et vous tuer. Saheb mort, qui défendra les mulets, si vous n'êtes pas là?» Cependant la nuit devenait noire; Marcel engagea les Arabes à se retirer et à nous laisser rejoindre nos douze camarades endormis sous la tente. La troupe s'est éloignée de mauvaise grâce, après avoir reçu du sulfate de fer, de l'hyposulfite de soude et un talisman matrimonial orné de mon paraphe.

10 avril.—Le lendemain de notre entrevue avec les amis intimes de Baker, nous atteignîmes les terres de Cheikh M'sel et le village de Djéria, bâti au bord du Karoun. Cette fois nous étions bien sauvés. Un grandkachti(bateau à voile) fut loué et chargé; nous prîmes possession d'un château ventilé, élevé à l'arrière de la nef; on largua les amarres, et le courant, très rapide, entraîna le bateau. Quand levent est favorable, on met la voile et nous volons. Les palmiers de Mohammerah apparaissent à l'horizon; mais je serais aussi empêchée de parler du paysage que je le fus il y a quatre ans, lorsque je descendis le Karoun pour la première fois: je dors sans désemparer. Le voyage entre Suse et Djéria a été si pénible, si dangereux!

Chevaucher dix heures par jour sous un soleil implacable, recevoir ou tirer des coups de feu du matin au soir et du soir au matin, monter la garde du crépuscule jusqu'à l'aube, et n'être que deux!

12 avril.—Bassorah.—Arrivés à Mohammerah, nous partîmes pour Felieh. Marcel conta ses embarras à Cheikh M'sel; celui-ci fit assembler les bateliers du pays. Tous refusèrent de remonter jusqu'à Kalehè-Bender. Cependant un patron déclara qu'il tenterait l'entreprise contre une rémunération de quatre mille francs par belem—il en fallait six:—encore ne répondait-il pas d'arriver à destination. Le cheikh nous conseilla de faire une tentative auprès des bateliers turcs, plus nombreux et plus audacieux que ceux de Mohammerah.

Sept heures plus tard, nous atteignions Bassorah. Nous voici installés au vice-consulat de France, abandonné depuis plusieurs mois par son locataire. La garde de la maison est confiée à un pauvre diable de concierge miné par la fièvre. Un négociant autrichien, dont l'habitation est contiguë, m'a fait offrir des meubles, qui lui sont inutiles, assure-t-il. J'ai remercié: il y a bel âge que ces superfluités ont cessé de m'être nécessaires. On est si heureux de manquer de tout pour n'avoir à s'occuper de rien.

La chancellerie est actuellement dirigée par un négociant italien. Cet agent apporte de mauvaises nouvelles: leSanén'ose franchir la barre de Fau; il reste à Bouchyr. Plus d'espoir d'être secourus et aidés; nous voilà donc encore et toujours livrés à nos propres forces. La fatalité semble poursuivre les courriers de la mission: l'un, parti de Suse, aurait succombé à une blessure dont il était l'auteur involontaire; l'autre, expédié de Bassorah, et porteur de deux télégrammes, revint avant-hier, déclarant que jamais on ne le reprendrait sur le chemin de Daniel. Une entrevue avec le lion, son épaule déchirée à la suite de ce colloque, un bain de plusieurs heures dans le Karoun, où le fauve ne l'a point suivi, l'ont confirmé dans cette détermination.

Les dépêches, trempées dans le fleuve, étaient devenues illisibles. Comme je me désolais de ne pouvoir déchiffrer leur contenu, l'agent du consulat m'a calmée:

«Madame, soyez sans inquiétude: ces deux télégrammes ne contenaient rien de fâcheux. Dans l'un, signé Hachette, on vous réclamait un manuscrit; l'autre annonçait l'arrivée duSané.»

Bravo! le secret de la correspondance télégraphique est bien gardé à Bassorah.

15 avril.—Grand vacarme cette nuit dans la rue qui longe le Consulat. Des coups de feu retentissent.

LES BORDS DU KAROUN.

LES BORDS DU KAROUN.

Il s'agit de matelots anglais sur lesquels le poste a déchargé ses armes. Ni mort ni blessé: Bacchus protège les ivrognes. La ville est sous l'empire d'une terreur folle. Depuis que le sultan a défendu d'appliquer la peine de mort, les vols et les assassinats se multiplient dans des proportions effrayantes. La population paisible est la proie de brigands organisés en société, société si prévoyante, qu'elle possède une caisse de secours pour acheter l'élargissement des membres compromis. Aussi bien n'ose-t-on s'aventurer dans les rues après le coucher du soleil, et encore n'est-on pas en sécurité chez soi. Les négociants, ne pouvant se fier aux agents de police, affiliés à la bande, louent des veilleurs de nuit et transforment leur maison en corps de garde. La semaine dernière les bandits dévalisèrent la maison d'un Juif, à qui ils ne laissèrent comme fiche de consolation que deux de ses femmes: les plus vieilles. Avant-hier ils s'introduisirent chez un riche Arménien, M. Asfar.

Cinq personnes furent égorgées comme entrée de jeu. Les cris d'une fillettede six ans, qui s'était jetée sur le corps sanglant de sa mère, donnèrent l'éveil. Les coupables s'enfuirent, poursuivis par les balles des gardiens postés sur les terrasses. On entendit des gémissements, des cris déchirants. Le jour vint. Au pied du mur de clôture qui limite le jardin gisaient deux cadavres sans tête; les voleurs avaient sacrifié ceux des blessés qui ne pouvaient les suivre, et laissé sur le terrain des corps incapables de compromettre les survivants.

Douze personnes ont été mises en état d'arrestation; la tirelire de prévoyance est bien garnie, les prisonniers ne moisiront pas sous les verrous.

21 avril.—Sur le Karoun.—Le lendemain de notre arrivée à Bassorah, les bateliers furent assemblés par l'agent consulaire. Le refus de remonter l'Ab-Dizfoul ne se fit pas attendre. Le soir même, nous contractions un emprunt, changions en monnaie persane notre réserve personnelle et repartions pour Felieh, désolés, mettant notre unique confiance en Cheikh M'sel. Lorsqu'il comprit que tout espoir de nous entendre à l'amiable avec des bateliers était perdu, le cheikh fit appeler le chef de sa marine, un noir superbe:

«Arme six belems, désigne pour les conduire vingt-quatre nègres, vigoureux et de bon courage. Chaque bateau sera rempli de dattes et de riz. En outre, tu donneras à l'équipage l'autorisation de requérir sur mes terres les moutons nécessaires à leur nourriture. Tes hommes doivent remonter le Karoun, entrer dans l'Ab-Dizfoul et arriver jusqu'à Kalehè-Bender, où sont les caisses des Faranguis. Tous seront ici demain matin; Saheb leur comptera la moitié de la location, que je fixe à trois cents francs par belem. J'ai dit.»

Comme le cheikh l'avait ordonné, vingt-quatre nègres d'une force herculéenne venaient au rendez-vous. Ils prenaient les fonds et baisaient les mains de leur maître.

«Qu'il soit fait comme j'ai ordonné.

—Sur nos yeux, ce sera fait.»

Notre émotion n'avait d'égale que notre reconnaissance; Cheikh M'sel l'a bien compris.

Il était d'autant plus généreux à lui de s'occuper de nos affaires qu'il avait de graves soucis. Des tribus campées au sud de Felieh ont refusé l'impôt. La guerre a été déclarée, et l'on apprêtait les navires, copiés, semble-t-il, sur les nefs de saint Louis, qui doivent transporter les troupes du cheikh en plein pays rebelle.

Huit cents hommes vêtus à leur guise, mais armés d'excellentsmartinis, s'empilaient sur les bateaux. Cordages, chaloupes, bordages, échelles disparaissaient sous des grappes de têtes coiffées de couffès aux couleurs éclatantes. Au-dessus de cette foule bariolée étincelaient les fusils, dont aucun guerrier ne se dessaisit. Quel enthousiasme! quel délire! Sur un signe du cheikh toute la tribu l'eût suivi. Les cavaliers eux-mêmes eussent abandonné leurs chevaux, inutiles dans un payscoupé de canaux et de marais. Mieux que le coq, l'homme est un animal de combat. Rezal, le jeune frère de M'sel, me pria d'intercéder pour lui.

DÉPART DU CHEIKH M'SEL POUR LA GUERRE.

DÉPART DU CHEIKH M'SEL POUR LA GUERRE.

«Si j'écoutais mes parents et mes soldats, me répondit le cheikh, il ne resterait ici que des femmes. Que ma mère n'est-elle là? Je lui confierais la garde de Felieh et je partirais tranquille. Elle était le plus vaillant guerrier de la tribu.... L'odeur de la poudre, qu'elle aimait tant, ne la réveillera plus! Rezal doit me remplacer.»

Cheikh M'sel accompagne ses troupes, mais il ne conduira pas la bataille. Les beaux jours sont passés où, capitaine de l'armée paternelle, il se lançait furieux dans la mêlée, le sabre aux dents, le pistolet au poing. Son beau-frère commandera les manœuvres, tandis qu'assis sur un point culminant il suivra des yeux les péripéties du combat.

Xerxès sur un trône pendant la bataille de Salamine.

Comme l'expédition s'éloignait, nous reprenions encore la route de Bassorah, afin d'envoyer un télégramme au commandant duSanéet le prier de nous attendre une vingtaine de jours. Puis nous sommes montés sur un septième belem, disposés à pousser les bateliers l'épée dans les reins, si cela devient nécessaire. Trois cavaliers de Cheikh M'sel, partis le même jour, portent à Suse un sac de krans et la nouvelle de notre prochaine arrivée à Kalehè-Bender.

22 avril.—La remonte du Karoun est horrible! On doit haler les bateaux ou avancer à la gaffe quand la végétation des rives devient buissonneuse. Aucun abri contre un soleil intolérable; des réverbérations éclatantes, des moustiques voraces, des mouches serrées en légions si nombreuses, qu'habits, casques et figures sont noir de jais. Nous souffrons cruellement. Les journées se passent sans que nous échangions une parole. Parler serait gémir, mieux vaut se taire.

Il me semble par moments être coiffée d'une calotte de fer rouge. L'enfer est vide et tous les diables sont ici. Les maxima journaliers du thermomètre suspendu au mât varient entre 59 et 67 degrés centigrades. A Paris, entouré du bien-être que donne une civilisation raffinée, on gémit, on étouffe, on meurt, par des températures moitié moins chaudes.

Au coucher du soleil le belem s'arrête, car nos hommes, par crainte des lions, ne veulent pas marcher la nuit, et l'on respire pendant quelques heures. Les bateliers profitent de ce repos pour tuer un mouton, le dépecer et le cuire. Faute de manger la bête à moitié vivante, ils risqueraient de se régaler de viande pourrie. Ahwaz approche, nous l'atteindrons dans deux jours.

26 mai.—Tous en vie! sous pavillon français! à bord duSané!

A quoi tient-il que je ne reprenne le chemin de France sous la forme d'un colis plus léger et moins précieux que les autres? C'était écrit!

Avant d'atteindre Ahwaz, le Karoun décrit une grande boucle. Une demi-étapesépare le barrage d'un village situé en aval du coude, tandis que les mariniers doivent encore haler deux jours pour atteindre la digue. Il nous sembla qu'abandonner le belem, c'était fuir une fournaise. Des chevaux furent loués; nous partîmes.

La terre miroitait, éblouissante de blancheur, telle qu'une nappe de craie; des colonnes d'air chaud montaient à nos visages, plus suffocantes que les rayons du soleil lui-même. Des mouches suivaient la caravane, bourdonnantes comme autour de cadavres en putréfaction, ou s'abattaient sur nous aussi serrées que les anneaux d'une cotte de mailles. Les chevaux marchaient lentement, les hommes étaient sans voix, sans force pour les exciter.

Soudain, je me sens frappée à la nuque. La douleur s'élève vite derrière les oreilles; un sang décoloré coule de mon nez et arrose la selle.

La sensation de la mort m'est venue nette, sans autre angoisse qu'une horrible douleur de tête: «Je vais mourir!» ai-je dit à Marcel.

On m'étendit sur le sol, où j'étais tombée comme une masse; des manteaux et des selles on forma un abri quelconque. La nuit venue, mon mari me chargea sur un cheval, et la petite caravane gagna Ahwaz.

Je retrouve mes souvenirs trois jours plus tard, dans la maison du cheikh.

J'étais très malade, Marcel se désolait, mais les bateaux approchaient de Kalehè-Bender.

Un matin on annonça l'apparition de M. Babin, de l'autre côté de la rivière. Le surlendemain, les six belems portant les taureaux; M. Houssay et Jean-Marie arrivaient à leur tour. La dysenterie, la fièvre, l'insolation avaient exercé leurs terribles ravages sur nos compagnons d'infortune; en quinze jours ils avaient vieilli de dix ans, et pourtant, malgré tous leurs efforts, une volute du chapiteau était demeurée en arrière. Obtenir que les bateliers revinssent sur leurs pas fut impossible. De ces nègres beaux, superbes, il restait des êtres maigres, hâves, la peau déchirée par les buissons des rives entre lesquelles gémit le cours d'eau impétueux.

Depuis Ahwaz la flottille avait mis huit jours pour remonter à travers des tourbillons et des rapides un torrent descendu en vingt heures. J'avais repris courage; je proposai à Marcel de nous mettre à la recherche du seïd tcharvadar qui s'était enfui, et d'aller tous deux conquérir la volute; on se rit de moi.

Il était dit que nous devions réussir jusqu'au bout dans notre entreprise. Mozaffer el Molk, obligé de quitter Dizfoul et Chouster en pleine révolte, s'était dirigé sur Ahwaz, dans l'intention de passer chez Cheikh M'sel les quelques jours de vacances que lui procuraient ses administrés. Celui-ci nous eût même donné son navire à vapeur pour remonter jusqu'au barrage, s'il n'eût craint de le voirrevenir bondé de visiteurs que, «par sa barbe!» il ne voulait pas recevoir.

L'ORDOU (L'ESCORTE DU GOUVERNEUR). (Voyez p. 353.)

L'ORDOU (L'ESCORTE DU GOUVERNEUR). (Voyez p. 353.)

Le Khan traînait ses canons. Marcel alla le trouver et lui demanda chevaux et artilleurs. Il consentit à les prêter sous la réserve que M. Babin accompagnerait ses hommes, et qu'au retour, prolonge, charrettes, harnais, plumes, papiers, crayons et meubles inutiles lui seraient abandonnés. Marché conclu.

Dix jours plus tard, leSané, que nous étions allés querir en rade de Bouchyr, venait s'embosser devant la barre de Fau et recevait dans ses flancs les trois cent vingt-sept caisses et les quarante-cinq tonnes de bagages dont le transport nous avait coûté tant de peines.

Un incident diplomatique, suscité à la dernière heure, faillit entraver le transbordement; l'attitude loyale de Cheikh M'sel, qui rentrait triomphant à Felieh, l'énergie des officiers et des matelots français, déjouèrent les embûches dressées sous nos pas.

Nous avons acquis, au prix d'un travail opiniâtre et d'efforts dont nul ne soupçonnera jamais l'âpreté, des richesses archéologiques inestimables. Les reliques des palais achéménides ne furent pas arrachées à un monument superbe, mais ressuscitées des entrailles avares de la terre et conquises au péril de notre vie. En ma qualité d'historiographe des fouilles, il m'appartient de parler hautement et sans fausse modestie. La mission de Susiane a livré une bataille désespérée et, la Providence aidant, elle revient victorieuse.

A la générosité du roi, à ses nobles sentiments, la France doit une collection inestimable; mais, sans l'appui constant de Cheikh M'sel, le chapiteau du palais d'Artaxerxès serait encore à Kalehè-Bender. Et qui de nous, dans l'état d'épuisement où nous ont laissés trois campagnes, pourrait se promettre de l'y aller chercher?

Un des membres de la mission en serait pourtant capable; seul il dort paisible et mange d'un appétit toujours frais; seul il a la force de montrer d'impérieuses volontés: c'est Barrè bachy, nouvellement marié, gras, rond, pimpant, magnifique, charmé de courir les aventures d'un voyage de noce et d'aller, accompagné de sa belle, voir les moutons et les brebis d'Europe.

Heureuse destinée que celle de l'Agneau en chef!


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