Chapter 11

On lit dans laNationdu 12 avril 1854:

"L'affaire Tapner, dont le retentissement a ete si grand, vient d'avoir en Amerique une consequence des plus frappantes et des plus inattendues. Nous livrons le fait a la meditation des esprits serieux.

"Dans les premiers jours de fevrier dernier, un nomme Julien fut condamne a mort a Quebec (Canada), pour assassinat sur la personne d'un nomme Pierre Dion, son beau-pere. C'est en ce moment-la precisement que les journaux d'Europe apporterent au Canada la lettre adressee au peuple de Guernesey, par Victor Hugo, pour demander la grace de Tapner.

"LeMoniteur canadiendu 16 fevrier, que nous avons sous les yeux, publia l'adresse de Victor Hugo aux Guernesiais, et la fit suivre de la reflexion qu'on va lire. Nous citons:

"Cette sublime refutation de la peine de mort ne vient-elle pas a propos pour enseigner la conduite qu'on devrait tenir envers le malheureux assassin de Pierre Dion?"

"Voici maintenant ce que, a quelques jours de distance, nous lisons dans lePaysde Montreal:

"La sentence de mort prononcee contre Julien, pour le meurtre de son beau-pere, a Quebec, a ete commuee en une detention perpetuelle dans le penitentiaire provincial."

"Et le journal canadien ajoute:

"Victor Hugo avait eleve sa voix eloquente, juste au moment ou la vie et la mort de Julien etaient dans la balance.

"Tous ceux qui aiment et respectent l'humanite; tous ceux qui voient l'expiation du crime, non dans un meurtre de sang-froid, mais dans de longues heures de repentir accordees au coupable, ont appris avec bonheur la nouvelle d'un evenement qui regle implicitement une haute question de philosophie sociale.

"On peut dire qu'au Canada la peine de mort est, de fait, abolie."

"Sainte puissance de la pensee! elle va s'elargissant comme les fleuves; filet d'eau a sa source, ocean a son embouchure; souffle a deux pas, ouragan a deux mille lieues. La meme parole qui, partie de Jersey, semble n'avoir pu ebranler le gibet de Guernesey, passe l'Atlantique et deracine la peine de mort au Canada. Victor Hugo ne peut rien en Europe pour Tapner qui agonise sous ses yeux, et il sauve en Amerique Julien qu'il ne connait pas. La lettre ecrite pour Guernesey arrive a son adresse a Quebec.

"Disons a l'honneur des magistrats du Canada que le procureur general, qui avait condamne a mort Julien, s'est chaudement entremis pour que la condamnation ne fut pas executee; et glorifions le digne gouverneur du bas Canada, le general Rowan, qui a compris et consacre le progres. Avec quel sentiment de devoir accompli et de responsabilite evitee il doit lire en ce moment meme la lettre a lord Palmerston par laquelle Victor Hugo a clos sa lutte au pied du gibet de Guernesey.

"Une chose plus grande encore que le fait lui-meme resulte pour nous de ce que nous venons de raconter. A l'heure qu'il est, ce que l'autorite et le despotisme etouffent sur un continent renait a l'instant meme sur l'autre; et cette meme pulsation du grand coeur de l'humanite qu'on comprimait a Guernesey, a son contre-coup au Canada. Grace a la democratie, grace a la pensee, grace a la presse, le moment approche ou le genre humain n'aura plus qu'une ame."

Extrait d'une lettre du 16 septembre 1854:

"Un evenement tres extraordinaire qui merite une severe censure a eu lieu hier vendredi. Signal fut fait du vaisseaul'Empereura tous les navires d'envoyer leurs malades a bord duKanguroo. Dans le cours de la journee, ce dernier fut entoure par des centaines de bateaux charges d'hommes malades et promptement rempli jusqu'a suffocation (speedily crowded to suffocation). Avant la soiree il contenait environ quinze cents invalides de tout rang souffrant a bord. Le spectacle qui s'offrait etait epouvantable (appalling) et les details en sont trop effrayants pour que j'y insiste. Quand l'heure d'appareiller fut venue,le Kanguroo, en replique a l'ordre de partir, hissa le signal: "C'est une tentative dangereuse." (It is a dangerous experiment.)L'Empereurrepondit par signal: "Que voulez-vous dire?"Le Kangurooriposta: "Le navire ne peut pas manoeuvrer." (The ship is unmanageable.) Toute la journee,le Kangurooresta a l'ancre avec ce signal: "Envoyez des bateaux au secours." A la fin, des ordres furent donnes pour transporter une partie de ce triste chargement sur d'autres navires partant aussi pour Constantinople.

"Beaucoup de morts ont eu lieu a bord; il y a eu bien des scenes dechirantes, mais, helas! il ne sert a rien de les decrire. Il est evident, toutefois, que ni a bord ni a terre le service medical n'est suffisant. J'ai vu,de mes yeux, des hommes mourir sur le rivage, sur la ligne de marche et au bivouac, sans aucun secours medical; et cela a la portee d'une flotte de cinq cents voiles, en vue des quartiers generaux! Nous avons besoin d'un plus grand nombre de chirurgiens, et sur la flotte et dans l'armee; souvent, trop souvent, le secours medical fait entierement defaut, et il arrive frequemment trop tard."

(Timesdu samedi 30 septembre 1854.)

Extrait d'une lettre de Constantinople, du 28 septembre 1854:

"Il est impossible pour personne d'assister aux tristes scenes de ces derniers jours, sans etre surpris et indigne de l'insuffisance de notre service medical. La maniere dont nos blesses et nos malades sont traites n'est digne que des sauvages de Dahomey. Les souffrances a bord duVulcainont ete cruelles. Il y avait la trois cents blesses et cent soixante-dix choleriques, et tout ce monde etait assiste par quatre chirurgiens! C'etait un spectacle effrayant. Les blesses prenaient les chirurgiens par le pan de leur habit quand ceux-ci se frayaient leur chemin a travers des monceaux de morts et de mourants; mais les chirurgiens leur faisaient lacher prise! On devait s'attendre, avec raison peut-etre, a ce que les officiers recevraient les premiers soins et absorberaient sans doute a eux seuls l'assistance des quatre hommes de l'art; c'etait donc necessairement se mettre en defaut que d'embarquer des masses de blesses sans avoir personne pour leur donner les secours de la chirurgie et pour suffire meme a leurs besoins les plus pressants. Un grand nombre sont arrives a Scutari sans avoir ete touches par le chirurgien, depuis qu'ils etaient tombes, frappes des balles russes, sur les hauteurs de l'Alma. Leurs blessures etaient tendues(stiff)et leurs forces epuisees quand on les a hisses des bateaux pour les transporter a l'hopital, ou heureusement ils ont pu obtenir les secours de l'art.

"Mais toutes ces horreurs s'effacent, comparees a l'etat des malheureux passagers duColombo. Ce navire partit de la Crimee le 24 septembre. Les blesses avaient ete embarques deux jours avant de mettre a la voile; et, quand on leva l'ancre, le bateau emportait vingt-sept officiers blesses, quatre cent vingt-deux soldats blesses et cent quatre prisonniers russes; en tout, cinq cent cinquante-trois personnes. La moitie environ des blesses avaient ete panses avant d'etre mis a bord. Pour subvenir aux besoins de cette masse de douleurs, il y avaitquatremedecins dont le chirurgien du batiment, deja suffisamment occupe a veiller sur un equipage qui donne presque toujours des malades dans cette saison et dans ces parages. Le navire etait litteralement couvert deformescouchees a terre. Il etait impossible de manoeuvrer. Les officiers ne pouvaient se baisser pour trouver leurs sextants et le navire marchait a l'aventure. On est reste douze heures de plus en mer a cause de cet empechement. Les plus malades etaient mis sur la dunette et, au bout d'un jour ou de deux, ils n'etaient plus qu'un tas de pourritures! Les coups de feu negliges rendaient des vers qui couraient dans toutes les directions et empoisonnaient la nourriture des malheureux passagers. La matiere animale pourrie exhalait une odeur si nauseabonde que les officiers et l'equipage manquaient de se trouver mal, et que le capitaine est aujourd'hui malade de ces cinq jours de miseres. Tous les draps de lit, au nombre de quinze cents, avaient ete jetes a la mer. Trente hommes sont morts pendant la traversee. Les chirurgiens travaillaient aussi fort que possible, mais ils pouvaient bien peu parmi tant de malades; aussi beaucoup de ces malheureux ont passe pour la premiere fois entre les mains du medecin a Scutari, six jours apres la bataille!

"C'est une penible tache que de signaler les fautes et de parler de l'insuffisance d'hommes qui font de leur mieux, mais une deplorable negligence a eu lieu depuis l'arrivee du steamer. Quarante-six hommes ont ete laisses a bord deux jours de plus, quand, avec quelque surcroit d'efforts, on aurait pu les mettre en lieu sur a l'hopital. Le navire est tout a fait infecte; un grand nombre d'hommes vont etre immediatement employes a le nettoyer et a le fumiger, pour eviter le danger du typhus qui se declare generalement dans de pareilles conditions. Deux transports etaient remorques parle Colombo, et leur etat etait presque aussi desastreux."

(Times, no. du vendredi 13 octobre 1854.)

"… Les turcs ont rendu de bons services dans les retranchements. Les pauvres diables souffrent de la dyssenterie, des fievres, du typhus. Leur service medical est nul, et nos chirurgiens n'ont pas le loisir de s'occuper d'eux."

(Times, correspondance datee du 29 octobre 1854.)

Ce qui suit est extrait d'une correspondance adressee auMorningHeraldet datee de Balaklava, 8 novembre 1854:

"Mais il est inutile d'insister sur ces details dechirants; qu'il suffise de dire que parmi les carcasses d'environ deux cents chevaux tues ou blesses, sont couches les cadavres de nos braves artilleurs anglais et francais, tous plus ou moins horriblement mutiles. Quelques-uns ont la tete detachee du cou, comme par une hache; d'autres ont la jambe separee de la hanche, d'autres les bras emportes; d'autres encore, frappes a la poitrine ou dans l'estomac, ont ete litteralement broyes comme s'ils avaient ete ecrases par une machine. Mais ce ne sont pas les allies seulement qui sont etendus la; au contraire, il y a dix cadavres russes pour un des notres, avec cette difference que les russes ont tous ete tues par la mousqueterie avant que l'artillerie ait donne. Sur cette place l'ennemi a maintenu constamment une pluie de bombes pendant toute la nuit, mais, les bombes n'eclataient que sur des morts.

"En traversant la route qui mene a Sebastopol, entre des monceaux de morts russes, on arrive a la place ou les gardes ont ete obliges d'abandonner la defense du retranchement qui domine la vallee d'Inkermann. La nos morts sont aussi nombreux que ceux de l'ennemi. En travers du sentier, cote a cote, sont etendus cinq gardes qui ont ete tues par le meme boulet en chargeant l'ennemi. Ils sont couches dans la meme attitude, serrant leur mousquet de leurs mains crispees, ayant tous sur le visage le meme froncement douloureux et terrible. Au dela de ce groupe, les fantassins de la ligne et de la garde russe sont couches epais comme des feuilles au milieu des cadavres.

"Sur la droite du retranchement est la route qui mene a la batterie des Deux-Canons. Le sentier passe a travers un fourre epais, mais le sentier est glissant de sang, et le fourre est couche contre terre et encombre de morts. La scene vue de la batterie est terrible, terrible au dela de toute description. Je me suis tenu sur le parapet vers neuf heures du soir, et j'ai senti mon coeur s'enfoncer comme si j'assistais a la scene meme du carnage. La lune etait a son plein et eclairait toute chose presque comme de jour. En face de moi etait la vallee d'Inkermann, avec la Tchernaya serpentant gracieusement, entre les hauteurs, comme une bande d'argent. C'etait une vue splendide qui, pour la variete et le pittoresque, pouvait lutter avec les plus belles du monde. Pourtant je ne me rappellerai jamais la vallee d'Inkermann qu'avec un sentiment de repulsion et d'horreur; car autour de la place ou je regardais etaient couches plus de cinq mille cadavres. Beaucoup de blesses aussi etaient la; et les lents et penibles gemissements de leur agonie frappaient mon oreille avec une precision sinistre, et, ce qui est plus douloureux encore, j'entendais les cris enroues et le rale desespere de ceux qui se debattaient avant d'expirer.

"Les ambulances aussi vite qu'elles pouvaient venir, recevaient leur charge de souffrants, et on employait jusqu'a des couvertures pour transporter les blesses.

"En dehors de la batterie, les russes sont couches par deux ou trois les uns sur les autres. En dedans, la place est litteralement encombree des gardes russes, du 55e et du 20e regiment. Les belles et hautes formes de nos pauvres compatriotes pouvaient etre distinguees d'un coup d'oeil, quoique les grands habits gris taches de leur sang fussent devenus semblables a l'exterieur. Les hommes sont couches comme ils sont tombes, en tas; ici un des notres sur trois ou quatre russes, la un russe sur trois ou quatre des notres. Quelques-uns s'en sont alles avec le sourire aux levres et semblent comme endormis; d'autres sont horriblement contractes; leurs yeux hors de tete et leurs traits enfles annoncent qu'ils sont morts agonisants, mais menacants jusqu'au bout. Quelques-uns reposent comme s'ils etaient prepares pour l'ensevelissement et comme si la main d'un parent avait arrange leurs membres mutiles, tandis que d'autres sont encore dans des positions de combat, a moitie debout ou a demi agenouilles, serrant leur arme ou dechirant une cartouche. Beaucoup sont etendus, les mains levees vers le ciel, comme pour detourner un coup ou pour proferer une priere, tandis que d'autres ont le froncement hostile de la crainte ou de la haine, comme si vraiment ils etaient morts desesperes. La clarte de la lune repandait sur ces formes une paleur surnaturelle, et le vent froid et humide qui balayait les collines agitait les branches d'arbres au-dessus de ces faces retournees, si bien que l'ombre leur donnait une apparence horrible de vitalite; et il semblait que les morts riaient et allaient parler. Ce n'etait pas seulement une place qui semblait ainsi animee, c'etait tout le champ de bataille.

"Le long de la colline, de petits groupes avec des brancards cherchaient ceux qui vivaient encore; d'autres avec des lanternes retournaient les morts pour decouvrir les officiers qu'on savait tues, mais qu'on n'avait pas retrouves. La aussi il y avait des femmes anglaises dont les maris ou les parents n'etaient pas revenus; elles couraient partout avec des cris lamentables, tournant avidement le visage de nos morts vers la clarte de la lune, desesperees, et bien plus a plaindre que ceux qui etaient gisants."

(Morning Heralddu vendredi 24 novembre 1854.)

"… On entendait le choc des verres et le bruit des bouteilles brisees. Ca et la, dans l'ombre, une bougie de cire jaune ou une lanterne a la main, des femmes rodaient parmi les cadavres, regardant l'une apres l'autre ces faces pales et cherchant celle-ci son fils, celle-la son mari."

(Napoleon le Petit, p. 196.)

1860

Monsieur,

Le comite des amis de la Sicile, devant convoquer une reunion publique des habitants de Jersey le 13 juin 1860, a l'effet d'exprimer leur sympathie pour le peuple sicilien, luttant les armes a la main pour la liberte contre un despotisme execrable et execre, les soussignes sollicitent respectueusement la faveur de votre presence et de votre precieuse assistance a la manifestation projetee.

La cause de la Sicile se recommande a tous ceux qui meritent veritablement le nom d'hommes, a tout homme estimant les institutions libres, a tout ami de la liberte et du genre humain, et nous sommes persuades qu'une cause si sainte a votre plus ardente sympathie. Vous avez consacre votre genie a la liberte, a la justice, a l'humanite; votre eloquente voix elevee a Jersey en faveur des siciliens honorera notre petite ile et contribuera a exciter encore les sympathies de l'Angleterre, de la France et de l'Europe entiere en faveur de ce vaillant peuple luttant contre des forces grandement superieures pour le bien le plus precieux de cette vie. Ce n'est pas aller trop loin que d'affirmer que votre eloquence infusera une nouvelle force dans le coeur des combattants de la liberte, victorieux mais fatigues, et portera la terreur dans l'ame de leurs ennemis.

Oui, monsieur, vos fervents plaidoyers en faveur de la liberte et de l'humanite, vos protestations contre la tyrannie et les cruautes, feront echo dans le camp de Garibaldi et sonneront le glas du desespoir aux oreilles de l'infame roi de Naples.

Nous sollicitons de nouveau votre cooperation, et, en vous exprimant notre sincere respect et admiration, nous avons l'honneur d'etre, etc.

(Suivent les signatures.)

1862

Un des plus excellents ecrivains de la presse belge et francaise, M. Gustave Frederix, a publie, en 1862, sur le banquet de Bruxelles, de remarquables pages qui eurent alors un grand retentissement et qui seront consultees un jour, car elles font partie a la fois de l'histoire politique et de l'histoire litteraire de notre temps [note:Souvenir du banquet donne a Victor Hugo. Bruxelles.]. Le banquet de Bruxelles fut une memorable rencontre d'intelligences et de renommees venues de tous les points du monde civilise pour protester autour d'un proscrit contre l'empire. On trouve dans l'eloquent ecrit de M. Gustave Frederix tous les details de cette manifestation eclatante. M. Victor Hugo presidait le banquet, ayant a sa droite le bourgmestre de Bruxelles et a sa gauche le president de la chambre des representants. De grandes voix parlerent, Louis Blanc, Eugene Pelletan; puis, au nom de la presse de tous les pays, d'eminents journalistes, M. Berardi pour la Belgique, M. Nefftzer pour la France, M. Cuesta pour l'Espagne, M. Ferrari pour l'Italie, M. Low pour l'Angleterre. Les honorables editeurs desMiserables, MM. Lacroix et Verboeckhoven remercierent l'auteur du livre au nom de la Librairie internationale. Champfleury salua Victor Hugo au nom des prosateurs, et Theodore de Banville le salua au nom des poetes. Jamais de plus nobles paroles ne furent entendues. Cette fete fut grave et solennelle.

Dans ce temps-la, le bourgmestre de Bruxelles etait un honnete homme; il s'appelait Fontainas. Ce fut lui qui porta le toast a Victor Hugo; il le fit en ces termes:

"Il m'est agreable de vous souhaiter la bienvenue, a vous, messieurs, qui visitez la Belgique, si energiquement devouee a sa nationalite, si profondement heureuse des liberales institutions qui la gouvernent; a vous, messieurs, dont le talent charme, console ou eleve nos esprits. Mais, parmi tant de noms illustres, il en est un plus illustre encore; j'ai nomme Victor Hugo, dont la gloire peut se passer de mes eloges.

"Je porte un toast au grand ecrivain, au grand poete, a Victor Hugo!"

Victor Hugo se leva, et repondit:

"Messieurs,

"Je porte la sante du bourgmestre de Bruxelles.

"Je n'avais jamais rencontre M. Fontainas; je le connais depuis vingtquatre heures, et je l'aime. Pourquoi? regardez-le, et vous comprendrez. Jamais plus franche nature ne s'est peinte sur un visage plus cordial; son serrement de main dit toute son ame; sa parole est de la sympathie. J'honore et je salue dans cet homme excellent et charmant la noble ville qu'il represente.

"J'ai du bonheur, en verite, avec les bourgmestres de Bruxelles; il semble que je sois destine a toujours les aimer. Il y a onze ans, quand j'arrivai a Bruxelles, le 12 decembre 1851, la premiere visite que je recus, fut celle du bourgmestre, M. Charles de Brouckere. Celui-la aussi etait une haute et penetrante intelligence, un esprit ferme et bon, un coeur genereux.

"J'habitais la Grand' Place, de Bruxelles, qui, soit dit en passant, avec son magnifique hotel de ville encadre de maisons magnifiques, est tout entiere un monument. Presque tous les jours, M. Charles de Brouckere, en allant a l'hotel de ville, poussait ma porte et entrait. Tout ce que je lui demandais pour mes vaillants compagnons d'exil etait immediatement accorde. Il etait lui-meme un vaillant; il avait combattu dans les barricades de Bruxelles. Il m'apportait de la cordialite, de la fraternite, de la gaite, et, en presence des maux de ma patrie, de la consolation. L'amertume de Dante etait de monter l'escalier de l'etranger; la joie de Charles de Brouckere etait de monter l'escalier du proscrit. C'etait la un homme brave, noble et bon. Eh bien, le chaud et vif accueil de M. de Brouckere, je l'ai retrouve dans M. Fontainas; meme grace, meme esprit, meme bienvenue charmante, meme ouverture d'ame et de visage; les deux hommes sont differents, les deux coeurs sont pareils. Tenez, je viens de faire une promenade en Belgique; j'ai ete un peu partout, depuis les dunes jusqu'aux Ardennes. Eh bien, partout, j'ai entendu parler de M. Fontainas; j'ai rencontre partout son nom et son eloge; il est aime dans le moindre village, comme dans la capitale; ce n'est pas la une popularite de clocher, c'est une popularite de nation. Il semble que ce bourgmestre de Bruxelles soit le bourgmestre de la Belgique. Honneur a de tels magistrats! ils consolent des autres.

"Je bois a l'honorable M. Fontainas, bourgmestre de Bruxelles; et je felicite cette illustre ville d'avoir a sa tete un de ces hommes en qui se personnifient l'hospitalite et la liberte, l'hospitalite, qui etait la vertu des peuples antiques, et la liberte, qui est la force des peuples nouveaux."

1863

Hauteville-House, 27 mars 1863.

Messieurs,—je suis atteint en ce moment d'un acces d'une angine chronique qui m'empeche de me rendre a votre invitation, dont je ressens tout l'honneur. Croyez a mon regret profond.

La sympathie est une presence; je serai donc en esprit au milieu de vous. Je m'associe du fond de l'ame a toutes vos genereuses pensees.

L'assassinat d'une nation est impossible. Le droit, c'est l'astre; il s'eclipse, mais il reparait. La Hongrie le prouve, Venise le prouve, la Pologne le prouve.

La Pologne, a l'heure ou nous sommes, est eclatante; elle n'est pas en pleine vie, mais elle est en pleine gloire; toute sa lumiere lui est revenue, la Pologne, accablee, sanglante et debout, eblouit le monde.

Les peuples vivent et les despotes meurent; c'est la loi d'en haut. Ne nous lassons pas de la rappeler a ce coupable empereur qui pese en cet instant sur deux nations, pour le malheur de l'une et pour la honte de l'autre. La plus a plaindre des deux, ce n'est pas la Pologne qu'il egorge, c'est la Russie qu'il deshonore. C'est degrader un peuple que d'en faire le massacreur d'un autre peuple. Je souhaite a la Pologne la resurrection a la liberte, et a la Russie la resurrection a l'honneur.

Ces deux resurrections, je fais plus que les souhaiter, je les attends.

Oui, le doute serait impie et presque complice, oui, la Pologne triomphera. Sa mort definitive serait un peu notre mort a tous. La Pologne fait partie du coeur de l'Europe. Le jour ou le dernier battement de vie s'eteindrait en Pologne, la civilisation tout entiere sentirait le froid du sepulcre.

Laissez-moi vous jeter de loin ce cri qui aura de l'echo dans vos ames!—Vive la Pologne! Vive le droit! Vivent la liberte des hommes et l'independance des peuples!

Permettez qu'a cette occasion, j'envoie tous mes voeux de bonheur a l'ile de Jersey qui m'est bien chere et a votre excellente population, et recevez, mes amis, mon salut cordial.

1864

Louis Blanc avait fait part a Victor Hugo du desir qu'avait le Comite du centenaire de Shakespeare de le compter parmi ses membres ainsi que son fils Francois-Victor Hugo, le traducteur de Shakespeare.

Victor Hugo ecrivit a M. N.-Hepworth Dixon, secretaire du Comite deShakespeare a Londres:

"Hauteville-House, 20 janvier 1864.

"Monsieur,

"La lettre que vous a communiquee mon noble et cher ami M. Louis Blanc est, je pense, la reponse que voici a une lettre de lui:

"Hauteville-House, 11 octobre 1863.

"Cher Louis Blanc,

"Pendant les mois de juin, de juillet et d'aout, les journaux ont publie un certain nombre d'acceptations de personnes distinguees, invitees a faire partie du Comite de Shakespeare. Mon fils, le traducteur de Shakespeare, n'a pas ete invite. Il l'est aujourd'hui. Je trouve que c'est trop tard.

"Dans cet espace de trois mois, je n'ai pas ete invite non plus, mais peu importe. Il s'agit de mon fils, et c'est dans mon fils que je me sens atteint. Quant a moi, je ne suis pas offense, ni offensable.

"Je ne serai point du Comite de Shakespeare, mais puisque dans le Comite il y aura Louis Blanc, la France sera admirablement representee.

"La courtoise lettre que vous m'ecrivez, monsieur, en date du 19 janvier 1864, au nom du Comite de Shakespeare, vient modifier ma situation vis-a-vis du Comite, en me laissant pourtant un regret,—regret, a la verite, qui n'est sensible que pour moi.

"Ce regret, permettez-moi de vous l'indiquer.

"Si le cordial appel que vous me faites l'honneur de m'adresser aujourd'hui m'avait ete fait il y a six mois, comme aux diverses personnes honorables dont vous citez les noms, j'aurais pu, a ce moment-la, prevenu d'avance, disposer mes occupations de facon a pouvoir prendre part aux seances du Comite; c'eut ete pour moi un devoir et un bonheur; mais n'etant point convie a en faire partie, je n'ai vu nulle difficulte a accepter, depuis cette epoque, des propositions et des engagements qui maintenant absorbent tout mon temps et me creent des obligations de travail imperieux. Ces engagements, pris par suite du malentendu que vous voulez bien m'expliquer, ne me laissent plus la liberte de sieger parmi vous, et, par l'urgence des travaux qu'ils m'imposent, me priveront, selon toute apparence, de l'honneur d'assister a Londres, a votre grandiose solennite du 23 avril.

"C'est un inconvenient, facheux pour moi, mais pour moi seulement, je le repete, et tres leger a tous les points de vue. Ma presence, comme mon absence, est un fait indifferent.

"A cet inconvenient pres, qui est peu de chose, le malentendu, si courtoisement explique dans votre lettre, est tout a fait reparable. Le Comite de Shakespeare, dont vous etes l'organe, veut bien desirer que mon nom soit inscrit sur son honorable liste, je m'empresse d'y consentir, en regrettant de ne pouvoir completer cette cooperation nominale par une cooperation effective. Quant a la fete illustre que vous preparez a votre grand homme, je n'y pourrai assister que de coeur, mais j'y serai present pourtant dans la personne de mon fils Francois-Victor, heureux de prendre parmi vous, apres votre explication excellente, la place glorieuse que vous lui offrez.

"Le jubile du 23 avril sera la vraie fete de l'Angleterre. Cette noble Angleterre, representee par sa fiere et eloquente tribune, et par son admirable presse libre et souveraine, a toutes les gloires qui font les grands peuples dignes des grands poetes. L'Angleterre merite Shakespeare.

"Veuillez, monsieur, communiquer cette lettre au Comite, et recevoir l'assurance de mes sentiments tres distingues.

1865

Ce qui suit est extrait duCourrier de l'Europe:

"Les symptomes precurseurs de l'abolition de la peine de mort se prononcent de plus en plus, et de tous les cotes a la fois. Les executions elle-memes, en se multipliant, hatent la suppression de l'echafaud par le soulevement de la conscience publique. Tout recemment, M. Victor Hugo a recu, dans la meme semaine, a quelques jours d'intervalle, deux lettres relatives a la peine de mort, venant l'une d'Italie, l'autre d'Angleterre. La premiere, ecrite a Victor Hugo par le comite central italien, etait signee "comteFerdinand Trivulzio, docteurGeorges de Giulini, avocatJean Capretti, docteurAlbert Sarola, docteurJoseph Mussi, conseiller provincial, docteurFrederic Bonola." Cette lettre, datee de Milan, 1er fevrier, annoncait a Victor Hugo la convocation d'un grand meeting populaire a Milan, pour l'abrogation de la peine capitale, et priait l'exile de Guernesey d'envoyer, par telegramme, immediatement, au peuple de Milan assemble; quelques paroles "destinees, nous citons la lettre, a produire une commotion electrique dans toute l'Italie". Le comite ignorait qu'il n'y a malheureusement point de fil telegraphique a Guernesey. La deuxieme lettre, envoyee de Londres, emanee d'un philanthrope anglais distingue, M. Lilly, contenait le detail du proces d'un italien nomme Polioni, condamne au gibet pour un coup de couteau donne dans une rixe de cabaret, et priait Victor Hugo d'intervenir pour empecher l'execution de cet homme.

M. Victor Hugo a repondu au message venu d'Italie la lettre qu'on va lire:

Hauteville-House, samedi 4 fevrier 1865.

Messieurs,—Il n'y a point de telegraphe electrique a Guernesey. Votre lettre m'arrive aujourd'hui 4, et la poste ne repart que lundi 6. Mon regret est profond de ne pouvoir repondre en temps utile a votre noble et touchant appel. J'eusse ete heureux que mon applaudissement arrivat au peuple de Milan faisant un grand acte.

L'inviolabilite de la vie humaine est le droit des droits. Tous les principes decoulent de celui-la. Il est la racine, ils sont les rameaux. L'echafaud est un crime permanent. C'est le plus insolent des outrages a la dignite humaine, a la civilisation, au progres. Toutes les fois que l'echafaud est dresse, nous recevons un soufflet. Ce crime est commis en notre nom.

L'Italie a ete la mere des grands hommes, et elle est la mere des grands exemples. Elle va, je n'en doute pas, abroger la peine de mort. Votre commission, composee de tant d'hommes distingues et genereux, reussira. Avant peu, nous verrons cet admirable spectacle: l'Italie, avec l'echafaud de moins et Rome et Venise de plus.

Je serre vos mains dans les miennes, et je suis votre ami.

A la lettre venue d'Angleterre, Victor Hugo a repondu:

Hauteville-House, 12 fevrier 1865.

Monsieur,—Vous me faites l'honneur de vous tourner vers moi, je vous en remercie.

Un echafaud va se dresser; vous m'en avertissez. Vous me croyez la puissance de renverser cet echafaud. Helas! je ne l'ai pas. Je n'ai pu sauver Tapner, je ne pourrais sauver Polioni. A qui m'adresser? Au gouvernement? au peuple? Pour le peuple anglais je suis un etranger, et pour le gouvernement anglais un proscrit. Moins que rien, vous le voyez. Je suis pour l'Angleterre une voix quelconque, importune peut-etre, impuissante a coup sur. Je ne puis rien, monsieur; plaignez Polioni et plaignez-moi.

En France, Polioni eut ete condamne, pour meurtre sans premeditation, a une peine temporaire. La penalite anglaise manque de ce grand correctif,les circonstances attenuantes.

Que l'Angleterre, dans sa fierte, y songe; a l'heure qu'il est, sa legislation criminelle ne vaut pas la legislation criminelle francaise, si imparfaite pourtant. De ce cote, l'Angleterre est en retard sur la France. L'Angleterre veut-elle regagner en un instant tout le terrain perdu, et laisser la France derriere elle? Elle le peut. Elle n'a qu'a faire ce pas:Abolir la peine de mort.

Cette grande chose est digne de ce grand peuple. Je l'y convie.

La peine de mort vient d'etre abolie dans plusieurs republiques de l'Amerique du Sud. Elle va l'etre, si elle ne l'est deja, en Italie, en Portugal, en Suisse, en Roumanie, en Grece. La Belgique ne tardera point a suivre ces beaux exemples. Il serait admirable que l'Angleterre prit la meme initiative, et prouvat, par la suppression de l'echafaud, que la nation de la liberte est aussi la nation de l'humanite.

Il va sans dire, monsieur, que je vous laisse maitre de faire de cette lettre l'usage que vous voudrez.

Recevez l'assurance de mes sentiments tres distingues.

Apres avoir cite ces deux lettres, leCourrier de l'Europeajoute:

"Il y a vraiment quelque chose de touchant a voir les adversaires du bourreau se tourner tous vers le rocher de Guernesey, pour demander aide et assistance a celui dont la main puissante a deja ebranle l'echafaud et finira par le renverser, "Le beau, serviteur du vrai" est le plus grand des spectacles. Victor Hugo se faisant l'avocat de Dieu pour revendiquer ses droits immuables—usurpes par la justice humaine—sur la vie de l'homme, c'est naturel. Qui parlera au nom de la divinite; si ce n'est le genie!"

1866

Hauteville-House, 18 novembre 1866.

J'ai ete bien sensible au genereux appel de l'honorable et eloquent redacteur en chef du journall'Orient. Malheureusement il est trop tard. De toutes parts on annonce l'insurrection comme etouffee. Encore un cercueil de peuple qui s'ouvre, helas! et qui se ferme.

Quant a moi, c'est la quatrieme fois qu'un appel de ce genre m'arrive trop tard depuis deux ans. Les insurges de Haiti, de Roumanie et de Sicile se sont adresses a moi, et toujours trop tard. Dieu sait si je les eusse servis avec zele! Mais ne pourrait-on mieux s'entendre? Pourquoi les hommes de mouvement ne previennent-ils pas les hommes de progres? Pourquoi les combattants de l'epee ne se concertent-ils pas avec les combattants de l'idee? C'est avant et non apres qu'il faudrait reclamer notre concours. Averti a temps, j'ecrirais a propos, et tous s'entr'aideraient pour le succes general de la revolution et pour la delivrance universelle. Communiquez ceci a notre honorable ami, et recevez mon hatif et cordial serrement de main.

Pour faire tout a fait comprendre ce qu'on a pu lire dans ce livre sur la petite institution du Diner des Enfants pauvres, il n'est pas inutile de reproduire un des comptes rendus de la presse anglaise.

Voici la lettre de lady Thompson et l'article del'Expressdont il est question dans le discours de Victor Hugo:

35, Wimpole Street, London, 30 novembre 1866.

"Cher Monsieur,—Apres l'interet que vous avez pris au succes de nos diners aux pauvres enfants, j'ai beaucoup de plaisir a vous envoyer le compte rendu de l'annee passee. Notre plan marche toujours bien, et je viens de recommencer pour l'annee qui vient. J'aime a croire que vous vous portez bien, et que vous trouvez votre genereuse idee de plus en plus repandue.

"Croyez a mon profond respect,

"Cette fondation des diners pour les enfants pauvres a ce rare merite parmi les institutions d'assistance d'etre simple, directe, pratique, aisement imitable, sans aucune pretention de secte ni de systeme. Il ne faut pas oublier l'homme qui le premier a eu l'idee de ces diners d'enfants indigents. L'Angleterre a du beaucoup dans les temps passes aux exiles politiques francais. Cette "societe des diners d'enfants pauvres" doit sa creation au coeur genereux du plus grand poete de notre temps, a Victor Hugo, qui, depuis des annees, donne toutes les semaines, dans sa maison de Guernesey, a ses propres frais, des diners pour quarante pauvres enfants, dont il ne considere ni la nationalite, ni la religion, mais seulement la misere. A Noel, Victor Hugo augmente le nombre de ses petits convives et les pourvoit, non seulement de quoi manger et boire, mais d'un choix de jolies etrennes pour egayer et consoler leurs jeunes coeurs et leurs imaginations enfantines, sans oublier de nourrir leurs bouches affamees et de couvrir leurs membres grelottants. Une societe qui a ete formee a Londres d'apres l'exemple de Victor Hugo, s'adresse a tous "ceux qui ont de la sympathie pour les miseres des enfants en haillons et demi-morts de faim dans cette vaste metropole".

"Le nombre des diners donnes en 1867, dans trente-sept salles a manger speciales, a ete a peu pres de 85,000. Depuis ce temps, des dons nouveaux ont ete faits representant 30,000 diners. La somme entiere depensee alors a ete 1,146 livres, et le nombre entier des diners 115,000."

(Expressdu 17 decembre 1866.)

La page qui suit est extraite de laGazette de Guernesey, en date du 29 decembre 1866:

"Jeudi dernier, une foule elegante et distinguee se pressait chez M. Victor Hugo pour etre temoin de la distribution annuelle de vetements et de jouets que M. Victor Hugo fait aux petits enfants pauvres qu'il a pris sous ses soins. La fete se composait comme d'usage: 1r d'un gouter desandwiches, de gateaux, de fruits et de vin; 2e d'une distribution de vetements; 3e d'un arbre de Noel sur lequel etaient arrangees des masses de jouets. Avant la distribution de vetements, M. Victor Hugo a adresse un speech aux personnes presentes. Voici le resume de ce que nous avons pu recueillir:

"Mesdames,

"Vous connaissez le but de cette petite reunion. C'est ce que j'appelle, a defaut d'un mot plus simple, la fete des petits enfants pauvres. Je voudrais en parler dans les termes les plus humbles, je voudrais pouvoir emprunter pour cela la simplicite d'un des petits enfants qui m'ecoutent.

"Faire du bien aux enfants pauvres, dans la mesure de ce que je puis, voila mon but. Il n'y a aucun merite, croyez-le bien, et ce que je dis la je le pense profondement, il n'y a aucun merite a faire pour les pauvres ce que l'on peut; car ce que l'on peut, c'est ce que l'on doit. Connaissez-vous quelque chose de plus triste que la souffrance des enfants? Quand nous souffrons, nous hommes, c'est justement, nous avons ce que nous meritons, mais les enfants sont innocents, et l'innocence qui souffre, n'est-ce pas ce qu'il y a de plus de triste au monde? Ici, la providence nous confie une partie de sa propre fonction. Dieu dit a l'homme, je te confie l'enfant. Il ne nous confie pas seulement nos propres enfants; car il est trop simple d'en prendre soin, et les animaux s'acquittent de ce devoir de la nature mieux parfois que les hommes eux-memes; il nous confie tous les enfants qui souffrent. Etre le pere, la mere des enfants pauvres, voila notre plus haute mission. Avoir pour eux un sentiment maternel, c'est avoir un sentiment fraternel pour l'humanite."

"M. Victor Hugo rappelle ensuite les conclusions d'un travail fait par l'Academie de medecine de Paris, il y a dix-huit ans, sur l'hygiene des enfants. L'enquete faite a ce sujet constate que la plupart des maladies qui emportent tant d'enfants pauvres tiennent uniquement a leur mauvaise nourriture, et que s'ils pouvaient manger de la viande et boire du vin seulement une fois par mois, cela suffirait pour les preserver de tous les maux qui tiennent a l'appauvrissement du sang, c'est-a-dire non seulement des maladies scrofuleuses, mais aussi des affections du coeur, des poumons et du cerveau.L'anemieou appauvrissement du sang rend en outre les enfants sujets a une foule de maladies contagieuses, telles que le croup et l'angine couenneuse, dont une bonne nourriture prise une fois par mois suffirait pour les exempter.

"Les conclusions de ce travail fait par l'Academie ont frappe profondement M. Victor Hugo. Distrait a Paris par les occupations de la vie publique, il n'a pas eu le temps d'organiser dans sa patrie des diners d'enfants pauvres. Mais il a, dit-il, profite du loisir que l'empereur des Francais lui a fait a Guernesey pour mettre son idee a execution.

"Pensant que si un bon diner par mois peut faire tant de bien, un bon diner tous les quinze jours doit en faire encore plus, il nourrit quarante-deux enfants pauvres, dont la moitie, vingt et un, viennent chez lui chaque semaine.—Puis, quand arrive la fin de l'annee, il veut leur donner la petite joie que tous les enfants riches ont dans leurs familles; ils veut qu'ils aient leurChristmas. Cette petite fete annuelle se compose de trois parties: d'un luncheon, d'une distribution de vetements, et d'une distribution de jouets. "Car la joie, dit M. Victor Hugo, fait partie de la sante de l'enfance. C'est pourquoi je leur dedie tous les ans un petit arbre de Noel. C'est aujourd'hui la cinquieme celebration de cette fete.

"Maintenant, continue M. Victor Hugo, pourquoi dis-je tout cela? Le seul merite d'une bonne action (si bonne action il y a) c'est de la taire. Je devrais me taire en effet si je ne pensais qu'a moi. Mais mon but n'est pas seulement de faire du bien a quarante pauvres petits enfants. Mon but est surtout de donner un exemple utile. Voila mon excuse."

"L'exemple que donne M. Victor Hugo est si bien suivi, que les resultats obtenus sont vraiment admirables. Il pourrait citer l'Amerique, la Suede, la Suisse, ou un nombre considerable d'enfants pauvres sont regulierement nourris, l'Italie, et meme l'Espagne, ou cette bonne oeuvre commence; il ne parlera que de l'Angleterre, que de Londres, avec les preuves en main.

"Ici M. Victor Hugo lit des extraits d'une lettre ecrite par ungentlemananglais auPetit Journal.

"Donc, frappes du spectacle navrant qu'offrent les ecoles des quartiers pauvres de Londres, profondement emus a la vue des enfants blemes et chetifs qui les frequentent, alarmes des rapides progres que fait la debilite parmi les generations des villes, debilite qui tend a remplacer notre vigoureuse race anglo-saxonne par une race enervee et febrile, des hommes charitables, a la tete desquels se trouve le comte de Shaftesbury, ont fonde la societe du diner des enfants pauvres.

"La charite est si douce chose; donner un peu de son superflu est un acte qui rapporte de si douces jouissances, que, croyant etre utile, nous ne resistons pas au desir de faire connaitre a la France cette invention de la charite, le nouvel essai que vient d'inaugurer notre vieille Angleterre."

"M. Victor Hugo a ajoute:—"Dans cette ecole seule, il y a trois cent vingt enfants. Vous figurez-vous ce nombre multiplie; quel immense bien cela doit faire a l'enfance!"

"Puis M. Victor Hugo a lu une autre lettre ecrite auTimespar M. Fuller, secretaire de l'institution etablie a Londres, a l'instar de celle deHauteville-House, par le Rev. Woods:

"A L'EDITEUR DUTimes,

"Monsieur,

"Vous avez ete assez bon l'annee derniere pour inserer dans leTimesune lettre dans laquelle je demontrais la tres remarquable amelioration de la sante des enfants pauvres del'ecole des deguenilles de Westminster, amelioration resultant du systeme regulier du diner par quinzaine a chaque enfant, et ou je provoquais les autres personnes qui en ont l'occasion a faire la meme chose, si possible, dans leurs ecoles.

"Une annee de plus d'experience a confirme plus fortement encore tout ce que je disais sur le bon resultat de ces diners, qui a ete aussi grand que les annees precedentes,la sante de l'ecole ayant ete generalement bonne, et le cholera n'ayant frappe aucun de ces enfants.

"Je regrette cependant d'avoir a dire que les fonds souscrits pour ce diner, qui n'ont jamais manque depuis trois ans, seront prochainement epuises, et j'espere que vous voudrez bien dans votre journal faire un appel a l'assistance, afin que je puisse continuer pendant cet hiver qui approche le meme nombre de diners.

(Suit le compte de revient de chaque diner et de celui de Noel.) —Times, 27 decembre 1866.

"M. Victor Hugo a exprime l'espoir que le mot deplorableraggeddisparaitrait bientot de la belle et noble langue anglaise et aussi que la classe elle-meme ne tarderait pas egalement a disparaitre.

"M. Victor Hugo a fait vivement ressortir ce fait que le cholera n'a frappe aucun des enfants ainsi nourris au milieu des terribles ravages que cette epidemie a faits a Londres l'ete dernier. Il ne croit pas que l'on puisse rien dire de plus fort en faveur de l'institution et il livre ce resultat aux reflexions des personnes presentes.

"Voila, mesdames, dit M. Victor Hugo on terminant, voila ce qui m'autorise a raconter ce qui se passe ici. Voila ce qui justifie la publicite donnee a ce diner de quarante enfants. C'est que de cette humble origine sort une amelioration considerable pour l'innocence souffrante. Soulager les enfants, faire des hommes, voila notre devoir. Je n'ajouterai plus qu'un mot. Il y a deux manieres de construire des eglises; on peut les batir en pierre, et on peut les batir en chair et en os. Un pauvre que vous avez soulage, c'est une eglise que vous avez batie et d'ou la priere et la reconnaissance montent vers Dieu." (Applaudissements prolonges.)

1867

Ce qui suit est extrait des journaux anglais:

"L'idee de M. Victor Hugo,—le diner hebdomadaire des enfants,—a ete adoptee a Londres sur une tres grande echelle et donne d'admirables resultats. Six MILLE petits enfants sont secourus a Londres seulement. Nous publions la lettre ecrite a M. Victor Hugo par lady Thompson, tresoriere duChildren's Dinner Table.

Londres, 23 octobre 1867, 39, Wimpole Street.

"Cher monsieur,—Je prends la liberte de vous adresser le prospectus qui annonce la seconde saison du diner des enfants (Children's Dinner Table) de la paroisse de Marylebone, a Londres.

"La derniere saison a eu le plus grand succes, et si vous avez la bonte de lire le compte rendu ci-joint, vous y trouverez que pres de six mille enfants ont dine pendant le peu de mois qui ont suivi l'organisation de cette oeuvre (l'execution du plan).

"C'est parce que la creation de ce diner dans cette paroisse est due entierement a vos idees, a votre initiative, aux paroles que vous avez prononcees sur ce sujet, et pour rendre temoignage a la valeur et a la popularite de ces diners aupres de toutes les personnes qui en ont pris connaissance, que je prends la liberte de vous entretenir de ces details.

"Permettez-moi de vous exprimer le profond respect et la reconnaissance que m'inspire votre genereuse sympathie pour les pauvres,

"Et croyez, etc.

"Suit le compte rendu duquel il resulte qu'en soixante-dix-sept jours, pendant neuf mois, on a fourni un, plusieurs fois deux, et quelquefois trois diners a cause du grand nombre de demandes.

"Le total des diners fournis est de 5,442, dont 4,820 ont ete manges dans la salle et dont 722 ont ete envoyes a domicile a des enfants malades. L'avantage de la bonne nourriture s'est clairement manifeste dans l'une et l'autre condition, et on a remarque que l'habitude de s'asseoir a une table proprement servie a produit un excellent effet sur les enfants, car ces diners sont aussi pour eux une source de bonheur et de joie, outre la bonne chere qu'ils font, ce qui leur arrive rarement. La joie que cela leur cause vaut a elle seule la peine et le prix que cela coute."

(Courrier de l'Europe, 22 novembre 1867.)

1869

On lit dans leCourrier de l'Europe:

Une lettreauthentique[note: Ce mot est souligne dans le journal, a cause de la quantite de fausses lettres de Victor Hugo, mises en circulation par une certaine presse calomniatrice.] de Victor Hugo nous tombe sous les yeux; elle est adressee a l'auteur du livreMarie Dorval, qui avait envoye son volume a Victor Hugo:

Entre votre lettre et ma reponse, monsieur, il y a le deuil, et vous avez compris mon silence. Je sors aujourd'hui de cette nuit profonde des premieres angoisses, et je commence a revivre.

J'ai lu votre livre excellent. Mme Dorval a ete la plus grande actrice de ce temps; Mlle Rachel seule l'a egalee, et l'eut depassee peut-etre, si, au lieu de la tragedie morte, elle eut interprete l'art vivant, le drame, qui est l'homme; le drame, qui est la femme; le drame, qui est le coeur. Vous avez dignement parle de Mme Dorval, et c'est avec emotion que je vous en remercie. Mme Dorval fait partie de notre aurore. Elle y a rayonne comme une etoile de premiere grandeur.

Vous etiez enfant quand j'etais jeune. Vous etes homme aujourd'hui et je suis vieillard, mais nous avons des souvenirs communs. Votre jeunesse commencante confine a ma jeunesse finissante; de la, pour moi, un charme profond dans votre bon et noble livre. L'esprit, le coeur, le style, tout y est, et ce grand et saint enthousiasme qui est la vertu du cerveau.

Leromantisme(mot vide de sens impose par nos ennemis et dedaigneusement accepte par nous) c'est la revolution francaise faite litterature. Vous le comprenez, je vous en felicite.

Recevez mon cordial serrement de main.

Hauteville-House, 15 janvier 1869.

"Je crois, monsieur, a tous les progres. La navigation aerienne est consecutive a la navigation oceanique; de l'eau l'homme doit passer a l'air. Partout ou la creation lui sera respirable, l'homme penetrera dans la creation. Notre seule limite est la vie. La ou cesse la colonne d'air, dont la pression empeche notre machine d'eclater, l'homme doit s'arreter. Mais il peut, doit et veut aller jusque-la, et il ira. Vous le prouvez. Je prends le plus grand interet a vos utiles et vaillants voyages. Votre ingenieux et hardi compagnon, M. de Fonvielle, a l'instinct superieur de la science vraie. Moi aussi, j'aurais le gout superbe de l'aventure scientifique. L'aventure dans le fait, l'hypothese dans l'idee, voila les deux grands procedes de decouvertes. Certes l'avenir est a la navigation aerienne et le devoir du present est de travailler a l'avenir. Ce devoir, vous l'accomplissez. Moi, solitaire mais attentif, je vous suis des yeux et je vous crie courage."

Avril 1869.

On lit dans laChronique de Jersey:

"Nous recevons d'un correspondant la lettre suivante, reponse par le grand poete a la priere de notre correspondant d'user de son influence et de son credit pour faire interdire dans tous les tribunaux des possessions anglaises les condamnations a la peine du fouet. Nous remercions Victor Hugo de son empressement."

Hauteville-House, 19 avril 1869.

J'ai recu, monsieur, votre excellente lettre. J'ai deja reclame energiquement et publiquement (dans ma lettre au journalPost) contre cette ignominie, la peine du fouet, qui deshonore le juge plus encore que le condamne. Certes, je reclamerai encore. Le moyen age doit disparaitre; 89 a sonne son hallali.

Vous pouvez, si vous le jugez a propos, publier ma lettre.

Recevez, je vous prie, l'assurance de mes sentiments distingues.

Hauteville-House, 30 mai 1869.

Mon cher Alphonse Karr,

Cette lettre n'aura que la publicite que vous voudrez. Quant a moi, je n'en demande pas. Je ne me justifie jamais. C'est un renseignement de mon amitie a la votre. Rien de plus.

On me communique une page de vous, charmante du reste, ou vous me montrez comme tresassidu a l'Elyseejadis. Laissez-moi vous dire, en toute cordialite, que c'est une erreur. Je suis alle a l'Elysee en toutquatre fois. Je pourrais citer les dates. A partir du desaveu de lalettre a Edgar Ney, je n'y ai plus mis les pieds.

En 1848, je n'etais que liberal; c'est en 1849 que je suis devenu republicain. La verite m'est apparue, vaincue. Apres le 13 juin, quand j'ai vu la republique a terre, son droit m'a frappe et touche d'autant plus qu'elle etait agonisante. C'est alors que je suis alle a elle; je me suis range du cote du plus faible.

Je raconterai peut-etre un jour cela. Ceux qui me reprochent de n'etre pas un republicain de la veille ont raison; je suis arrive dans le parti republicain assez tard, juste a temps pour avoir part d'exil. Je l'ai. C'est bien.

Votre vieil ami,

"Hugo n'a pas doute un moment de la publicite que je donnerais a sa reponse.

"Il y a bien de la bonne grace et presque de la coquetterie a un homme d'une si haute intelligence d'avouer qu'il s'est trompe; c'est presque comme une femme d'une beaute incontestable qui vous dit: Je suis a faire peur aujourd'hui.

Voici des extraits de la tres belle lettre de Felix Pyat. Malgre les eloquentes incitations de Felix Pyat, Victor Hugo, on le sait, maintint sa resolution.

"Mon cher Victor Hugo,

"Les tyrans qui savent leur metier font de leurs sujets comme l'enfant fait de ses cerises, ils commencent par les plus rouges. Ils suivent la bonne vieille lecon de leur maitre Tarquin, ils abattent les plus hauts epis du champ. Ils s'installent et se maintiennent ainsi en excluant de leur mieux l'elite de leurs ennemis. Ils tuent les uns, chassent les autres et gardent le reste. Ayant banni l'ame, ils tiennent le corps. Les voila surs pour vingt ans. L'histoire prouve que tout parvenu monte par l'elimination des libres et ne tombe que par leur reintegration.

"Si c'est vrai, je me demande donc quel est le devoir des proscrits. Le devoir? non, le mot n'est pas juste ici, car il s'agit moins de principe, Dieu merci! que de moyen. La conduite? pas meme; il y a encore la une nuance morale qui est de trop. Je dis donc la tactique des proscrits. Eh bien, leur tactique me semble toute tracee par celle du proscripteur. Ils n'ont qu'a prendre le contre-pied de ses actes. La dictature les chasse quand elle les croit forts? qu'ils rentrent quand elle les croit faibles. En realite, la tyrannie n'a a craindre que les revenants … les presents plus que les absents. Les liberateurs viennent toujours du dehors, mais ils ne reussissent qu'au dedans. C'est du moins l'histoire du passe. Et le passe dit l'avenir.

"….Sans doute, l'exil du dehors a bien merite de la patrie. Il a ses services et ses dangers. Votre fils Charles les a montres avec une poesie toute naturelle, hereditaire, et qui me ferait recroire au droit de noblesse, si j'etais moins vilain.

"Mais, soyons juste envers les merites du dedans. Ceux du dehors n'ont pas besoin d'etre surfaits pour etre reconnus. Qui nie les votres nie le soleil! Pour moi, caillou erratique, ballotte de prison en prison, en Suisse, en Savoie, en France, en Hollande, en Belgique, j'ai connu toute la gendarmerie europeenne et je ne m'en vante ni ne m'en plains, il n'y a pas de quoi. Mes amis et moi, denonces en Angleterre comme des Marat par un senateur delateur et comme des Peltier par un delateur ambassadeur, travestis en Guy-Fawkes et pendus en efligie pour lesLettres a la reine, un peu cause de vos troubles a Jersey, saisis, juges et menaces de l'alien billpour l'affaire Orsini et trois fois d'extradition pour laCommune revolutionnaire, nous avons eu aussi notre part d'epreuves; et, comme vous a Jersey, nous avons eu lasecuritede l'exil a Londres.

"… Le devoir, j'ai dit, est hors de cause comme le peril. Il s'accomplit bravement en Angleterre comme en France, dehors comme dedans, mais moins utilement, j'ose le croire; avec plus d'eclat, mais avec moins d'effet; avec plus de liberte et de gloire privee, mais avec moins de salut public. Si le proces Baudin, le proces d'un revenant mort, a reveille Paris, que ne ferait pas le proces de la "grande ombre", comme vous nomme leConstitutionnel, le proces d'un revenant vivant, le proces de Victor Hugo! Tyrtee a souleve Sparte. Puis le proces Ledru, Louis Blanc, Quinet, Barbes … le Palais de Justice sauterait! Sophocle a eu son proces, qu'il a gagne. Il avait vos cheveux blancs et vous avez ses lauriers!

"Le frere de Charles et son egal en talent, votre fils Francois, a reconnu lui-meme, avec le coup d'oeil paternel, le mal que nous a fait l'amnistie. L'armee de l'exil, a-t-il dit justement, avait son ordre, ses guides et guidons. L'amnistie l'a licenciee, debandee, dispersee au dedans, avec ses guides au dehors. L'armee est battue. Rentree d'Achille, chute d'Hector. Achille meurt, c'est vrai, mais Troie tombe. Si le plus fort attend la victoire du plus faible, c'est le monde renverse. Adieu Patrocle et ses myrmidons!

"Loin de moi l'idee que vous reposez sous, votre tente! Vos armes, comme la foudre, brillent dans l'immensite. Mais elles s'y perdent aussi. Elles gagneraient a se concentrer du dehors au dedans. Excusez-moi! franchise est republicaine. Et la mienne n'est pas bouche d'or comme la votre. Elle est de fer. Quel choc dans Paris, si vous rentriez tous le 22 septembre!

"Vous avez fait l'Homme qui Rit, un evenement. Vous feriez l'Homme qui Pleure, un tremblement!

"Toutefois, ce n'est la qu'une opinion. L'histoire meme n'a point d'ordre a donner. A peine un conseil. Et ce conseil ne gagne pas en autorite, venant de moi. Je vous propose, ou plutot je vous soumets mon avis aussi humblement que temerairement. Prenez-le pour ce qu'il vaut. J'ajouterai meme qu'il n'y a rien d'absolu de ce qui est humain; que les faits du passe peuvent avoir tort pour l'avenir.

"Ainsi donc, en definitive, a chacun l'appreciation de sa propre utilite. Respect a toute conviction! liberte a toute conscience! A la votre surtout. Vous avez prerogative d'astre, plus splendide encore a votre couchant qu'a votre lever! Peut-etre vaut-il mieux que vous restiez dans votre ciel de feu, comme le dieu d'Homere, pour eclairer le combat. Chacun sa tache; le phare porte la flamme et le flot la nef; soit! Mais, quelle que soit la decision prise, qu'on agisse en detail ou en bloc, sur un meme point ou a differents postes, epars ou masses, de loin ou de pres, dedans ou dehors, en France ou en Chine, peu importe! le devoir sera rempli, l'honneur sauf partout—sinon la victoire!

"Ce qui importe surtout et avant tout, c'est que nous soyons unis.Sinon, nous sommes morts.

"Pour l'amour du droit, dehors ou dedans, soyons unis! J'ai admire et beni votre recommandation magistrale au debut duRappel. C'est le salut.

"En avant donc tous ensemble! absents ou presents, tout ce qui vibre, tout ce qui vit, tout ce qui hait; tout ce qui a vecu au nom du droit, de l'ordre, de la paix, de la vie de la France; tout ce qui prefere le droit aux hommes, le principe a tout; tout ce qui est pret a leur sacrifier corps, biens et ame, art, gloire et nom, colonies et memoire, tout, hors la conscience; tout ce qui se donnerait au diable meme pour allie, s'il pouvait s'attaquer dans sa pire forme; tout ce qui n'a qu'une colere et qui l'epargne, l'amasse, l'accumule et la capitalise en avare, sans en rien distraire, sans en rien preter meme a la plus mortelle injure; tout ce qui ne se sent pas trop de tout son etre contre l'ennemi commun! En avant tous contre lui seul, avec un seul coeur, un seul bras, un seul cri, un seul but, le but des peres comme des fils, le but d'aujourd'hui comme d'hier, le but ideal et eternel de la France et du monde, le but a jamais glorieux, a jamais sacre du 22 de ce grand mois de septembre: Liberte, Egalite, Fraternite.

"Londres, 9 septembre 1869."

1870

Monsieur,

Je suis heureux d'etre rentre a mon grand et beau theatre, et d'y etre rentre avec vous, digne membre de cette belle famille d'artistes qu'illumine la gloire de Rachel.

Remerciez, je vous prie, et felicitez en mon nom Mme Laurent qui, dans cette creation, a egale, depasse peut-etre, le grand souvenir de Mlle Georges. L'echo de son triomphe est venu jusqu'a moi.

Dites a M. Melingue, dont le puissant talent m'est connu, que je le remercie d'avoir ete charmant, superbe et terrible.

Dites a M. Taillade que j'applaudis a son legitime succes.

Dites a tous que je leur renvoie et que je leur restitue l'acclamation du public.

Vous etes, monsieur, une rare et belle intelligence. A un grand peuple, il faut le grand art; vous saurez faire realiser a votre theatre cet ideal.

Nous extrayons d'une lettre de Victor Hugo cet episode poignant et touchant du naufrage duNormandy.

(Le Rappel, 26 mars 1870.)

Hauteville-House, 22 mars 1860.

….On m'ecrit pour me demander quelle impression a produite sur moi la mort de Montalembert. Je reponds: Aucune; indifference absolue.—Mais voici qui m'a navre.

Dans le steamerNormandy, sombre en pleine mer il y a quatre jours, il y avait un pauvre charpentier avec sa femme; des gens d'ici, de la paroisse Saint-Sauveur. Ils revenaient de Londres, ou le mari etait alle pour une tumeur qu'il avait au bras. Tout a coup dans la nuit noire, le bateau, coupe en deux, s'enfonce.

Il ne restait plus qu'un canot deja plein de gens qui allaient casser l'amarre et se sauver. Le mari crie: "Attendez-nous, nous allons descendre." On lui repond du canot: "Il n'y a plus de place que pour une femme. Que votre femme descende."

"Va, ma femme", dit le mari.

Et la femme repond:Nenni. Je n'irai pas. Il n'y a pas de place pour toi. Je mourrons ensemble.Cenenniest adorable. Cet heroisme qui parle patois serre le coeur.Un doux nenni avec un doux souriredevant le tombeau.

Et la pauvre femme a jete ses bras autour du col de son mari, et tous deux sont morts.

Et je pleure en vous ecrivant cela, et je songe a mon admirable gendreCharles Vacquerie….

Les journaux anglais publient la lettre suivante ecrite au sujet de la catastrophe duNormandy.

(Courrier de l'Europe.)

AU REDACTEUR DUStar.

Hauteville-House, 5 avril 1870.

Monsieur,

Veuillez, je vous prie, m'inscrire dans la souscription pour les familles des marins morts dans le naufrage duNormandy, memorable par l'heroique conduite du capitaine Harvey.

Et a ce propos, en presence de ces catastrophes navrantes, il importe de rappeler aux riches compagnies, telles que celle duSouth Western, que la vie humaine est precieuse, que les hommes de mer meritent une sollicitude speciale, et que, si leNormandyavait ete pourvu, premierement, de cloissons etanches, qui eussent localise la voie d'eau; deuxiemement de ceintures de sauvetage a la disposition des naufrages; troisiemement, d'appareils Silas, qui illuminent la mer, quelles que soient la nuit et la tempete, et qui permettent de voir clair dans le sinistre; si ces trois conditions de solidite pour le navire, de securite pour les hommes, et d'eclairage de la mer, avaient ete remplies, personne probablement n'aurait peri dans le naufrage duNormandy.

Recevez, monsieur, l'assurance de mes sentiments distingues.

1883

En tete de la premiere edition de PENDANT L'EXIL (1875), se trouvait la Note qui suit.

Dans ce livre, comme dansl'Annee terrible, on pourra remarquer (en trois endroits) des lignes de points. Ces lignes de points constatent le genre de liberte que nous avons. Des choses publiees pendant l'empire ne peuvent etre imprimees apres l'empire. Ces lignes de points sont la marque de l'etat de siege. Cette marque s'effacera des livres, et non de l'histoire. Ceux qui doivent garder cette marque la garderont.

En ce qui touche ce livre, le detail est de peu d'importance; mais les petitesses du moment present veulent etre signalees, par respect pour la liberte qu'il ne faut pas laisser prescrire.

Paris, novembre 1875.

Il va sans dire que les lignes supprimees en 1875 ont ete retablies dans l'edition definitive.


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