Il manipulait tout cet attirail, autrefois acheté sur les instances d'une maîtresse qui se pâmait sous l'influence de certainsaromates et de certains baumes, une femme, détraquée et nerveuse, aimant à faire macérer la pointe de ses seins dans les senteurs, mais n'éprouvant, en somme, une délicieuse et accablante extase, que lorsqu'on lui ratissait la tête avec un peigne ou qu'elle pouvait humer, au milieu des caresses, l'odeur de la suie, du plâtre des maisons en construction, par les temps de pluie, ou de la poussière mouchetée par de grosses gouttes d'orage, pendant l'été.
Il rumina ces souvenirs, et une après-midi écoulée, à Pantin, par désœuvrement, par curiosité, en compagnie de cette femme, chez l'une de ses sœurs, lui revint, remuant en lui un monde oublié de vieilles idées et d'anciens parfums; tandis que les deux femmes jacassaient et se montraient leurs robes, il s'était approché de la fenêtre et, au travers des vitres poudreuses, il avait vu la rue pleine de boue s'étendre et entendu ses pavés bruire sous le coup répété des galoches battant les mares.
Cette scène déjà lointaine se présenta subitement, avec une vivacité singulière. Pantin était là, devant lui, animé, vivant, dans cette eau verte et comme morte de la glace margée de lune où ses yeux inconscients plongeaient; une hallucination l'emporta loin de Fontenay; le miroir lui répercuta en même temps que la rue les réflexions qu'elle avait autrefois fait naître et, abîmé dans un songe, il se répéta cette ingénieuse, mélancolique et consolante antienne qu'il avait jadis notée dès son retour dans Paris:
—Oui, le temps des grandes pluies est venu; voilà que les gargouilles dégobillent, en chantant sous les trottoirs, et que les fumiers marinent dans des flaques qui emplissent de leur café au lait les bols creusés dans le macadam; partout, pour l'humble passant, les rince-pieds fonctionnent.
Sous le ciel bas, dans l'air mou, les murs des maisons ont des sueurs noires et leurs soupiraux fétident; la dégoûtation de l'existence s'accentue et le spleen écrase; les semailles d'ordures que chacun a dans l'âme éclosent; des besoins de sales ribotesagitent les gens austères et, dans le cerveau des gens considérés, des désirs de forçats vont naître.
Et pourtant je me chauffe devant un grand feu, et d'une corbeille de fleurs épanouies sur la table se dégage une exhalaison de benjoin, de géranium et de vétyver qui remplit la chambre. En plein mois de novembre, à Pantin, rue de Paris, le printemps persiste et voici que je ris, à part moi, des familles craintives qui, afin d'éviter les approches du froid, fuient à toute vapeur vers Antibes ou vers Cannes.
L'inclémente nature n'est pour rien dans cet extraordinaire phénomène; c'est à l'industrie seule, il faut bien le dire, que Pantin est redevable de cette saison factice.
En effet, ces fleurs sont en taffetas, montée sur du fil d'archal, et la senteur printanière filtre par les joints de la fenêtre, exhalée des usines du voisinage, des parfumeries de Pinaud et de Saint-James.
Pour les artisans usés par les durs labeurs des ateliers, pour les petits employés trop souvent pères, l'illusion d'un peu de bon air est, grâce à ces commerçants, possible.
Puis de ce fabuleux subterfuge d'une campagne, une médication intelligente peut sortir; les viveurs poitrinaires qu'on exporte dans le Midi, meurent, achevés par la rupture de leurs habitudes, par la nostalgie des excès parisiens qui les ont vaincus. Ici, sous un faux climat, aidé par des bouches de poêles, les souvenirs libertins renaîtront, très doux, avec les languissantes émanations féminines évaporées par les fabriques. Au mortel ennui de la vie provinciale, le médecin peut, par cette supercherie, substituer platoniquement, pour son malade, l'atmosphère des boudoirs de Paris, des filles. Le plus souvent, il suffira, pour consommer la cure, que le sujet ait l'imagination un peu fertile.
Puisque, par le temps qui court, il n'existe plus de substance saine, puisque le vin qu'on boit et que la liberté qu'on proclame, sont frelatés et dérisoires, puisqu'il faut enfin une singulière dose de bonne volonté pour croire que les classes dirigeantes sont respectables et que les classes domestiquées sont dignes d'être soulagées ou plaintes, il ne me semble, conclut des Esseintes, ni plus ridicule ni plus fou de demander à mon prochain une somme d'illusion à peine équivalente à celle qu'il dépense dans des buts imbéciles chaque jour, pour se figurer que la ville de Pantin est une Nice artificielle, une Menton factice.
Tout cela n'empêche pas, fit-il, arraché à ses réflexions par une défaillance de tout son corps, qu'il va falloir me défier de ces délicieux et abominables exercices qui m'écrasent. Il soupira:—Allons, encore des plaisirs à modérer, des précautions à prendre; et il se réfugia dans son cabinet de travail, pensant échapper plus facilement ainsi à la hantise de ces parfums.
Il ouvrit la croisée toute large, heureux de prendre un bain d'air; mais, soudain, il lui parut que la brise soufflait un vague montant d'essence de bergamote avec laquelle se coalisait de l'esprit de jasmin, de cassie et de l'eau de rose. Il haleta, se demandant s'il n'était point décidément sous le joug d'une de ces possessions qu'on exorcisait au moyen âge. L'odeur changea et se transforma, tout en persistant. Une indécise senteur de teinture de tolu, de baume du Pérou, de safran, soudés par quelques gouttes d'ambre et de musc, s'élevait maintenant du village couché au bas de la côte, et, subitement, la métamorphose s'opéra, ces bribes éparses se relièrent et, à nouveau, la frangipane, dont son odorat avait perçu les éléments et préparé l'analyse, fusa de la vallée de Fontenay jusqu'au fort, assaillant ses narines excédées, ébranlant encore ses nerfs rompus, le jetant dans une telle prostration, qu'il s'affaissa évanoui, presque mourant, sur la barre d'appui de la fenêtre.
Lesdomestiques effrayés s'empressèrent d'aller chercher le médecin de Fontenay qui ne comprit absolument rien à l'état de des Esseintes. Il bafouilla quelques termes médicaux, tâta le pouls, examina la langue du malade, tenta mais en vain de le faire parler, ordonna des calmants et du repos, promit de revenir le lendemain, et, sur un signe négatif de des Esseintes qui retrouva assez de force pour improuver le zèle de ses domestiques et congédier cet intrus, il partit et s'en fut raconter, par tout le village, les excentricités de cette maison dont l'ameublement l'avait positivement frappé de stupeur et gelé sur place.
Au grand étonnement des serviteurs qui n'osaient plus bouger de l'office, leur maître se rétablit en quelques jours et ils le surprirent, tambourinant sur les vitres, regardant, d'un air inquiet, le ciel.
Une après-midi, les timbres sonnèrent des appels brefs, et des Esseintes prescrivit qu'on lui apprêtât ses malles, pour un long voyage.
Tandis que l'homme et la femme choisissaient, sur ses indications, les objets utiles à emporter, il arpentait fiévreusement la cabine de la salle à manger, consultait les heures des paquebots, parcourait son cabinet de travail où il continuait à scruter les nuages, d'un air tout à la fois impatient et satisfait.
Le temps était, depuis une semaine déjà, atroce. Des fleuves de suie roulaient, sans discontinuer, au travers des plaines grises du ciel, des blocs de nuées pareils à des rocs déracinés d'un sol.
Par instants, des ondées crevaient et engloutissaient la vallée sous des torrents de pluie.
Ce jour-là, le firmament avait changé d'aspect. Les flots d'encre s'étaient volatilisés et taris, les aspérités des nuages s'étaient fondues; le ciel était uniformément plat, couvert d'une taie saumâtre. Peu à peu, cette taie parut descendre, une brume d'eau enveloppa la campagne; la pluie ne croula plus, par cataractes, ainsi que la veille, mais elle tomba, sans relâche, fine, pénétrante, aiguë, délayant les allées, gâchant les routes, joignant avec ses fils innombrables la terre au ciel; la lumière se brouilla; un jour livide éclaira le village maintenant transformé en un lac de boue pointillé par les aiguilles de l'eau qui piquaient de gouttes de vif-argent le liquide fangeux des flaques; dans la désolation de la nature, toutes les couleurs se fanèrent, laissant seuls les toits luire sur les tons éteints des murs.
Quel temps! soupira le vieux domestique, en déposant sur une chaise les vêtements que réclamait son maître, un complet jadis commandé à Londres.
Pour toute réponse des Esseintes se frotta les mains, et s'installa devant une bibliothèque vitrée où un jeu de chaussettes de soie était disposé en éventail; il hésitait sur la nuance, puis, rapidement, considérant la tristesse du jour, le camaïeu morose de ses habits, songeant au but à atteindre, il choisit une paire de soie feuille-morte, les enfila rapidement, se chaussa de brodequins à agrafes et à bouts découpés, revêtit le complet gris-souris, quadrillé de gris-lave et pointillé de martre, se coiffa d'un petit melon, s'enveloppa d'un mac-farlane bleu-lin et, suivi du domestique qui pliait sous le poids d'une malle, d'une valise à soufflets, d'un sac de nuit, d'un carton à chapeau, d'une couverture de voyage renfermantdes parapluies et des cannes, il gagna la gare. Là, il déclara au domestique qu'il ne pouvait fixer la date de son retour, qu'il reviendrait dans un an, dans un mois, dans une semaine, plus tôt peut-être, ordonna que rien ne fût changé de place au logis, remit l'approximative somme nécessaire à l'entretien du ménage pendant son absence, et il monta en wagon, laissant le vieillard ahuri, bras ballants et bouche béante, derrière la barrière où s'ébranlait le train.
Il était seul dans son compartiment; une campagne, indécise, sale, vue telle qu'au travers d'un aquarium d'eau trouble, fuyait à toute volée derrière le convoi que cinglait la pluie. Plongé dans ses réflexions, des Esseintes ferma les yeux.
Une fois de plus, cette solitude si ardemment enviée et enfin acquise, avait abouti à une détresse affreuse; ce silence qui lui était autrefois apparu comme une compensation des sottises écoutées pendant des ans, lui pesait maintenant d'un poids insoutenable. Un matin, il s'était réveillé, agité ainsi qu'un prisonnier mis en cellule; ses lèvres énervées remuaient pour articuler des sons, des larmes lui montaient aux yeux, il étouffait de même qu'un homme qui aurait sangloté pendant des heures.
Dévoré du désir de marcher, de regarder une figure humaine, de parler avec un autre être, de se mêler à la vie commune, il en vint à retenir ses domestiques, appelés sous un prétexte; mais la conversation était impossible; outre que ces vieilles gens, ployés par des années de silence et des habitudes de gardes-malades, étaient presque muets, la distance à laquelle les avait toujours tenus des Esseintes n'était point faite pour les engager à desserrer les dents. D'ailleurs, ils possédaient des cerveaux inertes et étaient incapables de répondre autrement que par des monosyllabes aux questions qu'on leur posait.
Il ne put donc se procurer aucune ressource, aucun soulagement près d'eux; mais un nouveau phénomène se produisit. Lalecture de Dickens qu'il avait naguère consommée pour s'apaiser les nerfs et qui n'avait produit que des effets contraires aux effets hygiéniques qu'il espérait, commença lentement à agir dans un sens inattendu, déterminant des visions de l'existence anglaise qu'il ruminait pendant des heures; peu à peu, dans ces contemplations fictives, s'insinuèrent des idées de réalité précise, de voyage accompli, de rêves vérifiés sur lesquels se greffa l'envie d'éprouver des impressions neuves et d'échapper ainsi aux épuisantes débauches de l'esprit s'étourdissant à moudre à vide.
Cet abominable temps de brouillard et de pluie aidait encore à ces pensées, en appuyant les souvenirs de ses lectures, en lui mettant la constante image sous les yeux d'un pays de brume et de boue, en empêchant ses désirs de dévier de leur point de départ, de s'écarter de leur source.
Il n'y tint plus, et brusquement il s'était décidé, un jour. Sa hâte fut telle qu'il prit la fuite bien avant l'heure, voulant se dérober au présent, se sentir bousculé dans un brouhaha de rue, dans un vacarme de foule et de gare.
Je respire, se disait-il, au moment où le convoi ralentissait sa valse et s'arrêtait dans la rotonde du débarcadère de Sceaux, en rhythmant ses dernières pirouettes par le fracas saccadé des plaques tournantes.
Une fois au boulevard d'Enfer, dans la rue, il héla un cocher, jouissant à être ainsi empêtré avec ses malles et ses couvertures. Moyennant la promesse d'un copieux pourboire, il s'entendit avec l'homme au pantalon noisette et au gilet rouge:—A l'heure, fit-il, et, rue de Rivoli, vous vous arrêterez devant leGalignani's Messenger; car il songeait à acheter, avant son départ, un guide Baedeker ou Murray, de Londres.
La voiture s'ébranla lourdement, soulevant autour de ses roues des cerceaux de crotte; on naviguait en plein marécage; sous le ciel gris qui semblait s'appuyer sur le toit des maisons,les murailles ruisselaient du haut en bas, les gouttières débordaient, les pavés étaient enduits d'une boue de pain d'épice dans laquelle les passants glissaient; sur les trottoirs que râflaient les omnibus, des gens tassés s'arrêtaient, des femmes retroussées jusqu'aux genoux, courbées sous des parapluies, s'aplatissaient pour éviter des éclaboussures, contre les boutiques.
Aug. Leroux pinx.E. Decisy sc.F. FERROUD, ÉDITEURImp. Vernant et Dollé
Aug. Leroux pinx.E. Decisy sc.
F. FERROUD, ÉDITEUR
Imp. Vernant et Dollé
La pluie entrait en diagonale par les portières; des Esseintes dut relever les glaces que l'eau raya de ses cannelures tandis que des gouttes de fange rayonnaient comme un feu d'artifice de tous les côtés du fiacre. Au bruit monotone des sacs de pois secoués sur sa tête par l'ondée dégoulinant sur les malles et sur le couvercle de la voiture, des Esseintes rêvait à son voyage; c'était déjà un acompte de l'Angleterre qu'il prenait à Paris par cet affreux temps; un Londres pluvieux, colossal, immense, puant la fonte échauffée et la suie, fumant sans relâche dans la brume se déroulait maintenant devant ses yeux; puis des enfilades de docks s'étendaient à perte de vue, pleins de grues, de cabestans, de ballots, grouillant d'hommes perchés sur des mâts, à califourchon sur des vergues, alors que, sur les quais, des myriades d'autres hommes étaient penchés, le derrière en l'air, sur des barriques qu'ils poussaient dans des caves.
Tout cela s'agitait sur des rives, dans des entrepôts gigantesques, baignés par l'eau teigneuse et sourde d'une imaginaire Tamise, dans une futaie de mâts, dans une forêt de poutres crevant les nuées blafardes du firmament, pendant que des trains filaient, à toute vapeur, dans le ciel, que d'autres roulaient dans les égouts, éructant des cris affreux, vomissant des flots de fumée par des bouches de puits, que par tous les boulevards, par toutes les rues, où éclataient, dans un éternel crépuscule, les monstrueuses et voyantes infamies de la réclame, des flots de voitures coulaient, entre des colonnes de gens, silencieux, affairés, les yeux en avant, les coudes au corps.
Des Esseintes frissonnait délicieusement à se sentir confondudans ce terrible monde de négociants, dans cet isolant brouillard, dans cette incessante activité, dans cet impitoyable engrenage broyant des millions de déshérités que des philanthropes excitaient, en guise de consolation, à réciter des versets et à chanter des psaumes.
Puis, la vision s'éteignit brusquement avec un cahot du fiacre qui le fit rebondir sur la banquette. Il regarda par les portières; la nuit était venue; les becs de gaz clignotaient, au milieu d'un halo jaunâtre, en pleine brume; des rubans de feux nageaient dans des mares et semblaient tourner autour des roues des voitures qui sautaient dans de la flamme liquide et sale; il tenta de se reconnaître, aperçut le Carrousel et, subitement, sans motif, peut-être par le simple contre-coup de la chute qu'il faisait du haut d'espaces feints, sa pensée rétrograda jusqu'au souvenir d'un incident trivial: il se rappela que le domestique avait négligé de mettre, tandis qu'il le regardait préparer ses malles, une brosse à dents parmi les ustensiles de son nécessaire de toilette; alors il passa en revue la liste des objets empaquetés; tous avaient été rangés dans sa valise, mais la contrariété d'avoir omis cette brosse persista jusqu'à ce que le cocher, en s'arrêtant, rompît la chaîne de ces réminiscences et de ces regrets.
Il était dans la rue de Rivoli, devant leGalignani's Messenger. Séparées par une porte aux verres dépolis couverts d'inscriptions et munis de passe-partout encadrant des découpures de journaux et des bandes azurées de télégrammes, deux grandes vitrines regorgeaient d'albums et de livres. Il s'approcha, attiré par la vue de ces cartonnages en papier bleu-perruquier et vert-chou gaufrés, sur toutes les coutures, de ramages d'argent et d'or, de ces couvertures en toiles couleur carmélite, poireau, caca d'oie, groseille, estampées au fer froid, sur les plats et le dos, de filets noirs. Tout cela avait une touche antiparisienne, une tournure mercantile, plus brutale et pourtant moins vileque celles des reliures de camelote, en France; çà et là, au milieu d'albums ouverts, reproduisant des scènes humoristiques de du Maurier et de John Leech, ou lançant au travers de plaines en chromo les délirantes cavalcades de Caldecott, quelques romans français apparaissaient, mêlant à ces verjus de teintes, des vulgarités bénignes et satisfaites.
Il finit par s'arracher à cette contemplation, poussa la porte, pénétra dans une vaste bibliothèque, pleine de monde; des étrangères assises dépliaient des cartes et baragouinaient, en des langues inconnues, des remarques. Un commis lui apporta toute une collection de guides. A son tour, il s'assit, retournant ces livres dont les flexibles cartonnages pliaient entre ses doigts. Il les parcourut, s'arrêta sur une page du Baedeker, décrivant les musées de Londres. Il s'intéressait aux détails laconiques et précis du guide; mais son attention dévia de l'ancienne peinture anglaise sur la nouvelle qui le sollicitait davantage. Il se rappelait certains spécimens qu'il avait vus, dans les expositions internationales, et il songeait qu'il les reverrait peut-être à Londres: des tableaux de Millais, la «Veillée de sainte Agnès» d'un vert argenté si lunaire, des tableaux de Watts, aux couleurs étranges, bariolés de gomme-gutte et d'indigo, des tableaux esquissés par un Gustave Moreau malade, brossés par un Michel-Ange anémié et retouchés par un Raphaël noyé dans le bleu; entre autres toiles, il se rappelait une «Dénonciation de Caïn», une «Ida» et des «Èves», où, dans le singulier et mystérieux amalgame de ces trois maîtres, sourdait la personnalité tout à la fois quintessenciée et brute d'un Anglais docte et rêveur, tourmenté par des hantises de tons atroces.
Toutes ces toiles assaillaient en foule sa mémoire. Le commis, étonné par ce client qui s'oubliait devant une table, lui demanda sur lequel de ces guides il fixait son choix. Des Esseintes demeura ébaubi, puis il s'excusa, fit l'emplette d'un Baedeker et franchit la porte. L'humidité le glaça; le vent soufflait de côté, cinglaitles arcades de ses fouets de pluie.—Allez là, fit-il, au cocher, en désignant du doigt au bout d'une galerie, un magasin qui formait l'angle de la rue de Rivoli et de la rue Castiglione et ressemblait avec ses carreaux blanchâtres, éclairés en dedans, à une gigantesque veilleuse, brûlant dans le malaise de ce brouillard, dans la misère de ce temps malade.
C'était la «Bodéga». Des Esseintes s'égara dans une grande salle qui s'allongeait, en couloir, soutenue par des piliers de fonte, bardée, de chaque côté de ses murs, de hautes futailles posées tout debout sur des chantiers.
Cerclées de fer, la panse garnie de créneaux de bois simulant un ratelier de pipes dans les crans duquel pendaient des verres en forme de tulipes, le pied en l'air, le bas-ventre troué et emmanché d'une cannelle de grès, ces barriques armoriées d'un blason royal étalaient sur des étiquettes en couleur le nom de leur cru, la contenance de leurs flancs, le prix de leur vin, acheté à la pièce, à la bouteille, ou dégusté au verre.
Dans l'allée restée libre entre ces rangées de tonneaux, sous les flammes du gaz qui bourdonnait aux becs d'un affreux lustre peint en gris-fer, des tables couvertes de corbeilles de biscuits Palmers, de gâteaux salés et secs, d'assiettes où s'entassaient des mince-pie et des sandwichs cachant sous leurs fades enveloppes d'ardents sinapismes à la moutarde, se succédaient entre une haie de chaises, jusqu'au fond de cette cave encore bardée de nouveaux muids portant sur leur tête de petits barils, couchés sur le flanc, estampillés de titres gravés au fer chaud, dans le chêne.
Un fumet d'alcool saisit des Esseintes lorsqu'il prit place dans cette salle où sommeillaient de puissants vins. Il regarda autour de lui: ici, les foudres s'alignaient, détaillant toute la série des porto, des vins âpres ou fruiteux, couleur d'acajou ou d'amarante, distingués par de laudatives épithètes: «old port, light delicate, cockburn's very fine, magnificent old Regina»; là,bombant leurs formidables abdomens, se pressaient, côte à côte, des fûts énormes renfermant le vin martial de l'Espagne, le xérès et ses dérivés, couleur de topaze brûlée ou crue, le sanlucar, le pasto, le pale dry, l'oloroso, l'amontilla, sucrés ou secs.
La cave était pleine; accoudé sur un coin de table, des Esseintes attendait le verre de porto commandé à un gentleman, en train de déboucher d'explosifs sodas contenus dans des bouteilles ovales qui rappelaient, en les exagérant, ces capsules de gélatine et de gluten employées par les pharmacies pour masquer le goût de certains remèdes.
Tout autour de lui, des Anglais foisonnaient: des dégaines de pâles clergymen, vêtus de noir de la tête aux pieds, avec des chapeaux mous, des souliers lacés, des redingotes interminables constellées sur la poitrine de petits boutons, des mentons ras, des lunettes rondes, des cheveux graisseux et plats; des trognes de tripiers et des mufles de dogues avec des cous apoplectiques, des oreilles comme des tomates, des joues vineuses, des yeux injectés et idiots, des colliers de barbe pareils à ceux de quelques grands singes; plus loin, au bout du chai, un long dépendeur d'andouilles aux cheveux d'étoupe, au menton garni de poils blancs ainsi qu'un fond d'artichaut, déchiffrait, au travers d'un microscope, les minuscules romains d'un journal anglais; en face, une sorte de commodore américain, boulot et trapu, les chairs boucanées et le nez en bulbe, s'endormait, regardant, un cigare planté dans le trou velu de sa bouche, des cadres pendus aux murs renfermant des annonces de vins de Champagne, les marques de Perrier et de Rœderer, d'Heidsieck et de Mumm, et une tête encapuchonnée de moine, avec le nom écrit en caractères gothiques de Dom Pérignon, à Reims.
Un certain amollissement enveloppa des Esseintes dans cette atmosphère de corps de garde; étourdi par les bavardages des Anglais causant entre eux, il rêvassait, évoquant devant lapourpre des porto remplissant les verres, les créatures de Dickens qui aiment tant à les boire, peuplant imaginairement la cave de personnages nouveaux, voyant ici les cheveux blancs et le teint enflammé de Monsieur Wickfield; là, la mine flegmatique et rusée et l'œil implacable de Monsieur Tulkinghorn, le funèbre avoué de Bleak-house. Positivement, tous se détachaient de sa mémoire, s'installaient, dans la Bodéga, avec leurs faits et leurs gestes; ses souvenirs, ravivés par de récentes lectures, atteignaient une précision inouïe. La ville du romancier, la maison bien éclairée, bien chauffée, bien servie, bien close, les bouteilles lentement versées par la petite Dorrit, par Dora Copperfield, par la sœur de Tom Pinch, lui apparurent naviguant ainsi qu'une arche tiède, dans un déluge de fange et de suie. Il s'acagnarda dans ce Londres fictif, heureux d'être à l'abri, écoutant naviguer sur la Tamise les remorqueurs qui poussaient de sinistres hurlements, derrière les Tuileries, près du pont. Son verre était vide; malgré la vapeur éparse dans cette cave encore échauffée par les fumigations des cigares et des pipes, il éprouvait, en retombant dans la réalité, par ce temps d'humidité fétide, un petit frisson.
Il demanda un verre d'amontillado, mais alors devant ce vin sec et pâle, les lénitives histoires, les douces malvacées de l'auteur anglais se défeuillèrent et les impitoyables révulsifs, les douloureux rubéfiants d'Edgar Poe, surgirent; le froid cauchemar de la barrique d'amontillado, de l'homme muré dans un souterrain, l'assaillit; les faces bénévoles et communes des buveurs américains et anglais qui occupaient la salle, lui parurent refléter d'involontaires et d'atroces pensées, d'instinctifs et d'odieux desseins; puis il s'aperçut qu'il s'esseulait, que l'heure du dîner était proche; il paya, s'arracha de sa chaise, et gagna, tout étourdi, la porte. Il reçut un soufflet mouillé dès qu'il mit les pieds dehors; inondés par la pluie et par les rafales, les réverbères agitaient leurs petits éventails de flamme, sans éclairer; encore descendu de plusieurs crans, le ciel s'était abaissé jusqu'au ventre des maisons. Des Esseintes considérales arcades de la rue de Rivoli, noyées dans l'ombre et submergées par l'eau, et il lui sembla qu'il se tenait dans le morne tunnel creusé sous la Tamise; des tiraillements d'estomac le rappelèrent à la réalité; il rejoignit sa voiture, jeta au cocher l'adresse de la taverne de la rue d'Amsterdam, près de la gare, et il consulta sa montre: sept heures. Il avait juste le temps de dîner; le train ne partait qu'à huit heures cinquante minutes, et il comptait sur ses doigts, supputait les heures de la traversée de Dieppe à Newhaven, se disant:—Si les chiffres de l'indicateur sont exacts, je serai demain, sur le coup de midi et demi, à Londres.
Le fiacre s'arrêta devant la taverne; de nouveau, des Esseintes descendit et il pénétra dans une longue salle, sans dorure, brune, divisée par des cloisons à mi-corps, en une série de compartiments semblables aux boxs des écuries; dans cette salle, évasée près de la porte, d'abondantes pompes à bières se dressaient sur un comptoir, près de jambons aussi culottés que de vieux violons, de homards peints au minium, de maquereaux marinés, avec des ronds d'oignons et de carottes crus, des tranches de citron, des bouquets de laurier et de thym, des baies de genièvre et du gros poivre nageant dans une sauce trouble.
L'un de ces boxs était vide. Il s'en empara et héla un jeune homme en habit noir, qui s'inclina en jargonnant des mots incompréhensibles. Pendant que l'on préparait le couvert, des Esseintes contempla ses voisins; de même qu'à la Bodéga, des insulaires, aux yeux faïence, au teint cramoisi, aux airs réfléchis ou rogues, parcouraient des feuilles étrangères; seulement des femmes, sans cavaliers, dînaient, entre elles, en tête à tête, de robustes Anglaises aux faces de garçon, aux dents larges comme des palettes, aux joues colorées, en pomme, aux longues mains et aux longs pieds. Elles attaquaient, avec une réelle ardeur, un rumpsteak-pie, une viande chaude, cuite dans une sauce aux champignons et revêtue, de même qu'un pâté, d'une croûte.
Après avoir perdu depuis si longtemps l'appétit, il demeuraconfondu devant ces gaillardes dont la voracité aiguisa sa faim. Il commanda un potage ox-tail, se régala de cette soupe à la queue de bœuf, tout à la fois onctueuse et veloutée, grasse et ferme; puis, il examina la liste des poissons, demanda un haddock, une sorte de merluche fumée qui lui parut louable et, pris d'une fringale, à voir s'empiffrer les autres, il mangea un rosbif aux pommes et s'enfourna deux pintes d'ale, excité par ce petit goût de vacherie musquée que dégage cette fine et pâle bière.
Sa faim se comblait; il chipota un bout de fromage bleu de Stilton dont la douceur s'imprégnait d'amertume, picora une tarte à la rhubarbe, et, pour varier, étancha sa soif avec le porter, cette bière noire qui sent le jus de réglisse dépouillé de sucre.
Il respirait; depuis des années il n'avait et autant bâfré et autant bu; ce changement d'habitude, ce choix de nourritures imprévues et solides avait tiré l'estomac de son somme. Il s'enfonça dans sa chaise, alluma une cigarette et s'apprêta à déguster sa tasse de café qu'il trempa de gin.
La pluie continuait à tomber; il l'entendait crépiter sur les vitres qui plafonnaient le fond de la pièce et dégouliner en cascades dans les gargouilles; personne ne bougeait dans la salle; tous se dorlotaient, ainsi que lui, au sec, devant des petits verres.
Les langues se délièrent; comme presque tous ces Anglais levaient, en parlant, les yeux en l'air, des Esseintes conclut qu'ils s'entretenaient du mauvais temps; aucun d'eux ne riait et tous étaient vêtus de cheviote grise, réglée de jaune nankin et de rose de papier buvard. Il jeta un regard ravi sur ses habits dont la couleur et la coupe ne différaient pas sensiblement de celles des autres, et il éprouva le contentement de ne point détonner dans ce milieu, d'être, en quelque sorte et superficiellement, naturalisé citoyen de Londres; puis il eut un sursaut. Et l'heure du train? se dit-il. Il consulta sa montre: huit heures moins dix; j'ai encore près d'une demi-heure à rester là; et une fois de plus, il songea au projet qu'il avait conçu.
Dans sa vie sédentaire, deux pays l'avaient seulement attiré, la Hollande et l'Angleterre.
Il avait exaucé le premier de ses souhaits; n'y tenant plus, un beau jour, il avait quitté Paris et visité les villes des Pays-Bas, une à une.
Somme toute, il était résulté de cruelles désillusions de ce voyage. Il s'était figuré une Hollande, d'après les œuvres de Teniers et de Steen, de Rembrandt et d'Ostade, se façonnant d'avance, à son usage, d'incomparables juiveries aussi dorées que des cuirs de Cordoue par le soleil; s'imaginant de prodigieuses kermesses, de continuelles ribotes dans les campagnes; s'attendant à cette bonhomie patriarcale, à cette joviale débauche célébrée par les vieux maîtres.
Certes, Haarlem et Amsterdam l'avaient séduit; le peuple, non décrassé, vu dans les vraies campagnes, ressemblait bien à celui peint par van Ostade, avec ses enfants non équarris et taillés à la serpe et ses commères grasses à lard, bosselées de gros tetons et de gros ventres; mais de joies effrénées, d'ivrogneries familiales, point; en résumé, il devait le reconnaître, l'école hollandaise du Louvre l'avait égaré; elle avait simplement servi de tremplin à ses rêves; il s'était élancé, avait bondi sur une fausse piste et erré dans des visions inégalables, ne découvrant nullement sur la terre ce pays magique et réel qu'il espérait, ne voyant point, sur des gazons semés de futailles, des danses de paysans et de paysannes pleurant de joie, trépignant de bonheur, s'allégeant, à force de rire, dans leurs jupes et dans leurs chausses.
Non, décidément, rien de tout cela n'était visible; la Hollande était un pays tel que les autres et, qui plus est, un pays nullement primitif, nullement bonhomme, car la religion protestante y sévissait, avec ses rigides hypocrisies et ses solennelles raideurs.
Ce désenchantement lui revenait; il consulta de nouveau sa montre: dix minutes le séparaient encore de l'heure du train.Il est grand temps de demander l'addition et de partir, se dit-il. Il se sentait une lourdeur d'estomac et une pesanteur, par tout le corps, extrêmes. Voyons, fit-il, pour se verser du courage, buvons le coup de l'étrier; et il remplit un verre de brandy, tout en réclamant sa note. Un individu, en habit noir, une serviette sur le bras, une espèce de majordome au crâne pointu et chauve, à la barbe grisonnante et dure, sans moustaches, s'avança, un crayon derrière l'oreille, se posta, une jambe en avant, comme un chanteur, tira de sa poche un calepin, et, sans regarder son papier, les yeux fixés sur le plafond, près d'un lustre, inscrivit et compta la dépense. Voilà, dit-il, en arrachant la feuille de son calepin, et il la remit à des Esseintes qui le considérait curieusement, ainsi qu'un animal rare. Quel surprenant John Bull, pensait-il, en contemplant ce flegmatique personnage à qui sa bouche rasée donnait aussi la vague apparence d'un timonier de la marine américaine.
A ce moment, la porte de la taverne s'ouvrit; des gens entrèrent apportant avec eux une odeur de chien mouillé à laquelle se mêla une fumée de houille, rabattue par le vent dans la cuisine dont la porte sans loquet claqua; des Esseintes était incapable de remuer les jambes; un doux et tiède anéantissement se glissait par tous ses membres, l'empêchait même d'étendre la main pour allumer un cigare. Il se disait: Allons, voyons, debout, il faut filer; et d'immédiates objections contrariaient ses ordres. A quoi bon bouger, quand on peut voyager si magnifiquement sur une chaise? N'était-il pas à Londres dont les senteurs, dont l'atmosphère, dont les habitants, dont les pâtures, dont les ustensiles, l'environnaient? Que pouvait-il donc espérer, sinon de nouvelles désillusions, comme en Hollande?
Il n'avait plus que le temps de courir à la gare, et une immense aversion pour le voyage, un impérieux besoin de rester tranquille s'imposaient avec une volonté de plus en plus accusée, de plus en plus tenace. Pensif, il laissa s'écouler les minutes, se coupant ainsi la retraite, se disant: Maintenant il faudrait se précipiter aux guichets, se bousculer aux bagages; quel ennui! quelle corvée ça serait!—Puis, se répétant, une fois de plus: En somme, j'ai éprouvé et j'ai vu ce que je voulais éprouver et voir. Je suis saturé de vie anglaise depuis mon départ; il faudrait être fou pour aller perdre, par un maladroit déplacement, d'impérissables sensations. Enfin quelle aberration ai-je donc eue pour avoir tenté de renier des idées anciennes, pour avoir condamné les dociles fantasmagories de ma cervelle, pour avoir, ainsi qu'un véritable béjaune, cru à la nécessité, à la curiosité, à l'intérêt d'une excursion?—Tiens, fit-il, regardant sa montre, mais l'heure est venue de rentrer au logis; cette fois, il se dressa sur ses jambes, sortit, commanda au cocher de le reconduire à la gare de Sceaux, et il revint avec ses malles, ses paquets, ses valises, ses couvertures, ses parapluies et ses cannes, à Fontenay, ressentant l'éreintement physique et la fatigue morale d'un homme qui rejoint son chez soi, après un long et périlleux voyage.
Durantles jours qui suivirent son retour, des Esseintes considéra ses livres et, à la pensée qu'il aurait pu se séparer d'eux pendant longtemps, il goûta une satisfaction aussi effective que celle dont il eût joui s'il les avait retrouvés, après une sérieuseabsence. Sous l'impulsion de ce sentiment, ces objets lui semblèrent nouveaux, car il perçut en eux des beautés oubliées depuis l'époque où il les avait acquis.
Tout, volumes, bibelots, meubles, prit à ses yeux un charme particulier; son lit lui parut plus moelleux, en comparaison de la couchette qu'il aurait occupée à Londres; le discret et silencieux service de ses domestiques l'enchanta, fatigué qu'il était, par la pensée, de la loquacité bruyante des garçons d'hôtel; l'organisation méthodique de sa vie lui fit l'effet d'être plus enviable, depuis que le hasard des pérégrinations devenait possible.
Il se retrempa dans ce bain de l'habitude auquel d'artificiels regrets insinuaient une qualité plus roborative et plus tonique.
Mais ses volumes le préoccupèrent principalement. Il les examina, les rangea à nouveau sur les rayons, vérifiant si, depuis son arrivée à Fontenay, les chaleurs et les pluies n'avaient point endommagé leurs reliures et piqué leurs papiers rares.
Il commença par remuer toute sa bibliothèque latine, puis il disposa dans un nouvel ordre les ouvrages spéciaux d'Archélaus, d'Albert le Grand, de Lulle, d'Arnaud de Villanova traitant de kabbale et de sciences occultes; enfin il compulsa, un à un, ses livres modernes, et joyeusement il constata que tous étaient demeurés, au sec, intacts.
Cette collection lui avait coûté de considérables sommes; il n'admettait pas, en effet, que les auteurs qu'il choyait fussent, dans sa bibliothèque, de même que dans celles des autres, gravés sur du papier de coton, avec les souliers à clous d'un Auvergnat.
A Paris, jadis, il avait fait composer, pour lui seul, certains volumes que des ouvriers spécialement embauchés, tiraient aux presses à bras; tantôt il recourait à Perrin de Lyon, dont les sveltes et purs caractères convenaient aux réimpressions archaïques des vieux bouquins; tantôt il faisait venir d'Angleterre ou d'Amérique, pour la confection des ouvrages du présentsiècle, des lettres neuves; tantôt encore il s'adressait à une maison de Lille qui possédait, depuis des siècles, tout un jeu de corps gothiques; tantôt enfin il réquisitionnait l'ancienne imprimerie Enschedé, de Haarlem, dont la fonderie conserve les poinçons et les frappes des caractères dits de civilité.
Et il avait agi de même pour ses papiers. Las, un beau jour, des chines argentés, des japons nacrés et dorés, des blancs wathmans, des hollandes bis, des turkeys et des seychal-mills teints en chamois, et dégoûté aussi par les papiers fabriqués à la mécanique, il avait commandé des vergés à la forme, spéciaux, dans les vieilles manufactures de Vire où l'on se sert encore des pilons naguère usités pour broyer le chanvre. Afin d'introduire un peu de variété dans ses collections il s'était, à diverses reprises, fait expédier de Londres, des étoffes apprêtées, des papiers à poils, des papiers reps et, pour aider à son dédain des bibliophiles, un négociant de Lubeck lui préparait un papier à chandelle perfectionné, bleuté, sonore, un peu cassant, dans la pâte duquel les fétus étaient remplacés par des paillettes d'or semblables à celles qui pointillent l'eau-de-vie de Dantzick.
Il s'était procuré, dans ces conditions, des livres uniques, adoptant des formats inusités qu'il faisait revêtir par Lortic, par Trautz-Bauzonnet, par Chambolle, par les successeurs de Capé, d'irréprochables reliures en soie antique, en peau de bœuf estampée, en peau de bouc du Cap, des reliures pleines, à compartiments et à mosaïques, doublées de tabis ou de moire, ecclésiastiquement ornées de fermoirs et de coins, parfois même émaillées par Gruel-Engelmann d'argent oxydé et d'émaux lucides.
Il s'était fait ainsi imprimer, avec les admirables lettres épiscopales de l'ancienne maison Le Clere, les œuvres de Baudelaire dans un large format rappelant celui des missels, sur un feutre très léger du Japon, spongieux, doux comme une moelle de sureau et imperceptiblement teinté, dans sa blancheur laiteuse, d'unpeu de rose. Cette édition, tirée à un exemplaire d'un noir velouté d'encre de Chine, avait été vêtue en dehors et recouverte en dedans d'une mirifique et authentique peau de truie choisie entre mille, couleur chair, toute piquetée à la place de ses poils et ornée de dentelles noires au fer froid, miraculeusement assorties par un grand artiste.
Ce jour-là, des Esseintes ôta cet incomparable livre de ses rayons et il le palpait dévotement, relisant certaines pièces qui lui semblaient, dans ce simple mais inestimable cadre, plus pénétrante que de coutume.
Son admiration pour cet écrivain était sans borne. Selon lui, en littérature, on s'était jusqu'alors borné à explorer les superficies de l'âme ou à pénétrer dans ses souterrains accessibles et éclairés, relevant, çà et là, les gisements des péchés capitaux, étudiant leurs filons, leur croissance, notant, ainsi que Balzac, par exemple, les stratifications de l'âme possédée par la monomanie d'une passion, par l'ambition, par l'avarice, par la bêtise paternelle, par l'amour sénile.
C'était, au demeurant, l'excellente santé des vertus et des vices, le tranquille agissement des cervelles communément conformées, la réalité pratique des idées courantes, sans idéal de maladive dépravation, sans au-delà; en somme, les découvertes des analystes s'arrêtaient aux spéculations mauvaises ou bonnes, classifiées par l'Église; c'était la simple investigation, l'ordinaire surveillance d'un botaniste qui suit de près le développement prévu de floraisons normales plantées dans de la naturelle terre.
Baudelaire était allé plus loin; il était descendu jusqu'au fond de l'inépuisable mine, s'était engagé à travers des galeries abandonnées ou inconnues, avait abouti à ces districts de l'âme où se ramifient les végétations monstrueuses de la pensée.
Là, près de ces confins où séjournent les aberrations et les maladies, le tétanos mystique, la fièvre chaude de la luxure,les typhoïdes et les vomitos du crime, il avait trouvé, couvant sous la morne cloche de l'Ennui, l'effrayant retour d'âge des sentiments et des idées.
Il avait révélé la psychologie morbide de l'esprit qui a atteint l'octobre de ses sensations; raconté les symptômes des âmes requises par la douleur, privilégiées par le spleen; montré la carie grandissante des impressions, alors que les enthousiasmes, les croyances de la jeunesse sont taris, alors qu'il ne reste plus que l'aride souvenir des misères supportées, des intolérances subies, des froissements encourus, par des intelligences qu'opprime un sort absurde.
Il avait suivi toutes les phases de ce lamentable automne, regardant la créature humaine, docile à s'aigrir, habile à se frauder, obligeant ses pensées à tricher entre elles, pour mieux souffrir, gâtant d'avance, grâce à l'analyse et à l'observation, toute joie possible.
Puis, dans cette sensibilité irritée de l'âme, dans cette férocité de la réflexion qui repousse la gênante ardeur des dévouements, les bienveillants outrages de la charité, il voyait, peu à peu, surgir l'horreur de ces passions âgées, de ces amours mûres, où l'un se livre encore quand l'autre se tient déjà en garde, où la lassitude réclame aux couples des caresses filiales dont l'apparente juvénilité paraît neuve, des candeurs maternelles dont la douceur repose et concède, pour ainsi dire, les intéressants remords d'un vague inceste.
En de magnifiques pages il avait exposé ses amours hybrides, exaspérées par l'impuissance où elles sont de se combler, ces dangereux mensonges des stupéfiants et des toxiques appelésà l'aide pour endormir la souffrance et mater l'ennui. A une époque où la littérature attribuait presque exclusivement la douleur de vivre aux malchances d'un amour méconnu ou aux jalousies de l'adultère, il avait négligé ces maladies infantiles et sondé ces plaies plus incurables, plus vivaces, plus profondes, qui sont creusées par la satiété, la désillusion, le mépris, dans les âmes en ruine que le présent torture, que le passé répugne, que l'avenir effraye et désespère.
Et plus des Esseintes relisait Baudelaire, plus il reconnaissait un indicible charme à cet écrivain qui, dans un temps où le vers ne servait plus qu'à peindre l'aspect extérieur des êtres et des choses, était parvenu à exprimer l'inexprimable, grâce à une langue musculeuse et charnue, qui, plus que toute autre, possédait cette merveilleuse puissance de fixer, avec une étrange santé d'expressions, les états morbides les plus fuyants, les plus tremblés, des esprits épuisés et des âmes tristes.
Après Baudelaire le nombre était assez restreint des livres français rangés sur ses rayons. Il était assurément insensible aux œuvres sur lesquelles il est d'un goût adroit de se pâmer. «Le grand rire de Rabelais» et «le solide comique de Molière» ne réussissaient pas à le dérider, et son antipathie envers ces farces allait même assez loin pour qu'il ne craignît pas de les assimiler, au point de vue de l'art, à ces parades des bobèches qui aident à la joie des foires.
En fait de poésies anciennes, il ne lisait guère que Villon, dont les mélancoliques ballades le touchaient et, çà et là, quelques morceaux de d'Aubigné qui lui fouettaient le sang avec les incroyables virulences de leurs apostrophes et de leurs anathèmes.
En prose, il se souciait fort peu de Voltaire et de Rousseau, voire même de Diderot, dont les «Salons» tant vantés lui paraissaient singulièrement remplis de fadaises morales et d'aspirations jobardes; en haine de tous ces fatras, il se confinait presque exclusivement dans la lecture de l'éloquence chrétienne, dansla lecture de Bourdaloue et de Bossuet dont les périodes sonores et parées lui imposaient; mais de préférence encore, il savourait ces moelles condensées en de sévères et fortes phrases, telles que les façonnèrent Nicole, dans ses pensées, et surtout Pascal dont l'austère pessimisme, dont la douloureuse attrition lui allaient au cœur.
A part ces quelques livres, la littérature française commençait, dans sa bibliothèque, avec le siècle.
Elle se divisait en deux groupes: l'un comprenait la littérature ordinaire, profane; l'autre la littérature catholique, une littérature spéciale, à peu près inconnue, divulguée pourtant par de séculaires et d'immenses maisons de librairie, aux quatre coins du monde.
Il avait eu le courage d'errer parmi ces cryptes, et, ainsi que dans l'art séculier, il avait découvert, sous un gigantesque amas d'insipidités, quelques œuvres écrites par de vrais maîtres.
Le caractère distinctif de cette littérature, c'était la constante immuabilité de ses idées et de sa langue; de même que l'Église avait perpétué la forme primordiale des objets saints, de même aussi elle avait gardé les reliques de ses dogmes et pieusement conservé la châsse qui les enfermait, la langue oratoire du grand siècle. Ainsi que le déclarait même l'un de ses écrivains, Ozanam, le style chrétien n'avait que faire de la langue de Rousseau; il devait exclusivement se servir du dialecte employé par Bourdaloue et par Bossuet.
En dépit de cette affirmation, l'Église, plus tolérante, fermait les yeux sur certaines expressions, sur certaines tournures empruntées à la langue laïque du même siècle, et l'idiome catholique s'était un peu dégorgé de ses phrases massives, alourdies, chez Bossuet surtout, par la longueur de ces incidentes et par le pénible ralliement de ses pronoms; mais là s'étaient bornées les concessions, et d'autres n'eussent sans doute mené à rien, car, ainsi délestée, cette prose pouvait suffire aux sujets restreints que l'Église se condamnait à traiter.
Incapable de s'attaquer à la vie contemporaine, de rendre visible et palpable l'aspect le plus simple des êtres et des choses, inapte à expliquer les ruses compliquées d'une cervelle indifférente à l'état de grâce, cette langue excellait cependant aux sujets abstraits; utile dans la discussion d'une controverse, dans la démonstration d'une théorie, dans l'incertitude d'un commentaire, elle avait, plus que toute autre aussi, l'autorité nécessaire pour affirmer, sans discussion, la valeur d'une doctrine.
Malheureusement, là comme partout une innombrable armée de cuistres avait envahi le sanctuaire et sali, par son ignorance et son manque de talent, sa tenue rigide et noble; pour comble de malchance, des dévotes s'en étaient mêlées et de maladroites sacristies et d'imprudents salons avaient exalté, ainsi que des œuvres de génie, les misérables bavardages de ces femmes.
Des Esseintes avait eu la curiosité de lire, parmi ces œuvres, celles de madame Swetchine, cette générale russe, dont la maison fut, à Paris, recherchée par les plus fervents des catholiques; elles avaient dégagé pour lui un inaltérable et un accablant ennui; elles étaient plus que mauvaises, elles étaient quelconques; cela donnait l'idée d'un écho retenu par une petite chapelle où tout un monde gourmé et confit marmottait ses prières, se demandait, à voix basse, de ses nouvelles, se répétait, d'un air mystérieux et profond, quelques lieux communs sur la politique, sur les prévisions du baromètre, sur l'état actuel de l'atmosphère.
Mais il y avait pis: une lauréate brevetée de l'Institut, madame Augustus Craven, l'auteur duRécit d'une sœur, d'uneÉliane, d'unFleurange, soutenus à grand renfort de serpent et d'orgue, par la presse apostolique tout entière. Jamais, non jamais, des Esseintes n'avait imaginé qu'on pût écrire de pareilles insignifiances. Ces livres étaient, au point de vue de la conception, d'une telle nigauderie et ils étaient écrits dans une langue sinauséeuse, qu'ils en devenaient presque personnels, presque rares.
Du reste, ce n'était point parmi les femmes que des Esseintes, qui avait l'âme peu fraîche et qui était peu sentimental de sa nature, pouvait rencontrer un retrait littéraire adapté suivant ses goûts.
Il s'ingénia pourtant et, avec une attention qu'aucune impatience ne put réduire, à savourer l'œuvre de la fille de génie, de la Vierge aux bas bleus du groupe; ses efforts échouèrent; il ne mordit point à ceJournalet à cesLettresoù Eugénie de Guérin célèbre sans discrétion le prodigieux talent d'un frère qui rimait, avec une telle ingénuité, avec une telle grâce, qu'il fallait, à coup sûr, remonter aux œuvres de M. de Jouy et de M. Ecouchard Lebrun, afin d'en trouver et d'aussi hardies et d'aussi neuves!
Il avait inutilement aussi tenté de comprendre les délices de ces ouvrages où l'on découvre des récits tels que ceux-ci: «J'ai suspendu, ce matin, à côté du lit de papa, une croix qu'une petite fille lui donna hier.»—«Nous sommes invitées, Mimi et moi, à assister, demain, chez M. Roquiers, à la bénédiction d'une cloche; cette course ne me déplaît pas;»—où l'on relève des événements de cette importance: «Je viens de suspendre à mon cou une médaille de la sainte Vierge que Louise m'a envoyée, pour préservatif du choléra;»—de la poésie de ce genre: «O le beau rayon de lune qui vient de tomber sur l'évangile que je lisais!» enfin, des observations aussi pénétrantes et aussi fines que celle-ci: «Quand je vois passer devant une croix un homme qui se signe ou ôte son chapeau, je me dis: Voilà un chrétien qui passe.»
Et cela continuait de la sorte, sans arrêt, sans trêve, jusqu'à ce que Maurice de Guérin mourût et que sa sœur le pleurât en de nouvelles pages, écrites dans une prose aqueuse que parsemaient, çà et là, des bouts de poèmes dont l'humiliante indigence finissait par apitoyer des Esseintes.
Ah! ce n'était pas pour dire, mais le parti catholique était bien peu difficile dans le choix de ses protégées et bien peu artiste! Ces lymphes, qu'il avait tant choyées et pour lesquelles il avait épuisé l'obéissance de ses feuilles, écrivaient toutes comme des pensionnaires de couvent, dans une langue blanche, dans un de ces flux de la phrase qu'aucun astringent n'arrête!
Aussi des Esseintes se détournait-il de cette littérature, avec horreur; mais, ce n'étaient pas non plus les maîtres modernes du sacerdoce qui lui offraient des compensations suffisantes pour remédier à ses déboires. Ceux-là étaient des prédicateurs ou des polémistes impeccables et corrects, mais la langue chrétienne avait fini, dans leurs discours et dans leurs livres, par devenir impersonnelle, par se figer dans une rhétorique aux mouvements et aux repos prévus, dans une série de périodes construites d'après un modèle unique. Et en effet, tous les ecclésiastiques écrivaient de même, avec un peu plus ou un peu moins d'abandon ou d'emphase, et la différence était presque nulle entre les grisailles tracées par NN. SS. Dupanloup ou Landriot, La Bouillerie ou Gaume, par Dom Guéranger ou le père Ratisbonne, par Monseigneur Freppel ou Monseigneur Perraud, par les RR. PP. Ravignan ou Gratry, par le jésuite Olivain, le carme Dosithée, le dominicain Didon ou par l'ancien prieur de Saint-Maximin, le Révérend Chocarne.
Souvent des Esseintes y avait songé: il fallait un talent bien authentique, une originalité bien profonde, une conviction bien ancrée, pour dégeler cette langue si froide, pour animer ce style public que ne pouvait soutenir aucune pensée qui fût imprévue, aucune thèse qui fût brave.
Cependant quelques écrivains existaient dont l'ardente éloquence fondait et tordait cette langue, Lacordaire surtout, l'un des seuls écrivains qu'ait, depuis des années, produits l'Église.
Enfermé, de même que tous ses confrères, dans le cercleétroit des spéculations orthodoxes, obligé, ainsi qu'eux, de piétiner sur place et de ne toucher qu'aux idées émises et consacrées par les Pères de l'Église et développées par les maîtres de la chaire, il parvenait à donner le change, à les rajeunir, presque à les modifier, par une forme plus personnelle et plus vive. Çà et là, dans ses Conférences de Notre-Dame, des trouvailles d'expressions, des audaces de mots, des accents d'amour, des bondissements, des cris d'allégresse, des effusions éperdues qui faisaient fumer le style séculaire sous sa plume. Puis, en sus de l'orateur de talent qu'était cet habile et doux moine dont les adresses et dont les efforts s'étaient épuisés dans l'impossible tâche de concilier les doctrines libérales d'une société avec les dogmes autoritaires de l'Église, il y avait en lui un tempérament de fervente dilection, de diplomatique tendresse. Alors, dans les lettres qu'il écrivait à des jeunes gens, passaient des caresses de père exhortant ses fils, de souriantes réprimandes, de bienveillants conseils, d'indulgents pardons. D'aucunes étaient charmantes, où il avouait toute sa gourmandise d'affection, et d'autres étaient presque imposantes lorsqu'il soutenait le courage et dissipait les doutes par les inébranlables certitudes de sa Foi. En somme, ce sentiment de paternité qui prenait sous sa plume quelque chose de délicat et de féminin imprimait à sa prose un accent unique parmi toute la littérature cléricale.
Après lui, bien rares se faisaient les ecclésiastiques et les moines qui eussent une individualité quelconque. Tout au plus, quelques pages de son élève l'abbé Peyreyve pouvaient-elles supporter une lecture. Il avait laissé de touchantes biographies de son maître, écrit quelques aimables lettres, composé des articles dans la langue sonore des discours, prononcé des panégyriques où le ton déclamatoire dominait trop. Certes, l'abbé Peyreyve n'avait ni les émotions, ni les flammes de Lacordaire. Il était trop prêtre et trop peu homme; çà et là pourtant danssa rhétorique de sermon éclataient des rapprochements curieux, des phrases larges et solides, des élévations presque augustes.
Mais il fallait arriver aux écrivains qui n'avaient point subi l'Ordination, aux écrivains séculiers, attachés aux intérêts du catholicisme et dévoués à sa cause, pour retrouver des prosateurs qui valussent qu'on s'arrêtât.
Le style épiscopal, si banalement manié par les prélats, s'était retrempé et avait, en quelque sorte, reconquis une mâle vigueur avec le comte de Falloux. Sous son apparence modérée, cet académicien exsudait du fiel; ses discours prononcés, en 1848, au Parlement étaient diffus et ternes, mais ses articles insérés dans leCorrespondantet réunis depuis en livres étaient mordants et âpres, sous la politesse exagérée de leur forme. Conçus comme des harangues, ils contenaient une certaine verve amère et surprenaient par l'intolérance de leur conviction.
Polémiste dangereux à cause de ses embuscades, logicien retors, marchant de côté, frappant à l'improviste, le comte de Falloux avait aussi écrit de pénétrantes pages sur la mort de madame Swetchine, dont il avait recueilli les opuscules et qu'il révérait à l'égal d'une sainte.
Mais, où le tempérament de l'écrivain s'accusait vraiment, c'était dans deux brochures parues l'une en 1846 et l'autre en 1880, cette dernière intitulée:L'Unité nationale.
Animé d'une rage froide, l'implacable légitimiste combattait, cette fois, contrairement à ses habitudes, en face, et jetait aux incrédules, en guise de péroraison, ces fulminantes invectives:
«Et vous, utopistes systématiques, qui faites abstraction de la nature humaine, fauteurs d'athéisme, nourris de chimères et de haines, émancipateurs de la femme, destructeurs de la famille, généalogistes de la race simienne, vous, dont le nom était naguère une injure, soyez contents: vous aurez été les prophètes et vos disciples seront les pontifes d'un abominable avenir!»
L'autre brochure portait ce titre:Le Parti catholique, et elle était dirigée contre le despotisme de l'Univers, et contre Veuillot dont elle se refusait à prononcer le nom. Ici les attaques sinueuses recommençaient, le venin filtrait sous chacune de ces lignes où le gentilhomme, couvert de bleus, répondait par de méprisants sarcasmes aux coups de savate du lutteur.
A eux deux, ils représentaient bien les deux partis de l'Église où les dissidences se résolvent en d'intraitables haines; de Falloux, plus hautain et plus cauteleux, appartenait à cette secte libérale dans laquelle étaient déjà réunis et de Montalembert et Cochin, et Lacordaire et de Broglie; il appartenait, tout entier, aux idées duCorrespondant, une revue qui s'efforçait de couvrir d'un vernis de tolérance les théories impérieuses de l'Église; Veuillot, plus débraillé, plus franc, rejetait ces masques, attestait sans hésiter la tyrannie des volontés ultramontaines, avouait et réclamait tout haut l'impitoyable joug de ses dogmes.
Celui-là s'était fabriqué, pour la lutte, une langue particulière, où il entrait du La Bruyère et du faubourien du Gros-Caillou. Ce style mi-solennel, mi-canaille, brandi par cette personnalité brutale, prenait un poids redoutable de casse-tête. Singulièrement entêté et brave, il avait assommé avec ce terrible outil, et les libres penseurs et les évêques, tapant à tour de bras, frappant comme un bœuf sur ses ennemis, à quelque parti qu'ils appartinssent. Tenu en défiance par l'Église qui n'admettait ni ce style de contrebande ni ces poses de barrière, ce religieux arsouille s'était quand même imposé par son grand talent, ameutant après lui toute la presse qu'il étrillait jusqu'au sang dans sesOdeurs de Paris, tenant tête à tous les assauts, se débarrassant à coups de soulier de tous les bas plumitifs qui s'essayaient à lui sauter aux jambes.
Malheureusement, ce talent incontesté n'existait que dans le pugilat; au calme, Veuillot n'était plus qu'un écrivain médiocre; ses poésies et ses romans inspiraient la pitié; sa langue à lapoivrade s'éventait à ne pas cogner; l'arpin catholique se changeait, au repos, en un cacochyme qui toussait de banales litanies et balbutiait d'enfantins cantiques.
Plus guindé, plus contraint, plus grave, était l'apologiste chéri de l'Église, l'inquisiteur de la langue chrétienne, Ozanam. Encore qu'il fût difficile à surprendre, des Esseintes ne laissait pas que d'être étonné par l'aplomb de cet écrivain qui parlait des desseins impénétrables de Dieu, alors qu'il eût fallu administrer les preuves des invraisemblables assertions qu'il avançait; avec le plus beau sang-froid, celui-là déformait les événements, contredisait, plus impudemment encore que les panégyristes des autres partis, les actes reconnus de l'histoire, certifiait que l'Église n'avait jamais caché l'estime qu'elle faisait de la science, qualifiait les hérésies de miasmes impurs, traitait le bouddhisme et les autres religions avec un tel mépris qu'il s'excusait de souiller la prose catholique par l'attaque même de leurs doctrines.
Par instants, la passion religieuse insufflait une certaine ardeur à sa langue oratoire sous les glaces de laquelle bouillonnait un courant de violence sourde; dans ses nombreux écrits sur le Dante, sur saint François, sur l'auteur du «Stabat», sur les poètes franciscains, sur le socialisme, sur le droit commercial, sur tout, cet homme plaidait la défense du Vatican qu'il estimait indéfectible, appréciait indifféremment toutes les causes suivant qu'elles se rapprochaient ou s'écartaient plus ou moins de la sienne.
Cette manière d'envisager les questions à un seul point de vue était celle aussi de ce piètre écrivassier que d'aucuns lui opposaient comme un rival, Nettement. Celui-là était moins sanglé et il affectait des prétentions moins altières et plus mondaines; à diverses reprises, il était sorti du cloître littéraire où s'emprisonnait Ozanam, et il avait parcouru les œuvres profanes pour les juger. Il était entré là-dedans à tâtons, ainsi qu'un enfant dans une cave, ne voyant autour de lui que desténèbres, ne percevant au milieu de ce noir que la lueur du cierge qui l'éclairait en avant, à quelques pas.
Dans cette ignorance des lieux, dans cette ombre, il avait choppé à tout bout de champ, parlant de Murger qui avait «le souci du style ciselé et soigneusement fini», d'Hugo qui recherchait l'infect et l'immonde et auquel il osait comparer M. de Laprade, de Delacroix qui dédaignait la règle, de Paul Delaroche et du poète Reboul qu'il exaltait, parce qu'ils lui semblaient posséder la foi.
Des Esseintes ne pouvait s'empêcher de hausser les épaules devant ces malheureuses opinions que recouvrait une prose assistée, dont l'étoffe déjà portée, s'accrochait et se déchirait à chaque coin de phrases.
D'un autre côté, les ouvrages de Poujoulat et de Genoude, de Montalembert, de Nicolas et de Carné ne lui inspiraient pas une sollicitude beaucoup plus vive; son inclination pour l'histoire traitée avec un soin érudit et dans une langue honorable par le duc de Broglie, et son penchant pour les questions sociales et religieuses abordées par Henry Cochin qui s'était pourtant révélé dans une lettre où il racontait une émouvante prise de voile au Sacré-Cœur, ne se prononçaient guère. Depuis longtemps, il n'avait plus touché à ces livres, et l'époque était déjà lointaine où il avait jeté aux vieux papiers les puériles élucubrations du sépulcral Pontmartin et du minable Feval, et où il avait confié aux domestiques, pour un commun usage, les historiettes des Aubineau et des Lasserre, ces bas hagiographes des miracles opérés par M. Dupont de Tours et par la Vierge.
En somme des Esseintes n'extrayait même point de cette littérature une passagère distraction à ses ennuis; aussi repoussait-il dans les angles obscurs de sa bibliothèque ces amas de livres qu'il avait jadis étudiés, lorsqu'il était sorti de chez les Pères.—J'aurais bien dû abandonner ceux-là à Paris, se dit-il, en dénichant derrière les autres des livres qui lui étaient plusparticulièrement insupportables, ceux de l'abbé Lamennais et ceux de cet imperméable sectaire, si magistralement, si pompeusement ennuyeux et vide, le comte Joseph de Maistre.
Un seul volume restait installé sur un rayon, à portée de sa main,L'Homme, d'Ernest Hello.
Celui-là était l'antithèse absolue de ses confrères en religion. Presque isolé dans le groupe pieux que ses allures effarouchaient, Ernest Hello avait fini par quitter ce chemin de grande communication qui mène de la terre au ciel; sans doute écœuré par la banalité de cette voie, et par la cohue de ces pèlerins de lettres qui suivaient à la queue leu leu, depuis des siècles, la même chaussée, marchant dans les pas les uns des autres, s'arrêtant aux mêmes endroits, pour échanger les mêmes lieux communs sur la religion, sur les Pères de l'Église, sur leurs mêmes croyances, sur leurs mêmes maîtres, il était parti par les sentiers de traverse, avait débouché dans la morne clairière de Pascal où il s'était longuement arrêté pour reprendre haleine, puis il avait continué sa route et était entré plus avant que le janséniste, qu'il huait d'ailleurs, dans les régions de la pensée humaine.
Tortillé et précieux, doctoral et complexe, Hello, par les pénétrantes arguties de son analyse, rappelait à des Esseintes les études fouillées et pointues de quelques-uns des psychologues incrédules du précédent et du présent siècle. Il y avait en lui une sorte de Duranthy catholique, mais plus dogmatique et plus aigu, un manieur expérimenté de loupe, un ingénieur savant de l'âme, un habile horloger de la cervelle, se plaisant à examiner le mécanisme d'une passion et à l'expliquer par le menu des rouages.
Dans cet esprit bizarrement conformé, il existait des relations de pensées, des rapprochements et des oppositions imprévus; puis, tout un curieux procédé qui faisait de l'étymologie des mots un tremplin aux idées dont l'association devenait parfois ténue, mais demeurait presque constamment ingénieuse et vive.
Il avait ainsi, et malgré le mauvais équilibre de ses constructions, démonté avec une singulière perspicacité, «l'Avare», «l'homme médiocre», analysé «le Goût du monde», «la passion du malheur», révélé les intéressantes comparaisons qui peuvent s'établir entre les opérations de la photographie et celles du souvenir.
Mais cette adresse à manier cet outil perfectionné de l'analyse, qu'il avait dérobé aux ennemis de l'Église, ne représentait que l'un des côtés du tempérament de cet homme.
Un autre être existait encore en lui: cet esprit se dédoublait, et après l'endroit apparaissait l'envers de l'écrivain, un fanatique religieux et un prophète biblique.
De même que Hugo dont il rappelait çà et là les luxations et d'idées et de phrases, Ernest Hello s'était plu à jouer les petits saint Jean à Pathmos; il pontifiait et vaticinait du haut d'un rocher fabriqué dans les bondieuseries de la rue Saint-Sulpice, haranguant le lecteur avec une langue apocalyptique que salait, par places, l'amertume d'un Isaïe.
Il affectait alors des prétentions démesurées à la profondeur; quelques complaisants criaient au génie, feignaient de le considérer comme le grand homme, comme le puits de science du siècle, un puits peut-être, mais au fond duquel l'on ne voyait bien souvent goutte.
Dans son volume,Paroles de Dieu, où il paraphrasait les Écritures et s'efforçait de compliquer leur sens à peu près clair; dans son autre livre,L'Homme, dans sa brochure,Le Jour du Seigneur, rédigée dans un style biblique, entrecoupé et obscur, il apparaissait ainsi qu'un apôtre vindicatif, orgueilleux, rongé de bile, et il se révélait également tel qu'un diacre atteint de l'épilepsie mystique, tel qu'un de Maistre qui aurait du talent, tel qu'un sectaire hargneux et féroce.
Seulement, pensait des Esseintes, ce dévergondage maladif bouchait souvent les échappées inventives du casuiste; avecplus d'intolérance encore qu'Ozanam, il niait résolument tout ce qui n'appartenait pas à son clan, proclamait les axiomes les plus stupéfiants, soutenait, avec une déconcertante autorité que «la géologie s'était retournée vers Moïse», que l'histoire naturelle, que la chimie, que toute la science contemporaine vérifiaient l'exactitude scientifique de la Bible; à chaque page, il était question de l'unique vérité, du savoir surhumain de l'Église, le tout, semé d'aphorismes plus que périlleux et d'imprécations furibondes, vomies à plein pot sur l'art du dernier siècle.
A cet étrange alliage s'ajoutaient l'amour des douceurs béates, des traductions du livre desVisionsd'Angèle de Foligno, un livre d'une sottise fluide sans égale, et des œuvres choisies de Jean Rusbrock l'Admirable, un mystique duXIIIesiècle, dont la prose offrait un incompréhensible mais attirant amalgame d'exaltations ténébreuses, d'effusions caressantes, de transports âpres.
Toute la pose de l'outrecuidant pontife qu'était Hello avait jailli d'une abracadabrante préface écrite à propos de ce livre. Ainsi qu'il le faisait remarquer, «les choses extraordinaires ne peuvent que se balbutier», et il balbutiait en effet, déclarant que «la ténèbre sacrée où Rusbrock étend ses ailes d'aigle est son océan, sa proie, sa gloire, et que les quatre horizons seraient pour lui un vêtement trop étroit».
Quoi qu'il en fût, des Esseintes se sentait attiré par cet esprit mal équilibré, mais subtil; la fusion n'avait pu s'accomplir entre l'adroit psychologue et le pieux cuistre, et ces cahots, ces incohérences mêmes constituaient la personnalité de cet homme.
Avec lui, s'était recruté le petit groupe des écrivains qui travaillaient sur le front de bandière du camp clérical. Ils n'appartenaient pas au gros de l'armée, étaient, à proprement parler, les batteurs d'estrade d'une Religion qui se défiait des gens de talent, tels que Veuillot, tels que Hello, parce qu'ils ne lui semblaient encore ni assez asservis ni assez plats; au fond, il luifallait des soldats qui ne raisonnassent point, des troupes de ces combattants aveugles, de ces médiocres dont Hello parlait avec la rage d'un homme qui a subi leur joug; aussi le catholicisme s'était-il empressé d'écarter de ses feuilles l'un de ses partisans, un pamphlétaire enragé, qui écrivait une langue tout à la fois exaspérée et précieuse, coquebine et farouche, Léon Bloy, et avait-il jeté à la porte de ses librairies, comme un pestiféré et comme un malpropre, un autre écrivain qui s'était pourtant égosillé à célébrer ses louanges, Barbey d'Aurévilly.
Il est vrai que celui-là était par trop compromettant et par trop peu docile; les autres courbaient, en somme, la tête sous les semonces, et rentraient dans le rang; lui, était l'enfant terrible et non reconnu du parti; il courait littérairement la fille, qu'il amenait toute dépoitraillée dans le sanctuaire. Il fallait même cet immense mépris dont le catholicisme couvre le talent, pour qu'une excommunication en bonne et due forme n'eût point mis hors la loi cet étrange serviteur qui, sous prétexte d'honorer ses maîtres, cassait les vitres de la chapelle, jonglait avec les saints ciboires, exécutait des danses de caractère autour du tabernacle.