Chapitre XVII

Cette fois c'est un motif plus noble et plus digne qui nous guidera sur la trace de nos ancêtres; cette fois, dans le plateau de la balance, au lieu de l'épée de notre vieux Brenn, nous jetterons la liberté du monde, et cette fois ce ne sera pas le malheur, mais la félicité que nous apporterons aux vaincus.

Vindex était brave, on savait que les paroles qui sortaient de sa bouche n'étaient point de vaines paroles. Aussi, de grands cris, de vifs applaudissements et de bruyantes acclamations accueillirent-ils son discours; chaque chef de Gaulois tira son épée, jura sur elle d'être de retour dans un mois, avec une suite proportionnée à sa fortune et à son rang, et se retira dans sa ville. Cette fois le masque était arraché du visage, et le fourreau jeté loin de l'épée. Vindex écrivit une seconde fois à Galba.

Dès son arrivée en Espagne, Galba s'était fait une étude de la popularité. Jamais il ne s'était prêté aux violences des procurateurs, et, ne pouvant empêcher leurs exactions, il plaignait tout haut leurs victimes. Jamais il ne disait de mal de Néron, mais il laissait librement circuler des vers satyriques et des épigrammes outrageantes contre l'empereur. Tout ce qui l'entourait avait deviné ses projets, mais jamais il ne les avait confiés à personne. Le jour où il reçut le message de Vindex, il donna un grand dîner à ses amis, et le soir, après leur avoir annoncé la révolte des Gaules, il leur communiqua la dépêche, sans l'accompagner d'aucun commentaire, les laissant libres par son silence d'approuver ou de désapprouver l'offre qui lui était faite. Ses amis restaient muets et irrésolus de cette lecture; mais l'un d'eux, nommé T. Venius, plus déterminé que les autres, se tourna de son côté, et, le regardant en face:

—Galba, lui dit-il, pourquoi délibérer pour chercher si nous serons fidèles à Néron, c'est déjà lui être infidèles; il faut ou accepter l'amitié de Vindex, comme si Néron était déjà notre ennemi, ou l'accuser sur-le-champ, ou lui faire la guerre, et pourquoi? Parce qu'il veut que les Romains vous aient pour empereur plutôt que Néron pour tyran.

—Nous nous rassemblerons si vous le voulez bien, répondit Galba, comme s'il n'avait point entendu la question, le cinq du mois prochain, à Carthage-la-Neuve, afin de donner la liberté à quelques esclaves.

Les amis de Galba acceptèrent le rendez-vous, et à tout hasard ils répandirent le bruit que cette convocation avait pour but de décider des destins de l'empire.

Au jour dit, tout ce que l'Espagne comptait d'illustre en étrangers et en indigènes était rassemblé au rendez-vous: chacun y venait dans un même but, animé d'un même désir, poursuivant une même vengeance. Galba monta sur son tribunal, et aussitôt, d'un élan unanime, toutes les voix le proclamèrent empereur.

Voilà ce que contenaient les lettres que Néron avait reçues, et telles étaient les nouvelles qu'il avait apprises; en même temps on lui dit que des proclamations de Vindex ont été distribuées, et que quelques-unes déjà sont parvenues à Rome; bientôt une de ces proclamations tombe entre ses mains. Les titres d'incestueux, de parricide et de tyran, lui étaient prodigués, et cependant ce n'est point tout cela qui l'irrite et le blesse, il y est appelé Oenobarbus et traité de mauvais chanteur: ce sont des outrages dont il faut que le sénat le venge, et il écrit au sénat. Pour repousser le reproche d'inhabileté dans son art, venger le nom de ses aïeux, il fait promettre un million de sesterces à celui qui tuera Vindex, et retombe dans son insouciance et dans son apathie.

Pendant ce temps la révolte faisait des progrès en Espagne et dans les Gaules; Galba s'était créé une garde de l'ordre équestre, et avait établi une espèce de sénat. Quant à Vindex, à celui qui lui avait appris que sa tête était à prix, il avait répondu qu'il la laisserait prendre à celui qui lui apporterait celle de Néron.

Mais parmi tous ces généraux, tous ces préfets, tous ces préteurs, dévots à la nouvelle fortune, un seul était resté fidèle, non par amour de Néron, mais parce que, voyant dans Vindex un étranger, et que, connaissant Galba pour un esprit faible et irrésolu, il craignit que Rome, si malheureuse qu'elle fût, n'eût encore à souffrir du changement: il marcha donc vers les Gaules avec ses légions, pour sauver à l'empire la honte d'obéir à un de ses anciens vainqueurs.

Les chefs Gaulois avaient tenu leurs serments, commandant aux trois peuples les plus illustres et les plus puissants de la Gaule, les Séquanais, les Eduens et les Arverniens, ils s'étaient réunis autour de Vindex: à leur tour les Viennois étaient venus les rejoindre, mais ceux-là n'étaient pas unis comme les autres par l'amour de la patrie, ou le désir de leur liberté: ils venaient par haine des Lyonnais, qui étaient restés fidèles à Néron. Virginius, de son côté, avait autour de lui les légions de Germanie, les auxiliaires belges et la cavalerie batave; les deux armées s'avancèrent au devant l'une de l'autre. Et ce dernier étant arrivé devant Besançon, qui tenait pour Galba, en forma le siège; mais à peine les dispositions obsidionales étaient-elles prises, qu'une autre armée apparut à l'horizon: c'était celle de Vindex.

Les Gaulois continuèrent de s'avancer vers les Romains qui les attendaient, et, se trouvant bientôt à trois portées de trait de ceux-ci, ils s'arrêtèrent pour faire leurs dispositions de bataille; mais en ce moment un héraut sortit des rangs de Vindex, et marcha vers Virginius: un quart-d'heure après, la garde des deux chefs s'avança entre les deux armées, une tente fut dressée: chacun se rangea du côté de son parti, Vindex et Virginius entrèrent dans cette tente.

Nul n'assista à cette entrevue, cependant l'avis des historiens est que Vindex ayant développé sa politique à son ennemi, et lui ayant donné la preuve qu'il agissait, non pas pour lui, mais pour Galba, Virginius, qui vit dans cette révolution le bonheur de la patrie, se réunit à celui qu'il était venu combattre: les deux chefs allaient donc se séparer, mais pour se réunir bientôt et marcher de concert contre Rome, lorsque de grands cris se firent entendre à l'aile droite de l'armée. Une centurie étant sortie de Besançon pour communiquer avec les Gaulois, et ces derniers ayant fait un mouvement pour la joindre, les soldats de Virginius se crurent attaqués, et n'écoutant qu'un premier mouvement, marchèrent eux-mêmes au devant d'eux: c'était là la cause des cris que les deux chefs avaient entendus; ils se précipitèrent chacun de son côté, suppliant leurs soldats de s'arrêter: mais leurs prières furent couvertes par les clameurs que poussaient les Gaulois, en appuyant leurs boucliers à leurs lèvres; leurs signes furent pris pour des gestes d'encouragement: un de ces vertiges étranges qui prennent parfois une armée, comme un homme, s'était emparé de toute cette multitude: et alors on vit un spectacle atroce, les soldats sans ordre de chef, sans place de bataille, poussés par un instinct de mort, soutenus par cette vieille haine des vaincus contre les vainqueurs, et des peuples conquérants contre les peuples conquis, se ruèrent l'un sur l'autre, se prirent corps à corps, comme des lions et des tigres dans un cirque. En deux heures de ce combat, les Gaulois avaient perdu vingt mille hommes, et les légions germaines et bataves seize mille: c'était le temps physique qu'il avait fallu pour tuer. Enfin les Gaulois reculèrent; mais la nuit étant venue, les deux armées restèrent en présence: cependant cette première défaite avait abattu le courage des rebelles; ils profitèrent de la nuit pour se retirer: sur l'emplacement où les légions germaines croyaient les retrouver le lendemain matin, il ne restait plus qu'une tente, et sous cette tente le corps de Vindex, qui, désespéré que le hasard eût fait perdre à la liberté de si hautes espérances, s'était jeté sur son épée, qu'il croyait inutile, et s'était traversé le cœur. Les premiers qui entrèrent sous sa tente frappèrent le cadavre, et dirent qu'ils l'avaient tué; mais au moment de la distribution de la récompense que Virginius leur avait accordée pour cette action, l'un d'eux ayant eu à se plaindre du partage dénonça tout, et l'on sut la vérité.

Vers le même temps, des événements non moins favorables à l'empereur se passaient en Espagne; un des escadrons qui s'étaient révoltés, se repentant d'avoir rompu le serment de fidélité, avait voulu abandonner la cause de Galba, et n'était qu'à grand-peine rentré sous ses ordres, de sorte que celui-ci, le jour même où Vindex s'était tué, avait manqué d'être assassiné dans une rue étroite, en se rendant au bain, par des esclaves que lui avait autrefois donnés un affranchi de Néron. Il était donc encore tout ému du double danger lorsqu'il apprit la défaite des Gaulois et la mort de Vindex: alors il crut tout perdu, et, au lieu de s'en remettre à la fortune audacieuse, il écouta les conseils de son caractère timide, et se retira à Clunie, ville fortifiée dont il s'occupa aussitôt d'augmenter encore la défense: mais presque aussitôt des présages auxquels il n'y avait point à se tromper vinrent rendre à Galba le courage perdu. Au premier coup de pioche qu'il donna pour tracer une nouvelle ligne autour de la ville, un soldat trouva un anneau d'un travail antique et précieux, dont la pierre représentait une victoire et un trophée. Ce premier retour du destin lui donna un sommeil plus calme qu'il ne l'espérait, et pendant ce sommeil, il vit en songe une petite statue de la Fortune, haute d'une coudée, et à laquelle il rendait un culte particulier dans sa villa de Fondi, lui ayant voué un sacrifice par mois et une veille annuelle. Elle sembla ouvrir sa porte, et lui dit que, fatiguée d'attendre au seuil, elle suivrait enfin un autre, s'il ne se pressait de la recevoir. Puis, comme il se leva ébranlé par ces deux augures, on lui annonça qu'un vaisseau chargé d'armes, sans passagers, matelots ni pilotes, venait d'aborder à Dertosa, ville située sur l'Èbre, dès lors il considéra sa cause comme juste et gagnée, car il était visible qu'elle plaisait aux dieux.

Quant à Néron, il avait d'abord regardé ces nouvelles comme de peu d'importance, et s'en était même réjoui, car il voyait sous le prétexte du droit de guerre un moyen de lever un nouvel impôt: il s'était donc contenté comme nous l'avons dit d'envoyer au sénat les proclamations de Vindex, en demandant justice de l'homme qui le traitait de mauvais joueur de cythare. Puis il avait pour le soir convoqué chez lui les principaux citoyens. Ceux-ci s'étaient empressés de s'y rendre, pensant que cette réunion avait pour but de tenir conseil; mais Néron se contenta de leur montrer un à un, et en discourant sur l'emploi et le mérite de chaque pièce, des instruments de musique hydraulique d'une nouvelle espèce, et tout ce qu'il dit de la révolte gauloise fut qu'il ferait porter tous ces instruments au théâtre, si Vindex ne l'en empêchait.

Le lendemain, de nouvelles lettres étant arrivées, qui annonçaient que le nombre des Gaulois révoltés s'élevait à cent mille, Néron pensa qu'il fallait enfin faire quelques préparatifs de guerre. Alors il les commanda étranges et insensés. Il fit amener des voitures au théâtre et au palais, les fit charger d'instruments de musique au lieu d'instruments de guerre, cita les tribus urbaines pour recevoir les serments militaires; mais, voyant qu'aucun de ceux en état de porter les armes ne répondait, il exigea des maîtres un certain nombre d'esclaves, et alla lui-même dans les maisons choisir les plus forts et les plus robustes, prenant jusqu'aux économes et aux secrétaires: enfin il rassembla quatre cents courtisanes, auxquelles il fit couper les cheveux; il les arma de la hache et du bouclier des amazones, et les destina à remplacer près de lui la garde césarienne. Puis, sortant de la salle à manger, après son dîner, appuyé sur les épaules de Sporus et de Phaon, il dit à ceux qui attendaient pour le voir, et qui paraissaient inquiets, qu'ils se rassurassent, attendu que dès qu'il aurait touché le sol de la province, et se serait montré sans armes aux yeux des Gaulois, il n'aurait besoin que de verser quelques larmes, qu'aussitôt les séditieux se repentiraient, et que dès le lendemain on le verrait joyeux parmi les joyeux entonner une hymne de victoire, qu'il allait composer sur le champ.

Quelques jours après, un nouveau courrier arriva des Gaules: celui-ci au moins apportait des nouvelles favorables: c'était la rencontre des légions romaines et des Gaulois, la défaite des rebelles et la mort de Vindex. Néron jeta de grands cris de joie, courant comme un fou dans les appartements et dans les jardins de la maison dorée, ordonnant des fêtes et des réjouissances, annonçant qu'il chanterait le soir au théâtre, et faisant inviter les principaux de la ville à un grand souper pour le lendemain.

Effectivement, le soir Néron se rendit au Gymnase, mais une étrange fermentation régnait dans Rome: en passant levant l'une de ses statues, il vit qu'on l'avait couverte l'un sac. Or, c'était dans un sac que l'on enfermait les parricides, puis on les jetait dans le Tibre avec un singe, un chat et une vipère. Un peu plus loin une colonne portait ces mots écrits sur sa base: Néron a tant chanté, qu'il a réveillé les coqs. Un riche patricien propriétaire qui se trouvait sur la route de l'empereur, se disputait ou feignait de se disputer si haut avec ses esclaves, que Néron s'informa de ce qui se passait; on vint alors lui dire que les esclaves de cet homme méritant une correction, il réclamait un Vindex.

Le spectacle commença par une atellane où jouait l'acteur Eatus; le rôle dont il était chargé commençait par ces mots: Salut à mon père, salut à ma mère. Au moment de les prononcer, il se tourna vers Néron, et imita, en disant salut à mon père, l'action de boire, et en disant salut à ma mère, l'action de nager. Cette sortie fut accueillie par d'unanimes applaudissements, car chacun y avait reconnu une allusion à la mort de Claude et à celle d'Agrippine; quant à Néron, il se mit à rire et applaudit comme les autres, soit qu'il fût insensible à toute espèce de honte, soit de crainte que la vue de sa colère n'excitât davantage la raillerie, ou n'indisposât le public contre lui-même.

Lorsque son tour fut arrivé, il quitta sa loge et entra sur le théâtre; pendant le temps qu'il s'habillait pour paraître, une étrange nouvelle se répandit dans la salle et circula parmi les spectateurs. Les lauriers de Livie étaient séchés, et toutes les poules étaient mortes. Voici comment ces lauriers avaient été plantés et comment les poules étaient devenues sacrées:

Dans le temps où Livie Drusille, qui par son mariage avec Octave reçut le nom d'Augusta, était promise à César, un jour qu'elle était assise dans sa villa de Veies, un aigle du haut des airs laissa tomber sur ses genoux une poule blanche, qui non seulement était sans blessure, mais ne paraissait même pas effrayée. Livie, étonnée, regardait et caressait l'oiseau, lorsqu'elle s'aperçut que la poule tenait au bec une branche de laurier. Alors elle consulta les aruspices, qui ordonnèrent de planter le laurier pour en obtenir des rejetons, et de nourrir la poule pour en avoir de la race. Livie obéit. Une maison de plaisance des Césars, située sur la voie Flaminia, près du Tibre, à neuf milles de Rome, fut choisie pour cette expérience, qui réussit au-delà de tout espoir. Il naquit une si grande quantité de poussins, que la terre prit le nom d'ad Gallinas, et il poussa de si nombreux rejetons que le laurier fut bientôt le centre d'une forêt. Or, la forêt était desséchée jusqu'à ses racines, et tous les poussins étaient morts jusqu'au dernier.

Alors l'empereur parut sur le théâtre, mais il eut beau s'avancer humblement vers l'orchestre selon son habitude, et adresser une respectueuse allocution aux spectateurs, en leur disant qu'il ferait tout ce qu'il pourrait faire, mais que l'événement dépendait de la fortune, pas un applaudissement ne se fit entendre pour le soutenir. Il n'en commença pas moins, mais intimidé et tremblant. Tout son rôle fut écouté au milieu du silence et sans un seul encouragement; puis, arrivé à ce vers:

—Ma femme, ma mère et mon père demandent ma mort!

Pour la première fois les applaudissements et les cris éclatèrent; mais cette fois il n'y avait pas à se tromper à leur expression. Néron en comprit le vrai sens, et quitta rapidement le théâtre; mais en descendant l'escalier ses pieds s'embarrassèrent dans sa robe trop longue, de sorte qu'il tomba et se blessa au visage: on le ramassa évanoui.

Rentré au palatin et revenu à lui, il s'enferma dans son cabinet, plein de terreur et de colère. Alors il tira ses tablettes, et y traça des projets étranges qui n'avaient besoin que d'une signature pour devenir des ordres mortels. Ces projets étaient d'abandonner les Gaules au pillage des armées, d'empoisonner tout le sénat en l'invitant à un festin, de brûler la ville, et de lâcher en même temps toutes les bêtes féroces, afin que ce peuple ingrat qui ne l'avait applaudi que pour lui présager sa mort ne pût pas se défendre des ravages du feu; puis, rassuré sur sa puissance par la conviction du mal qu'il pouvait faire encore, il se jeta sur son lit, et comme les dieux voulaient lui envoyer de nouveaux présages, ils permirent qu'il s'endormît.

Alors, lui qui ne rêvait jamais rêva qu'il était perdu pendant une tempête sur une mer furieuse, et qu'on lui arrachait des mains le gouvernail du navire qu'il dirigeait; puis, par une de ce ces transitions incohérentes, il se trouva tout à coup près du théâtre de Pompée, et les quatorze statues exécutées par Coponius et représentant les nations descendirent de leurs bases, et, tandis que celle qui se trouvait devant lui barrait le passage, les autres formaient un cercle et se rapprochaient graduellement jusqu'à ce qu'il se trouvât enfermé entre leurs bras de marbre. À grand peine il avait échappé à ces fantômes de pierre, et courait, pâle, haletant et sans voix, dans le Champ-de-Mars, lorsqu'en passant devant le mausolée d'Auguste, les portes du tombeau s'ouvrirent d'elles-mêmes, et une voix en sortit qui l'appela trois fois. Ce dernier songe brisa son sommeil, et il se réveilla tremblant, les cheveux hérissés et le front ruisselant de sueur. Alors il appela, donna l'ordre qu'on lui amenât Sporus, et le jeune homme demeura dans sa chambre le reste de la nuit.

Avec le jour l'excès des terreurs nocturnes s'évanouit; mais il lui resta une crainte vague qui le faisait tressaillir à chaque instant. Alors il fit conduire devant lui le courrier qui avait apporté la dépêche qui annonçait la mort de Vindex. C'était un cavalier batave qui était venu de la Germanie avec Virginius, et avait assisté à la bataille. Néron lui fit répéter plusieurs fois tous les détails du combat, et surtout ceux de la mort de Vindex; enfin il ne fut tranquille que lorsque le soldat lui jura par Jupiter qu'il avait vu de ses yeux le cadavre percé de coups, et prêt pour la tombe. Alors il lui fit compter une somme de cent mille sesterces, et lui fit don de son propre anneau d'or.

L'heure du dîner arriva: les convives impériaux se rassemblèrent au Palatin; avant le repas, Néron, comme d'habitude, les fit passer dans la salle de bain, et en sortant du bain des esclaves leur offrirent des toges blanches et des couronnes de fleurs. Néron les attendait dans le triclinium, vêtu de blanc comme eux, et la tête couronnée, et l'on se coucha sur les lits au son d'une musique délicieuse.

Ce dîner était servi non seulement avec toute la recherche, mais encore avec tout le luxe des repas romains: chaque convive avait un esclave couché à ses pieds pour prévenir ses moindres caprices, un parasite mangeait à une petite table isolée et qui lui était entièrement abandonnée comme une victime, tandis qu'au fond sur une espèce de théâtre, des danseuses gaditanes semblaient, par leur grâce et leur légèreté, ces divinités printanières qui accompagnent au mois de mai Flore et Éphyre visitant leur royaume.

À mesure que ce dîner s'avança et que les convives s'échauffèrent, le spectacle changea de caractère, et de voluptueux devint lascif. Enfin, des funambules succédèrent aux danseuses, et alors commencèrent ces jeux inouïs que la régence renouvela, dit-on, et qui avait été inventés pour réveiller les sens alanguis du vieux Tibère. En même temps Néron prit une cithare, et se mit à réciter des vers où Vindex était comblé de ridicule; il accompagnait ces chants de gestes bouffons; et gestes et chants étaient frénétiquement applaudis des convives, lorsqu'un nouveau messager arriva, porteur de lettres d'Espagne. Ces lettres annonçaient à la fois et la révolte et la proclamation de Galba.

Néron relut plusieurs fois ces lettres, pâlissant davantage à chaque fois; alors saisissant deux vases qu'il aimait beaucoup, et qu'il appelait homériques parce que leurs sujets représentaient des poèmes tirés de l'Iliade, il les brisa comme s'ils eussent été de quelque matière commune; puis aussitôt, se laissant tomber, il déchira ses vêtements, se frappa violemment la tête contre les lits du festin, disant qu'il souffrait des malheurs inouïs et inconnus puisqu'il perdait l'empire de son vivant; à ces cris sa nourrice Euglogé entra, le prit entre ses bras comme un enfant, et tâcha de le consoler; mais, comme un enfant, sa douleur s'augmenta des consolations qu'on lui donnait; bientôt la colère lui succéda. Il se fit apporter un roseau et du papyrus pour écrire au chef des prétoriens; puis, lorsque l'ordre fut signé, il chercha sa bague pour le cacheter; mais, comme nous l'avons déjà dit, il l'avait donnée le matin même au cavalier batave; il demanda alors ce sceau à Sporus qui lui présenta le sien; il l'appuya sur la cire sans le regarder, mais en le levant il s'aperçut que cet anneau représentait la descente de Proserpine aux enfers. Ce dernier présage, et dans un tel moment, lui parut le plus terrible de tous, et soit qu'il pensât que Sporus lui eût présenté cette bague avec intention, soit que dans la folie qui le possédait il ne reconnut pas ses amis les plus chers, lorsque Sporus s'approcha de lui pour s'informer de la cause de ce nouvel accès, il le frappa du poing au milieu du visage, et le jeune homme ensanglanté et évanoui alla rouler au milieu des débris du repas.

Aussitôt l'empereur, sans prendre congé de ses convives, remonta dans sa chambre, et ordonna qu'on lui fît venir Locuste.

Cette fois c'était pour lui-même que l'empereur en appelait à la science de sa vieille amie. Ils passèrent ensemble la nuit entière, et devant lui la magicienne composa un poison subtil, qu'elle avait combiné trois jours auparavant, et dont elle avait fait l'essai la veille. Néron le renferma dans une boîte d'or, et le cacha dans un meuble que lui avait donné Sporus, et dont il n'y avait que lui et l'eunuque qui connussent le secret.

Cependant le bruit de la révolte de Galba s'était répandu avec une rapidité effroyable. Cette fois ce n'était plus une menace lointaine, une entreprise désespérée comme celle de Vindex. C'était l'attaque puissante et directe d'un patricien dont la race, toujours populaire à Rome, était à la fois illustre et ancienne, et qui prenait sur ses statues le titre de petit-fils de Quintus Catulus Capitolinus; c'est-à-dire du magistrat qui avait passé pour le premier de son temps par son courage et sa vertu.

À ces bonnes dispositions pour Galba se joignaient de nouveaux griefs contre Néron; préoccupé de ses jeux et de ses courses et de ses chants, les ordres ordinaires qu'il devait donner en sa qualité de préfet de l'annone, avaient été négligés, de sorte que la flotte, qui devait apporter le blé de Sicile et d'Alexandrie, était partie seulement à l'époque où elle aurait dû revenir; il en résultait qu'en peu de jours la cherté du grain était devenue excessive, puisque la famine lui avait succédé, et que Rome, mourante de faim comme un seul homme, et les yeux tournés vers le midi, courait tout entière aux bords du Tibre à chaque vaisseau qui remontait du port d'Ostie; or, le matin du jour où Néron avait passé la nuit avec Locuste, et le lendemain de celui où les nouvelles de la révolte de Galba étaient arrivées, le peuple mécontent et affamé était rassemblé au Forum, lorsque l'on signala un bâtiment. Tout le monde courut au port Oelius, croyant ce bâtiment l'avant-garde de la flotte nourricière, et chacun se précipita à bord avec des cris de joie. Le bâtiment rapportait du sable d'Alexandrie pour les lutteurs de la cour; les murmures et les imprécations éclatèrent hautement.

Parmi les mécontents, un homme se faisait remarquer: c'était un affranchi de Galba, nommé Icelus. La veille au soir il avait été arrêté; mais, pendant la nuit, une centaine d'hommes armés s'étaient portés à la prison, et l'avaient délivré. Il reparaissait donc au milieu du peuple, fort de sa persécution momentanée, et, profitant de cet avantage, il appelait les assistants à une révolte ouverte; mais ceux-ci balançaient encore, par ce reste d'obéissance à ce qui existe, dont on ne se rend pas compte, mais que les esprits vulgaires brisent si difficilement; lorsqu'un jeune homme, le visage caché sous son pallium, passa près de lui, et lui tendit un feuillet déchiré d'une tablette. Icelus prit la plaque d'ivoire enduite de cire qu'on lui présentait, et vit avec joie que le hasard venait à son secours, en lui livrant une preuve contre Néron: cette tablette contenait le projet qu'avait arrêté l'empereur pendant la nuit qu'il avait passée avec Sporus, de brûler une seconde fois cette Rome qui se lassait d'applaudir à ses chants, et de lâcher les bêtes féroces pendant l'incendie, afin que les Romains ne pussent pas éteindre le feu. Icelus lut à haute voix les lignes écrites sur la tablette, et cependant on hésitait à le croire, tant une pareille vengeance paraissait insensée. Quelques personnes même criaient que sans doute l'ordre que venait de lire Icelus était un ordre supposé, lorsque Nymphidius Sabinus prit la tablette des mains de l'affranchi, et déclara qu'il reconnaissait parfaitement, non seulement l'écriture de l'empereur, mais encore sa manière de raturer, d'effacer et d'intercaler. À ceci, il n'y avait rien à répondre, Nymphidius Sabinus, comme préfet du prétoire, ayant eu souvent l'occasion de recevoir des lettres autographes de Néron.

En ce moment plusieurs sénateurs passèrent en désordre et sans manteau; ils se rendaient au Capitole où ils étaient convoqués; le chef du sénat ayant vu le matin même une tablette pareille à celle que l'inconnu avait remise à Icelus, et sur laquelle était écrit le projet détaillé d'inviter tous les sénateurs à un grand repas et de les empoisonner tous ensemble et d'un seul coup, le peuple se mit à leur suite, et revint inonder le Forum, nombreux et pressé comme des vagues, et semblable à un flux qui recouvre le port; puis, en attendant ce que le sénat allait décider, il s'attaqua aux statues de Néron, n'osant encore s'en prendre à lui-même. Du haut de la terrasse du Palatin l'empereur vit les outrages auxquels ses effigies étaient soumises; alors il s'habilla de noir pour descendre vers le peuple et se présenter à lui en suppliant; mais au moment où il allait sortir, les cris de la foule avaient pris une telle expression de menace et de rage, qu'il rentra précipitamment, se fit ouvrir une porte de derrière, et se sauva dans les jardins de Servilius. Une fois à l'abri dans cette retraite que personne que ses confidents les plus intimes ne savait avoir été choisie par lui, il envoya Phaon au chef des prétoriens.

Mais l'agent de Galba avait précédé au camp l'agent de César. Nymphidius Sabinus venait de promettre au nom du nouvel empereur sept mille cinq cents drachmes par tête, et à chaque soldat des armées qui seraient dans les provinces douze cent cinquante drachmes: le chef des prétoriens répondit donc à Phaon que tout ce qu'il pouvait faire, c'était de donner pour la même somme la préférence à Néron. Phaon rapporta cette réponse à l'empereur; mais la somme demandée s'élevait à deux cent quatre-vingt-cinq millions cent soixante-deux mille trois cents francs de notre monnaie, et le trésor était épuisé par des prodigalités insensées, de sorte que l'empereur ne possédait pas la vingtième partie de cette somme. Cependant Néron ne désespérait point: la nuit approchait, et, avec l'aide de ses anciens amis, dont, grâce aux ténèbres, il pouvait aller implorer l'assistance sans être vu, il parviendrait peut-être à rassembler cette somme.

La nuit s'abaissa sur la ville pleine de tumulte et de lueurs: partout où il y avait un forum, une place, un carrefour, il y avait des groupes éclairés par des torches. Au milieu de toute cette foule animée de tant de sentiments divers, les nouvelles les plus étranges et les plus contradictoires circulaient comme si un aigle les secouait de ses ailes, et toutes obtenaient créance, si insensées et si incohérentes qu'elles fussent. Alors il s'élevait dans les airs des clartés et des rumeurs qu'on eût prises de loin pour des éruptions de volcans et des rugissements de bêtes féroces. Au milieu de tout ce tumulte, les prétoriens quittèrent leurs casernes et allèrent camper hors de Rome; partout où ils passèrent le silence se rétablit, car on ne savait encore pour qui ils étaient; mais à peine la foule les avait elle perdus de vue qu'elle se remettait à secouer ses torches et à hurler, désordonnée et menaçante.

Cependant, malgré l'agitation de la ville, Néron se hasarda à descendre, déguisé sous les habits d'un homme du peuple, des jardins de Servilius, où, comme nous l'avons dit, il s'était retiré pendant toute la journée. Cette démarche hasardée lui était inspirée par l'espoir de trouver une aide, sinon dans les bras, du moins dans la bourse de ses anciens compagnons de débauche; mais il eut beau se traîner de maison en maison, s'agenouiller en suppliant à toutes les portes et implorer comme un mendiant cette aumône qui seule pouvait racheter sa vie; mais il eut beau appeler et gémir, les cœurs restèrent insensibles et les portes fermées. Alors, comme cette multitude lassée des délais du sénat commençait de se faire entendre, Néron comprit qu'il n'y avait pas un instant à perdre. Au lieu de retourner aux jardins de Servilius, il se dirigea vers le Palatin pour y prendre de l'or et quelques bijoux précieux. Arrivé à la fontaine de Jupiter, il se glissa derrière le temple de Vesta, parvint jusqu'à l'ombre que projetaient les murs du palais de Tibère et de Caligula; gagna la porte qui s'était ouverte pour son arrivée de Corinthe, traversa ces jardins magnifiques qu'il allait être forcé d'abandonner pour les grèves désertes de la proscription, puis, rentrant dans la maison dorée, il gagna sa chambre par des corridors secrets et obscurs: en y entrant il jeta un cri de surprise.

Pendant son absence, les gardes du Palatin avaient pris la fuite, emportant avec eux tout ce qui s'était trouvé à leur portée: couvertures attaliques, vases d'argent, meubles précieux. Néron courut au petit coffre où il avait renfermé le poison de Locuste, et ouvrit le tiroir; mais la boîte d'or avait disparu, et avec elle la dernière ressource contre la honte d'une mort publique et infâme. Alors se sentant faible contre le danger, délaissé ou trahi par tout le monde, celui qui la veille encore était le maître de la terre, se jeta la face contre le plancher, et se roula, appelant à son aide avec des cris insensés. Trois personnes accoururent: c'étaient Sporus, Epaphrodite, son secrétaire, et Phaon, son affranchi.

À leur vue, Néron se releva sur un genou et les regarda avec anxiété; puis, voyant à leurs visages tristes et abattus qu'il n'y avait plus d'espoir, il ordonna à Epaphrodite d'aller chercher le gladiateur Spiculus, ou tout autre qui voulût le tuer. Puis il commanda à Sporus et à Phaon qui restaient avec lui, d'entonner les lamentations que les femmes louées pour pleurer chantaient en accompagnant les funérailles; ils n'avaient pas fini, qu'Epaphrodite rentra. Ni Spiculus, ni personne, n'avait voulu venir. Alors Néron, qui avait rassemblé toutes ses forces, voyant que ce dernier moyen de mourir d'une mort prompte lui échappait, laissa tomber les bras en s'écriant: Hélas! hélas!... je n'ai donc ni ami ni ennemi; alors il voulut sortir du Palatin, courir vers le Tibre et s'y précipiter. Mais Phaon l'arrêta en lui offrant sa maison de campagne, située à quatre milles à peu près de Rome, entre les voies Salaria et Nomentane. Néron, se rattachant à cette dernière espérance, accepte. Cinq chevaux sont préparés; Néron monte sur l'un d'eux, se voile le visage, et, suivi de Sporus, qui ne le quitte pas plus que son ombre, tandis que Phaon reste au Palatin pour lui faire parvenir des nouvelles, il traverse la ville tout entière, sort par la porte Nomentane, et suit la voie sur laquelle nous l'avons retrouvé, au moment où le salut du soldat qui l'avait reconnu avait mis le comble à sa terreur.

Cependant la petite troupe était arrivée à la hauteur de la villa de Phaon, située où est aujourd'hui la Serpentara. Cette campagne, cachée derrière le mont Sacré, pouvait offrir à Néron une retraite momentanée, assez isolée pour qu'il eût au moins le temps de se décider à mourir, si toute chance de salut lui échappait. Epaphrodite, qui connaissait le chemin, prit alors la tête de la cavalcade, et, se jetant à gauche, s'engagea dans la traverse; Néron le suivit, puis les deux affranchis et Sporus formèrent l'arrière-garde. Arrivés à moitié chemin, ils entendirent quelque bruit sur la route, quoiqu'ils ne pussent voir quelles étaient les personnes qui le causaient: cette obscurité les servit eux-mêmes. Néron et Epaphrodite se jetèrent dans la campagne, tandis que Sporus et les deux affranchis continuèrent de côtoyer le mont Sacré. Ce bruit était causé par une patrouille de nuit envoyée à la recherche de l'empereur, et commandée par un centurion. Elle arrêta les trois voyageurs; mais, ne reconnaissant pas Néron parmi eux, le centurion les laissa continuer leur route, après avoir échangé quelques mots avec Sporus.

Cependant l'empereur et Epaphrodite avaient été forcés de mettre pied à terre, tant la plaine était semée de roches et de terrains éboulés par la dernière commotion qui s'était fait sentir au moment où la petite troupe avait quitté Rome. Ils s'avancèrent alors au travers des joncs et des épines, qui mettaient en sang les pieds nus de Néron, et déchiraient son manteau. Enfin ils aperçurent une masse noire dans l'ombre. Un chien de garde aboya, les suivant le long du mur intérieur, tandis qu'eux côtoyaient la paroi extérieure. Enfin ils arrivèrent à l'entrée d'une carrière attenante à la villa, et dont Phaon avait fait tirer du sable. L'ouverture en était basse et étroite. Néron, pressé par la peur, se mit à plat ventre, et se glissa dans l'intérieur. Alors, de l'entrée, Epaphrodite lui dit qu'il allait faire le tour des murs, pénétrer dans la villa, et s'informer si l'empereur pouvait l'y suivre sans danger. Mais à peine Epaphrodite fut-il éloigné, que Néron, se trouvant seul dans cette carrière, fut saisi d'une terreur extrême; il lui semblait être dans un sépulcre dont la porte aurait été fermée sur lui tout vivant; il se hâta donc d'en sortir afin de revoir le ciel et de respirer l'air. Arrivé au bord, il aperçut, à quelques pas de lui une mare. Quoique l'eau en fût stagnante, il avait une soif telle qu'il ne put résister à l'envie d'en boire. Alors, mettant son manteau sous ses pieds pour se garantir quelque peu des cailloux et des ronces; il se traîna jusqu'à cette eau, en puisa quelques gouttes dans le creux de sa main, puis, regardant le ciel, et d'un ton de reproche:

—Voilà donc, dit-il, le dernier rafraîchissement de Néron.

Il était depuis quelques instants assis morne et pensif au bord de cette mare, occupé d'arracher les épines et les ronces qui étaient restées dans son manteau, lorsqu'il s'entendit appeler. Cette voix rompant le silence de la nuit, bien qu'elle eût une expression bienveillante, le fit tressaillir: il se retourna et aperçut à l'entrée de la carrière Epaphrodite, une torche à la main. Son secrétaire lui avait tenu parole, et, après être entré par la porte principale de la villa, et avoir indiqué aux affranchis la place où les attendait l'empereur, ils avaient d'un commun effort percé un vieux mur, et préparé une ouverture qui lui permettait de passer de la carrière dans la villa. Néron s'empressa de suivre son guide avec tant de hâte qu'il oublia son manteau au bord de la mare. Alors il rentra dans la caverne, et de la caverne dans une petite chambre d'esclave n'ayant pour tous meubles qu'un matelas et une vieille couverture, et éclairée par une mauvaise lampe de terre, qui faisait dans ce bouge sépulcral et infect plus de fumée que de lumière.

Néron s'assit sur le matelas, le dos appuyé au mur; il avait faim et soif. Il demanda à boire et à manger. On lui apporta un peu de pain bis et un verre d'eau. Mais après avoir goûté le pain, il le jeta loin de lui: puis il rendit l'eau en demandant qu'on la lui fît tiédir. Resté seul, il laissa tomber sa tête sur ses genoux, et demeura quelques instants immobile et muet comme une statue de la Douleur: bientôt la porte s'ouvrit. Croyant que c'était l'eau qu'on lui rapportait, Néron releva la tête, et vit devant lui Sporus, tenant une lettre à la main.

Il y avait sur la figure pâle de l'eunuque, habituée à exprimer l'abattement ou la tristesse, une expression si étrange de joie cruelle, que Néron le regarda un instant, ne reconnaissant plus l'esclave docile de tous ses caprices dans le jeune homme qui s'approchait de lui. Arrivé à deux pas du lit, il tendit les bras et lui présenta le parchemin. Néron, quoiqu'il ne comprit rien au sourire de Sporus, se douta qu'il contenait quelque fatale nouvelle.

—De qui est cette lettre? dit-il sans faire aucun mouvement pour la prendre.

—De Phaon, répondit le jeune homme.

—Et qu'annonce-t-elle? continua Néron en pâlissant.

—Que le sénat t'a déclaré ennemi de l'État, et qu'on te cherche pour te conduire au supplice.

—Au supplice! s'écria Néron en se soutenant sur un genou, au supplice! moi! moi, Claudius César!...

—Tu n'es plus Claudius César, répondit froidement l'eunuque; tu es Domitius Oenobarbus, voilà tout, déclaré traître à la patrie et condamné à mort!

—Et quel est le supplice des traîtres à la patrie? dit Néron.

—On les dépouille de leurs vêtements, on leur serre le cou entre les branches d'une fourche, on les promène aux forums, aux marchés et au Champ-de-Mars, puis on les frappe de verges jusqu'à ce qu'ils meurent.

—Oh! s'écria Néron en se dressant tout debout, je puis fuir encore, j'ai encore le temps de fuir, de gagner la forêt de Larice et les marais de Minturnes; quelque vaisseau me recueillera, et je me cacherai en Sicile ou en Égypte.

—Fuir! dit Sporus, toujours pâle et froid comme un simulacre de marbre, fuir, et par où?

—Par ici, s'écria Néron ouvrant la porte de la chambre et s'élançant vers la carrière; puisque je suis entré je puis sortir.

—Oui, mais depuis que tu es entré, dit Sporus, l'ouverture est rebouchée, et, si bon athlète que tu sois, je doute que tu puisses repousser seul le rocher qui la ferme.

—Par Jupiter! c'est vrai! s'écria Néron, épuisant vainement ses forces pour essayer de soulever la pierre. Qui a fermé cette caverne? qui a fait rouler ce rocher?

—Moi et les affranchis, répondit Sporus.

—Et pourquoi avez-vous fait cela? pourquoi m'avez-vous enfermé comme Cacus dans son antre?

—Pour que tu y meures comme lui, dit Sporus avec une expression de haine à laquelle on n'aurait jamais cru sa voix douce capable d'atteindre.

—Mourir! mourir! dit Néron, se frappant la tête comme une bête fauve enfermée et qui cherche une issue: mourir! Tout le monde veut donc que je meure? tout le monde m'abandonne donc?

—Oui, répondit Sporus, tout le monde veut que tu meures, mais tout le monde ne t'abandonne pas, puisque me voilà, puisque je viens mourir avec toi.

—Oui, oui, murmura Néron, se laissant de nouveau tomber sur le matelas; oui, c'est de la fidélité.

—Tu te trompes, César, dit Sporus, croisant les bras et regardant Néron qui mordait les coussins de son lit, tu te trompes, ce n'est pas de la fidélité, c'est mieux que cela, c'est de la vengeance.

—De la vengeance! s'écria Néron, se retournant vivement, de la vengeance! Et que t'ai-je donc fait, Sporus.

—Jupiter! il le demande! dit l'eunuque levant les deux bras au ciel; ce que tu m'as fait!...

—Oui, oui... murmura Néron effrayé et se reculant contre le mur.

—Ce que tu m'as fait? répondit Sporus avançant d'un pas vers lui et laissant retomber ses mains comme si les forces lui eussent manqué; d'un enfant qui était né pour devenir un homme, pour avoir sa part des sentiments de la terre et des joies du ciel, tu as fait un pauvre être qui n'appartenait plus à rien, qui n'avait plus de droit à rien, qui n'avait plus d'espoir en rien. Tous les plaisirs et tous les bonheurs, je les ai vu passer devant moi, comme Tantale voit les fruits et l'eau sans pouvoir les atteindre, enchaîné que j'étais à mon impuissance et à ma nullité; et ce n'est pas tout, car si j'avais pu souffrir et pleurer sous des habits de deuil, en silence et dans la solitude, je te pardonnerais peut-être; mais il m'a fallu revêtir la pourpre comme les puissants, sourire comme les heureux, vivre au milieu du monde comme ceux qui existent, moi, pauvre fantôme, pauvre spectre, pauvre ombre.

—Mais que voulais-tu de plus, dit Néron tremblant; j'ai partagé avec toi mon or, mes plaisirs et ma puissance; tu as été de toutes mes fêtes, tu as eu comme moi des courtisans et des flatteurs, et, quand je n'ai plus su que te donner, je t'ai donné mon nom.

—Et voilà justement ce qui fait que je te hais, César. Si tu m'avais fait empoisonner comme Britannicus, si tu m'avais fait assassiner comme Agrippine, si tu m'avais fait ouvrir les veines comme à Sénèque, j'aurais pu te pardonner au moment de ma mort. Mais tu ne m'as traité ni comme un homme, ni comme une femme; tu m'as traité comme un jouet frivole dont tu pouvais faire tout ce que bon te semblait; comme une statue de marbre, aveugle, muette et sans cœur. Ces faveurs dont tu parles, c'étaient des humiliations dorées, et voilà tout; et plus tu me couvrais de honte, et plus tu m'élevais au-dessus des têtes, chacun pouvait mesurer mon infamie. Et ce n'est pas tout: avant-hier, quand je t'ai donné cet anneau, quand tu pouvais me répondre par un coup de poignard, ce qui aurait fait croire au moins à tous ces hommes et à toutes ces femmes qui étaient là que je valais la peine d'être tué, tu m'as frappé du poing, comme un parasite, comme un esclave, comme un chien!...

—Oui, oui, dit Néron, oui, j'ai eu tort. Pardonne-moi, mon bon Sporus!

—Et cependant, continua Sporus, comme s'il n'avait pas entendu l'interruption de Néron, cet être sans nom, sans sexe, sans amis et sans cœur; cet être, quel qu'il fût, s'il ne pouvait faire le bien, pouvait au moins faire le mal; il pouvait, la nuit, entrer dans ta chambre, te voler tes tablettes qui condamnaient à mort le sénat et le peuple, et les éparpiller, comme l'eût fait un vent d'orage, sur le Forum ou au Capitole, de manière à ce que tu n'eusses plus de grâce à attendre ni du peuple ni du sénat. Il pouvait t'enlever la boîte où était renfermé le poison de Locuste, afin de te livrer seul, sans défense et sans armes, à ceux qui te cherchent pour te faire subir une mort infâme.

—Tu te trompes! s'écria Néron en tirant un poignard de dessous le coussin de son lit; tu te trompes, il me reste ce fer.

—Oui, dit Sporus, mais tu n'oseras pas t'en servir ni contre les autres, ni contre toi. Et cet exemple sera donné au monde, grâce à un eunuque, d'un empereur expirant sous les verges et le fouet, après avoir été promené nu et la fourche au cou, par le forum et les marchés.

—Mais je suis bien caché ici, ils ne me trouveront pas, dit Néron.

—Oui, oui, il eût été possible que tu leur échappasses encore, si je n'eusses rencontré un centurion et si je ne lui eusse dit où tu étais. À cette heure il frappe à la porte de la villa; César, il va venir, il vient....

—Oh! je ne l'attendrai pas, dit Néron, mettant la pointe du poignard sur son cœur; je me frapperai... je me tuerai.

—Tu n'oseras pas, dit Sporus.

—Et cependant, murmura en grec Néron, comme cherchant avec la pointe de la lame une place où se tuer, mais hésitant toujours à enfoncer le fer, cependant cela ne sied pas à Néron de ne pas savoir mourir.... Oui, oui, j'ai vécu honteusement et je meurs avec honte. O univers, univers, quel grand artiste tu vas perdre en me perdant....

Tout à coup il s'arrêta, le coup tendu, les cheveux hérissés, le front couvert de sueur, écoutant un bruit nouveau qui venait de se faire entendre, et balbutia ce vers d'Homère:

C'est le bruit des chevaux à la course rapide.

En ce moment, Epaphrodite se précipita dans la chambre. Néron ne s'était pas trompé, ce bruit était bien celui des cavaliers qui le poursuivaient, et qui, guidés par les renseignements de Sporus, étaient venus droit à la villa. Il n'y avait donc pas un instant à perdre si l'empereur ne voulait pas tomber entre les mains de ses bourreaux. Alors Néron parut prendre une résolution décisive; il tira Epaphrodite à part, et lui fit jurer, par le Styx, de ne laisser sa tête au pouvoir de personne, et de brûler au plus tôt son corps tout entier; puis, tirant son poignard de sa ceinture où il l'avait remis, il en posa la pointe contre son cou. En ce moment le bruit se fit entendre plus rapproché, des voix retentirent avec un accent de menace. Epaphrodite vit que l'heure suprême était venue; il saisit la main de Néron, et, appuyant le poignard contre sa gorge, il y enfonça la lame tout entière; puis, suivi de Sporus, il se précipita dans la carrière, refermant la porte de la chambre derrière eux.

Néron poussa un cri terrible en arrachant et en jetant loin de lui l'arme mortelle, chancela un instant les yeux fixes et la poitrine haletante, tomba sur un genou, puis sur l'autre essaya de se soutenir encore sur un bras, tandis que le sang jaillissait de sa gorge à travers les doigts de son autre main, avec laquelle il cherchait à fermer sa blessure; enfin il regarda une dernière fois autour de lui avec une expression de désespoir mortel, et, se voyant seul, il se laissa aller étendu sur la terre en poussant un gémissement. En ce moment la porte s'ouvrit, et le centurion parut. En voyant l'empereur sans mouvement, il s'élança vers lui, et voulut étancher le sang avec son manteau; mais Néron, rappelant un reste de force, le repoussa, puis:

—Est-ce là la foi que vous m'aviez jurée, lui dit-il d'un ton de reproche; et il rendit le dernier soupir; seulement, chose étrange! ses yeux restèrent fixes et ouverts.

Alors tout fut dit. Les soldats qui avaient accompagné le centurion entrèrent pour s'assurer que l'empereur avait cessé de vivre, et n'ayant plus de doute à cet égard, ils retournèrent à Rome pour y annoncer sa mort, de sorte que le cadavre de celui qui la veille encore était le maître du monde demeura seul étendu dans une boue sanglante, sans un esclave pour lui rendre le dernier devoir.

Un jour entier s'écoula ainsi; le soir une femme entra, pâle, lente et grave. Elle avait obtenu d'Icelus, cet affranchi de Galba que nous avons vu exciter le peuple, et qui était devenu tout-puissant à Rome où l'on attendait son maître, la permission de rendre le dernier devoir à Néron. Elle le déshabilla, lava le sang dont son corps était souillé, l'enveloppa d'un manteau blanc brodé d'or qu'il portait la dernière fois qu'elle l'avait vu et qu'il lui avait donné, puis le ramena à Rome dans un chariot couvert qu'elle avait fait conduire avec elle. Là elle lui fit des funérailles modestes et qui ne dépassèrent pas celles d'un simple citoyen, puis elle déposa le cadavre dans le monument de Domitien, que du Champ-de-Mars on apercevait sur la colline des Jardins, et où d'avance Néron s'était fait préparer une tombe de porphyre surmontée d'un autel de marbre de Luna, et entourée d'une balustrade de marbre de Thasos.

Enfin ces derniers devoirs accomplis, elle resta un jour entier immobile et muette comme la statue de la Douleur, agenouillée et priant à la tête de cette tombe.

Puis, lorsque le soir fut venu, elle descendit lentement la colline des Jardins, reprit sans regarder derrière elle le chemin de la vallée Égérie, et rentra pour la dernière fois dans les Catacombes.

Quant à Epaphrodite et à Sporus, on les retrouva morts et couchés l'un près de l'autre dans la carrière. Entre eux était la boîte d'or: ils avaient partagé en frères, et le poison préparé pour Néron avait suffi à tous deux.

C'est ainsi que mourut Néron dans la trente-deuxième année de son âge, et le jour même où il avait fait autrefois périr Octavie. Cependant, ce trépas étrange et ignoré, ces funérailles accomplies par une femme, sans que le corps, ainsi que c'était la coutume, eût été exposé, laissèrent de grands doutes au peuple romain, le plus superstitieux de tous les peuples. Beaucoup dirent que l'empereur avait gagné le port d'Ostie, d'où un vaisseau l'avait transporté en Syrie, de sorte que l'on s'attendait à le voir reparaître de jour en jour; et, tandis qu'une main inconnue pendant quinze ans encore orna religieusement sa tombe des fleurs du printemps et de l'été, il y en eut qui, tantôt apportaient à la tribune aux harangues des images de Néron représenté en robe prétexte; tantôt qui venaient y lire des proclamations comme s'il vivait et comme s'il devait revenir puissant et armé pour le malheur de ses ennemis. Enfin, vingt ans après sa mort, et dans la jeunesse de Suétone qui raconte ce fait, un homme d'une condition obscure, qui se vantait d'être Néron, parut chez les Parthes, et fut longtemps soutenu par ce peuple qui avait particulièrement honoré la mémoire du dernier César. Ce n'est pas tout: ces traditions passèrent des païens aux chrétiens, et, appuyé sur quelques passages de saint Paul lui-même, saint Jérôme présenta Néron comme l'Ante-Christ, ou du moins comme son précurseur. Sulpice Sévère fait dire à saint Martin dans ses dialogues, qu'avant la fin du monde Néron et l'Ante-Christ doivent paraître, le premier dans l'Occident où il rétablira le culte des idoles; le second dans l'Orient où il relèvera le temple et la ville de Jérusalem pour y fixer le siège de son empire, jusqu'à ce qu'enfin l'Ante-Christ se fasse reconnaître pour le Messie, déclare la guerre à Néron et le fasse périr. Enfin, saint Augustin assure, dans sa Cité de Dieu, que, de son temps, c'est-à-dire au commencement du cinquième siècle, beaucoup encore ne voulaient pas croire que Néron fût mort, mais soutenaient au contraire qu'il était plein de vie et de colère, caché dans un lieu inaccessible, et conservant toute sa vigueur et sa cruauté pour reparaître de nouveau quelque jour et remonter sur le trône de l'empire.

Aujourd'hui encore, parmi toute cette longue suite d'empereurs qui tour à tour sont venus ajouter un monument aux monuments de Rome, le plus populaire est Néron. Il y a encore la maison de Néron, les bains de Néron, la tour de Néron. À Bauli, un vigneron m'a montré sans hésiter la place où était située la villa de Néron. Au milieu du golfe de Baïa, mes matelots se sont arrêtés juste à l'endroit où s'était ouverte la trirème préparée par Néron, et, de retour à Rome, un paysan m'a conduit, en suivant la même voie Nomentane qu'avait suivie Néron dans sa fuite, droit à la Serpentara; et, dans quelques ruines éparses au milieu de cette magnifique plaine de Rome toute jonchée de ruines, m'a forcé de reconnaître la place de la villa où s'était poignardé l'empereur. Enfin, il n'y a pas jusqu'au voiturin que j'avais pris à Florence qui ne m'ait dit, dans son ignorante dévotion au souvenir du dernier César, en me montrant une ruine placée à droite de la Stora à Rome:

—Voici le tombeau de Néron.

Explique qui pourra maintenant l'oubli dans lequel sont tombés, aux mêmes lieux, les noms de Titus et de Marc-Aurèle.


Back to IndexNext