M. LE PRESIDENT.—L'ordre du jour appelle la discussion de la proposition de M. Victor Hugo et de plusieurs de nos collegues, relativement a l'amnistie.
La parole est a M. Victor Hugo.
(M. Victor Hugo monte a la tribune. Profonde attention.)
Messieurs,
Mes amis politiques et moi, nous avons pense que, dans une si haute et si difficile question, il fallait, par respect pour la question meme et par respect pour cette assemblee, ne rien laisser au hasard de la parole; et c'est pourquoi j'ai ecrit ce que j'ai a vous dire. Il convient d'ailleurs a mon age de ne prononcer que des paroles pesees et reflechies. Le senat, je l'espere, approuvera cette prudence.
Du reste, et cela va sans dire, mes paroles n'engagent que moi.
Messieurs, apres ces funestes malentendus qu'on appelle crises sociales, apres les dechirements et les luttes, apres les guerres civiles, qui ont ceci pour chatiment, c'est que souvent le bon droit s'y donne tort, les societes humaines, douloureusement ebranlees, se rattachent aux verites absolues et eprouvent un double besoin, le besoin d'esperer et le besoin d'oublier.
J'y insiste; quand on sort d'un long orage, quand tout le monde a, plus ou moins, voulu le bien et fait le mal, quand un certain eclaircissement commence a penetrer dans les profonds problemes a resoudre, quand l'heure est revenue de se mettre au travail, ce qu'on demande de toutes parts, ce qu'on implore, ce qu'on veut, c'est l'apaisement; et, messieurs, il n'y a qu'un apaisement, c'est l'oubli.
Messieurs, dans la langue politique, l'oubli s'appelle amnistie.
Je demande l'amnistie.
Je la demande pleine et entiere. Sans conditions. Sans restrictions.Il n'y a d'amnistie que l'amnistie. L'oubli seul pardonne.
L'amnistie ne se dose pas. Demander: Quelle quantite d'amnistie faut-il? c'est comme si l'on demandait: Quelle quantite de guerison faut-il? Nous repondons: Il la faut toute.
Il faut fermer toute la plaie.
Il faut eteindre toute la haine.
Je le declare, ce qui a ete dit, depuis cinq jours, et ce qui a ete vote, n'a modifie en rien ma conviction.
La question se represente entiere devant vous, et vous avez le droit de l'examiner dans la plenitude de votre independance et de votre autorite.
Par quelle fatalite en est-on venu a ceci que la question qui devrait le plus nous rapprocher soit maintenant celle qui nous divise le plus?
Messieurs, permettez-moi d'elaguer de cette discussion tout ce qui est arbitraire. Permettez-moi de chercher uniquement la verite. Chaque parti a ses appreciations, qui sont loin d'etre des demonstrations; on est loyal des deux cotes, mais il ne suffit pas d'opposer des allegations a des allegations. Quand d'un cote on dit: l'amnistie rassure, de l'autre on repond: l'amnistie inquiete; a ceux qui disent: l'amnistie est une question francaise, on repond: l'amnistie n'est qu'une question parisienne; a ceux qui disent: l'amnistie est demandee par les villes, on replique: l'amnistie est repoussee par les campagnes. Qu'est-ce que tout cela? Ce sont des assertions. Et je dis a mes contradicteurs: les notres valent les votres. Nos affirmations ne prouvent pas plus contre vos negations que vos negations ne prouvent contre nos affirmations. Laissons de cote les mots et voyons les choses. Allons, au fait. L'amnistie est-elle juste? oui ou non.
Si elle est juste, elle est politique.
La est toute la question.
Examinons.
Messieurs, aux epoques de discorde, la justice est invoquee par tous les partis. Elle n'est d'aucun. Elle ne connait qu'elle-meme. Elle est divinement aveugle aux passions humaines. Elle est la gardienne de tout le monde et n'est la servante de personne. La justice ne se mele point aux guerres civiles, mais elle ne les ignore pas, et elle y intervient. Et savez-vous a quel moment elle y arrive?
Apres.
Elle laisse faire les tribunaux d'exception, et, quand ils ont fini, elle commence.
Alors elle change de nom et elle s'appelle la clemence.
La clemence n'est autre chose que la justice, plus juste. La justice ne voit que la faute, la clemence voit le coupable. A la justice, la faute apparait dans une sorte d'isolement inexorable; a la clemence, le coupable apparait entoure d'innocents; il a un pere, une mere, une femme, des enfants, qui sont condamnes avec lui et qui subissent sa peine. Lui, il a le bagne ou l'exil; eux, ils ont la misere. Ont-ils merite le chatiment? Non. L'endurent-ils? Oui. Alors la clemence trouve la justice injuste. Elle s'interpose et elle fait grace. La grace, c'est la rectification sublime que fait a la justice d'en bas la justice d'en haut. (Mouvement.)
Messieurs, la clemence a raison.
Elle a raison dans l'ordre civil et social, et elle a plus raison encore dans l'ordre politique. La, devant cette calamite, la guerre entre citoyens, la clemence n'est pas seulement utile, elle est necessaire; la, se sentant en presence d'une immense conscience troublee qui est la conscience publique, la clemence depasse le pardon, et, je viens de le dire, elle va jusqu'a l'oubli. Messieurs, la guerre civile est une sorte de faute universelle. Qui a commence? Tout le monde et personne. De la cette necessite, l'amnistie. Mot profond qui constate a la fois la defaillance de tous et la magnanimite de tous. Ce que l'amnistie a d'admirable et d'efficace, c'est qu'on y retrouve la solidarite humaine. C'est plus qu'un acte de souverainete, c'est un acte de fraternite. C'est le dementi a la discorde. L'amnistie est la supreme extinction des coleres, elle est la fin des guerres civiles. Pourquoi? Parce qu'elle contient une sorte de pardon reciproque.
Je demande l'amnistie.
Je la demande dans un but de reconciliation.
Ici les objections se dressent devant moi; ces objections sont presque des accusations. On me dit: Votre amnistie est immorale et inhumaine! vous sapez l'ordre social! vous vous faites l'apologiste des incendiaires et des assassins! vous plaidez pour des attentats! vous venez au secours des malfaiteurs!
Je m'arrete. Je m'interroge.
Messieurs, depuis cinq ans, je remplis, dans la mesure de mes forces, un douloureux devoir que, du reste, d'autres, meilleurs que moi, remplissent mieux que moi. Je rends de temps en temps, et le plus frequemment que je puis, de respectueuses visites a la misere. Oui, depuis cinq ans, j'ai souvent monte de tristes escaliers; je suis entre dans des logis ou il n'y a pas d'air l'ete, ou il n'y a pas de feu l'hiver, ou il n'y a pas de pain ni l'hiver ni l'ete. J'ai vu, en 1872, une mere dont l'enfant, un enfant de deux ans, etait mort d'un retrecissement d'intestins cause par le manque d'aliments. J'ai vu des chambres pleines de fievre et de douleur; j'ai vu se joindre des mains suppliantes; j'ai vu se tordre des bras desesperes; j'ai entendu des rales et des gemissements, la des vieillards, la des femmes, la des enfants; j'ai vu des souffrances, des desolations, des indigences sans nom, tous les haillons du denument, toutes les paleurs de la famine, et, quand j'ai demande la cause de toute cette misere, on m'a repondu: C'est que l'homme est absent! L'homme, c'est le point d'appui, c'est le travailleur, c'est le centre vivant et fort, c'est le pilier de la famille. L'homme n'y est pas, c'est pourquoi la misere y est. Alors j'ai dit: Il faudrait que l'homme revint. Et parce que je dis cela, j'entends des cris de malediction. Et, ce qui est pire, des paroles d'ironie. Cela m'etonne, je l'avoue. Je me demande ce qu'ils ont fait, ces etres accables, ces vieillards, ces enfants, ces femmes; ces veuves, dont le mari n'est pas mort, ces orphelins dont le pere est vivant! Je me demande s'il est juste de punir tous ces groupes douloureux pour des fautes qu'ils n'ont pas commises. Je demande qu'on leur rende le pere. Je suis stupefait d'eveiller tant de colere parce que j'ai compassion de tant de detresse, parce que je n'aime pas voir les infirmes grelotter de faim et de froid, parce que je m'agenouille devant les vieilles meres inconsolables, et parce que je voudrais rechauffer les pieds nus des petits enfants! Je ne puis m'expliquer comment il est possible qu'en defendant les familles j'ebranle la societe, et comment il se fait que, parce que je plaide pour l'innocence, je sois l'avocat du crime!
Quoi! parce que, voyant des infortunes inouies et immeritees, de lamentables pauvretes, des meres et des epouses qui sanglotent, des vieillards qui n'ont meme plus de grabats, des enfants qui n'ont meme plus de berceaux, j'ai dit: me voila! que puis-je pour vous? a quoi puis-je vous etre bon? et parce que les meres m'ont dit: rendez-nous nos fils! et parce que les femmes m'ont dit: rendez-nous notre mari! et parce que les enfants m'ont dit: rendez-nous notre pere! et parce que j'ai repondu: j'essaierai!—j'ai mal fait! j'ai eu tort!
Non! vous ne le pensez pas, je vous rends cette justice. Aucun de vous ne le pense ici!
Eh bien! j'essaie en ce moment.
Messieurs, ecoutez-moi avec patience, comme on ecoute celui qui plaide; c'est le droit sacre de defense que j'exerce devant vous; et si, songeant a tant de detresses et a tant d'agonies qui m'ont confie leur cause, dans la conviction de ma compassion, il m'arrive de depasser involontairement les limites que je veux m'imposer, souvenez-vous que je suis en ce moment le porte-parole de la clemence, et que, si la clemence est une imprudence, c'est une belle imprudence, et la seule permise a mon age; souvenez-vous qu'un exces de pitie, s'il pouvait y avoir exces dans la pitie, serait pardonnable chez celui qui a vecu beaucoup d'annees, que celui qui a souffert a droit de proteger ceux qui souffrent, que c'est un vieillard qui vous sollicite pour des femmes et pour des enfants, et que c'est un proscrit qui vous parle pour des vaincus. (Vive emotion sur tous les bancs.)
Messieurs, un profond doute est toujours mele aux guerres civiles. J'en atteste qui? Le rapport officiel. Il avoue, page 2, que l'obscurite du mouvement(du 18 mars)permettait a chacun(je cite)d'entrevoir la realisation de quelques idees, justes peut-etre.C'est ce que nous avons toujours dit. Messieurs, la poursuite a ete illimitee, l'amnistie ne doit pas etre moindre. L'amnistie seule, l'amnistie totale, peut effacer ce proces fait a une foule, proces qui debute par trente-huit mille arrestations, dans lesquelles il y a huit cent cinquante femmes et six cent cinquante et un enfants de quinze ans, seize ans et sept ans.
Est-il un seul de vous, messieurs, qui puisse aujourd'hui passer sans un serrement de coeur dans de certains quartiers de Paris; par exemple, pres de ce sinistre soulevement de paves encore visible au coin de la rue Rochechouart et du boulevard? Qu'y a-t-il sous ces paves? Il y a cette clameur confuse des victimes qui va quelquefois si loin dans l'avenir. Je m'arrete; je me suis impose des reserves, et je ne veux pas les franchir; mais cette clameur fatale, il depend de vous de l'eteindre. Messieurs, depuis cinq ans l'histoire a les yeux fixes sur ce tragique sous-sol de Paris, et elle en entendra sortir des voix terribles tant que vous n'aurez pas ferme la bouche des morts et decrete l'oubli.
Apres la justice, apres la pitie, considerez la raison d'etat. Songez qu'a cette heure les deportes et les expatries se comptent par milliers, et qu'il y a de plus les innombrables fuites des innocents effrayes, enorme chiffre inconnu. Cette vaste absence affaiblit le travail national; rendez les travailleurs aux ateliers; on vous l'a dit eloquemment dans l'autre Chambre, rendez a nos industries parisiennes ces ouvriers qui sont des artistes; faites revenir ceux qui nous manquent; pardonnez et rassurez; le conseil municipal n'evalue pas a moins de cent mille le nombre des disparus. Les severites qui frappent des populations reagissent sur la prosperite publique; l'expulsion des maures a commence la ruine de l'Espagne et l'expulsion des juifs l'a consommee; la revocation de l'edit de Nantes a enrichi l'Angleterre et la Prusse aux depens de la France. Ne recommencez pas ces irreparables fautes politiques.
Pour toutes les raisons, pour les raisons sociales, pour les raisons morales, pour les raisons politiques, votez l'amnistie. Votez-la virilement. Elevez-vous au-dessus des alarmes factices. Voyez comme la suppression de l'etat de siege a ete simple. La promulgation de l'amnistie ne le serait pas moins. (Tres bien! a l'extreme gauche.) Faites grace.
Je ne veux rien eluder. Ici se presente un cote grave de la question; le pouvoir executif intervient et nous dit: Faire grace, cela me regarde.
Entendons-nous.
Messieurs, il y a deux facons de faire grace; une petite et une grande. L'ancienne monarchie pratiquait la clemence de deux manieres; par lettres de grace, ce qui effacait la peine, et par lettres d'abolition, ce qui effacait le delit. Le droit de grace s'exercait dans l'interet individuel, le droit d'abolition s'exercait dans l'interet public. Aujourd'hui, de ces deux prerogatives de la royaute, le droit de grace et le droit d'abolition, le droit de grace, qui est le droit limite, est reserve au pouvoir executif, le droit d'abolition, qui est le droit illimite, vous appartient. Vous etes en effet le pouvoir souverain; et c'est a vous que revient le droit superieur. Le droit d'abolition, c'est l'amnistie. Dans cette situation, le pouvoir executif vous offre de se substituer a vous; la petite clemence remplacera la grande; c'est l'ancien bon plaisir. C'est-a-dire que le pouvoir executif vous fait une proposition qui revient a ceci, une des deux commissions parlementaires vous a dit le mot dans toute son ingenuite: Abdiquez!
Ainsi, il y a un grand acte a faire, et vous ne le feriez pas! Ainsi, le premier usage que vous feriez de votre souverainete, ce serait l'abdication! Ainsi, vous arrivez, vous sortez de la nation, vous avez en vous la majeste meme du peuple, vous tenez de lui ce mandat auguste, eteindre les haines, fermer les plaies, calmer les coeurs, fonder la republique sur la justice, fonder la paix sur la clemence; et ce mandat, vous le deserteriez, et vous descendriez des hauteurs ou la confiance publique vous a places, et votre premier soin, ce serait de subordonner le pouvoir superieur au pouvoir inferieur; et, dans cette douloureuse question qui a besoin d'un vaste effort national, vous renonceriez, au nom de la nation, a la toute-puissance de la nation! Quoi! dans un moment ou l'on attend tout de vous, vous vous annuleriez! Quoi! ce supreme droit d'abolition, vous ne l'exerceriez pas contre la guerre civile! Quoi! 1830 a eu son amnistie, la Convention a eu son amnistie, l'Assemblee constituante de 1789 a eu son amnistie, et, de meme que Henri IV a amnistie la Ligue, Hoche a amnistie la Vendee; et ces traditions venerables, vous les dementiriez! Et c'est par de la petitesse et de la peur que vous couronneriez toutes ces grandeurs de notre histoire! Quoi! laissant subsister tous les souvenirs cuisants, toutes les rancunes, toutes les amertumes, vous substitueriez un expedient sans efficacite politique, un long et contestable travail de graces partielles, la misericorde assaisonnee de favoritisme, les hypocrisies tenues pour repentirs, une obscure revision de proces perilleuse pour le respect legal du a la chose jugee, une serie de bonnes actions quasi royales, plus ou moins petites, a cette chose immense et superbe, la patrie ouvrant ses bras a ses enfants, et disant: Revenez tous! j'ai oublie!
Non! non! non! n'abdiquez pas! (Mouvement.)
Messieurs, ayez foi en vous-memes. L'intrepidite de la clemence est le plus beau spectacle qu'on puisse donner aux hommes. Mais ici la clemence n'est pas l'imprudence, la clemence est la sagesse; la clemence est la fin des coleres et des haines; la clemence est le desarmement de l'avenir. Messieurs, ce que vous devez a la France, ce que la France attend de vous, c'est l'avenir apaise.
La pitie et la douceur sont de bons moyens de gouvernement. Placer au-dessus de la loi politique la loi morale, c'est l'unique moyen de subordonner toujours les revolutions a la civilisation. Dire aux hommes: Soyez bons, c'est leur dire: Soyez justes. Aux grandes epreuves doivent succeder les grands exemples. Une aggravation de catastrophes se rachete et se compense par une augmentation de justice et de sagesse. Profitons des calamites publiques pour ajouter une verite a l'esprit humain, et quelle verite plus haute que celle-ci: Pardonner, c'est guerir!
Votez l'amnistie.
Enfin, songez a ceci:
Les amnisties ne s'eludent point. Si vous votez l'amnistie, la question est close; si vous rejetez l'amnistie, la question commence.
Je voudrais m'arreter ici, mais les objections s'opiniatrent. Je les entends. Quoi! tout amnistier? Oui! Quoi! non seulement les delits politiques, mais les delits ordinaires? Je dis: Oui! et l'on me replique: Jamais!
Messieurs, ma reponse sera courte et ce sera mon dernier mot.
Je vais simplement mettre sous vos yeux une page d'histoire. Ensuite vous conclurez. (Mouvement.—Profond silence.)
Il y a vingt-cinq ans, un homme s'insurgeait contre une nation. Un jour de decembre, ou, pour mieux dire, une nuit, cet homme, charge de defendre et de garder la Republique, la prenait au collet, la terrassait et la tuait, attentat qui est le plus grand forfait de l'histoire. (Tres bien! a l'extreme gauche.) Autour de cet attentat, car tout crime a pour point d'appui d'autres crimes, cet homme et ses complices commettaient d'innombrables delits de droit commun. Laissez passer l'histoire! Vol: vingt-cinq millions etaient empruntes de force a la Banque; subornation de fonctionnaires: les commissaires de police, devenus des malfaiteurs, arretaient des representants inviolables; embauchage militaire, corruption de l'armee: les soldats gorges d'or etaient pousses a la revolte contre le gouvernement regulier; offense a la magistrature: les juges etaient chasses de leurs sieges par des caporaux; destruction d'edifices: le palais de l'Assemblee etait demoli, l'hotel Sallandrouze etait canonne et mitraille; assassinat: Baudin etait tue, Dussoubs etait tue, un enfant de sept ans etait tue rue Tiquetonne, le boulevard Montmartre etait jonche de cadavres; plus tard, car cet immense crime couvrit la France, Martin Bidaure etait fusille, fusille deux fois, Charlet, Cirasse et Cuisinier etaient assassines par la guillotine en place publique. Du reste, l'auteur de ces attentats etait un recidiviste; et, pour me borner aux delits de droit commun, il avait deja tente de commettre un meurtre, il avait, a Boulogne, tire un coup de pistolet a un officier de l'armee, le capitaine Col-Puygellier. Messieurs, le fait que je rappelle, le monstrueux fait de Decembre, ne fut pas seulement un forfait politique, il fut un crime de droit commun; sous le regard de l'histoire, il se decompose ainsi: vol a main armee, subornation, voies de fait aux magistrats, embauchages militaires, demolition d'edifices, assassinat. Et j'ajoute: contre qui fut commis ce crime? Contre un peuple. Et au profit de qui? Au profit d'un homme. (Tres bien! tres bien! a l'extreme gauche.)
Vingt ans apres, une autre commotion, l'evenement dont les suites vous occupent aujourd'hui, a ebranle Paris.
Paris, apres un sinistre assaut de cinq mois, avait cette fievre redoutable que les hommes de guerre appellent lafievre obsidionale. Paris, cet admirable Paris, sortait d'un long siege stoiquement soutenu; il avait souffert la faim, le froid, l'emprisonnement, car une ville assiegee est une ville en prison; il avait subi la bataille de tous les jours, le bombardement, la mitraille, mais il avait sauve, non la France, mais ce qui est plus encore peut-etre, l'honneur de la France (mouvement). Il etait saignant et content. L'ennemi pouvait le faire saigner, des francais seuls pouvaient le blesser, on le blessa. On lui retira le titre de capitale de la France; Paris ne fut plus la capitale … que du monde. Alors la premiere des villes voulut etre au moins l'egale du dernier des hameaux, Paris voulut etre une commune. (Rumeurs a droite.)
De la une colere; de la un conflit. Ne croyez pas que je cherche ici a rien attenuer. Oui,—et je n'ai pas attendu a aujourd'hui pour le dire, entendez-vous bien?—oui, l'assassinat des generaux Lecomte et Clement Thomas est un crime, comme l'assassinat de Baudin et Dussoubs est un crime; oui, l'incendie des Tuileries et de l'Hotel de Ville est un crime comme la demolition de la salle de l'Assemblee nationale est un crime; oui, le massacre des otages est un crime comme le massacre des passants sur le boulevard est un crime (applaudissements a l'extreme gauche); oui, ce sont la des crimes; et s'il s'y joint cette circonstance qu'on est repris de justice, et qu'on a derriere soi, par exemple, le coup de pistolet au capitaine Col-Puygellier, le cas est plus grave encore; j'accorde tout ceci, et j'ajoute: ce qui est vrai d'un cote est vrai de l'autre. (Tres bien! a l'extreme gauche.)
Il y a deux groupes de faits separes par un intervalle de vingt ans, le fait du 2 Decembre et le fait du 18 Mars. Ces deux faits s'eclairent l'un par l'autre; ces deux faits, politiques tous les deux, bien qu'avec des causes absolument differentes, contiennent l'un et l'autre ce que vous appelez des delits communs.
Cela pose, j'examine. Je me mets en face de la justice.
Evidemment pour les memes delits, la justice aura ete la meme; ou, si elle a ete inegale dans ses arrets, elle aura considere d'un cote, qu'une population qui vient d'etre heroique devant l'ennemi devait s'attendre a quelque menagement, qu'apres tout les crimes a punir etaient le fait, non du peuple de Paris, mais de quelques hommes, et qu'enfin, si l'on examinait la cause meme du conflit, Paris avait, certes, droit a l'autonomie, de meme qu'Athenes qui s'est appelee l'Acropole, de meme que Rome qui s'est appelee Urbs, de meme que Londres qui s'appelle la Cite; la justice aura considere d'un autre cote a quel point est abominable le guet-apens d'un parvenu quasi princier qui assassine pour regner; et pesant d'un cote le droit, de l'autre l'usurpation, la justice aura reserve toute son indulgence pour la population desesperee et fievreuse, et toute sa severite pour le miserable prince d'aventure, repu et insatiable, qui apres l'Elysee veut le Louvre, et qui, en poignardant la Republique, poignarde son propre serment. (Tres bien! a l'extreme gauche.)
Messieurs, ecoutez la reponse de l'histoire. Le poteau de Satory, Noumea, dix-huit mille neuf cent quatrevingt-quatre condamnes, la deportation simple et muree, les travaux forces, le bagne a cinq mille lieues de la patrie, voila de quelle facon la justice a chatie le 18 Mars; et quant au crime du 2 Decembre, qu'a fait la justice? la justice lui a prete serment. (Mouvement prolonge.)
Je me borne aux faits judiciaires; je pourrais en constater d'autres, plus lamentables encore; mais je m'arrete.
Oui, cela est reel, des fosses, de larges fosses, ont ete creusees ici et en Caledonie; depuis la fatale annee 1871 de longs cris d'agonie se melent a l'espece de paix que fait l'etat de siege; un enfant de vingt ans, condamne a mort pour un article de journal, a eu sa grace, le bagne, et a ete neanmoins execute par la nostalgie, a cinq mille lieues de sa mere; les penalites ont ete et sont encore absolues; il y a des presidents de tribunaux militaires qui interdisent aux avocats de prononcer des mots d'indulgence et d'apaisement; ces jours-ci, le 28 avril, une sentence atteignait, apres cinq annees, un ouvrier declare honnete et laborieux par tous les temoignages, et le condamnait a la deportation dans une enceinte fortifiee, arrachant ainsi ce travailleur a sa famille, ce mari a sa femme et ce pere a ses enfants; et il y a quelques semaines a peine, le 1er mars, un nouveau convoi de condamnes politiques, confondus avec des forcats, etait, malgre nos reclamations, embarque pour Noumea. Le vent d'equinoxe a empeche le depart; il semble par moment que le ciel veut donner aux hommes le temps de reflechir; la tempete, clemente, a accorde un sursis; mais, la tempete ayant cesse, le navire est parti. (Sensation.) La repression est inexorable. C'est ainsi que le 18 Mars a ete frappe.
Quant au 2 Decembre, j'y insiste, dire qu'il a ete impuni serait derisoire, il a ete glorifie; il a ete, non subi, mais adore; il est passe a l'etat de crime legal et de forfait inviolable. (Applaudissements a l'extreme gauche.) Les pretres ont prie pour lui; les juges ont juge sous lui; des representants du peuple, a qui ce crime avait donne des coups de crosse, non seulement les ont recus, mais les ont acceptes (rires a gauche), et se sont faits ses serviteurs. L'auteur du crime est mort dans son lit, apres avoir complete le 2 Decembre par Sedan, la trahison par l'ineptie et le renversement de la republique par la chute de la France; et, quant aux complices, Morny, Billault, Magnan, Saint-Arnaud, Abbatucci, ils ont donne leurs noms a des rues de Paris. (Sensation.) Ainsi, a vingt ans d'intervalle, pour deux revoltes, pour le 18 Mars et le 2 Decembre, telles ont ete les deux conduites tenues dans les regions du haut desquelles on gouverne; contre le peuple, toutes les rigueurs; devant l'empereur, toutes les bassesses.
Il est temps de faire cesser l'etonnement de la conscience humaine. Il est temps de renoncer a cette honte de deux poids et de deux mesures; je demande, pour les faits du 18 Mars, l'amnistie pleine et entiere. (Applaudissements prolonges a l'extreme gauche.—La seance est suspendue. L'orateur regagne son banc, felicite par ses collegues.)
QUELQUES MEMBRES AU CENTRE.—Aux voix! Aux voix!
M. LE PRESIDENT.—Personne ne demande la parole? (Silence au banc de la commission et au banc du gouvernement.) Il y a un amendement de M. Tolain.
M. TOLAIN,au pied de la tribune.—En presence du silence de la commission et du gouvernement, qui ne trouvent rien a repondre, je retire mon amendement.
M. LE PRESIDENTdonne lecture des articles de la proposition d'amnistie, qui sont successivement rejetes, par assis et leve.
La proposition est mise aux voix dans son ensemble.
Se levent pour:
MM. Victor Hugo.Peyrat.Schoelcher.Laurent Pichat.Scheurer-Kestner.Corbon.Ferouillat.Brillier.Pomel (d'Oran).Lelievre (d'Alger).
Le reste de l'Assemblee se leve contre.
La proposition d'amnistie est rejetee.
Liste complete des representants elus.
Electeurs inscrits: 545,605.
1. Louis Blanc 216,471 2. Victor Hugo 214,169 3. Garibaldi 200,065 4. Edgar Quinet 169,008 5. Gambetta 191,211 6. Henri Rochefort 193,248 7. Amiral Saisset 154,347 8. Ch. Delescluze 153,897 9. P. Joigneaux 153,314 10. Victor Schoelcher 149,918 11. Felix Pyat 141,118 12. Henri Martin 139,155 13. Amiral Pothuau 138,122 14. Edouard Lockroy 134,635 15. F. Gambon 129,573 16. Dorian 128,197 17. Ranc 126,572 18. Malon 117,253 19. Henri Brisson 115,710 20. Thiers 102,945 21. Sauvage 102,690 22. Martin Bernard 102,188 23. Marc Dufraisse 101,192 24. Greppo 101,001 25. Langlois 95,756 26. General Frebault 95,235 27. Clemenceau 95,048 28. Vacherot 94,394 29. Jean Brunet 93,345 30. Charles Floquet 93,438 31. Cournet 91,648 32. Tolain 89,160 33. Littre 87,780 34. Jules Favre 81,126 35. Arnaud (de l'Ariege) 79,710 36. Ledru-Rollin 76,736 37. Leon Say 75,939 38. Tirard 75,178 39. Razona 74,415 40. Edmond Adam 73,217 41. Milliere 73,145 42. A. Peyrat 72,243 43. E. Farcy 69,798
(Extrait de la Gironde, 16 fevrier 1871.)
A l'issue de la seance, des groupes nombreux stationnaient autour du palais de l'Assemblee, qui etait protege par un cordon de garde nationale. Chaque depute, a sa sortie, a ete accueilli par le cri de: Vive la republique!
Les acclamations ont redouble lorsque Victor Hugo, qui avait assiste a la seance, est arrive a son tour sur le grand perron. A partir de ce moment, les vivats en l'honneur du grand poete desChatimentsont alterne avec les vivats en l'honneur de la republique.
Cette ovation, a laquelle la garde nationale elle-meme a pris part, s'est prolongee sur tout le passage de Victor Hugo, qui, du geste et du regard, repondait aux acclamations de la foule.
Nous reproduisons, en les attenuant, les appreciations des principaux ecrivains politiques presents a Bordeaux, sur la seance ou Victor Hugo a du donner sa demission.
Bordeaux, 8 mars (5 heures 1/2).
A la derniere minute, quelques mots en hate sur l'evenement qui met l'Assemblee et la ville en rumeur.
Victor Hugo vient de donner sa demission.
Voici comment et pourquoi.
La verification des pouvoirs en etait arrivee aux elections de l'Algerie. La nomination de Gambetta a Oran et celle de M. Mocquard a Constantine venaient d'etre validees.
Pour l'election de Garibaldi a Oran, le rapporteur proposait l'annulation, attendu que "Garibaldi n'est pas francais".
Applaudissements violents a droite.
Le president dit:—Je mets l'annulation aux voix. Personne ne demande la parole?
—Si fait, moi! dit Victor Hugo.
Profond silence.—Victor Hugo a parle admirablement, avec une indignation calme, si ces deux mots peuvent s'allier. LeMoniteurvous portera ses paroles exactes; je les resume tant bien que mal:
—La France, a-t-il dit, vient de passer par des phases terribles, dont elle est sortie sanglante et vaincue; elle n'a rencontre que la lachete de l'Europe. La France a toujours pris en main la cause de l'Europe, et pas un roi ne s'est leve pour elle, pas une puissance. Un homme seul est intervenu, qui est une puissance aussi. Son epee, qui avait deja delivre un peuple, voulait en sauver un autre. Il est venu, il a combattu….
—Non! non! crie la droite furieuse. Non! il n'a pas combattu!
Et des insultes pour Garibaldi.
—Allons! riposte Victor Hugo, je ne veux offenser ici personne; mais, de tous les generaux francais engages dans cette guerre, Garibaldi est le seul qui n'ait pas ete vaincu!
La-dessus, epouvantable tempete. Cris: A l'ordre! a l'ordre!
Dans un intervalle entre deux ouragans, Victor Hugo reprend:
—Je demande la validation de l'election de Garibaldi.
Cris de la droite plus effroyables encore:—A l'ordre! a l'ordre! Nous voulons que le president rappelle M. Victor Hugo a l'ordre.
Le general Ducrot se fait remarquer parmi les plus bruyants.
Le president.—Je demande a M. Victor Hugo de vouloir bien s'expliquer. Je rappellerai a l'ordre ceux qui l'empecheront de parler. Je suis juge du rappel a l'ordre.
Le tumulte est inexprimable. Victor Hugo fait de la main un geste; on se tait; il dit:
—Je vais vous satisfaire. Je vais meme aller plus loin que vous. Il y a trois semaines, vous avez refuse d'entendre Garibaldi; aujourd'hui vous refusez de m'entendre; je donne ma demission.
Stupeur et consternation a droite. Le general Ducrot croit injurierGaribaldi en disant qu'il est venu defendre, non la France, mais laRepublique.
Cependant le president annonce "que M. Victor Hugo vient de lui faire remettre une lettre par laquelle il donne sa demission".
—Est-ce que M. Victor Hugo persiste? demande-t-il.
—Je persiste, dit Victor Hugo.
—Non! non! lui crie-t-on maintenant a droite.
Mais il repete:—Je persiste.
Et le president reprend:—Je ne lirai neanmoins cette lettre qu'a la seance de demain.
Seance du 8.
Je vous ai jete, a la derniere minute, quelques mots sur l'evenement qui etait la rumeur d'hier et qui est encore la rumeur d'aujourd'hui,—la demission de Victor Hugo.
Si vous aviez assiste a ce moment de la seance, aux vociferations de la reaction, a sa rage, a son epilepsie, comme vous approuveriez le grand orateur de n'etre pas reste la!
Victor Hugo avait dit que Garibaldi etait le seul de nos generaux qui n'eut pas ete battu. Notez que c'est rigoureusement exact,—et que ce n'est pas injurieux pour les quelques generaux energiques, mais malheureux, qui n'ont pas a rougir de n'avoir pas reussi. Et; en effet, quand la majorite a hurle: "Vous insultez nos generaux!" Chanzy, Jaureguiberry, l'amiral La Ronciere, etc., ont fait signe que non, et il n'y a eu que deux generaux parfaitement inconnus, et un troisieme trop connu par son serment—M. Ducrot—qui se soient declares offenses.
Lorsque Victor Hugo a dit que Garibaldi etait venu avec son epee …—un vieux rural a ajoute:—Et Bordone! Ce vieux rural s'appelle M. de Lorgeril.
Victor Hugo: "Garibaldi est venu, il a combattu…." Toute la majorite: "Non! non!" Donc ils ne veulent meme pas que Garibaldi ait combattu. On se demande s'ils comprennent ce qu'ils disent.
Il s'est trouve un rural pour cette interruption: "Faites donc taireM. Victor Hugo; il ne parle pas francais."
Au paroxysme du tumulte, il fallait voir le dedain et l'impassibilite de l'orateur attendant, les bras croises, la fin de ce vacarme inferieur.
Vous allez avoir de la peine a me croire; eh bien, quand Victor Hugo a donne sa demission, meme cette majorite-la a senti, ce dont je l'aurais crue incapable, qu'en perdant l'eternel poete desChatiments, elle perdait quelque chose. M. Grevy ayant demande si Victor Hugo persistait dans sa demission, il y a eu sur tous les bancs des voix qui ont crie: Non! non!
Victor Hugo a persiste. Et comme il a eu raison! Qu'il retourne a Paris, et qu'il laisse cette majorite parfaire toute seule ce qu'elle a si bien commence en livrant a la Prusse Strasbourg et Metz.
* * * * *
La validation des elections a eu son cours. J'allais me retirer, quand tout a coup Victor Hugo apparait a la tribune. Quelle que soit l'opinion de M. Victor Hugo comme homme politique, il est un fait incontestable, c'est qu'il est un puissant esprit, le plus grand poete de France, et qu'a ce titre il a droit au respect d'une assemblee francaise, et doit tout au moins etre ecoute d'elle. C'est au milieu des hurlements, des cris, d'un tumulte indescriptible, du refus de l'ecouter, que M. Victor Hugo est reste une bonne demi-heure a la tribune. Il s'agissait de l'election de Garibaldi a Alger. On voulait l'ecarter parce qu'il n'a pas la qualite de francais.
"La France accablee, mutilee en presence de toute l'Europe, n'a rencontre que la lachete de l'Europe. Aucune puissance europeenne ne s'est levee pour defendre la France, qui s'etait levee tant de fois pour defendre l'Europe. Un homme est intervenu. (Ici les murmures commencent.) Cet homme est une puissance. (A droite, grognements.) Cet homme, qu'avait-il? (Rires des cacochymes.) Une epee. Cette epee avait delivre un peuple. (La voix de l'orateur, si forte, est couverte par les violentes apostrophes de la majorite.) Elle pouvait en sauver un autre. (Denegations frenetiques, jeunes et vieux se levent ivres de colere.) Enfin cet homme a combattu. (Ici l'orage creve. C'est un torrent. La voix du president est etouffee; le bruit de la clochette n'arrive pas jusqu'a nous, et pourtant elle est agitee avec vigueur. On n'entend plus que ces mots: Ce n'est pas vrai, c'est un lache! Garibaldi ne s'est jamais battu! Enfin le president saisit un moment de calme relatif et, avec colere, lance une dure apostrophe a cette assemblee que l'intolerance aveugle. Hugo, calme et serein, les mains dans les poches, laisse passer l'orage.)
"Je ne veux blesser personne. Il est le seul des generaux qui ont lutte pour la France qui n'ait pas ete vaincu." (A ces mots la rage deborde: A l'ordre! a la porte! Qu'il ne parle plus! Nous ne voulons plus l'entendre! Tels sont les cris qui s'echangent au milieu d'une exasperation croissante.)
Hugo se croise les bras et attend. Le president refuse de rappeler l'orateur a l'ordre. Hugo, alors, avec une grande dignite: "Il y a trois semaines, vous avez refuse d'entendre Garibaldi—(Vous mentez; tout le monde sait que ce n'est pas vrai! lui crie-t-on),—aujourd'hui vous refusez de m'entendre, je me retire."
Alors Ducrot s'elance a la tribune et demande une enquete pour savoir si Garibaldi est venu defendre la France ou la Republique universelle.—Il est accueilli par des hourrahs de: Oui, oui.
Le president, consterne, demande publiquement a Hugo de retirer la lettre par laquelle il donne sa demission. Sollicite vivement par quelques amis, Hugo repond avec fermete: Non! non! non!
L'Assemblee comprend l'acte ridicule qu'elle a commis et le president demande de ne lire cette lettre que demain.
Les hommes de coeur et d'intelligence ne peuvent plus rester….—GERMAIN CASSE.
* * * * *
Deux delegations ont ete adressees a Victor Hugo pour l'engager a retirer sa demission.
La premiere venait au nom de la reunion republicaine de la rue de l'Academie. M. Bethmont a pris la parole.
La seconde au nom du centre gauche, l'envoye etait M. Target.
Victor Hugo, en les remerciant avec emotion de leur demarche, leur a explique les raisons qui l'obligeaient a persister dans sa resolution et a maintenir sa demission.
L'Assemblee qui a chasse Garibaldi a refuse d'entendre Victor Hugo. Ces deux actes suffiront a l'histoire pour la juger. Nous ne regrettons pas seulement l'admirable orateur que nous n'entendrons plus, nous regrettons encore, nous jeunes gens, cette grande indulgence, cette grande bienveillance et cette grande bonte qui etaient pres de nous. C'est un triple deuil.
Le tumulte a ete grand. La majorite, non contente d'avoir invalide l'election de Garibaldi, a voulu qu'il fut calomnie a la tribune. Un depute—que je ne connais pas—mais que l'Assemblee a pris pour le general Ducrot, s'est charge de ce soin. Ce depute a donne a entendre qu'il fallait attribuer a Garibaldi la defaite de l'armee de l'Est. J'ai senti, a ces mots, comme tous les honnetes gens, une vive indignation, et je n'ai pu me retenir de demander la parole. Elle me fut retiree des mes premieres phrases, je ne sais pourquoi. Je voulais seulement faire remarquer a mes honorables collegues qu'ils etaient dans une erreur complete touchant le general Ducrot et le depute qui, si audacieusement, usurpait ce titre et ce nom.
Le general Ducrot, dans une circulaire celebre, a dit:
—Je reviendrai mort ou victorieux!
Or le general Ducrot n'est point homme a prononcer de telles paroles en l'air. Il a ete, malheureusement, vaincu, et je le tiens pour mort. On me dira tout ce qu'on voudra, je n'en demordrai point. Le general Ducrot est mort. Et le depute qui a parle hier et qui parait se porter fort bien n'est point le general Ducrot.
M. Jules Favre a dit, il est vrai: "Ni un pouce de notre territoire, ni une pierre de nos forteresses", et il a donne l'Alsace et il a donne la Lorraine. M. Trochu a dit: "Je ne capitulerai pas", et il a prie un de ses amis de capituler. Mais M. le general Ducrot est mort. Jamais on ne me persuadera le contraire.
M. le general Ducrot, s'il avait vecu, aurait compris qu'il n'appartenait point a un general battu d'attaquer un general victorieux; il n'aurait rappele ni Wissembourg, ou il a ete defait, ni Buzenval, ou il est arrive six heures trop tard. Il se serait tu,—se conformant a cet axiome que les grandes douleurs doivent etre muettes.
L'histoire compte deja le faux Demetrius et le faux Smerdis. Nous avons le faux Ducrot. Voila tout.—EDOUARD LOCKROY.
Le soir du 8 mars, a une deputation de citoyens de Bordeaux venant le prier de retirer sa demission, M. Victor Hugo a dit :
Je ne juge pas cette Assemblee, je la constate. Je me sens meme indulgent pour elle. Elle est comme un enfant mal venu.
Elle est le produit de la France mutilee. Elle m'afflige et m'attendrit comme un nouveau-ne infirme. Elle se croit issue du suffrage universel. Or le suffrage universel qui l'a nommee etait separe de Paris. Sans Paris, il n'y a pas de lumiere sur le suffrage universel, et le vote reste obscur. Electeur ignorant, elu quelconque. C'est le malheur du moment. L'Assemblee en est plus victime que coupable. Tout en souhaitant qu'elle disparaisse vite, je lui suis bienveillant. Plus elle m'a insulte, plus je lui pardonne.
Ceci est la quatrieme Assemblee dont je fais partie. J'ai donc l'habitude de la lutte parlementaire. On m'a interrompu, cela me serait bien egal. L'Assemblee ne me connait point, mais vous me connaissez, vous, et vous ne vous y meprenez pas. Je suis pour la liberte de la tribune, et je suis pour la liberte de l'interruption. D'abord, l'interruption est une liberte; cela suffit pour qu'elle me plaise. Ensuite l'interruption aide l'improvisation; elle suggere a l'orateur l'inattendu. Je fais donc plus que d'absoudre l'interruption, je l'aime; a une condition, c'est qu'elle sera passionnee, c'est-a-dire loyale. Je ne lui demande pas d'etre polie, je lui demande d'etre honnete. Un jour un interrupteur m'a reproche l'argent que couterait mon discours:Et dire que ce discours coutera vingt-cinq francs a la France!il etait de bonne foi, j'ai souri. Un autre jour, le 17 juin 1851, je denoncais le complot qui a eclate en decembre, et je declarais que le president de la republique conspirait contre la republique; on m'a crie:Vous etes un infame calomniateur!C'etait vif; cette fois encore, j'ai souri. Pourquoi? c'est que l'interrupteur etait simplement un imbecile. Or, etre un imbecile, c'est un droit; bien des gens en usent.
Je n'interromps jamais, mais j'aime qu'on m'interrompe. Cela me repose. Je me trompe en disant que je n'interromps jamais. Une fois dans ma vie j'ai interrompu un ministre; M. Leon Faucher, je crois, etait a la tribune. C'etait en 1849, il faisait l'eloge du roi de Naples, et je lui criai:—Le roi de Naples est un monstre.—Ce mot a fait le tour de l'Italie et n'a evidemment pas nui a la chute des Bourbons de Naples. L'interruption peut donc etre bonne.
J'admets l'interruption. Je l'admets pleinement. J'admets quel'orateur soit vieux et que l'interrupteur soit jeune, j'admets que l'orateur ait des cheveux blancs et que l'interrupteur n'ait pas meme de barbe au menton, j'admets que l'orateur soit venerable et que l'interrupteur soit ridicule. J'admets qu'on dise a Caton: Vous etes un lache. J'admets qu'on dise a Tacite: Vous mentez. J'admets qu'on dise a Moliere ou a Voltaire: Vous ne savez pas le francais. J'admets qu'un homme de l'empire insulte un homme de l'exil. Ecoutez, je vais vous dire, en fait d'injures, j'admets tout. Je vais loin, comme vous voyez. Mais, en fait de servitude, je n'admets rien. Je n'admets pas que la tribune soit supprimee par l'interruption. Opprimee oui, supprimee non. La commence ma resistance. Je n'admets pas que la liberte inferieure abolisse la liberte superieure. Je n'admets pas que celui qui crie baillonne celui qui pense; criez tant que vous voudrez, mais laissez-moi parler. Je n'admets pas que l'orateur soit l'esclave de l'interrupteur. Or, voici en quoi consiste l'esclavage de l'orateur; c'est en ceci seulement: ne pouvoir dire sa pensee. Vous m'appelez calomniateur. Que m'importe, si vous me laissez dire ce que vous appelez ma calomnie. Ma liberte, c'est ma dignite. Frappe, mais ecoute. Insultez-moi, mais laissez-moi libre. Or, le 17 juillet 1851, j'ai pu denoncer et menacer Bonaparte, et le 8 mars 1871, je n'ai pu defendre Garibaldi. Cela, je ne l'admets pas. Je ne consens pas a cette derision: avoir la parole et avoir un baillon. Etre a la tribune et etre au bagne. Vouloir obeir a sa conscience, et ne pouvoir qu'obeir a la majorite. On n'obtiendra pas de moi cette bassesse, et je m'en vais.
En dehors de cette question de principes qui me commande ma demission, je le repete, je n'en veux pas a l'Assemblee. Le loup est ne loup et restera loup. On ne change pas son origine. Si certains membres de la droite, qui peut-etre en leur particulier sont les meilleures gens du monde, mais qui sont illettres, ignorants et inconvenants, font que parfois l'Assemblee nationale de France ressemble a une populace, ce n'est certes pas la faute de ces honorables membres qui sont, a leur insu, une calamite publique. C'est le malheur de tous, et ce n'est le crime de personne. Mais ce malheur, tant que l'Assemblee siegera, est irremediable. La ou il n'y a pas de remede, le medecin est inutile.
Je n'espere rien de cette Assemblee, j'attends tout du peuple. C'est pourquoi je sors de l'Assemblee, et je rentre dans le peuple.
La droite m'a fait l'honneur de me prendre pour ennemi personnel. Il y a dans l'Assemblee bien des hommes du dernier empire; en entrant dans l'Assemblee, j'ai oublie que j'avais faitles Chatiments; mais eux, ils s'en souviennent. De la ces cris furieux.
J'amnistie ces clameurs, mais je veux rester libre. Et encore une fois, je m'en vais.
* * * * *
Le meme soir, 8 mars, la reunion de la gauche radicale a vivement presse le representant Victor Hugo de retirer sa demission. Il a persiste, et il a adresse a la reunion quelques paroles que nous reproduisons:
Je persiste dans ma resolution.
C'est pour moi une douleur de vous quitter, vous avec qui je combattais.
Plusieurs d'entre vous et moi, nous etions ensemble dans Paris devant l'ennemi, la Prusse; nous sommes ensemble a Bordeaux devant un autre ennemi, la monarchie. Je vous quitte, mais c'est pour continuer le combat. Soyez tranquilles.
Ici le combat est devenu impossible, a moi du moins. J'ai souri de ce bon cure debout qui me montrait le poing et qui criait:A mort! C'etait sa facon de demander le rappel a l'ordre. Cela ne serait que risible si la droite finissait par ecouter. Mais non. C'est l'interruption a jet continu. Nul moyen de dire sa pensee tout entiere. La majorite ne veut pas qu'une idee se fasse jour. C'est la voie de fait et la violence remplacant la discussion. L'Assemblee n'a pas voulu entendre Garibaldi, et il n'a pu rester dans l'Assemblee plus d'un jour. Elle n'a pas voulu m'entendre, et j'ai donne ma demission. Tenez, le jour ou M. Thiers cessera de leur plaire, la droite le traitera comme elle a traite Garibaldi, comme elle m'a traite, et je ne serais pas surpris qu'elle le forcat, lui aussi, a donner sa demission. [Note: Ceci s'est realise. Seance du 24 aout.] Ne nous faisons aucune illusion.
La Chambre introuvable est retrouvee, nous sommes en 1815.
C'est du reste une loi, toute invasion etrangere est suivie d'une invasion monarchique. Apres le droit de force, le droit divin. Apres le glaive, le sceptre.
Ce sera pour moi un insigne honneur et un beau souvenir d'avoir preside pendant quelques jours, moi le moindre d'entre vous, cette genereuse reunion; cette reunion ou vous etes, vous, Louis Blanc, historien profond, orateur puissant, grande ame; vous Schoelcher, duquel j'ai dit: Schoelcher a eleve la vertu jusqu'a la gloire; vous Peyrat, grand journaliste, conscience droite et talent fier; vous, Lockroy, esprit eclatant et intrepide; vous, Langlois, combattant de la tribune comme du champ de bataille; vous, Joigneaux, vous, Edmond Adam, vous, Floquet, vous, Martin-Bernard, vous, Naquet, vous, Brisson, hommes eloquents et vaillants, vous tous, car tous comptent ici. Chez les vieux, la veterance n'exclut pas l'energie; chez les jeunes, l'ardeur n'exclut pas la gravite. Dans le camp democratique, on murit vite et on ne vieillit pas.
Je vous quitte, mais, je le repete, c'est pour mieux combattre. Quand l'interruption devient la mutilation, l'orateur doit descendre de la tribune; il le doit a sa dignite, il le doit a la liberte. Mais je serai l'orateur du dehors. Je reste votre auxiliaire. Une haine systematique etouffe ici ma voix. Mais on etouffe une voix, on n'etouffe pas une pensee. Paralyse ici, je retrouve hors d'ici toute ma liberte d'action. Et au besoin, je saurai, s'il le faut, reprendre la route de l'exil. Souvent, parler de plus loin, c'est parler de plus haut.
Je ne dis pas que je ne consentirai jamais a rentrer dans une Chambre; plus tard, quand les lecons donnees auront porte leur fruit, quand la liberte de la tribune sera retablie, si mes concitoyensse souviennent assez de moi pour savoir mon nom, j'accepterai d'eux, alors comme toujours, toutes les formes du devoir. Je remonterai, s'ils le desirent, a la tribune redevenue possible pour moi, et j'y defendrai la republique, le peuple, la France, et tous les grands principes du droit auxquels appartiennent ma derniere parole comme orateur, ma derniere pensee comme ecrivain, et mon dernier souffle comme citoyen.
L'incident belge a eu une suite. Le denoument a ete digne du commencement. La conscience publique exigeait un proces. Le gouvernement belge l'a compris; il en a fait un. A qui? Aux auteurs et complices du guet-apens de la place des Barricades? Non. Au fils de Victor Hugo, et un peu par consequent au pere. Le gouvernement belge a simplement accuse M. Francois-Victor Hugo de vol. M. Francois-Victor Hugo avait depuis quatre ou cinq ans dans sa chambre quelques vieux tableaux achetes en Flandre et en Hollande. Le gouvernement catholique belge a suppose que ces tableaux devaient avoir ete voles au Louvre par la Commune et par M. Francois-Victor Hugo. Il les a fait saisir en l'absence de M. Francois-Victor Hugo, et un juge nomme Cellarier a gravement et sans la moindre stupeur instruit le proces. Au bout de six semaines, il a fallu renoncer a cette tentative, digne pendant de la tentative nocturne du 27 mai. La justice belge s'est desistee du proces, a rendu les tableaux et a garde la honte. De tels faits ne se qualifient pas.
La justice belge n'ayant pu donner le change a l'opinion, et n'ayant pas reussi dans son essai de poursuivre un faux crime, a paru, au bout de trois mois, se souvenir qu'elle avait un vrai crime a poursuivre. Le 20 aout, M. Victor Hugo a recu, a Vianden, l'invitation de faire sa declaration sur l'assaut du 27 mai devant le juge d'instruction de Diekirch. Il l'a faite en ces termes:
Le 1er juin 1871, au moment de quitter la Belgique, j'ai publie la declaration que voici:
"L'assaut nocturne d'une maison est un crime qualifie. A six heures du matin, le procureur du roi devait etre dans ma maison; l'etat des lieux devait etre constate judiciairement, l'enquete de justice en regle devait commencer, cinq temoins devaient etre immediatement entendus, les trois servantes, Mme Charles Hugo et moi. Rien de tout cela n'a ete fait. Aucun magistrat instructeur n'est venu; aucune verification legale des degats, aucun interrogatoire. Demain toute trace aura a peu pres disparu, et les temoins seront disperses; l'intention de ne rien voir est ici evidente. Apres, la police sourde, la justice aveugle. Pas une deposition n'a ete judiciairement recueillie; et le principal temoin, qu'avant tout on devrait appeler, on l'expulse.
Tout ce que j'ai indique dans ce qu'on vient de lire s'est realise.
Aujourd'hui, 20 aout 1871, je suis cite a faire, par-devant le juge d'instruction de Diekirch (Luxembourg), delegue par commission rogatoire, la declaration de l'acte tente contre moi dans la nuit du 27 mai.
Deux mois et vingt-quatre jours se sont ecoules.
Je suis en pays etranger.
Le gouvernement belge a laisse aux traces materielles le temps de disparaitre, et aux temoins le temps de se disperser et d'oublier.
Puis, quand il a fait tout ce qu'il a pu pour rendre l'enquete illusoire, il commence l'enquete.
Quand la justice belge pense qu'au bout de pres de trois mois le fait a eu le temps de s'evanouir judiciairement et est devenu insaisissable, elle se saisit du fait.
Pour commencer, au mepris du code, elle qualifie, dans la citation qui m'est remise, l'assaut d'une maison par une bande armee de pierres et poussant des cris de mort: "violation de domicile".
Pourquoi pas tapage nocturne?
A mes yeux, le crime qualifie de la place des Barricades a une circonstance attenuante. C'est un fait politique. C'est un acte sauvage et inconscient, un acte d'ignorance et d'imbecillite, du meme genre que les faits reproches aux agents de la Commune. Cette assimilation est acquise aux hommes de la place des Barricades. Ils ont agi aveuglement comme agissaient les instruments de la Commune. C'est pourquoi je les couvre de la meme exception. C'est pourquoi il ne m'a pas convenu d'etre plaignant.
C'est pourquoi, temoin, j'eusse plaide la circonstance attenuante qu'on vient d'entendre.
Mais je n'ai pas voulu etre plaignant, et le gouvernement belge n'a pas voulu que je fusse temoin.
Je serai absent.
Par le fait de qui?
Par le fait du gouvernement belge.
La conduite du ministere belge, dans cette affaire, a excite l'indignation de toute la presse libre d'Europe, que je remercie.
En resume,
Pres de trois mois s'etant ecoules,
Les traces materielles du fait etant effacees,
Les temoins etant disperses,
Le principal temoin, le controleur necessaire de l'instruction, etant ecarte,
L'enquete reelle n'etant plus possible,
Le debat contradictoire n'etant plus possible,
Il est evident que ce simulacre d'instruction ne peut aboutir qu'a un proces derisoire ou a une ordonnance de non-lieu, plus derisoire encore.
Je signale et je constate cette forme nouvelle du deni de justice.
Je proteste contre tout ce qui a pu se faire en arriere de moi.
L'audacieuse et inqualifiable tentative faite contre mon fils, a propos de ses tableaux, par la justice belge, montre surabondamment de quoi elle est capable.
Je maintiens contre le gouvernement belge et contre la justice belge toutes mes reserves.
Je fais juge de cette justice-la la conscience publique.
Diekirch, 22 aout 1871.
* * * * *
Voici comment s'est terminee la velleite de justice qu'avait eue la justice: un juge d'instruction a mande M. Kerwyn de Lettenhove, fils du ministre de l'interieur local, et designe par toute la presse liberale belge comme un des coupables du 27 mai. Ce M. Kerwyn n'a pu nier qu'il n'eut fait partie de la bande qui avait assiege la nuit une maison habitee et failli tuer un petit enfant. L'honorable juge, sur cet aveu, lui a demande s'il voulait nommer ses complices. M. Kerwyn a refuse. Le juge l'a condamne acent francs d'amende. Fin.
La lettre du 26 mai a l'Independance belgedisait primitivement:
"Johannard et La Cecilia … font fusiller un enfant…."
Ce fait est inexact, comme le prouve la lettre suivante du general La Cecilia. Le general La Cecilia, disons-le a son honneur, a ete commandant des francs-tireurs de Chateaudun.
Geneve, 2 aout 1871.
Monsieur,
Dans une lettre, desormais historique, que vous ayez adressee a l'Independance belge, a la date du 26 mai, j'ai lu, avec une penible surprise, la phrase suivante:
"Ceux de la Commune, Johannard et La Cecilia, qui font fusiller un enfant de quinze ans, sont des criminels…."
Par suite de quelle erreur fatale votre voix illustre et veneree s'elevait-elle pour m'accuser d'une lachete aussi odieuse? C'est ce qu'il m'importait de rechercher, mais le soin de derober ma tete aux fureurs de la reaction m'a empeche jusqu'ici de le faire.
Sans attendre mes explications, plusieurs de mes amis ont pris ma defense dans la presse francaise et etrangere; je crois pourtant devoir profiter du premier instant de tranquillite pour vous fournir quelques details qui acheveront de dissiper vos doutes, si vous en avez encore.
LeJournal officiel de la Communedu 20 mai contient le rapport ci-dessous que je transcris rigoureusement:
"LE CITOYEN JOHANNARD.—Je demande la parole pour une communication. Je me suis rendu hier au poste qu'on m'a fait l'honneur de me confier. On s'est battu toute la nuit. La presence d'un membre de la Commune a produit la meilleure influence parmi les combattants.—Je ne serais peut-etre pas venu sans un fait tres important, dont je crois de mon devoir de vous rendre compte.
On avait mis la main sur un GARCON qui passait pour un espion,—toutes les preuves etaient contre lui et il a fini par avouer lui-meme qu'il avait recu de l'argent et qu'il avait fait passer des lettres aux Versaillais.—J'ai declare qu'il fallait le fusiller sur-le-champ.—Le general La Cecilia et les officiers d'etat-major etant du meme avis, il a ete fusille a midi.
Cet acte m'ayant paru grave, j'ai cru de mon devoir d'en donner communication a la Commune et je dirai qu'en pareil cas j'agirai toujours de meme."
Vrai quant au fond, ce recit renferme cependant deux inexactitudes:
La premiere, c'est que l'individu que Johannard appelle ungarconetait un jeune homme de vingt-deux a vingt-trois ans; la seconde, c'est qu'il n'aurait pas suffi de l'avis de Johannard pour me determiner a ordonner, conformement aux lois de la guerre, l'execution d'un espion. Le rapport que j'ai adresse a ce sujet au delegue de la guerre temoigne que la sentence fut prononcee apres toutes les formalites d'usage en pareille circonstance.
Neanmoins j'ai reflechi que les paroles attribuees a Johannard par l'Officielne vous permettaient pas de conclure que l'espion fusille par mon ordre etait un enfant de quinze ans.
J'ai donc continue mes recherches et j'ai fini par trouver que certains journaux belges, entre autres l'Echo du Parlement, avaient, en reproduisant le compte rendu de l'Officiel, eu le soin d'ajouter que lavictime de ma ferociteetait un enfant de quinze ans.
Or, je n'ai pas besoin de vous le dire, a cette assertion j'oppose le dementi le plus formel.
Et pour vous, monsieur, comme pour tous ceux qui me connaissent, mon affirmation suffira, car, je le dis avec orgueil, si l'on fouille dans ma vie, on trouvera que je n'ai rien a me reprocher, pas meme une faiblesse, pas meme une capitulation de conscience.
C'est donc comptant sur votre loyaute que je viens vous prier de vouloir bien effacer mon nom de votre lettre du 26 mai.
Veuillez agreer, monsieur, l'assurance de mon profond respect.
Votre devoue,
Ex-general de division, commandant en chef de la 2e armee de la Commune de Paris.
* * * * *
Aux redacteurs duRappel.
Je recois aujourd'hui, 17 juin 1872, cette lettre du 27 mai. Jules Renard est cet homme resolu qui a pousse le respect de sa conscience jusqu'a se denoncer lui-meme. Il est en prison parce qu'il l'a voulu.
Je crois la publication de cette lettre necessaire.
La presse entiere s'empressera, je le pense, de la reproduire.
Cette lettre est remarquable a deux points de vue, l'extreme gravite des faits, l'extreme moderation de la plainte.
A l'heure qu'il est, certainement, j'en suis convaincu du moins, JulesRenard n'est plus au cachot, mais il y a ete, et cela suffit.
Une enquete est necessaire; je la reclame comme ecrivain, n'ayant pas qualite pour la reclamer comme representant.
Evidemment la gauche avisera.
Prison de Noailles, cellule de correction, N deg. 74, le 27 mai 1872.
A M. Victor Hugo.
De profundis, clamo ad te.
Je suis au cachot depuis huit jours, pour avoir ecrit la lettre suivante a M. le general Appert, chef de la justice militaire:
Prison des Chantiers, 20 mai 1872.
"Monsieur le general,
Nous avons l'honneur de vous informer que depuis quelque temps le regime de la prison des Chantiers n'est plus supportable.—Des provocations directes sont adressees chaque jour aux detenus en des termes qui, si ces faits se prolongeaient, donneraient lieu a des appreciations non meritees sur tout ce qui porte l'uniforme de l'armee francaise. Les sous-officiers employes au service de la prison ne se font aucun scrupule de frapper a coups de baton sur la tete des prisonniers dont ils ont la garde. Les expressions les plus grossieres, les plus humiliantes, les plus blessantes, sont proferees contre nous et deviennent pour nous une continuelle excitation a la revolte.
Aujourd'hui encore, le marechal des logis D… a frappe avec la plus extreme violence un de nos codetenus, puis s'est promene dans les salles, un revolver dans une main, un gourdin dans l'autre, nous traitant tous de laches et de canailles. Ce meme sous-officier nous soumet depuis quelques jours a la formalite humiliante de la coupe des cheveux et profite de cette occasion pour nous accabler de vexations et d'injures.
Jusqu'ici, faisant effort sur nous-memes, nous avons contenu notre indignation, et nous avons repondu a ces faits, que nous ne voulons pas qualifier, par le silence et le dedain. Mais aujourd'hui la mesure est comble, et nous croyons de notre devoir rigoureux, monsieur le general, d'appeler votre haute attention sur ces faits que vous ignorez bien certainement, et de provoquer une enquete.
Il ne s'agit pas, croyez-le bien, monsieur le general, d'opposition de notre part.—Quelque dure que soit la consigne qui nous est imposee, nous sommes tous disposes a la respecter. Ce que nous avons l'honneur de vous soumettre, ce sont les excitations, les provocations, les voies de fait, dont le commandant de la prison donne l'exemple, et qui pourraient occasionner des malheurs. En un mot, il s'agit d'une question d'humanite, de dignite, a laquelle tout homme de coeur et d'honneur ne saurait rester insensible.
Nous avons l'honneur d'etre, monsieur le general, vos respectueux,
JULES RENARD, _et une cinquantaine d'autres signataires."
C'est pour avoir ecrit cette lettre que je suisjusqu'a nouvel ordredans un cachot infect, avec un forcat qui a les fers aux pieds, et cinq autres malheureux.
JULES RENARD, ancien secretaire de Rossel.
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On lit dans les journaux de decembre 1873:
"Victor Hugo a publie en septembre dernier des vers intitules:la Liberation du territoire. Ce poeme de quelques pages a ete, selon la volonte de l'auteur, vendu au profit des alsaciens-lorrains.
Nous publions la note de MM. Michel Levy freres, qui donne en detail les chiffres relatifs a cette vente.
Il a ete vendu 23,986 exemplaires dela Liberation du territoire, qui ont produit, a 50 centimes l'exemplaire, une somme brute de
11.993Papier et impression, 2.269Remises aux libraires, 5.149 90Affichage et publicite, 47 80________7.486 70________Benefice net, 4.506 30
"Il existe trois societes de secours pour les alsaciens-lorrains: la societe presidee par M. Cremieux, la societe presidee par M. d'Haussonville, et la societe du boulevard Magenta. Victor Hugo a partage egalement entre ces trois comites le produit de la vente et a fait remettre a chacun d'eux la somme de 1,502 fr. 10 c. Total egal, 4,506 fr. 30 c."
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Seance du dimanche 16 janvier 1876. (Execution de la loi du 2 aout 1875, sur les elections senatoriales.)
L'an mil huit cent soixante-seize, le seize janvier, a une heure et demie de relevee, le conseil municipal de la ville de Paris s'est reuni dans le lieu ordinaire de ses seances, sous la presidence de M. Clemenceau, MM. Delzant et Sigismond Lacroix etant secretaires.
M. le prefet de la Seine a donne lecture:
1. De la loi constitutionnelle du 24 fevrier 1875 sur l'organisation du senat;
2. De la loi organique du 2 aout 1875 sur l'election des senateurs;
3. De la loi du 30 decembre 1875 fixant a ce jour l'election des delegues des conseils municipaux;