Coup de vent dans l’Atlantique. — A New-York. — Le chemin de fer aérien. — Un poste de pompiers. — Avertisseurs d’incendie. — Chronique mondaine. — Les bals par abonnement. — Les clubs. — Plus deJunon. — Retour en France.
A bord de l’Acapulco, 24 novembre.
Nous serons demain à New-York, non sans avoir essuyé un rude coup de vent, je vous assure. Heureusement, n’a-t-il pas été de trop longue durée, et l’Acapulco, qui est un solide bateau de cent mètres de long, taillé pour la course, s’y est bravement comporté.
Partis de Colon le 17 au soir, nous avons joui d’un fort beau temps pendant quatre jours. Le 19, après avoir coupé les eaux du fameux courant leGulf-Streamdans sa branche sud, nous avons passé entre la Jamaïque et Haïti, l’Hispaniola de Colomb, notre ancienne Saint-Domingue. Le 20, nous étions en vue de l’île de Cuba, dont nous avons parfaitement distingué les côtes. En arrière du phare de Maysi, élevé sur la pointe la plus orientale de l’île, les falaises s’étagent comme des gradins, formant de gigantesques marches qui semblent indiquer les périodes successives du soulèvement de cette terre au-dessus des eaux.
L’Acapulco, passant au milieu des îles Lucayes, a coupé le tropique du Cancer le 21 et, laissant à bâbord l’île de San-Salvador, première découverte de Christophe Colomb, put mettre enfin le cap en ligne droite sur New-York.
C’est dans la nuit du 22 que nous avons été assaillis par le mauvais temps. En quelques heures, la mer, jusqu’alors calme, devient très grosse et bientôt la tempête éclate avec une extrême violence. Le temps reste absolument clair, et les étoiles brillent dans un ciel pur. Le vent siffle avec rage dans la mâture ; mais, comme les voiles ont été bien serrées et toutes les précautions voulues prises à l’avance, il n’y a pas d’avarie à craindre de ce côté. Malgré les planches à roulis qui nous retiennent dans nos cadres, les secousses sont tellement violentes qu’il nous est impossible de fermer l’œil.
Le matin, nous montons sur le pont. L’ouragan est dans toute sa force, et notre grand navire, battu par des lames énormes, roule comme un tonneau.
J’ai raconté que, par le travers des côtes de l’Uruguay, nous avions déjà reçu un coup de vent ; mais c’est seulement aujourd’hui que nous voyons la mer tout à fait furieuse. Je comprends maintenant qu’on lui applique ces mots de colère, de rage, qu’on dise : « les éléments déchaînés », car il semble qu’alors la mer ait une volonté de destruction et s’acharne contre le navire. Les vagues paraissent se grossir au loin, se préparer à l’attaque, augmenter de vitesse à mesure qu’elles approchent et se précipiter à un assaut ; comme dans une invasion de barbares, les nouveaux combattants succèdent sans interruption aux premiers, et l’Océan semble une immense plaine couverte d’innombrables légions ennemies, se ruant à la bataille avec une ardeur toujours croissante.
Mais le navire, tant qu’il possède ses moyens d’action, reste indifférent à cette lutte où le triomphe lui est assuré. C’est une gymnastique à laquelle il est rompu : une lame se présente, haute, rapide, couronnée d’écume ; sa crête dépasse le niveau du pont, il semble qu’elle va déferler sur lui, balayant tout sur sa route. Au moment où elle arrive, le vaillant steamer se soulève doucement ; la vague s’engage sous lui ; il remonte sans arrêt la pente liquide, puis son avant retombe un peu ; il flotte comme indécis sur le sommet de cette masse énorme déjà vaincue ; enfin elle s’échappe, l’arrière s’élève à son tour, et le même mouvement se renouvellera sans effort, sans fatigue apparente, jusqu’à ce que la mer, enfin lassée, se calmant d’elle-même, lui permette de reprendre sa marche à toute vitesse pour regagner les heures perdues.
Les vagues que nous avons observées pendant ce coup de vent avaient, au dire des marins, cinq à six mètres de hauteur. On en voit souvent de beaucoup plus fortes aux environs du cap Horn et sur toute l’étendue des mers antarctiques ; mais il n’est pas probable qu’elles dépassent jamais une dizaine de mètres, en sorte que les lames monstrueuses, « hautes comme des montagnes », sont à reléguer dans le domaine de la fantaisie avec le vaisseau Fantôme, le grand Serpent de mer et autres poétiques inventions.
Nous avons aperçu quelques navires, des voiliers, tous à la cape, c’est-à-dire avec une voilure très réduite, composée seulement du petit foc et du grand hunier au bas ris. Ils se laissaient aller au gré de la tempête, livrés à une sarabande échevelée, tantôt sur la crête des vagues, tantôt disparaissant dans leur creux. L’un d’eux avait perdu son mât de misaine et son grand mât de perroquet ; mais comme il n’a fait aucun signal de détresse, nous avons continué notre route.
Bref, l’Acapulcoen a été quitte pour trois voiles défoncées par le vent, au moment où on a essayé de les établir, et le temps, maniable aujourd’hui, n’a d’autre inconvénient que d’être extrêmement froid.
En débarquant à New-York, la neige et la glace nous attendent. Je ne puis m’empêcher de remarquer que notre voyage n’est pas seulement d’agrément et d’études, c’est aussi un voyage d’acclimatation.
Qu’on ne s’avise pas de nous demander, à notre retour, combien nous avons de printemps, cela nous vieillirait trop. En quatre mois, nous avons passé par deux hivers et deux étés. Cette fois-ci, la température vient de s’abaisser de 35° en cinq jours ; c’est un changement un peu brusque. Aussi sommes-nous devenus frileux comme des Arabes, tout en étant équipés comme des Esquimaux.
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New-York, 28 novembre.
Depuis trois jours, nous sommes auGrand Central Hotel, dans le magnifiqueBroadway, qui, à mon humble avis, n’est qu’un banal boulevard, moins large que les nôtres, animé, bien garni de boutiques, mais absolument dépourvu de cette tranquille élégance qui caractérise la rue de la Paix ou le boulevard des Italiens.
La première impression, en arrivant à New-York, n’a pas été des plus favorables ; le passage de l’Hudson, depuisSandy Hookjusqu’au wharf, est intéressant, et tout indique l’approche d’une cité de premier ordre ; mais, en mettant le pied dans les mares de neige fondue qui s’étalent sur les voies publiques, jusqu’à ce qu’il plaise au soleil de les dessécher, ou au froid de les transformer en casse-cou, nous n’avons pu réprimer de sévères critiques.
Suivant mon habitude, j’ai commencé par inspecter la ville au hasard, courant de laBatteryauCentral Park, de la rivière de l’Est aux quais de l’Hudson, montant dans le premiercarvenu, pour me laisser mener n’importe où, et, grâce au fameuxElevated Railroad(chemin de fer suspendu), parfaitement sûr de retrouver mon hôtel, avec un quart d’heure au plus de retard ou d’avance.
CetElevated Railroadest bien le moyen de locomotion le plus commode qu’on puisse imaginer. Il s’adapte merveilleusement aux besoins de la population de New-York. La ville est construite en forme de coin, dont la pointe est dirigée vers le sud ; la rivière de l’Est et l’Hudson se réunissent à cette pointe et s’en vont de là, ne formant plus qu’un seul fleuve, jusqu’à la mer. Ainsi limitée de trois côtés, New-York s’étend constamment vers le nord et s’étendra ainsi jusqu’à ce qu’elle ait envahi toute l’île de Manhattan, sur laquelle elle est bâtie, et cela arrivera bientôt.
La vieille ville, qui est naturellement le centre du commerce et des affaires, est donc la partie inférieure, et comme il n’y a plus de place pour la vie privée dans cette accumulation de bureaux, de banques, de docks et de magasins, tout le monde demeure dans la ville haute. Il en résulte que chaque matin une population de deux ou trois cent mille personnes descend à son travail et en revient chaque soir. Ce sont lesElevatedqui se chargent de transporter cette marée humaine.
Du côté de l’Hudson, où se trouve le quartier le mieux habité, et parallèlement à la rive, il y a deux voies ferrées, indépendantes l’une de l’autre ; du côté de l’est, il n’y en a qu’une. Les wagons passent à la hauteur du premier, du second ou du troisième étage des maisons, suivant les dénivellations du sol. Il y a des stations à peu près toutes les deux minutes, et les trains se suivent de si près qu’on n’a jamais à attendre.
Quant au fonctionnement, il est simplement parfait. On prend son billet, on monte, on descend, on rend son billet, sans qu’une seconde soit perdue. Les wagons, plus grands que nos tramways, ont la même disposition, avec plate-forme à l’avant et à l’arrière. Au moment où le train arrive, il passe avec tant de rapidité qu’on suppose qu’il va brûler la station. Point. Il s’arrête court, et pourtant sans aucun choc ; on passe de plain-pied sur la plate-forme ; le train repart presque immédiatement. L’arrêt n’a pas été de plus de huit à dix secondes.
Si pressée et grande que soit la foule, il n’y a ni poussée, ni désordre, ni cris ; cela se fait tranquillement, adroitement. Pourquoi marcherait-on sur les pieds de ses voisins de peur de manquer de place, quand, au moment où le train se remet en route, on voit le train suivant, à quelques centaines de mètres, qui s’avance à toute vapeur ?
Arrivé à destination, on descend, on laisse tomber dans une boîte en verre, sous les yeux d’un employé, le billet qui vous a été remis, et c’est tout. Point de contrôle, point de queue, pas d’autre limite au nombre des voyageurs que la place occupée par chacun ; les premiers arrivés sont assis, les autres debout. Il est possible qu’un de ces jours l’Elevatedtombe dans une rue, tuant deux ou trois cents voyageurs et écrasant une trentaine de passants ; mais en attendant cette catastrophe, qui peut-être n’arrivera jamais, il rend aux habitants de New-York d’inappréciables services.
Hier, j’ai vu une installation d’un autre genre qui m’a vivement intéressé et surpris. C’est l’organisation d’un poste de pompiers. La chose a été souvent décrite. Au reste, tout ce qu’il y a à New-York l’a été cent fois. Si donc, lecteur, vous connaissez l’organisation des postes de pompiers à New-York, veuillez tourner la page ; dans le cas contraire, je vous conseille de lire, car la perfection ici est poussée à un tel point que cela touche à la coquetterie.
Le poste que nous avons visité est dans une petite rue voisine de Broadway et de Washington Square. Nous arrivons vers onze heures du soir, accompagnés d’un jeune Américain, fils du correspondant de la Société des voyages à New-York, lequel connaissait l’officier commandant le poste. Nous nous faisons reconnaître, et nous entrons.
En face de la porte est une grande voiture portant la pompe à vapeur ; à gauche, une autre voiture un peu moins grande, munie d’un énorme tambour sur lequel est enroulée une manche en toile ; au fond, troisboxes, dans lesquelles sont trois beaux chevaux, bien tranquilles.
Je passe les détails : seaux, lampes, robinets, manivelles, instruments accessoires accrochés aux côtés et au-dessous des voitures. L’officier nous fait remarquer que les harnais sont suspendus au plafond par de petites cordes. Deux des chevaux doivent traîner la pompe, le troisième la manche à incendie. Tout ce matériel est si bien fourbi, poli, astiqué, qu’on pourrait l’envoyer tel quel à une exposition de carrosserie. Un homme de garde, en tenue correcte, se promène sous la remise. Sauf le brillant et la propreté excessive des moindres objets, nous ne voyons jusque-là rien d’extraordinaire.
Le capitaine de pompiers nous conduit auprès d’un petit tableau encadré, où sont inscrits les noms de tous lesblocksou pâtés de maisons de la ville de New-York ; à côté du tableau est une sonnerie électrique avec deux timbres, un grand et un petit. Cela sert à donner le signal d’alarme et à indiquer, par une combinaison de coups simples et de coups doubles, un numéro d’ordre correspondant à l’endroit où un incendie vient de se déclarer.
— Tout cela est très bien ordonné, dis-je à l’officier ; et combien de temps faut-il pour que vos hommes soient prêts, la pompe attelée et en route ?
— Environ quinze secondes, monsieur.
J’avais bien entendu :quinze secondes, mais je pensai qu’il avait voulu dire quinze minutes. Je répétai ma question.
— Oui, monsieur, quinze secondes, sauf accident, mais c’est rare.
— Vos hommes sont habillés, sans doute ?
— Non, monsieur, ils sont couchés et déshabillés, et ils dorment. Voulez-vous voir ?
Nous montons au premier, et nous arrivons dans un dortoir fort propre où huit hommes dorment à poings fermés ; leurs habits sont disposés uniformément sur le plancher au pied de leur lit. Le capitaine nous montre comment cet équipement est arrangé : les bottes sont fixées à la culotte, qui est fixée elle-même à la veste. Il s’approche de l’un des lits et touche le dormeur à l’épaule : « Smith ! » le pompier ouvre les yeux, jette draps et couvertures, tombe les deux pieds dans ses bottes, passe les manches de sa veste, boutonne d’une main agile les huit boutons réglementaires. En moins de temps qu’il ne faut, non pour le dire, mais pour l’imaginer, il était prêt.
— Et les chevaux ?
— Si vous voulez bien vous donner la peine de descendre, je vais vous montrer comment nous nous y prenons.
Au moment où nous atteignons le bas de l’escalier, un carillon très fort et très précipité se fait entendre, l’officier nous crie : « Rangez-vous ! » et nous pousse près du mur. Les trois chevaux sortent en courant de leurs boxes et vont se placerd’eux-mêmessous les harnais ; l’homme de garde décroche les suspentes, tout le harnachement tombe déployé et se trouve exactement à sa place. Pendant qu’en deux coups de poignet secs il ferme les colliers à ressort, le poste entier dégringole comme une avalanche le petit escalier, les cochers sautent d’un bond sur leurs sièges, les servants sur l’arrière des voitures ; deux hommes à la porte battante ont tiré les verrous et sont prêts à ouvrir ; sur un signe de l’officier, les deux voitures vont partir au galop.
Je n’avais pas eu la présence d’esprit de compter les secondes, mais assurément il ne s’en était pas écoulé plus de dix ou douze.
Pendant ce temps, le gros timbre, battant un certain nombre de coups, avait fait connaître le lieu où était l’incendie. Un second appel du carillon eût été l’ordre de s’élancer dans la rue.
Nous étions absolument émerveillés, et ce qui nous paraissait le plus inexplicable était la manœuvre des chevaux s’en allant aux brancards tout seuls. Qui donc les avait détachés ? Le même courant électrique qui avait mis en mouvement la sonnerie. Ce courant actionne un mécanisme de déclanchement très simple, et les animaux se trouvent instantanément débarrassés de leurs licous. Ils sont dressés à sortir de leursboxesau premier bruit du carillon, et c’est avec une ardeur presque joyeuse qu’ils vont se placer sous les harnais.
C’était dans un quartier fort éloigné que le feu s’était déclaré ; aussi l’officier était-il à peu près sûr de n’être pas appelé pour l’éteindre. Mais il est de règle que dès qu’un incendie est signalé, si peu important qu’il soit, tous les postes de la ville, au nombre d’une cinquantaine, font la manœuvre à laquelle nous venons d’assister. Si après cinq minutes un nouveau signal ne s’est pas fait entendre, l’officier renvoie ses hommes se coucher. Il y a parfois trois ou quatre alertes dans la même nuit, et le capitaine du poste nous a assuré en avoir eu plus de cinq cents dans le cours de l’année dernière.
Le plus grand nombre des postes de pompiers de la ville de New-York ont été créés par les compagnies d’assurance contre l’incendie. Elles ont trouvé cette dépense moins onéreuse que le payement des indemnités. Ceci est intelligent et pratique. Pourquoi nos compagnies n’en font-elles pas autant ?
Là-bas, il n’a pas suffi d’organiser un admirable service pour éteindre les plus terribles incendies ; on s’est appliqué aussi à les prévenir, se basant sur une vérité indiscutable, que celui qui brûle a un intérêt capital à prévenir les pompiers. C’est sur ce sage principe qu’est établie l’organisation des « avertisseurs ». Chaque maître de maison ou chef de famille habitant New-York reçoit, sur sa demande, une grosse clef en cuivre, portant un numéro. Le feu prend-il chez lui, et craint-il de ne pouvoir l’éteindre aussitôt, lui-même ou un des siens court avec la clef en question jusqu’au réverbère qui fait l’angle de la rue, ouvre une petite porte en fonte et démasque ainsi un indicateur à aiguille qu’il place au numéro de la maison.
Le seul fait d’ouvrir la porte, prévient par une sonnerie électrique le poste de pompiers le plus voisin, et l’indicateur lui fait connaître exactement où est le feu. Ce poste prévenu transmet l’indication au poste central de la ville, s’équipe et sort. Le poste central communique le renseignement à tous les autres. En une minute, l’immense matériel duFire Officeest prêt à être lancé au triple galop et concentré sur le lieu du sinistre.
On ne manquera pas de supposer que d’aimables plaisants s’avisent d’ouvrir les portes des réverbères avertisseurs, pour la seule distraction de faire faire l’exercice aux pompiers. Mais le cas a été prévu : dès que la porte a été ouverte, la clef ne peut, sans un instrument spécial, être retirée de la serrure. Or, le numéro que porte cette clef correspond au nom de son propriétaire, lequel, découvert immédiatement, payerait d’une forte amende le luxe de cette mauvaise farce.
Nous devons partir dans deux jours pour Washington, puis, revenant à New-York, commencer bientôt notre course à travers les États-Unis. Le jour n’en est pas encore fixé. M. de Saint-Clair, qui nous a accompagnés ici, attend les dépêches que la Société doit lui envoyer de Paris. Nous ne pouvons nous rappeler sans inquiétude les ennuis qui ont déjà menacé d’arrêter notre voyage, et ce retard dans l’arrivée des ordres relatifs à notre grande excursion nous fait craindre que de nouvelles difficultés n’aient surgi.
New-York, 6 décembre.
Toujours ici en expectative. J’ai déjà vu la plus grande partie des monuments, établissements publics et privés de New-York et recueilli une foule de renseignements sur toutes choses ; mais je n’ai ni le temps ni le désir de décrire une cité tant de fois décrite.
Je dirai seulement quelques mots du monde américain, sur lequel, soit dit en passant, on a généralement des idées assez fausses chez nous, et que le grand succès del’Oncle Samde Victorien Sardou a été loin de redresser.
Le moment actuel est la pleine saison des bals, soirées, réunions, réceptions, et tout autant, sinon plus qu’à Paris, l’hiver à New-York est mondain à l’extrême. Mais ici n’est pas mondain qui veut.
Nous nous imaginons volontiers que, dans cette société ultra-démocratique par ses principes avoués, ce qu’on nomme en France « le monde » est un mélange confus de tout ce qui a de l’argent ou une situation, que les salons sont des caravansérails, où l’on entre et d’où l’on sort à son gré, que chacun se meut à la seule règle de sa fantaisie, ainsi que la foule sur une place publique un jour de fête.
Jamais préjugé ne fut aussi peu fondé, car, plus que dans tout autre pays, les castes aux États-Unis sont tranchées, les détails des origines de chaque famille étudiés et commentés, et nulle part, j’entends au point de vue des relations, les nuances ne sont plus sensibles et la fusion des groupes difficile, lors même que la puissance incontestable du « dieu dollar » veut établir l’égalité sociale entre les gens « comme il faut » et ceux qui ne le sont pas.
Le critérium le plus important de ces degrés d’aristocratie mondaine est l’ancienneté des familles. On tient compte, assurément, des traditions qui s’y sont perpétuées ou éteintes, du rôle que ses membres ont joué, des situations qu’ils ont occupées ; mais, en principe, les descendants des signataires de la déclaration d’indépendance sont du « grand monde », comme diraient nos bourgeois, et les descendants d’un émigré de la veille, s’il ne s’est allié à l’une de ces familles qui prennent rang au-dessus des autres, ne sont pas du monde du tout.
En un mot, politiquement et civilement, tous les Américains sont égaux, mais socialement ils ne le sont pas ; aussi faut-il le tremplin de bien des millions pour franchir les barrières qui marquent les différents niveaux de castes très jalouses de leurs théoriques privilèges.
On s’est beaucoup émerveillé chez nous, — et beaucoup amusé, — des coutumes américaines qui permettent tant de liberté aux jeunes gens des deux sexes dans leurs rapports mutuels. Cette liberté, assure-t-on ici, ne dépasse jamais les bornes de la plus stricte convenance. « Jamais » est probablement beaucoup dire, les exemples cependant ne prouvent rien, étant susceptibles de confirmer les exceptions aussi bien que les règles, suivant la manière dont on les choisit. Il est certain qu’à New-York, comme dans toute l’Amérique, une jeune fille peut sortir seule, aller d’un bout de la ville à l’autre, sans qu’un regard impertinent, une parole offensante la fasse rougir.
C’est affaire d’habitude. Au Japon, les Européens se plaisent à aller dans les bains publics regarder les dames qui se baignent toutes nues ; ils en rient à gorge déployée, et pendant ce temps-là les Japonais et les Japonaises rient d’aussi bon cœur de notre étonnement, parce qu’ils ne le comprennent pas et qu’ils le trouvent ridicule.
Les coutumes sociales, dans tous les pays, sont basées sur un certain nombre de « telle chose ne se fait pas », qui deviennent bien vite pour tout le monde, et à tous les degrés, la loi et les prophètes. A New-York, on rencontre à chaque instant des jeunes femmes et des jeunes filles seules, occupées à faire des emplettes ou des visites ; on trouve cela tout naturel parce qu’on y est habitué, et on se garde de les importuner parce que « cela ne se fait pas. » Et c’est la meilleure des raisons. Cette liberté, qui nous semble extraordinaire, a pour conséquences des usages bien éloignés des nôtres. Telles sont les soirées données ailleurs que chez soi : les maisons américaines étant petites et le nombre des amis étant parfois considérable, si on a cependant assez de fortune pour pouvoir donner un bal, on invite son monde chez Delmonico, — le Bignon de New-York ; — on y trouve un superbe appartement, musique, souper, service, une entrée privée où, pour ce jour-là, vos amis seuls ont accès. Quand on a bien dansé, causé etflirté, chacun prend sa voiture, la maîtresse de la maison comme les autres, et on rentre tranquillement chez soi.
Votre cercle de relations est-il très étendu, vous faites mieux encore : la jeunesse seule est invitée ; les papas et les mamans, débarrassés de l’insupportable corvée qu’ils font en France avec tant de résignation, restent paisiblement au logis ; mademoiselle va au bal avec son frère, si elle en a un ; sinon, une femme de chambre l’accompagne jusqu’au vestiaire et elle trouve toujours là quelque jeune femme de ses amies avec laquelle elle fait son entrée.
La saison des bals commence après le jour du «Thanks giving», qui est ordinairement le dernier jeudi du mois de novembre. L’ancien usage, encore très suivi, veut qu’en ce jour chaque famille se réunisse au complet, après avoir rendu grâce à Dieu pour les bonnes récoltes et les bienfaits reçus pendant l’année. Alors se succèdent les réceptions d’après-midi, les grands dîners et les bals, et cela dure jusqu’au carême.
Un trait assez remarquable de la société de New-York est la coutume des soirées « par abonnement. » Des invitations anonymes, au moins dans la forme, sont adressées portant les mystiques initiales F. C. D. C. (Family Circle Dancing Class), et la famille qui les reçoit souscrit ou ne souscrit pas à quatre réunions dansantes, dans lesquelles on est sûr de ne trouver que des gens du meilleur monde. Un autre jour, c’est leCommon sensequi envoie des cartes : encore un bal par souscription. Quelquefois, c’est une réunion deskating, toujours organisée d’après le même système.
Cela est bizarre, j’en conviens ; mais le premier résultat de ces habitudes est d’amener les jeunes gens à aller davantage dans le monde, de s’y faire plus facilement connaître et apprécier, de s’y créer plus jeunes des relations et d’y tenir déjà une place à un âge où nous ne les comptons pour rien, ce qui les ennuie et par conséquent les éloigne.
Parmi les plus célèbres bals fondés à New-York, on cite ceux des « Patriarches ». Ce sont trente pères de famille qui souscrivent une certaine somme et ont chacun la disposition de sept billets à distribuer entre leurs amis. Les bals des Patriarches sont donnés chez Delmonico ; ce sont les plus élégants et les plus recherchés. Il y en a trois par saison.
Inutile de parler des modes. On ne connaît ici que les nôtres. Les belles Américaines y ajoutent un caractère de hardiesse fantaisiste, qui fait de leurs toilettes des chefs-d’œuvre de grâce, quand une mauvaise inspiration ne les amène pas au ridicule.
La vie des clubs à New-York est à peu près la même que dans les grandes villes européennes. Le plus beau de tous est leUnion Club; c’est le rendez-vous desfashionableset desknickerbockers, fils des premiers colons de la ville, très fiers des droits qu’ils ont sur le sol natal, et grands gastronomes, à en juger par la respectable réputation culinaire duUnion Club. LeLoyal Leagueest un club presque exclusivement politique, hanté par l’élément républicain, en opposition avec leManhattan, club des démocrates. Il faut citer aussi leCentury, qui a beaucoup d’analogie avec notre cercle des Mirlitons ; c’est une réunion purement littéraire et artistique, dans laquelle l’admission est fort difficile. J’en passe un grand nombre plus ou moins importants, mais qui ne viennent qu’en seconde ligne après ceux-ci.
La saison des bals est aussi celle des expositions ; j’en ai vu une ces jours-ci dans laquelle les noms de Dupré, de Jacques, de Vibert, de Bouguereau, de Cot tenaient la première place, et dont le produit était destiné à subventionner une école d’art décoratif, qui, fondée depuis deux ans seulement, paraît avoir donné d’assez beaux résultats.
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A bord duLabrador, 10 janvier 1879.
Nos craintes se sont, hélas ! réalisées. Notre voyage est interrompu, et cette belle expédition, si intéressante et si heureuse jusqu’à ce jour, ne se continue pas. LaJunon, toujours à Panama, alors que nous la croyions en route pour San-Francisco, où nous devions l’y rejoindre, vient d’être rendue à ses propriétaires. Elle va refaire, sans nous, le chemin que nos jeunes enthousiasmes avaient tant égayé.
Les compagnons du tour du monde sont déjà dispersés ; quelques-uns ont continué leur voyage par les voies ordinaires ; d’autres ont déjà regagné la France, où leLabradorme ramène en ce moment.
La Société des voyages d’études a été gravement atteinte par les manœuvres de la compagnie à laquelle elle avait affrété laJunon. Notre expédition avait été cependant organisée par des hommes de haute valeur et d’une honorabilité indiscutable ; dans tous les pays que nous avons traversés, elle avait recueilli les plus sincères et les plus vifs témoignages de sympathie ; mais partout des annonces ambiguës, insérées par les armateurs dans les journaux locaux, des bruits malveillants répandus, des demandes d’arrêt du navire expédiées en réponse aux protestations de la Société, devaient lui porter un grand préjudice. Le dommage ne tarda pas à se traduire par des pertes d’argent ; car, même dans les ports où le mouvement commercial était le plus actif, laJunonne put prendre de fret.
Nous l’avons vue, à Montevideo, par exemple, venant de se voir retirer un chargement promis, obligée d’acheter des pierres pour lester le navire, et perdant par cela même, avec les recettes légitimement espérées, le crédit auquel elle avait droit.
Quand nous atteignîmes Panama, cette situation était devenue trop grave pour pouvoir se prolonger. La Société des voyages, à découvert d’une somme de plus de 200,000 francs remise aux armateurs, se résolut à leur rendre le navire, en les déclarant responsables des conséquences.
Quels motifs ont pu dicter la conduite des propriétaires de laJunon? N’y aurait-il donc là qu’un esprit de mercantilisme exagéré, une appréciation étroite et fausse des éléments matériels et moraux de l’entreprise ?… Il nous est impossible de trouver d’autres raisons. Quelles qu’elles soient, il est triste de penser que c’estseulementde notre pays que sont survenus les obstacles.
J’ai ici le droit et le devoir de constater les efforts loyaux et énergiques de notre commandant pour faire cesser une persécution à laquelle il n’a jamais fourni aucun prétexte et qui a commencé avec le voyage lui-même. Je dois également rendre hommage à ses solides qualités de marin, à celles du personnel qu’il avait choisi. Nous leur devons d’avoir fait 5,000 lieues dans les parages les plus variés, parfois les plus difficiles, sans une avarie, sans un accident et sans perdre un seul homme.
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Donc, lecteur, pardonnez-moi si je manque à ma promesse. Je m’étais engagé à vous faire faire le tour du monde. Hélas ! nous n’en avons fait qu’un peu plus du tiers, et parmi mes voyages à travers trois autres continents, c’est le premier où il m’arrive de ne point atteindre le port… InfidèleJunon!
En ce moment, le magnifiqueLabradorroule et bondit sur les vagues du fougueux Atlantique. Sa mâture « chante » sous les efforts de la tempête ; son large pont est balayé par les eaux, des stalactites de glace pendent à tous les agrès, et de violentes rafales de neige ajoutent encore à la difficulté des manœuvres… Mais, bah ! nous en avons vu bien d’autres.
Encore huit jours de patience et nous allons revoir la patrie, nos familles, nos amis. — C’est égal, je n’en reviens pas encore… d’en revenir sitôt !