M. Victor Hugo, retenu a Bruxelles par ses devoirs d'aieul et de tuteur de deux orphelins, suivait du regard avec anxiete la lutte entre Paris et Versailles. Il eleva la voix contre la guerre civile.
Quand finira ceci? Quoi! ne sentent-ils pasQue ce grand pays croule a chacun de leurs pas?Chatier qui? Paris? Paris veut etre libre.Ici le monde, et la Paris; c'est l'equilibre;Et Paris est l'abime ou couve l'avenir.Pas plus que l'ocean on ne peut le punir,Car dans sa profondeur et sous sa transparenceOn voit l'immense Europe ayant pour coeur la France.Combattants! combattants! qu'est-ce que vous voulez?Vous etes comme un feu qui devore les bles,Et vous tuez l'honneur, la raison, l'esperance!Quoi! d'un cote la France et de l'autre la France!Arretez! c'est le deuil qui sort de vos succes.Chaque coup de canon de francais a francaisJette,—car l'attentat a sa source remonte,—Devant lui le trepas, derriere lui la honte.Verser, meler, apres septembre et fevrier,Le sang du paysan, le sang de l'ouvrier,Sans plus s'en soucier que de l'eau des fontaines!Les latins contre Rome et les grecs contre Athenes!Qui donc a decrete ce sombre egorgement?Si quelque pretre dit que Dieu le veut, il ment!Mais quel vent souffle donc? Quoi! pas d'instants lucides?Se retrouver heros pour etre fratricides?
Horreur!
Mais voyez donc, dans le ciel, sur vos fronts,Flotter l'abaissement, l'opprobre, les affronts!Mais voyez donc la-haut ce drapeau d'ossuaire,Noir comme le linceul, blanc comme le suaire;Pour votre propre chute ayez donc un coup d'oeil;C'est le drapeau de Prusse et le drapeau du deuil!Ce haillon insolent, il vous a sous sa garde.Vous ne le voyez pas; lui, sombre, il vous regarde;Il est comme l'Egypte au-dessus des hebreux,Lourd, sinistre, et sa gloire est d'etre tenebreux.Il est chez vous. Il regne. Ah! la guerre civile.Triste apres Austerlitz, apres Sedan est vile!
Aventure, hideuse! ils se sont decidesA jouer la patrie et l'avenir aux des!Insenses! n'est-il pas de choses plus instantesQue d'epaissir autour de ce rempart vos tentes!Recommencer la guerre ayant encore au flanc,O Paris, o lion blesse, l'epieu sanglant!Quoi! se faire une plaie avant de guerir l'autre!Mais ce pays meurtri de vos coups, c'est le votre!Cette mere qui saigne est votre mere! Et puis,Les miseres, la femme et l'enfant sans appuis,Le travailleur sans pain, tout l'amas des problemesEst la terrible, et vous, acharnes sur vous-memes,Vous venez, toi rheteur, toi soldat, toi tribun,Les envenimer tous sans en resoudre aucun!
Vous recreusez le gouffre au lieu d'y mettre un phare!Des deux cotes la meme execrable fanfare,Le meme cri: Mort! Guerre!—A qui? reponds, Cain!Qu'est-ce que ces soldats une epee a la main,Courbes devant la Prusse, altiers contre la France?Gardez donc votre sang pour votre delivrance!Quoi! pas de remords! quoi! le desespoir complet!Mais qui donc sont-ils ceux a qui la honte plait?O cieux profonds! opprobre aux hommes, quels qu'ils soient,Qui sur ce pavois d'ombre et de meurtre s'assoient,Qui du malheur public se font un piedestal,Qui soufflent, acharnes a ce duel fatal,Sur le peuple indigne, sur le reitre servile.Et sur les deux tisons de la guerre civile;Qui remettent la ville eternelle en prison,Rebatissent le mur de haine a l'horizon,Meditent on ne sait quelle victoire infame,Les droits brises, la France assassinant son ame,Paris mort, l'astre eteint, et qui n'ont pas fremiDevant l'eclat de rire affreux de l'ennemi!
Bruxelles, 15 avril 1871.
Cependant les hommes qui dominaient la Commune, la precipitent, sous pretexte de talion, dans l'arbitraire et dans la tyrannie. Tous les principes sont violes. Victor Hugo s'indigne, et sa protestation est reproduite par toute la presse libre de l'Europe. La voici:
Je ne fais point flechir les mots auxquels je crois,Raison, progres, honneur, loyaute, devoirs, droits.On ne va point au vrai par une route oblique.Sois juste; c'est ainsi qu'on sert la republique;Le devoir envers elle et l'equite pour tous;Pas de colere; et nul n'est juste s'il n'est doux.La Revolution est une souveraine;Le peuple est un lutteur prodigieux qui traineLe passe vers le gouffre et l'y pousse du pied;Soit. Mais je ne connais, dans l'ombre qui me sied,Pas d'autre majeste que toi, ma conscience.J'ai la foi. Ma candeur sort de l'experience.Ceux que j'ai terrasses, je ne les brise pas.Mon cercle c'est mon droit, leur droit est mon compas;Qu'entre mes ennemis et moi tout s'equilibre;Si je les vois lies, je ne me sens pas libre.A demander pardon j'userais mes genouxSi je versais sur eux ce qu'ils jetaient sur nous.Jamais je ne dirai:—Citoyens, le principeQui se dresse pour nous contre nous se dissipe;Honorons la droiture en la congediant;La probite s'accouple avec l'expedient.—Je n'irai point cueillir, tant je craindrais les suites,Ma logique a la levre impure des jesuites;Jamais je ne dirai:—Voilons la verite!Jamais je ne dirai:—Ce traitre a merite,Parce qu'il fut pervers, que, moi, je sois inique;Je succede a sa lepre; il me la communique;Et je fais, devenant le meme homme que lui,De son forfait d'hier ma vertu d'aujourd'hui.Il etait mon tyran, il sera ma victime.—Le talion n'est pas un reflux legitime.Ce que j'etais hier, je veux l'etre demain.Je ne pourrais pas prendre un crime dans ma mainEn me disant:—Ce crime etait leur projectile;Je le trouvais infame et je le trouve utile;Je m'en sers; et je frappe, ayant ete frappe.—Non, l'espoir de me voir petit sera trompe.Quoi! je serais sophiste ayant ete prophete!Mon triomphe ne peut renier ma defaite;J'entends rester le meme, ayant beaucoup vecu,Et qu'en moi le vainqueur soit fidele au vaincu.
Non, je n'ai pas besoin, Dieu, que tu m'avertisses;Pas plus que deux soleils je ne vois deux justices;Nos ennemis tombes sont la; leur liberteEt la notre, o, vainqueur, c'est la meme clarte.En eteignant leurs droits nous eteignons nos astres.Je veux, si je ne puis apres tant de desastresFaire de bien, du moins ne pas faire de mal.
La chimere est aux rois, le peuple a l'ideal.
Quoi! bannir celui-ci! jeter l'autre aux bastilles!Jamais! Quoi! declarer que les prisons, les grilles,Les barreaux, les geoliers et l'exil tenebreux,Ayant ete mauvais pour nous, sont bons pour eux!Non, je n'oterai, moi, la patrie a personne.Un reste d'ouragan dans mes cheveux frissonne;—Oncomprendra qu'ancien banni, je ne veux pasFaire en dehors du juste et de l'honnete un pas;J'ai paye de vingt ans d'exil ce droit austereD'opposer aux fureurs un refus solitaireEt de fermer mon ame aux aveugles courroux,Si je vois les cachots sinistres, les verrous,Les chaines menacer mon ennemi, je l'aime,Et je donne un asile a mon proscripteur meme;Ce qui fait qu'il est bon d'avoir ete proscrit.Je sauverais Judas si j'etais Jesus-Christ.Je ne prendrai jamais ma part d'une vengeance.Trop de punition pousse a trop d'indulgence,Et je m'attendrirais sur Cain torture.Non, je n'opprime pas! jamais je ne tuerai!Jamais, o Liberte, devant ce que je brise,On ne te verra faire un signe de surprise.Peuple, pour te servir en ce siecle fatal,Je veux bien renoncer a tout, au sol natal,A ma maison d'enfance, a mon nid, a mes tombes,A ce bleu ciel de France ou volent des colombes,A Paris, champ sublime ou j'etais moissonneur,A la patrie, au toit paternel, au bonheur;Mais j'entends rester pur, sans tache et sans puissance.Je n'abdiquerai pas mon droit a l'innocence.
Bruxelles, 2l avril.
La guerre civile donne son fruit, la ruine. Des deux cotes on demolit Paris avec acharnement. Versailles bombarde l'Arc de l'Etoile, pendant que la Commune juge et condamne la Colonne.
Victor Hugo essaye d'arreter les destructeurs. Il publie lesDeuxTrophees.
Peuple, ce siecle a vu tes travaux surhumains,Il t'a vu repetrir l'Europe dans tes mains.Tu montras le neant du sceptre et des couronnesPar ta facon de faire et defaire des trones;A chacun de tes pas tout croissait d'un degre;Tu marchais, tu faisais sur le globe effareUn ensemencement formidable d'idees;Tes legions etaient les vagues debordeesDu progres s'elevant de sommets en sommets;La Revolution te guidait; tu semaisDanton en Allemagne et Voltaire en Espagne;Ta gloire, o peuple, avait l'aurore pour compagne,Et le jour se levait partout ou tu passais;Comme on a dit les grecs on disait les francais;Tu detruisais le mal, l'enfer, l'erreur, le vice,Ici le moyen age et la le saint-office;Superbe, tu luttais contre tout ce qui nuit;Ta clarte grandissante engloutissait la nuit;Toute la terre etait a tes rayons melee;Tandis que tu montais dans ta voie etoilee,Les hommes t'admiraient, meme dans tes revers;Parfois tu t'envolais planant; et l'univers,Vingt ans, du Tage a l'Elbe et du Nil a l'Adige,Fut la face eblouie et tu fus le prodige;Et tout disparaissait, Histoire, souviens-t'en,Meme le chef geant, sous le peuple titan.
De la deux monuments eleves a ta gloire,Le pilier de puissance et l'arche de victoire,Qui tous deux sont toi-meme, o peuple souverain,L'un etant de granit et l'autre etant d'airain.
Penser qu'on fut vainqueur autrefois est utile.Oh! ces deux monuments, que craint l'Europe hostile,Comme on va les garder, et comme nuit et jourOn va veiller sur eux avec un sombre amour!Ah! c'est presque un vengeur qu'un temoin d'un autre age!
Nous les attesterons tous deux, nous qu'on outrage;Nous puiserons en eux l'ardeur de chatier.Sur ce hautain metal et sur ce marbre altier,Oh! comme on cherchera d'un oeil melancoliqueTous ces fiers veterans, fils de la republique!Car l'heure de la chute est l'heure de l'orgueil;Car la defaite augmente, aux yeux du peuple en deuil,Le resplendissement farouche des trophees;Les ames de leur feu se sentent rechauffees;La vision des grands est salubre aux petits.Nous eterniserons ces monuments, batisPar les morts dont survit l'oeuvre extraordinaire;Ces morts puissants jadis passaient dans le tonnerre,Et de leur marche encore on entend les eclats,Et les pales vivants d'a present sont, helas,Moins qu'eux dans la lumiere et plus qu'eux dans la tombe.
Ecoutez, c'est la pioche! ecoutez, c'est la bombe!Qui donc fait bombarder? qui donc fait demolir?Vous!
* * * * *
Le penseur fremit, pareil au vieux roi LearQui parle a la tempete et lui fait des reproches.Quels signes effrayants! d'affreux jours sont-ils proches?Est-ce que l'avenir peut etre assassine?Est-ce qu'un siecle meurt quand l'autre n'est pas ne?Vertige! de qui donc Paris est-il la proie?Un pouvoir le mutile, un autre le foudroie.Ainsi deux ouragans luttent au Sahara.C'est a qui frappera, c'est a qui detruira.Peuple, ces deux chaos ont tort; je blame ensembleLe firmament qui tonne et la terre qui tremble.
* * * * *
Soit. De ces deux pouvoirs, dont la colere croit,L'un a pour lui la loi, l'autre a pour lui le droit;Versaille a la paroisse et Paris la commune;Mais sur eux, au-dessus de tous, la France est une!Et d'ailleurs, quand il faut l'un sur l'autre pleurer,Est-ce bien le moment de s'entre-devorer,Et l'heure pour la lutte est-elle bien choisie?O fratricide! Ici toute la frenesieDes canons, des mortiers, des mitrailles; et laLe vandalisme; ici Charybde, et la Scylla.Peuple, ils sont deux. Broyant tes splendeurs etouffees,Chacun ote a ta gloire un de tes deux trophees;Nous vivons dans des temps sinistres et nouveaux,Et de ces deux pouvoirs etrangement rivauxPar qui le marteau frappe et l'obus tourbillonne,L'un prend l'Arc de Triomphe et l'autre la Colonne!
* * * * *
Mais c'est la France!—Quoi, francais, nous renversonsCe qui reste debout sur les noirs horizons!La grande France est la! Qu'importe Bonaparte!Est-ce qu'on voit un roi quand on regarde Sparte?Otez Napoleon, le peuple reparait.Abattez l'arbre, mais respectez la foret.Tous ces grands combattants, tournant sur ces spirales,Peuplant les champs, les tours, les barques amirales,Franchissant murs et ponts, fosses, fleuves, marais,C'est la France montant a l'assaut du progres.Justice! otez de la Cesar, mettez-y Rome!Qu'on voie a cette cime un peuple et non un homme!Condensez en statue au sommet du pilierCette foule en qui vit ce Paris chevalier,Vengeur des droits, vainqueur du mensonge feroce!Que le fourmillement aboutisse au colosse!Faites cette statue en un si pur metalQu'on n'y sente plus rien d'obscur ni de fatal;Incarnez-y la foule, incarnez-y l'elite;Et que ce geant Peuple, et que ce grand styliteDu lointain ideal eclaire le chemin,Et qu'il ait au front l'astre et l'epee a la main!
Respect a nos soldats! Rien n'egalait leurs tailles;La Revolution gronde en leurs cent batailles;La Marseillaise, effroi du vieux monde obscurci,S'est faite pierre la, s'est faite bronze ici;De ces deux monuments sort un cri: Delivrance!
* * * * *
Quoi! de nos propres mains nous achevons la France!Quoi! c'est nous qui faisons cela! nous nous jetonsSur ce double trophee envie des teutons,Torche et massue aux poings, tous a la fois, en foule!C'est sous nos propres coups que notre gloire croule!Nous la brisons, d'en haut, d'en bas, de pres, de loin,Toujours, partout, avec la Prusse pour temoin!Ils sont la, ceux a qui fut livree et vendueTon invincible epee, o patrie eperdue!Ils sont la, ceux par qui tomba l'homme de Ham!C'est devant Reichshoffen qu'on efface Wagram!Marengo rature, c'est Waterloo qui reste.La page altiere meurt sous la page funeste;Ce qui souille survit a ce qui rayonna;
Et, pour garder Forbach, on supprime Iena!Mac-Mahon fait de loin pleuvoir une rafaleDe feu, de fer, de plomb, sur l'arche triomphale.Honte! un drapeau tudesque etend sur nous ses plis,Et regarde Sedan souffleter Austerlitz!Ou sont les Charentons, France? ou sont les Bicetres?Est-ce qu'ils ne vont pas se lever, les ancetres,Ces dompteurs de Brunswick, de Cobourg, de Bouille,Terribles, secouant leur vieux sabre rouille,Cherchant au ciel la grande aurore evanouie?Est-ce que ce n'est pas une chose inouieQu'ils soient violemment de l'histoire chasses,Eux qui se prodiguaient sans jamais dire: assez!Eux qui tinrent le pape et les rois, l'ombre noireEt le passe, captifs et cernes dans leur gloire,Eux qui de l'ancien monde avaient fait le blocus,Eux les peres vainqueurs, par nous les fils vaincus!
Helas! ce dernier coup, apres tant de miseres,Et la paix incurable ou saignent deux ulceres,Et tous ces vains combats, Avron, Bourget, l'Hay!Apres Strasbourg brulee! après Paris trahi!La France n'est donc pas encore assez tuee?
Si la Prusse, a l'orgueil sauvage habituee,Voyant ses noirs drapeaux enfles par l'aquilon,Si la Prusse, tenant Paris sous son talon,Nous eut crie:—Je veux que vos gloires s'enfuient.Francais, vous avez la deux restes qui m'ennuient,Ce pilastre d'airain, cet arc de pierre; il fautM'en delivrer; ici, dressez un echafaud,La, braquez des canons; ce soin sera le votre;Vous demolirez l'un, vous mitraillerez l'autre.Je l'ordonne.—O fureur! comme on eut dit: Souffrons!Luttons! c'est trop! ceci passe tous les affronts!Plutot mourir cent fois! nos morts seront nos fetes!Comme on eut dit: Jamais! Jamais!
—Et vous le faites!
Bruxelles, 6 mai 1871.
La lettre suivante, qui n'a pu paraitre sous la Commune par des raisons que tout le monde sait, trouve naturellement sa place ici, a sa date:
Bruxelles, 28 avril.
Chers amis,
Nous traversons une crise.
Vous me demandez toute ma pensee, je pourrais me borner a ce seul mot: c'est la votre.
Ce qui me frappe, c'est a quel point nous sommes d'accord. Le public m'attribue dans leRappelune participation que je n'ai pas, et m'en croit, sinon le redacteur, du moins l'inspirateur; vous savez mieux que personne a quel point j'ai dit la verite quand j'ai ecrit dans vos colonnes memes que j'etais un simple lecteur duRappelet rien de plus. Eh bien, cette erreur du public a sa raison d'etre. Il y a, au fond, entre votre pensee et la mienne, entre votre appreciation et la mienne, entre votre conscience et la mienne, identite presque absolue. Permettez-moi de le constater et de m'en applaudir. Ainsi, dans l'heure decisive ou nous sommes, heure qui, si elle finit mal, pourrait etre irreparable, vous avez une pensee dominante que vous dites chaque matin dans leRappel, la conciliation. Or, ce que vous ecrivez a Paris, je le pense a Bruxelles. La fin de la crise serait dans ce simple acces de sagesse: concessions mutuelles. Alors le denoument serait pacifique. Autrement il y aura guerre a outrance. On n'est pas quitte avec un probleme parce qu'on a sabre la solution.
J'ecrivais en avril 1869 les deux mots qui resoudraient lescomplications d'avril 1871, et j'ajoute toutes les complications.Ces deux mots, vous vous en souvenez, sont: Conciliation etReconciliation. Le premier pour les idees, le second pour les hommes.
Le salut serait la.
Comme vous je suis pour la Commune en principe, et contre la Commune dans l'application.
Certes le droit de Paris est patent. Paris est une commune, la plus necessaire de toutes, comme la plus illustre. Paris commune est la resultante de la France republique. Comment! Londres est une commune, et Paris n'en serait pas une! Londres, sous l'oligarchie, existe, et Paris, sous la democratie, n'existerait pas! La cite de Londres a de tels droits qu'elle arrete tout net devant sa porte le roi d'Angleterre. A Temple-Bar le roi finit et le peuple commence. La porte se ferme, et le roi n'entre qu'en payant l'amende. La monarchie respecte Londres, et la republique violerait Paris! Enoncer de telles choses suffit; n'insistons pas. Paris est de droit commune, comme la France est de droit republique, comme je suis de droit citoyen. La vraie definition de la republique, la voici: moi souverain de moi. C'est ce qui fait qu'elle ne depend pas d'un vote. Elle est de droit naturel, et le droit naturel ne se met pas aux voix. Or une ville a un moi comme un individu; et Paris, parmi toutes les villes, a un moi supreme. C'est ce moi supreme qui s'affirme par la Commune. L'Assemblee n'a pas plus la faculte d'oter a Paris la Commune que la Commune n'a la faculte d'oter a la France l'Assemblee.
Donc aucun des deux termes ne pouvant exclure l'autre, il s'ensuit cette necessite rigoureuse, absolue, logique: s'entendre.
Le moi national prend cette forme, la republique; le moi local prend cette forme, la commune; le moi individuel prend cette forme, la liberte.
Mon moi n'est complet et je ne suis citoyen qu'a cette triple condition: la liberte dans ma personne, la commune dans mon domicile, la republique dans ma patrie.
Est-ce clair?
Le droit de Paris de se declarer Commune est incontestable.
Mais a cote du droit, il y a l'opportunite.
Ici apparait la vraie question.
Faire eclater un conflit a une pareille heure! la guerre civile apres la guerre etrangere! Ne pas meme attendre que les ennemis soient partis! amuser la nation victorieuse du suicide de la nation vaincue! donner a la Prusse, a cet empire, a cet empereur, ce spectacle, un cirque de betes s'entre-devorant, et que ce cirque soit la France!
En dehors de toute appreciation politique, et avant d'examiner qui a tort et qui a raison, c'est la le crime du 18 mars.
Le moment choisi est epouvantable.
Mais ce moment a-t-il ete choisi?
Choisi par qui?
Qui a fait le 18 mars?
Examinons.
Est-ce la Commune?
Non. Elle n'existait pas.
Est-ce le comite central?
Non. Il a saisi l'occasion, il ne l'a pas creee.
Qui donc a fait le 18 mars?
C'est l'Assemblee; ou pour mieux dire la majorite.
Circonstance attenuante: elle ne l'a pas fait expres.
La majorite et son gouvernement voulaient simplement enlever les canons de Montmartre. Petit motif pour un si grand risque.
Soit. Enlever les canons de Montmartre.
C'etait l'idee; comment s'y est-on pris?
Adroitement.
Montmartre dort. On envoie la nuit des soldats saisir les canons. Les canons pris, on s'apercoit qu'il faut les emmener. Pour cela il faut des chevaux. Combien? Mille. Mille chevaux! ou les trouver? On n'a pas songe a cela. Que faire? On les envoie chercher, le temps passe, le jour vient, Montmartre se reveille; le peuple accourt et veut ses canons; il commencait a n'y plus songer, mais puisqu'on les lui prend il les reclame; les soldats cedent, les canons sont repris, une insurrection eclate, une revolution commence.
Qui a fait cela?
Le gouvernement, sans le vouloir et sans le savoir.
Cet innocent est bien coupable.
Si l'Assemblee eut laisse Montmartre tranquille, Montmartre n'eut pas souleve Paris. Il n'y aurait pas eu de 18 mars.
Ajoutons ceci: les generaux Clement Thomas et Lecomte vivraient.
J'enonce les faits simplement, avec la froideur historique.
Quant a la Commune, comme elle contient un principe, elle se fut produite plus tard, a son heure, les prussiens partis. Au lieu de mal venir, elle fut bien venue.
Au lieu d'etre une catastrophe, elle eut ete un bienfait.
Dans tout ceci a qui la faute? au gouvernement de la majorite.
Etre le coupable, cela devrait rendre indulgent.
Eh bien, non.
Si l'Assemblee de Bordeaux eut ecoute ceux qui lui conseillaient de rentrer a Paris, et notamment la haute et integre eloquence de Louis Blanc, rien de ce que nous voyons ne serait arrive, il n'y eut pas eu de 18 mars.
Du reste, je ne veux pas aggraver le tort de la majorite royaliste.
On pourrait presque dire: c'est sa faute, et ce n'est pas sa faute.
Qu'est-ce que la situation actuelle? un effrayant malentendu.
Il est presque impossible de s'entendre.
Cette impossibilite, qui n'est, selon moi, qu'une difficulte, vient de ceci:
La guerre, en murant Paris, a isole la France. La France, sans Paris, n'est plus la France. De la l'Assemblee, de la aussi la Commune. Deux fantomes. La Commune n'est pas plus Paris que l'Assemblee n'est la France. Toutes deux, sans que ce soit leur faute, sont sorties d'un fait violent, et c'est ce fait violent qu'elles representent. J'y insiste, l'Assemblee a ete nommee par la France separee de Paris, la Commune a ete nommee par Paris separe de la France. Deux elections viciees dans leur origine. Pour que la France fasse une bonne election, il faut qu'elle consulte Paris; et pour que Paris s'incarne vraiment dans ses elus, il faut que ceux qui representent Paris representent aussi la France. Or evidemment l'assemblee actuelle ne represente pas Paris qu'elle fuit, non parce qu'elle le hait, mais, ce qui est plus triste, parce qu'elle l'ignore. Ignorer Paris, c'est curieux, n'est-ce pas? Eh bien, nous autres, nous ignorons bien le soleil. Nous savons seulement qu'il a des taches. C'est tout ce que l'Assemblee sait de Paris. Je reprends. L'Assemblee ne reflete point Paris, et de son cote la Commune, presque toute composee d'inconnus, ne reflete pas la France. C'est cette penetration d'une representation par l'autre qui rendrait la conciliation possible; il faudrait dans les deux groupes, assemblee et commune, la meme ame, France, et le meme coeur, Paris. Cela manque. De la le refus de s'entendre.
C'est le phenomene qu'offre la Chine, d'un cote les tartares, de l'autre les chinois.
Et cependant la Commune incarne un principe, la vie municipale, et l'Assemblee en incarne un autre, la vie nationale. Seulement, dans l'Assemblee comme dans la Commune, on peut s'appuyer sur le principe, non sur les hommes. La est le malheur. Les choix ont ete funestes. Les hommes perdent le principe. Raison des deux cotes et tort des deux cotes. Pas de situation plus inextricable.
Cette situation cree la frenesie.
Les journaux belges annoncent que leRappelva etre supprime par la Commune. C'est probable. Dans tous les cas n'ayez pas peur que la suppression vous manque. Si vous n'etes pas supprimes par la Commune, vous serez supprimes par l'Assemblee. Le propre de la raison c'est d'encourir la proscription des extremes.
Du reste, vous et moi, quel que soit le devoir, nous le ferons.
Cette certitude nous satisfait. La conscience ressemble a la mer. Si violente que soit la tempete de la surface, le fond est tranquille.
Nous ferons le devoir, aussi bien contre la Commune que contre l'Assemblee; aussi bien pour l'Assemblee que pour la Commune.
Peu importe nous; ce qui importe, c'est le peuple. Les uns l'exploitent, les autres le trahissent. Et sur toute la situation il y a on ne sait quel nuage; en haut stupidite, en bas stupeur.
Depuis le 18 mars, Paris est mene par des inconnus, ce qui n'est pas bon, mais par des ignorants, ce qui est pire. A part quelques chefs, qui suivent plutot qu'ils ne guident, la Commune, c'est l'ignorance. Je n'en veux pas d'autre preuve que les motifs donnes pour la destruction de la Colonne; ces motifs, ce sont les souvenirs que la Colonne rappelle. S'il faut detruire un monument a cause des souvenirs qu'il rappelle, jetons bas le Parthenon qui rappelle la superstition paienne, jetons bas l'Alhambra qui rappelle la superstition mahometante, jetons bas le Colisee qui rappelle ces fetes atroces ou les betes mangeaient les hommes, jetons bas les Pyramides qui rappellent et eternisent d'affreux rois, les Pharaons, dont elles sont les tombeaux; jetons bas tous les temples a commencer parle Rhamseion, toutes les mosquees a commencer par Sainte-Sophie, toutes les cathedrales a commencer par Notre-Dame. En un mot, detruisons tout; car jusqu'a ce jour tous les monuments ont ete faits par la royaute et sous la royaute, et le peuple n'a pas encore commence les siens. Detruire tout, est-ce la ce qu'on veut? Evidemment non. On fait donc ce qu'on ne veut pas faire. Faire le mal en le voulant faire, c'est la sceleratesse; faire le mal sans le vouloir faire, c'est l'ignorance.
La Commune a la meme excuse que l'Assemblee, l'ignorance.
L'ignorance, c'est la grande plaie publique. C'est l'explication de tout le contre-sens actuel.
De l'ignorance nait l'inconscience. Mais quel danger!
Dans la nuit on peut aller a des precipices, et dans l'ignorance on peut aller a des crimes.
Tel acte commence par etre imbecile et finit par etre feroce.
Tenez, en voici un qui s'ebauche, il est monstrueux; c'est le decret des otages.
Tous les jours, indignes comme moi, vous denoncez a la conscience du peuple ce decret hideux, infame point de depart des catastrophes. Ce decret ricochera contre la republique. J'ai le frisson quand je songe a tout ce qui peut en sortir. La Commune, dans laquelle il y a, quoi qu'on en dise, des coeurs droits et honnetes, a subi ce decret plutot qu'elle ne l'a vote. C'est l'oeuvre de quatre ou cinq despotes, mais c'est abominable. Emprisonner des innocents et les rendre responsables des crimes d'autrui, c'est faire du brigandage un moyen de gouvernement. C'est de la politique de caverne. Quel deuil et quel opprobre s'il arrivait, dans quelque moment supreme, que les miserables qui ont rendu ce decret trouvassent des bandits pour l'executer! Quel contre-coup cela aurait! Vous verriez les represailles! Je ne veux rien predire, mais je me figure la terreur blanche repliquant a la terreur rouge.
Ce que represente la Commune est immense; elle pourrait faire de grandes choses, elle n'en fait que de petites. Et des choses petites qui sont des choses odieuses, c'est lamentable.
Entendons-nous. Je suis un homme de revolution. J'etais meme cet homme-la sans le savoir, des mon adolescence, du temps ou, subissant a la fois mon education qui me retenait dans le passe et mon instinct qui me poussait vers l'avenir, j'etais royaliste en politique et revolutionnaire en litterature; j'accepte donc les grandes necessites; a une seule condition, c'est qu'elles soient la confirmation des principes, et non leur ebranlement.
Toute ma pensee oscille entre ces deux poles: Civilisation, Revolution. Quand la liberte est en peril, je dis: Civilisation, mais revolution; quand c'est l'ordre qui est en danger, je dis: Revolution, mais civilisation.
Ce qu'on appelle l'exageration est parfois utile, et peut meme, a de certains moments, sembler necessaire. Quelquefois pour faire marcher un cote arriere de l'idee, il faut pousser un peu trop en avant l'autre cote. On force la vapeur; mais il y a possibilite d'explosion, et chance de dechirure pour la chaudiere et de deraillement pour la locomotive. Un homme d'etat est un mecanicien. La bonne conduite de tous les perils vers un grand but, la science du succes selon les principes a travers le risque et malgre l'obstacle, c'est la politique.
Mais, dans les actes de la Commune, ce n'est pas a l'exageration des principes qu'on a affaire, c'est a leur negation.
Quelquefois meme a leur derision.
De la, la resistance de toutes les grandes consciences.
Non, la ville de la science ne peut pas etre menee par l'ignorance; non, la ville de l'humanite ne peut pas etre gouvernee par le talion; non, la ville de la clarte ne peut pas etre conduite par la cecite; non, Paris, qui vit d'evidence, ne peut pas vivre de confusion; non, non, non!
La Commune est une bonne chose mal faite.
Toutes les fautes commises se resument en deux malheurs: mauvais choix du moment, mauvais choix des hommes.
Ne retombons jamais dans ces demences. Se figure-t-on Paris disant de ceux qui le gouvernent:Je ne les connais pas!Ne compliquons pas une nuit par l'autre; au probleme qui est dans les faits, n'ajoutons pas une enigme dans les hommes. Quoi! ce n'est pas assez d'avoir affaire a l'inconnu; il faut aussi avoir affaire aux inconnus!
L'enormite de l'un est redoutable; la petitesse des autres est plus redoutable encore.
En face du geant il faudrait le titan; on prend le myrmidon!
L'obscure question sociale se dresse et grandit sur l'horizon avec des epaississements croissant d'heure en heure. Toutes nos lumieres ne seraient pas de trop devant ces tenebres.
Je jette ces lignes rapidement. Je tache de rester dans le vrai historique.
Je conclus par ou j'ai commence. Finissons-en.
Dans la mesure du possible, concilions les idees et reconcilions les hommes.
Des deux cotes on devrait sentir le besoin de s'entendre, c'est-a-dire de s'absoudre.
L'Angleterre admet des privileges, la France n'admet que des droits; la est essentiellement la difference entre la monarchie et la republique. C'est pourquoi, en regard des privileges de la cite de Londres, nous ne reclamons que le droit de Paris. En vertu de ce droit, Paris veut, peut et doit offrir a la France, a l'Europe, au monde, le patron communal, la cite exemple.
Paris est la ferme-modele du progres.
Supposons un temps normal; pas de majorite legislative royaliste en presence d'un peuple souverain republicain, pas de complication financiere, pas d'ennemi sur notre territoire, pas de plaie, pas de Prusse; la Commune fait la loi parisienne qui sert d'eclaireur et de precurseur a la loi francaise faite par l'Assemblee. Paris, je l'ai dit deja plus d'une fois, a un role europeen a remplir. Paris est un propulseur. Paris est l'initiateur universel. Il marche et prouve le mouvement. Sans sortir de son droit, qui est identique a son devoir, il peut, dans son enceinte, abolir la peine de mort, proclamer le droit de la femme et le droit de l'enfant, appeler la femme au vote, decreter l'instruction gratuite et obligatoire, doter l'enseignement laique, supprimer les proces de presse, pratiquer la liberte absolue de publicite, d'affichage et de colportage, d'association et de meeting, se refuser a la juridiction de la magistrature imperiale, installer la magistrature elective, prendre le tribunal de commerce et l'institution des prud'hommes comme experience faite devant servir de base a la reforme judiciaire, etendre le jury aux causes civiles, mettre en location les eglises, n'adopter, ne salarier et ne persecuter aucun culte, proclamer la liberte des banques, proclamer le droit au travail, lui donner pour organisme l'atelier communal et le magasin communal, relies l'un a l'autre par la monnaie fiduciaire a rente, supprimer l'octroi, constituer l'impot unique qui est l'impot sur le revenu; en un mot abolir l'ignorance, abolir la misere, et, en fondant la cite, creer le citoyen.
Mais, dira-t-on, ce sera mettre un etat dans l'etat. Non, ce sera mettre un pilote dans le navire.
Figurons-nous Paris, ce Paris-la, en travail. Quel fonctionnement supreme! quelle majeste dans l'innovation! Les reformes viennent l'une apres l'autre. Paris est l'immense essayeur. L'univers civilise attentif regarde, observe, profite. La France voit le progres se construire lentement de toutes pieces sous ses yeux; et, chaque fois que Paris fait un pas heureux, elle suit; et ce que suit la France est suivi par l'Europe. L'experience politique, a mesure qu'elle avance, cree la science politique. Rien n'est plus laisse au hasard. Plus de commotions a craindre, plus de tatonnements, plus de reculs, plus de reactions; ni coups de trahison du pouvoir, ni coups de colere du peuple. Ce que Paris dit est dit pour le monde; ce que Paris fait est fait pour le monde. Aucune autre ville, aucun autre groupe d'hommes, n'a ce privilege. L'income-taxreussit en Angleterre; que Paris l'adopte, la preuve sera faite. La liberte des banques, qui implique le droit de papier-monnaie, est en plein exercice dans les iles de la Manche; que Paris le pratique, le progres sera admis. Paris en mouvement, c'est la vie universelle en activite. Plus de force stagnante ou perdue. La roue motrice travaille, l'engrenage obeit, la vaste machine humaine marche desormais pacifiquement, sans temps d'arret, sans secousse, sans soubresaut, sans fracture. La revolution francaise est finie, l'evolution europeenne commence.
Nous avons perdu nos frontieres; la guerre, certes, nous les rendra, mais la paix nous les rendrait mieux encore. J'entends la paix ainsi comprise, ainsi pratiquee, ainsi employee. Cette paix-la nous donnerait plus que la France redevenue France; elle nous donnerait la France devenue Europe. Par l'evolution europeenne, dont Paris est le moteur, nous tournons la situation, et l'Allemagne se reveille brusquement prise et brusquement delivree par les Etats-Unis d'Europe.
Que penser de nos gouvernants? avoir ce prodigieux outil de civilisation et de suprematie, Paris, et ne pas s'en servir!
N'importe, ce qui est dans Paris en sortira. Tot ou tard, Paris Commune s'imposera. Et l'on sera stupefait de voir ce mot Commune se transfigurer, et de redoutable devenir pacifique. La Commune sera une oeuvre sure et calme. Le procede civilisateur definitif que je viens d'indiquer tout a l'heure sommairement n'admet ni effraction ni escalade. La civilisation comme la nature n'a que deux moyens, infiltration et rayonnement. L'un fait la seve, l'autre fait le jour; par l'un on croit, par l'autre on voit; et les hommes comme les choses n'ont que ces deux besoins, la croissance et la lumiere.
Vaillants et chers amis, je vous serre la main.
Un dernier mot. Quelles que soient les affaires qui me retiennent a Bruxelles, il va sans dire que si vous jugiez, pour quoi que ce soit, ma presence utile a Paris, vous n'avez qu'a faire un signe, j'accourrais.
Sec.1
Les evenements se precipitaient.
La piecePas de Represailles, publiee a propos des violences de la Commune, avait ete reproduite, on l'a vu, par presque tous les journaux, y compris quelques journaux de Versailles; elle avait ete traduite en anglais, en italien, en espagnol, en portugais (pas en allemand). La presse reactionnaire, voyant la un blame des actes de la Commune, avait applaudi particulierement a ces vers:
Quoi! bannir celui-ci! jeter l'autre aux bastilles!Jamais! Quoi! declarer que les prisons, les grilles.Les barreaux, les geoliers; et l'exil tenebreux,Ayant ete mauvais pour nous, sont bons pour eux!Non, je n'oterai, moi, la patrie a personne.Un reste d'ouragan dans mes cheveux frissonne;On comprendra qu'ancien banni, je ne veux pasFaire en dehors du juste et de l'honnete un pas;J'ai paye de vingt ans d'exil ce droit austereD'opposer aux fureurs un refus solitaireEt de fermer mon ame aux aveugles courroux;Si je vois les cachots-sinistres, les verrous,Les chaines menacer mon ennemi, je l'aime,Et je donne un asile a mon proscripteur meme;Ce qui fait qu'il est bon d'avoir ete proscrit.Je sauverais Judas si j'etais Jesus-Christ.
Celui qui avait ecrit cette declaration n'attendait qu'une occasion de la mettre en pratique. Elle ne tarda pas a se presenter.
Le 25 mai 1871, interpelle dans la Chambre des representants deBelgique au sujet de la defaite de la Commune et des evenements deParis, M. d'Anethan, ministre des affaires etrangeres, fait, au nom dugouvernement belge, la declaration qu'on va lire:
M. D'ANETHAN.—Je puis donner a la Chambre l'assurance que le gouvernement saura remplir son devoir avec la plus grande fermete et avec la plus grande vigilance; il usera des pouvoirs dont il est arme pour empecher l'invasion sur le sol de la Belgique de ces gens qui meritent a peine le nom d'hommes et qui devraient etre mis au ban de toutes les nations civilisees.(Vive approbation sur tous les bancs.)
Ce ne sont pas des refugies politiques; nous ne devons pas les considerer comme tels.
Des voix:Non! non! M. D'ANETHAN.—Ce sont des hommes que le crime a souilles et que le chatiment doit atteindre.(Nouvelles marques d'approbation.)
Le 27 mai parait la lettre suivante:
A M. LE REDACTEUR DE L'Independance belge.
Bruxelles, 20 mai 1871.
Monsieur,
Je proteste contre la declaration du gouvernement belge relative aux vaincus de Paris. Quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, ces vaincus sont des hommes politiques.
Je n'etais pas avec eux.
J'accepte le principe de la Commune, je n'accepte pas les hommes.
J'ai proteste contre leurs actes, loi des otages, represailles, arrestations arbitraires, violation des libertes, suppression des journaux, spoliations, confiscations, demolitions, destruction de la Colonne, attaques au droit, attaques au peuple.
Leurs violences m'ont indigne comme m'indigneraient aujourd'hui les violences du parti contraire.
La destruction de la Colonne est un acte de lese-nation. La destruction du Louvre eut ete un crime de lese-civilisation.
Mais des actes sauvages, etant inconscients, ne sont point des actes scelerats. La demence est une maladie et non un forfait. L'ignorance n'est pas le crime des ignorants.
La Colonne detruite a ete pour la France une heure triste; le Louvre detruit eut ete pour tous les peuples un deuil eternel.
Mais la Colonne sera relevee, et le Louvre est sauve.
Aujourd'hui Paris est repris. L'Assemblee a vaincu la Commune: Qui a fait le 18 mars? De l'Assemblee ou de la Commune, laquelle est la vraie coupable? L'histoire le dira.
L'incendie de Paris est un fait monstrueux, mais n'y a-t-il pas deux incendiaires? Attendons pour juger.
Je n'ai jamais compris Billioray, et Rigault m'a etonne jusqu'a l'indignation; mais fusiller Billioray est un crime, mais fusiller Rigault est un crime.
Ceux de la Commune, Johannard et ses soldats qui font fusiller un enfant de quinze ans sont des criminels; ceux de l'Assemblee, qui font fusiller Jules Valles, Bosquet, Parisel, Amouroux, Lefrancais, Brunet et Dombrowski, sont des criminels.
Ne faisons pas verser l'indignation d'un seul cote. Ici le crime est aussi bien dans les agents de l'Assemblee que dans ceux de la Commune, et le crime est evident.
Premierement, pour tous les hommes civilises, la peine de mort est abominable; deuxiemement, l'execution sans jugement est infame. L'une n'est plus dans le droit, l'autre n'y a jamais ete.
Jugez d'abord, puis condamnez, puis executez. Je pourrai blamer, mais je ne fletrirai pas. Vous etes dans la loi.
Si vous tuez sans jugement, vous assassinez.
Je reviens au gouvernement belge.
Il a tort de refuser l'asile.
La loi lui permet ce refus, le droit le lui defend.
Moi qui vous ecris ces lignes, j'ai une maxime:Pro jure contra legem.
L'asile est un vieux droit. C'est le droit sacre des malheureux.
Au moyen age, l'eglise accordait l'asile meme aux parricides.
Quant a moi, je declare ceci:
Cet asile, que le gouvernement belge refuse aux vaincus, je l'offre.
Ou? en Belgique.
Je fais a la Belgique cet honneur.
J'offre l'asile a Bruxelles.
J'offre l'asile place des Barricades, n deg. 4.
Qu'un vaincu de Paris, qu'un homme de la reunion dite Commune, que Paris a fort peu elue et que, pour ma part, je n'ai jamais approuvee, qu'un de ces hommes, fut-il mon ennemi personnel, surtout s'il est mon ennemi personnel, frappe a ma porte, j'ouvre. Il est dans ma maison; il est inviolable.
Est-ce que, par hasard, je serais un etranger en Belgique? je ne le crois pas. Je me sens le frere de tous les hommes et l'hote de tous les peuples.
Dans tous les cas, un fugitif de la Commune chez moi, ce sera un vaincu chez un proscrit; le vaincu d'aujourd'hui chez le proscrit d'hier.
Je n'hesite pas a le dire, deux choses venerables.
Une faiblesse protegeant l'autre.
Si un homme est hors la loi, qu'il entre dans ma maison. Je defie qui que ce soit de l'en arracher.
Je parle ici des hommes politiques.
Si l'on vient chez moi prendre un fugitif de la Commune, on me prendra. Si on le livre, je le suivrai. Je partagerai sa sellette. Et, pour la defense du droit, on verra, a cote de l'homme de la Commune, qui est le vaincu de l'Assemblee de Versailles, l'homme de la Republique, qui a ete le proscrit de Bonaparte.
Je ferai mon devoir. Avant tout les principes.
Un mot encore.
Ce qu'on peut affirmer, c'est que l'Angleterre ne livrera pas les refugies de la Commune.
Pourquoi mettre la Belgique au-dessous de l'Angleterre?
La gloire de la Belgique c'est d'etre un asile. Ne lui otons pas cette gloire.
En defendant la France, je defends la Belgique.
Le gouvernement belge sera contre moi, mais le peuple belge sera avec moi.
Dans tous les cas, j'aurai ma conscience.
Recevez, monsieur, l'assurance de mes sentiments distingues.
Sec.2
A la suite de cette lettre, s'est produit un fait nocturne dont voici les details, que l'Independance belgea publies et que la presse a reproduits:
"Monsieur le Redacteur,
"Il a ete publie plusieurs recits inexacts des faits qui se sont passes place des Barricades, n deg. 4, dans la nuit du 27 au 28 mai.
"Je crois necessaire de preciser ces faits dans leur realite absolue.
"Dans cette nuit de samedi a dimanche, M. Victor Hugo, apres avoir travaille et ecrit, venait de se coucher. La chambre qu'il occupe est situee au premier etage et sur le devant de la maison. Elle n'a qu'une seule fenetre, qui donne sur la place. M. Victor Hugo, s'eveillant et travaillant de bonne heure, a pour habitude de ne point baisser les persiennes de la fenetre.
"Il etait minuit un quart, il venait de souffler sa bougie et il allait s'endormir. Tout a coup un coup de sonnette se fait entendre. M. Victor Hugo, reveille a demi, ecoute, croit a une erreur d'un passant et se recouche. Nouveau coup de sonnette, plus fort que le premier. M. Victor Hugo se leve, passe une robe de chambre, va a la fenetre, l'ouvre et demande: Qui est la? Une voix repond: Dombrowski. M. Victor Hugo, encore presque endormi, et ne distinguant rien dans les tenebres, songe a l'asile offert par lui le matin meme aux fugitifs, pense qu'il est possible que Dombrowski n'ait pas ete fusille et vienne en effet lui demander un asile, et se retourne pour descendre et ouvrir sa porte. En ce moment, une grosse pierre, assez mal dirigee, vient frapper la muraille a cote de la fenetre. M. Victor Hugo comprend alors, se penche a la fenetre ouverte, et apercoit une foule d'hommes, une cinquantaine au moins, ranges devant sa maison et adosses a la grille du square. Il eleve la voix et dit a cette foule:Vous etes des miserables!Puis il referme la fenetre. Au moment ou il la refermait, un fragment de pave, qui est encore aujourd'hui dans sa chambre, creve la vitre a un pouce au-dessus de sa tete, y fait un large trou et roule a ses pieds en le couvrant d'eclats de verre, qui, par un hasard etrange, ne l'ont pas blesse. En meme temps, dans la bande groupee au-dessous de la fenetre, ces cris eclatent:A mort Victor Hugo! A bas Victor Hugo! A bas Jean Valjean! A bas lord Clancharlie! A bas le brigand!
"Cette explosion violente avait reveille la maison. Deux femmes sorties precipitamment de leurs lits, l'une, la maitresse de la maison, M'me veuve Charles Hugo, l'autre la bonne des deux petits enfants, Mariette Leclanche, entrent dans la chambre.— Pere, qu'y a-t-il? demande M'me Charles Hugo. Qu'est-ce que cela? M. Victor Hugo repond: Ce n'est rien; cela me fait l'effet d'etre des assassins. Puis il ajoute: Soyez tranquilles, rentrez dans vos chambres, il est impossible que d'ici a quelques instants une ronde de police ne passe pas, et cette bande prendra la fuite. Et il rentre lui-meme, accompagne de M'me Charles Hugo, et suivi de Mariette, dans la nursery, chambre d'enfants contigue a la sienne, mais situee sur l'arriere de la maison, et ayant vue sur le jardin.
"Mariette, cependant, venait de rentrer dans la chambre de son maitre, afin de voir ce qui se passait. Elle s'approcha de la fenetre, fut apercue, et immediatement une troisieme pierre, dirigee sur cette femme, creva la vitre et arracha les rideaux.
"A partir de ce moment, une grele de projectiles tomba furieusement sur la fenetre et sur la facade de la maison. On entendait distinctement les cris:A mort Victor Hugo! A la potence! A la lanterne le brigand!D'autres cris moins intelligibles se faisaient entendre:A Cayenne! A Mazas!Toutes ces clameurs etaient dominees par celle-ci:Enfoncons la porte!M. Victor Hugo, en rentrant chez lui, avait simplement repousse la porte qui n'etait fermee qu'au loquet. On entendait distinctement des efforts pour crocheter ce loquet. Mariette descendit et ferma la porte au verrou.
"Ceci avait dure environ vingt-cinq minutes. Tout a coup le silence se fit, les pierres cesserent de pleuvoir et les clameurs se turent. On se hasarda a regarder dans la place; on n'y vit plus personne. M. Victor Hugo dit alors a M'me Charles Hugo: C'est fini; ils auront vu quelque patrouille arriver, et les voila partis. Couchez-vous tranquillement.
"Il alla se recoucher lui-meme, quand la vitre brisee eclata de nouveau et vint tomber jusque sur son lit, avec une grosse pierre que l'agent de police venu plus tard y a vue. L'assaut venait de recommencer. Les cris:A mort!etaient plus furieux que jamais. De l'etage superieur on regarda dans la place, et l'on vit une quinzaine d'hommes, vingt tout au plus, dont quelques-uns portaient des seaux probablement remplis de pierres. La pluie de pierres sur la facade de la maison ne discontinuait plus, et la fenetre en etait criblee. Nul moyen de rester dans la chambre. Des coups violents retentissaient contre la porte. Il est probable qu'un essai fut tente pour arracher la grille de fer du soupirail qui est au-dessus de la porte. Un pave lance contre cette grille ne reussit qu'a briser la vitre.
"Les deux petits enfants, ages l'un de deux ans et demi, l'autre de vingt mois, venaient de s'eveiller et poussaient des cris. Les deux autres servantes de la maison s'etaient levees et l'on songea au moyen de fuir. Cela etait impossible. La maison de M. Victor Hugo n'a qu'une issue, la porte sur la place. Mme Charles Hugo monta, au peril de sa vie, sur le chassis de la serre du jardin, et, tandis que les vitres se cassaient sous ses pieds, parvint, en s'accrochant au mur, a proximite d'une fenetre de la maison voisine. Elle cria au secours et les trois femmes epouvantees crierent avec elle: Au secours! au feu! M. Victor Hugo gardait le silence. Les enfants pleuraient. La petite fille Jeanne est malade. L'assaut frenetique continuait. Aucune fenetre ne s'ouvrit, personne dans la place n'entendit ou ne parut entendre ces cris de femmes desesperees. Cela s'est explique plus tard par l'epouvante qui, a ce qu'il parait, etait generale. Tout a coup on entendit le cri:Enfoncons la porte!et, chose qui parut en ce moment singuliere, le silence se fit:
"M. Victor Hugo pensa de nouveau que tout etait fini, engagea M'me Charles Hugo a se calmer, et pendant que deux des servantes se mettaient en priere, il prit sa petite-fille malade dans ses bras. Et comme dix minutes de silence environ s'etaient ecoulees, il crut pouvoir rentrer dans sa chambre. En ce moment-la un caillou aigu et tranchant, lance avec force, s'abattit dans la chambre, et passa pres de la tete de l'enfant. L'assaut recommencait pour la troisieme fois. Le troisieme effort fut le plus forcene de tous. Un essai d'escalade parvint presque a reussir. Des mains s'efforcerent d'arracher les volets du salon au rez-de-chaussee. Ces volets revetus de fer a l'exterieur, et barres de fer a l'interieur, resisterent. Les traces de cette escalade sont visibles sur la muraille et ont ete constatees par la police. Les cris:A la potence! A la lanterne Victor Hugo!etaient pousses avec plus de rage que jamais. Un moment, en voyant la porte battue et les volets escalades, le vieillard qui etait dans la maison avec quatre femmes et deux petits enfants et sans armes, put croire que le danger, si la maison etait forcee, pourrait s'etendre jusqu'a eux. Cependant la porte avait resiste, les volets restaient inebranlables, on n'avait pas d'echelles, et le jour parut. Le jour sauva cette maison. La bande comprit sans doute que des actes de ce genre sont essentiellement nocturnes, et, devant la clarte qui allait se faire, elle s'en alla. Il etait deux heures un quart du matin. L'assaut, commence a minuit et demi, interrompu par deux intervalles d'environ dix minutes chacun, avait dure pres de deux heures.
"Le jour vint et la bande ne revint pas.
"Deux ouvriers,—disons deux braves ouvriers, car eux seuls ont secouru cette maison,—qui passaient sur la place, et se rendaient a leur ouvrage vers deux heures et demie, au petit jour, furent appeles par une fenetre du second etage de la maison attaquee et allerent chercher la police. Ils revinrent a trois heures un quart avec un inspecteur de police qui constata les faits.
"L'absence de tout secours fut expliquee par ce hasard que la ronde de police specialement chargee de la place des Barricades aurait ete cette nuit-la occupee a une arrestation importante. Le garde de ville emporta un fragment de vitre et une pierre, et s'en alla faire son rapport a ses chefs. Le commissaire de police de la quatrieme division, M. Cremers, est venu dans la matinee, et l'enquete parait avoir ete commencee.
"Cependant, je dois dire qu'aujourd'hui 30 mai, le procureur du roi n'a pas encore paru place des Barricades.
"L'enquete, outre les faits que nous venons de raconter, aura a eclaircir l'incident mysterieux d'une poutre portee par deux hommes en blouse, a destination inconnue, et saisie rue Pacheco par deux agents de police, au moment meme ou le troisieme assaut avait lieu et ou le cri:Enfoncons la porte!se faisait entendre devant la maison de M. Victor Hugo; des deux porteurs de la poutre, l'un avait reussi a s'echapper; l'autre, arrete, a ete delivre violemment et arrache des mains des agents par sept ou huit hommes apostes au coin d'une rue voisine de la place des Barricades. Cette poutre a ete deposee, le dimanche 28 mai, au commissariat de police, 4 deg. section, rue des Comediens, 44.
"Tels sont les faits.
"Je m'abstiens de toute reflexion. Les lecteurs jugeront.
"Je pense que la libre presse de Belgique s'empressera de publier cette lettre.
"Recevez, monsieur, l'assurance de mes sentiments distingues.
Bruxelles, 30 mai 1871."
Sec.3
En presence de ce fait, qui constitue un crime qualifie, attaque a main armee la nuit d'une maison habitee, que fit le gouvernement belge? Il prit la resolution suivante: (N deg. 110,555.)
LEOPOLD II, roi des belges,
A tous presents et a venir, salut.
Vu les lois du 7 juillet 1835 et du 30 mai 1868,
De l'avis du conseil des ministres,
Et sur la proposition de notre ministre de la justice,
Avons arrete et arretons:
Il est enjoint au sieur Victor Hugo, homme de lettres, age de soixante-neuf ans, ne a Besancon, residant a Bruxelles,
De quitter immediatement le royaume, avec defense d'y rentrer a l'avenir, sous les peines comminees par l'article 6 de la loi du 7 juillet 1865 prerappelee.
Notre ministre de la justice est charge de l'execution du present arrete.
Donne a Bruxelles, le 30 mai 1871.
Signe:LEOPOLD.
Par le roi:
_Le ministre de la justice,
Signe:_ PROSPER CORNESSE.
Pour expedition conforme:
_Le secretaire general,
Signe:_ FITZEYS.
Sec.4
On lit dans l'Independance belgedu 31 mai:
Au debut de la seance, M. le ministre des affaires etrangeres, repondant a une interpellation de M. le marquis de Rodes, a fait connaitre a l'assemblee que le gouvernement avait resolu d'appliquer a Victor Hugo la fameuse loi de 1835.
La lettre qui nous a ete adressee par l'illustre poete, les scenes que cette lettre a provoquees, telles sont les causes qui ont determine la conduite du gouvernement.
Cette lettre est consideree par M. le marquis de Rodes comme un defi, et presque comme un outrage a la morale publique, par M. le prince de Ligne comme une bravade, par M. le ministre des affaires etrangeres comme une provocation au mepris des lois.
La tranquillite publique est menacee par la presence de Victor Hugo sur le territoire belge! Le gouvernement l'a d'abord engage a quitter le pays. Victor Hugo s'y etant refuse, un arrete d'expulsion a ete redige. Cet arret sera execute.
Nous deplorons profondement la resolution que vient de prendre le ministere.
L'hospitalite accordee a Victor Hugo faisait honneur au pays qui la donnait, autant qu'au poete qui la recevait. Il nous est impossible d'admettre que, pour avoir exprime une opinion contraire a la notre, contraire a celle du gouvernement et de la population, Victor Hugo ait abuse de cette hospitalite, et, meme la loi de 1835 etant donnee, nous ne pouvons approuver l'usage qu'en fait le ministere.
Voila ce que nous avons a dire au gouvernement. Quant a M. le comte de Ribaucourt qui approuve, lui, les mesures prises contre "l'individu dont il s'agit", nous ne lui dirons rien.
Sec.5
M. DEFUISSEAUX.—J'ai demande la parole pour protester avec energie contre l'arrete d'expulsion notifie a Victor Hugo.
Avant d'entrer dans cette Chambre, j'etais adversaire de la loi sur l'expulsion des etrangers; depuis lors, mes principes n'ont pas varie et je m'etais fait l'illusion de croire, en voyant, pendant des mois entiers, les bonapartistes conspirer impunement contre le gouvernement regulier de la France, que cette loi etait virtuellement abolie.
Il n'en etait rien. Nous vous voyons tolerer, a quelques mois de distance, les menees bonapartistes; offrir, sous pretexte d'hospitalite, les honneurs d'un train special a l'homme du 2 decembre ….(Interruption a droite.)Je dirai, si vous voulez, l'homme de Sedan, et saisir avec empressement l'occasion de chasser du territoire belge l'illustre auteur desChatiments.
Victor Hugo, frappe dans ses affections, decu dans ses aspirations politiques, est venu, au milieu des derniers membres de sa famille, demander l'hospitalite a notre pays.
Ce n'etait pas seulement le grand poete si longtemps exile qui vous demandait asile, c'etait un homme auquel son age, son genie et ses malheurs attiraient toutes les sympathies, c'etait surtout l'homme qui venait d'etre nomme membre de l'Assemblee nationale francaise par deux cent mille suffrages, c'est-a-dire par un nombre d'electeurs double de celui qui a nomme cette chambre tout entiere.(Interruption.)
Mais ni ce titre de representant qu'il est de la dignite de tous les parlements de faire respecter, ni son age, ni ses infortunes, ni son genie, rien n'a pu vous arreter.
Je demanderai a M. le ministre si un gouvernement etranger a sollicite cette proscription?
Si oui, il est de son devoir de nous le dire.
Si non, il doit nous exposer les sentiments auxquels il a obei, sous peine de se voir soupconner d'avoir, par l'expulsion du grand poete, donne par avance des gages aux idees catholiques et reactionnaires qui menacent de gouverner la France.(Interruption.)En attendant vos explications, j'ai le droit de le supposer.
Oseriez-vous nous dire serieusement, monsieur le ministre, que la presence de Victor Hugo troublait la tranquillite de Bruxelles? Mais par qui a-t-elle ete momentanement troublee, sinon par quelques malfaiteurs qui, oublieux de toute generosite et de toute convenance, se sont faits les insulteurs de notre hote?(Interruption.)
Je ne veux pas vous faire l'injure de croire que vous vous etes laisse impressionner par cette miserable manifestation, qu'on semble approuver en haut lieu, mais dont l'opinion publique demande la severe repression.
Hier, je ne sais quel senateur a pretendu que la lettre de Victor Hugo est une insulte a la Belgique et une desobeissance aux lois.
Voix a droite:Il a insulte le pays!
M. DEFUISSEAUX.—Je ne repondrai pas a ce reproche. Trop souvent Victor Hugo a rendu hommage a la Belgique et dans ses discours et dans ses ecrits, et jusque dans la lettre meme que vous incriminez.
Il nous suppose une generosite qui va jusqu'a l'abnegation. Voila l'insulte.
Mais cette lettre serait-elle une desobeissance aux lois?
Il faut, en realite, ou ne l'avoir pas lue ou ne la point comprendre pour soutenir cette interpretation.
Il vous a dit qu'il soutiendrait jusqu'au dernier moment et par sa presence et par sa parole celui qui serait son hote: "Une faiblesse protegeant l'autre."
Qu'au premier abord on puisse se tromper sur la portee de cette lettre, qu'un illettre y voie une attaque a nos lois, je le comprends; mais qu'un ministere, parmi lequel nous avons l'honneur de compter un academicien, ne comprenne pas l'image et le style du grand poete, c'est ce que je ne puis admettre.
Est-ce un crime? Qui oserait le dire?
Vous avez donc commis une grande faute en proscrivant Victor Hugo.
Il vous disait: "Je ne me crois pas etranger en Belgique." Je suis heureux de lui dire de cette tribune qu'il ne s'est pas trompe et qu'il n'est etranger que pour les hommes du gouvernement.
A mon tour, s'il me demandait asile, je serais heureux et fier de le lui offrir.
En terminant, je rends hommage a la presse entiere qui a energiquement blame l'acte du gouvernement.
Voix a droite: Pas tout entiere.
M. DEFUISSEAUX.—Je parle bien entendu de la presse liberale et non de la presse catholique.
Je dis qu'elle a fait acte de generosite et de courage, le pays doit s'en feliciter; par elle, les liberaux sauront resister a la reaction et au despotisme qui menacent la France et, quel que soit le sort de nos malheureux voisins, conserver et developper nos institutions et nos libertes.
Je propose, en consequence, l'ordre du jour suivant:
"La Chambre, regrettant la mesure rigoureuse dont Victor Hugo a ete l'objet, passe a l'ordre du jour."
M. CORNESSE, ministre de la justice.—L'honorable preopinant nous a reproche d'avoir tolere des menees bonapartistes. Je proteste contre cette accusation. Nous avons accorde aux victimes du regime imperial l'hospitalite large et genereuse que la Belgique n'a refusee a aucune des victimes des revolutions qui ont si tristement marque dans ces dernieres annees l'histoire d'un pays voisin.
J'ai ete etonne d'entendre M. Defuisseaux, qui critique l'acte que le gouvernement a pose ces jours derniers, blamer la generosite dont le gouvernement a use a l'egard des emigres du 4 septembre.