—1er AOUT—
La Société pour l'instruction élémentaire (enseignement laïque), fondée en 1814 par J.-B. Say et Carnot, distribuait, dans la salle du Trocadéro, ses prix et récompenses, et célébrait en même temps son 65e anniversaire.
Victor Hugo présidait. Il a prononcé, en ouvrant la séance, le discours qui suit:
Il y a un combat qui dure encore, un combat désespéré, un combat suprême, entre deux enseignements, l'enseignement ecclésiastique et l'enseignement universitaire. J'ai proposé, il y a trente ans, à la tribune de l'Assemblée législative, une solution du problème. Cette solution, qui était la vraie, a été repoussée par la réaction, qui a dû en partie peut-être à ce refus son désastreux triomphe.
Aujourd'hui, messieurs, je veux rester dans le calme philosophique. Vous avez pu remarquer que, pour caractériser les deux enseignements qui se querellent, je n'ai voulu employer que les qualificatifs dont ils se désignent eux-mêmes: ecclésiastique, universitaire; j'ai laissé de côté, vieux combattant, ces expressions vivement populaires dont la polémique actuelle se sert avec tant d'éclat. Ne mettons pas de colère dans les mots, il y a assez de colère dans les choses. L'avenir avance, le passé résiste; la lutte est violente, les efforts sont quelquefois excessifs; modérons-les. La certitude du triomphe se mesure à la dignité du combat; la victoire est d'autant plus certaine qu'elle est plus tranquille. (Bravos.)
Quelle fête célébrons-nous ici? La fête d'une société pour l'enseignement élémentaire.
Qu'est-ce que cette société? Je vais tâcher de vous le dire.
Elle s'occupe peu de ce qui occupe particulièrement l'école ecclésiastique dont je viens de vous parler; cette société est absorbée, d'abord par ce premier art, lire et écrire, puis par l'histoire, la géographie, la morale, la littérature, la cosmographie, l'hygiène, l'arithmétique, la géométrie, le droit usuel, la chimie, la physique, la musique. Pendant que l'enseignement ecclésiastique, inquiet pour l'erreur dont il est l'apôtre, entre en folie et pousse des cris de guerre et de rage, cette société, profondément calme, se tourne vers les enfants, les mères et les familles, et se laisse pénétrer par la sérénité céleste des choses nécessaires; elle travaille. (Applaudissements.)
Elle travaille; elle élève des esprits. Elle n'enseigne rien de ce qu'il faudra plus tard oublier; elle laisse blanche la page où la conscience, éclairée par la vie, écrira, quand l'heure sera venue. (Bravos répétés.)
Elle travaille. Que produit-elle? Écoutez, messieurs. Elle va donner, cette année:
Trois médailles de vermeil,
Trente-cinq médailles d'argent,
Cent dix médailles de bronze,
Deux cent dix-huit mentions honorables,
Et quinze cent quatrevingt-dix certificats d'études.
Ici, j'entends un cri unanime: Grand succès! Messieurs, j'aime mieux dire: Grand effort!
Ce mot, grand effort, fait mieux que satisfaire l'amour-propre, il engage l'avenir.
Oui, un noble, puissant et généreux effort! Et aucune bonne volonté n'est inutile à la marche de l'humanité. La somme du progrès, qu'est-ce? le total de nos efforts.
Je suis un de ces passants qui vont partout où il y a un conseil à donner ou à recevoir, et qui s'arrêtent émus devant ces choses saintes, l'enfance, la jeunesse, l'espérance, le travail. On se sent satisfait et tranquillisé, quand on est de ceux qui s'en vont, de pouvoir, de ce point extrême de la vie, jeter au loin les yeux sur l'horizon, et dire aux hommes:
«Tout va bien. Vous êtes dans la bonne voie. Le mal est derrière vous, le bien est devant vous. Continuez. Les volontés suprêmes s'accomplissent.» (Vive sensation.)
Messieurs, nous achevons un grand siècle.
Ce siècle a vaillamment et ardemment produit les premiers fruits de cette immense révolution qui, même lorsqu'elle sera devenue la révolution humaine, s'appellera toujours la Révolution française. (Bravos prolongés.)
La vieille Europe est finie; une nouvelle Europe commence.
L'Europe nouvelle sera une Europe de paix, de labeur, de concorde, de bonne volonté. Elle apprendra, elle saura. Elle marchera à ce but superbe: l'homme sachant ce qu'il veut, l'homme voulant ce qu'il peut. (Applaudissements.)
Nous ne ferons entendre que des paroles de conciliation. Nous sommes les ennemis du massacre qui est dans la guerre, de l'échafaud qui est dans la pénalité, de l'enfer qui est dans le dogme; mais notre haine ne va pas jusqu'aux hommes. Nous plaignons le soldat, nous plaignons le juge, nous plaignons le prêtre. Grâce au glorieux drapeau du 14 juillet, le soldat est désormais hors de notre inquiétude, car il est réservé aux seules guerres nationales; on ne ment pas au drapeau. Notre pitié reste sur le prêtre et sur le juge. Qu'ils nous fassent la guerre, nous leur offrons la paix. Ils veulent obscurcir notre âme, nous voulons éclairer la leur. Toute notre revanche, c'est la lumière. (Longue acclamation.)
Allez donc, je ne me lasserai pas de le redire, allez, et efforcez-vous, vous tous, mes contemporains! Que personne ne se ménage, que personne ne s'épargne! Faites chacun ce que vous pouvez faire. L'Être immense sera content. Il égalise l'importance des résultats devant l'énergie des intentions. L'effort du plus petit est aussi vénérable que l'effort du plus grand. (Bravos.)
Allez, marchez, avancez. Ayez dans les yeux la clarté de l'aurore. Ayez en vous la vision du droit, la bonne résolution, la volonté ferme, la conscience, qui est le grand conseil. Ayez en vous—c'est par là que je termine—ces deux choses, qui toutes deux sont l'expression du plus court chemin de l'homme à la vérité, la rectitude dans l'esprit, la droiture dans le coeur. (Triple salve d'applaudissements. Cri unanime de: Vive Victor Hugo! Toute la salle se lève et fait une ovation à l'orateur.)
En mai 1879, M. le sénateur Oudet, maire de Besançon, transmettait à Victor Hugo un extrait d'une délibération du conseil municipal de Besançon, lequel décidait:
«Une plaque en bronze sera placée sur la façade et contre le jambage séparatif des deux fenêtres de la chambre où est né Victor Hugo, au premier étage de la maison Arthaud; cette plaque portant une inscription qui rappellera la naissance de notre illustre compatriote.
«La rue du Rondot-Saint-Quentin recevra à l'avenir le nom de rueVictor Hugo.»
En conséquence de cette décision, la ville de Besançon célébrait, le 27 décembre 1880, par une fête en l'honneur de Victor Hugo, l'inauguration de la plaque commémorative.
A une heure, le cortège officiel se réunissait à l'hôtel de ville: le maire, M. Beauquier, député, M. Alfred Rambaud, délégué du ministre de l'instruction publique, les professeurs, les magistrats, les généraux, etc.
Paul Meurice, venu de Paris, représentait Victor Hugo.
Le cortège s'est dirigé vers la maison natale de Victor Hugo.
LeRappeldonne ce récit de la journée:
… La foule est immense sur la place du Capitole, sur les balcons, aux fenêtres.
Une vaste estrade a été dressée, toute fleurie d'arbustes charmants. Elle est recouverte d'un haut pavillon, constellé des initiales V.H. sur fond d'or.
En face de l'estrade, la maison où est né Victor Hugo.
Cette maison, qu'habitait en 1802 le commandant Hugo, père du poète de laLégende des Siècles, s'élève dans la Grande-Rue qui conduit à la citadelle. Une place, ornée d'une fontaine, monumentale, s'étend devant la maison célèbre.
La maison a deux étages et cinq fenêtres de front. Les deux fenêtres, à droite de la porte d'entrée, au premier étage, éclairent une vaste chambre, celle où Victor Hugo est né.
Le large toit flamand a deux rangées de mansardes espagnoles, surmontées de frontons terminés par des boules de pierre. L'une de ces boules, celle du milieu, se termine par trois feuilles de chêne en granit sculpté. Celui qui a sculpté ces feuilles de chêne savait-il quel grand front elles couronneraient?
Les fenêtres sont aujourd'hui remplies de larges camélias en fleurs et surmontées d'écussons peints et dorés sur lesquels on lit:Hernani—Ruy Blas—Les Orientales, etc.
Une immense guirlande de bois émaillée de roses brode la frise et la corniche du toit et encadre en retombant la sixième croisée du premier étage, qui est du quinzième siècle.
Cette ouverture étrange, formée de deux croisées jumelles à ogive, fait partie de la maison voisine; mais elle appartenait alors à l'appartement du commandant Léopold Hugo, et encore aujourd'hui la chambre sur laquelle elle s'ouvre est annexée à l'immeuble du présent propriétaire.
Ainsi, la maison où Victor Hugo est né, située sur l'emplacement d'un ancien capitole romain, donne la main à une maison contemporaine deNotre-Dame de Paris.
Autre coïncidence: à dix mètres de cette maison illustre se dresse une magnifique colonnade antique qui a été retrouvée en 1870 avec plusieurs chapiteaux et fragments de statues antiques. Ces restes d'un ancien théâtre romain semblent être sortis de terre pour saluer le glorieux représentant du théâtre moderne.
A quelques pas se dresse un arc de triomphe du temps de Marc-Aurèle.
Le maire, le préfet, les députés, les généraux, les universitaires, le premier président, Paul Meurice, montent sur l'estrade.
M. Oudet prononce, au milieu des applaudissements, un chaleureux discours, dont voici les principaux passages:
Le père de Victor Hugo revint de la campagne du Rhin chef de bataillon; et, dans les premiers mois de 1801, il fut appelé en cette qualité au commandement du 4e bataillon de la 20e demi-brigade, alors en garnison à Besançon.
A cette époque, Jacques Delelée, aide de camp de Moreau, était rentré à Besançon, où il habitait avec sa jeune femme. Peu de nos contemporains ont connu le commandant Delelée, décédé en 1810, à l'armée de Portugal, à l'âge de quarante-neuf ans; mais plusieurs de ceux qui m'entourent se souviennent de sa veuve, Mme Delelée, morte le 17 mars 1850, et d'un frère de celle-ci, le capitaine Dessirier, décédé en cette ville depuis quelques mois seulement. Si donc nous n'avons plus aujourd'hui les témoins des événements que nous allons raconter, du moins nous en tenons le récit de première main.
Delelée était l'ami du commandant Hugo, qui descendit chez lui et profita de celle hospitalité pendant deux ou trois mois, d'après l'affirmation que m'en donnait le capitaine Dessirier lui-même, peu de temps avant sa mort. Mais le commandant, ayant appelé près de lui sa femme et ses deux enfants, dut chercher en ville un appartement suffisant pour installer sa jeune famille. Et c'est ainsi qu'il vint à louer le premier étage d'une maison appartenant aux enfants Barratte, située sur la place du Capitole (ancienne place Saint-Quentin, 264). Cette maison, d'une certaine apparence extérieure, était d'ailleurs admirablement placée au point de vue de l'hygiène, dans le quartier le plus salubre de la ville, protégée contre les vents humides et malsains du sud-ouest par la montagne de la citadelle, et ayant sa façade largement aérée et tournée au soleil levant, comme la vigne du chansonnier.
Peu après, s'annonça un troisième enfant. Le père, ayant déjà deux garçons, désirait une fille. Garçon ou fille, on lui chercha un parrain; la marraine était toute trouvée, c'était Mme Delelée. Pour parrain, on pensa au général Lahorie. Il était à Paris, Delelée le représenta.
La mère fut si rapidement relevée de ses couches, que vingt-deux jours après elle assistait elle-même, à la mairie de Besançon, à la rédaction de l'acte de naissance du fils d'un compagnon d'armes de son mari, acte qui porte la signature de Mme Hugo, et lui donne l'âge de vingt-cinq ans. Le commandant Hugo en avait alors vingt-huit.
A quelles circonstances extérieures la mère et l'enfant, l'enfant surtout, venu au monde si chétif, devaient-ils d'avoir surmonté si facilement, la mère les dangers d'un accouchement précédé d'une grossesse pénible, l'enfant la délicate constitution avec laquelle il vint au monde? L'un et l'autre le durent à la salubrité de notre climat, aux soins affectueux qu'ils reçurent.
Oui, il y a de cela soixante-dix-neuf ans, Victor Hugo naquit dans cette maison, dans cette chambre au premier étage; oui, il y est né d'un sang breton et lorrain à la fois; mais il y naquit chétif et moribond, et s'il survécut, s'il fit mentir les prévisions de la science, c'est qu'il eut; dès sa première aspiration à la vie, pour se réchauffer et se revivifier, cet air si pur qui anime toute la nature dans notre pays, qui fait les constitutions solides, les caractères bien trempés, les âmes fortes, et qui, dans ses effluves généreuses, inspire nos artistes et nos poètes.
J'ai donc le droit de dire que le sang qui a produit ce puissant génie n'est pas seulement lorrain et breton; il est franc-comtois aussi, et j'en revendique notre part; le berceau qui a recueilli et réchauffé au seuil de la vie l'enfant moribond est à nous tout entier!
Arrivé là, ma tâche est finie. Je ne suivrai pas cette longue et incomparable existence dans les diverses phases de son évolution littéraire, politique et sociale. Je n'oserais aborder un pareil et si vaste sujet. Une voix plus jeune, mais aussi plus autorisée par de savantes études littéraires, vous les fera connaître ou vous les rappellera tout à l'heure. Un de mes collègues et amis du sénat disait, il y a quelque temps, à la tribune, en parlant de Victor Hugo: «Cet homme de génie dont le cerveau a donné l'hospitalité à toutes les idées généreuses et à tous les progrès de son siècle.» Cet éloge, si grand qu'il soit, est insuffisant. Victor Hugo fut avant tout le poète du dix-neuvième siècle. Or, le poète ne reçoit pas les idées, il les crée, ou plutôt il les devine. Ce n'est point un vulgarisateur, c'est un prophète. Il ne suit pas, il marche en avant. Tel fut le rôle de Victor Hugo, tel il est encore.
J'en ai dit assez pour faire comprendre à mes concitoyens pourquoi j'ai, le 3 mars 1879, proposé au conseil municipal, et pourquoi le conseil a décidé de donner le nom de Victor Hugo à l'une des rues de la ville et de poser sur la façade de cette maison une plaque commémorative de sa naissance.
Vive Victor Hugo! Vive la république!!
Au dernier mot du maire, le voile de velours cramoisi qui cache la plaque commémorative est enlevé, aux acclamations de la foule.
La plaque est en bronze. Une lyre sur laquelle montent deux branches de laurier d'or dresse ses cinq cordes au dessus d'une inscription qui, d'après le désir du poète, se compose uniquement d'un nom et d'une date:
26 février 1802.
La lyre est couronnée par la rayonnante figure d'une République étoilée.
La jeune fille du propriétaire de la maison, Mlle Artauld, apporte au maire, qui le remet à Paul Meurice, un superbe bouquet destiné à Victor Hugo.
Puis le cortège se dirige vers le théâtre.
Il y entre par une grande porte de côté qui s'ouvre sur la scène même.
Des gradins recouverts d'un tapis y ont été ménagés pour donner accès à l'estrade où ont pris place les invités.
Le buste de Victor Hugo, par David d'Angers, est au milieu de la scène.
Les loges du premier rang, le balcon et l'orchestre étaient déjà occupés par les personnes admises sur lettres d'invitation. Mais alors on a ouvert les portes aux premiers arrivants d'une foule énorme qui se pressait sur la place, et cet admirable public populaire, vivant, bruyant et chaud, s'est entassé, non sans rumeur et sans clameur, sur les banquettes des places d'en haut.
Quand le calme s'est un peu rétabli, le maire-sénateur a résumé, dans une courte allocution, ce qui venait de se dire et de se faire devant la maison de la place du Capitole.
Il a ensuite donné la parole à M. Rambaud.
Ainsi que M. Rambaud l'a rappelé lui-même, il ne parlait pas seulement comme délégué du ministre de l'instruction publique, il parlait aussi comme enfant de Besançon, car il a l'honneur d'être le compatriote de Victor Hugo.
Il a pu ainsi donner à son éloquent discours une allure plus libre et moins officielle. Il a esquissé à larges traits la vie du grand poëte et du grand combattant. Puis, il a parlé de son oeuvre si multiple et si puissante. Il a dit les luttes du commencement, la bataille d'Hernani, les résistances, les haines, puis la conquête progressive des esprits et des pensées, l'influence chaque jour grandissante, et enfin le triomphe éclatant et l'acclamation universelle. Il a raconté aussi les combats intérieurs et les progrès du penseur et de l'homme politique, son exil, son duel de dix-huit ans avec l'empire et, là aussi, sa victoire, qui est la victoire de la république et de la libre pensée.
Il a terminé ainsi:
«….Le génie lyrique de Victor Hugo n'entend pas vivre hors de ce temps et de ce pays; il s'inspire des sentiments et des passions de l'homme moderne; il a chanté la Révolution, la république, la démocratie, et, depuis l'Ode à la Colonnejusqu'à l'Année terrible, rien de ce qui a fait battre les coeurs français ne lui est resté étranger.
On peut dire qu'il n'est pas un sentiment humain, français, qu'il n'ait exprimé; et qu'en revanche il n'est pas un de nous qui n'ait dans l'esprit et dans le coeur quelque empreinte de Victor Hugo, qui, sous le coup de quelque émotion, de quelque enthousiasme, de quelque sentiment triste ou joyeux, ne trouve cette émotion ou ce sentiment déjà formulé en lui avec la frappe que lui a donnée Victor Hugo.
De là cette action prodigieuse qu'il a exercée sur ses contemporains, pendant les trois générations, si différentes entre elles, qu'il a traversées. Les hommes du premier tiers de ce siècle se groupent autour de lui: Balzac a été un des applaudisseurs de sonHernani; Lamartine, Musset, Vigny, Sainte-Beuve, George Sand, Mérimée, ont plus ou moins ressenti son influence. Paul de Saint-Victor a prophétisé que sous les pas de celui qu'on appelait le roi des Huns ne repousseraient jamais «les tristes chardons et les fleurettes artificielles des pseudo-classiques». Théodore de Banville voit en lui un géant, un Hercule victorieux, et, dans son merveilleuxTraité de la poésie française, justifie toutes les règles de la poétique nouvelle par des exemples empruntés à celui qu'il appelle tout simplement lepoëte. Michelet se défend de toucher au sujet deNotre-Dame de Paris, parce que, dit-il, «il a été marqué de la griffe du lion».
Théophile Gautier, bien des années après la représentation d'Hernani, lui qui a compté parmi lestrois cents Spartiates, écrivait ceci:
«Cette date reste écrite dans le fond de notre passé en caractères flamboyants … Cette soirée décida de notre vie. Là, nous reçûmes l'impulsion qui nous pousse encore après tant d'années et qui nous fera marcher jusqu'au bout de la carrière.»
«Cette impulsion n'a pas été donnée à Théophile Gautier seulement; elle a été donnée à tout un siècle, à tout un monde, qui depuis ce jour-là est en marche.
«Les Grecs disaient que d'Homère découlait toute poésie. De VictorHugo sort aussi une grande source de poésie qui s'est répandue surles esprits les plus divers et qui les a vivifiés. Les peintres commeDelacroix, les musiciens comme Berlioz ont bu à cette source.
«L'action qu'il a exercée sur ses premiers contemporains s'étend encore sur la génération actuelle. Lorsqu'en 1867, sous l'empire, eut lieu la première reprise d'Hernani, le poëte exilé reçut une adresse de quelques-uns des noms les plus illustres de la jeune école: Sully Prudhomme, Coppée, Jean Aicard, Theuriet, Léon Dierx, Armand Silvestre, Lafenestre. Bien des vaillants qui avaient fait partie des «vieilles bandes d'Hernani» étaient couchés dans la tombe; une armée nouvelle sortait de terre, rien qu'à voir frissonner de nouveau les plis du vieux drapeau; la vieille garde morte, toute une jeune garde accourait se ranger autour du maître.»
Le public a souvent interrompu par ses applaudissements ce remarquable discours et les heureuses citations de Victor Hugo que M. Rambaud y a mêlées. On voulait presque faire bisser un passage du discours sur la loi de l'enseignement de 1850.
Les artistes du grand théâtre ont ensuite lu ou chanté diverses poésies de l'oeuvre du maître.
Paul Meurice lit alors ce remerciement de Victor Hugo:
Je remercie mes compatriotes avec une émotion profonde.
Je suis une pierre de la route où marche l'humanité, mais c'est la bonne route. L'homme n'est le maître ni de sa vie, ni de sa mort. Il ne peut qu'offrir à ses concitoyens ses efforts pour diminuer la souffrance humaine, et qu'offrir à Dieu sa foi invincible dans l'accroissement de la liberté.
Applaudissements prolongés. On couronne le buste d'un laurier d'or.Cris: Vive Victor Hugo! vive la république!
La fête de jour s'est brillamment terminée par le chant de laMarseillaise, qui a été exécuté avec une verve toute patriotique par les artistes et l'orchestre du théâtre.
Le soir, à sept heures et demie, un magnifique banquet a été donné dans la grande salle du palais Granvelle, admirablement décorée pour la circonstance par le jeune et habile architecte auquel on doit le dessin de la plaque commémorative. Sur un fond rouge se détachaient en lettres d'or les initiales R.F. et V.H.
Plus de cent convives assistaient à ce banquet, qui réunissait les représentants de la presse parisienne et locale, les autorités civiles, municipales, universitaires et militaires du département.
Divers toasts ont été portés:
Le maire: Au président de la République.
A. Rambaud: A Victor Hugo, poète des États-Unis du monde.
Ad. Pelleport: A Garibaldi, qui empêcha l'ennemi d'envahir Besançon.
Le général Wolf: Au génie, dans la personne de Victor Hugo.
Paul Meurice: A la ville de Besançon.
M. Beauquier, député: A Victor Hugo, président de la république des lettres.
Après les toasts, de beaux vers de M. Grandmougin, enfant de Besançon comme Victor Hugo, lus par M. le recteur, ont été salués d'unanimes applaudissements.
On a passé dans un jardin d'hiver qui avait été improvisé dans une autre salle du palais Granvelle.
De beaux arbustes verts portaient des lanternes vénitiennes d'un effet charmant, l'hôtel de ville et la maison où est né Victor Hugo étaient brillamment illuminés.
La foule répandue dans les rues participait à la fête par sa joie et ses nombreux vivats auxquels faisait écho la musique militaire.—Ad. Pelleport.
1881
Le 12 février 1881, un nombre de jeunes gens, écrivains et artistes, se réunissaient au Grand-Orient, sur la convocation de MM. Edmond Bazire et Louis Jeannin. Louis Blanc et Anatole de la Forge présidaient. Il s'agissait de convoquer Paris, les écoles, les associations ouvrières, pour célébrer, par une grande manifestation populaire, l'entrée de Victor Hugo dans sa quatrevingtième année.
La date de la manifestation serait fixée au dimanche 27 février. On partirait de l'Arc de Triomphe et on irait, par rangs de douze ou quinze, défiler devant les fenêtres de Victor Hugo. Ce serait comme une immense revue que passerait de tout le peuple de Paris le grand poète de la France.
En même temps, une fête littéraire serait donnée dans la salle du Trocadéro, où des vers de Victor Hugo seraient dits par les acteurs de la Comédie-Française [Note: Voir aux Notes.].
Un comité d'organisation fut élu. Il se composait de MM. EdmondBazire, Alfred Barbou, Emile Blémont, Delarue, Alfred Étiévant, FlorO'Squarr, Paul Foucher, Alfred Gassier, Ernest d'Hervilly, LouisJeannin, Lemarquand, Eugène Mayer, Catulle Mendès, BertrandMillanvoye, Joseph Montet, Adolphe Pelleport, Félix Régamey, GustaveRivet, A. Simon, Spoll, Paul Strauss, Maurice Talmeyr et Troimaux.
Le projet de la manifestation pouvait paraître risqué; la saison était froide et brumeuse, la neige ou la pluie allait tout empêcher peut-être. La généreuse initiative de ces jeunes gens ne s'arrêta à aucune objection. Leur idée prit comme une traînée de poudre. De toutes parts les adhésions arrivaient, les adresses pleuvaient, les délégations se formaient. Le comité d'organisation, heureux d'être ainsi débordé, annonçait qu'il s'était borné à proposer un programme, mais qu'il n'entendait en aucune façon se substituer à l'initiative de la population parisienne.
Le 25 février, au soir, M. Jules Ferry, président du conseil, se présentait chez Victor Hugo, lui apportant, au nom du gouvernement, un magnifique vase de Sèvres peint par Fragonard. «—Les manufactures nationales, lui disait-il, ont été instituées à l'origine pour offrir des présents aux souverains. La République offre aujourd'hui ce vase à un souverain de l'esprit.»
Le 26, le conseil municipal de Paris, le conseil général de la Seine délèguent leurs bureaux pour les représenter à la fête du lendemain. Les cercles, les lycées, les associations, les orphéons, les loges maçonniques prennent leurs rendez-vous.
La Ville fait dresser, à l'entrée de l'avenue d'Eylau, deux mâts vénitiens de vingt mètres de hauteur, exécutés sur les dessins de M. Alphand, et qui sont d'un caractère charmant et superbe. Au sommet, les initiales R. F. Quatre écussons étagés sur chaque face portent les titres des ouvrages du poète. Chaque mât est orné de faisceaux de drapeaux et de lances dorées, avec bannières bleues et roses. Les mâts sont reliés par une grande draperie rose frangée d'or, où se lit en grands caractères cette inscription:
1881
Des palmes, des guirlandes de feuilles de chêne, de sapin et de buis, des arbustes, des plantes et des fleurs s'entremêlent dans cette élégante décoration.
Dans cette soirée du 26, inauguration, au théâtre de la Gaîté, de la nouvelle direction Larochelle-Debruyère par une éclatante reprise deLucrèce Borgia, avec Mme Favart et M. Dumaine.
Tout est prêt pour le lendemain.
Il faut donner l'impression de cette grande journée dans les récits, pris sur le vif, de Jules Claretie et de Gustave Rivet, dans leRappelet dans leTemps.
Extrait duTemps:
C'est aujourd'hui une journée historique.
Paris,—et, avec Paris, la nation entière, les députations de l'étranger, la jeunesse, cetteFrance en fleur, a dit Victor Hugo lui-même,—tout un peuple fêtant l'entrée de Victor Hugo dans ses quatrevingts ans, un tel spectacle est de ceux qui se gravent pour l'avenir dans la mémoire des hommes, et en couronnant l'oeuvre et la vie de son grand poète, la France aura ajouté une admirable page à son histoire.
Il semble que, sur les bannières qui ont flotté aujourd'hui devant les fenêtres de l'avenue d'Eylau, on eût pu écrire:La Patrie à Victor Hugo. C'est la patrie, en effet, qui a célébré le poète patriote; ce sont les générations reconnaissantes envers cet homme de toutes les émotions, de toutes les joies qu'il leur a données, de toutes les nobles pensées qu'il a fait éclore en elles, de toute la gloire que sa gloire personnelle a fait rejaillir sur le pays.
Le peuple, pendant toute une journée, a défilé devant la maison de Victor Hugo en acclamant son nom. Et quand je dis peuple, toutes les classes, tous les rangs, tous les âges étaient confondus dans ce flot humain qui se déroulait des Tuileries à l'Arc de Triomphe et de l'Arc de Triomphe à l'avenue d'Eylau.
N'y a-t-il pas dans la destinée du poète quelque chose de prédestiné? N'était-ce pas de l'Arc de Triomphe, qu'il a si souvent et si magnifiquement chanté, que devait nécessairement partir l'immense cortège qui a passé en saluant devant les fenêtres de Victor Hugo? C'est aujourd'hui surtout qu'il pourrait crier au «monument sublime»:
Entre tes quatre pieds toute la ville abonde,Comme une fourmilière aux pieds d'un éléphant!
Que de monde! Et qu'est-ce, à côté d'un tel concours de population, que le triomphe théâtral de Pétrarque, le front encadré d'un camail rouge, porté sur son char triomphal avec les Muses et les Grâces, escorté par les écuyers, les pages, les seigneurs blasonnés et les cardinaux?
Qu'est-ce que le triomphe de Voltaire, acclamé par une foule où, déguisée, le coeur battant bien fort, Marie-Antoinette se cachait, curieuse de voir passer l'auteur deCandide,—la jeune reine saluant le vieillard roi?
La fête de Victor Hugo, c'est l'acclamation qui saluait Voltaire centuplée par le télégraphe, le téléphone, le fil électrique qui envoie au poète le salut de l'Amérique; c'est le peuple courant à son poète, comme la reine au philosophe; c'est le triomphe de Voltaire multiplié par les forces du dix-neuvième siècle.—Jules Claretie.
Extrait duRappel:
Dès le matin, toute l'avenue d'Eylau était déjà pleine d'une foule animée; on pavoisait les fenêtres, on établissait des estrades, on se massait devant la maison du poète, décorée avec un goût exquis par les soins du comité et de la Ville de Paris. M. Alphand avait envoyé ses plus belles fleurs.
Devant la porte, sur un piédestal aux couleurs bleues et roses frangées d'or, un grand laurier d'or dont la pointe touche au premier étage.
Aux deux côtés de la maison, de grandes estrades couvertes de fleurs et de plantes vertes font un décor de printemps; des palmes sont attachées aux arbres; et, devant la maison, aux pointes de fer de la marquise, aux fenêtres, devant la porte, sont accrochées des couronnes, sont amoncelés des palmes et des lauriers envoyés pas les villes des départements.
Il nous a été impossible de noter les inscriptions de toutes les couronnes; citons au hasard: de Marseille, la couronne de l'Athénée méridional, avec cette inscription: «Au poète, au philosophe, au grand justicier de la cause des peuples»; le Cercle de la Fédération a envoyé une grande couronne d'or et d'argent; le Cercle de l'Aurore une superbe palme d'or et d'argent; la société le Réveil social, une palme d'or.
A chaque instant, une délégation des départements vient apporter des fleurs; des bouquets merveilleux arrivent du Midi, de Nice, de Toulon; l'un d'eux, tout entier de myosotis, avec ces mots en fleurs rouges:A Victor Hugo. Un autre, énorme, fait de superbes violettes, avec les initiales du poète tracées en fleurs de jasmin blanc.
L'intérieur de la maison est aussi tout fleuri; depuis la veille, chaque heure apporte une foule de bouquets qui décorent le salon, la salle à manger, la véranda. Partout, partout de la verdure et des fleurs. Une couronne immense a été envoyée par la Comédie-Française, faite de roses blanches et roses, avec les titres, brodés sur des drapelets de soie rouge, des drames du poète représentés au Théâtre-français:Hernani, Le Roi s'amuse, Angelo, Les Burgraves, Marion de Lorme, Ruy Blas.
A dix heures et demie, dans une maison qui fait face à celle du poète, s'organise le cortège de petits enfants qui doivent dire un compliment au Maître. Une bannière bleue et rose, avec cette inscription:L'Art d'être grand-père, est tenue par une petite fille, ayant à ses côtés des enfants qui portent des bouquets et tiennent les rubans de la bannière.
Au dehors, s'est organisé le défilé des enfants des écoles, qu'on a amenés à cette heure pour qu'ils ne courent aucun danger dans la foule; les petites filles bleues et roses prennent la tête du cortège, accompagnées des membres du comité.
La députation est introduite dans le salon, et Victor Hugo embrasse d'abord la plus petite, en disant:—Je vous embrasse tous en elle, mes chers enfants.—Comme ils sont charmants! ajoute le poète; et il dit: Je veux embrasser aussi la porte-bannière.
L'enfant, qui est la fille de notre confrère Étiévant, récite avec une grâce émue ces jolies strophes de Catulle Mendès:
Nous sommes les petits pinsons,Les fauvettes au vol espiègleQui viennent chanter des chansonsA l'Aigle.
Il est terrible! mais très doux,Et sans que son courroux s'allumeOn peut fourrer sa tête sousSa Plume.
Nous sommes, en bouton encor,Les fleurs de l'aurore prochaine,Qui parfument les mousses d'orDu Chêne.
….Nous sommes les petits enfantsQui viennent gais, vifs, heureux d'être,Fêter de rires triomphantsL'Ancêtre.
Si Jeanne et George sont jaloux,Tant pis pour eux! c'est leur affaire….Et maintenant embrassez-nous,Grand-Père!
On applaudit, Victor Hugo serre la main à ses amis et reçoit les bouquets que lui offrent les enfants.
«Je les accepte pour vous les offrir», dit le poète à Mmes Léon Cladel et Gustave Rivet, qui reçoivent avec émotion ces souvenirs précieux.
Arrive M. Hérold, préfet de la Seine. Il présente au poète ses enfants qui portent un bouquet. Victor Hugo offre à Mme Édouard Lockroy le bouquet de M. Hérold.
La députation sort de la maison, et au dehors tous les enfants des écoles demandent à voir Victor Hugo. Il paraît à sa fenêtre; une immense acclamation retentit de toutes ces jeunes voix et de celles de la foule massée sur les trottoirs. Vive Victor Hugo! vive Victor Hugo! crient les enfants, en envoyant des baisers au poète.
Les écoles défilent et s'éloignent.
Victor Hugo déjeune alors avec ses petits-enfants et M. et MmeLockroy. Déjeuner de famille. Aucun invité.
La foule grossit toujours autour du logis. Lui n'a rien changé à ses habitudes; il a dû travailler ce matin comme chaque jour, et son déjeuner a lieu sans aucun apparat.
Une nouvelle députation des écoles arrive. Victor Hugo se montre à la fenêtre du petit salon de gauche, et salue les enfants de la main avec son paternel sourire.
A ce moment, apparaît la députation du conseil municipal de Paris, précédée par deux huissiers.
En tête, MM. Thorel, Sigismond Lacroix, Murat. Tous s'arrêtent, tête nue, sous la fenêtre de Victor Hugo. Il se fait un grand silence.
Victor Hugo prononce le discours suivant, interrompu à chaque phrase par les applaudissements et les cris de: Vive Victor Hugo!
Je salue Paris.
Je salue la ville immense.
Je la salue, non en mon nom, car je ne suis rien; mais au nom de tout ce qui vit, raisonne, pense, aime et espère ici-bas.
Les villes sont des lieux bénis; elles sont les ateliers du travail divin. Le travail divin, c'est le travail humain. Il reste humain tant qu'il est individuel; dès qu'il est collectif, dès que son but est plus grand que son travailleur, il devient divin; le travail des champs est humain, le travail des villes est divin.
De temps en temps, l'histoire met un signe sur une cité. Ce signe est unique. L'histoire, en quatre mille ans, marque ainsi trois cités qui résument tout l'effort de la civilisation. Ce qu'Athènes a été pour l'antiquité grecque, ce que Rome a été pour l'antiquité romaine, Paris l'est aujourd'hui pour l'Europe, pour l'Amérique, pour l'univers civilisé. C'est la ville et c'est le monde. Qui adresse la parole à Paris adresse la parole au monde entier.Urbi et orbi.
Donc, moi, l'humble passant qui n'ai que ma part de votre droit à tous, au nom des villes, de toutes les villes, des villes d'Europe et d'Amérique et du monde civilisé, depuis Athènes jusqu'à New-York, depuis Londres jusqu'à Moscou, en ton nom, Madrid, en ton nom, Rome, je glorifie avec amour et je salue la ville sacrée, Paris.
Le discours achevé, les chapeaux s'agitent, on crie: bravo! et le conseil municipal s'éloigne. Quelques flocons de neige tombent, mais les têtes de la foule sont toujours nues.
A onze heures et demie, on place devant la maison le buste doré de la République, que le sculpteur Francia vient d'envoyer à Victor Hugo, et la foule, qui grossit de plus en plus, crie: Vive Victor Hugo! vive la république!
On commence à apercevoir au loin, du côté de l'Arc de Triomphe, des masses noires que dominent des bannières.
Les membres du comité d'organisation, avec les commissaires de la fête, sont à leur poste, Ils ont fait tendre devant la maison des rubans bleus et roses en guise de barrières, et ils contiennent sur les trottoirs la foule qui s'y est massée, attendant le défilé.
Pas un sergent de ville dans l'avenue, les commissaires de la fête font eux-mêmes garder l'avenue libre, et tout se prépare dans le plus grand ordre.
Le temps est gris, mais un grand souffle de joie et de fête passe sur tous les fronts.
Les amis, connus et inconnus, de Victor Hugo viennent apporter leurs cartes, qu'on entasse dans des corbeilles, à côté des fleurs et des couronnes.
Deux Chinois, en robe bleue, leur parapluie à la main, viennent se mêler à la foule, plus civilisés certes que ne pouvaient être des Hurons apportant leur hommage à Voltaire.
Un photographe arrive et installe son objectif devant la maison même, tandis que les dessinateurs des journaux illustrés prennent des croquis. Un peintre, M. H. Scott fait,au fond de la boite, comme on dit, debout, le pinceau à la main, malgré le froid, une étude peinte de l'entassement des fleurs et des couronnes au seuil du logis.
Cependant le cortège en marche s'est approché; laMarseillaiseretentit.
Il est midi. Le défilé commence.
Victor Hugo est à sa fenêtre, au premier étage. A ses côtés, personne autre que Georges et Jeanne.
Et alors c'est un spectacle merveilleux, inouï, unique, et tel qu'on n'en vit jamais: de midi à la nuit, sans relâche, comme une mer toujours montante, le flot de la population n'a pas cessé de défiler devant la maison, en criant: Vive Victor Hugo!
Et tout était mêlé dans cette grande foule, les habits noirs, les blouses, les casquettes, les chapeaux; des soldats de toutes les armes, les vieux en uniformes d'invalides; des vieillards, des jeunes filles; des mères en passant élevaient leurs enfants vers Victor Hugo, et les enfants lui envoyaient des baisers. Bien des yeux pleuraient; et c'était le plus beau et le plus attendrissant des spectacles que celui de ce peuple les mains levées vers ce génie; on sentait toutes les âmes confondues dans une seule et même pensée.
Plusieurs groupes, en passant devant la maison, après avoir acclamé et salué le poète, déposent à son seuil leurs couronnes ou leurs souvenirs.
La chambre où se tient le poète est bientôt remplie d'adresses et d'écrins; nous y voyons une magnifique plume d'or ciselée, avec cette dédicace: «A Victor Hugo. Ses admirateurs de Saint-Quentin». Puis une couronne de chêne en bronze vert, nouée par un ruban d'or massif, venant du Cercle de la même ville.
Les sociétés de gymnase de la Seine, qui ont pu traverser cette foule formidable, ont fait remettre une superbe médaille frappée pour cette circonstance solennelle; elle est soutenue par une large palme d'argent finement ciselée.
Une admirable couronne porte cette mention:Les Français deCalifornie à Victor Hugo; une autre:l'Alliance latine à VictorHugo.
Une médaille est offerte par la Société des anciens élèves des Écoles nationales des arts et métiers.
Un livre richement relié porte ce titre:Basni Vicktora Huga. C'est un volume de la traduction des ouvres du poète en langue tchèque, celui de laLégende des Siècles.
Dans un buvard riche, à cadre de bronze ciselé, avec coins d'émail incrusté d'or et d'argent, se trouve une adresse écrite sur parchemin; c'est celle de la Société des hommes de lettres viennois, laConcordia.
Les sociétés chantantes viennent rendre leur hommage gaulois au plus grand des Français. Parmi elles nous lisons sur leurs bannières les noms des Gais parisiens, la société des Épicuriens, et, arborant sans crainte de leurs femmes leur drapeau, la société des Amis du divorce.
Un drapeau est particulièrement acclamé au passage, après qu'il s'est incliné devant Victor Hugo, c'est un vieux drapeau fané portant le faisceau coiffé du bonnet phrygien et l'inscription: Garde nationale de Thionville, 1792.
Il nous est impossible d'énumérer les bannières des corporations, des chambres syndicales, des sociétés, des orphéons, des fanfares, qui durant tout le jour ont défilé.
La Société des gens de lettres ouvrait la marche; puis les élèves de l'École normale supérieure, apportant une énorme couronne de lauriers, aux rubans violets, couleur de l'Université.
Une société de jeunes gens, laLecture, apporte une table couverte de lilas blancs et de roses.
Les élèves des lycées, rangés en compagnies, passent martialement, marchant au pas dans un ordre admirable; ils sont acclamés. Ils déposent des couronnes devant la maison; l'une d'elles, de lauriers, de roses et de bleuets, porte cette inscription: «Au Père! Ses fils du Lycée Fontanes.»
Les élèves de Louis-le-Grand, de Saint-Louis, de Sainte-Barbe, de Henri IV. Ceux du lycée de Versailles, apportent un immense bouquet. Du lycée de Valenciennes, une couronne. Tout le défilé de cette jeunesse est saisissant; l'émotion étrangle les cris. C'est la France de demain qui passe.
Ensuite défilent les anciens élèves des Arts et Métiers, avec un immense bouquet envoyé de Nice. La députation du cercle républicain de Saint-Quentin apporte une magnifique couronne d'or sur un coussin de velours rouge. Le journalla Lanterneenvoie un superbe trophée de lilas blanc et de camélias rouges, où s'enroulent des rubans qui portent le nom des oeuvres du maître.
La société Chevé passe en chantant laMarseillaise.—Vive la république!
Des artilleurs en rang saluent militairement.
Parfois, respectueusement, la foule salue sans rien dire. Des jeunes gens des clubs élégants passent et ôtent leurs chapeaux correctement.
Et ce n'était pas seulement Paris, c'étaient la France et le monde entier qui étaient représentés.
L'Association littéraire internationale dépose ses cartes. Elle a remis à Victor Hugo quatre volumes reliés des adhésions qu'elle a reçues de tous pays.
L'Union française de la jeunesse, au nombre de 500, avec ses élèves, ses professeurs, les directeurs de sections, apporte une longue et éloquente adresse.
Nous n'avons pu lire toutes les inscriptions des bannières des corporations, des orphéons, des fanfares.
C'est la fanfare d'Ivry, de Levallois-Perret, l'harmonie d'Arcueil-Cachan, la chambre syndicale des ouvriers boulangers, des horlogers de Paris, des tourneurs en cuivre, des serruriers, des gantiers.
Le choral de Belleville chante à Victor Hugo un hymne, imprimé sur papier tricolore; la foule applaudit, crie:Bis!et le choeur répète:
Nous donnerons tout le sang de la FrancePour la patrie et pour la liberté!
Une société de récitation, conduite par M. Léon Ricquier, apporte une magnifique corbeille de fleurs naturelles. On met à côté un bouquet de deux sous que vient offrir un enfant.
Le choral de la Villette passe en chantant un choeur:En avant!
Puis des collégiens encore, et toute une école d'enfants, l'avenir.
Victor Hugo essuie une larme, salue de la main. Les cris de vive Victor Hugo se font entendre et la foule continue sa marche, respectueuse, presque recueillie. Puis une fanfare éclate, et les cris renaissent.
Il est impossible de décrire l'aspect de l'avenue vers deux heures; les trottoirs sont couverts d'une foule énorme; les maisons sont pavoisées; les balcons sont couverts de monde, il y en a jusque sur les toits; on s'entasse sur des estrades établies dans les jardins, sur les murs, sur les grilles; des enfants sont perchés dans tous les arbres.
Et le défilé ne cesse pas.
Un instant la foule est tellement compacte qu'un arrêt se produit, les commissaires se multiplient pour faire avancer et circuler cette foule qui se succède sans relâche, qui arrive en masses profondes, occupant toute la largeur de l'avenue, et l'ordre n'est pas troublé un seul moment; point de tumulte dans ce défilé de toute une ville.
Une jeune femme s'évanouit, on lui apporte une chaise de chez MmeLockroy. On la soigne. Elle revient à elle.
Autant qu'il est permis d'évaluer la foule, on peut dire que cent mille personnes par heure ont passé sous les fenêtres de Victor Hugo, de midi à six heures du soir.
Le temps froid et neigeux du matin est devenu plus doux. Le poète, toujours debout à sa fenêtre, contemple silencieusement la foule, sourit à ces sourires et rend le salut à ces saluts.
Voici la bannière bleue des Félibres; les poètes du Midi acclament Victor Hugo, la bannière s'incline; Victor Hugo salue. Une délégation de Rodez remet une couronne avec cette inscription:Au poète, au citoyen! Passent sous leur bannière, les ouvriers galochiers, les emballeurs, les tonneliers; le cercle de l'Aurore de Marseille envoie une superbe couronne; voici la fanfare du Xe arrondissement, la fanfare de Bagneux, le Choral-Français, la fanfare de l'Industrie, le Choral des Amis de la Seine; tous chantent et jouent aux applaudissements de la foule. A ce moment on apporte un magnifique coussin brodé d'or, avec cette inscription: «Au poète, de la part du prince de Lusignan.»
Le choral d'Alsace-Lorraine, avec sa bannière noire, sur laquelle est brodée une couronne d'argent surmontant l'écusson des deux provinces, s'arrête et chante un air patriotique. Les bravos éclatent, des larmes coulent de bien des yeux.
Puis c'est la fanfare de Montmartre, le choral de Plaisance; et entre chacune de ces sociétés un immense flot de peuple continue sans intervalles à défiler.
Un grand drapeau avec cette inscription «Les étudiants de Paris à Victor Hugo» est accroché devant la porte. Voici la fanfare de Saint-Denis, les Enfants de Saint-Denis, l'Union musicale de Paris, les Enfants de Lutèce, le Choral de la rive gauche, une députation du département du Nord avec sa couronne, l'Union chorale de Somain avec sa couronne, le Choral parisien, le Choral de la plaine Saint-Denis.
De la maison du poète c'est, à droite et à gauche dans l'avenue, à perte de vue, un océan de têtes humaines, au-dessus desquelles flottent drapeaux et bannières; c'est la fanfare Saint-Gervais, la fanfare des Quatre-Chemins, la société chorale Alsacienne. Ce n'est pas tout encore.
LeProgrèsde Montreuil envoie une couronne d'or traversée d'une large plume d'argent. Puis les fanfares des divers arrondissements, du dix-huitième, du douzième, la fanfare du commerce de Saint-Ouen, le choral l'Avenir, la Société de prévoyance des Francs-Comtois, l'harmonie de Clichy; les ouvriers tôliers, les selliers, les bottiers, les sculpteurs praticiens, les jardiniers, les plombiers, les charpentiers, les dégraisseurs, les teinturiers, les scieurs de long, portant sur leur bannière verte cette inscription:Conciliation, Union, Vertu,les décolteurs, les potiers d'étain, les chauffeurs-conducteurs-mécaniciens; les chapeliers, qui offrent à Victor Hugo un superbe bouquet porté par deux jeunes ouvriers; les fondeurs-typographes.
Le Choral savoisien, l'Union musicale des Batignolles, la fanfare laSirène, la Lyre de Belleville; la Société des États-Unis d'Europeportant une bannière aux couleurs de l'arc-en-ciel; la fanfare deCourbevoie, les Enfants de Belgique.
Le comité du monument de Garibaldi, à Nice, fait apporter par MM. Récipon et Chiris, députés, un bouquet merveilleux d'un mètre de diamètre.
On crie: Vive la France! vive Victor Hugo!
Une députation de la presse républicaine de Nice apporte une couronne.
Viennent ensuite les loges maçonniques, qui ont presque toutes envoyé des délégués. Les francs-maçons, revêtus de leurs insignes, sont rangés par quatre et défilent dans le plus grand calme.
Après eux, viennent vingt sociétés de gymnastique, qui sont toutes réunies sous le même commandement. Chaque société avec ses costumes, gris, bleus, rouges, blancs, fait un effet très pittoresque. Elles offrent à Victor Hugo un charmant bouquet.
Les tireurs de France et d'Algérie sont représentés par la section du 20e arrondissement.
Les employés du Commerce et de l'Industrie, venus en très grand nombre, précédés de la bannière bleu et rouge des drapiers du XIVe siècle, offrent une magnifique couronne en feuilles de chêne dorées. Les tourneurs sur bois, les menuisiers offrent une palme dorée.
Et tant d'autres dont nous n'avons pu lire les bannières, et à qui nous demandons pardon de les omettre.
Quant aux compositeurs typographes, ils formaient les groupes les plus nombreux.
L'un de ces groupes avait pavoisé un grand char, orné d'écussons portant les noms des oeuvres de Victor Hugo et, souvenir précieux et touchant, sur ce char ils avaient établi, entre autres outils d'imprimerie, tels que rouleaux, clichés et papiers, une vieille presse à bras, sur laquelle les premiers vers du poète ont été tirés. Cette presse appartient maintenant à l'imprimerie Kugelmann.
Il faut finir cependant le récit de ce défilé splendide, où tout un peuple est venu apporter son hommage au génie. Ces cris, ces saluts, ces bouquets, ces palmes, ces lauriers, ces chants et ces fanfares, ces centaines de milliers d'hommes, ont fait la plus belle manifestation pacifique que puisse rêver la pensée humaine.
Il semblait que ce fût l'aurore d'une époque nouvelle, du règne de l'intelligence, de la souveraineté de l'esprit.
Victor Hugo salué, acclamé par les enfants, par les hommes, par les vieillards, souriant à leurs sourires, c'est un des spectacles les plus touchants, les plus nobles, que la France nous ait encore donnés, et, si c'est une date mémorable dans la vie du poète, c'est une date à jamais illustre dans notre histoire nationale.—Gustave Rivet.
Ce qui a été extraordinaire, intraduisible, c'est le dernier moment de cette inoubliable journée. Lorsque la dernière délégation a eu défilé,—précédée par deux toutes petites filles en robes blanches traversées d'écharpes tricolores,—la foule, jusqu'alors entassée dans les rues avoisinantes et sur les trottoirs de l'avenue, dans un prodigieux mouvement de houle qui ressemblait à l'arrivée d'un flot colossal, toute cette mer humaine est arrivée sous la fenêtre du poète, et là, électriquement, dans un même élan, dans un même cri, a poussé de ses milliers de poitrines, cette acclamation immense:
—Vive Victor Hugo!
Le spectacle était stupéfiant. Sur cet entassement de têtes nues, un crépuscule de ciel gris, neigeux, tombait, çà et là piqué des lueurs claires des becs de gaz que les allumeurs avaient trouvé moyen de faire flamber jusqu'en cette foule;—on n'apercevait plus, à travers les branches des arbres, qu'une fourmilière indistincte, des milliers de points blafards,—faces humaines tournées vers le poète,—et la lumière argentée du soir emplissait l'avenue: une multitude à la Delacroix dans un paysage de Corot.—Jules Claretie.
Séance du 4 mars 1881 au sénat.
La fête du 27 février a eu, le 4 mars, son écho dans la séance du sénat.
On discutait le tarif des douanes. Tout à coup un mouvement se produit dans la salle. Victor Hugo, qui n'était pas venu au sénat de la semaine, entrait en causant avec M. Peyrat. Au moment où il monte à son fauteuil, l'assemblée se lève et le salue par une triple salve d'applaudissements. Beaucoup de sénateurs s'empressent autour de lui et lui serrent la main.
Victor Hugo, très ému, dit alors:
Ce mouvement du sénat est tout à fait inattendu pour moi. Je ne saurais dire à quel point il m'a touché.
Mon trouble inexprimable est un remerciement. (Applaudissements.) Je l'offre au sénat, et je remercie tous ses membres de cette marque d'estime et d'affection.
Jamais, jusqu'au dernier jour de ma vie, je n'oublierai l'honneur qui vient de m'être fait. Je m'assieds profondément ému. (Applaudissements répétés.)
M. LÉON SAY,président.—Le génie a pris séance, et le sénat l'a salué de ses applaudissements. Le sénat reprend sa délibération. (Nouveaux applaudissements.)
M. Paul Dalloz a lu, au seuil de l'église Saint-Germain-des-Prés, les paroles suivantes, envoyées par Victor Hugo:
Je suis accablé. Je pleure. J'aimais Saint-Victor.
Je vais le revoir. Il était de ma famille dans le monde des esprits, dans ce monde où nous irons tous. Ce n'était pas un esprit ni un coeur qui peuvent se perdre; la mort de telles âmes est un grandissement de fonction.
Quel homme c'était, vous le savez. Vous vous rappelez cette rudesse, généreux défaut d'une nature franche, que recouvrait une grâce charmante. Pas de délicatesse plus exquise que celle de ce noble esprit. Combinez la science d'un mage assyrien avec la courtoisie d'un chevalier français, vous aurez Saint-Victor.
Qu'il aille où sa place est marquée, parmi les français glorieux. Qu'il soit une étoile de la patrie. Son oeuvre est une des oeuvres de ce grand siècle. Elle occupe les sommets suprêmes de l'art.
Parmi d'autres gloires, il a celle-ci, ne l'oublions pas: il a été fidèle à l'exil. Pendant les plus sombres années de l'empire, l'exil a entendu cette voix amie, cette voix persistante, cette voix intrépide. Il a soutenu les combattants, il a couronné les vaincus, il a montré à tous combien est calme et fière cette habitude des hautes régions.
Que toute cette gloire lui revienne aujourd'hui; qu'il entre dans la sérénité souveraine, et qu'il aille s'asseoir parmi ces hommes rares qui ont eu ce double don, la profondeur du grand artiste et la splendeur du grand écrivain.
1882
Le 10 mai 1882, un banquet était offert par les mécaniciens de France à leur camarade Grisel, qui venait d'être décoré pour avoir autrefois sauvé un train en marche, avec un courage et un sang-froid qui n'auraient pas dû attendre si longtemps leur récompense. La république avait tenu à payer cette dette du second empire.
Victor Hugo, sollicité par une députation parlant au nom de l'immense corporation des chemins de fer, avait accepté la présidence effective de cette fête du travail.
Le banquet a eu lieu dans la salle de l'Élysée-Montmartre, magnifiquement décorée de drapeaux, de fleurs et de plantes exotiques.
Dans la grande salle, douze tables de cent couverts avaient été dressées. Avec les tables des salles du jardin et de la galerie, les convives étaient au nombre de 1,400 environ.
La table d'honneur, élevée en avant de l'orchestre, était dominée par un splendide trophée encadrant un beau buste en bronze de la République.
Les représentants de la presse, les membres du comité, les délégués anglais, les membres de l'Association fraternelle, occupaient le haut des tables, près de la table d'honneur. Les députés, les sénateurs, les conseillers municipaux venaient ensuite au nombre de près de trois cents.
La voiture qui amenait Victor Hugo est signalée. Un mouvement prolongé se manifeste dans la foule.
Lorsque Victor Hugo descend et paraît sur les marches de l'Élysée-Montmartre, les cris de: Vive Victor Hugo! vive la république! retentissent de toutes parts. Le poète, nu-tête, se retourne et salue la foule, qui fait entendre de nouveaux vivats.
Les commissaires reçoivent au haut de l'escalier Victor Hugo, très ému de l'ovation dont il vient d'être l'objet.
Victor Hugo s'assied entre le mécanicien Grisel à sa droite et M.Raynal, ministre du commerce, à sa gauche. M. Gambetta président duConseil, est en face d'eux.
Au dessert, Victor Hugo se lève (Acclamations) et prononce les paroles suivantes:
Il y a deux sortes de réunions publiques: les réunions politiques et les réunions sociales.
La réunion politique vit de la lutte, si utile au progrès; la réunion sociale a pour base la paix, si nécessaire aux sociétés.
La paix, c'est ici le mot de tous. Cette réunion est une réunion sociale, c'est une fête.
Le héros de cette fête se nomme Grisel. C'est un ouvrier, c'est un mécanicien. Grisel a donné toute sa vie,—cette vie qui unit le bras laborieux au cerveau intelligent,—il l'a donnée au grand travail des chemins de fer. Un jour, il dirigeait un convoi. A un point de la route, il s'arrête.—Avancez! ordonne le chef de train.—Il refuse. Ce refus c'était sa révocation, c'était la radiation de tous ses services, c'était l'effacement de sa vie entière. Il persiste. Au moment où ce refus définitif et absolu le perd, un pont sur lequel il n'a pas voulu précipiter le convoi s'écroule. Qu'a-t-il donc refusé? Il a refusé une catastrophe.
Cet acte a été superbe. Cette protection donnée par l'humble et vaillant ouvrier, n'oubliant que lui-même, à toutes les existences humaines mêlées à ce convoi, voilà ce que la République glorifie.
En honorant cet homme, elle honore les deux cent mille travailleurs des chemins de fer de France, que Grisel représente.
Maintenant, qui a fait cet homme? C'est le travail. Qui a fait cette fête? C'est la République.
Citoyens, vive la République!
Cette allocution est suivie d'applaudissements prolongés et des cris de: Vive Victor Hugo!
Les membres du comité apportent un buste de la République et prient Victor Hugo de le remettre à Grisel.—Je le fais de grand coeur, dit le poète; et il serre la main de Grisel, qui, ému, répond:
—Au nom des mécaniciens de France, je remercie Victor Hugo, le poète immortel, d'avoir bien voulu présider cette fête fraternelle et démocratique.
M. Martin Nadaud, député, fait l'éloge chaleureux des travailleurs, et salue, dans Victor Hugo le grand travailleur, le plus grand génie du siècle.
M. Gambetta prononce à son tour quelques paroles, et dit:
«Cette belle fête a son caractère essentiel, qui est la paix sociale, comme le disait tout à l'heure celui qui est notre maître à tous, Victor Hugo. (Bravos.)
«Je crois que la pensée unanime de cette réunion peut être exprimée par le toast que je porte ici: Au génie et au travail! A Victor Hugo! A Grisel! (Acclamations!)
«Beau et grand spectacle! l'homme qui résume les hauteurs du génie national mettant sa main dans la main du généreux travailleur qui, depuis vingt-cinq ans, attendait la récompense qu'il n'a jamais sollicitée.»
Victor Hugo lève la séance.
Au dehors, la foule est innombrable sur le boulevard. Comme à l'arrivée, Victor Hugo est, à son départ, l'objet d'une ovation enthousiaste. Il faut toute la vigilance des gardiens de la paix pour qu'il n'arrive pas d'accidents, tellement la voiture est entourée par des groupes qui se pressent et s'étouffent.
Enfin les commissaires parviennent à dégager le chemin, et la voiture part au milieu des cris répétés de: Vive Victor Hugo! vive la république!