MONTEVIDEO

Un coup de vent. — La mort d’Ernest. — Arrivée à Montevideo. — Physionomie de la ville. —Parisina. — Les Montévidéennes. — Architecture de fantaisie. — LaQuinta Herosa. — Le Churrasco. — Unsaladero. — Croissez et multipliez. — Guerres civiles et guerres extérieures. — La fin justifiera-t-elle les moyens ?

En mer, 16 septembre.

Nous venons d’apprendre ce que c’est que le roulis ; nous pensions en avoir quelque idée, mais c’était pure illusion. Partis de Rio jeudi dernier, nous avons franchi dans la même nuit le tropique du Capricorne, et bientôt le temps a pris une assez mauvaise apparence. Le 13, la mer devenait houleuse ; dans l’après-midi, le vent arrière qui nous avait jusqu’alors accompagnés disparaît, comme un ami qui aurait fait quelques pas avec vous sur la route, puis vous souhaiterait bon voyage au premier coude, vous laissant vous débrouiller avec les fondrières et les coupeurs de bourse. Les voiles sont aussitôt carguées et serrées ; la brise passe au sud, c’est-à-dire droit de bout, et un grain noir comme de l’encre, chargé de grêle et de pluie, salue notre arrivée dans ces nouveaux parages.

A chaque repas, lesviolonssont tendus, mais ne retiennent qu’une partie du service (on nomme ainsi les cordes qui, passées par-dessus la nappe, servent à assujettir les plats et les carafes). Dans la nuit, on stoppe pendant une heure, pour laisser refroidir une pièce de la machine qui s’est échauffée ; pendant ce temps, nous essuyons un violent orage, toute l’étendue du ciel est balafrée par d’énormes éclairs. Le 14, ciel toujours couvert ; nous sommes bercés par une longue houle de sud-est ; mais la brise varie à chaque instant, le soleil ne se montre pas de la journée, la pluie tombe sans interruption.

Nous restons assez indifférents à cette mauvaise humeur des éléments. Chacun, confiné dans sa cabine, y trouve une occupation, une étude ou un amusement. Les collectionneurs piquent, collent, classent les innombrables échantillons, résultats de leurs courses aux environs de Rio ; on écrit nombre de lettres, on met de l’ordre dans ses notes, on compulse la bibliothèque du bord pour compléter ses renseignements sur le Brésil et préparer des excursions dans l’Uruguay et la république Argentine. D’ailleurs, notre traversée n’est que de cinq jours, dont deux sont déjà passés, nous sommes en bonne route. Tout va bien.

Tout va bien, jusque vers minuit. Mais alors, le vent fraîchit si vite et si fort du sud-sud-est, que tout commence à aller mal. Plusieurs d’entre nous sont jetés hors de leurs couchettes. Habitués à une mer relativement tranquille, désamarinés par nos neuf jours de relâche à Rio, nous avions assez négligemment posé, çà et là, dans nos chambres, les mille petits objets utiles ou inutiles dont chacun commence à être encombré. Tout cela s’est mis en mouvement et donne une sarabande effrénée, glisse sur les meubles, roule sur les planchers, saute joyeusement par-dessus les rebords des planchettes, se casse avec un petit bruit sec qui est bien la plus désagréable musique que je connaisse au monde, et les morceaux courent gaiement les uns après les autres, s’aplatissent le long d’une cloison, et quand le navire les rejette sur l’autre bord, repartent tous ensemble pour atteindre la cloison d’en face, et ainsi de suiteindéfiniment! Point de patience qui puisse tenir contre l’agacement rageur que fait naître cette bataille du malheureux courant à quatre pattes après ses chers bibelots et l’impitoyable roulis. Toutes les deux ou trois minutes, le mouvement se calme, se ralentit, cesse presque. On croit que c’est fini ; en un instant, on a tout remis en place, on songe à se recoucher… Déception amère ! le maudit bateau recommence tout doucement à se balancer, et chaque oscillation est plus forte que la précédente, et les fioles, les armes, les livres, les encriers, les boîtes, les objets de toilette recommencent à se pousser, à se heurter, bêtement, maladroitement, jusqu’à ce qu’un « bon coup », produit par le choc d’une lame plus brutale que les autres, amène une nouvelle dégringolade qui fait sortir de votre bouche un torrent d’épouvantables jurons.

Mais que font donc ces marins, ces serviteurs, tous ces gens qui ne sont à bord que pour moi, passager, pendant que je m’acharne fiévreusement à cette ridicule gymnastique ? Les marins, me dit le bon sens, ils sont là-haut, sur une vergue que tu ne verrais pas, quand même tu serais sur le pont, parce qu’il fait trop noir ; ils sont cramponnés d’une main à quelque corde qu’ils espèrent solide, aveuglés par les rafales et la pluie qui leur fouettent le visage, et passent un « tour de raban » à cette voile, qui te paraîtra peut-être bientôt plus précieuse que toutes les curiosités des deux mondes. Les domestiques, me dit un bruit de vaisselle qui s’entre-choque, de bouteilles qui roulent au-dessus de ma tête, et le fracas d’une grosse lampe qui a sauté hors de sa suspension, roulé sur les marches de notre échelle et se brise à la porte de ma chambre, ils font, pour assurer ton déjeuner de demain matin, cette même gymnastique ridicule.

Allons ! puisque tout le monde ici travaille pour toi, me suis-je écrié avec résignation, fais comme les autres. Au moment où je prenais cette philosophique décision, j’entends la voix d’un de nos bons camarades, qui, très haut, mais du ton le plus calme, s’adressant à M. de Saint-Clair : « Monsieur, je demande à être débarqué immédiatement !… » Un rire général retentit dans la batterie.

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Au lendemain de cette nuit trop mémorable, le temps s’était beaucoup embelli ; lepamperoque nous avions traversé était allé porter ses ravages ailleurs, et, malgré la température un peu fraîche, nous nous sentions gais et dispos, lorsqu’une triste nouvelle vint assombrir tous les visages : Ernest était mort ! Notre aimable et pacifique compagnon (vous vous souvenez, lecteur, du rôle important qu’il avait joué dans la fête de la ligne), épargné jusqu’ici par le couteau fatal ; Ernest, qu’il était vaguement question de ramener jusqu’en France, avait été victime des fureurs de l’Océan. Un coup de mer, passant par-dessus le bastingage, avait rompu la corde qui l’y tenait attaché et précipité du même coup l’infortuné quadrupède dans le panneau du faux pont. Le maître coq s’était fait un devoir d’abréger ses souffrances.

Il n’est pas besoin d’ajouter que nous lui fîmes les seules funérailles dignes d’un excellent animal, dont, même après sa mort, on pouvait encore apprécier les qualités solides et le tendre naturel.

A bord duSaturno, 21 septembre.

Nous sommes arrivés à Montevideo il y a quatre jours. Je suis en ce moment à bord dusteameranglais qui fait le service de cette ville à Buenos-Ayres. LaJunonreste à Montevideo, où elle doit prendre un chargement pour le Chili. Le voyage par les bateaux du fleuve est d’ailleurs plus commode et plus rapide qu’il ne le serait avec notre paquebot qui, tout au contraire du roi Louis XIV, serait par sa grandeur, fort éloigné du rivage argentin et, pendant la traversée, obligé à des précautions qui ralentiraient sa marche. Avec leSaturno, partis ce soir à cinq heures, nous serons à Buenos-Ayres au lever du soleil, ayant parcouru sur les eaux calmes du Rio de la Plata une distance d’environ 110 milles (200 kilomètres).

Les terres des deux côtés étant très basses, il n’y aurait, même en plein jour, rien d’intéressant à regarder. Ce que je puis faire de mieux est donc de noter mes impressions sur la capitale de l’Uruguay.

Ainsi que le Brésil, la république de l’Uruguay est un pays essentiellement agricole ; ainsi que Rio-de-Janeiro, Montevideo est un port de commerce très fréquenté, dont les exportations tendent à s’accroître rapidement. Mais là s’arrêtent les ressemblances. Pour quiconque vient du Brésil, l’arrivée à Montevideo est une surprise complète.

Le long des côtes, plus de ces masses altières de pics rocheux ou de collines aux versants boisés. Nous avions pris l’habitude de regarder en l’air pour contempler les montagnes, il faut la perdre ici ; les éminences décorées du nom desierraset decerrossont des ondulations qui, le plus souvent, ne dépassent pas deux ou trois cents mètres au-dessus de la mer.

Ayant atterri dans la nuit du 16 au 17 sur l’île de Lobos, sentinelle avancée qui marque l’entrée du Rio de la Plata, nous avons passé à l’heure du déjeuner près de Florès, îlot bas et aride, et bientôt nous pûmes distinguer la ville de Montevideo, située sur une petite presqu’île rocailleuse, à la partie orientale de la baie qui porte son nom. De l’autre côté, nous apercevons le fameuxCerro(colline), dont les Montévidéens sont très fiers, bien qu’il n’ait que 150 mètres d’élévation[2]. A l’horizon, semblable à celui d’une mer, aucune chaîne de montagnes, aucun pic ; on devine qu’au delà de cette ligne presque droite s’étend la plaine à peine ondulée, uniforme, la plus grande qui soit au monde. C’est là, en effet, que commencent lesPampas, ces steppes de l’Amérique du Sud, où l’Indien recule sans cesse devant le modernegaucho, et qui n’ont d’autres limites que le détroit de Magellan au sud, et à l’ouest la Cordillère des Andes.

[2]Monte-Video : Je vois une montagne.

[2]Monte-Video : Je vois une montagne.

Nous avançons lentement vers le mouillage, en sondant continuellement ; bien loin encore de la ville, nous trouvons des fonds de dix mètres, et la hauteur de l’eau diminue graduellement à mesure que nous approchons. A un mille et demi environ de terre et presque au milieu de la ligne qui joint les deux extrémités de la baie, le timonier crie : « Six mètres ! » Impossible d’avancer davantage sans échouer ; laJunonmouille successivement ses deux ancres, reçoit aussitôt les visites de la direction du port et du service de la santé ; une heure après, nous étions tous à terre.

On débarque au quai de la Douane, le long duquel sont construits de vastes entrepôts. Nous voici dans la ville. Les rues se coupent toutes à angle droit, formant ainsi une quantité de carrés réguliers. C’est un immense échiquier, comprenant trois à quatre cents cases, qu’on nommecuadras, et sur lequel sont élevées plus de 11,000 maisons.

De couleur locale, point. Cependant la ville a un aspect plus « à son aise » que Rio-de-Janeiro. Les voies sont larges, assez bien pavées, les maisons surtout mieux construites, affectant parfois un caractère architectural simple et confortable. Toutes sont édifiées dans le goût européen moderne, façon italienne, mais sans aucun cachet d’originalité ; par les cours grandes ouvertes, nous remarquons le soin et la grâce avec lesquels l’intérieur de ces habitations est arrangé : propreté parfaite, fleurs en profusion, escaliers spacieux de marbre blanc et noir, légères grilles en fer forgé d’un travail élégant, tout cet ensemble donne aux maisons des « bourgeois » de Montevideo un air riant qui indique la vie de famille et prévient en leur faveur.

Les rues principales sont bordées de jolis magasins, assez bien approvisionnés, où nous rencontrons pour la première fois des dispositions rappelant les inimitables étalages de nos boutiques parisiennes. Une grande partie de ce commerce paraît être entre les mains de nos compatriotes.

Dans les rues adjacentes, nous remarquons que la plupart des maisons n’ont pas de toiture ; elles seront surhaussées au fur et à mesure de l’accroissement de la population.

On se perdrait en parcourant tous ces carrés pareils les uns aux autres, si l’on n’avait presque constamment des échappées de vue sur l’Océan, le Cerro et le fond de la baie ; et bien certainement, de tels horizons, auxquels les habitants des capitales sont rarement accoutumés, contribuent beaucoup à donner un aspect gai à cette ville dont le plan est si uniforme. Elle n’est pas, d’ailleurs, tellement grande, qu’on ne puisse s’y retrouver en traversant quelques places, entre autres celle de la cathédrale, dont les deux tours fort élevées servent d’amers aux vaisseaux venant du large.

Je ne répéterai pas à propos de Montevideo ce que j’ai dit des tramways de Rio. Comme ceux de la capitale du Brésil, les tramways ici s’en vont jusqu’à plus de deux lieues dans la campagne ; le service en est très bien fait, et la population urbaine de toutes classes en fait un constant usage.

Pendant ma première journée, j’ai voulu aussi visiter quelques monuments, afin de me débarrasser le plus tôt possible du tribut que tout voyageur consciencieux doit payer à la curiosité officielle et obligatoire. Pour être sincère, je dois vous dire, lecteur, que je réserve ma vraie curiosité pour les choses qui ne se voient pas aussi facilement que les églises ou les bibliothèques et qui laissent des impressions alors que toutes les bâtisses du monde (je ne parle pas des œuvres d’art) laissent à peine des souvenirs.

Des édifices de Montevideo, je ferais tout aussi bien, sans doute, de ne vous point parler. C’est bien fait, c’est pratique, moderne, civilisé, commode, intelligent ; vous voyez que je ne leur marchande pas les éloges, mais ce n’est pas plus que ce que je viens de dire. Aucune critique n’est cachée sous mon approbation, si laconique qu’elle soit ; je me borne à constater qu’une description de la Poste, de la Bourse, du Palais du gouvernement, des marchés, voire même des églises et autres… curiosités de la capitale de l’Uruguay aurait de grandes chances de ne pas vous intéresser.

Je ne mentionnerai leTeatro Solis, fort belle salle confortablement installée et ornée avec goût, que parce que nous avons eu la satisfaction d’y entendre une œuvre nouvelle, dénommée sur l’affiche «la tan aplaudida opera Parisina, por el maestro Garibaldi.» Le maestro Garibaldi, de Montevideo (et non de Caprera), nous a paru agir sagement en faisant représenter sa pièce sur les bords de l’océan Austral ; non que la musique n’en soit admirable, ce que j’ignore, car, en ce temps de batailles entre lesdilettanti, il est difficile de savoir à quoi s’en tenir en pareille matière, mais tout uniment parce que, au rebours du proverbe, il est prophète en son pays et ne le serait peut-être pas ailleurs.Parisinaa donc été «tan aplaudida» en notre présence, que, pour ne pas manquer aux lois de la politesse, nous avons dû joindre nos impartiales manifestations au bruyant enthousiasme de nos voisins.

Résumant mes impressions sur le Théâtre Solis, son architecture, l’arrangement de la salle, l’œuvre représentée et l’interprétation des chanteurs, je puis assurer que ce qui m’a paru le plus intéressant et le plus artistique, c’est la beauté des femmes montévidéennes, groupées comme de frais bouquets de printemps aux deux premiers rangs des loges.

Elles ont le type espagnol, avec son éclat incomparable, son originalité, sa grâce d’un ordre tout particulier, sa hardiesse, pleine cependant de langueur et d’indolence ; mais, plus affiné, plus régulier, un peu français, parfois presque parisien. Les attitudes sont aisées et simples, les physionomies sont aimables, et le jeu de l’éventail n’a pas, grâce à Dieu, pris cette allure mécanique à laquelle un Castillan ne s’habituerait pas ; mais, s’il n’est pas moins expressif, il est cependant plus réservé et moins rapide.

En sorte que, tout compte fait, nous avons emporté du Théâtre Solis, de l’opéra nouveau, et de notre soirée, un fort agréable souvenir.

Le lendemain, nous avons été reçus au Cercle français avec la plus franche et la plus cordiale hospitalité. Tous les renseignements utiles sur le pays ont été mis à notre disposition, et toutes les excursions possibles nous ont été offertes par l’obligeance de nos compatriotes, qui nous ont reproché amèrement de ne faire auprès d’eux qu’un séjour de trop courte durée.

Après les félicitations, les poignées de main, une heure ou deux de conversations à bâtons rompus, dans lesquelles nous ne parlons que de l’Uruguay, et où on ne nous parle que de la France, nous voici en route pour une promenade aux environs. Il ne s’agit encore que d’aller dans unequinta(maison de campagne), à quelques lieues de là, goûter la cuisine desgauchos[3]; mais on a projeté pour demain une excursion à l’un dessaladeros[4]situés sur le versant du Cerro.

[3]Legauchoest l’homme de la campagne, produit du mélange de l’Indien avec l’Espagnol.

[3]Legauchoest l’homme de la campagne, produit du mélange de l’Indien avec l’Espagnol.

[4]Abattoirs.

[4]Abattoirs.

Notre expédition est dirigée par M. Charles Garet, le vice-président du Cercle, directeur du journal laFrance. Une demi-douzaine de calèches nous entraînent rapidement hors de la ville ; en arrière, rebondit un fourgon bourré de victuailles, parmi lesquelles, et comme pièces de résistance, quatre ou cinqchurrascos, ou énormes quartiers de bœuf, destinés à être rôtis tout entiers. On a comblé les vides du fourgon à l’aide de petites caisses, renfermant un nombre respectable de bouteilles de bon bordeaux, et joint à ces éléments dignes d’intérêt tout un outillage de fourchettes et de couteaux, car nous mangerons en plein air, dans la pampa.

Ce n’est pas ainsi, je le reconnais, que se font les explorations scientifiques ; mais voyageant, comme dit le programme, pour notre instruction et pour notre plaisir, il faut bien de temps en temps nous conformer à cette seconde partie du règlement.

Le faubourg que nous traversons d’abord est d’aspect fort gai et surtout extrêmement varié. C’est un nid à maisons de campagne dans le genre de Passy, mais pas une seule d’entre elles qui ressemble à sa voisine. Il y en a de gothiques, de grecques, d’italiennes, de mauresques, de chinoises… Quelques-unes sont de haute fantaisie. Tout cela, peint des couleurs les plus tendres, est d’un affreux mauvais goût, comme vous pensez bien. — « Les architectes de ce pays sont donc doués d’une trop riche imagination ? » — Erreur. C’est un Français, un seul, qui a dirigé la construction de toutes ces villas. Informé par un ami des idées particulières des gens de Montevideo, il avait débarqué un beau matin portant sous son bras un album complet tout rempli de temples, de kiosques, de châteaux forts, de pagodes, de chalets et autres pièces montées. Au bout de six semaines, il ne suffisait plus à l’ouvrage. Voyez ce que vaut un bon renseignement.

Ces artistiques cottages, heureusement, sont entourés de charmants jardins. Nous sommes au plus fort du printemps, en pleine saison des fleurs ; si bien que les hautes charmilles, les grands arbres déjà touffus, en cachant une bonne partie des beautés architecturales qui défilent sous nos yeux, nous permettent de louer sans trop de réticences cette série de paysages de convention.

Après deux heures de route, nous arrivons à laquintaduseñorHerrosa. C’est une grande propriété, admirablement tenue, avec château et dépendances, parterres, serres, jardins et bois. Aux confins de ce magnifique parc s’étend la plaine indéfinie, dont nous ne sommes séparés que par la petite rivière du Miguelete.

A l’ombre de saules gigantesques, on procède aux préparatifs duchurrasco. En un instant, les énormes quartiers de viande ont été embrochés et déjà rôtissent devant nous, à l’entour d’un énorme brasier, où s’entassent en guise de bûches des arbres entiers garnis de leurs feuilles.

Pendant ce temps, nous attaquons les réserves ; la conversation prend une allure plus vive, les souvenirs viennent plus pressés à la mémoire ; ce grand air, cet horizon immense, ce repas original, quoique excellent, nous mettent dans la meilleure disposition du monde. Ce n’est pas la bonne humeur voulue des gens qui s’amusent « quand même » et pensent que le bruit fera venir la gaieté, sous prétexte que la gaieté amène souvent le bruit. C’est une satisfaction intime et complète, qui se traduit par un continuel échange de questions, de réflexions plus bizarres les unes que les autres, faites en toute sincérité, accueillies avec la meilleure bonne grâce.

Nous causons d’abord des choses de ce pays ; mais bientôt la curiosité s’envole, et c’est un véritable voyage en France que nous faisons avec nos nouveaux amis. On se raconte les histoires d’autrefois, on redit les vers de Musset, de Hugo ; on chante les immortelles vieilleries de Béranger. L’Uruguay ! où est l’Uruguay ? à deux mille lieues assurément de ce groupe en vestes et en chapeaux ronds, d’où s’échappent des refrains de Lecocq, des hémistiches de Murger, et qui, entre deux gorgées de vin de Champagne, trouve place pour une saillie d’une gauloiserie bien authentique.

Que nos aimables hôtes de Montevideo en restent bien certains, nous n’oublierons pas le « voyage autour d’un churrasco. »

Je ne vous dirai pas le retour au triple galop, par un tout autre chemin, et notre rentrée triomphale, et les joyeux « événements » de la soirée.

Le lendemain, malgré les fatigues de la veille, nous étions à cheval au lever du soleil pour aller visiter un de ces établissements d’abattage de bœufs qu’on nomme «saladeros. » Ce sont lesgreat attractionsdu pays. En une heure et demie, nous avons franchi les quatorze kilomètres qui nous séparaient du but de notre excursion. Malheureusement (heureusement pour les âmes sensibles) on ne travaille au saladero qu’en été, c’est-à-dire dans quelques semaines ; il faudra donc nous contenter des explications qui nous seront fournies par le propriétaire du lieu. Tâchons d’être aussi clair et plus bref qu’il le fut.

« Saladero », endroit où l’on sale. Il n’y a pas à s’y tromper ; endroit aussi où on fait disparaître un bœuf comme un prestidigitateur une muscade. Voici comment :

La tuerie commence au point du jour. Les animaux prêts à être abattus sont amenés dans une enceinte qu’on appelle le « brette », vingt par vingt. Cette sorte de chambre circulaire est pavée de dalles glissantes. En un point du mur est fixée une poutre horizontale ; à côté d’elle une poulie dans laquelle passe une petite cordelette ; sur cette poutre est assis un homme armé d’un couteau large, court et aigu.

Non loin de là, un autre homme, monté sur une petite estrade, tient l’une des extrémités de la corde qui passe dans la poulie et n’est autre chose qu’unlasso, dont l’autre extrémité est fixée à la selle d’un cheval monté.

Les bêtes sont introduites ; l’homme qui tient le lasso le jette sur l’animal qui lui paraît le mieux à portée, le cheval part au galop. Ainsi traîné par les cornes, le bœuf glisse sur les dalles de la brette et va infailliblement frapper de la tête la poutre où l’attend l’homme au couteau. Un seul coup sur la nuque, le même que porte lecacheterodans unecorrida, quand l’épée de l’espadan’a pas tué raide le taureau, et l’animal tombe foudroyé, non pas sur le sol, mais sur un wagon dont la surface est au niveau du sol.

En un clin d’œil le lasso est enlevé, une porte s’ouvre, le wagon glisse et disparaît sous un hangar, où le dépècement se fait sans désemparer. En six minutes environ, un bœuf de forte taille est « lassé », tué, saigné, écorché et dépecé. La chair s’en va au Brésil ou à La Havane, à moins qu’on n’en fasse, sur les lieux mêmes, comme à Fray-Bentos, de l’extrait de Liebig ; les cuirs et le suif sont envoyés à Anvers, à Liverpool ou au Havre ; les os, les cornes et les sabots sont expédiés en Angleterre.

Dans le corral du saladero que nous visitions se trouvaient quelques bœufs. Pensant nous intéresser davantage, le propriétaire en fit abattre un devant nous ; les diverses phases de l’opération furent terminées en six minutes et demie.

On ne tue que pendant quatre mois de l’année ; mais les établissements de quelque importance abattent en moyenne mille têtes par jour, chacun. Détail curieux : ledesnucador, c’est-à-dire celui qui est chargé du coup de couteau, lequel demande un sang-froid et une sûreté de main extraordinaires, n’est payé que 10 à 12 francs par cent bœufs abattus. Ceux qui touchent la solde la plus forte sont lescharqueadores, chargés de découper en tranches de quatre à cinq centimètres d’épaisseur les parties destinées à être expédiées comme salaisons.

Assez de boucherie, n’est-ce pas ? Je gagerais que vous trouvez mes impressions sur Montevideo peu intéressantes. Un déjeuner et la visite d’un abattoir, voilà de plaisants récits de voyages ! Vous m’excuseriez peut-être d’inventer, comme tant d’autres, une anecdote quelconque, pour… corser ma narration. Je n’en ferai rien. Permettez-moi seulement de vous dire, comme les orateurs qui croient apercevoir quelques traces de fatigue sur les physionomies de leur auditoire : encore quelques mots, et je termine !

« Pour qu’on puisse peupler les deux importants postes de Montevideo et de Maldonado, j’ai donné les ordres nécessaires afin qu’on vous envoie, par les navires indiqués,cinquantefamilles, dont vingt-cinq du royaume de Galice et vingt-cinq des îles Canaries. » Tel était le texte de l’ordonnance royale adressée d’Aranjuez, le 16 avril 1725, au gouverneur de Buenos-Ayres.

Maldonado n’a pris que fort peu de développement ; quant à Montevideo, elle a aujourd’hui plus de 100,000 habitants, dont 65,000nationaux, ce qui prouve que les vingt-cinq familles de Galice n’avaient pas été mal choisies et comprenaient les devoirs que leur imposait la volonté souveraine.

On pourrait croire que c’est sous la protection d’un gouvernement stable, dans une ère de calme et de travail que la population a pu prendre un aussi rapide essor. Loin de là. Pendant près d’un siècle, le pays fut relativement tranquille ; mais soumis à la domination de l’Espagne, bientôt impatient d’en secouer le joug, il ne jouissait pas de plus de liberté que le Brésil à la même époque et ne prospérait guère. En 1810, la Banda orientale (c’est l’ancien nom, encore très employé, de la république de l’Uruguay) commence à s’émanciper et parvient, en 1828, à se constituer en État indépendant.

Ayant atteint la réalisation de leurs plus chères espérances, les Montévidéens exprimèrent leur satisfaction en se livrant à des guerres civiles non interrompues, auxquelles vint s’ajouter la guerre contre Buenos-Ayres, de 1843 à 1852. Pendant presque tout ce temps, Montevideo fut assiégée par les troupes du dictateur Rosas, et ne dut son salut qu’à l’intervention de Garibaldi. Le combat de San-Antonio, où le célèbre patriote italien battit 1,000 cavaliers et 300 fantassins avec ses 200 légionnaires, a passé à l’état de légende, du moins dans ce pays.

En 1857, nouvelle guerre civile jusqu’en 1860. Les révolutionnaires, battus, laissent enfin s’établir la présidence de Bernardo Berro, sous laquelle le pays est pacifié et s’occupe uniquement de ses propres affaires. Cela dure trois ans. En 1863, la dispute avec Buenos-Ayres recommence de plus belle. Le général argentin Florès tient la campagne contre les gens de l’Uruguay jusqu’à la fin de 1864 et s’allie alors avec le Brésil, qui profite tout naturellement de l’occasion pour entrer en scène. Second siège de Montevideo, bloquée par une escadre brésilienne ; menace de bombardement, panique. Le président Villalba, qu’on a beaucoup blâmé depuis, mais qu’on appelait alors « le vertueux président », livre la ville, le 19 février 1865, au général Florès, « dans l’intérêt de la paix publique, de la sécurité et du bien-être de la cité. » Ce sont les expressions qu’il emploie lui-même dans une lettre de remerciement à l’amiral français Chaigneau, dont l’habileté et l’énergique attitude avaient fait éviter d’irréparables malheurs.

Tout est fini ? Nullement. Le nouveau gouverneur, docile instrument de la politique brésilienne, signe un traité d’alliance avec l’empire esclavagiste et la république Argentine, pour l’envahissement du Paraguay.

Le fameux dictateur Lopez défend son pays pied à pied pendant cinq ans contre les trois puissances alliées et meurt, assassiné, dit-on, ce qui met fin à une guerre qu’un peuple décimé ne pouvait, d’ailleurs, prolonger davantage.

Vers cette époque, deux partis se dessinent nettement dans l’Urugay : ce sont lescolorados, ou rouges, et lesblancosqui s’intitulent aussirestauradores de las leyes. Leur but est bien net, sinon bien avoué : rester au pouvoir quand ils y sont, et y arriver quand ils n’y sont pas.

En 1868, Florès est assassiné. En 1870, lescolorados, alors maîtres de la ville, sont vivement attaqués par lesblancoset parviennent à s’en débarrasser. Mais ce n’est que pour peu de temps, la lutte recommence bientôt. Enfin, en 1872, les deux partis semblent réconciliés : enthousiasme général.

Nous arrivons aux événements tout à fait récents qui ont amené la situation politique actuelle. On pourrait en retrouver d’analogues dans l’histoire de certains pays d’Europe ; cependant elle ne laisse pas que d’être assez originale.

Vous avez deviné ou pressenti qu’au fond de ces querelles faites au nom de la liberté, de l’ordre, du progrès, de la loi, etc., les questions financières étaientde faitseules en jeu. « Être ou ne pas être » est bien le dilemme terrible qui s’impose aux pays troublés ; mais les politiciens le traduisent : « Avoir ou ne pas avoir ». Je retourne sur les bords du Rio de la Plata, si vous avez pu supposer que je les aie quittés, et je continue.

Vers la fin de 1874, l’avocat Jose Ellauri, président depuis près de deux ans, ayant soumis des projets d’emprunt qui rencontraient une vive opposition dans les Chambres, hésitait à les faire agréer par la force. Cependant, le déficit étant considérable, il était urgent de prendre une décision. Pendant qu’il discute et tergiverse, un jeune chef de bataillon, M. Latorre, harangue la garnison, l’entraîne, dépose le président et fait nommer M. Pedro Varela, qui lui confie le portefeuille de la guerre, en témoignage de sa reconnaissance.

Mais M. Varela n’était pas homme à pouvoir arranger des affaires aussi embarrassées que celles de l’Uruguay. Le désarroi était complet, le désordre à son comble, le pays écrasé par une dette de papier-monnaie de 12 millions de piastres, c’est-à-dire environ de 60 millions de francs. Des troubles surgissent à l’intérieur ; Latorre, de plus en plus nécessaire, parcourt le pays, prêche la concorde et le patriotisme, frappe rudement, mais adroitement sur les plus compromis, et revient à Montevideo.

En son absence, la situation était devenue ce que deviennent généralement les situations mauvaises, quand on n’y applique pas quelque remède énergique : elle avait empiré. M. Varela, impuissant à la modifier, inquiet, indécis, ne tenait plus à ce pouvoir dont il n’avait pas su se servir. Pour le quitter, il suffisait qu’une manifestation populaire l’y autorisât ; elle eut lieu, cela va sans dire, et, le 10 mars 1876, l’autorité suprême passait, sans discussion, aux mains de l’homme indispensable, du sauveur, le colonel don Lorenzo Latorre, qui régit et gouverne à son gré depuis cette époque les destinées de la république démocratique et représentative de l’Uruguay.

La constitution pourvoit le pays de sénateurs et de députés ; elle est très libérale et très parlementaire, mais, pour le moment, il n’y a dans la « Banda Oriental »

Ni représentants,

Ni sénateurs,

Ni président.

Il y a le dictateur Latorre, accepté, reconnu, acclamé, qui promulgue ainsi ses décrets :

« Le gouverneur provisoire de la République, de par les facultés ordinaires et extraordinairesqu’il revêt, en conseil des ministres, a résolu et décrète, etc. »

Ne croyez pas que M. le gouverneur provisoire ne s’occupe que de l’expédition des affaires courantes et ménage ostensiblement les partis contraires pour rester plus longtemps au pouvoir ; M. Lorenzo Latorre, je l’ai dit, gouverne. Il a rétabli la discipline dans l’armée, purgé l’administration, fait rendre gorge à ceux qui avaient trop impudemment pillé les caisses de l’État ; il supprime les journaux qui lui déplaisent et met en prison les raisonneurs. M. Latorre n’est peut-être pas un économiste de premier ordre ; cependant, depuis deux ans et demi, il a amorti sept millions de piastres de papier-monnaie, tandis que la dette de la république Argentine s’est accrue d’à peu près autant dans le même temps.

Le nouveau maître de l’Uruguay s’est bien gardé de violer la constitution. Il y eût risqué de recevoir un coup de couteau. En prenant le pouvoir, il a convoqué les électeurs pour 1877 ; mais unepétitiondes départements l’ayant engagé à continuer sa dictature, c’est au mois de novembre 1878 qu’auront lieu les élections. Leur résultat n’est pas douteux, et, jusqu’à ce qu’un plus avisé que lui trouve moyen de dépopulariser le dictateur, M. Latorre continuera à tenir l’Uruguay dans sa main. L’histoire lui donnera-t-elle tort ou raison ? C’est ce que chacun ignore, et je n’aurais garde de me prononcer sur un point aussi délicat.


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