[11]4 litres et demi.
[11]4 litres et demi.
Après tout, il était possible que je ne m'en fusse pas aperçu; j'avais tellement soif, que je n'avais pensé qu'à boire et à me désaltérer. J'ôtai le fausset et goûtai l'eau avec réflexion: elle avait un zeste liquoreux, cela ne faisait pas le moindre doute; restait à dire lequel; et du madère au xérès, la différence (je parle de la dimension de la pipe) était trop grande pour baser mon calcul sur un soupçon que rien ne venait justifier. Il fallait chercher autre chose.
Heureusement qu'à l'école de mon village, notre bon magister avait joint quelques principes de géométrie à nos leçons d'arithmétique.
Je me suis demandé bien des fois comment il se fait qu'on néglige d'enseigner les éléments scientifiques les plus indispensables, tandis qu'on a grand soin de faire entrer dans la tête de nos malheureux enfants tant de vers irrationnels, pour ne rien dire de plus. J'ai la persuasion, et je le déclare sans hésiter, que la connaissance d'une simple loi mathématique, apprise en huit jours, est plus utile à l'humanité que l'étude complète de toutes les langues mortes de la terre. Le grec et le latin! que d'obstacles n'ont-ils pas mis au progrès scientifique.
Je vous disais donc que mon vieux maître d'école m'avait donné quelques notions de géométrie: je connaissais le cube, la pyramide, le cylindre, le sphéroïde et les sections coniques; je savais qu'un baril est formé de deux cônes tronqués, se rencontrant par la base.
Pour m'assurer de la capacité de mon tonneau, il me suffisait dès lors d'en connaître la longueur, ou même la moitié de cette dernière, plus la circonférence de l'un des bouts, et celle du milieu, ou de la partie la plus grosse. Avec ces trois dimensions, je pouvais dire; à peu de chose près, combien la futaille renfermait de pouces cubes d'eau; je n'aurais ensuite qu'à diviser mon total par la capacité de la mesure que je voulais employer comme étalon.
Il ne me restait plus qu'à prendre les trois dimensions dont j'ai parlé; mais c'était là toute la difficulté: comment faire pour obtenir ces mesures?
La longueur était facile à connaître, puisqu'elle se déployait devant moi; mais les deux circonférences m'échappaient totalement: j'étais trop petit pour atteindre le sommet de la futaille, et les ballots qui le bloquaient de chaque coté m'empêchaient d'en mesurer le bout.
Autre obstacle: je n'avais pas de mètre, pas de ficelle, rien qui pût servir de base à mon opération; comment savoir le chiffre des mesures que j'aurais prises si rien ne me l'indiquait?
J'étais cependant résolu à ne pas abandonner mon problème, avant d'y avoir bien réfléchi. Ce travail de tête me distrairait, chose importante dans ma triste position. Mon vieux maître d'école m'avait encore appris cette vérité précieuse, qu'avec de la persévérance on mène à bien ce qui paraît impossible. Je me rappelais ses conseils à cet égard, et je me promis de ne renoncer à mon entreprise qu'après avoir épuisé toutes les ressources de mon imagination; et en y consacrant moins de temps que je n'en ai mis à vous expliquer tout cela, je trouvai le moyen d'arriver à mon but.
Ma règle métrique.
C'est en examinant la futaille avec la ferme résolution de la mesurer que je fis précisément la découverte que je cherchais. Ce qu'il me fallait, c'était une broche, une baguette de longueur suffisante pour traverser la barrique dans sa partie la plus épaisse. Il était évident que si j'introduisais cette broche dans le tonneau, et que je le fisse toucher les douelles de la paroi opposée, je connaîtrais la mesure exacte du diamètre, puisque la broche serait le diamètre même. Je n'aurais plus qu'à multiplier celui-ci par trois pour avoir la circonférence, qui, du reste, ne m'était pas nécessaire, l'un ou l'autre de ces deux termes ayant absolument les mêmes propriétés arithmétiques: divisez l'un, ou multipliez l'autre par trois, et vous aurez toujours le même chiffre. Rappelons-nous cependant que ce résultat n'est pas d'une exactitude mathématique; mais il suffit pour toutes les opérations usuelles.
Il arrivait justement que l'une des ouvertures que j'avais faites à mon tonneau se trouvait dans la partie la plus convexe de la douelle. En y introduisant un bâton, j'aurais donc mon diamètre, comme je le disais tout à l'heure.
«Vous pouviez, direz-vous, arriver au même résultat en plantant votre baguette à côté de la futaille, et en lui faisant une marque au niveau du point culminant de cette dernière.» J'en conviens; mais il fallait pour cela que mon tonneau reposât sur une surface unie, que rien ne dérangeât ma baguette de sa position verticale, et qu'il y eût assez de lumière pour que je pusse voir l'endroit où elle atteignait le niveau qu'il s'agissait d'y marquer. Mais il n'y fallait pas songer: le bas de la futaille s'enfonçait entre les planches de la cale, et ma règle ne m'aurait plus donné qu'une section du diamètre.
Je fus donc obligé de m'en tenir au moyen que je vous indiquais d'abord, et j'en revins à l'introduction de ma baguette par l'ouverture centrale que j'avais pratiquée à la futaille.
«Mais où trouver cette baguette?» La chose était facile. Le couvercle de la caisse où étaient mes biscuits m'en fournissait la matière, et je me mis à l'œuvre aussitôt que j'y eus pensé.
La planche en question n'avait guère, il est vrai, qu'une longueur de soixante centimètres, et la futaille paraissait bien avoir le double d'épaisseur; mais avec un peu de ressources dans l'esprit, on pouvait y remédier: il ne fallait pour cela que faire trois baguettes, les amincir par le bout et les réunir ensuite, pour former un bâton d'une longueur suffisante.
C'est à quoi je m'appliquai. Il était facile de couper la planche en suivant les fibres du sapin; et avec de l'attention, grâce au peu de dureté du bois blanc, je parvins à entailler mes baguettes sans diminuer plus que de raison l'épaisseur que je devais laisser à la portion amincie.
Une fois mes trois bâtons bien arrondis, bien lisses, et la pointe en biseau, je n'avais qu'à me procurer de la corde pour les attacher. C'était pour moi ce qu'il y avait de plus facile: j'avais des brodequins lacés avec deux petites courroies en veau, ayant un mètre chacune; c'était précisément l'affaire. Je pris mes lacets, je complétai mon ajustage, et me trouvai possesseur d'une jauge d'un mètre et demi, dimension plus que suffisante pour traverser mon tonneau dans sa plus grande largeur.
«Enfin, m'écriai-je, en me levant pour procéder à mon opération, je vais savoir à quoi m'en tenir!» Je m'approchai de la futaille, et je renonce à dépeindre mon désappointement, lorsque tout d'abord je fus arrêté par un obstacle imprévu. Impossible d'introduire ma baguette dans la barrique; non pas que l'ouverture que j'avais pratiquée fût trop étroite, mais l'espace me manquait pour manœuvrer ma jauge. Si ma cabine avait deux mètres de longueur, elle avait tout au plus soixante centimètres de large, et c'était dans le sens de son petit diamètre que je devais fourrer mon bâton dans la futaille. Il n'y avait pas moyen d'y songer. Courber cette baguette inflexible, c'eût été la rompre immédiatement.
J'étais vexé de ne pas m'en être aperçu; j'aurais dû le voir avant de rien entreprendre; mais j'avais encore plus de chagrin que de dépit, en songeant qu'il fallait renoncer à mon entreprise. Toutefois un nouveau plan se dessina bientôt dans ma tête, et vint m'apprendre qu'il ne faut jamais s'arrêter à des conclusions irréfléchies. Je venais de découvrir le moyen de faire entrer ma jauge sans la courber le moins du monde, et sans la raccourcir.
Je n'avais qu'à en démonter les trois morceaux, à passer d'abord le premier dans l'ouverture de la barrique, à y attacher la seconde pièce, que je pousserais ensuite, et à procéder de la même façon pour compléter la jauge, en y ajoutant la dernière partie.
Quand j'eus posé ma dernière courroie, je dirigeai ma baguette de manière à toucher la douelle opposée, bien en face de l'ouverture où je l'avais introduite, et, l'assujettissant d'une main ferme, je lui fis une entaille au niveau de la douelle; je défalquai ensuite l'épaisseur que celle-ci pouvait avoir, et j'eus la mesure exacte dont j'avais besoin pour établir mon calcul.
J'avais retiré ma broche pièce à pièce, comme je l'avais introduite, en ayant soin de marquer l'endroit où se trouvaient les jointures, afin de pouvoir lui rendre absolument la même dimension qu'elle avait dans le tonneau; car une erreur d'un centimètre aurait produit dans mon total une différence considérable, et il était important d'avoir une donnée avant de rien commencer.
Je possédais le diamètre de la base de mon cône, il me fallait maintenant celui du bout de la futaille, qui en faisait le sommet tronqué. Rien n'était plus facile. Je n'aurais pas pu mettre le bras entre le tonneau et les caisses dont il était environné, mais je pouvais y passer ma jauge, l'appuyer contre le rebord du côté opposé, y marquer le petit diamètre, ainsi que j'avais fait précédemment; et ce fut l'affaire d'une minute.
Restait à m'assurer de la longueur de la futaille, et cette opération, très-simple en apparence, ne m'en donna pas moins beaucoup de peine. «Cela se bornait, direz-vous, à placer la baguette parallèlement à la tonne, et à y faire aux deux bouts une entaille qui en indiquât la longueur.» Rien n'est plus vrai; mais il aurait fallu, comme je l'ai dit plus haut, que ma cabine fût assez éclairée pour me permettre de voir à quel endroit de ma baguette correspondait l'extrémité de la barrique, dont je ne distinguais pas même l'ensemble. Dans la nuit profonde où je me trouvais alors, il ne m'était possible de découvrir les objets qu'au moyen de l'attouchement; c'était avec les doigts que je pouvais dire où commençait la futaille, et il n'y avait pas moyen d'en sentir l'extrémité en même temps que celle de la baguette, puisqu'il y avait entre les deux un espace beaucoup plus grand que ma main. Autre difficulté, la jauge pivotait sur le ventre du tonneau, et pouvait, en décrivant une diagonale, me causer une erreur qui annulerait tous mes calculs. Impossible d'opérer sur une base aussi incertaine, et je fus pendant quelques instants fort embarrassé pour résoudre mon problème.
J'étais d'autant plus contrarié de ce nouvel empêchement, que je ne l'avais pas soupçonné. J'avais regardé comme beaucoup plus difficile d'obtenir la base et le sommet que la hauteur de mon cône, et je m'irritais de cet obstacle inattendu.
Mais la réflexion vint encore à mon aide, et je finis par trouver le moyen de vaincre la difficulté. Je n'avais qu'à me fabriquer une autre baguette, en coupant deux longueurs à ma planche de sapin, et en les réunissant comme j'avais déjà fait.
Cette besogne terminée, j'appliquai ma première jauge à l'extrémité de la futaille, de la même manière que si j'avais voulu de nouveau en prendre le diamètre. Elle en dépassa le dernier cercle de trente ou quarante centimètres. Je pris alors ma seconde règle, en appuyai le bout contre la partie saillante de la première, de façon à former un angle droit dont le grand côté se prolongeât parallèlement à la longueur du tonneau; je fis une marque à l'endroit le plus renflé de celui-ci, par conséquent au milieu, et, déduction faite de l'épaisseur du rebord et de celle du fond, j'eus la demi-longueur de la capacité de la futaille, ce qui me suffisait parfaitement, puisque deux demies font un entier.
Je possédais enfin les éléments du problème et n'avais plus qu'à en chercher la solution.
Quod erat faciendum.
Trouver le contenu de la futaille en pieds ou en pouces, et le réduire ensuite par gallons ou par quarts, n'était qu'une opération arithmétique devant laquelle je ne me serais pas arrêté. Je n'avais pour la faire ni crayon, ni ardoise, ni plume, ni encre; j'en aurais eu, d'ailleurs, qu'il faisait trop noir dans ma cabine pour qu'ils pussent me servir; mais je n'en avais pas besoin. Il m'était souvent arrivé de faire des calculs de tête, et d'additionner, de soustraire, de multiplier ou de diviser des sommes importantes, sans avoir recours au papier; le problème qu'il s'agissait de résoudre aurait employé peu de chiffres, et aurait été pour moi d'une solution facile.
Remarquez-le bien, je parle au conditionnel, ce qui suppose une difficulté quelconque. Effectivement, je rencontrais un nouvel obstacle. Avant de chercher quel pouvait être le contenu de ma barrique, une opération préliminaire était indispensable. J'avais pris trois mesures: la hauteur et les deux diamètres de l'un de mes cônes: mais quelles étaient ces mesures? Il fallait d'abord les ramener à des chiffres, afin de savoir ce qu'elles représentaient. Je les supputais bien d'une manière approximative; mais à quoi bon? les calculs ne se font pas avec des à peu près. Toute la peine que je m'étais donnée resterait donc inutile jusqu'au moment où j'aurais le chiffre exact des mesures que j'avais prises.
Cette difficulté me parut insurmontable. Si l'on considère que je n'avais pas de pied, pas de mètre, pas d'échelle graduée, on en conclura que je devais renoncer à mon problème. Je ne pouvais pas m'établir de règle métrique sans avoir un étalon connu, en rapport avec la solution demandée.
Dans ma position n'était-ce pas s'évertuer à la recherche de l'impossible?
Je l'avais cru d'abord, et maintenant je savais le contraire. Tout le travail que j'avais fait, mes baguettes si bien polies, si soigneusement ajustées, mes trois mesures relevées avec tant d'exactitude, allaient enfin me servir. Au fond, croyez bien que je l'avais su avant de me donner tant de peine. Si j'ai eu l'air d'avoir été inquiet au moment de jouir de mes efforts, c'était simplement pour vous intriguer à cet égard, et parce que, dans le premier instant, j'avais bien eu la crainte de ne pas triompher de cet obstacle.
Vous demandez comment j'ai fait?
La chose était bien simple.
Quand j'ai dit plus haut que je ne possédais pas de mètre, j'exprimais littéralement la vérité; mais j'en étais un moi-même. Vous rappelez-vous que je m'étais mesuré sur le port, et que j'avais quatre pieds juste? De quelle valeur cette connaissance n'était-elle pas dans le cas dont il est question?
Dès que j'étais sûr d'avoir quatre pieds12je pouvais marquer cette longueur sur l'une de mes baguettes, et en faire la base de mes calculs.
[12]Le pied anglais équivaut à 30 centimètres et demi.
[12]Le pied anglais équivaut à 30 centimètres et demi.
Pour en arriver là, je m'étendis bien par terre, la plante des pieds posée verticalement contre l'une des côtes du vaisseau; après avoir placé la baguette sur moi, je l'appuyai d'un bout à la planche où s'appliquaient mes pieds, de l'autre sur mon front: et de la main qui était libre, indiquant le sommet de ma tête, je marquai avec mon couteau l'endroit qui correspondait sur la baguette avec le dessus de mon crâne.
Mais il se présentait de nouvelles difficultés; ma règle de quatre pieds, ou de cent vingt centimètres, ne me servait pas encore à grand'chose. Il aurait fallu, pour qu'elle me fût utile, que les parties mesurées se fussent trouvées précisément de cette longueur, sans quoi elle ne pouvait m'en indiquer la dimension. Or, en supposant que l'une d'elles fût précisément de quatre pieds, comme elles différaient toutes les trois, il y en avait au moins deux qui me seraient restées inconnues; d'où le besoin de diviser en pouces, et même en fraction de pouces, l'échelle que je venais d'obtenir. Grande affaire que de diviser quatre pieds en quarante-huit pouces et d'en marquer la division sur la baguette qui les représentait!
Cela vous semble facile. La moitié de mes quatre pieds m'en donnaient deux, qui, partagés en deux, m'en donnaient un; la moitié de celui-ci marquait six pouces, que je pouvais diviser encore en deux, puis en trois, pour avoir l'unité, qui devait me suffire, et qu'à la rigueur je pouvais réduire en deux moitiés de quatre lignes13.
[13]Le pouce anglais se compose de huit lignes.
[13]Le pouce anglais se compose de huit lignes.
En théorie, cela paraît très-simple; mais il est difficile de le mettre en pratique sur une baguette unie, et dans les ténèbres les plus profondes.
Comment trouver le milieu de cette baguette de quatre pieds, le milieu exact? car il fallait que ce fût juste. Comment ensuite diviser et subdiviser mes deux pieds avec assez de précision pour trouver dans chacun les douze pouces de rigueur, tous égaux, cela va sans dire, ou pas de calcul possible?
J'avoue que cette difficulté m'embarrassa vivement, et que j'eus besoin d'y réfléchir.
Néanmoins, au bout de quelques minutes, voici le moyen que je mis en œuvre.
Je commençai par couper un troisième bâton ayant un peu plus de deux pieds, ce qui m'était facile d'une manière approximative; je l'appliquai sur la baguette de quatre pieds, ainsi qu'on fait pour mesurer quelque chose dont la dimension outrepasse le mètre dont on se sort. La première fois, deux longueurs de ce bâton avaient dépassé l'entaille qui marquait la première mesure. Je raccourcis ma nouvelle baguette, et recommençant l'opération, je m'éloignai moins de l'entaille. Je répétai le procédé, si bien qu'à la cinquième épreuve mes deux longueurs correspondirent exactement avec les quatre pieds de la mesure primitive, et je pus la diviser avec certitude par une coche exactement faite au milieu.
Si le moyen était bon, il faut convenir qu'il exigeait beaucoup de patience; mais le temps ne me manquait pas; j'étais heureux de l'employer, et j'avais trop d'intérêt à ce que mon opération fût précise pour regarder au soin qu'elle demandait.
Cependant, malgré le peu de valeur que le temps avait pour moi, j'en vins à simplifier la besogne, en substituant à la baguette d'essai un cordon qui, une fois à la longueur voulue, n'avait plus besoin que d'être plié en deux pour me fournir la division cherchée.
Rien n'était meilleur pour cet objet que les lacets de cuir de mes bottines, dont le grain serré ne permettait pas qu'on les allongeât. Un pied en ivoire ou en buis n'aurait pas fait une règle plus exacte.
Je les réunis par un nœud solide, afin de contrôler les premières mesures que j'avais prises, et je recommençai mon examen jusqu'à certitude complète. J'ai dit quel préjudice une erreur pouvait porter à mes calculs; toutefois elle était bien moins dangereuse en divisant les quatre pieds qu'en partant de la multiplication des pouces: dans le premier cas l'erreur s'amoindrissait à chaque subdivision, tandis qu'elle se serait doublée à chaque partie de l'opération inverse.
J'étais facilement arrivé à couper ma lanière à la longueur d'un pied; il m'avait suffi de la diviser deux fois en deux parties égales; mais arrivé là, je pliai mon lacet en trois, et ce ne fut pas sans peine: il est beaucoup plus difficile de prendre le tiers que la moitié; cependant j'y parvins à ma satisfaction. J'avais pour but d'obtenir trois morceaux de quatre pouces chacun, afin de n'avoir plus qu'à les plier en deux, puis à les diviser une seconde fois, pour arriver à la mesure exacte du pouce, très-difficile à se procurer, à cause de sa petitesse.
Pour être plus certain de l'exactitude de mon opération, j'en fis la preuve en divisant la moitié de la courroie à laquelle je n'avais pas touché, et ce fut avec une joie bien vive que j'obtins le même résultat, sans qu'il y eût la différence de l'épaisseur d'un cheveu entre les points correspondants.
J'avais donc tout ce qu'il fallait pour compléter la graduation de ma baguette, et, au moyen des morceaux de cuir exactement taillés, je marquai sur ma jauge les quarante-huit divisions de mes quatre pieds, représentant quarante-huit pouces. Cette dernière besogne fut longue et délicate, mais je fus récompensé de mon travail par la possession d'une règle métrique sur laquelle je pouvais enfin compter, chose importante, puisque cela devait me permettre de résoudre un problème qui, pour moi, pouvait être une question de vie ou de mort.
Je fis immédiatement mes calculs, et sus bientôt à quoi m'en tenir. J'avais mesuré mes deux diamètres, pris la moyenne de leur longueur totale, et, de cette moyenne, fait une mesure de surface, en multipliant par huit et divisant par dix. J'eus alors la base d'un cylindre égal à la troncature d'un cône de même altitude; et en multipliant ce résultat par la longueur, j'obtins la masse cubique dont je voulais connaître le volume.
Je divisai cette masse par soixante-neuf, et j'eus le contenu de ma futaille.
Quand celle-ci était pleine, elle renfermait un peu plus de cent gallons, près de cent huit. Je ne m'étais pas trompé, ce devait être une ancienne pipe de xérès.
Horreur des ténèbres
Le résultat de mon calcul était des plus satisfaisants: déduction faite de l'eau qui s'était répandue, et de celle que j'avais consommée, il en restait encore plus de quatre-vingts gallons, soit une ration quotidienne d'un demi-gallon pendant cent soixante jours, ou d'une quarte pendant trois cent vingt, presque une année entière! Une demi-quarte par repas devait certainement me suffire, et la traversée durerait moins de trois cents jours; c'est plus qu'on ne met pour faire le tour du monde. Ainsi, quelle que fût la durée du voyage, il était certain que je ne souffrirais pas de la soif.
J'avais plus à craindre la disette, mon biscuit me paraissait un peu court; cependant, avec mes projets d'économie, je devais avoir assez pour vivre, et je n'éprouvai plus d'inquiétude à cet égard.
Je restai plusieurs jours sous l'influence de cette heureuse impression; et malgré ce qu'il y avait de pénible dans ma captivité, où chaque heure en paraissait vingt-quatre, je supportais assez bien mon nouveau genre de vie. Je passais une partie de mon temps à compter non-seulement les minutes, mais les secondes. Par bonheur, j'avais ma montre, qui me permettait de me livrer à cette occupation, et me tenait compagnie avec son joyeux tic tac. «Jamais elle n'a battu d'aussi bon cœur; sa voix n'a jamais été si forte,» me disais-je avec surprise. J'avais raison; ma cellule était sonore, et le bruit du mouvement de la petite machine était doublé par les murailles de bois qui entouraient ma case. Avec quelle sollicitude je la remontais avant qu'elle eût dévidé toute sa chaîne, de peur qu'en s'arrêtant elle ne dérangeât mes comptes? Ce n'est pas qu'il me fût important de savoir quelle heure il pouvait être. Que le soleil brillât dans toute sa gloire, ou qu'il se fût effacé à l'horizon, je ne m'en apercevais nullement; la plus mince partie de sa lumière ne pénétrait pas dans mon cachot. Et cependant je savais distinguer la nuit du jour. Cela vous étonne; vous ne comprenez pas comment j'y arrivais après avoir passé les premiers instants de ma réclusion sans m'occuper des heures. Mais depuis des années, j'avais l'habitude de me coucher à dix heures du soir, et de me lever à six heures du matin. C'était la règle dans la maison de mon père, aussi bien que chez mon oncle, et j'y avais été soumis avec une exactitude rigoureuse. Il en résultait qu'aux environs de dix heures j'avais envie de dormir; et l'habitude en était si bien prise, qu'elle persista malgré le changement de situation. Je ne fus pas longtemps à m'en apercevoir: le besoin de sommeil se faisait régulièrement sentir; et j'en conclus qu'il était près de dix heures du soir lorsque j'éprouvais ce besoin irrésistible. J'avais également observé que je me réveillais au bout de huit heures, et qu'alors je n'avais plus la moindre envie de dormir. À mon réveil, il devait être six heures du matin; et je réglai ma montre d'après cette donnée.
Il y avait pour moi, sinon de l'importance à mesurer les jours, du moins une satisfaction réelle à savoir au bout de vingt-quatre heures qu'il y en avait un d'écoulé; c'était le seul moyen de me rendre compte de la marche du navire; et quand l'aiguille avait accompli deux fois le tour du cadran, je le marquais sur une taille que j'avais faite à cette intention. Je n'ai pas besoin de dire avec quel intérêt je tenais ce calendrier, auquel j'avais fait quatre incisions pour marquer les jours qui avaient précédé l'époque où je m'en étais occupé, laps de temps dont plus tard je reconnus l'exactitude.
C'est ainsi que pendant près d'une semaine passèrent les heures; ces heures si longues, si ténébreuses et si lourdes, qui m'accablaient parfois d'un immense ennui, mais que je supportais avec résignation.
Chose singulière, c'était l'obscurité qui m'était le plus pénible; j'avais d'abord souffert de ne pas pouvoir me tenir debout, et de la dureté des planches lorsque j'étais couché; mais j'avais fini par en prendre l'habitude; il m'avait été d'ailleurs facile de remédier au second de ces deux inconvénients. La caisse, vous vous le rappelez, qui se trouvait derrière mes biscuits, était remplie d'une grosse étoffe de laine, formant des rouleaux serrés comme on les fait dans les manufactures. Pourquoi ne m'en serais-je pas servi pour rendre ma couche un peu plus confortable? Aussitôt pensé, aussitôt fait. J'ôtai les biscuits de la première caisse, j'élargis l'ouverture que j'avais pratiquée dans le couvercle de la suivante, et j'arrachai, non sans peine, l'un des rouleaux d'étoffe qui s'y trouvaient contenus. J'en tirai un second, puis un troisième, qui vinrent plus facilement, et qui devaient suffire à ce que j'en voulais faire. Il me fallut deux heures pour en arriver là: mais aussi je fus en possession d'un tapis, moelleux et d'un matelas, peut-être non moins chers que ceux d'un roi, car je sentais, à la main, un tissu d'une qualité superfine.
Après avoir remis les biscuits à leur place, j'étendis sur le plancher plusieurs doubles de cette étoffe, aussi épaisse que douce, et me reposai avec bonheur sur cette couche élastique.
Mais je n'en étais pas moins malheureux de la privation de lumière. Il est impossible d'exprimer combien on souffre au milieu d'une obscurité absolue; et je comprenais pourquoi on avait toujours considéré la mise au cachot comme la peine la plus grave qu'on pût infliger aux captifs. Il n'est pas étonnant que ces infortunés aient blanchi, et perdu l'usage de leurs sens, au fond des caves où ils étaient détenus; car au supplice que vous font endurer les ténèbres, on reconnaît que la lumière est indispensable à la vie.
Il me semblait que si j'avais pu avoir une lampe, quelque faible qu'eût été sa clarté, les heures m'auraient paru moitié moins longues. Cette nuit perpétuelle me faisait l'effet de s'enrouler autour des rouages de ma montre, d'en arrêter la marche, et de suspendre le cours du temps. Cette obscurité, où la forme des objets avait disparu, me causait un mal physique, une souffrance que la lumière eût guéri tout à coup. J'éprouvais ce que ressentent les malades pendant ces nuits fièvreuses, où ils comptent péniblement les heures, en soupirant après l'aurore.
Tempête.
Il y avait plus de huit jours que je menais cette existence d'une odieuse monotonie. La seule voix qui frappât mon oreille était la plainte des vagues qui gémissaient au-dessus de ma tête; oui, au-dessus de ma tête, car je plongeais dans l'abîme, à une grande distance de la surface de la mer. De loin en loin je distinguais un bruit sourd, causé par un objet pesant qui tombait sur l'un des ponts. Lorsque le temps était calme, je me figurais entendre le son de la cloche qui appelait les hommes de quart, mais je n'en étais pas sûr; le bruit était si faible et si lointain, que je n'aurais même pas affirmé que ce fût le tintement d'une cloche, encore ne l'entendais-je que pendant une accalmie.
Par contre je saisissais les moindres changements de temps; j'aurais pu dire quand fraîchissait la brise, tout aussi bien que si j'avais été sur le grand mât. Le roulis du vaisseau, les craquements de sa membrure m'indiquaient la force du vent, et si la mer était grosse ou paisible. Le sixième jour de mon calendrier, ce qui faisait le dixième depuis notre départ, il y eut tempête dans toute l'acception du mot. Elle dura quarante heures et me fit croire bien des fois que la bâtiment allait s'ouvrir. Tout craquait autour de moi; les caisses, les tonneaux qui remplissaient la cale se heurtaient avec un bruit terrible contre les murs de ma prison, et de grosses lames,des coups de mer, comme les appellent les matelots, se ruaient avec furie sur les flancs du navire, qu'elles semblaient vouloir mettre en pièces.
J'étais convaincu que nous allions faire naufrage, et il est plus facile de concevoir que de dépeindre quelle était ma situation; je n'ai pas besoin de vous dire que j'étais plein de frayeur. Pouvais-je ne pas trembler quand je pensais que le vaisseau coulerait à fond, et qu'enfermé de toute part dans mon étroit cercueil, je ne pourrais pas faire le moindre effort pour me sauver. Je suis sûr que j'aurais eu moitié moins d'effroi si j'avais été libre.
Pour comble de malheur, je fus repris du mal de mer, ce qui arrive toujours en pareil cas, lors d'une première traversée. Le grand vent ramène l'odieuse maladie, et parfois avec autant de force qu'au moment du départ. Il est facile de le comprendre; c'est la conséquence des mouvements désordonnés du vaisseau, fouetté par la tempête.
Après deux jours et une nuit de péril, le vent tomba, et le calme succéda aux colères de l'ouragan; je n'entendais pas même le murmure que produit la course du navire qui fend les vagues. Mais le roulis n'avait pas cessé, et les caisses et les futailles se heurtaient avec le même fracas. C'était le soulèvement des flots qui persiste après une tempête violente, et qui parfois est aussi dangereux pour le navire que la fureur du vent. On a vu se rompre les mâts en pareille circonstance, et le vaisseau être engagé, catastrophe redoutée des marins.
Cependant la mer s'apaisa graduellement, et au bout de vingt-quatre heures, le navire glissa sur l'onde avec plus de facilité que jamais. Les nausées disparurent, et la réaction qui en résulta me rendit un peu de courage. Il m'avait été impossible de dormir pendant tout le temps de la crise: le bruit du vent, le fracas du vaisseau, et par-dessus tout la frayeur, m'avaient empêché de fermer l'œil; j'étais de plus épuisé par le mal de mer, et sitôt que les choses furent rentrées dans leur état normal, je tombai dans un profond sommeil.
Les rêves que j'eus alors furent presque aussi affreux que le péril auquel je venais d'échapper. C'était la réalisation de ce que m'avait fait craindre la tempête: je rêvais que j'étais en train de me noyer, sans la moindre chance de salut. Mieux que cela, je me trouvais au fond de la mer, j'étais mort, et j'en avais conscience. Je distinguais tout ce dont j'étais environné; je voyais entre autres choses, d'horribles monstres, des homards et des crabes gigantesques, s'approcher de moi en rampant, comme pour me déchirer de leurs tenailles aiguës et se repaître de ma chair. L'un d'eux surtout captivait mon attention: il était plus grand que les autres, avait l'air plus féroce, et me menaçait de plus près. Chaque seconde le rapprochait encore; il atteignit ma main, je sentis sa carapace se traîner sur mes doigts, et je ne pus faire aucun mouvement.
Il me gagna le poignet, et me monta sur le bras gauche, qui était éloigné de mon corps. Son dessein était de me sauter à la gorge ou à la figure; je le voyais au regard avide qu'il lançait tour à tour sur mon cou et sur ma face, et malgré l'horreur que je ressentais, il m'était impossible de le repousser. Aucun de mes muscles ne voulait m'obéir; c'était tout naturel puisque j'étais noyé. «Ah! le voilà sur ma poitrine... à ma gorge... il va m'étrangler!...»
Je m'éveillai en poussant un cri, et en me dressant avec force; je me serais trouvé debout s'il y avait eu assez d'élévation pour le permettre; j'allai donner de la tête contre les douelles de mon tonneau, et je retombai sur ma couche, où il me fallut quelques instants pour rappeler mes esprits.
La coupe.
Ce n'était qu'un rêve, il était matériellement impossible qu'un crabe me fût monté sur le bras; j'en avais la certitude, et cependant je ne pouvais m'empêcher de croire que je l'avais bien réellement senti. J'éprouvais encore à ma main, et sur ma poitrine qui était nue, cette sensation particulière que vous produit un animal dont les griffes se traînent sur vous; et je pensais, en dépit de moi-même, qu'il y avait dans mon rêve quelque chose de réel.
L'impression avait été si vive, qu'en m'éveillant, J'avais étendu les bras, et tâtonné sur ma couverture, pour y saisir le monstre qui avait failli m'étrangler.
Encore tout endormi, j'avais cru que c'était un crabe; à mesure que j'avais repris mes sens, je m'étais prouvé que la chose n'était pas possible. Et pourquoi cela? un crabe pouvait très-bien se loger dans la cale d'un vaisseau; il avait pu être apporté avec le lest, ou par un matelot, comme objet de curiosité; avoir échappé à celui qui l'avait pris, et s'être réfugié dans les fentes du bois, dans les trous, dans les coins nombreux que présente un navire. Il pouvait trouver sa nourriture dans l'eau qui s'accumule sous la cale; ou peut-être les crabes ont-ils la faculté de vivre simplement d'air comme les caméléons?
Toutefois en y réfléchissant je repoussai de nouveau cette idée, que je qualifiai d'absurde; c'était mon rêve qui me l'avait mise dans la tête; sans lui je n'aurais jamais songé qu'il y eût des crabes autour de moi, et s'il s'en était trouvé, j'aurais mis la main dessus. Il y avait, il est vrai, dans ma cabine, deux crevasses assez larges pour qu'il pût y passer un crabe de n'importe quelle taille; mais j'y avais couru tout de suite, et un animal d'une pareille lenteur n'avait pas eu le temps de s'échapper. C'était impossible, il n'y avait pas de bête dans ma cellule, et pourtant quoique chose avait rampé sur moi, j'en étais moralement sûr.
Quant à mon rêve, il n'y avait là rien d'étonnant: c'était la suite des impressions que j'avais ressenties pendant la tempête; et plus j'y pensais, plus je le trouvais naturel.
En consultant ma montre, je m'aperçus qu'au lieu de dormir huit heures, comme je le faisais d'habitude, mon sommeil en avait duré seize, et je ne m'étonnai plus d'avoir tant d'appétit. Impossible de me contenter de la ration que je m'étais prescrite; c'était au-dessus de mes forces, et je ne cessai de manger qu'après avoir fait disparaître quatre biscuits bien comptés. J'avais entendu dire que rien n'aiguise la faim comme le mal de mer, et j'en avais la preuve; mes quatre biscuits empêchaient à peine mon estomac de crier, et si je n'avais pas redouté la famine, j'en aurais mangé trois fois plus.
J'avais également soif, et bus deux ou trois rations; mais cette petite débauche n'avait rien d'inquiétant; j'avais plus d'eau qu'il n'en fallait pour terminer le voyage. Toutefois à condition de ne pas la gaspiller; et si j'en buvais peu, il s'en perdait beaucoup. Je n'avais rien pour la recevoir, ni verre, ni tasse; quand j'ôtais mon fausset, le liquide jaillissait avec force, bien plus vite que je n'y mettais les lèvres, bien plus vite que je ne pouvais l'avaler; il m'étranglait, j'étais forcé de reprendre haleine, je m'inondais le visage, et trempais mes habits, à mon grand déplaisir et au grand préjudice de mes rations.
Il me fallait un vase quelconque. J'avais bien pensé à l'une de mes bottines, dont je n'avais pas besoin; mais il me répugnait de m'en servir pour cet usage.
Pressé par la soif, comme je l'avais été, j'y aurais bu sans scrupule; mais à présent que j'avais de l'eau, je pouvais boire à mon aise, et faire le délicat. Cependant j'en vins à me dire qu'on peut nettoyer une chose quand elle est sale, et qu'il valait mieux sacrifier un peu d'eau pour laver ma bottine, que d'en perdre une quantité chaque fois qu'il fallait boire.
J'allais mettre ce projet à exécution, lorsqu'une idée bien meilleure me passa par la tête; pourquoi ne pas faire une tasse avec le drap qui me servait de couverture? Il était imperméable, je l'avais déjà remarqué; l'eau qui jaillissait de ma futaille restait sur ma couche sans en pénétrer l'étoffe; et j'étais obligé de l'en ôter comme j'aurais fait d'un vase. Je pouvais en tailler un morceau, lui donner une forme quelconque, et m'en servir au besoin.
Je coupai donc une bande assez large de mon drap, j'en fis un cornet auquel je donnai plusieurs tours pour en augmenter l'épaisseur, et dont je fermai la pointe en l'attachant avec un reste de mes lacets de bottines. J'eus alors une coupe d'un nouveau genre, qui me rendit autant de service qu'un verre de Bohême ou qu'une tasse du Japon; désormais je bus tranquillement, sans avaler de travers, sans m'inonder, et sans perdre une goutte du précieux liquide dont ma vie dépendait.
Disparition mystérieuse.
J'avais déjeuné si copieusement, que je résolus de ne pas dîner ce jour-là; mais la faim m'empêcha d'accomplir cette bonne résolution. Trois heures ne s'étaient pas écoulées, que je me surpris tâtonnant aux environs de ma caisse, et me trouvai bientôt un biscuit à la main. Toutefois, je m'imposai l'obligation de n'en manger qu'une partie et de garder le reste pour mon souper.
Je fis deux parts de mon biscuit; j'en mis une de côté, et je mangeai la seconde, que j'arrosai d'un peu d'eau.
Vous trouvez peut-être singulier que je ne prisse pas une goutte d'eau-de-vie, ce qui m'aurait été facile, puisque j'en avais une tonne à ma disposition. Mais elle aurait pu contenir tout aussi bien du vitriol sans que je m'en fusse moins inquiété; généralement je n'aimais pas les liqueurs; et celle-ci en particulier m'avait paru si mauvaise, que je n'avais pas envie d'y revenir; c'était sans doute une pipe de cette eau-de-vie de qualité inférieure que l'on embarque pour les matelots. J'en avais pris une fois; et non-seulement elle m'avait donné des nausées, mais tellement enflammé la bouche et l'estomac, que j'avais bu deux quartes d'eau sans apaiser ma soif. Cette épreuve m'avait suffi pour me mettre en garde contre les spiritueux, et je n'avais nulle envie de recommencer.
Lorsque vint le soir, ce que m'annoncèrent ma montre et mon envie de dormir, je voulus naturellement souper avant de me mettre au lit.
Ce dernier acte de ma journée consistait à changer de position, et à tirer sur moi deux plis du drap qui me servait de couverture, afin de me préserver du froid.
J'avais été gelé pendant la première semaine, car nous étions partis en hiver, et la découverte de cette bonne grosse étoffe m'avait été fort précieuse; toutefois au bout de quelque temps, elle me devint moins utile; l'air de la cale s'atiédissait de jour en jour; et le lendemain de la tempête j'eus à peine besoin de me couvrir.
Ce brusque changement de température me surprit tout d'abord; mais avec un peu de réflexion, je me l'expliquai d'une manière satisfaisante. Sans aucun doute, pensai-je, nous nous dirigeons vers le Sud, et nous approchons de la zone torride.
Je ne comprenais pas bien ce que signifiait cette expression; mais j'avais entendu dire que la zone torride, ou les tropiques, se trouvait au midi de l'Angleterre, et qu'il y faisait plus chaud qu'aux heures les plus brûlantes de nos plus beaux étés. On m'avait dit également que le Pérou était une contrée méridionale; et pour y arriver il fallait sans aucun doute franchir cette zone ardente.
Cela m'expliquait la chaleur qu'il faisait maintenant dans la cale; il y avait à peu près une quinzaine que nous étions sortis du port; en supposant que nous eussions fait deux cents milles par jour, et il n'est pas rare qu'un navire fasse davantage, nous devions être bien loin des côtes de la Grande-Bretagne, et par conséquent avoir changé de climat.
Ce raisonnement, et toutes les pensées qu'il avait fait naître, m'avaient occupé toute la soirée; j'étais enfin arrivé à la conclusion que je viens de dire, lorsque les aiguilles de ma montre annonçant qu'il était dix heures, je me disposai à souper.
Je tirai d'abord ma ration d'eau pour ne pas manger mon pain sec, et j'étendis la main pour saisir la part de biscuit que j'avais mise de côté. Il y avait parallèlement à la grande poutre qui soutenait la cale, et qui passait au-dessus de ma tête, une sorte de tablette où je plaçais mon couteau, ma tasse et le bâton qui me servait d'almanach. Je connaissais tellement bien cette planchette que je n'avais pas besoin de lumière pour y trouver ce que j'y mettais.
Vous comprenez dès lors quelle dut être ma surprise lorsqu'en étendant la main, je ne trouvai pas le biscuit que j'étais sûr d'avoir gardé.
J'avais ma tasse; mon couteau était à sa place; mon calendrier s'y trouvait également, ainsi que les bouts de cuir dont je m'étais servi pour diviser ma jauge; mais pas vestige du précieux morceau que je conservais pour ma collation du soir.
L'aurais-je mis autre part? je ne croyais pas. Afin d'en être sûr, j'explorai tous les coins de ma cellule, je secouai l'étoffe qui me servait de matelas, je fouillai dans mes poches, dans mes bottines que je ne portais plus et qui gisaient à côté de mon lit; je ne laissai pas un pouce de ma cellule sans l'avoir tâté soigneusement; et je ne trouvai de biscuit nulle part.
C'était moins la valeur de l'objet que l'étrangeté de sa disparition, qui me faisait mettre tant d'activité dans mes recherches. Qu'avait pu devenir ce biscuit?
Est-ce que je l'avais mangé? Il y avait des instants où je commençais à le croire. Peut-être, dans un moment de distraction, l'avais-je avalé sans y penser. Dans ce cas-là j'en avais totalement perdu le souvenir; et la chose ne m'avait pas profité; car mon estomac n'était pas moins vide que si je n'avais rien mangé depuis le matin.
Je me souvenais parfaitement d'avoir rompu mon biscuit, d'en avoir réservé pour le soir une moitié que j'avais mise entre ma tasse et mon couteau. Il fallait bien que je l'en eusse ôtée, puisqu'elle n'y était plus. Je ne l'avais pas fait tomber par accident, car je ne me rappelais pas avoir fouillé sur la tablette, jusqu'au moment où j'avais voulu prendre l'objet dont la disparition m'avait frappé. En outre, s'il fût tombé de sa place, je l'aurais trouvé en cherchant sur mon tapis. Il n'avait pu rouler sous le tonneau; car j'avais rempli tous les vides de ce côté-là, en y fourrant des morceaux de drap pour que ma couche fût plus unie.
Toujours est-il que mon biscuit avait disparu, soit par ma faute, soit autrement. Si je l'avais mangé, il était dommage de l'avoir fait avec si peu de réflexion; car ce moment d'absence m'avait privé de tout le bénéfice du repas.
Je fus longtemps à me demander si je tirerais un autre biscuit de la caisse, ou si je me coucherais sans souper. La faim était vive, la tentation bien forte; mais la crainte de l'avenir décida la question, et, appelant toute ma fermeté à mon aide, j'avalai mon eau claire, replaçai ma tasse sur la tablette, et m'étendis sur ma couche.
Un odieux intrus.
Je fus longtemps sans pouvoir m'endormir, j'étais préoccupé de la disparition mystérieuse de mon biscuit. Je dis mystérieuse, parce que j'étais convaincu de ne l'avoir pas mangé; il fallait s'expliquer le fait d'une autre manière. Je n'y pouvais rien comprendre; j'étais seul dans la cale; personne n'y pénétrait; qui donc aurait pu toucher à mon biscuit? Mais j'y pensais maintenant: et le crabe de mon rêve? peut-être avait-il existé. Je n'étais pas allé au fond de la mer, pas plus que je n'étais mort, je l'avais rêvé, c'était incontestable; mais ce n'était pas une raison pour que le reste de mon cauchemar fût un mensonge, et le crabe qui avait rampé sur moi, avait pu manger mon souper.
Ce n'était pas sa nourriture habituelle, je le savais bien; mais à fond de cale, et n'ayant pas de choix, il avait pu se nourrir de biscuit à défaut d'autre chose.
Ces réflexions, et la faim qui me dévorait, me tinrent éveillé pendant longtemps; je finis toutefois par m'endormir, mais d'un mauvais sommeil, d'où je me réveillais en sursaut toutes les quatre ou cinq minutes.
Dans l'un des intervalles où j'étais éveillé, il me sembla percevoir un bruit qui n'avait rien de commun avec tous ceux que j'entendais ordinairement. La mer était paisible, et ce bruit inaccoutumé, non-seulement résonnait au-dessus du murmure des vagues, mais se distinguait à merveille du tic tac de ma montre, qui n'avait jamais été plus sonore.
C'était un léger grattement, il était facile de s'en rendre compte, et il provenait du coin où gisaient mes bottines; quelque chose en grignotait le cuir; était-ce le crabe?
Cette pensée me réveilla tout à fait; je me mis sur mon séant; et l'oreille au guet, je me préparai à tomber sur le voleur; car j'avais maintenant la certitude que la créature que j'entendais, que ce fût un crabe ou non, était celle qui m'avait pris mon souper.
Le grignotement cessa, puis il revint plus fort; et certes il partait de mes bottines.
Je me levai tout doucement afin de saisir le coupable, dès que le bruit allait reprendre, car il avait cessé.
Mais j'eus beau retenir mon haleine, y mettre de la patience, rien ne se fit plus entendre. Je passai la main sur mes bottines, elles étaient à leur place; je cherchai dans le voisinage, tout s'y trouvait comme à l'ordinaire; je tâtonnai sur mon tapis, je fouillai dans tous les coins: pas le moindre vestige d'un animal quelconque.
Fort intrigué, comme on peut croire, je prêtai l'oreille pendant longtemps; mais le bruit mystérieux ne se renouvela pas, et je me rendormis pour me réveiller sans cesse, comme j'avais fait d'abord.
On gratta, on grignota de plus belle, et j'écoutai de nouveau. Plus que jamais j'étais certain que le bruit avait lieu dans mes bottines; mais, au moindre mouvement que j'essayais de faire, le bruit s'arrêtait, et je ne rencontrais que le vide.
«Ah! m'y voilà, me dis-je à moi-même; ce n'est pas un crabe; celui-ci a des allures trop lentes pour m'échapper aussi vite; cela ne peut être qu'une souris. Il est bizarre que je ne l'aie pas deviné plus tôt; c'est mon rêve qui m'a fourré le crabe dans la tête; sans cela j'aurais su tout de suite à quoi m'en tenir, et me serais épargné bien de l'inquiétude.»
Là-dessus je me recouchai, avec l'intention de me rendormir, et de ne plus me préoccuper de mon petit rongeur.
Mais à peine avais-je posé la tête sur le rouleau d'étoffe qui me servait de traversin, que les grignotements redoublèrent; la souris dévorait mon brodequin, et à l'ardeur qu'elle y mettait, le dommage ne tarderait pas à être sérieux. Bien que mes chaussures me fussent inutiles pour le moment, je ne pouvais pas permettre qu'on les rongeât de la sorte, et me levant tout à coup, je me précipitai sur la bête.
Je n'en touchai pas même la queue, mais je crus entendre que la fine créature s'esquivait en passant derrière la pipe d'eau-de-vie, qui laissait un vide entre sa paroi extérieure et les flancs du vaisseau.
Je tenais mes bottines, et je découvris avec chagrin que presque toute la tige en avait été rongée. Il fallait que la souris eût été bien active pour avoir fait tant de dégât en aussi peu de temps; car au moment où j'avais cherché mon biscuit, les bottines étaient encore intactes; et cela ne remontait pas à plus de quatre ou cinq heures. Peut-être plusieurs souris s'en étaient-elles mêlées; la chose était probable.
Autant pour n'être plus troublé dans mon sommeil que pour préserver mes chaussures d'une entière destruction, j'ôtai ces dernières de l'endroit où elles étaient, et, les plaçant auprès de ma tête, je les couvris d'un pan de l'étoffe sur laquelle j'étais couché; puis, cette opération faite, je me retournai pour dormir à mon aise.
Cette fois, j'étais plongé dans un profond sommeil, lorsque je fus réveillé par une singulière sensation: il me semblait que de petites pattes me couraient sur les jambes avec rapidité.
Réveillé complétement par cette impression désagréable, je n'en restai pas moins immobile, pour savoir si la chose se renouvellerait.
Je pensais bien que c'était ma souris qui cherchait mes bottines; et, sans en être plus content, je résolus de la laisser venir jusqu'à portée de mes doigts, sachant bien qu'il était inutile de courir après elle. Mon intention n'était pas même de la tuer; je voulais seulement lui pincer l'oreille ou la serrer un peu fort, de manière à lui ôter l'envie de venir m'importuner.
Il se passa longtemps sans que rien se fît sentir; mais à la fin j'espérai que ma patience allait être récompensée: un léger mouvement de la couverture annonçait que l'animal avait repris sa course, et je crus même entendre le frôlement de ses griffettes. La couverture s'ébranla davantage, quelque chose se trouva sur mes chevilles et bientôt sur ma cuisse. Il me sembla que c'était plus lourd qu'une souris; mais je ne pris pas le temps d'y penser, car c'était le moment, ou jamais, de s'emparer de l'animal. Mes mains s'abattirent, et mes doigts se refermèrent.... quelle méprise, et quelle horreur!
Au lieu d'une petite souris, je rencontrai une bête de la grosseur d'un chaton; il n'y avait pas à s'y tromper, c'était un énorme rat.