Fort bien! le parti de l'ordre a la fantaisie de faire du desordre, c'est un caprice qu'il se passe. Il est le gouvernement, il a la majorite dans l'assemblee, il lui plait de troubler le pays, il veut quereller, il veut discuter, il est le maitre!
Soit! Nous protestons; c'est du temps perdu, un temps precieux; c'est la paix publique gravement troublee. Mais puisque cela vous plait, puisque vous le voulez, que la faute retombe sur qui s'obstine a la commettre. Soit, discutons.
J'entre immediatement dans le debat. (Rumeur a droite. Cris: La cloture! M. Mole, assis au fond de la salle, se leve, traverse tout l'hemicycle, fait signe a la droite, et sort. On ne le suit pas. Il rentre. On rit a gauche. L'orateur continue.)
Messieurs, je commence par le declarer, quelles que soient les protestations de l'honorable M. de Falloux, les protestations de l'honorable M. Berryer, les protestations de l'honorable M. de Broglie, quelles que soient ces protestations tardives, qui ne peuvent suffire pour effacer tout ce qui a ete dit, ecrit et fait depuis deux ans,—je le declare, a mes yeux, et, je le dis sans crainte d'etre dementi, aux yeux de la plupart des membres qui siegent de ce cote (l'orateur designe la gauche), votre attaque contre la republique francaise est une attaque contre la revolution francaise!
Contre la revolution francaise tout entiere, entendez-vous bien; depuis la premiere heure qui a sonne en 1789 jusqu'a l'heure ou nous sommes! (A gauche: Oui! oui! c'est cela!)
Nous ne distinguons pas, nous. A moins qu'il n'y ait pas de logique au monde, la revolution et la republique sont indivisibles. L'une est la mere, l'autre est la fille. L'une est le mouvement humain qui se manifeste, l'autre est le mouvement humain qui se fixe. La republique, c'est la revolution fondee. (Vive approbation.).
Vous vous debattez vainement contre ces realites; on ne separe pas 89 de la republique, on ne separe pas l'aube du soleil. (Interruption a droite.—Bravos a gauche.) Nous n'acceptons donc pas vos protestations. Votre attaque contre la republique, nous la tenons pour une attaque contre la revolution, et c'est ainsi, quant a moi, que j'entends la qualifier a la face du pays. Non, nous ne prenons pas le change! Je ne sais pas si, comme on l'a dit, il y a des masques dans cette enceinte [note: Mot de M. de Morny.], mais j'affirme qu'il n'y aura pas de dupes! (Rumeurs a droite.)
Cela dit, j'aborde la question.
Messieurs, en admettant que les choses, depuis 1848, eussent suivi un cours naturel et regulier dans le sens vrai et pacifique de la democratie s'elargissant de jour en jour et du progres, apres trois annees d'essai loyal de la constitution, j'aurais compris qu'on dit:
—La constitution est incomplete. Elle fait timidement ce qu'il fallait faire resolument. Elle est pleine de restrictions et de definitions obscures. Elle ne declare aucune liberte entiere. Elle n'a fait faire, en matiere penale, de progres qu'a la penalite politique elle n'a aboli qu'une moitie de la peine de mort. Elle contient en germe les empietements du pouvoir executif, la censure pour certains travaux de l'esprit, la police entravant le penseur et genant le citoyen. Elle ne degage pas nettement la liberte individuelle. Elle ne degage pas nettement la liberte de l'industrie. (A gauche: C'est cela!—Murmures a droite.)
Elle a maintenu la magistrature inamovible et nommee par le pouvoir executif, c'est-a-dire la justice sans racines dans le peuple. (Rumeurs a droite.)
Que signifient ces murmures? Comment! vous discutez la republique, et nous ne pourrions pas discuter la magistrature! Vous discutez le peuple, vous discutez le superieur, et nous ne pourrions pas discuter l'inferieur! vous discutez le souverain, nous ne pourrions pas discuter le juge!
M. LE PRESIDENT.—Je fais remarquer que ce qui est permis cette semaine ne le sera pas la semaine prochaine; mais c'est la semaine de la tolerance. (Rires d'approbation a droite.)
M. DE PANAT.—C'est la semaine des saturnales!
M. VICTOR HUGO.—Monsieur le president, ce que vous venez de dire n'est pas serieux. (A gauche: Tres bien!)
Je reprends, et j'insiste.
J'aurais donc compris qu'on dit: La constitution a des fautes et des lacunes; elle maintient la magistrature inamovible et nommee par le pouvoir executif, c'est-a-dire, je le repete, la justice sans racines dans le peuple. Or il est de principe que toute justice emane du souverain.
En monarchie, la justice emane du roi; en republique, la justice doit emaner du peuple. (Sensation.)
Par quel procede? Par le suffrage universel choisissant librement les magistrats parmi les licencies en droit. J'ajoute qu'en republique il est aussi impossible d'admettre le juge inamovible que le legislateur inamovible. (Mouvement prolonge.)
J'aurais compris qu'on dit: La constitution s'est bornee a affirmer la democratie; il faut la fonder. Il faut que la republique soit en surete dans la constitution, comme dans une citadelle. Il faut au suffrage universel des extensions et des applications nouvelles. Ainsi, par exemple, la constitution cree l'omnipotence d'une assemblee unique, c'est-a-dire d'une majorite, et nous en voyons aujourd'hui le redoutable inconvenient, sans donner pour contre-poids a cette omnipotence la faculte laissee a la minorite de deferer, dans de certains cas graves et selon des formes faciles a regler d'avance, une sorte d'arbitrage decisoire entre elle et la majorite au suffrage universel directement invoque, directement consulte; mode d'appel au peuple beaucoup moins violent et beaucoup plus parfait que l'ancien procede monarchique constitutionnel, qui consistait a briser le parlement.
J'aurais compris qu'on dit…. (Interruption et rumeurs a droite.)
Messieurs, il m'est impossible de ne pas faire une remarque que je soumets a la conscience de tous. Votre attitude, en ce moment, contraste etrangement avec l'attitude calme et digne de ce cote de l'assemblee (la gauche). (Vives reclamations sur les bancs de la majorite.—Allons donc! Allons donc!—La cloture! La cloture!—Le silence se retablit. L'orateur reprend:)
J'aurais compris qu'on dit: Il faut proclamer plus completement et developper plus logiquement que ne le fait la constitution les quatre droits essentiels du peuple: Le droit a la vie materielle, c'est-a-dire, dans l'ordre economique, le travail assure….
M. GRESLAN.—C'est le droit au travail!
M. VICTOR HUGOcontinuant.—… L'assistance organisee, et, dans l'ordre penal, la peine de mort abolie;
Le droit a la vie intellectuelle et morale, c'est-a-dire l'enseignement gratuit, la conscience libre, la presse libre, la parole libre, l'art et la science libres (Bravos);
Le droit a la liberte, c'est-a-dire l'abolition de tout ce qui est entrave au mouvement et au developpement moral, intellectuel, physique et industriel de l'homme;
Enfin, le droit a la souverainete, c'est-a-dire le suffrage universel dans toute sa plenitude, la loi faite et l'impot vote par des legislateurs elus et temporaires, la justice rendue par des juges elus et temporaires…. (Exclamations a droite.)
A GAUCHE.—Ecoutez! ecoutez!
PLUSIEURS MEMBRES A DROITE.—Parlez! parlez!
M. VICTOR HUGOreprenant.—… La commune administree par des magistrats elus et temporaires; le jury progressivement etendu, elargi et developpe; le vote direct du peuple entier, par oui ou par non, dans de certaines grandes questions politiques ou sociales, et cela apres discussion prealable et approfondie de chaque question au sein de l'assemblee nationale plaidant alternativement, par la voix de la majorite et par la voix de la minorite, le oui et le non devant le peuple, juge souverain. (Rumeurs a droite.—Longue et vive approbation a gauche.)
Messieurs, en supposant que la nation et son gouvernement fussent vis-a-vis l'un de l'autre dans les conditions correctes et normales que j'indiquais tout a l'heure, j'aurais compris qu'on dit cela, et qu'on ajoutat:
La constitution de la republique francaise doit etre la charte meme du progres humain au dix-neuvieme siecle, le testament immortel de la civilisation, la bible politique des peuples. Elle doit approcher aussi pres que possible de la verite sociale absolue. Il faut reviser la constitution.
Oui, cela, je l'aurais compris.
Mais qu'en plein dix-neuvieme siecle, mais qu'en face des nations civilisees, mais qu'en presence de cet immense regard du genre humain, qui est fixe de toutes parts sur la France, parce que la France porte le flambeau, on vienne dire: Ce flambeau que la France porte et qui eclaire le monde, nous allons l'eteindre!…. (Denegations a droite.)
Qu'on vienne dire: Le premier peuple du monde a fait trois revolutions comme les dieux d'Homere faisaient trois pas. Ces trois revolutions qui n'en font qu'une, ce n'est pas une revolution locale, c'est la revolution humaine; ce n'est pas le cri egoiste d'un peuple, c'est la revendication de la sainte equite universelle, c'est la liquidation des griefs generaux de l'humanite depuis que l'histoire existe (Vive approbation a gauche.—Rires a droite); c'est, apres les siecles de l'esclavage, du servage, de la theocratie, de la feodalite, de l'inquisition, du despotisme sous tous les noms, du supplice humain sous toutes les formes, la proclamation auguste des droits de l'homme! (Acclamation.)
Apres de longues epreuves, cette revolution a enfante en France la republique; en d'autres termes, le peuple francais, en pleine possession de lui-meme et dans le majestueux exercice de sa toute-puissance, a fait passer de la region des abstractions dans la region des faits, a constitue et institue, et definitivement et absolument etabli la forme de gouvernement la plus logique et la plus parfaite, la republique, qui est pour le peuple une sorte de droit naturel comme la liberte pour l'homme. (Murmures a droite.—Approbation a gauche.) Le peuple francais a taille dans un granit indestructible et pose au milieu meme du vieux continent monarchique la premiere assise de cet immense edifice de l'avenir, qui s'appellera un jour les Etats-Unis d'Europe! (_Mouvement. Long eclat de rire a droite.)
[Note: Ce mot, lesEtats-Unis d'Europe, fit un effet d'etonnement. Il etait nouveau. C'etait la premiere fois qu'il etait prononce a la tribune. Il indigna la droite, et surtout l'egaya. Il y eut une explosion de rires, auxquels se melaient des apostrophes de toutes sortes. Le representant Bancel en saisit au passage quelques-unes, et les nota. Les voici:
M. de Montalembert.—Les Etats-Unis d'Europe! C'est trop fort. Hugo est fou.
M. Mole.—Les Etats-Unis d'Europe! Voila une idee! Quelle extravagance!
_M. Quentin-Bauchard.—Ces poetes! (Note de l'editeur.)]
Cette revolution, inouie dans l'histoire, c'est l'ideal des grands philosophes realise par un grand peuple, c'est l'education des nations par l'exemple de la France. Son but, son but sacre, c'est le bien universel, c'est une sorte de redemption humaine. C'est l'ere entrevue par Socrate, et pour laquelle il a bu la cigue; c'est l'oeuvre faite par Jesus-Christ, et pour laquelle il a ete mis en croix! (Vives reclamations a droite.—Cris: A l'ordre!—Applaudissements repetes a gauche. Longue et generale agitation.)
M. DE FONTAINE ET PLUSIEURS AUTRES.—C'est un blaspheme!
M. DE HEECKEREN [Note: Plus tard senateur de l'empire, a 30,000 francs par an.].—On devrait avoir le droit de siffler, si on applaudit des choses comme celles-la!
M. VICTOR HUGO.—Messieurs, qu'on dise ce que je viens de dire ou du moins qu'on le voie,—car il est impossible de ne pas le voir, la revolution francaise, la republique francaise, Bonaparte l'a dit, c'est le soleil!—qu'on le voie donc et qu'on ajoute: Eh bien! nous allons detruire tout cela, nous allons supprimer cette revolution, nous allons jeter bas cette republique, nous allons arracher des mains de ce peuple le livre du progres et y raturer ces trois dates: 1792, 1830, 1848; nous allons barrer le passage a cette grande insensee, qui fait toutes ces choses sans nous demander conseil, et qui s'appelle la providence. Nous allons faire reculer la liberte, la philosophie, l'intelligence, les generations; nous allons faire reculer la France, le siecle, l'humanite en marche; nous allons faire reculer Dieu! (Profonde sensation.) Messieurs, qu'on dise cela, qu'on reve cela, qu'on s'imagine cela, voila ce que j'admire jusqu'a la stupeur, voila ce que je ne comprends pas. (A gauche: Tres bien! tres bien!—Rires a droite.)
Et qui etes-vous pour faire de tels reves? Qui etes-vous pour tenter de telles entreprises? Qui etes-vous pour livrer de telles batailles? Comment vous nommez-vous? Qui etes-vous?
Je vais vous le dire.
Vous vous appelez la monarchie, et vous etes le passe.
La monarchie!
Quelle monarchie? (Rires et bruit a droite.)
M. EMILE DE GIRARDIN,au pied de la tribune.—Ecoutez donc, messieurs! nous vous avons ecoutes hier.
M. VICTOR HUGO.—Messieurs, me voici dans la realite ardente du debat.
Ce debat, ce n'est pas nous qui l'avons voulu, c'est vous. Vous devez, dans votre loyaute, le vouloir entier, complet, sincere. La question republique ou monarchie est posee. Personne n'a plus le pouvoir, personne n'a plus le droit de l'eluder. Depuis plus de deux ans, cette question, sourdement et audacieusement agitee, fatigue la republique; elle pese sur le present, elle obscurcit l'avenir. Le moment est venu de s'en delivrer. Oui, le moment est venu de la regarder en face, le moment est venu de voir ce qu'elle contient. Cartes sur table! Disons tout. (Ecoutez! ecoutez!—Profond silence.)
Deux monarchies sont en presence. Je laisse de cote tout ce qui, aux yeux memes de ceux qui le proposent ou le sous-entendent, ne serait que transition et expedient. La fusion a simplifie la question. Deux monarchies sont en presence.—Deux monarchies seulement se croient en posture de demander la revision a leur benefice, et d'escamoter a leur profit la souverainete du peuple.
Ces deux monarchies sont: la monarchie de principe, c'est-a-dire la legitimite; et la monarchie de gloire, comme parlent certains journaux privilegies (rires et chuchotements), c'est-a-dire l'empire.
Commencons par la monarchie de principe. A l'anciennete d'abord.
Messieurs, avant d'aller plus loin, je le dis une fois pour toutes, quand je prononce, dans cette discussion, ce mot monarchie, je mets a part et hors du debat les personnes, les princes, les exiles, pour lesquels je n'ai au fond du coeur que la sympathie qu'on doit a des francais et le respect qu'on doit a des proscrits; sympathie et respect qui seraient bien plus profonds encore, je le declare, si ces exiles n'etaient pas un peu proscrits par leurs amis. (Tres bien! tres bien!)
Je reprends. Dans cette discussion, donc, c'est uniquement de la monarchie principe, de la monarchie dogme, que je parle; et une fois les personnes mises a part, n'ayant plus en face de moi que le dogme royaute, j'entends le qualifier, moi legislateur, avec toute la liberte de la philosophie et toute la severite de l'histoire.
Et d'abord, entendons-nous sur ces mots, dogme et principe. Je nie que la monarchie soit ni puisse etre un principe ni un dogme. Jamais la monarchie n'a ete qu'un fait. (Rumeurs sur plusieurs bancs.)
Oui, je le repete en depit des murmures, jamais la possession d'un peuple par un homme ou par une famille n'a ete et n'a pu etre autre chose qu'un fait. (Nouvelles rumeurs.)
Jamais,—et, puisque les murmures persistent, j'insiste,—jamais ce soi-disant dogme en vertu duquel,—et ce n'est pas l'histoire du moyen age que je vous cite, c'est l'histoire presque contemporaine, celle sur laquelle un siecle n'a pas encore passe,—jamais ce soi-disant dogme en vertu duquel il n'y a pas quatrevingts ans de cela, un electeur de Hesse vendait des hommes tant par tete au roi d'Angleterre pour les faire tuer dans la guerre d'Amerique (denegations irritees), les lettres existent, les preuves existent, on vous les montrera quand vous voudrez … (le silence se retablit) jamais, dis-je, ce pretendu dogme n'a pu etre autre chose qu'un fait, presque toujours violent, souvent monstrueux. (A gauche: C'est vrai! c'est vrai!)
Je le declare donc, et je l'affirme au nom de l'eternelle moralite humaine, la monarchie est un fait, rien de plus. Or, quand le fait n'est plus, il n'en survit rien, et tout est dit. Il en est autrement du droit. Le droit, meme quand il ne s'appuie plus sur le fait, meme quand il n'a plus l'autorite materielle, conserve l'autorite morale, et il est toujours le droit. C'est ce qui fait que d'une republique etouffee il reste un droit, tandis que d'une monarchie ecroulee il ne reste qu'une ruine. (Applaudissements.) Cessez donc, vous legitimistes, de nous adjurer au point de vue du droit. Vis-a-vis du droit du peuple, qui est la souverainete, il n'y pas d'autre droit que le droit de l'homme, qui est la liberte. (Tres bien!) Hors de la, tout est chimere. Direle droit du roi, dans le grand siecle ou nous sommes, et a cette grande tribune ou nous parlons, c'est prononcer un mot vide de sens.
Mais, si vous ne pouvez parler au nom du droit, parlerez-vous au nom du fait? Invoquerez-vous l'utilite? C'est beaucoup moins superbe, c'est quitter le langage du maitre pour le langage du serviteur; c'est se faire bien petit. Mais soit! Examinons. Direz-vous que la stabilite politique nait de l'heredite royale? Direz-vous que la democratie est mauvaise pour un etat, et que la royaute est meilleure? Voyons, je ne vais pas me mettre a feuilleter ici l'histoire, la tribune n'est pas un pupitre a in-folio;—je reste dans les faits vivants, actuels, presents a toutes les memoires. Parlez, quels sont vos griefs contre la republique de 1848? Les emeutes? Mais la monarchie avait les siennes. L'etat des finances? Mon Dieu! je n'examine pas, ce n'est pas le moment, si depuis trois ans les finances de la republique ont ete bien democratiquement conduites….
A DROITE.—Non! fort heureusement pour elles!
M. VICTOR HUGO.—… Mais la monarchie constitutionnelle coutait fort cher; mais les gros budgets, c'est la monarchie constitutionnelle qui les a inventes. Je dis plus, car il faut tout dire, la monarchie proprement dite, la monarchie de principe, la monarchie legitime, qui se croit ou se pretend synonyme de stabilite, de securite, de prosperite, de propriete, la vieille monarchie historique de quatorze siecles, messieurs, faisait quelquefois, faisait volontiers banqueroute! (Rires et applaudissements.)
Sous Louis XIV, je vous cite la belle epoque, le grand siecle, le grand regne, sous Louis XIV, on voit de temps en tempspalir, c'est Boileau qui le dit,le rentier
A l'aspect d'un arret qui retranche un quartier.
Or, quels que soient les euphemismes d'un ecrivain satirique qui flatte un roi, un arret qui retranche un quartier aux rentiers, messieurs, c'est la banqueroute. (A gauche: Tres bien!—Rumeurs a droite.—Et les assignats?)
Sous le regent, la monarchie empoche, ce n'est pas le mot noble, c'est le mot vrai (on rit), empoche trois cent cinquante millions par l'alteration des monnaies; c'etait le temps ou on pendait une servante pour cinq sous. Sous Louis XV, neuf banqueroutes en soixante ans.
UNE VOIX AU FOND A DROITE.—Et les pensions des poetes!
M. Victor Hugo s'arrete.
A GAUCHE.—Meprisez cela! Dedaignez! Ne repondez pas!
M. VICTOR HUGO.—Je repondrai a l'honorable interrupteur que, trompe par certains journaux, il fait allusion a une pension qui m'a ete offerte par le roi Charles X, et que j'ai refusee.
M. DE FALLOUX.—Je vous demande pardon, vous l'aviez sur la cassette du roi. (Rumeurs a gauche.)
M. BAC.—Meprisez ces injures!
M. DE FALLOUX.—Permettez-moi de dire un mot.
M. VICTOR HUGO.—Vous voulez que je raconte le fait? il m'honore; je le veux bien.
M. DE FALLOUX.—Je vous demande pardon…. (A gauche: C'est de la personnalite!—On cherche le scandale!—Laissez parler!—N'interrompez pas!—A l'ordre! a l'ordre!)
M. DE FALLOUX.—L'assemblee a pu observer que je n'ai pas cesse, depuis le commencement de la seance, de garder moi-meme le plus profond silence, et meme, de temps en temps, d'engager mes amis a le garder comme moi. Je demande seulement la permission de rectifier un fait materiel.
M. VICTOR HUGO.—Parlez!
M. DE FALLOUX.—L'honorable M. Victor Hugo a dit: "Je n'ai jamais touche de pension de la monarchie….".
M. VICTOR HUGO.—Non, je n'ai pas dit cela. (Vives reclamations a droite, melees d'applaudissements et de rires ironiques.)
PLUSIEURS MEMBRES A GAUCHE,a M. Victor Hugo.—Ne repondez pas!
M. SOUBIES,a la droite.—Attendez les explications, au moins; vos applaudissements sont indecents!
M. FRICHON,a M. de Falloux.—Ancien ministre de la republique, vous la trahissez.
M. LAMARQUE.—C'est le venin des jesuites!
M. VICTOR HUGO,s'adressant a M. de Falloux, au milieu du bruit:—Je prie M. de Falloux d'obtenir de ses amis qu'ils veuillent bien permettre qu'on lui reponde. (Bruit confus.)
M. DE FALLOUX.—Je fais ce que je puis.
A L'EXTREME GAUCHE.—Faites donc faire silence a droite, monsieur le president!
M. LE PRESIDENT.—On fait du bruit des deux cotes. (A l'orateur.) Vous voulez toujours tirer parti, a votre avantage, des interruptions; je les condamne, mais je constate qu'il y a autant de bruit a gauche qu'a droite. (Violentes reclamations et protestations a l'extreme gauche.—Les membres assis sur les bancs inferieurs de la gauche font des efforts pour ramener le silence.)
UN MEMBRE A GAUCHE.—Vous n'avez d'oreilles que pour notre cote.
M. LE PRESIDENT.—On interrompt des deux cotes. (Non! non!—Si! si!) Je vois, je constate…. (Nouvelles exclamations bruyantes sur les memes bancs a gauche.)
Je constate que, depuis cinq minutes, M. Schoelcher et M. Grevy reclament le silence. (Exclamations et protestations nouvelles a gauche.—M. Schoelcher prononce quelques mots que le bruit nous empeche de saisir.)
Je constate que vous-memes reclamez le silence depuis plusieurs minutes, monsieur Schoelcher et monsieur Grevy, je vous rends cette justice.
M. SCHOELCHER.—Nous le reclamons, parce que nous nous sommes promis de tout entendre.
UN MEMBRE A L'EXTREME GAUCHE.—LeMoniteurrepondra a M. le president.
M. LE PRESIDENT.—On peut nier un fait qui se passe dans un bureau, mais on ne peut pas nier un fait qui se passe a la face de l'assemblee. (De vives apostrophes sont adressees de la gauche a M. le president.)
Il vous tarde de prendre vos allures accoutumees! (Exclamations a l'extreme gauche.)
UN MEMBRE.—C'est a vous qu'il tarde de reprendre les votres….
D'AUTRES MEMBRES.—Ce sont des provocations.
M. LE PRESIDENT.—Je demande le silence des deux cotes.
M. ARNAUD (de l'Ariege.)—Ce sont des personnalites.
M. SAVATIER-LAROCHE.—Ce sont des provocations qu'on cherche a rendre injurieuses.
M. LE PRESIDENT.—Voulez-vous faire silence et ecouter l'orateur? (Le silence se retablit.)
M. VICTOR HUGO.—Je remercie l'honorable M. de Falloux. Je ne cherchais pas l'occasion de parler de moi. Il me la donne a propos d'un fait qui m'honore. (A la droite.) Ecoutez ce que j'ai a vous dire. Vous avez ri les premiers; vous etes loyaux, je le pense, et je vous predis que vous ne rirez pas les derniers. (Sensation.)
UN MEMBRE A L'EXTREME DROITE.—Si!
M. VICTOR HUGO,a l'interrupteur.—En ce cas vous ne serez pas loyal. (Bravos a gauche.—Un profond silence s'etablit.)
J'avais dix-neuf ans….
UN MEMBRE A DROITE.—Ah! bon, j'etais si jeune! (Longs murmures a gauche.—Cris: C'est indecent!)
M. VICTOR HUGO,se tournant vers l'interrupteur.—L'homme capable d'une si inqualifiable interruption doit avoir le courage de se nommer. Je le somme de se nommer. (Applaudissements a gauche.—Silence a droite.—Personne ne se nomme.)
Il se tait. Je le constate.
(Les applaudissements de la gauche redoublent.—Silence consterne a droite.)
M. VICTOR HUGO,reprenant.—J'avais dix-neuf ans; je publiai un volume en vers. Louis XVIII, qui etait un roi lettre, vous le savez, le lut et m'envoya une pension de deux mille francs. Cet acte fut spontane de la part du roi, je le dis a son honneur et au mien; je recus cette pension sans l'avoir demandee. La lettre que vous avez dans les mains, monsieur de Falloux, le prouve. (M. de Falloux fait un signe d'assentiment.—Mouvement a droite.)
M. DE LAROCHEJAQUELEIN.—C'est tres bien, monsieur Victor Hugo!
M. VICTOR HUGO.—Plus tard, quelques annees apres, Charles X regnait, je fis une piece de theatre,Marion de Lorme; la censure interdit la piece, j'allai trouver le roi, je lui demandai de laisser jouer ma piece, il me recut avec bonte, mais refusa de lever l'interdit. Le lendemain, rentre chez moi, je recus de la part du roi l'avis que, pour me dedommager de cet interdit, ma pension etait elevee de deux mille francs a six mille. Je refusai. (Long mouvement.) J'ecrivis au ministre que je ne voulais rien que ma liberte de poete mon independance d'ecrivain. (Applaudissements prolonges a gauche.—Sensation meme a droite.)
C'est la la lettre que vous tenez entre les mains. (Bravo! bravo!)Je dis dans cette lettre que je n'offenserai jamais le roi Charles X.J'ai tenu parole, vous le savez. (Profonde sensation.)
M. DE LAROCHEJAQUELEIN.—C'est vrai! dans de bien admirables vers!
M. VICTOR HUGO,a la droite.—Vous voyez, messieurs, que vous ne riez plus et que j'avais raison de remercier M. de Falloux. (Oui! oui! Long mouvement.—Un membre rit au fond de la salle.)
A GAUCHE.—Allons donc! c'est indecent!
PLUSIEURS MEMBRES DE LA DROITE,a M. Victor Hugo.—Vous avez bien fait.
M. SOUBIES.—Celui qui a ri aurait accepte le tout.
M. VICTOR HUGO.—Je disais donc que la monarchie faisait quelquefois banqueroute. Je rappelais que, sous le regent, la monarchie avait empoche trois cent cinquante millions par l'alteration des monnaies. Je continue. Sous Louis XV, neuf banqueroutes.
Voulez-vous que je vous rappelle celles qui me viennent a l'esprit? Les deux banqueroutes Desmaretz, les deux banqueroutes des freres Paris, la banqueroute du Visa et la banqueroute du Systeme…. Est-ce assez de banqueroutes comme cela? Vous en faut-il encore? (Longue hilarite a gauche.)
En voici d'autres du meme regne; la banqueroute du cardinal Fleury, la banqueroute du controleur general Silhouette, la banqueroute de l'abbe Terray! Je nomme ces banqueroutes de la monarchie du nom des ministres qu'elles deshonorent dans l'histoire. Messieurs, le cardinal Dubois definissait la monarchie:Un gouvernement fort, parce qu'il fait banqueroute quand il veut.(Nouveaux rires.)
Eh bien! la republique de 1848, elle, a-t-elle fait banqueroute? Non, quoique, du cote de ce que je suis bien force d'appeler la monarchie, on le lui ait peut-etre un peu conseille. (On rit encore a gauche, et meme a droite.)
Messieurs, la republique, qui n'a pas fait banqueroute, et qui, on peut l'affirmer, si on la laisse dans sa franche et droite voie de probite populaire, ne fera pas, ne fera jamais banqueroute (A gauche: Non! non!), la republique de 1848 a-t-elle fait la guerre europeenne? Pas davantage.
Son attitude a peut-etre ete meme un peu trop pacifique, et, je le dis dans l'interet meme de la paix, son epee a demi tiree eut suffi pour faire rengainer bien des grands sabres.
Que lui reprochez-vous donc, messieurs les chefs des partis monarchiques, qui n'avez pas encore reussi, qui ne reussirez jamais a laver notre histoire contemporaine tout eclaboussee de sang par 1815? (Mouvement.) On a parle de 1793, j'ai le droit de parler de 1815! (Vive approbation a gauche.)
Que lui reprochez-vous donc, a la republique de 1848? Mon Dieu! il y a des accusations banales qui trainent dans tous vos journaux, et qui ne sont pas encore usees, a ce qu'il parait, et que je retrouv ce matin meme dans une circulaire pour la revision totale, "les commissaires de M. Ledru-Rollin! les quarante-cinq centimes! les conferences socialistes du Luxembourg!"—Le Luxembourg! ah! oui, le Luxembourg! voila le grand grief! Tenez, prenez garde au Luxembourg; n'allez pas trop de ce cote-la, vous finiriez par y rencontrer le spectre du marechal Ney! (Longue acclamation.—Applaudissements prolonges a gauche.)
M. DE RESSEGUIER.—Vous y trouveriez votre fauteuil de pair de France!
M. LE PRESIDENT.—Vous n'avez pas la parole, monsieur de Resseguier.
UN MEMBRE A DROITE.—La Convention a guillotine vingt-cinq generaux!
M. DE RESSEGUIER.—Votre fauteuil de pair de France! (Bruit.)
M. LE PRESIDENT.—N'interrompez pas.
M. VICTOR HUGO.—Je crois, Dieu me pardonne, que M. de Resseguier me reproche d'avoir siege parmi les juges du marechal Ney! (Exclamations a droite.—Rires ironiques et approbatifs a gauche.)
M. DE RESSEGUIER.—Vous vous meprenez….
M. LE PRESIDENT.—Veuillez vous asseoir; gardez le silence, vous n'avez pas la parole.
M. DE RESSEGUIER,s'adressant a l'orateur.—Vous vous meprenez formellement….
M. LE PRESIDENT.—Monsieur de Resseguier, je vous rappelle a l'ordre formellement.
M. DE RESSEGUIER.—Vous vous meprenez avec intention.
M. LE PRESIDENT.—Je vous rappellerai a l'ordre avec inscription au proces-verbal, si vous meprisez tous mes avertissements.
M. VICTOR HUGO.—Hommes des anciens partis, je ne triomphe pas de ce qui est votre malheur, et, je vous le dis sans amertume, vous ne jugez pas votre temps et votre pays avec une vue juste, bienveillante et saine. Vous vous meprenez aux phenomenes contemporains. Vous criez a la decadence. Il y a une decadence en effet, mais, je suis bien force de vous l'avouer, c'est la votre. (Rires a gauche.—Murmures a droite.)
Parce que la monarchie s'en va, vous dites: La France s'en va! C'est une illusion d'optique. France et monarchie, c'est deux. La France demeure, la France grandit, sachez cela! (Tres bien!—Rires a droite.)
Jamais la France n'a ete plus grande que de nos jours; les etrangers le savent, et, chose triste a dire et que vos rires confirment, vous l'ignorez!
Le peuple francais a l'age de raison, et c'est precisement le moment que vous choisissez pour taxer ses actes de folie. Vous reniez ce siecle tout entier, son industrie vous semble materialiste, sa philosophie vous semble immorale, sa litterature vous semble anarchique. (Rires ironiques a droite.—Oui! oui!) Vous voyez, vous continuez de confirmer mes paroles. Sa litterature vous semble anarchique, et sa science vous parait impie. Sa democratie, vous la nommez demagogie. (Oui! oui! a droite.)
Dans vos jours d'orgueil, vous declarez que notre temps est mauvais, et que, quant a vous, vous n'en etes pas. Vous n'etes pas de ce siecle. Tout est la. Vous en tirez vanite. Nous en prenons acte.
Vous n'etes pas de ce siecle, vous n'etes plus de ce monde, vous etes morts! C'est bien! je vous l'accorde! (Rires et bravos.)
Mais, puisque vous etes morts, ne revenez pas, laissez tranquilles les vivants. (Rire general.)
M. DE TINGUY,a l'orateur.—Vous nous supposez morts! monsieur le vicomte?
M. LE PRESIDENT.—Vous ressuscitez, vous, monsieur de Tinguy!
M. DE TINGUY.—Je ressuscite le vicomte!
M. VICTOR HUGO,croisant les bras et regardant la droite en face.—Quoi! vous voulez reparaitre! (Nouvelle explosion d'hilarite et de bravos!)
Quoi! vous voulez recommencer! Quoi! ces experiences redoutables qui devorent les rois, les princes, le faible comme Louis XVI, l'habile et le fort comme Louis-Philippe, ces experiences lamentables qui devorent les familles nees sur le trone, des femmes augustes, des veuves saintes, des enfants innocents, vous n'en avez pas assez! il vous en faut encore. (Sensation.)
Mais vous etes donc sans pitie et sans memoire!! Mais, royalistes, nous vous demandons grace pour ces infortunees familles royales!
Quoi! vous voulez rentrer dans cette serie de faits necessaires, dont toutes les phases sont prevues et pour ainsi dire marquees d'avance comme des etapes inevitables! Vous voulez rentrer dans ces engrenages formidables de la destinee! (Mouvement.) Vous voulez rentrer dans ce cycle terrible, toujours le meme, plein d'ecueils, d'orages et de catastrophes, qui commence par des reconciliations platrees de peuple a roi, par des restaurations, par les Tuileries rouvertes, par des lampions allumes, par des harangues et des fanfares, par des sacres et des fetes; qui se continue par des empietements du trone sur le parlement, du pouvoir sur le droit, de la royaute sur la nation, par des luttes dans les chambres, par des resistances dans la presse, par des murmures dans l'opinion, par des proces ou le zele emphatique et maladroit des magistrats qui veulent plaire avorte devant l'energie des ecrivains (vifs applaudissements a gauche); qui se continue par des violations de chartes ou trempent les majorites complices (Tres bien!), par des lois de compression, par des mesures d'exception, par des exactions de police d'une part, par des societes secretes et des conspirations de l'autre,—et qui finit….—Mon Dieu! cette place que vous traversez tous les jours pour venir a ce palais ne vous dit donc rien? (Interruption.—A l'ordre! a l'ordre!) Mais frappez du pied ce pave qui est a deux pas de ces funestes Tuileries que vous convoitez encore; frappez du pied ce pave fatal, et vous en ferez sortir, a votre choix, l'echafaud qui precipite la vieille monarchie dans la tombe, ou le fiacre qui emporte la royaute nouvelle dans l'exil! (Applaudissements prolonges a gauche.—Murmures. Exclamations.)
M. LE PRESIDENT.—Mais qui menacez-vous donc la? Est-ce que vous menacez quelqu'un? Ecartez cela!
M. VICTOR HUGO.—C'est un avertissement.
M. LE PRESIDENT.—C'est un avertissement sanglant; vous passez toutes les bornes, et vous oubliez la question de la revision. C'est une diatribe, ce n'est pas un discours.
M. VICTOR HUGO.—Comment! il ne me sera pas permis d'invoquer l'histoire!
UNE VOIX A GAUCHE,s'adressant au president.—On met la constitution et la republique en question, et vous ne laissez pas parler!
M. LE PRESIDENT.—Vous tuez les vivants et vous evoquez les morts; ce n'est pas de la discussion. (Interruption prolongee.—Rires approbatifs a droite.)
M. VICTOR HUGO.—Comment, messieurs, apres avoir fait appel, dans les termes les plus respectueux, a vos souvenirs; apres vous avoir parle de femmes augustes, de veuves saintes, d'enfants innocents; apres avoir fait appel a votre memoire, il ne me sera pas permis, dans cette enceinte, apres ce qui a ete entendu ces jours passes, il ne me sera pas permis d'invoquer l'histoire comme un avertissement, entendez-le bien, mais non comme une menace? il ne me sera pas permis de dire que les restaurations commencent d'une maniere qui semble triomphante et finissent d'une maniere fatale? il ne me sera pas permis de vous dire que les restaurations commencent par l'eblouissement d'elles-memes, et finissent par ce qu'on a appele des catastrophes, et d'ajouter que si vous frappez du pied ce pave fatal qui est a deux pas de vous, a deux pas de ces funestes Tuileries que vous convoitez encore, vous en ferez sortir, a votre choix, l'echafaud qui precipite la vieille monarchie dans la tombe, ou le fiacre qui emporte la royaute nouvelle dans l'exil! (Rumeurs a droite.—Bravos a gauche) il ne me sera pas permis de dire cela! Et on appelle cela une discussion libre! (Vive approbation et applaudissements a gauche.)
M. EMILE DE GIRARDIN.—Elle l'etait hier!
M. VICTOR HUGO.—Ah! je proteste! Vous voulez etouffer ma voix; mais on l'entendra cependant…. (Reclamations a droite.) On l'entendra.
Les hommes habiles qui sont parmi vous, et il y en a, je ne fais nulle difficulte d'en convenir….
UNE VOIX A DROITE.—Vous etes bien bon!
M. VICTOR HUGO.—Les hommes habiles qui sont parmi vous se croient forts en ce moment, parce qu'ils s'appuient sur une coalition des interets effrayes. Etrange point d'appui que la peur! mais, pour faire le mal, c'en est un.—Messieurs, voici ce que j'ai a dire a ces hommes habiles. Avant peu, et quoi que vous fassiez, les interets se rassureront; et, a mesure qu'ils reprendront confiance, vous la perdrez.
Oui, avant peu, les interets comprendront qu'a l'heure qu'il est, qu'au dix-neuvieme siecle, apres l'echafaud de Louis XVI….
M. DE MONTEBELLO.—Encore!
M. VICTOR HUGO.—… Apres l'ecroulement de Napoleon, apres l'exil de Charles X, apres la chute de Louis-Philippe, apres la revolution francaise, en un mot, c'est-a-dire apres le renouvellement complet, absolu, prodigieux, des principes, des croyances, des opinions, des situations, des influences et des faits, c'est la republique qui est la terre ferme, et c'est la monarchie qui est l'aventure. (Applaudissements.)
Mais l'honorable M. Berryer vous disait hier: Jamais la France ne s'accommodera de la democratie!
A DROITE.—Il n'a pas dit cela!
UNE VOIX A DROITE.—Il a dit de la republique.
M. DE MONTEBELLO.—C'est autre chose.
M. MATHIEU BOURDON.—C'est tout different.
M. VICTOR HUGO.—Cela m'est egal! j'accepte votre version. M. Berryer nous a dit: Jamais la France ne s'accommodera de la republique.
Messieurs, il y a trente-sept ans, lors de l'octroi de la charte de Louis XVIII, tous les contemporains l'attestent, les partisans de la monarchie pure, les memes qui traitaient Louis XVIII de revolutionnaire et Chateaubriand de jacobin (hilarite), les partisans de la monarchie pure s'epouvantaient de la monarchie representative, absolument comme les partisans de la monarchie representative s'epouvantent aujourd'hui de la republique.
On disait alors: C'est bon pour l'Angleterre! exactement comme M. Berryer dit aujourd'hui: C'est bon pour l'Amerique! (Tres bien! tres bien!)
On disait: La liberte de la presse, les discussions de la tribune, des orateurs d'opposition, des journalistes, tout cela, c'est du desordre; jamais la France ne s'y fera! Eh bien! elle s'y est faite!
M. DE TINGUY.—Et defaite.
M. VICTOR HUGO.—La France s'est faite au regime parlementaire, elle se fera de meme au regime democratique. C'est un pas en avant. Voila tout. (Mouvement.)
Apres la royaute representative, on s'habituera au surcroit de mouvement des moeurs democratiques, de meme qu'apres la royaute absolue on avait fini par s'habituer au surcroit d'excitation des moeurs liberales, et la prosperite publique se degagera a travers les agitations republicaines, comme elle se degageait a travers les agitations constitutionnelles; elle se degagera agrandie et affermie. Les aspirations populaires se regleront comme les passions bourgeoises se sont reglees. Une grande nation comme la France finit toujours par retrouver son equilibre. Sa masse est l'element de sa stabilite.
Et puis, il faut bien vous le dire, cette presse libre, cette tribune souveraine, ces comices populaires, ces multitudes faisant cercle autour d'une idee, ce peuple, auditoire tumultueux et tribunal patient, ces legions de votes gagnant des batailles la ou l'emeute en perdait, ces tourbillons de bulletins qui couvrent la France a un jour donne, tout ce mouvement qui vous effraye n'est autre chose que la fermentation meme du progres (Tres bien!), fermentation utile, necessaire, saine, feconde, excellente! Vous prenez cela pour la fievre? C'est la vie. (Longs applaudissements.)
Voila ce que j'ai a repondre a M. Berryer.
Vous le voyez, messieurs, ni l'utilite, ni la stabilite politique, ni la securite financiere, ni la prosperite publique, ni le droit, ni le fait, ne sont du cote de la monarchie dans ce debat.
Maintenant, car il faut bien en venir la, quelle est la moralite de cette agression contre la constitution, qui masque une agression contre la republique?
Messieurs, j'adresse ceci en particulier aux anciens, aux chefs vieillis, mais toujours preponderants, du parti monarchique actuel, a ces chefs qui ont fait, comme nous, partie de l'assemblee constituante, a ces chefs avec lesquels je ne confonds pas, je le declare, la portion jeune et genereuse de leur parti, qui ne les suit qu'a regret.
Du reste, je ne veux certes offenser personne, j'honore tous les membres de cette assemblee, et s'il m'echappait quelque parole qui put froisser qui que ce soit parmi mes collegues, je la retire d'avance. Mais enfin, pourtant, il faut bien que je le dise, il y a eu des royalistes autrefois….
M. CALLET.—Vous en savez quelque chose. (Exclamations a gauche.—N'interrompez pas!)
M. CHARRAS,a M. Victor Hugo.—Descendez de la tribune.
M. VICTOR HUGO.—C'est evident! il n'y a plus de liberte de tribune! (Reclamations a droite.)
M. LE PRESIDENT.—Demandez a M. Michel (de Bourges) si la liberte de la tribune est supprimee.
M. SOUBIES.—Elle doit exister pour tous et non pour un seul.
M. LE PRESIDENT.—Monsieur, l'assemblee est la meme; les orateurs changent. C'est a l'orateur a faire l'auditeur, on vous l'a dit avant-hier; c'est M. Michel (de Bourges) qui vous l'a dit.
M. LAMARQUE.—Il a dit le contraire.
M. LE PRESIDENT.—C'est ma variante.
M. MICHEL (de Bourges),de sa place.—Monsieur le president, voulez-vous me permettre un mot? (Signe d'assentiment de M. le president.)
Vous avez change les termes de ce que j'ai dit hier. Ce que j'ai dit ne vient pas de moi; c'est le plus grand orateur du dix-septieme siecle qui l'a dit, c'est Bossuet. Il n'a pas dit que l'orateur faisait l'auditeur; il a dit que c'etait l'auditeur qui faisait l'orateur. (A gauche: Tres bien! tres bien!)
M. LE PRESIDENT.—En renversant les termes de la proposition, il y a une verite qui est la meme; c'est qu'il y a une reaction necessaire de l'orateur sur l'assemblee et de l'assemblee sur l'orateur. C'est Royer-Collard lui-meme qui, desesperant de faire ecouter certaines choses, disait aux orateurs: Faites qu'on vous ecoute.
Je declare qu'il m'est impossible de procurer le meme silence a tous les orateurs, quand ils sont aussi dissemblables. (Hilarite bruyante sur les bancs de la majorite.—Rumeurs et interpellations diverses a gauche.)
M. EMILE DE GIRARDIN.—Est-ce que l'injure est permise?
M. CHARRAS.—C'est une impertinence.
M. VICTOR HUGO.—Messieurs, a la citation de Royer-Collard que vient de me faire notre honorable president, je repondrai par une citation de Sheridan, qui disait:—Quand le president cesse de proteger l'orateur, c'est que la liberte de la tribune n'existe plus. —(Applaudissements repetes a gauche.)
M. ARNAUD (de l'Ariege).—Jamais on n'a vu une pareille partialite.
M. VICTOR HUGO.—Eh bien! messieurs, que vous disais-je? Je vous disais,—et je rattache cela a l'agression dirigee aujourd'hui contre la republique, et je pretends tirer la moralite de cette agression—je vous disais: Il y a eu des royalistes autrefois. Ces royalistes-la, dont des hasards de famille ont pu meler des traditions a l'enfance de plusieurs d'entre nous, a la mienne en particulier, puisqu'on me le rappelle sans cesse; ces royalistes-la, nos peres les ont connus, nos peres les ont combattus. Eh bien! ces royalistes-la, quand ils confessaient leurs principes, c'etait le jour du danger, non le lendemain! (A gauche.—Tres bien! tres bien!)
M. VICTOR HUGO.—Ce n'etaient pas des citoyens, soit; mais c'etaient des chevaliers. Ils faisaient une chose odieuse, insensee, abominable, impie, la guerre civile; mais ils la faisaient, ils ne la provoquaient pas! (Vive approbation a gauche.)
Ils avaient devant eux, debout, toute jeune, toute terrible, toute fremissante, cette grande et magnifique et formidable revolution francaise qui envoyait contre eux les grenadiers de Mayence, et qui trouvait plus facile d'avoir raison de l'Europe que de la Vendee.
M. DE LA ROCHEJAQUELEIN.—C'est vrai!
M. VICTOR HUGO.—Ils l'avaient devant eux, et ils lui tenaient tete. Ils ne rusaient pas avec elle, ils ne se faisaient pas renards devant le lion! (Applaudissements a gauche.—M. de la Rochejaquelein fait un signe d'assentiment.)
M. VICTOR HUGO,a M. de la Rochejaquelein.—Ceci s'adresse a vous et a votre nom; c'est un hommage que je rends aux votres.
Ils ne venaient pas lui derober, a cette revolution, l'un apres l'autre, et pour s'en servir contre elle, ses principes, ses conquetes, ses armes! ils cherchaient a la tuer, non a la voler! (Bravos a gauche.)
Ils jouaient franc jeu, en hommes hardis, en hommes convaincus, en hommes sinceres qu'ils etaient; et ils ne venaient pas en plein midi, en plein soleil, ils ne venaient pas en pleine assemblee de la nation, balbutier: Vive le roi! apres avoir crie vingt-sept fois dans un seul jour: Vive la Republique! (Acclamations a gauche.—Bravos prolonges.)
M. EMILE DE GIRARDIN.—Ils n'envoyaient pas d'argent pour les blesses de Fevrier.
M. VICTOR HUGO.—Messieurs, je resume d'un mot tout ce que je viens de dire. La monarchie de principe, la legitimite, est morte en France. C'est un fait qui a ete et qui n'est plus.
La legitimite restauree, ce serait la revolution a l'etat chronique, le mouvement social remplace par les commotions periodiques. La republique, au contraire, c'est le progres fait gouvernement. (Approbation.)
Finissons de ce cote.
M. LEO DE LABORDE.—Je demande la parole. (Mouvement prolonge.)
M. MATHIEU BOURDON.—La legitimite se reveille.
(M. de Falloux se leve.)
A GAUCHE.—Non! non! n'interrompez pas! n'interrompez pas!
(M. de Falloux s'approche de la tribune.—Agitation bruyante.)
A GAUCHE,a l'orateur.—Ne laissez pas parler! ne laissez pas parler!
M. VICTOR HUGO.—Je ne permets pas l'interruption.
(M. de Falloux monte au bureau aupres du president, et echange avec lui quelques paroles.)
M. VICTOR HUGO.—L'honorable M. de Falloux oublie tellement les droits de l'orateur, que ce n'est plus a l'orateur qu'il demande la permission de l'interrompre, c'est au president.
M. DE FALLOUX,revenant au pied de la tribune.—Je vous demande la permission de vous interrompre.
M. VICTOR HUGO.—Je ne vous la donne pas.
M. LE PRESIDENT.—Vous avez la parole, monsieur Victor Hugo.
M. VICTOR HUGO.—Mais des publicistes d'une autre couleur, des journaux d'une autre nuance, qui expriment bien incontestablement la pensee du gouvernement, car ils sont vendus dans les rues avec privilege et a l'exclusion de tous les autres, ces journaux nous crient:
—Vous avez raison; la legitimite est impossible, la monarchie de droit divin et de principe est morte; mais l'autre, la monarchie de gloire, l'empire, celle-la est non-seulement possible, mais necessaire.
Voila le langage qu'on nous tient.
Ceci est l'autre cote de la question monarchie. Examinons.
Et d'abord, la monarchie de gloire, dites-vous! Tiens! vous avez de la gloire? Montrez-nous-la! (Hilarite.) Je serais curieux de voir de la gloire sous ce gouvernement-ci! (Rires et applaudissements a gauche.)
Voyons! votre gloire, ou est-elle? Je la cherche. Je regarde autour de moi. De quoi se compose-t-elle?
M. LEPIC.—Demandez a votre pere!
M. VICTOR HUGO.—Quels en sont les elements? Qu'est-ce que j'ai devant moi? Qu'est-ce que nous avons devant les yeux? Toutes nos libertes prises au piege l'une apres l'autre et garrottees; le suffrage universel trahi, livre, mutile; les programmes socialistes aboutissant a une politique jesuite; pour gouvernement, une immense intrigue (mouvement), l'histoire dira peut-etre un complot … (vive sensation) je ne sais quel sous-entendu inoui qui donne a la republique l'empire pour but, et qui fait de cinq cent mille fonctionnaires une sorte de franc-maconnerie bonapartiste au milieu de la nation! toute reforme ajournee ou bafouee, les impots improportionnels et onereux au peuple maintenus ou retablis, l'etat de siege pesant sur cinq departements, Paris et Lyon mis en surveillance, l'amnistie refusee, la transportation aggravee, la deportation votee, des gemissements a la kasbah de Bone, des tortures a Belle-Isle, des casemates ou l'on ne veut pas laisser pourrir des matelas, mais ou on laisse pourrir des hommes! … (sensation) la presse traquee, le jury trie, pas assez de justice et beaucoup trop de police, la misere en bas, l'anarchie en haut, l'arbitraire, la compression, l'iniquite! au dehors, le cadavre de la republique romaine! (Bravos a gauche.)
VOIX A DROITE.—C'est le bilan de la republique.
M. LE PRESIDENT.—Laissez donc; n'interrompez pas. Cela constate que la tribune est libre. Continuez. (Tres bien! tres bien! a gauche.)
M. CHARRAS.—Libre malgre vous.
M. VICTOR HUGO.—… La potence, c'est-a-dire l'Autriche (mouvement), debout sur la Hongrie, sur la Lombardie, sur Milan, sur Venise; la Sicile livree aux fusillades; l'espoir des nationalites dans la France detruit; le lien intime des peuples rompu; partout le droit foule aux pieds, au nord comme au midi, a Cassel comme a Palerme; une coalition de rois latente et qui n'attend que l'occasion; notre diplomatie muette, je ne veux pas dire complice; quelqu'un qui est toujours lache devant quelqu'un qui est toujours insolent; la Turquie laissee sans appui contre le czar et forcee d'abandonner les proscrits; Kossuth, agonisant dans un cachot de l'Asie Mineure; voila ou nous en sommes! La France baisse la tete, Napoleon tressaille de honte dans sa tombe, et cinq ou six mille coquins crient: Vive l'empereur! Est-ce tout cela que vous appelez votre gloire, par hasard? (Profonde agitation.)
M. DE LADEVANSAYE.—C'est la republique qui nous a donne tout cela!
M. LE PRESIDENT.—C'est aussi au gouvernement de la republique qu'on reproche tout cela!
M. VICTOR HUGO.—Maintenant, votre empire, causons-en, je le veux bien. (Rires a gauche.)
M. VIEILLARD [Note: Senateur, sous l'empire, a 30,000 francs par an.]—Personne n'y songe, vous le savez bien.
M. VICTOR HUGO.—Messieurs, des murmures tant que vous voudrez, mais pas d'equivoques. On me crie: Personne ne songe a l'empire. J'ai pour habitude d'arracher les masques.
Personne ne songe a l'empire, dites-vous? Que signifient donc ces cris payes de: Vive l'empereur? Une simple question: Qui les paye?
Personne ne songe a l'empire, vous venez de l'entendre! Que signifient donc ces paroles du general Changarnier, ces allusions aux pretoriens en debauche applaudies par vous? Que signifient ces paroles de M. Thiers, egalement applaudies par vous: L'empire est fait?
Que signifie ce petitionnement ridicule et mendie pour la prolongation des pouvoirs?
Qu'est-ce que la prolongation, s'il vous plait? C'est le consulat a vie. Ou mene le consulat a vie? A l'empire! Messieurs, il y a la une intrigue! Une intrigue, vous dis-je! J'ai le droit de la fouiller. Je la fouille. Allons! le grand jour sur tout cela!
Il ne faut pas que la France soit prise par surprise et se trouve, un beau matin, avoir un empereur sans savoir pourquoi! (Applaudissements.)
Un empereur! Discutons un peu la pretention.
Quoi! parce qu'il y a eu un homme qui a gagne la bataille de Marengo, et qui a regne, vous voulez regner, vous qui n'avez gagne que la bataille de Satory! (Rires.)
A GAUCHE.—Tres bien! tres bien!—Bravo!
M. EMILE DE GIRARDIN.—Il l'a perdue.
M. FERDINAND BARROT [Note: Senateur de l'empire, a 30,000 francs par an.]—Il y a trois ans qu'il gagne une bataille, celle de l'ordre contre l'anarchie.
M. VICTOR HUGO.—Quoi! parce que, il y a dix siecles de cela, Charlemagne, apres quarante annees de gloire, a laisse tomber sur la face du globe un sceptre et une epee tellement demesures que personne ensuite n'a pu et n'a ose y toucher,—et pourtant il y a eu dans l'intervalle des hommes qui se sont appeles Philippe-Auguste, Francois Ier, Henri IV, Louis XIV! Quoi! parce que, mille ans apres, car il ne faut pas moins d'une gestation de mille annees a l'humanite pour reproduire de pareils hommes, parce que, mille ans apres, un autre genie est venu, qui a ramasse ce glaive et ce sceptre, et qui s'est dresse debout sur le continent, qui a fait l'histoire gigantesque dont l'eblouissement dure encore, qui a enchaine la revolution en France et qui l'a dechainee en Europe, qui a donne a son nom, pour synonymes eclatants, Rivoli, Iena, Essling, Friedland, Montmirail! Quoi! parce que, apres dix ans d'une gloire immense, d'une gloire presque fabuleuse a force de grandeur, il a, a son tour, laisse tomber d'epuisement ce sceptre et ce glaive qui avaient accompli tant de choses colossales, vous venez, vous, vous voulez, vous, les ramasser apres lui, comme il les a ramasses, lui, Napoleon, apres Charlemagne, et prendre dans vos petites mains ce sceptre des titans, cette epee des geants! Pour quoi faire? (Longs applaudissements.) Quoi! apres Auguste, Augustule! Quoi! parce que nous avons eu Napoleon le Grand, il faut que nous ayons Napoleon le Petit! (La gauche applaudit, la droite crie. La seance est interrompue pendant plusieurs minutes. Tumulte inexprimable.)
A GAUCHE.—Monsieur le president, nous avons ecoute M. Berryer; la droite doit ecouter M. Victor Hugo. Faites taire la majorite.
M. SAVATIER-LAROCHE.—On doit le respect aux grands orateurs. (A gauche: Tres bien!)
M. DE LA MOSKOWA [Note: Senateur de l'empire, a 30,000 francs par an.]—M. le president devrait faire respecter le gouvernement de la republique dans la personne du president de la republique.
M. LEPIC [Note: Plus tard, aide de camp de l'empereur.]—On deshonore la republique!
M. DE LA MOSKOWA.—Ces messieurs crient:Vive la republique!et insultent le president.
M. ERNEST DE GIRARDIN.—Napoleon Bonaparte a eu six millions de suffrages; vous insultez l'elu du peuple! (Vive agitation au banc des ministres.—M. le president essaye en vain de se faire entendre au milieu du bruit.)
M. DE LA MOSKOWA.—Et, sur les bancs des ministres, pas un mot d'indignation n'eclate a de pareilles paroles!
M. BAROCHE,ministre des affaires etrangeres[Note: President du conseil d'etat de l'empire, a 150,000 francs par an.]—Discutez, mais n'insultez pas.
M. LE PRESIDENT.—Vous avez le droit de contester l'abrogation de l'art. 45 en termes de droit, mais vous n'avez pas le droit d'insulter! (Les applaudissements de l'extreme gauche redoublent et couvrent la voix de M. le president.)
M. LE MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES.—Vous discutez des projets qu'on n'a pas, et vous insultez! (Les applaudissements de l'extreme gauche continuent.)
UN MEMBRE DE L'EXTREME GAUCHE.—Il fallait defendre la republique hier quand on l'attaquait!
M. LE PRESIDENT.—L'opposition a affecte de couvrir d'applaudissements et mon observation et celle de M. le ministre, que la mienne avait precedee.
Je disais a M. Victor Hugo qu'il a parfaitement le droit de contester la convenance de demander la revision de l'art. 45 en termes de droit, mais qu'il n'a pas le droit de discuter, sous une forme insultante, une candidature personnelle qui n'est pas en jeu.
VOIX A L'EXTREME GAUCHE.—Mais si, elle est en jeu.
M. CHARRAS.—Vous l'avez vue vous-meme a Dijon, face a face.
M. LE PRESIDENT.—Je vous rappelle a l'ordre ici, parce que je suis president; a Dijon, je respectais les convenances, et je me suis tu.
M. CHARRAS.—On ne les a pas respectees envers vous.
M. VICTOR HUGO.—Je reponds a M. le ministre et a M. le president, qui m'accusent d'offenser M. le president de la republique, qu'ayant le droit constitutionnel d'accuser M. le president de la republique, j'en userai le jour ou je le jugerai convenable, et je ne perdrai pas mon temps a l'offenser; mais ce n'est pas l'offenser que de dire qu'il n'est pas un grand homme. (Vives reclamations sur quelques bancs de la droite.)
M. BRIFFAUT.—Vos insultes ne peuvent aller jusqu'a lui.
M. DE CAULAINCOURT.—Il y a des injures qui ne peuvent l'atteindre, sachez-le bien!
M. LE PRESIDENT.—Si vous continuez apres mon avertissement, je vous rappellerai a l'ordre.
M. VICTOR HUGO.—Voici ce que j'ai a dire, et M. le president ne m'empechera pas de completer mon explication. (Vive agitation.)
Ce que nous demandons a M. le president responsable de la republique, ce que nous attendons de lui, ce que nous avons le droit d'attendre fermement de lui, ce n'est pas qu'il tienne le pouvoir en grand homme, c'est qu'il le quitte en honnete homme.
A GAUCHE.—Tres bien! tres bien!
M. CLARY [Note: Senateur de l'empire, a 30,000 francs par an.] Ne le calomniez pas, en attendant.
M. VICTOR HUGO.—Ceux qui l'offensent, ce sont ceux de ses amis qui laissent entendre que le deuxieme dimanche de mai il ne quittera pas le pouvoir purement et simplement, comme il le doit, a moins d'etre un seditieux.
VOIX A GAUCHE.—Et un parjure!
M. VIEILLARD [Note: Senateur de l'empire.]—Ce sont la des calomnies,M. Victor Hugo le sait bien.
M. VICTOR HUGO.—Messieurs de la majorite, vous avez supprime la liberte de la presse; voulez-vous supprimer la liberte de la tribune? (Mouvement.) Je ne viens pas demander de la faveur, je viens demander de la franchise. Le soldat qu'on empeche de faire son devoir brise son epee; si la liberte de la tribune est morte, dites-le-moi, afin que je brise mon mandat. Le jour ou la tribune ne sera plus libre, j'en descendrai pour n'y plus remonter. (A droite: Le beau malheur!) La tribune sans liberte n'est acceptable que pour l'orateur sans dignite. (Profonde sensation.)
Eh bien! si la tribune est respectee, je vais voir. Je continue.
Non! apres Napoleon le Grand, je ne veux pas de Napoleon le Petit!
Allons! respectez les grandes choses. Treve aux parodies! Pour qu'on puisse mettre un aigle sur les drapeaux, il faut d'abord avoir un aigle aux Tuileries! Ou est l'aigle? (Longs applaudissements.)
M. LEON FAUCHER.—L'orateur insulte le president de la republique. (Oui! oui! a droite.)
M. LE PRESIDENT.—Vous offensez le president de la republique. (Oui! oui! a droite.—M. Abbatucci[Note: Ministre de la justice de l'empire, 120,000 francs par an.]gesticule vivement.)
M. VICTOR HUGO.—Je reprends.
Messieurs, comme tout le monde, comme vous tous, j'ai tenu dans mes mains ces journaux, ces brochures, ces pamphlets imperialistes ou cesaristes, comme on dit aujourd'hui. Une idee me frappe, et il m'est impossible de ne pas la communiquer a l'assemblee. (Agitation. L'orateur poursuit:) Oui, il m'est impossible de ne pas la laisser deborder devant cette assemblee. Que dirait ce soldat, ce grand soldat de la France, qui est couche la, aux Invalides, et a l'ombre duquel on s'abrite, et dont on invoque si souvent et si etrangement le nom? que dirait ce Napoleon qui, parmi tant de combats prodigieux, est alle, a huit cents lieues de Paris, provoquer la vieille barbarie moscovite a ce grand duel de 1812? que dirait ce sublime esprit qui n'entrevoyait qu'avec horreur la possibilite d'une Europe cosaque, et qui, certes, quels que fussent ses instincts d'autorite, lui preferait l'Europe republicaine? que dirait-il, lui! si, du fond de son tombeau, il pouvait voir que son empire, son glorieux et belliqueux empire, a aujourd'hui pour panegyristes, pour apologistes, pour theoriciens et pour reconstructeurs, qui? des hommes qui, dans notre epoque rayonnante et libre, se tournent vers le nord avec un desespoir qui serait risible, s'il n'etait monstrueux? des hommes qui, chaque fois qu'ils nous entendent prononcer les mots democratie, liberte, humanite, progres, se couchent a plat ventre avec terreur et se collent l'oreille contre terre pour ecouter s'ils n'entendront pas enfin venir le canon russe!
(Longs applaudissements a gauche. Clameurs a droite.—Toute la droite se leve et couvre de ses cris les dernieres paroles de l'orateur.—A l'ordre! a l'ordre! a l'ordre.)
(Plusieurs ministres se levent sur leurs bancs et protestent avec vivacite contre les paroles de l'orateur. Le tumulte va croissant. Des apostrophes violentes sont lancees a l'orateur par un grand nombre de membres. MM. Bineau [Note: Senateur, 30,000 francs, et ministre des finances de l'empire, 120,000 francs; total, 150,000 francs par an.], le general Gourgaud et plusieurs autres representants siegeant sur les premiers bancs de la droite se font remarquer par leur animation.)
M. LE MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES. [Note: Le meme Baroche.] —Vous savez bien que cela n'est pas vrai! Au nom de la France, nous protestons!
M. DE RANCE. [Note: Commissaire general de police de l'empire, a 40,000 francs par an.]—Nous demandons le rappel a l'ordre.
M. DE CROUSEILHES,ministre de l'instruction publique. [Note: Senateur de l'empire, a 30,000 francs par an.]—Faites une application personnelle de vos paroles! A qui les appliquez-vous? Nommez! nommez!
M. LE PRESIDENT.—Je vous rappelle a l'ordre, monsieur Yictor Hugo, parce que, malgre mes avertissements, vous ne cessez pas d'insulter.
QUELQUES VOIX A DROITE.—C'est un insulteur a gages!
M. CHAPOT.—Que l'orateur nous dise a qui il s'adresse.
M. DE STAPLANDE.—Nommez ceux que vous accusez, si vous en avez le courage! (Agitation tumultueuse.)
VOIX DIVERSES A DROITE.—Vous etes un infame calomniateur.—C'est une lachete et une insolence. (A l'ordre! a l'ordre!)
M. LE PRESIDENT.—Avec le bruit que vous faites, vous avez empeche d'entendre le rappel a l'ordre que j'ai prononce.
M. VICTOR HUGO.—Je demande a m'expliquer. (Murmures bruyants et prolonges.)
M. DE HEECKEREN [Note: Senateur de l'empire.]—Laissez, laissez-le jouer sa piece!
M. LEON FAUCHER,ministre de l'interieur.—L'orateur…. (Interruption a gauche.) L'orateur….
A GAUCHE.—Vous n'avez pas la parole!
M. LE PRESIDENT.—Laissez M. Victor Hugo s'expliquer. Il est rappele a l'ordre.
M. LE MINISTRE DE L'INTERIEUR.—Comment! messieurs, un orateur pourra insulter ici le president de la republique…. (Bruyante interruption a gauche.)
M. VICTOR HUGO.—Laissez-moi m'expliquer! je ne vous cede pas la parole.
M. LE PRESIDENT.—Vous n'avez pas la parole. Ce n'est pas a vous a faire la police de l'assemblee. M. Victor Hugo est rappele a l'ordre; il demande a s'expliquer; je lui donne la parole, et vous rendrez la police impossible si vous voulez usurper mes fonctions.
M. VICTOR HUGO.—Messieurs, vous allez voir le danger des interruptions precipitees. (Plus haut! plus haut!) J'ai ete rappele a l'ordre, et un honorable membre que je n'ai pas l'honneur de connaitre….
UN MEMBREsort des bancs de la droite, vient jusqu'au pied de la tribune et dit:
—C'est moi.
M. VICTOR HUGO.—Qui, vous?
L'INTERRUPTEUR.—Moi!
M. VICTOR HUGO.—Soit. Taisez-vous.
L'INTERRUPTEUR.—Nous n'en voulons pas entendre davantage. La mauvaise litterature fait la mauvaise politique. Nous protestons au nom de la langue francaise et de la tribune francaise. Portez tout ca a la Porte-Saint-Martin, monsieur Victor Hugo.