GIBRALTAR

La citadelle. — Une consigne sévère. — L’aventure de la petite Johnston. — La clef de la Méditerranée. — Physionomie de la ville. — Les cavernes. — Point de vue.

8 août.

La grande baie de Gibraltar, ou d’Algésiras, a la forme d’un U renversé. La colonie anglaise occupe toute la partie orientale du golfe, et le colossal promontoire rocheux sur le flanc duquel elle est, en quelque sorte, accrochée, ne tient à la terre ferme que par une sorte de lande basse et inculte. La petite ville d’Algésiras est située en face de Gibraltar, de l’autre côté de la rade.

Notre première visite fut pour la citadelle, œuvre étrange et presque surhumaine. Dans l’intérieur de ces masses énormes de lave et de granit, la mine a partout creusé des casemates. A la pointe d’Europe, notre attention avait été attirée par des batteries dont les feux rasants semblent avoir la prétention de barrer le passage du détroit, et de notre mouillage nous avions aperçu de nouvelles batteries étagées sur trois rangs, à ciel ouvert ou couvertes, disséminées autant que dissimulées à tous les replis, à toutes les anfractuosités de la roche.

Aimez-vous les canons ? De ce côté (pauvre Espagne !) on en a mis partout, et leur présence n’est révélée que par des trous noirs percés à des hauteurs invraisemblables dans les falaises à pic. Les galeries intérieures ne sont éclairées que par les embrasures des pièces. Le côté qui regarde l’Espagne, relié à la péninsule par l’étroite langue de terre nomméeterrain neutre, est surtout fortifié de façon à repousser toute attaque et à déjouer toute surprise. Chaque objet est entretenu avec le soin minutieux et la propreté scrupuleuse qui caractérisent les établissements militaires anglais. Le gouverneur avait eu la gracieuseté de nous envoyer une permission spéciale avant que nous eussions pris la peine de la demander, en sorte que nous pûmes tout visiter sans rencontrer le moindre obstacle. Je dois ajouter que le garde d’artillerie chargé de nous guider dans les labyrinthes de la forteresse, un grand et beau garçon, bien pris dans son sévère uniforme, nous surprit un peu par le sans-façon avec lequel il empocha quelques pièces d’argent que nous pensions difficile de lui faire accepter. Notre premier « pourboire », au début de ce voyage, où sans doute nous étions destinés à en prodiguer un nombre respectable, tomba ainsi dans la main d’un soldat anglais.All right !

Le fort et la ville sont placés sous le régime d’un état de siège permanent. La discipline y est aussi stricte que celle d’une place investie ; chaque jour, à neuf heures du soir, les portes sont fermées et ne sont rouvertes que le matin, sous quelque prétexte que ce soit.

Cette consigne est exécutée avec une rigueur absolue. Permettez-moi de vous conter une petite anecdote, qui vous montrera jusqu’à quel point peut aller la sévérité en pareille matière.

Il y a quelques années, un Anglais, résidant à Gibraltar, homme bien posé dans la ville, dont le nom m’échappe en ce moment et que nous appellerons, si vous voulez, M. Johnston, sortit un après-midi d’été, avec sa petite fille, dans un simple but de promenade. Ils franchirent les portes de la ville et s’avancèrent sur le terrain neutre. Le temps était très beau et très doux. L’enfant, enchantée de se trouver en un lieu nouveau pour elle, courait toujours en avant cherchant des coquilles, cueillant des herbes et jasant avec papa ; si bien que les heures s’envolèrent, et le déclin du jour vint seul les avertir qu’il fallait songer à rentrer au logis. L’heure était déjà avancée. La petite avait, dans ses jeux, fait au moins le double de la route et, dès qu’il fallut hâter le pas pour retourner, se plaignit de la fatigue. M. Johnston prit sa fille par la main, puis se résigna à la porter. Ce cher fardeau ralentissait sa marche. La nuit survint, mais pas assez noire pour cacher la grande porte de la ville, qui se rapprochait de plus en plus.

Ils arrivent à cent pas des murailles, au moment où neuf heures commencent à sonner. Est-il trop tard ? M. Johnston, exténué, désespéré, est saisi d’une idée subite. Il pose l’enfant à terre et lui dit : « Allons, Mary, cours après papa, vite, bien vite ; » et lui-même, rassemblant toutes ses forces, s’élance, atteint la poterne, la franchit, en s’écriant : « Attendez ! ma fille !… » La lourde porte roule sur ses gonds, se ferme avec un bruit sonore, les verrous sont poussés.

Avait-on vu l’enfant ? Je l’ignore.

Le malheureux père s’adresse au sergent du poste :

— Monsieur, ayez la bonté d’ouvrir pour ma petite fille, qui est là, qui courait après moi.

— Impossible, monsieur, on n’ouvrira que demain.

— Mais je vous dis que c’est ma petite fille. C’est absurde. Elle est là, là, derrière la porte.

— Monsieur, je ne puis pas ouvrir. Demandez à l’officier.

M. Johnston entre comme un fou dans la chambre de l’officier.

— Capitaine, je vous en prie, donnez l’ordre qu’on ouvre cette porte. C’est pour ma fille, qui est là, de l’autre côté. Nous avons couru pour arriver à temps ; moi, je suis entré le premier pour prévenir. Vous comprenez…

— Monsieur, je regrette beaucoup de ne pouvoir faire ce que vous me demandez, mais la consigne est formelle. Je ne dois faire ouvrir pour quoi que ce soit.

— Mais, capitaine, une petite fille…

— Je vous assure que je ne peux pas.

— Mais il y a du danger pour elle. La peur, le froid… et puis, vous savez bien qu’il y a de mauvaises gens de ce côté. On peut l’emmener, on peut…

— Je comprends, monsieur, votre situation et vos angoisses, mais, je vous le répète, la consigne est absolue, formelle. Si j’y manquais, je serais destitué dans les vingt-quatre heures. Apportez-moi un ordre écrit du gouverneur, j’ouvrirai. Mais je doute qu’il le donne.

Aller chez le gouverneur, qui résidait fort loin de là, avoir l’ordre, revenir. Que de temps perdu ! Le pauvre père perdait la tête.

Après de nouvelles supplications inutiles, il fut convenu que MmeJohnston, qui connaissait particulièrement la femme du gouverneur, la prierait d’intercéder pour elle. C’était, au dire de l’officier, le meilleur, sinon le seul moyen qui eût quelque chance de réussir.

On entendait les pleurs de l’enfant à travers la porte massive. MmeJohnston, prévenue en toute hâte, courut chez son amie, qui lui promit de faire tout au monde pour obtenir de son mari l’autorisation de faire rentrer l’enfant.

Le premier mot du gouverneur fut le même que celui des gardiens : impossible !

— Mais, mon ami, ce qui est impossible, c’est de laisser cette pauvre petite dans une situation aussi affreuse. Elle peut en mourir… Ces consignes-là sont faites pour la guerre, pour les hommes, et non pour les enfants.

— Elles sont ce qu’elles sont. On ne m’a pas laissé le droit de les apprécier, mon devoir est de leur obéir.

Mais la femme du gouverneur s’était juré de fléchir cette rigueur inexorable. Pendant une demi-heure, elle discuta comme une femme quiveut, elle aussi, et fit tant par ses prières et ses larmes que le vieux soldat fut enfin ébranlé.

— Eh bien ! je ferai, dit-il, pour MmeJohnston et pour vous ce que je ne croyais jamais devoir faire. La consigne sera violée, la porte sera ouverte ; mais ce que je ne ferai pas, c’est de violer en même temps l’esprit des ordres que j’ai reçus. Personne ne doit entrer dans la ville, personne n’entrera ; M. Johnston pourra sortir et rester au dehors jusqu’à ce que la porte soit rouverte à la diane demain matin.

Le lendemain, à six heures, le père et l’enfant rentraient à Gibraltar.

J’ai dit tout à l’heure que le rocher ne défendait pas le passage, contrairement à une opinion assez répandue. La possession de cette fameuse « clef de la Méditerranée » est surtout une question d’amour-propre pour nos voisins d’outre-Manche. Un convoi de transports à vapeur pourrait franchir le détroit chaque nuit sans prendre le moindre souci des casemates et des forts anglais. Seule, une flotte, appuyée et protégée par les batteries, pourrait barrer le détroit, dont la largeur, entre Ceuta et la pointe d’Europe, dépasse 22,000 mètres. Aussi, dans le cas d’un grave conflit, quels nombreux navires ne faudrait-il pas à l’Angleterre pour maintenir ses communications avec Gibraltar, Malte et aujourd’hui Chypre ?

En réalité, le rocher de Gibraltar n’est qu’un point fortifié de ravitaillement. Quels autres bénéfices représentent les dépenses d’un pareil établissement ? La baie d’Algésiras est peu sûre ; elle est exposée aux vents du sud-ouest, qui parfois arrachent les navires et les jettent à la côte. Le port de Gibraltar n’a pas une grande valeur commerciale. On y trouve de bon charbon, fourni aux vapeurs de passage par une vingtaine de lourds bateaux dits «colliers», des moutons du Maroc, meilleurs que ceux dont l’Algérie encombre nos marchés, et il s’y fait un chiffre modeste d’importations en Espagne de quelques produits d’usage courant, la plupart introduits par des contrebandiers.

On ne pénètre dans la ville qu’en franchissant pont-levis, poternes et chemins tournants ; puis on traverse une grande place en forme de triangle, bordée de casernes. L’artère principale court parallèlement à la mer jusqu’à la pointe d’Europe, où l’on rencontre, jetés çà et là, dans de charmants bouquets de verdure — les seuls qui tachettent agréablement le roc, presque partout dénudé et comme rongé — les cottages des principales familles anglaises. Cette rue, la seule où règne un peu d’animation, est propre, bien construite, mais ne présente aucun caractère spécial.

Peu de marchands anglais dans les magasins, où l’on remarque des juifs, des Espagnols et quelques Maures, tous petitement installés, âpres au gain et ayant la réputation d’être peu délicats en affaires. Étrangers, défiez-vous des juifs de Gibraltar !

On circule à travers un public déjà bigarré comme celui d’une ville d’Orient. Les uniformes rouges de l’infanterie anglaise se rencontrent avec les costumes des soldats espagnols, campés sur les limites du terrain neutre ; les longues lévites noires des juifs, coiffés d’un petit bonnet toujours crasseux, font tache avec les blancs burnous des Marocains, et les modernes costumes européens tranchent avec ceux des paysans andalous, coiffés du large chapeau relevé en gouttière. Ajoutez à ces types si divers les toilettes absolument voyantes desseñorasdes environs, et principalement de Malaga, portant la classique mantille et jouant de la prunelle aussi bien que de l’éventail pour mieux attirer l’attention.

Rien de remarquable dans l’architecture des quelques églises, temples, synagogues et édifices publics que l’on rencontre. En dehors des casernes, le palais du gouverneur est le seul bâti dans d’assez vastes proportions.

Gravissons au delà des maisons, dont les dernières n’atteignent pas à la moitié de la hauteur du rocher. On remarque d’abord les ruines assez imposantes d’un vieux château maure ; puis, dominant également la ville, une douzaine d’obélisques ou de colonnes commémoratives, parmi lesquelles celle surmontée du buste de sir Elliott, l’énergique défenseur du siège de 1782.

On explore ensuite de vastes cavernes. La principale, dite de Saint-Michel, a son entrée à mille pieds au-dessus de la mer ; à l’intérieur, on descend toujours, en traversant une succession de salles immenses d’où pendent de larges stalactites, puis on arrive à des passages resserrés, bas, infranchissables, situés à environ cinq cents pieds au-dessous de l’ouverture de la caverne. L’air vicié, nous a-t-on dit, empêche des investigations plus profondes. Chose curieuse : en cet endroit, on entend distinctement le bruissement des flots, ce qui tendrait à faire croire à une communication de ces grottes avec la mer.

Le rocher, d’ailleurs, est complètement dépourvu de sources ; aussi est-on obligé de se contenter de l’eau du ciel, soigneusement recueillie dans des réservoirs, alimentés à l’aide d’un système de drainage pratiqué sur les flancs des roches et jusque sur le toit des maisons.

La population de Gibraltar est d’environ 20,000 habitants, Espagnols pour la plupart. La garnison est en ce moment puissamment renforcée par les détachements que la politique « d’expansion » (nos voisins pourraient traduire :expensive politic) tient prêts à diriger sur Chypre, sur la côte d’Afrique ou vers le cap de Bonne-Espérance ; elle ne compte pas moins de 6,700 hommes, y compris artillerie, génie et transports. Le gouverneur, actuellement en congé, est le général lord Napier de Magdala ; il est remplacé en ce moment par le major général Somerset.

Du haut de Gibraltar, quel que soit l’endroit où l’on se place, on jouit d’un des plus beaux panoramas qu’il soit donné de contempler. Du côté sud, on a devant soi le large détroit, l’infini des deux mers dont les lignes extrêmes se fondent dans l’azur, l’immense développement de la côte africaine ; sur la côte d’Europe, Gibraltar, Algésiras, Tarifa, et en arrière le soleil, à son coucher, embrasant de reflets d’un rose ardent les gorges abruptes des sierras de Grenade et de l’Andalousie…

Mais l’homme n’a guère contribué à cette magnificence ; le seul collaborateur de la nature en ce lieu fut le légendaire Hercule, qui sépara de ses puissantes mains le mont Calpé d’avec le mont Abyla ; et pour résumer mon impression sur des temps moins fabuleux, je n’ai trouvé dans cette « guérite » inutile qu’une chose intéressante, c’est un dessin de Henri Regnault fait à grands coups de charbon sur le mur intérieur de l’une des casernes.


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