Fait à Paris, le 26 mai 1885.
Par le président de la République:Le ministre de l'intérieur,H. ALLAIN-TARGÉ.
Le ministre de l'instruction publique,des beaux-arts et des cultes,RENÉ GOBLET.
A l'Arc de Triomphe.
Messieurs,
En présence du spectacle grandiose de cette foule immense, de toute une nation respectueusement inclinée devant ce cercueil, aux échos retentissants de la commotion éprouvée, à la nouvelle de la mort de Victor Hugo, par tout ce qui pense et lit dans le monde civilisé, je me demande ce que le langage humain, dans son expression la plus élevée, peut ajouter aux témoignages de regret et d'admiration prodigués à ce prodigieux génie.
Le sénat, dont Victor Hugo a été le plus illustre membre, qu'il a honoré d'un reflet de sa gloire, ne saurait cependant rester muet. D'autres, mieux qualifiés, vous diront ce qu'a été l'oeuvre littéraire et poétique de Victor Hugo. A moi, un rôle plus modeste: celui de rappeler en quelques paroles la marche ascensionnelle et progressive de ce grand esprit dans son évolution politique, son influence sur ses contemporains et les services qu'il a rendus.
Victor Hugo vint au monde à l'heure où la France, après une longue et douloureuse lutte entre le passé et l'avenir, s'était donné un maître, à l'heure où elle avait abdiqué sa volonté et ses destinées entre des mains puissantes et implacables. Un compromis tacite et fatal était intervenu entre les entraînements de la veille et les nécessités du jour. Victor Hugo grandit dans une famille où régnaient les traditions monarchiques unies au souvenir tragique, mais imposant, de l'épopée révolutionnaire. L'enfant subit nécessairement l'influence de cette atmosphère. Aussi voua-t-il une admiration de poète au génie de Napoléon; puis, par une pente naturelle, il célébra le retour des Bourbons comme une espérance de repos, comme une promesse d'épanouissement intellectuel et libéral.
A ce moment, commencèrent pour Victor Hugo ces mémorables luttes littéraires qu'il ne m'appartient pas de vous décrire. Il n'entra dans la vie politique active que vers les dernières années du régime de Juillet. Dans les remarquables harangues qu'il prononça alors devant la Chambre des Pairs, on discerne facilement la transformation qui devait le conduire à des croyances démocratiques et républicaines s'affermissant à chaque pas pour ne plus se démentir jusqu'à son dernier soupir. On sent déjà dans la parole de Victor Hugo un amour passionné de la patrie, un esprit altéré d'idéal et de grandeur, s'enivrant des gloires de la France, pleurant ses défaites, élevant toujours la voix en faveur des opprimés, des exilés et des vaincus.
A son tour, il fut proscrit et c'est surtout dans les douleurs de l'exil qu'il se montra vaillant et superbe. Sous les humiliations qui accablaient la France, son vers vengeur retentit comme le clairon de ralliement et d'espérance.
Rentré le 4 septembre, Victor Hugo partagea toutes les angoisses de la lutte gigantesque qui aboutit au démembrement de la patrie; mais, après la paix, le poète rendit à nos morts un solennel hommage et releva les courages par ce cri de suprême consolation: Gloire aux vaincus!
Lorsqu'il vint siéger au sénat, l'apaisement s'était fait en lui. De grands malheurs intimes avaient ajouté leur fardeau au poids de ses tristesses nationales; la sérénité était cependant rentrée dans son âme. Lui qui avait prophétisé que «la République était la terre ferme», il la tenait, victorieuse et vivante. Son idéal était réalisé! Vous le voyez encore, messieurs les sénateurs, sur ce fauteuil que la piété de ses collègues veut consacrer, les mains croisées sur la poitrine, son front olympien incliné; attirant tous les regards et tous les hommages, déjà dans sa pose d'immortalité! La dernière fois qu'il monta à la tribune, ce fut pour soutenir la cause qui lui était chère entre toutes, celle du pardon et de l'oubli.
A travers d'apparentes hésitations, il ne faut voir que le travail de l'esprit en quête des formules définitives de sa foi. Victor Hugo a constamment poursuivi un idéal supérieur de justice et d'humanité. Donner la liberté et la lumière à tous, prêcher la fraternité pour les déshérités et les faibles, revendiquer l'autorité du droit contre la force, tel fut le labeur de ce noble coeur, de cette grande intelligence. Son action fut immense sur le moral de la France. Il dévoila et détruisit les sophismes du crime couronné, releva les coeurs affolés et rendit aux honnêtes gens dévoyés la notion de la loi morale un instant méconnue. Sous son souffle inspiré, les âmes renaissaient à l'espérance: par deux fois, après le 2 décembre, après 1871, il réveilla la conscience de la patrie.
Gloire à ce puissant génie, dont le patriotisme et l'amour du bien illuminent toutes les oeuvres! Gloire à celui que nous saluons tous d'une égale reconnaissance et d'une égale admiration! Gloire à Victor Hugo le Grand!
Quelles paroles pourraient égaler la grandeur du spectacle auquel nous assistons et que l'histoire enregistrera!
Sous cette voûte toute constellée des noms légendaires de tant de héros qui firent la France libre et la voulurent glorieuse, apparaît la dépouille mortelle, je me trompe, l'image toujours sereine du grand homme qui a si longtemps chanté pour la gloire de notre patrie, combattu pour sa liberté!
Autour de nous les maîtres de tous les arts et de toutes les sciences, les représentants du peuple français, les délégués de nos départements, de nos communes, les ambassadeurs volontaires et les missionnaires spontanés de l'univers civilisé s'inclinent pieusement devant celui qui fut un souverain de la pensée, un proscrit pour le droit vaincu et la république trahie, un protecteur persévérant de toute faiblesse contre toute oppression, le défenseur en titre de l'humanité dans notre siècle.
Au nom de la nation nous le saluons aujourd'hui non plus dans l'humble attitude du deuil, mais dans la fierté de la glorification.
Nous le redirons sans cesse, ce ne sont pas des funérailles qui commencent ici, c'est une apothéose.
Nous pleurons l'homme qui finit, mais nous acclamons l'apôtre impérissable qui demeure parmi nous et dont le verbe survivant d'âge en âge nous conduira à la conquête définitive de la liberté, de l'égalité, de la fraternité dans le monde.
Ce géant immortel aurait été mal à l'aise dans la solitude et l'obscurité des cryptes souterraines; nous l'avons exposé là-haut au jugement des hommes et de la nature, sous le grand soleil qui illuminait sa conscience auguste.
Tout un peuple a voulu réaliser le rêve poétique de ce doux génie:
Le cercueil au milieu des fleurs veut se coucher.
Que ce cercueil entouré de ces fleurs amies et de ce peuple reconnaissant entre dans le grand Paris que Victor Hugo appelait de ce nom sacré: la «cité-mère» et dont il a été véritablement le fils respectueux, le serviteur fidèle et l'élu bien-aimé; que ce cercueil vénérable qui va à la gloire apporte parmi nous, avec toutes les lumières qui sortaient d'un cerveau si puissant, toutes les douceurs que caressait un coeur si tendre; qu'il enseigne à la multitude émue sur son passage le devoir, la concorde, la paix; que devant lui se lèvent pour nous éclairer et nous guider les méditations austères du jeune voyant de 1831, cet acte de foi qui pourrait résumer le testament du vieux républicain de 1885 et qui constitue l'unité morale la cette grande vie.
Je hais l'oppression d'une haine profonde!Je suis fils de ce siècle. Une erreur chaque annéeS'en va de mon esprit, d'elle-même étonnée,Et, détrompé de tout, mon culte n'est restéQu'à vous, sainte patrie, et sainte liberté.
Messieurs,
Le monde entier honore Victor Hugo, mais c'est à la France qu'il appartient. Quel que soit le caractère universel de son génie, il est le nôtre d'abord. Il vient de nous, de nos traditions, de notre race, et, si nous accueillons avec une émotion reconnaissante les témoignages d'admiration et de respect que lui envoient à l'envi tous les peuples, cependant la France justement orgueilleuse le revendique; elle se glorifie en lui et s'illustre elle-même en lui faisant aujourd'hui ces funérailles nationales.
Dans le concert d'hommages qui monte vers Victor Hugo, le gouvernement réclame l'honneur de faire entendre sa voix. Ce ne peut être ni pour retracer sa carrière, ni pour résumer son oeuvre immense, encore moins pour le louer comme il convient. Il semble, à la première vue, que cette oeuvre soit si multiple et si grande, la carrière si vaste et si diverse, qu'il faille pour une pareille tâche autant d'orateurs que son art a compté de genres et qu'il y a de phases diverses dans son existence.
Roman, poème, drame, histoire, philosophie, il a tout abordé; et son rôle politique et social n'est pas moins considérable que celui qu'il a occupé dans la littérature moderne.
Et pourtant, messieurs, ce que je voudrais pouvoir montrer ici, comme je le sens, c'est l'unité du plan qui a présidé à cette vie et à cette oeuvre, si complexe en apparence.
Je ne sais s'il est vrai que notre siècle portera son nom et qu'on dira: «le siècle de Victor Hugo» comme on a dit le «siècle de Voltaire»; mais ce qui nous apparaît dès aujourd'hui avec une pleine certitude, c'est qu'il en restera la plus haute personnification, parce qu'il est celui qui résume le mieux l'histoire de ce siècle, ses contradictions et ses doutes, ses idées et ses aspirations.
Victor Hugo en a été le témoin attentif et passionné. Il en a vu et jugé les événements avec son génie, il en a suivi toutes les évolutions; ébloui d'abord par les gloires éphémères des premières années, séduit par la résurrection de la Liberté que l'ancienne monarchie semblait ramener avec elle, progressant vers la démocratie avec la royauté de juillet, maudissant et frappant d'une condamnation inexorable l'Empire qui, pour la seconde fois, venait faire violence à ce grand mouvement, jaloux de demeurer exilé pour rendre sa protestation plus forte, trouvant enfin dans la République triomphante le refuge et le couronnement de sa vie.
Dans cette longue et constante ascension, son oeuvre l'accompagne. Poète, Victor Hugo n'a pas seulement chanté ce que chantent les poètes. Il ne s'est pas contenté de célébrer les harmonies de la nature, les joies et les tristesses humaines; il ne s'est pas uniquement appliqué à disséquer son coeur pour en exprimer toutes les voluptés et les amertumes de la jeunesse en proie à la passion et au doute. Combien son oeuvre est plus virile, plus haute et plus impersonnelle!
Ce n'est pas en lui tout d'abord, c'est autour de lui qu'il regarde, curieux de notre passé, habile à restituer les souvenirs des temps qui nous ont précédés, à nous faire revivre en plein Paris du moyen âge, parmi ses monuments et ses rues, comme avec les moeurs, les fêtes, les gaietés et les colères de nos aïeux.
Puis le poète embrasse tout ce qu'il rencontre sur son chemin, la gloire des batailles et la pompe des sacres, la liberté, l'amour du droit, de la justice, la haine de la violence et du parjure, les malheurs comme les triomphes de la patrie. Rien n'échappe à son regard dans le domaine des sentiments comme dans celui de la nature. Comme Homère, il admire les merveilles de l'univers, «la terre, ce poème éternel», «le ciel superbe et l'océan qui chantent les beautés de la création». Comme Shakespeare, il pénètre dans les plus profonds replis de l'âme humaine; il en a scruté toutes les faiblesses et toutes les grandeurs.
Ainsi va son poème depuis lesOdes et Ballades, lesVoix intérieures, par lesContemplationset par lesChâtiments, jusqu'à laLégende des Siècles, cette épopée du genre humain, jusqu'à l'Année terrible, ce cri d'amour filial et de pitié.
Le drame s'y vient mêler à la poésie, drame étrange qui semble inventé en pleine fantaisie, en dehors de toute réalité et de toute convention.
Quel drame cependant s'empare plus violemment de nos âmes! Où trouver à la fois des situations plus hardies et plus fortes, plus de charme ou de grandeur dans les sentiments et dans la pensée, plus de grâce ou de noblesse dans le langage?
Pour cette oeuvre, il a fait sa langue, ou plutôt il a renouvelé et transformé notre vieille langue française. En l'arrachant aux anciennes formules, en la démocratisant, il y a découvert de nouvelles ressources et lui a donné une souplesse, une vigueur, une magnificence inconnue jusqu'à lui.
Et c'est pourquoi, malgré les prétentions révolutionnaires de sa jeunesse, bien qu'il se soit vanté «d'avoir tout saccagé, tout secoué du haut jusques en bas», Victor Hugo de son vivant est devenu classique. Il figurait déjà dans la glorieuse pléiade des grands poètes avec Corneille, Molière, Racine, Voltaire…. Permettez-moi de ne citer que des gloires françaises; elles suffisent à remplir ce cénacle d'élus.
Mais il n'est pas seulement égal à eux, il les dépasse par tout ce que son âme a de plus grand et de plus vaste, cette âme «où sa pensée habite comme un monde». Le poète en Victor Hugo n'est plus qu'une partie de l'homme, ou plutôt l'homme a compris à sa manière le rôle du poète, et cette conception supérieure l'élève et le conduit.
Lui-même l'a dit: «Dans cette mêlée d'hommes, de destinées et d'intérêts qui se ruent si violemment tous les jours sur chacune des oeuvres qu'il est donné à ce siècle de faire, le poète a une fonction supérieure. Il faut qu'il jette sur ses contemporains le tranquille regard que l'histoire jette sur le passé. Il faut qu'il sache se maintenir au-dessus du tumulte, inébranlable, austère et bienveillant, sachant être tout à la fois irrité comme homme et calme comme poète.»
Ce rôle grandiose, Victor Hugo l'a rempli en effet. Il a été le grand justicier de son temps. Il a été aussi le témoin auguste de la marche de ce siècle «que mène un noble instinct….»
Où le bruit du travail, plein de parole humaine,Se mêle au bruit divin de la création.
Victor Hugo est l'homme de notre temps qui a le mieux compris, le plus aimé l'humanité dans l'ensemble et dans l'individu. Charitable avant tout aux petits, aux humbles, aux opprimés, aucune misère morale ou physique, le vice même ni le crime, ne peuvent rebuter sa magnanimité, et l'amélioration de la nature humaine, contre les destinées de l'humanité tout entière, fait l'objet principal de sa contemplation.
«Dans ses drames, vers et prose, pièces et romans, le poète, a-t-il dit, mettra l'histoire et l'invention, la vie des peuples et des individus … il relèvera partout la dignité de la créature humaine en faisant voir qu'au fond de tout homme, si désespéré et si perdu qu'il soit, Dieu a mis une étincelle qu'un souffle d'en haut peut toujours raviver, que la cendre ne cache point, que la fange même n'éteint pas: l'âme!»
Et maintenant, si l'on demande où est le lien de cette oeuvre et de cette vie, ce qui en fait l'unité, je répondrai, avec ses propres vers:
Qu'il fut toujours celuiQui va droit au devoir dès que l'honnête a lui,Qui veut le bien, le vrai, le beau, le grand, le juste.
Messieurs, c'est par ce côté profondément humain de sa nature que Victor Hugo a mérité d'être considéré comme le citoyen de toutes les nations.
C'est par là aussi qu'il s'est élevé à cette idée de Dieu qui emplit tout son ouvrage. Il croyait à l'âme immortelle. Le génie a des lumières supérieures. Peut-être a-t-il connu la vérité? Nous qui demeurons, nous savons seulement qu'il avait conquis l'immortalité sur la terre, et c'est pourquoi nous le conduisons aujourd'hui avec ce cortège triomphal dans le temple que la Révolution française avait consacré aux grands hommes.
N'était-il pas juste et nécessaire, en effet, qu'il fût rouvert par lui? La postérité, ratifiant nos hommages, l'y honorera éternellement.
Non, en vérité ses cendres ne sauraient redouter ces retours funestes dont on les menace. Après plus de cent ans, les noms de Voltaire et de Rousseau excitent encore les haines et les colères. Mais, depuis bien des années déjà, Victor Hugo, revenu de l'exil, vivait devant l'opinion dans une région sereine bien au-dessus de nos passions et de nos disputes: le grand vieillard, sorti des «jours changeants», représentait au milieu de nous l'esprit de tolérance et de paix entre les hommes, et le respect universel de ses contemporains lui donnait l'avant-goût de la vénération dont sera entourée sa mémoire.
C'est cette majesté sublime dans laquelle il a terminé sa carrière qui restera le trait dominant de cette belle vie. Toujours on rejouera quelques-uns de ces drames, on relira ces poèmes où il a su mettre «avec les conseils au temps présent les esquisses rêveuses de l'avenir, le reflet, tantôt éblouissant, tantôt sinistre, des événements contemporains, le panthéon, les tombeaux, les ruines, les souvenirs, la charité pour les pauvres, la tendresse pour les misérables, les saisons, le soleil, les champs, la mer, les montagnes, et les coups d'oeil furtifs dans le sanctuaire de l'âme où l'on aperçoit sur un autel mystérieux, comme par la porte entr'ouverte d'une chapelle, toutes ces belles urnes d'or: la foi, l'espérance, la poésie, l'amour!»
Mais quelle que soit la gloire du poète, la postérité la connaîtra sous un plus haut aspect. Elle se rappellera surtout qu'il a dit:
Je suis … celui qui hâte l'heureDe ce grand lendemain, l'humanité meilleure.
Et s'il est vrai, comme il le croyait et comme nous devons le croire, que ce monde mû par une force dont il n'a pas conscience, marche invinciblement vers le progrès, Victor Hugo ira en grandissant dans la mémoire des hommes, et, à mesure que son image reculera dans le lointain des temps, il leur apparaîtra de plus en plus comme le précurseur du règne de la justice et de l'humanité.
Messieurs,
Le grand poète que la France vient de perdre voulait bien m'accorder une place dans son amitié; c'est à quoi j'ai dû l'honneur d'être choisi par l'Académie française pour apporter ici l'expression d'une douleur partagée par l'Institut tout entier.
Mais qu'est-ce que notre deuil de famille devant le deuil national qui fait cortège à notre illustre confrère?
Toute la France est là, cette France dont Victor Hugo restait après nos désastres le plus légitime orgueil et la plus fière consolation, car il l'a dit lui-même:
Rien de ces noirs débris ne sort que toi, pensée.Poésie immortelle, à tous les vents bercée.
Et la sienne est immortelle en effet!
Faut-il vous parler de l'éclat incomparable de son oeuvre? de cette imagination merveilleuse, de cette magnificence de style, de cette hauteur de pensée qui font de lui un maître sans pareil? Ses droits à l'admiration des siècles sont proclamés plus éloquemment que je ne le saurais faire par cette cérémonie sans précédent, par cette affluence de populations accourues des quatre points cardinaux à ce pèlerinage du Génie.
Grand et salutaire spectacle, messieurs. Il est juste, il est beau qu'une patrie rende en honneurs à ses fils ce qu'elle reçoit d'eux en illustration.
Au souverain poète, la France rend aujourd'hui les honneurs souverains.
Elle dresse son catafalque sous cet Arc de Triomphe qu'il a chanté et sous lequel jusqu'ici elle n'avait encore fait passer qu'un triomphateur, celui qu'elle a entre tous surnommé le Grand.
Elle n'est pas prodigue de ce beau surnom. Elle en fait presque l'apanage exclusif des conquérants. Il n'y avait qu'un poète couronné par elle de cette auréole: il y en aura deux désormais, et comme on dit le Grand Corneille, on dira le Grand Hugo.
Il y a dans la plus haute renommée une partie caduque dont elle se dégage par la mort.
Il semble alors qu'elle s'élance avec l'âme du mourant, secouant ainsi une sorte de dépouille mortelle, pour planer radieuse au dessus de la dispute humaine.
La renommée, ce jour-là s'appelle la Gloire, et la postérité commence. Elle a commencé pour Victor Hugo. Ce n'est pas à des funérailles que nous assistons, c'est à un sacre. On est tenté d'appliquer au poète ces beaux vers qu'il adressait à son glorieux prédécesseur sous l'arche triomphale:
Maître, en ce moment-là vous aurez pour royaumeTous les fronts, tous les coeurs qui battront sous le ciel;Les nations feront asseoir votre fantômeAu trône universel.
Les nuages auront passé dans votre gloire.Rien ne troublera plus son rayonnement pur;Elle se posera sur toute notre histoireComme un dôme d'azur.
Au nom de la Ville de Paris, je viens devant cet Arc de Triomphe,
Monceau de pierre assis sur un monceau de gloire,
saluer Victor Hugo et adresser un suprême adieu au poète incomparable, à l'homme bon et humain entre tous, au grand citoyen dont la vie a été si bien remplie au profit de l'humanité.
Je laisse à d'autres le soin de célébrer le génie littéraire du poète dela Légende des Siècles, d'Hernaniet desChâtiments.
Il ne m'appartient pas de retracer le rôle politique de Victor Hugo. Je me contente de rappeler que l'auteur deNapoléon le Petitet desMisérablesa désiré et poursuivi ardemment, pendant toute sa vie, le triomphe de la liberté, de la vérité et de la justice.
Je veux simplement et en quelques mots constater le lien indissoluble qui unit Paris à Victor Hugo.
Notre grand poète national professait pour notre grande cité un sentiment d'admiration qui se manifesta, pour ainsi dire, dans chacune de ses oeuvres.
Rappelons-nous ces vers admirables sur Paris:
Oh! Paris est la Cité mère!Paris est le lieu solennelOù le tourbillon éphémèreTourne sur un centre éternel
Frère des Memphis et des Romes,Il bâtit au siècle où nous sommesUne Babel pour tous les hommes,Un Panthéon pour tous les dieux.
Toujours Paris s'écrie et gronde.Nul ne sait, question profonde,Ce que perdrait le bruit du mondeLe jour où Paris se tairait.
En mai 1867, alors qu'il était en exil, éloigné de Paris depuis le crime du 2 Décembre, notre grand et illustre citoyen, examinant le rôle de notre chère cité par le monde, s'exprime ainsi: «La fonction de Paris, c'est la dispersion de l'idée, secouant sur le monde l'inépuisable poignée des vérités; c'est là son devoir, et il le remplit. Faire son devoir est un droit. Paris est un semeur. Où sème-t-il? Dans les ténèbres. Que sème-t-il? Des étincelles. Tout ce qui, dans les intelligences éparses sur cette terre, prend feu çà et là et pétille est le fait de Paris. Le magnifique incendie du progrès, c'est Paris qui l'attise. Il y travaille sans relâche. Il y jette ce combustible: les superstitions, les fanatismes, les haines, les sottises, les préjugés. Toute cette nuit fait de la flamme, et grâce à Paris, chauffeur du bûcher sublime, monte et se dilate en clarté. De là le profond éclairage des esprits. Voilà trois siècles surtout que Paris triomphe dans ce lumineux épanouissement de la raison et qu'il prodigue la libre pensée aux hommes: au seizième siècle, par Rabelais; au dix-septième, par Molière; au dix-huitième, par Voltaire.
«Rabelais, Molière et Voltaire, cette trinité de la raison: Rabelais, le père; Molière, le fils; Voltaire, l'esprit; ce triple éclat de rire: gaulois au seizième siècle, romain au dix-septième, cosmopolite au dix-huitième, c'est Paris.»
Qu'il me soit permis de compléter l'énumération faite par notre grand poète, et d'ajouter son nom à ceux de Rabelais, de Molière et de Voltaire. Ce nom de Victor Hugo sera évidemment donné à notre siècle par l'histoire.
Le dix-neuvième siècle s'appellera le siècle de Victor Hugo.
Après la chute de l'empire, au lendemain du désastre de Sedan et à la veille du siège, Victor Hugo s'empresse de rentrer à Paris pour partager ses souffrances et ses dangers. Nous nous rappelons tous son arrivée le 5 septembre au soir. Quelle joie! Quel enthousiasme dans la population parisienne! Elle revoyait enfin celui qui était absent depuis dix-neuf ans!
Désormais Victor Hugo est resté parmi nous toujours prêt à défendre les droits de notre grande cité.
Devant l'Assemblée de Bordeaux, il défend Paris en ces termes: «Paris espérait votre reconnaissance et il obtient votre suspicion! Mais qu'est-ce donc qu'il vous a fait? Ce qu'il vous a fait, je vais vous le dire: Dans la défaillance universelle, il a levé la tête; quand il a vu que la France n'avait plus de soldats, Paris s'est transfiguré en armée; il a espéré quand tout désespérait; après Phalsbourg tombée, après Toul tombée, après Strasbourg tombée, après Metz tombée, Paris est resté debout. Un million de vandales ne l'a pas étonné. Paris s'est dévoué pour tous, il a été la ville superbe du sacrifice. Voici ce qu'il vous a fait. Il a plus que sauvé la vie à la France, il lui a sauvé l'honneur.»
Voilà comment Victor Hugo parlait de Paris. Vous voyez que j'ai raison de dire que le lien entre notre grand citoyen et Paris est indissoluble. Mon affirmation est confirmée par la population parisienne, qui se presse pour assister à ses magnifiques funérailles.
En rappelant ici les services considérables rendus à Paris par Victor Hugo, j'honore sa mémoire et je lui apporte la reconnaissance et la gratitude de notre grande cité.
Après les événements terribles de mai 1871, Victor Hugo est le premier à parler de concorde et d'apaisement et à réclamer l'amnistie. A Bruxelles, il offre un asile aux Parisiens vaincus, obligés de s'expatrier pour échapper aux rigueurs des conseils de guerre.
Il conseille la clémence alors que la répression et la vengeance sont à l'ordre du jour.
Au point de vue municipal, Paris est encore placé sous un régime d'exception. Il y a longtemps que Victor Hugo a réclamé la reconnaissance des droits municipaux de Paris, et voici en quels termes: «Le droit de Paris est patent. Paris est une commune, la plus nécessaire de toutes comme la plus illustre. Paris commune est le résultat de la France république. Comment! Londres est une commune et Paris n'en serait pas une! Londres, sous l'oligarchie, existe, et Paris, sous la démocratie, n'existerait pas! La monarchie respecte Londres et la monarchie violerait Paris! Énoncer de telles choses suffit; n'insistons pas. Paris est de droit commune, comme la France est de droit république.»
Je remercie Victor Hugo d'avoir réclamé les droits de Paris. Je suis heureux de rappeler ces paroles en présence des pouvoirs publics. Qu'ils me permettent d'espérer qu'ils voudront bien se souvenir que Paris vit encore sous un régime d'exception, et qu'il est digne cependant d'obtenir enfin ses libertés communales, son autonomie municipale qu'il réclame depuis si longtemps.
La reconnaissance de Paris envers Victor Hugo sera éternelle. Paris s'est honoré en envoyant Victor Hugo le représenter dans les assemblées législatives. Le conseil municipal, par trois fois, l'a élu délégué sénatorial et a attaché son nom à l'une des plus belles avenues de Paris. Dès que le bruit de sa mort s'est répandu dans la ville, le conseil municipal a cru qu'il était de son devoir de demander pour Victor Hugo le triomphe du Panthéon. Il s'est empressé, avant de lever sa séance en signe de deuil, d'émettre un voeu tendant à restituer le Panthéon aux grands hommes. Le gouvernement a donné satisfaction à ce voeu de la population parisienne, et Victor Hugo va reposer au Panthéon, au milieu de la jeunesse des écoles, qui professe pour lui la plus grande vénération.
Je résume en ces mots la vie de Victor Hugo: Grandeur d'âme, bonté, clémence, fraternité, civilisation.
Paris, reconnaissant à Victor Hugo, s'associe aujourd'hui à l'univers entier pour pleurer un mort et pour saluer un immortel. Le travailleur s'en est allé, mais son travail subsiste impérissable.
Honneur et gloire à Victor Hugo, le génie de l'humanité!
Messieurs,
Dans ce jour de deuil, au nom du conseil général de la Seine, je viens rendre un suprême hommage à Victor Hugo.
Au milieu d'une manifestation nationale, si superbement méritée par tant d'oeuvres éclatantes, le département de la Seine témoigne au grand mort son admiration sans bornes. Il se souvient avec orgueil qu'il a deux fois envoyé siéger au sénat celui que toutes les bouches ont raison de proclamer aujourd'hui le premier des poètes et le plus grand des Français.
Nous, ses électeurs, nous avons principalement admiré le démocrate aussi dévoué qu'inébranlable.
Sans doute, avec tout le monde civilisé, nous savions l'immensité de son génie; sans doute nous savions la ciselure merveilleuse et la majesté de son langage; nous savions que jamais front plus inspiré ne rayonna parmi les humains; et, pour tout dire en un mot, nous savions que le dix-neuvième siècle, si étincelant de lumière, s'appellera le siècle de Victor Hugo. Assurément nous acclamions avec enthousiasme, avec vénération, tant de grandeur, tant de puissance et tant d'éclat.
Mais s'il fut notre héros, c'est surtout parce qu'il se montra l'apôtre infatigable des revendications populaires et des grandes réformes.
Ami des faibles et des déshérités, nous avons nommé leur plus éloquent défenseur, l'auteur immortel desMisérables, le coeur toujours saignant des blessures de la France, nous avons nommé celui qui marqua éternellement d'un fer rouge les criminels envers la patrie, le sublime justicier desChâtimentset de l'Année terrible.
Et, le jour même de notre premier vote, en face du palais du Luxembourg, le peuple ratifiait magnifiquement notre choix, en faisant au nouvel élu une de ces ovations d'un caractère à la fois si touchant et si grandiose. Oui, à cette époque d'angoisse et de combat, alors que sur la France la réaction dressait encore sa face ténébreuse, Victor Hugo proclamé sénateur à Paris, ce fut un triomphe que ne peuvent oublier les républicains et tous ceux qui sont animés d'un véritable patriotisme.
Bientôt l'ancien proscrit de décembre, qui, au sortir d'horribles tempêtes politiques, avait senti toutes les douleurs de l'exil et qui connaissait maintenant tous les bienfaits de l'apaisement, réclama, avec son éloquence magistrale, en faveur des déportés de nos commotions civiles, la clémence et l'amnistie.
De sa haute autorité, il soutint constamment les oeuvres les plus généreuses, et de tous les points de la France et du monde il était salué comme le représentant le plus vénéré de la démocratie.
A l'avenir, si le grand homme n'est plus au milieu de nous pour parler et pour agir, du moins son exemple, ses oeuvres et ses enseignements resteront notre plus riche héritage. Et sans cesse, du fond de sa tombe, sortira comme un large souffle vivifiant qui fera fleurir partout la Justice et la Fraternité.
Gloire donc et reconnaissance à cet immortel génie de la patrie française et de l'humanité!
Au Panthéon.
La ville de Besançon, qui s'enorgueillit d'avoir été le berceau du grand citoyen que pleure aujourd'hui la France, avait sa place marquée dans ces obsèques. C'était pour elle un devoir, c'était un grand honneur de venir, au milieu de ce deuil national, dire un dernier adieu au plus illustre de ses enfants. Et j'ai accepté du conseil municipal, après bien des hésitations et avec le sentiment intime de mon insuffisance, la mission périlleuse de prendre ici la parole en son nom.
C'est à Besançon, le 7 ventôse an X de la République française (26 février 1802), que la femme du commandant Léopold Hugo, après une grossesse laborieuse, mit au monde cet enfant, faible et chétif, qui deviendra l'honneur de la France, la gloire des lettres, la grande personnification du siècle, et dont nous accompagnons aujourd'hui, à quatre-vingt-trois ans de date, la dépouille mortelle dans ce monument que la patrie reconnaissante vient, après bien des vicissitudes, de consacrer de nouveau à la sépulture et à la mémoire de ses grands hommes.
Victor Hugo lui-même, dans lesFeuilles d'automne, a décrit, en vers d'une délicatesse inimitable, son apparition dans la vie; mais, le moment n'étant point aux longs discours, je ne les citerai pas.
Quiconque, d'ailleurs, sait lire les a lus; quiconque, a un coeur les a aimés, s'il m'est permis de paraphraser l'un de ses biographes. Mais à qui donc «cet enfant que la vie effaçait de son livre, et qui n'avait pas même un lendemain à vivre», dut-il de surmonter alors les dangers d'une aussi délicate constitution? Il nous l'a dit lui-même: «aux soins d'une mère adorée».
Dieu me garde d'en douter et de commettre un pareil sacrilège. Serait-il cependant téméraire de penser que, dans cette oeuvre de dévouement et d'amour, la mère dut être puissamment secondée par l'influence bienfaisante de l'air si pur qui, dans nos montagnes, contribue à créer ces natures solides dans lesquelles se trouvent des caractères si fortement trempés?
Serait-il téméraire de croire que, nous quittant plusieurs mois après sa naissance et déjà inscrit comme enfant de troupe, doué dès lors de cette admirable constitution qui le conserva à sa patrie pendant près d'un siècle, il put emporter en germe de notre pays une portion de ces qualités physiques qui ont fait de lui l'un des plus puissants génies de son temps?
Ah! laissez-moi, vous qui voulez bien m'écouter avec indulgence,laissez-moi appeler à mon aide, en ce moment solennel, quelques versde l'un de nos jeunes poètes francs-comtois, adressant, en 1881, uneode à Victor Hugo:….A votre âme il reste quelque choseDe ce qui l'entoura dans ses premiers moments….O, vieux maître, c'est bien dans la Franche-ComtéQue vous avez puisé pour toute votre vieCette sublime soif sans cesse inassouvieDe justice suprême et d'âpre liberté.
C'est pénétré moi-même de cette pensée que, dès le mois de mars 1879, étant maire de Besançon, je proposais au conseil municipal, pour perpétuer parmi nous le nom du grand citoyen dont Besançon fut le berceau et pour en transmettre la mémoire aux générations à venir, de donner son nom à l'une de nos rues et de placer sur la façade de la maison où il est né un cartouche en bronze, dont le maître lui-même dicta l'inscription:Victor Hugo: 26 février 1802, inscription qu'il faut aujourd'hui compléter par cette date funèbre: «22 mai 1885.»
La pose de ce cartouche fut l'occasion d'une fête presque nationale et d'un banquet où le maître se fit représenter par M. Paul Meurice, porteur d'une lettre que nous conservons dans nos archives comme un monument bien précieux.
Elle est ainsi conçue:
«Décembre 1880.
«Je remercie mes compatriotes avec une émotion profonde. Je suis une pierre de la route où marche l'humanité; mais c'est la bonne route. L'homme n'est le maître ni de sa vie ni de sa mort. Il ne peut qu'offrir à ses concitoyens ses efforts pour diminuer la souffrance humaine et qu'offrir à Dieu sa foi invincible dans l'accroissement de la liberté.
Voilà l'admirable testament qu'il a laissé à ceux qui conservent son berceau. Voilà pourquoi la ville de Besançon a délégué une partie de sa municipalité à ces solennelles obsèques, pendant que toute sa population, sur l'initiative des étudiants de ses écoles préparatoires, des instituteurs et des élèves de ses écoles primaires, réunis à la même heure devant la maison où le maître est né, déposent en ce moment sur la façade des couronnes de fleurs, afin d'honorer sa mémoire, en attendant que la ville complète son oeuvre par l'érection de la statue du grand citoyen sur l'une de nos places publiques.
Adieu donc, maître, recevez une dernière fois l'hommage de notre douleur profonde et de notre souvenir respectueux.
Après les désastres de la patrie foulée par l'envahissement, vous avez, le premier, jeté le cri de protestation et de rage sur les deux provinces écartelées, Strasbourg en croix, Metz au cachot, et depuis la douloureuse séparation, vous n'avez cessé de conserver à nos frères malheureux d'Alsace et de Lorraine l'amour de la patrie française et l'espérance dans l'avenir. Maître, soyez sans inquiétude sur votre berceau; depuis que la Franche-Comté, après toutes ses vicissitudes, se donna à la France, il y a deux siècles de cela, elle resta le rempart avancé et fidèle de la patrie.
Jamais Besançon n'a vu l'ennemi dans sa citadelle, jamais sur ses tours l'ombre d'Attila, et les hirondelles qui viennent chaque année construire leurs nids aux fenêtres de cette chambre où vous êtes né ne diront jamais: La France n'est plus là.
Adieu donc, maître, au nom de tous mes concitoyens! ou plutôt au revoir au sein du Dieu de «la raison, du droit, du bien, de la justice», dont vous nous avez légué la foi!
La Société des auteurs et compositeurs dramatiques m'a chargé d'apporter l'hommage de son admiration et de sa douleur à l'homme qui a illustré à jamais la scène française.
Je n'ai à parler que du poète dramatique, mais à l'insuffisance de mes paroles suppléera cette voix mystérieuse que chacun écoute dans son âme en face des grands tombeaux.
Victor Hugo a écrit cette phrase dont on pourrait faire l'épigraphe de son théâtre: «Dieu frappe l'homme, l'homme jette un cri; ce cri c'est le drame.»
Oui, c'est le drame, le drame de Victor Hugo surtout. Dans aucun temps, dans aucun pays, aucun poète n'a écouté de plus près, n'a reproduit avec plus de force ce cri de la douleur humaine. Chacune de ses oeuvres tragiques semble porter le nom d'un champ de bataille:Hernania l'aspect d'un combat étincelant sous le soleil de l'Espagne, dans quelque sierra désolée;Ruy Blasressemble au choc de deux escadrons farouches plus avides de donner la mort que de trouver la victoire;les Burgravesont la grandeur douloureuse et titanique des trilogies d'Eschyle. Cette puissance admirable dans la peinture des souffrances de l'humanité n'est qu'un des mérites du théâtre de Victor Hugo; il en a un autre: le sentiment profond de la pitié! Tous ces héros, tous ces vaincus de la fatalité, tous ces désespérés de la vie, tous ces martyrs, tous ces bourreaux mêmes ont sur leur visage un ruissellement de larmes qui tombe comme un torrent d'une montagne sombre. C'est pourquoi le poète glorifie les uns et absout les autres. Il sait que tout crime est le germe d'un désespoir, que le poète, ayant dans une main la justice, doit avoir dans l'autre la clémence et que, si Adam a pleuré sur Abel, Ève a pleuré sur Caïn!
C'est en cela que l'oeuvre de Victor Hugo est à la fois terrible et touchante, et c'est pour cela qu'elle doit rester parmi les plus nobles et les plus hautes dont s'honore le génie humain.
Dans l'immense deuil de cette journée, le monde célèbre et pleure l'Immortel, la littérature française le Maître, la Société des gens de lettres le Père.
Aux hommages universels, qui changent ces funérailles en apothéose, notre famille littéraire apporte son pieux et respectueux souvenir. Les acclamations disent assez combien partout Victor Hugo est admiré: chez nous, il fut aimé. Quand il s'est agi, pour nous, de donner des canons à la défense nationale, de célébrer le centenaire d'un grand homme, de défendre pour l'écrivain le droit à la liberté et le droit à la vie, le grand poète nous apporta toujours l'autorité de sa parole et l'apostolat de son génie.
Oui, ce fut un apôtre avant tout, ce grand et incomparable homme de lettres qui, dans toute sa longue et glorieuse existence, n'eut jamais d'autre autorité officielle que celle qu'exerce la pensée, d'autre pouvoir que celui du livre, et qui gouverna l'esprit humain par la plume, comme d'autres—mieux que d'autres—par l'épée ou par le sceptre.
Il a dit de Paris que «sa fonction, c'est la dispersion de l'idée». Sa fonction, à lui, ce fut la diffusion de la pensée nationale, par sa langue, cette langue claire et nette des traités diplomatiques, des souverains, dont il fit le verbe vivant et généreux de l'âme des peuples. Messieurs, ce qui assure encore à notre pays la suprématie dans le monde, c'est la littérature et l'art, c'est le roman, c'est le théâtre, c'est l'histoire, et aucun homme n'a plus fait pour la gloire de son pays que Victor Hugo, le plus grand des lyriques de France. Un jour, en un vers admirable, il a parlé dugeste auguste du semeur secouant sur le monde «l'inépuisable poignée des vérités»; il fut, lui, le semeur, le majestueux et sublime semeur de l'idée française!
Oui, ne l'oublions jamais, ce grand homme qui rêva, salua l'immense fraternité des peuples, a étroitement aussi, énergiquement et tendrement aimé la patrie, et après avoir dit à la France: «Sers l'humanité et deviens le monde,» son oeuvre entière dit au monde: «Honore, respecte, acclame, remercie la France.»
Ainsi toute sa vie fut un combat. Lorsqu'il n'était encore que l'enfant sublime, celui qui devait être le sublime aïeul avait proclamé que le poète a charge d'âmes et, en merveilleux artiste, en artiste souverain et inimitable, dans ces livres dont les titres chantent en toutes les mémoires, il opposa à la doctrine de l'art pour l'art, l'art pour le droit, l'art pour une foi, l'art pour la vérité, l'art pour le Dieu qu'il proclamait, pour l'humanité qu'il consolait, pour la patrie qu'il glorifiait!
A travers son oeuvre, qui a toutes les tempêtes et tous les apaisements du grand nourricier l'Océan, un autre sentiment souffle comme une brise ou court plutôt comme le sang même des veines du poète, cette vertu dont on vous parlait tout à l'heure: la pitié. Il a toujours jeté sur les douleurs «le voie d'une idée consolante». Il a partout cherché dans l'obscurité de la nature humaine la mélancolie latente et la vertu cachée, la fleur ignorée qu'un peu de bonté pouvait faire refleurir. Tout ce qui souffre a place dans sa vaste tendresse: Fantine et Marion purifiées par l'amour, Jean Valjean par le repentir, Triboulet châtié dans son coeur de père, Lucrèce dans ses entrailles de mère.
Il a pour les petits des caresses de lion; l'orphelin, le pauvre, le marin, il les adopte comme le matelot des «Pauvres gens» recueille les épaves de la mer, et dans un sourire d'enfant Victor Hugo voit un monde de poésie, comme dans la larme d'une femme qui tombe il voit un monde de douleurs.
Voilà l'exemple que ce grand écrivain a donné à tous les écrivains. Il nous disait, un soir, en parlant d'un illustre homme de lettres qu'il aimait et qui venait de mourir: «Il fut grand, ce qui est bien; mais il fut bon, ce qui est mieux!» Messieurs, Shakspeare a parlé quelque part des mamelles sublimes de la charité. De ce lait de la bonté humaine Victor Hugo s'était nourri, il en garda jusqu'à la fin l'héroïque douceur et, offrant au monde la manne de sa poésie, il réclama, de sa première ode à son dernier livre,
Avec le pain qu'il faut aux hommes,Le baiser qu'il faut aux enfants!
Et maintenant il a laissé tomber sa tête puissante dans le dernier sommeil. Il a rejoint Homère, Eschyle, Dante, Rabelais, Isaïe, Tacite —ceux qu'il appelait des génies—Cervantes, Shakspeare, Corneille, Molière; il a libre croyant, montré «l'évidence du surhumain sortant de l'homme»; il a servi à la fois la poésie et le progrès, les lettres et les peuples «dans son ascension vers l'idéal»; et, «libre dans l'art, libre dans le tombeau», il a, je cite ses paroles, «déployé dans la mort ces autres ailes qu'on ne voyait pas».
Il n'avait demandé que le corbillard des pauvres. Le monde vient de lui faire des funérailles inoubliables, immortelles comme son oeuvre. C'est comme de l'histoire de France qui vient de passer triomphalement à travers l'histoire de Paris. Cherchez parmi ces couronnes: il y en a une qui apporte au fils du défenseur de Thionville l'hommage des habitants de Thionville annexée. Et par une sorte de voie sacrée, de l'avenue qui porta le nom d'Eylau, où son oncle défendit le cimetière dans la neige, en passant par l'Arc de l'Étoile, où le nom de son père devrait être inscrit.
N'ajoutons rien, nous, gens de lettres, à cette réclamation. Rien —si ce n'est cette parole même que faisait entendre, il y a trente-cinq ans, sa grande voix sur le tombeau de Balzac: «Ce penseur, ce poète, ce génie a vécu parmi nous de cette vie d'orages commune dans tous les temps à tous les grands hommes!….» Mais Victor Hugo n'avait pas attendu que la mort fut un avènement, et, dominant les partis, dominant les passions, continuant là-haut son rêve, il va briller désormais au-dessus de toutes ces poussières qui sont sous nos pas, «de toutes ces nuées qui sont sur nos têtes, parmi les étoiles de la patrie!»
Victor Hugo a eu comme un cortège de monuments: les statues voilées de nos cités en deuil, la Colonne, Notre-Dame, le trophée et la cathédrale, le bronze et le granit qu'il a contresignés de sa griffe, et, là-haut, du fronton ciselé par le maître sculpteur de sa jeunesse, tombe le cri profond de tout un peuple: «Aux grands hommes, la patrie reconnaissante!»
C'est avec le profond sentiment de mon insuffisance que j'ose adresser, au nom de la poésie et des poètes, le suprême adieu de ses disciples fidèles, respectueux et dévoués, au maître glorieux qui leur a enseigné la langue sacrée. Puisse ma gratitude infinie et ma religieuse admiration pour notre maître à tous me faire pardonner la faiblesse de mes paroles!
Messieurs,
Nous pleurons sans doute le grand homme qui a daigné nous honorer de sa bienveillance inépuisable, de sa bonté d'aïeul indulgent; mais nous saluons aussi, avec un légitime orgueil filial, dans la sérénité de sa gloire, du fond de nos coeurs et de nos intelligences, le plus grand des poètes, celui dont le génie a toujours été et sera toujours pour nous la lumière vivante qui ne cessera de nous guider vers la beauté immortelle, qui désormais a vaincu la mort, et dont la voix sublime ne se taira plus parmi les hommes.
Adieu et salut, maître très illustre et très vénéré, éternel honneur de la France, de la République et de l'humanité!
Messieurs,
La presse parisienne m'a fait un honneur dont je sens le prix en me chargeant de dire, en son nom, un dernier adieu au grand mort que nous pleurons.
En ce jour où tant de voix éloquentes s'élèvent pour célébrer cette illustre mémoire, la presse ne pouvait garder le silence sans manquer à un devoir sacré.
N'a-t-elle pas, elle aussi, une dette de reconnaissance à acquitter envers Victor Hugo?
Le journal n'était pas seulement pour Victor Hugo une des plus belles manifestations de la pensée humaine: il était à ses yeux l'instrument du progrès, le flambeau de la civilisation: Le journal était pour lui l'avant-coureur du livre dans les masses profondes de notre société démocratique.
Il n'a pas vingt ans qu'il publia leConservateur littéraire. Lorsque plus tard, sorti vainqueur de la grande bataille romantique, il élargit son horizon, c'est au journal, c'est à l'Événementde 1848 qu'il demande une tribune politique, comme il avait demandé une tribune littéraire auConservateurde 1819.
Plus tard encore, pendant l'exil et après l'exil, toutes les fois que le grand poète a eu une cause généreuse à défendre, il fait à la presse l'honneur de l'associer à ses belles actions, à ses revendications éloquentes, à ses appels à la clémence et à l'humanité. Qu'il s'agisse de combattre l'esclavage dans les colonies espagnoles ou de répondre à l'appel des Crétois, qu'il s'agisse de demander à l'Angleterre la grâce des fenians condamnés à mort, ou d'implorer de Juarez la grâce de l'empereur Maximilien; plus tard encore, qu'il s'agisse de plaider la cause de la France durant l'Année terrible, c'est le journal qui porte au monde les revendications de cette grande conscience et les éclats de cette voix puissante.
Voilà, messieurs, pour la presse, un grand honneur. Elle en est fière. On l'accuse parfois du mal dont elle est innocente: n'a-t-elle pas le droit de se glorifier du bien qui s'est fait par elle?
On n'accusera pas la presse d'ingratitude vis-à-vis du grand homme dont nous célébrons aujourd'hui l'apothéose; l'immense publicité qu'elle a donnée aux oeuvres du maître a fait pénétrer sa pensée jusque dans les hameaux les plus reculés. Elle a mis sa gloire à l'abri des contestations qui se sont élevées, dans d'autres pays, autour d'illustres génies.
La presse tout entière s'est inclinée avec respect devant les restes du poète national. Les dissentiments se sont imposé silence devant ce glorieux cercueil; et c'est pour celui qui parle au nom de la presse parisienne une satisfaction profonde de savoir qu'il est l'interprète de tous ses confrères quand il exprime son admiration et sa gratitude pour celui qui fut Victor Hugo.
Si je n'écoutais que la douleur d'une amitié de plus de quarante ans et si je n'obéissais qu'à l'admiration de toute ma vie, je me tairais devant le silence formidable de ce cercueil.
Mais j'ai reçu de l'Association littéraire et artistique internationale, dont Victor Hugo était le président d'honneur, un mandat qu'il ne m'est pas permis de récuser. Nos amis de la France et de l'étranger, ceux qui dans nos courses à travers l'Europe, à chacun de nos congrès, à Londres, à Lisbonne, à Vienne, à Rome, à Amsterdam, à Bruxelles, acclamaient Victor Hugo avec tant de sympathie, en nous donnant tant d'orgueil, ont aujourd'hui l'orgueil de faire retentir leur sympathie dans notre profonde tristesse.
Nous sommes les soldats d'une idée que Victor Hugo nous a léguée, la défense de la propriété littéraire et de la propriété artistique. Partout où nous sommes allés livrer ce bon combat, son nom nous a ouvert l'hospitalité la plus cordiale, son génie nous a donné les armes les plus sûres et sa gloire a illuminé nos succès.
Je viens donc, au nom de ceux qu'il a inspirés, commandés, soutenus, l'acclamer à mon tour, quand je voudrais uniquement le pleurer.
Victor Hugo est l'écrivain français le plus admiré hors de France; non pas parce que nous l'admirons, car les étrangers parfois nous reprochent de ne pas l'admirer assez, tant ils sont saisis par la forte expansion de son génie! A peine a-t-on besoin de le traduire! Le relief de sa pensée fait sa trouée dans la langue étrangère, et le geste de sa parole aide à le deviner, avant qu'on l'ait pénétré.
Sa gloire prodigieuse, messieurs, nous est donc doublement chère! Elle rayonne sur nous, avec le souvenir de nos joies, de nos douleurs les plus intimes, de nos ambitions les plus vastes, et en même temps elle resplendit au dehors comme une irradiation de la France généreuse et fraternelle.
Le patriotisme de Victor Hugo, qui ne sacrifie rien des droits stricts de la patrie, s'augmente d'un sentiment de justice internationale, supérieur aux préjugés de la diplomatie, aux ignorances populaires. Il est un foyer hospitalier où toutes les patries s'échauffent pour aimer et servir davantage la paix, l'union, la liberté.
Soyons fiers, à travers notre douleur, de voir ce mort sublime se dégager de nos étreintes pour recevoir de toutes les nations tournées vers lui une immortalité qui s'ajoute à notre reconnaissance nationale.
On n'a trouvé dans Paris qu'une porte assez haute pour y faire passer son ombre: celle qu'il a mesurée lui-même à sa taille dans ses strophes de granit, celle où son doigt filial a inscrit le nom de son père absent, celle, où son nom rayonnera désormais, sans avoir besoin d'y être inscrit. Mais ce qu'on ne trouvera pas, c'est un horizon qui borne sa renommée. Déjà, devant ces témoignages venus de tous les points du globe, il semble que ce poète, évanoui dans l'infini, déborde l'Europe comme il a débordé la France et qu'à l'heure où nous rouvrons pour lui le Panthéon français le monde lui élève un Panthéon international.
Gardons nos larmes pour le recueillement de demain; mais aujourd'hui ne résistons pas à cet entraînement d'un enthousiasme universel. C'est notre honneur d'y céder.
Il y a, en effet, messieurs, dans cette solennité comme un relèvement définitif de la patrie, qui se sent grande du génie de son plus grand homme, et aussi de la foi que ces funérailles rallument dans les coeurs.
Conservons le souvenir de cette journée, comme celui d'un pacte nouveau conclu avec l'amour du pays, avec sa gloire, avec sa puissance dans le monde, avec le rayonnement de ses idées, et restons dignes de ce transport unanime qui a fait s'agenouiller toute la France et se dresser toute l'Europe sur ce seuil où notre poète national renaît dans sa vie immortelle.
Ce sera le dernier chef-d'oeuvre de Victor Hugo. C'eût été son ambition suprême après avoir tant écrit, tant lutté pour la fraternité humaine et pour la gloire de la France, de faire servir sa mort à une fédération sincère entre les peuples et à une explosion radieuse du patriotisme français!
C'est un grand honneur pour toute notre corporation qu'on ait fait choix d'un délégué qui prît aussi la parole dans cette cérémonie auguste.
Mais le théâtre de Victor Hugo, cette portion si fameuse de son oeuvre, vient d'être apprécié à sa valeur grandiose, et tout d'ailleurs n'a-t-il pas été dit—par quelles voix éloquentes!—sur le maître poète devant qui la France et le monde s'inclinent aujourd'hui!
Je crois donc devoir restreindre à son but véritable la mission qu'on a bien voulu me confier.
C'est au nom de l'Art et des artistes dramatiques, dont une moitié—la plus brillante sans doute, les femmes—pouvait difficilement prendre place dans le cortège, accouru fiévreusement de toutes part à ces funérailles triomphales; c'est au nom de nous tous enfin, que je dépose ici cet hommage respectueux, mais plein d'un orgueil patriotique!
A Victor Hugo, le Théâtre-Français reconnaissant!
Concitoyens,
Mesdames et concitoyennes,
Au lendemain du coup terrible du 22 mai, à l'un de ceux dont ce coup traversait le plus cruellement le coeur, un autre génie contemporain, un chantre illustre de l'art écrivait: «Devant la mort de cet immortel, nulle parole n'est à la hauteur du silence.» Que venons-nous donc faire à cette place d'où je m'adresse à vous? Et celui qui vient de m'y précéder, et ceux qui m'y suivront, et moi-même? Ajouter une feuille à la couronne de laurier que depuis si longtemps le monde a tressée pour le Maître, glorifier la gloire elle-même, illustrer cette illustration universelle et déjà presque séculaire, qui pourrait y songer, qui oserait le dire?
Nous, nous venons tout simplement, modestement, humblement, je ne crains pas de le dire, payer à celui qui n'est plus la dette énorme de notre reconnaissance. Et vous, modernes poètes, modernes écrivains dont il fut le vaillant pionnier, pour qui il ouvrit des voies nouvelles, à qui il fit entrevoir un immense horizon, et qui vous élevâtes dans un généreux essor, emportés sur les ailes de son inspiration; et vous, représentants du Parlement et des Académies, qui dûtes tant de gloire à sa vaillante éloquence, aux oeuvres de son grand esprit; et vous tous patriotes qui m'écoutez, qui n'avez pas oublié la grandeur de celui qui porta si haut l'honneur de la France.
Entre tous, la dette reste immense, pour ceux-là surtout qui m'ont fait l'honneur de m'autoriser à parler ici en leur nom: les proscrits de 1851. Des proscrits de tous les temps, de toutes les heures douloureuses, comme de ceux-là, Victor Hugo fut en effet le champion traditionnel.
Enfant, il avait vu sa mère recueillir dans la maison paternelle ceux du premier empire. Jeune homme, dans son modeste gîte, il offrait un asile à ceux de la Restauration. Sous la monarchie de Juillet, il disputait victorieusement à l'échafaud la tête de notre cher Barbès. Et plus tard, s'il ne sauvait pas la tête de John Brown, du moins en la défendant il rendait la victime immortelle et flétrissait à jamais les défenseurs de l'esclavage sanglant.
Quand vint notre tour, quand, le coeur saignant de nos misères et de celles de la France, il nous fallut quitter cette patrie qu'on n'emporte pas, a dit un grand homme, à la semelle de ses souliers, alors que quelques coeurs navrés s'abandonnaient au désespoir, quelle joie d'avoir à nos côtés le maître, de le sentir à la fois notre compagnon et le chef de notre phalange!
Dans l'obscurité profonde qui nous enveloppait, il brillait comme un phare. Il était le soleil où nous nous réchauffions. Par lui, on se sentait éclairé, guidé, protégé! Protégé, semblait-il, contre tous les périls, mais protégé certainement contre le plus grand de tous, contre les odieuses calomnies, contre les infamies qu'à flots on déversait sur nous. Ne nous suffisait-il pas, en effet, pour nous laver, de pouvoir affirmer, de dire: «Nous sommes du parti de Victor Hugo; nous sommes ses complices; nous sommes ses amis!»
Oui, tu nous protégeas et tu nous vengeas, maître! Et en nous protégeant, tu protégeais, tu vengeais, tu sauvais, plus grands, plus précieux que nous, ces proscrits de tous les temps funestes, le droit, la liberté, dont nous n'étions que les soldats.
Quelle ivresse parmi nous et pour toutes les âmes où vivait encore leur amour, quand de sa plume, formidable Euménide, sortit et traversa, comme un éclair, le monde, cette histoire deNapoléon le Petit, écrite avec le burin de Tacite; lorsque, plus tard, semblables aux anathèmes antiques, le suivaient lesChâtiments, cette coulée poétique colossale, épique, grandiose parfois, on l'a dit, grimaçante comme une charge de Callot, où se mêlaient dans une alliance sublime le terrible et le grotesque, la poignante ironie et l'inépuisable colère.
Ah! ces oeuvres sublimes, filles de la vertu indignée, de la justice implacable, et ces discours passionnés, prononcés sur la tombe de chacun des martyrs du Deux-Décembre, et cesMisérables, et cetteLégende des Siècles, revendication solennelle et plus large encore au profit de toutes les misères, contre toutes les tyrannies de tous les pays, de tous les temps, nous les réclamons comme nôtres, nous compagnons de l'exil de Hugo, solidaires de ses indignations, victimes des persécutions qui le frappaient!
Elles ont été faites, en même temps que de son génie, du spectacle de nos souffrances, de celles de nos proches, de la vue de notre sang, voire du grondement de nos indignations.
Écrivains illustres de notre pays, vaillants des grandes batailles littéraires du maître, mettez dans votre lot toutes les autres sorties de sa plume, mais ne nous disputez pas celles-là, n'y touchez pas, elles sont dans le nôtre, encore une fois, elles nous appartiennent, et ce sont les plus belles!….
Quel réconfort nous y avons trouvé! Et quel sentiment du devoir dans l'exemple de ce stoïque. Résigné à la solitude, renonçant à cette cour d'esprits d'élite, que faisait autour de lui, dans son pays, tout ce qu'avaient la France et l'Europe de plus illustre, seul sur son roc, au milieu de l'océan, impassible et inflexible, attendant que l'heure de la justice et de la réparation vint.
Ce roc, comme celui de Sainte-Hélène, il était chaque jour battu par le flot monotone, attristé par le mugissement de la vague tempétueuse; mais tandis que, de là où vécut ses derniers jours et mourut un tyran, ne vinrent que des souvenirs sinistres d'iniquité, de sang partout répandu, l'écho de rancunes furieuses et d'impuissantes colères,—de Hauteville-House partaient, pour courir à travers le monde, de nobles appels à la révolte contre l'oppression, de hautes leçons de sagesse, des paroles d'espérance, avec les plus nobles conseils, les plus généreux exemples!
Nous en retrouvons le reflet et l'écho dans le discours superbe que, sur la tombe d'un autre grand homme dont le nom est lié au sien et par le malheur et par la grandeur du génie, Edgar Quinet, Hugo prononçait il y a quelques années.
Pour faire dignement l'oraison funèbre de Hugo il eût fallu Hugo lui-même. C'est lui, qui en célébrant la gloire d'un de ses pairs, nous dira quelle fut sa propre gloire.
«Il ne suffit pas, disait-il en 1876 au cimetière Montparnasse, de faire une oeuvre, il faut en faire la preuve. L'oeuvre est faite par l'écrivain, la preuve est faite par l'homme. La preuve d'une oeuvre, c'est la souffrance acceptée.»
Comme il l'acceptait, lui! Comme il s'offrait à elle en holocauste avec ardeur, et comme il la faisait accepter à tous qui, en le voyant invincible, invulnérable presque à la douleur, ne songeaient plus à se plaindre, oubliant même quils souffraient!
Par sa sympathie, il les consolait. Par ses encouragements, il les élevait au dessus d'eux-mêmes.
Qui ne se fut senti fier et presque heureux d'être proscrit quand, des hauteurs d'où il planait, il laissait tomber ces paroles que nous retrouvons plus tard encore sur ses lèvres devant la tombe glorieuse dont je parlais tout à l'heure: «Il y a de l'élection dans la proscription. Être proscrit, c'est être choisi par le crime pour représenter le droit. Le crime se connaît en vertus. Le proscrit est l'élu du maudit.
«Il semble que le maudit lui dise: sois mon contraire.»
Qui eût voulu sortir du bataillon ainsi sanctifié? Qui aurait pu songer à être infidèle à l'infortune et à l'exil, quand, parlant des exilés, il disait dans un de ses vers immortels, gravé aujourd'hui dans toutes les mémoires, que, «s'il n'en restait qu'un, il serait celui-là.»
Pour les faibles, pour les découragés, il affirmait pourtant la victoire future et sûrement prochaine, avec la certitude, avec l'autorité duvates, du poète prophète.
Elle vint, o proscrits! au milieu de quelles douleurs et de quels désastres, hélas! Nous nous en souvenons, sans pouvoir l'oublier! Et pourtant, au milieu de ces désastres, quand, sous le coup de ses angoisses, Paris apprit le retour de son poète, de son orateur, de son vaillant, tout entier il se leva, joyeux une heure, pour le recevoir. Il lui fit fête dans le deuil, tant il lui semblait qu'en franchissant nos murs Victor Hugo y conduisait avec lui la force invincible et la victoire assurée.
Avec la même unanimité, pénétré d'une émotion plus forte encore, Paris pleure aujourd'hui. Sur quoi? sur la fin de cette existence qu'avec admiration nous avons vue se dérouler? sur le sort de celui qui mourut plein de jours et comblé de gloire? Non; ne le croyez pas! Mais sur lui-même, sur le monde à jamais privé de cette grande lumière.
Quand de telles morts viennent nous attrister, ce n'est pas en effet la tombe qui semble noire. De ses profondeurs un rayonnement jaillit qui l'illumine. C'est nous tous, ce sont les vivants qui comme enveloppés dans un crêpe de deuil se sentent dans les ténèbres. Nous pleurons comme pleure l'orphelin, qui, éperdu, verse moins des larmes sur sa mère que sur l'appui tutélaire, sur la protection sans égale qui vient à lui manquer.
Lui, le Maître, jusqu'au dernier instant, jusqu'à son dernier souffle, il souriait à la mort; mieux encore, se sentant immortel, il n'y pouvait pas croire. Il voyait au delà la continuation de sa puissante vitalité, devenue plus puissante encore.
Ici bas, à l'heure où se fermaient ses yeux, il pressentait sans doute, avec l'amour de tout ce grand peuple entourant son cercueil, ce temple devant lequel nous sommes, trop longtemps ravi au culte des grands hommes, à celui de la patrie, reconquis par lui, s'ouvrant à deux battants pour le recevoir, sans souci des quelques clameurs vaines qui essayaient de troubler le triomphe, sans souci des accusations inouïes de profanation, comme si le contact du génie pouvait jamais profaner!
En d'autre temps, parlant de cet autre édifice où d'autres honneurs viennent de lui être rendus tout à l'heure, de la grandeur que donne à la pierre le temps écoulé, de la majesté que lui prête l'usure des ans, il avait dit:
La vieillesse couronne et la ruine achève,Il faut à l'édifice un passé dont on rêve.
Ce qui est vrai de la pierre, l'est des hommes, chers concitoyens. Nul n'eut rêvé, pour couronner une si admirable vie, une aussi glorieuse vieillesse. La mort vient de les compléter. Pour Victor Hugo le passé a commencé tout à l'heure et, dans le rêve, nous pouvons le voir entouré de Barbès, dont il prolongea la vie, de Ledru-Rollin dont la mâle éloquence ne put qu'égaler celle du grand poète, d'Edgar Quinet, du grand Edgar Quinet, cet autre génie qu'on peut célébrer, sans qu'il pâlisse, à côté de celui du maître, et de Louis Blanc, qu'il aimait d'une tendresse fraternelle et qui le payait d'un retour presque filial. Pléiade illustre qui tressaille de joie en se sentant complète.