XV

Maniant mieux que pas un la métrique, il avait tenté de rajeunir les poèmes à forme fixe: le sonnet qu'il retournait, la queue en l'air, de même que certains poissons Japonais en terre polychrome qui posent sur leur socle, les ouïes en bas; ou bien il le dépravait, en n'accouplant que des rimes masculines pour lesquelles il semblait éprouver une affection; il avait également et souvent usé d'une forme bizarre, d'une strophe de trois vers dont le médian restait privé de rime et d'un tercet, monorime, suivi d'un unique vers, jeté en guise de refrain et se faisant écho avec lui-même tels que lesstreets: «Dansons la Gigue»; il avait employé d'autres rythmes encore où le timbre presque effacé ne s'entendait plus que dans des strophes lointaines, comme un son éteint de cloche.

Mais sa personnalité résidait surtout en ceci: qu'il avait pu exprimer de vagues et délicieuses confidences, à mi-voix, au crépuscule. Seul, il avait pu laisser deviner certains au-delà troublants d'âme, des chuchotements si bas de pensées, des aveux si murmurés, si interrompus, que l'oreille qui les percevait, demeurait hésitante, coulant à l'âme des langueurs avivées par le mystère de ce souffle plus deviné que senti. Tout l'accent de Verlaine était dans ces adorables vers desFêtes Galantes:

Le soir tombait, un soir équivoque d'automne:Les belles, se pendant rêveuses à nos bras,Dirent alors des mots si spécieux, tout bas,Que notre âme, depuis ce temps, tremble et s'étonne.

Le soir tombait, un soir équivoque d'automne:Les belles, se pendant rêveuses à nos bras,Dirent alors des mots si spécieux, tout bas,Que notre âme, depuis ce temps, tremble et s'étonne.

Le soir tombait, un soir équivoque d'automne:Les belles, se pendant rêveuses à nos bras,Dirent alors des mots si spécieux, tout bas,Que notre âme, depuis ce temps, tremble et s'étonne.

Le soir tombait, un soir équivoque d'automne:

Les belles, se pendant rêveuses à nos bras,

Dirent alors des mots si spécieux, tout bas,

Que notre âme, depuis ce temps, tremble et s'étonne.

Ce n'était plus l'horizon immense ouvert par les inoubliables portes de Baudelaire, c'était, sous un clair de lune, une fente entrebâillée sur un champ plus restreint et plus intime, en somme particulier à l'auteur qui avait, du reste, en ces vers dont des Esseintes était friand, formulé son système poétique:

Car nous voulons la nuance encore,Pas la couleur, rien que la nuance...........................Et tout le reste est littérature.

Car nous voulons la nuance encore,Pas la couleur, rien que la nuance...........................Et tout le reste est littérature.

Car nous voulons la nuance encore,Pas la couleur, rien que la nuance...........................Et tout le reste est littérature.

Car nous voulons la nuance encore,

Pas la couleur, rien que la nuance

...........................

Et tout le reste est littérature.

Volontiers, des Esseintes l'avait accompagné dans ses œuvres les plus diverses. Après sesRomances sans parolesparues dans l'imprimerie d'un journal à Sens, Verlaine s'était assez longuement tu, puis en des vers charmants où passait l'accent doux et transi de Villon, il avait reparu, chantant la Vierge, «loin de nos jours d'esprit charnel, et de chair triste». Des Esseintes relisait souvent ce livre deSagesseet se suggérait devant ses poèmes des rêveries clandestines, des fictions d'un amour occulte pour une Madone byzantine qui se muait, à un certain moment, en une Cydalise égarée dans notre siècle, et si mystérieuse et si troublante, qu'on ne pouvait savoir si elle aspirait à des dépravations tellement monstrueuses qu'elles deviendraient, aussitôt accomplies, irrésistibles; ou bien, si elle s'élançait, elle-même, dans le rêve, dans un rêve immaculé, où l'adoration de l'âme flotterait autour d'elle, à l'état continuellement inavoué, continuellement pur.

D'autres poètes l'incitaient encore à se confier à eux: Tristan Corbière, qui, en 1873, dans l'indifférence générale, avait lancé un volume des plus excentriques, intitulé:Les Amours jaunes. Des Esseintes qui, en haine du banal et du commun, eût accepté les folies les plus appuyées, les extravagances les plus baroques, vivait de légères heures avec ce livre où le cocasse se mêlait à une énergie désordonnée, où des vers déconcertants éclataientdans des poèmes d'une parfaite obscurité, telles que les litanies duSommeil, qu'il qualifiait, à un certain moment, d'

Obscène confesseur des dévotes mort-nées.

Obscène confesseur des dévotes mort-nées.

Obscène confesseur des dévotes mort-nées.

Obscène confesseur des dévotes mort-nées.

C'était à peine français; l'auteur parlait nègre, procédait par un langage de télégramme, abusait des suppressions de verbes, affectait une gouaillerie, se livrait à des quolibets de commis-voyageur insupportable, puis tout à coup, dans ce fouillis, se tortillaient des concetti falots, des minauderies interlopes, et soudain jaillissait un cri de douleur aiguë, comme une corde de violoncelle qui se brise. Avec cela, dans ce style rocailleux, sec, décharné à plaisir, hérissé de vocables inusités, de néologismes inattendus, fulguraient des trouvailles d'expression, des vers nomades amputés de leur rime, superbes; enfin, en sus de sesPoèmes Parisiensoù des Esseintes relevait cette profonde définition de la femme:

Éternel féminin de l'éternel jocrisse,

Éternel féminin de l'éternel jocrisse,

Éternel féminin de l'éternel jocrisse,

Éternel féminin de l'éternel jocrisse,

Tristan Corbière avait, en un style d'une concision presque puissante, célébré la mer de Bretagne, les sérails marins, le Pardon de Sainte-Anne, et il s'était même élevé jusqu'à l'éloquence de la haine, dans l'insulte dont il abreuvait, à propos du camp de Conlie, les individus qu'il désignait sous le nom de «forains du Quatre-Septembre».

Ce faisandage dont il était gourmand et que lui présentait ce poète, aux épithètes crispées, aux beautés qui demeuraient toujours à l'état un peu suspect, des Esseintes le retrouvait encore dans un autre poète, Théodore Hannon, un élève de Baudelaire et de Gautier, mû par un sens très spécial des élégances recherchées et des joies factices.

A l'encontre de Verlaine qui dérivait, sans croisement, de Baudelaire, surtout par le côté psychologique, par la nuance captieuse de la pensée, par la docte quintessence du sentiment,Théodore Hannon descendait du maître, surtout par le côté plastique, par la vision extérieure des êtres et des choses.

Sa corruption charmante correspondait fatalement aux penchants de des Esseintes qui, par les jours de brume, par les jours de pluie, s'enfermait dans le retrait imaginé par ce poète et se grisait les yeux avec les chatoiements de ses étoffes, avec les incandescences de ses pierres, avec ses somptuosités, exclusivement matérielles, qui concouraient aux incitations cérébrales et montaient comme une poudre de cantharide dans un nuage de tiède encens vers une Idole Bruxelloise, au visage fardé, au ventre tanné par des parfums.

A l'exception de ces poètes et de Stéphane Mallarmé qu'il enjoignit à son domestique de mettre de côté, pour le classer à part, des Esseintes n'était que bien faiblement attiré par les poètes.

En dépit de sa forme magnifique, en dépit de l'imposante allure de ses vers qui se dressaient avec un tel éclat que les hexamètres d'Hugo même semblaient, en comparaison, mornes et sourds, Leconte de Lisle ne pouvait plus maintenant le satisfaire. L'antiquité, si merveilleusement ressuscitée par Flaubert, restait entre ses mains immobile et froide. Rien ne palpitait dans ses vers tout en façade que n'étayait, la plupart du temps, aucune idée; rien ne vivait dans ces poèmes déserts dont les impassibles mythologies finissaient par le glacer. D'autre part, après l'avoir longtemps choyée, des Esseintes arrivait aussi à se désintéresser de l'œuvre de Gautier; son admiration pour l'incomparable peintre qu'était cet homme, était allée en se dissolvant de jour en jour, et maintenant il demeurait plus étonné que ravi, par ses descriptions en quelque sorte indifférentes. L'impression des objets s'était fixée sur son œil si perceptif, mais elle s'y était localisée, n'avait pas pénétré plus avant dans sa cervelle et dans sa chair; de même qu'un prodigieux réflecteur, il s'était constamment borné à réverbérer, avec une impersonnelle netteté, des alentours.

Certes, des Esseintes aimait encore les œuvres de ces deux poètes, ainsi qu'il aimait les pierres rares, les matières précieuses et mortes, mais aucune des variations de ces parfaits instrumentistes ne pouvait plus l'extasier, car aucune n'était ductile au rêve, aucune n'ouvrait, pour lui du moins, l'une de ces vivantes échappées qui lui permettaient d'accélérer le vol lent des heures.

Il sortait de leurs livres à jeun, et il en était de même de ceux d'Hugo; le côté Orient et patriarche était trop convenu, trop vide, pour le retenir; et le côté tout à la fois bonne d'enfant et grand-père, l'exaspérait; il lui fallait arriver auxChansons des rues et des boispour hennir devant l'impeccable jonglerie de sa métrique, mais combien, en fin de compte, il eût échangé tous ces tours de force pour une nouvelle œuvre de Baudelaire qui fût l'égale de l'ancienne, car décidément celui-là était à peu près le seul dont les vers continssent, sous leur splendide écorce, une balsamique et nutritive moelle.

En sautant d'un extrême à l'autre, de la forme privée d'idées aux idées privées de forme, des Esseintes demeurait non moins circonspect et non moins froid. Les labyrinthes psychologiques de Stendhal, les détours analytiques de Duranty le séduisaient, mais leur langue administrative, incolore, aride, leur prose en location, tout au plus bonne pour l'ignoble industrie du théâtre, le repoussait. Puis les intéressants travaux de leurs astucieux démontages s'exerçaient, pour tout dire, sur des cervelles agitées par des passions qui ne l'émouvaient plus. Il se souciait peu des affections générales, des associations d'idées communes, maintenant que la rétention de son esprit s'exagérait et qu'il n'admettait plus que les sensations superfines et que les tourmentes catholiques et sensuelles.

Afin de jouir d'une œuvre qui joignît, suivant ses vœux, à un style incisif, une analyse pénétrante et féline, il lui fallait arriver au maître de l'Induction, à ce profond et étrange Edgar Poë,pour lequel, depuis le temps qu'il le relisait, sa dilection n'avait pu déchoir.

Plus que tout autre, celui-là peut-être répondait par d'intimes affinités aux postulations méditatives de des Esseintes.

Si Baudelaire avait déchiffré dans les hiéroglyphes de l'âme le retour d'âge des sentiments et des idées, lui avait, dans la voie de la psychologie morbide, plus particulièrement scruté le domaine de la volonté.

En littérature, il avait, le premier, sous ce titre emblématique: «Le démon de la Perversité», épié ces impulsions irrésistibles que la volonté subit sans les connaître et que la pathologie cérébrale explique maintenant d'une façon à peu près sûre; le premier aussi, il avait sinon signalé, du moins divulgué l'influence dépressive de la peur qui agit sur la volonté, de même que les anesthésiques qui paralysent la sensibilité et que le curare qui anéantit les éléments nerveux moteurs; c'était sur ce point, sur cette léthargie de la volonté, qu'il avait fait converger ses études, analysant les effets de ce poison moral, indiquant les symptômes de sa marche, les troubles commençant avec l'anxiété, se continuant par l'angoisse, éclatant enfin dans la terreur qui stupéfie les volitions, sans que l'intelligence, bien qu'ébranlée, fléchisse.

La mort dont tous les dramaturges avaient tant abusé, il l'avait, en quelque sorte, aiguisée, rendue autre, en y introduisant un élément algébrique et surhumain; mais c'était, à vrai dire, moins l'agonie réelle du moribond qu'il décrivait, que l'agonie morale du survivant hanté, devant le lamentable lit, par les monstrueuses hallucinations qu'engendrent la douleur et la fatigue. Avec une fascination atroce, il s'appesantissait sur les actes de l'épouvante, sur les craquements de la volonté, les raisonnait froidement, serrant peu à peu la gorge du lecteur, suffoqué, pantelant devant ces cauchemars mécaniquement agencés de fièvre chaude.

Convulsées par d'héréditaires névroses, affolées par des chorées morales, ses créatures ne vivaient que par les nerfs; ses femmes, les Morella, les Ligeia, possédaient une érudition immense, trempée dans les brumes de la philosophie allemande et dans les mystères cabalistiques du vieil Orient, et toutes avaient des poitrines garçonnières et inertes d'anges, toutes étaient, pour ainsi dire, insexuelles.

Baudelaire et Poë, ces deux esprits qu'on avait souvent appariés, à cause de leur commune poétique, de leur inclination partagée pour l'examen des maladies mentales, différaient radicalement par les conceptions affectives qui tenaient une si large place dans leurs œuvres; Baudelaire avec son amour, altéré et inique, dont le cruel dégoût faisait songer aux représailles d'une inquisition; Poë, avec ses amours chastes, aériennes, où les sens n'existaient pas, où la cervelle solitaire s'érigeait, sans correspondre à des organes qui, s'ils existaient, demeuraient à jamais glacés et vierges.

Cette clinique cérébrale où, vivisectant dans une atmosphère étouffante, ce chirurgien spirituel devenait, dès que son attention se lassait, la proie de son imagination qui faisait poudroir, comme de délicieux miasmes, des apparitions somnambulesques et angéliques, était pour des Esseintes une source d'infatigables conjectures; mais maintenant que sa névrose s'était exaspérée, il y avait des jours où ces lectures le brisaient, des jours où il restait, les mains tremblantes, l'oreille au guet, se sentant, ainsi que le désolant Usher, envahi par une transe irraisonnée, par une frayeur sourde.

Aussi devait-il se modérer, toucher à peine à ces redoutablesélixirs, de même qu'il ne pouvait plus visiter impunément son rouge vestibule et s'enivrer la vue des ténèbres d'Odilon Redon et des supplices de Jan Luyken.

Et cependant, lorsqu'il était dans ces dispositions d'esprit, toute littérature lui semblait fade après ces terribles philtres importés de l'Amérique. Alors, il s'adressait à Villiers de l'Isle-Adam, dans l'œuvre éparse duquel il notait des observations encore séditieuses, des vibrations encore spasmodiques, mais qui ne dardaient plus, à l'exception de sa Claire Lenoir du moins, une si bouleversante horreur.

Parue, en 1867, dans laRevue des lettres et des arts, cette Claire Lenoir ouvrait une série de nouvelles comprises sous le titre générique d'«Histoires moroses». Sur un fond de spéculations obscures empruntées au vieil Hégel, s'agitaient des êtres démantibulés, un docteur Tribulat Bonhomet, solennel et puéril, une Claire Lenoir, farce et sinistre, avec les lunettes bleues, rondes et grandes comme des pièces de cent sous, qui couvraient ses yeux à peu près morts.

Cette nouvelle roulait sur un simple adultère et concluait à un indicible effroi, alors que Bonhomet, déployant les prunelles de Claire, à son lit de mort, et les pénétrant avec de monstrueuses sondes, apercevait distinctement réfléchi le tableau du mari qui brandissait, au bout du bras, la tête coupée de l'amant, en hurlant, tel qu'un Canaque, un chant de guerre.

Basé sur cette observation plus ou moins juste que les yeux de certains animaux, des bœufs, par exemple, conservent jusqu'à la décomposition, de même que des plaques photographiques, l'image des êtres et des choses situés, au moment où ils expiraient, sous leur dernier regard, ce conte dérivait évidemment de ceux d'Edgar Poë, dont il s'appropriait la discussion pointilleuse et l'épouvante.

Il en était de même de l'«Intersigne» qui avait été plus tard réuni auxContes cruels, un recueil d'un indiscutable talent,dans lequel se trouvait «Véra», une nouvelle, que des Esseintes considérait ainsi qu'un petit chef-d'œuvre.

Ici, l'hallucination était empreinte d'une tendresse exquise; ce n'étaient plus les ténébreux mirages de l'auteur américain, c'était une vision tiède et fluide, presque céleste; c'était, dans un genre identique, le contre-pied des Béatrice et des Ligeia, ces mornes et blancs fantômes engendrés par l'inexorable cauchemar du noir opium!

Cette nouvelle mettait aussi en jeu les opérations de la volonté, mais elle ne traitait plus de ses affaiblissements et de ses défaites, sous l'effet de la peur; elle étudiait, au contraire, ses exaltations, sous l'impulsion d'une conviction tournée à l'idée fixe; elle démontrait sa puissance qui parvenait même à saturer l'atmosphère, à imposer sa foi aux choses ambiantes.

Un autre livre de Villiers,Isis, lui semblait curieux à d'autres titres. Le fatras philosophique de Claire Lenoir obstruait également celui-là qui offrait un incroyable tohu-bohu d'observations verbeuses et troubles et de souvenirs de vieux mélodrames, d'oubliettes, de poignards, d'échelles de corde, de tous ces ponts-neufs romantiques que Villiers ne devait point rajeunir dans son «Elên», dans sa «Morgane», des pièces oubliées, éditées chez un inconnu, le sieur Francisque Guyon, imprimeur à Saint-Brieuc.

L'héroïne de ce livre, une marquise Tullia Fabriana, qui était censée s'être assimilé la science chaldéenne des femmes d'Edgar Poë et les sagacités diplomatiques de la Sanseverina-Taxis de Stendhal, s'était, en sus, composé l'énigmatique contenance d'une Bradamante mâtinée d'une Circé antique. Ces mélanges insolubles développaient une vapeur fuligineuse au travers de laquelle des influences philosophiques et littéraires se bousculaient, sans avoir pu s'ordonner, dans le cerveau de l'auteur, au moment où il écrivait les prolégomènes de cette œuvre qui ne devait pas comprendre moins de sept volumes.

Mais, dans le tempérament de Villiers, un autre coin, bien autrement perçant, bien autrement net, existait, un coin de plaisanterie noire et de raillerie féroce; ce n'étaient plus alors les paradoxales mystifications d'Edgar Poë, c'était un bafouage d'un comique lugubre, tel qu'en ragea Switt. Une série de pièces,Les Demoiselles de Bienfilâtre,L'Affichage céleste,La Machine à gloire,Le Plus beau dîner du monde, décelaient un esprit de goguenardise singulièrement inventif et âcre. Toute l'ordure des idées utilitaires contemporaines, toute l'ignominie mercantile du siècle, étaient glorifiées en des pièces dont la poignante ironie transportait des Esseintes.

Dans ce genre de la fumisterie grave et acerbe, aucun autre livre n'existait en France; tout au plus, une nouvelle de Charles Cros,La science de l'amour, insérée jadis dans laRevue du Monde Nouveau, pouvait-elle étonner par ses folies chimiques, son humour pincé, ses observations froidement bouffonnes, mais le plaisir n'était plus que relatif, car l'exécution péchait d'une façon mortelle. Le style ferme, coloré, souvent original de Villiers, avait disparu pour faire place à une rillette raclée sur l'établi littéraire du premier venu.

—Mon Dieu! mon Dieu! qu'il existe donc peu de livres qu'on puisse relire, soupira des Esseintes, regardant le domestique qui descendait de l'escabelle où il était juché et s'effaçait pour lui permettre d'embrasser d'un coup d'œil tous les rayons.

Des Esseintes approuva de la tête. Il ne restait plus sur la table que deux plaquettes. D'un signe, il congédia le vieillard et il parcourut quelques feuilles reliées en peau d'onagre, préalablement satinée à la presse hydraulique, pommelée à l'aquarelle de nuées d'argent et nantie de gardes de vieux lampas, dont les ramages un peu éteints, avaient cette grâce des choses fanées que Mallarmé célébra dans un si délicieux poème.

Ces pages, au nombre de neuf, étaient extraites d'uniques exemplaires des deux premiers Parnasses, tirés sur parchemin,et précédées de ce titre:Quelques vers de Mallarmé, dessiné par un surprenant calligraphe, en lettres onciales, coloriées, relevées, comme celles des vieux manuscrits, de points d'or.

Parmi les onze pièces réunies sous cette couverture, quelques-unes,Les fenêtres,L'Épilogue,Azur, le requéraient; mais une entre autres, un fragment de l'Hérodiade, le subjuguait de même qu'un sortilège, à certaines heures.

Combien de soirs, sous la lampe éclairant de ses lueurs baissées la silencieuse chambre, ne s'était-il point senti effleuré par cette l'Hérodiade qui, dans l'œuvre de Gustave Moreau maintenant envahie par l'ombre, s'effaçait plus légère, ne laissant plus entrevoir qu'une confuse statue, encore blanche, dans un brasier éteint de pierres!

L'obscurité cachait le sang, endormait les reflets et les ors, enténébrait les lointains du temple, noyait les comparses du crime ensevelis dans leurs couleurs mortes, et, n'épargnant que les blancheurs de l'aquarelle, sortait la femme du fourreau de ses joailleries et la rendait plus nue.

Invinciblement, il levait les yeux vers elle, la discernait à ses contours inoubliés et elle revivait, évoquant sur ses lèvres ces bizarres et doux vers que Mallarmé lui prête:

«.....O miroir!«Eau froide par l'ennui dans ton cadre gelée«Que de fois, et pendant les heures, désolée«Des songes et cherchant mes souvenirs qui sont«Comme des feuilles sous ta glace au trou profond,«Je m'apparus en toi comme une ombre lointaine!«Mais, horreur! des soirs, dans ta sévère fontaine,«J'ai de mon rêve épars connu la nudité!»

«.....O miroir!«Eau froide par l'ennui dans ton cadre gelée«Que de fois, et pendant les heures, désolée«Des songes et cherchant mes souvenirs qui sont«Comme des feuilles sous ta glace au trou profond,«Je m'apparus en toi comme une ombre lointaine!«Mais, horreur! des soirs, dans ta sévère fontaine,«J'ai de mon rêve épars connu la nudité!»

«.....O miroir!«Eau froide par l'ennui dans ton cadre gelée«Que de fois, et pendant les heures, désolée«Des songes et cherchant mes souvenirs qui sont«Comme des feuilles sous ta glace au trou profond,«Je m'apparus en toi comme une ombre lointaine!«Mais, horreur! des soirs, dans ta sévère fontaine,«J'ai de mon rêve épars connu la nudité!»

«.....O miroir!

«Eau froide par l'ennui dans ton cadre gelée

«Que de fois, et pendant les heures, désolée

«Des songes et cherchant mes souvenirs qui sont

«Comme des feuilles sous ta glace au trou profond,

«Je m'apparus en toi comme une ombre lointaine!

«Mais, horreur! des soirs, dans ta sévère fontaine,

«J'ai de mon rêve épars connu la nudité!»

Ces vers, il les aimait comme il aimait les œuvres de ce poète qui, dans un siècle de suffrage universel et dans un temps delucre, vivait à l'écart des lettres, abrité de la sottise environnante par son dédain, se complaisant, loin du monde, aux surprises de l'intellect, aux visions de sa cervelle, raffinant sur des pensées déjà spécieuses, les greffant de finesses byzantines, les perpétuant en des déductions légèrement indiquées que reliait à peine un imperceptible fil.

Ces idées nattées et précieuses, il les nouait avec une langue adhésive, solitaire et secrète, pleine de rétractions de phrases, de tournures elliptiques, d'audacieux tropes.

Percevant les analogies les plus lointaines, il désignait souvent d'un terme donnant à la fois, par un effet de similitude, la forme, le parfum, la couleur, la qualité, l'éclat, l'objet ou l'être auquel il eût fallu accoler de nombreuses et de différentes épithètes pour en dégager toutes les faces, toutes les nuances, s'il avait été simplement indiqué par son nom technique. Il parvenait ainsi à abolir l'énoncé de la comparaison qui s'établissait, toute seule, dans l'esprit du lecteur, par l'analogie, dès qu'il avait pénétré le symbole, et il se dispensait d'éparpiller l'attention sur chacune des qualités qu'auraient pu présenter, un à un, les adjectifs placés à la queue leu leu, la concentrait sur un seul mot, sur un tout, produisant, comme pour un tableau par exemple, un aspect unique et complet, un ensemble.

Cela devenait une littérature condensée, un coulis essentiel, un sublimé d'art; cette tactique d'abord employée d'une façon restreinte, dans ses premières œuvres, Mallarmé l'avait hardiment arborée dans une pièce sur Théophile Gautier et dansL'Après-midi du faune, une églogue, où les subtilités des joies sensuelles se déroulaient en des vers mystérieux et câlins que trouaient tout à coup ce cri fauve et délirant du faune:

«Alors m'éveillerai-je à la ferveur première,«Droit et seul sous un flot antique de lumière,«Lys! et l'un de vous tous pour l'ingénuité.»

«Alors m'éveillerai-je à la ferveur première,«Droit et seul sous un flot antique de lumière,«Lys! et l'un de vous tous pour l'ingénuité.»

«Alors m'éveillerai-je à la ferveur première,«Droit et seul sous un flot antique de lumière,«Lys! et l'un de vous tous pour l'ingénuité.»

«Alors m'éveillerai-je à la ferveur première,

«Droit et seul sous un flot antique de lumière,

«Lys! et l'un de vous tous pour l'ingénuité.»

Ce vers qui avec le monosyllabe lys! en rejet, évoquait l'imagede quelque chose de rigide, d'élancé, de blanc, sur le sens duquel appuyait encore le substantif ingénuité mis à la rime, exprimait allégoriquement, en un seul terme, la passion, l'effervescence, l'état momentané du faune vierge, affolé de rut par la vue des nymphes.

Dans cet extraordinaire poème, des surprises d'images nouvelles et invues surgissaient, à tout bout de vers, alors que le poète décrivait les élans, les regrets du chèvre-pied contemplant sur le bord du marécage les touffes des roseaux gardant encore, en un moule éphémère, la forme creuse des naïades qui l'avaient empli.

Puis, des Esseintes éprouvait aussi de captieuses délices à palper cette minuscule plaquette, dont la couverture en feutre du Japon, aussi blanche qu'un lait caillé, était fermée par deux cordons de soie, l'un rose de Chine, et l'autre noir.

Dissimulée derrière la couverture, la tresse noire rejoignait la tresse rose qui mettait comme un souffle de veloutine, comme un soupçon de fard japonais moderne, comme un adjuvant libertin, sur l'antique blancheur, sur la candide carnation du livre, et elle l'enlaçait, nouant en une légère rosette, sa couleur sombre à la couleur claire, insinuant un discret avertissement de ce regret, une vague menace de cette tristesse qui succèdent aux transports éteints et aux surexcitations apaisées des sens.

Des Esseintes reposa sur la tableL'Après-midi du faune, et il feuilleta une autre plaquette qu'il avait fait imprimer, à son usage, une anthologie du poème en prose, une petite chapelle, placée sous l'invocation de Baudelaire, et ouverte sur le parvis de ses poèmes.

Cette anthologie comprenait un selectæ duGaspard de la nuitde ce fantasque Aloysius Bertrand qui a transféré les procédés du Léonard dans la prose et peint, avec ses oxydes métalliques, des petits tableaux dont les vives couleurs chatoient, ainsi que celles des émaux lucides. Des Esseintes y avait joint leVox populi, de Villiers, une pièce superbement frappée dansun style d'or, à l'effigie de Leconte de Lisle et de Flaubert, et quelques extraits de ce délicatlivre de Jadedont l'exotique parfum de ginseng et de thé se mêle à l'odorante fraîcheur de l'eau qui babille sous un clair de lune, tout le long du livre.

Mais, dans ce recueil, avaient été colligés certains poèmes sauvés de revues mortes:Le Démon de l'analogie,La Pipe,Le Pauvre enfant pâle,Le Spectacle interrompu,Le Phénomène futur, et surtoutPlaintes d'automne et Frisson d'hiver, qui étaient les chefs-d'œuvre de Mallarmé et comptaient également parmi les chefs-d'œuvre du poème en prose, car ils unissaient une langue si magnifiquement ordonnée qu'elle berçait, par elle-même, ainsi qu'une mélancolique incantation, qu'une enivrante mélodie, à des pensées d'une suggestion irrésistible, à des pulsations d'âme de sensitif dont les nerfs en émoi vibrent avec une acuité qui vous pénètre jusqu'au ravissement, jusqu'à la douleur.

De toutes les formes de la littérature, celle du poème en prose était la forme préférée de des Esseintes. Maniée par un alchimiste de génie, elle devait, suivant lui, renfermer, dans son petit volume, à l'état d'of meat, la puissance du roman dont elle supprimait les longueurs analytiques et les superfétations descriptives. Bien souvent, des Esseintes avait médité sur cet inquiétant problème, écrire un roman concentré en quelques phrases qui contiendraient le suc cohobé des centaines de pages toujours employées à établir le milieu, à dessiner les caractères, à entasser à l'appui les observations et les menus faits. Alors les mots choisis seraient tellement impermutables qu'il suppléeraient à tous les autres; l'adjectif posé d'une si ingénieuse et d'une si définitive façon qu'il ne pourrait être légalement dépossédé de sa place, ouvrirait de telles perspectives que le lecteur pourrait rêver, pendant des semaines entières, sur son sens, tout à la fois précis et multiple, constaterait le présent, reconstruirait le passé, devinerait l'avenir d'âmes des personnages révélés par les lueurs de cette épithète unique.

Le roman, ainsi conçu, ainsi condensé en une page ou deux, deviendrait une communion de pensée entre un magique écrivain et un idéal lecteur, une collaboration spirituelle consentie entre dix personnes supérieures éparses dans l'univers, une délectation offerte aux délicats, accessible à eux seuls.

En un mot, le poème en prose représentait, pour des Esseintes, le suc concret, l'osmazome de la littérature, l'huile essentielle de l'art.

Cette succulence développée et réduite en une goutte, elle existait déjà chez Baudelaire, et aussi dans ces poèmes de Mallarmé qu'il humait avec une si profonde joie.

Quand il eut fermé son anthologie, des Esseintes se dit que sa bibliothèque, arrêtée sur ce dernier livre, ne s'augmenterait probablement jamais plus.

En effet, la décadence d'une littérature, irréparablement atteinte dans son organisme, affaiblie par l'âge des idées, épuisée par les excès de la syntaxe, sensible seulement aux curiosités qui enfièvrent les malades et cependant pressée de tout exprimer à son déclin, acharnée à vouloir réparer toutes les omissions de jouissance, à léguer les plus subtils souvenirs de douleur, à son lit de mort, s'était incarnée en Mallarmé, de la façon la plus consommée et la plus exquise.

C'étaient, poussées jusqu'à leur dernière expression, les quintessences de Baudelaire et de Poë; c'étaient leurs fines et puissantes substances encore distillées et dégageant de nouveaux fumets, de nouvelles ivresses.

C'était l'agonie de la vieille langue qui, après s'être persillée de siècle en siècle, finissait par se dissoudre, par atteindre ce deliquium de la langue latine qui expirait dans les mystérieux concepts et les énigmatiques expressions de saint Boniface et de saint Adhelme.

Au demeurant, la décomposition de la langue française s'était faite d'un coup. Dans la langue latine, une longue transition,un écart de quatre cents ans existait entre le verbe tacheté et superbe de Claudien et de Rutilius, et le verbe faisandé duVIIIesiècle. Dans la langue française aucun laps de temps, aucune succession d'âges n'avait eu lieu; le style tacheté et superbe des de Goncourt et le style faisandé de Verlaine et de Mallarmé se coudoyaient à Paris, vivant en même temps, à la même époque, au même siècle.

Et des Esseintes sourit, regardant l'un des in-folio ouverts sur son pupitre de chapelle, pensant que le moment viendrait où un érudit préparerait pour la décadence de la langue française, un glossaire pareil à celui dans lequel le savant du Cange a noté les dernières balbuties, les derniers spasmes, les derniers éclats, de la langue latine râlant de vieillesse au fond des cloîtres.

Allumécomme un feu de paille, son enthousiasme pour le sustenteur tomba de même. D'abord engourdie, la dyspepsie nerveuse se réveilla—puis, cette échauffante essence de nourriture détermina une telle irritation dans ses entrailles que des Esseintes dut, au plus tôt, en cesser l'usage.

La maladie reprit sa marche; des phénomènes inconnus l'escortèrent. Après les cauchemars, les hallucinations de l'odorat, les troubles de la vue, la toux rèche, réglée de même qu'une horloge, les bruits des artères et du cœur et les suées froides, surgirent les illusions de l'ouïe, ces altérations qui ne se produisent que dans la dernière période du mal.

Rongé par une ardente fièvre, des Esseintes entendit subitement des murmures d'eau, des vols de guêpes, puis ces bruits se fondirent en un seul qui ressemblait au ronflement d'un tour;ce ronflement s'éclaircit, s'atténua et peu à peu se décida en un son argentin de cloche.

Alors, il sentit son cerveau délirant emporté dans des ondes musicales, roulé dans les tourbillons mystiques de son enfance. Les chants appris chez les Jésuites reparurent, établissant par eux-mêmes le pensionnat, la chapelle, où ils avaient retenti, répercutant leurs hallucinations aux organes olfactifs et visuels, les voilant de fumée d'encens et de ténèbres irradiées par des lueurs de vitraux, sous de hauts cintres.

Chez les Pères, les cérémonies religieuses se pratiquaient en grande pompe; un excellent organiste et une remarquable maîtrise faisaient de ces exercices spirituels un délice artistique profitable au culte. L'organiste était amoureux des vieux maîtres et, aux jours fériés, il célébrait des messes de Palestrina et d'Orlando Lasso, des psaumes de Marcello, des oratorios de Hændel, des motets de Sébastien Bach, exécutait de préférence aux molles et faciles compilations du père Lambillotte si en faveur auprès des prêtres, des «Laudi spirituali» duXVIesiècle dont la sacerdotale beauté avait mainte fois capté des Esseintes.

Mais il avait surtout éprouvé d'ineffables allégresses à écouter le plain-chant que l'organiste avait maintenu en dépit des idées nouvelles.

Cette forme maintenant considérée comme une forme caduque et gothique de la liturgie chrétienne, comme une curiosité archéologique, comme une relique des anciens temps, c'était le verbe de l'antique Église, l'âme du moyen âge; c'était la prière éternelle chantée, modulée suivant les élans de l'âme, l'hymne permanente élancée depuis des siècles vers le Très-Haut.

Cette mélodie traditionnelle était la seule qui, avec son puissant unisson, ses harmonies solennelles et massives ainsi que des pierres de taille, pût s'accoupler avec les vieilles basiliques et emplir les voûtes romanes dont elle semblait l'émanation et la voix même.

Combien de fois des Esseintes n'avait-il pas été saisi et courbé par un irrésistible souffle, alors que le «Christus factus est» du chant grégorien s'élevait dans la nef dont les piliers tremblaient parmi les mobiles nuées des encensoirs, ou que le faux-bourdon du «De profundis» gémissait, lugubre de même qu'un sanglot contenu, poignant ainsi qu'un appel désespéré de l'humanité pleurant sa destinée mortelle, implorant la miséricorde attendrie de son Sauveur!

En comparaison de ce chant magnifique, créé par le génie de l'Église, impersonnel, anonyme comme l'orgue même dont l'inventeur est inconnu, toute musique religieuse lui paraissait profane. Au fond, dans toutes les œuvres de Jomelli et de Porpora, de Carissimi et de Durante, dans les conceptions les plus admirables de Hændel et de Bach, il n'y avait pas la renonciation d'un succès public, le sacrifice d'un effet d'art, l'abdication d'un orgueil humain s'écoutant prier; tout au plus, avec les imposantes messes de Lesueur célébrées à Saint-Roch, le style religieux s'affirmait-il grave et auguste, se rapprochant, au point de vue de l'âpre nudité, de l'austère majesté du vieux plain-chant.

Depuis lors, absolument révolté par ces prétextes àStabat, imaginés par les Pergolèse et les Rossini, par toute cette intrusion de l'art mondain dans l'art liturgique, des Esseintes s'était tenu à l'écart de ces œuvres équivoques que tolère l'indulgente Église.

D'ailleurs, cette faiblesse, consentie par désir de recettes et sous une fallacieuse apparence d'attrait pour les fidèles, avait aussitôt abouti à des chants empruntés à des opéras italiens, à d'abjectes cavatines, à d'indécents quadrilles, enlevés à grand orchestre dans les églises elles-mêmes converties en boudoirs, livrées aux histrions des théâtres qui bramaient dans les combles, alors qu'en bas les femmes combattaient à coups de toilettes et se pâmaient aux cris des cabots dont les impures voix souillaient les sons sacrés de l'orgue!

Depuis des années, il s'était obstinément refusé à prendrepart à ces pieuses régalades, restant sur ses souvenirs d'enfance, regrettant même d'avoir entendu quelquesTe Deum, inventés par de grands maîtres, car il se rappelait cet admirableTe Deumdu plain-chant, cette hymne si simple, si grandiose, composée par un saint quelconque, un saint Ambroise ou un saint Hilaire, qui, à défaut des ressources compliquées d'un orchestre, à défaut de la mécanique musicale de la science moderne, révélait une ardente foi, une délirante jubilation, échappées, de l'âme de l'humanité tout entière, en des accents pénétrés, convaincus, presque célestes!

D'ailleurs, les idées de des Esseintes sur la musique étaient en flagrante contradiction avec les théories qu'il professait sur les autres arts. En fait de musique religieuse, il n'approuvait réellement que la musique monastique du moyen âge, cette musique émaciée qui agissait instinctivement sur ses nerfs, de même que certaines pages de la vieille latinité chrétienne; puis, il l'avouait lui-même, il était incapable de comprendre les ruses que les maîtres contemporains pouvaient avoir introduites dans l'art catholique; d'abord, il n'avait pas étudié la musique avec cette passion qui l'avait porté vers la peinture et vers les lettres. Il jouait, ainsi que le premier venu, du piano, était, après de longs ânonnements, à peu près apte à mal déchiffrer une partition, mais il ignorait l'harmonie, la technique nécessaire pour saisir réellement une nuance, pour apprécier une finesse, pour savourer, en toute connaissance de cause, un raffinement.

D'autre part, la musique profane est un art de promiscuité lorsqu'on ne peut la lire chez soi, seul, ainsi qu'on lit un livre; afin de la déguster, il eût fallu se mêler à cet invariable public qui regorge dans les théâtres et qui assiège ce Cirque d'hiver où, sous un soleil frisant, dans une atmosphère de lavoir, l'on aperçoit un homme à tournure de charpentier, qui bat en l'air une rémolade et massacre des épisodes dessoudés de Wagner, à l'immense joie d'une inconsciente foule!

Il n'avait pas eu le courage de se plonger dans ce bain de multitude, pour aller écouter du Berlioz dont quelques fragments l'avaient pourtant subjugué par leurs exaltations passionnées et leurs bondissantes fougues, et il savait pertinemment aussi qu'il n'était pas une scène, pas même une phrase d'un opéra du prodigieux Wagner qui pût être impunément détachée de son ensemble.

Les morceaux, découpés et servis sur le plat d'un concert, perdaient toute signification, demeuraient privés de sens, attendu que, semblables à des chapitres qui se complètent les uns les autres et concourent tous à la même conclusion, au même but, ses mélodies lui servaient à dessiner le caractère de ses personnages, à incarner leurs pensées, à exprimer leurs mobiles, visibles ou secrets, et que leurs ingénieux et persistants retours n'étaient compréhensibles que pour les auditeurs qui suivaient le sujet depuis son exposition et voyaient peu à peu les personnages se préciser et grandir dans un milieu d'où l'on ne pouvait les enlever sans les voir dépérir, tels que des rameaux séparés d'un arbre. Aussi des Esseintes pensait-il que, parmi cette tourbe de mélomanes qui s'extasiait, le dimanche, sur les banquettes, vingt à peine connaissaient la partition qu'on massacrait, quand les ouvreuses consentaient à se taire pour permettre d'écouter l'orchestre.

Étant donné également que l'intelligent patriotisme empêchait un théâtre français de représenter un opéra de Wagner, il n'y avait pour les curieux qui ignorent les arcanes de la musique et ne peuvent ou ne veulent se rendre à Bayreuth, qu'à rester chez soi, et c'est le raisonnable parti qu'il avait su prendre.

D'un autre côté, la musique plus publique, plus facile et les morceaux indépendants des vieux opéras ne le retenaient guère; les bas fredons d'Auber et de Boïeldieu, d'Adam et de Flotow et les lieux communs de rhétorique professés par les AmbroiseThomas et les Bazin lui répugnaient au même titre que les minauderies surannées et que les grâces populacières des Italiens. Il s'était donc résolument écarté de l'art musical, et, depuis des années que durait son abstention, il ne se rappelait avec plaisir que certaines séances de musique de chambre où il avait entendu du Beethoven et surtout du Schumann et du Schubert qui avaient trituré ses nerfs à la façon des plus intimes et des plus tourmentés poèmes d'Edgar Poë.

Certaines parties pour violoncelle de Schumann l'avaient positivement laissé haletant et étranglé par l'étouffante boule de l'hystérie; mais c'étaient surtout des lieders de Schubert qui l'avaient soulevé, jeté hors de lui, puis prostré de même qu'après une déperdition de fluide nerveux, après une ribote mystique d'âme.

Cette musique lui entrait, en frissonnant, jusqu'aux os et refoulait un infini de souffrances oubliées, de vieux spleen, dans le cœur étonné de contenir tant de misères confuses et de douleurs vagues. Cette musique de désolation, criant du plus profond de l'être, le terrifiait en le charmant. Jamais, sans que de nerveuses larmes lui montassent aux yeux, il n'avait pu se répéter «les Plaintes de la jeune fille», car il y avait dans ce lamento quelque chose de plus que de navré, quelque chose d'arraché qui lui fouillait les entrailles, quelque chose comme une fin d'amour dans un paysage triste.

Et toujours lorsqu'elles lui revenaient aux lèvres, ces exquises et funèbres plaintes évoquaient pour lui un site de banlieue, un site avare, muet, où, sans bruit, au loin, des files de gens, harassés par la vie, se perdaient, courbés en deux, dans le crépuscule, alors qu'abreuvé d'amertumes, gorgé de dégoût, il se sentait, dans lanature éplorée, seul, tout seul, terrassé par une indicible mélancolie, par une opiniâtre détresse, dont la mystérieuse intensité excluait toute consolation, toute pitié, tout repos. Pareil à un glas de mort, ce chant désespéré le hantait, maintenant qu'il était couché, anéanti par la fièvre et agité par une anxiété d'autant plus inapaisable qu'il n'en discernait plus la cause. Il finissait par s'abandonner à la dérive, culbuté par le torrent d'angoisses que versait cette musique tout d'un coup endiguée, pour une minute, par le chant des psaumes qui s'élevait, sur un ton lent et bas, dans sa tête dont les tempes meurtries lui semblaient frappées par des battants de cloches.

Aug. Leroux pinx.E. Decisy sc.F. FERROUD, ÉDITEUR

Aug. Leroux pinx.E. Decisy sc.

F. FERROUD, ÉDITEUR

Un matin, pourtant, ces bruits se calmèrent; il se posséda mieux et demanda au domestique de lui présenter une glace; elle lui glissa aussitôt des mains; il se reconnaissait à peine; la figure était couleur de terre, les lèvres boursouflées et sèches, la langue ridée, la peau rugueuse; ses cheveux et sa barbe, que le domestique n'avait plus taillés depuis la maladie, ajoutaient encore à l'horreur de la face creuse, des yeux agrandis et liquoreux qui brûlaient d'un éclat fébrile dans cette tête de squelette, hérissée de poils. Plus que sa faiblesse, que ses vomissements incoercibles qui rejetaient tout essai de nourriture, plus que ce marasme où il plongeait, ce changement de visage l'effraya. Il se crut perdu; puis, dans l'accablement qui l'écrasa, une énergie d'homme acculé le mit sur son séant, lui donna la force d'écrire une lettre à son médecin de Paris et de commander au domestique de partir à l'instant à sa recherche et de le ramener, coûte que coûte, le jour même.

Subitement, il passa de l'abandon le plus complet au plus fortifiant espoir; ce médecin était un spécialiste célèbre, un docteur renommé pour ses cures des maladies nerveuses: «il doit avoir guéri des cas plus têtus et plus périlleux que les miens, se disait des Esseintes; à coup sûr, je serai sur pied dans quelques jours»; puis, à cette confiance, un désenchantement absolu succédait; si savants, si intuitifs qu'ils puissent être,les médecins ne connaissent rien aux névroses, dont ils ignorent jusqu'aux origines. De même que les autres, celui-là lui prescrirait l'éternel oxyde de zinc et la quinine, le bromure de potassium et la valériane; qui sait, continuait-il, se raccrochant aux dernières branches, si ces remèdes m'ont été jusqu'alors infidèles, c'est sans doute parce que je n'ai pas su les utiliser à de justes doses.

Malgré tout, cette attente d'un soulagement le ravitaillait, mais il eut une appréhension nouvelle: pourvu que le médecin soit à Paris et qu'il veuille se déranger, et aussitôt la peur que son domestique ne l'eût pas rencontré, l'atterra. Il recommençait à défaillir, sautant, d'une seconde à l'autre, de l'espoir le plus insensé aux transes les plus folles, s'exagérant et ses chances de soudaine guérison et ses craintes de prompt danger; les heures s'écoulèrent et le moment vint où, désespéré, à bout de force, convaincu que décidément le médecin n'arriverait pas, il se répéta rageusement que, s'il avait été secouru à temps, il eût été certainement sauvé; puis sa colère contre le domestique, contre le médecin qu'il accusait de le laisser mourir, s'évanouit, et enfin il s'irrita contre lui-même, se reprochant d'avoir attendu aussi longtemps pour requérir un aide, se persuadant qu'il serait actuellement guéri s'il avait, depuis la veille seulement, réclamé des médicaments vigoureux et des soins utiles.

Peu à peu, ces alternatives d'alarmes et d'espérances qui cahotaient dans sa tête vide s'apaisèrent; ces chocs achevèrent de le briser; il tomba dans un sommeil de lassitude traversé par des rêves incohérents, dans une sorte de syncope entrecoupée par des réveils sans connaissance; il avait tellement fini par perdre la notion de ses désirs et de ses peurs qu'il demeura ahuri, n'éprouvant aucun étonnement, aucune joie, alors que tout à coup le médecin entra.

Le domestique l'avait sans doute mis au courant de l'existence menée par des Esseintes et des divers symptômes qu'ilavait pu lui-même observer depuis le jour où il avait ramassé son maître, assommé par la violence des parfums, près de la fenêtre, car il questionna peu le malade dont il connaissait d'ailleurs et depuis de longues années les antécédents; mais il l'examina, l'ausculta et observa avec attention les urines où certaines traînées blanches lui révélèrent l'une des causes les plus déterminantes de sa névrose. Il écrivit une ordonnance et, sans dire mot, partit, annonçant son prochain retour.

Cette visite réconforta des Esseintes qui s'effara pourtant de ce silence et adjura le domestique de ne pas lui cacher plus longtemps la vérité. Celui-ci lui affirma que le docteur ne manifestait aucune inquiétude et, si défiant qu'il fût, des Esseintes ne put saisir un signe quelconque qui décelât l'hésitation d'un mensonge sur le tranquille visage du vieil homme.


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