IV

Le fait fatal, le fait brutal, si vous voulez, a déjoué toutes ces combinaisons.

Sous cette réserve qu'il n'y a jamais rien que d'approximatif dans l'assimilation du fait et de l'idée, l'agrandissement matériel donne, en de certains cas, la mesure de l'agrandissement moral, Paris a d'abord tenu tout entier dans l'île Notre-Dame; puis il a jeté un pont, comme le petit oiseau qui veut sortir donne un coup de bec dans l'oeuf; puis, sous Philippe-Auguste, il a eu sept cents arpents de surface, et il a émerveillé Guillaume le Breton; puis, sous Louis XI, il a eu trois quarts de lieue de tour, et il a enthousiasmé Philippe de Comines; puis, au dix-septième siècle, il a eu quatre cent treize rues, et il a ébloui Félibien. Au dix-huitième siècle, il a fait la révolution, et sonné la grande cloche d'appel, avec six cent soixante mille habitants. Aujourd'hui il en a dix-huit cent mille. C'est un plus gros bras qui peut secouer une plus grosse corde.

Le tocsin d'aujourd'hui est un tocsin pacifique. C'est la vaste sonnerie joyeuse du travail invitant toutes les nations à l'exposition du chef-d'oeuvre de chacune.

Quelque chose de nous est toujours penché sur nos enfants, et dans le temps futur il entre une dose du temps actuel. La civilisation traverse des phases quelconques, toujours dominées par la phase précédente. Aujourd'hui, surtout ce qui est, et sur tout ce qui sera, la révolution française est en surplomb. Pas un fait humain que ce surplomb ne modifie. On se sent pressé d'en haut, et il semble que l'avenir ait hâte et double le pas. L'imminence est une urgence; l'union continentale, en attendant l'union humaine, telle est présentement la grande imminence; menace souriante. Il semble, à voir de toutes parts se constituer les landwehrs, que ce soit le contraire qui se prépare; mais ce contraire s'évanouira. Pour qui observe du sommet de la vraie hauteur, il y a dans la nuée de l'horizon plus de rayons que de tonnerres. Tous les faits suprêmes de notre temps sont pacificateurs. La presse, la vapeur, le télégraphe électrique, l'unité métrique, le libre échange, ne sont pas autre chose que des agitateurs de l'ingrédient Nations dans le grand dissolvant Humanité. Tous les railways qui paraissent aller dans tant de directions différentes, Pétersbourg, Madrid, Naples, Berlin, Vienne, Londres, vont au même lieu, la Paix. Le jour où le premier air-navire s'envolera, la dernière tyrannie rentrera sous terre.

Le mot Fraternité n'a pas été en vain jeté dans les profondeurs, d'abord du haut du Calvaire, ensuite du haut de 89. Ce que Révolution veut, Dieu le veut. L'âme humaine étant majeure, la conscience humaine est lucide. Cette conscience est révoltée par la voie de fait dite guerre. Les guerres offensives en particulier, contenant un aveu naïf de convoitise et de brigandage, sont condamnées par l'humanité honnête du genre humain. Remettre en marche les armures n'est décidément plus possible; les panoplies sont vides, les vieux géants sont morts. Césarisme, militarisme, il y a des musées pour ces antiquités-là. L'abbé de Saint-Pierre, qui a été le fou, est maintenant le sage. Quant à nous, nous pensons comme lui; et nous nous figurons sans trop de peine que les hommes doivent finir par s'aimer. Vivre en paix, est-ce donc si absurde? On peut, ce nous semble, rêver une époque où lorsque quelqu'un dira: propreté, promptitude, exactitude, bon service, on ne songera pas tout d'abord à un canon se chargeant par la culasse, et où le fusil à aiguille cessera d'être le modèle de toutes les vertus.

Insistons-y, un certain empiétement du présent sur l'avenir est nécessaire. Cette vague figuration de ce qui sera dans ce qui est, Paris l'esquisse. C'est pour la faire mieux saillir, et pour l'éclairer des deux côtés, que, tout à l'heure, en regard de l'avenir, nous avons placé le passé. Le fruit est bon à voir, mais maintenant retournez l'arbre, et montrez sa racine. Cette histoire qu'on vient de revoir, on peut en refaire et en varier le raccourci; on n'en modifiera ni le sens ni le résultat. Changer l'altitude ne change point le corps.

Qu'on interroge, non les archives de l'empire, car le motarchives de l'empires'applique seulement aux deux périodes 1804-1814 et 1852-1867, et hors de là n'a aucun sens, qu'on interroge et qu'on remue jusqu'au fond lesarchives de France, et, de quelque façon que la fouille soit faite, pourvu que ce soit de bonne foi, la même histoire incorruptible en sortira.

Cette histoire, qu'on la prenne telle qu'elle est, qu'on en ait la quantité d'horreur qu'elle mérite, à la condition qu'on finisse par admirer. Le premier mot est Roi, le dernier mot est Peuple. L'admiration comme conclusion, c'est là ce qui caractérise le penseur. Il pèse, examine, compare, sonde, juge; puis, s'il est tourné vers le relatif, il admire, et, s'il est tourné vers l'absolu, il adore. Pourquoi? parce que dans le relatif il constate le progrès; parce que dans l'absolu il constate l'idéal. En présence du progrès, loi des faits, et de l'idéal, loi des intelligences, le philosophe aboutit au respect. Le coup de sifflet final est d'un idiot.

Admirons les peuples chercheurs, et aimons-les. Ils sont pareils aux Empédocles dont il reste une sandale et aux Christophe Colombe dont il reste un monde. Ils s'en vont à leurs risques et périls dans le grand travail de l'ombre. Ils ont souvent aux mains la boue du déblaiement à tâtons. Leur reprocherez-vous les déchirures de leurs habits d'ouvriers? O sombres ingrats que vous êtes!

Dans l'histoire humaine, parfois c'est un homme qui est le chercheur, parfois c'est une nation. Quand c'est une nation, le travail, au lieu de durer des heures, dure des siècles, et il attaque l'obstacle éternel par le coup de pioche continu. Cette sape des profondeurs, c'est le fait vital et permanent de l'humanité. Les chercheurs, hommes et peuples, y descendent, y plongent, s'y enfoncent, parfois y disparaissent. Une lueur les attire. Il y a un engloutissement redoutable au fond duquel on aperçoit cette nudité divine, la Vérité.

Paris n'y a point disparu.

Au contraire.

Il est sorti de 93 avec la langue de feu de l'avenir sur le front.

Depuis les temps historiques, il y a toujours eu sur la terre ce qu'on nomme la Ville.Urbsrésumeorbis. Il faut le lieu qui pense.

Il faut l'endroit cérébral, le générateur de l'initiative, l'organe de volonté et de liberté, qui fait les actes quand le genre humain est éveillé, et, quand le genre humain dort, les rêves.

L'univers sans la ville; il y a là comme une idée de décapitation. On ne se figure pas la civilisation acéphale.

Il faut la cité dont tout le monde est citoyen.

Le genre humain a besoin d'un point de repère universel.

Pour nous en tenir à ce qui est élucidé, et sans aller chercher dans les pénombres les cités mystérieuses, Gour en Asie, Palenque en Amérique, trois villes, visibles dans la pleine clarté de l'histoire, sont d'incontestables appareils de l'esprit humain.

Jérusalem, Athènes, Rome. Les trois villes rhythmiques.

L'idéal se compose de trois rayons: le Vrai, le Beau, le Grand. De chacune de ces trois villes sort un de ces trois rayons. A elles trois, elles font toute la lumière.

Jérusalem dégage le Vrai. C'est là qu'a été dite par le martyr suprême la suprême parole:Liberté, Égalité, Fraternité. Athènes dégage le Beau. Rome dégage le Grand.

Autour de ces trois villes, l'ascension humaine a accompli son évolution. Elles ont fait leur oeuvre. Aujourd'hui de Jérusalem il reste un gibet, le Calvaire; d'Athènes, une ruine, le Parthénon; de Rome, un fantôme, l'empire romain.

Ces villes sont-elles mortes? Non. L'oeuf brisé ne représente pas la mort de l'oeuf, mais la vie de l'oiseau. Hors de ces enveloppes gisantes, Rome, Athènes, Jérusalem, plane l'idée envolée. Hors de Rome la Puissance, hors d'Athènes l'Art, hors de Jérusalem la Liberté. Le Grand, le Beau, le Vrai.

En outre elles vivent en Paris. Paris est la somme de ces trois cités. Il les amalgame dans son unité. Par un côté il ressuscite Rome, par l'autre, Athènes, par l'autre, Jérusalem. Du cri du Golgotha il a tiré les Droits de l'homme.

Ce logarithme de trois civilisations rédigées en une formule unique, cette pénétration d'Athènes dans Rome et de Jérusalem dans Athènes, cette tératologie sublime du progrès faisant effort vers l'idéal, donne ce monstre et produit ce chef-d'oeuvre: Paris.

Dans cette cité-là aussi il y a eu un crucifix. Là, et pendant dix-huit cents ans aussi,—nous avons compté les gouttes de sang tout à l'heure,—en présence du grand crucifié, Dieu, qui pour nous est l'Homme, a saigné l'autre grand crucifié, le Peuple.

Paris, lieu de la révélation révolutionnaire, est la Jérusalem humaine.

La fonction de Paris, c'est la dispersion de l'idée. Secouer sur le monde l'inépuisable poignée des vérités, c'est là son devoir, et il le remplit. Faire son devoir est un droit.

Paris est un semeur. Où sème-t-il? dans les ténèbres. Que sème-t-il? des étincelles. Tout ce qui, dans les intelligences éparses sur cette terre, prend feu ça et là, et pétille, est le fait de Paris. Le magnifique incendie du progrès, c'est Paris qui l'attise. Il y travaille sans relâche. Il y jette ce combustible, les superstitions, les fanatismes, les haines, les sottises, les préjugés. Toute cette nuit fait de la flamme, et, grâce à Paris, chauffeur du bûcher sublime, monte et se dilate en clarté. De là le profond éclairage des esprits. Voilà trois siècles surtout que Paris triomphe dans ce lumineux épanouissement de la raison, qu'il envoie de la civilisation aux quatre vents, et qu'il prodigue la libre pensée aux hommes; au seizième siècle par Rabelais,—qu'importe la tonsure!—au dix-septième, par Molière,—qu'importe le travestissement et le masque!—au dix-huitième, par Voltaire,—qu'importe l'exil!

Rabelais, Molière et Voltaire, cette trinité de la raison, qu'on nous passe le mot, Rabelais le Père, Molière le Fils, Voltaire l'Esprit, ce triple éclat de rire, gaulois au seizième siècle, humain au dix-septième, cosmopolite au dix-huitième, c'est Paris.

Ajoutez-y Danton, pourtant.

Paris a sur la terre une influence de centre nerveux. S'il tressaille, on frissonne.

Il est responsable et insouciant. Et il complique sa grandeur par son défaut.

Il se contente trop souvent d'avoir de la joie. Joie athénienne aux yeux de l'historien, joie olympienne aux yeux du poëte.

Cette joie est souvent une faute. Quelquefois elle est une force.

Elle vient en aide à la raison.

A l'heure qu'il est, et nous ne saurions trop en prendre acte, nous, philosophes, la guerre étant dans la coulisse et prête à rentrer en scène, Paris raille la guerre. La grosse voix militaire le fait rire. Bon commencement. C'est là une gaieté de faubourien, mais Paris est surtout de son faubourg. Le caporalisme ayant cessé d'être une grandeur française et étant devenu une grandeur tudesque, Paris est à l'aise pour s'en moquer. Cette moquerie est saine. On en verra les suites. Dansles Muettes de l'Histoire, vivant et puissant livre, on lit ceci: «Un jour Henri VIII n'aima plus sa femme; de là une religion.» On pourra dire de même: «Un jour Paris n'aima plus le soldat; de là une guérison.»

Le caporalisme, c'est l'absolutisme. C'est Narvaëz. C'est Bismarck. Le despotisme est un paradoxe. L'omnipotence militaire monarchique offense le bon goût.

—Sifflons cela, dit Paris. Et il prend sa clef dans sa poche. La clef de la Bastille.

Paris a été trempé dans le bon sens, ce Styx qui ne laisse point passer les ombres. C'est par là que Paris est invulnérable.

Il s'engoue comme toutes les autres foules, puis, brusquement, devant les apothéoses, les tedeums, les cantates, les fanfares, il perd son sérieux.

Et voilà les apothéoses en danger.

Le roi de Prusse est grand. Il a sur sa monnaie une couronne de laurier, sur sa tête aussi. C'est à peu près un César. Il est en passe d'être empereur d'Allemagne. Mais Paris sourira. C'est terrible.

Que faire à cela?

Sans doute les uniformes du roi de Prusse sont beaux; mais vous ne pouvez pas forcer Paris à admirer la passementerie de l'étranger.

Bien des choses seraient ou voudraient être; mais le rire de Paris est un obstacle.

Des principes d'autrefois, qui étaient crénelés et armés, légitimité, grâce de Dieu, inviolabilité séculaire, etc., sont tombés devant «ce rictus», comme l'appelle Joseph de Maistre.

La tyrannie est un Jéricho dont ce rire fait crouler les tours.

Les puissances terrestres que la messe noire foudroyait, un refrain de faubourien les exécute. Être excommunié était une forme de la démolition; être chansonné en est une autre.

La gaieté de Paris est efficace, parce que, venant des entrailles du peuple, elle se rattache à des profondeurs tragiques.

C'est à Paris, désormais, nous l'avons indiqué plus haut, qu'est l'urbi et orbi. Mystérieux déplacement du pouvoir spirituel.

Au balcon du Quirinal succède cette boîte à compartiments qu'on appelle la casse d'imprimerie. De ces alvéoles sortent, ailées, les vingt-cinq lettres de l'alphabet, ces abeilles. Pour n'indiquer qu'un détail, dans une seule année, 1864, la France a exporté pour dix-huit millions deux cent trente mille francs de livres. Les sept huitièmes de ces livres, c'est Paris qui les imprime.

Les clefs de Pierre, l'allusion décourageante à la porte du ciel plutôt fermée qu'ouverte, sont remplacées par le rappel perpétuel du bien qu'ont fait aux peuples les grandes âmes, et si Saint-Pierre de Rome est un plus vaste dôme, le Panthéon est une plus haute pensée. Le Panthéon, plein de grands hommes et de héros utiles, a au-dessus de la ville le rayonnement d'un tombeau-étoile.

Ce qui complète et couronne Paris, c'est qu'il est littéraire.

Le foyer de la raison est nécessairement le foyer de l'art. Paris éclaire dans les deux sens; d'un côté la vie réelle, de l'autre la vie idéale. Pourquoi cette ville est-elle éprise du beau? Parce qu'elle est éprise du vrai. Ici apparaît dans son néant la puérile distinction entre le fond et la forme, dont une fausse école de critique a vécu pendant trente ans. Fond et forme, idée et image, sont, dans l'art complet, des identités. La vérité donne la lumière blanche; en traversant ce milieu étrange qu'on nomme le poëte, elle reste lumière et devient couleur. Une des puissances du génie, c'est qu'il est prisme. Elle reste réalité et devient imagination. La grande poésie est le spectre solaire de la raison humaine.

Paris n'est pas une ville; c'est un gouvernement. «Qui que tu sois, voici ton maître.» Je vous défie de porter un autre chapeau que le chapeau de Paris. Le ruban de cette femme qui passe gouverne. Dans tous les pays, la façon dont ce ruban est noué fait loi. Le boy de Blackfriars copie le gamin de la rue Grénetat. La manola de Madrid a encore aujourd'hui pour idéal la grisette. Caillé, le blanc qui a vu Tombouctou, disait avoir trouvé, dans le Bagamedri, sur la hutte d'un nègre, cette inscription:A l'instar de Paris. Paris a ses caprices, ses faux goûts, ses illusions d'optique; un moment il a mis Lafon au-dessus de Talma et Wellington au-dessus de Napoléon. Quand il se trompe, tant pis pour le bon sens universel. La boussole est affolée. Le progrès est quelques instants à tâtons.

L'autorité allant dans un sens, l'opinion allant dans l'autre; un gouvernement obscur sur un peuple lumineux; ce phénomène se voit parfois, même à Paris. Paris le traverse comme on traverse une pluie. Le lendemain il se sèche au soleil.

C'est à Paris qu'est l'enclume des renommées. Paris est le point de départ des succès. Qui n'a pas dansé, chanté, prêché, parlé devant Paris n'a pas dansé, chanté, prêché et parlé. Paris donne la palme et il la chicane. Ce distributeur de popularité a parfois des avarices. Les talents, les esprits, les génies, sont de sa compétence, et il conteste, volontiers, et le plus longtemps qu'il peut, les plus grands. Qui a été plus nié que Molière [1]? Et à ce sujet,—disons-le en passant,—que l'artiste et le poëte ne souhaitent pas trop n'être point contestés. Être discuté, c'est traverser l'épreuve. Épuiser de son vivant la contradiction est utile. Le rabais qui n'aura pas été essayé sur vous votre vie durant, vous le subirez plus tard. A la mort, les incontestés décroissent et les contestés grandissent. La postérité veut toujours retravailler à une gloire.

Paris, insistons-y, est un gouvernement. Ce gouvernement n'a ni juges, ni gendarmes, ni soldats, ni ambassadeurs; il est l'infiltration, c'est-à-dire la toute-puissance. Il tombe goutte à goutte sur le genre humain, et le creuse. En dehors de qui a la qualité officielle d'autorité, au-dessus, au-dessous, plus bas, plus haut, Paris existe, et sa façon d'exister règne. Ses livres, ses journaux, son théâtre, son industrie, son art, sa science, sa philosophie, ses routines qui font partie de sa science, ses modes qui font partie de sa philosophie, son bon et son mauvais, son bien et son mal, tout cela agite les nations et les mène. Vous empêcherez plus aisément l'invasion des sauterelles que l'invasion des modes, des moeurs, des élégances, des ironies, des enthousiasmes. Cela entre partout, et opère irrésistiblement. Toutes ces choses, qui sont Paris, sont autant de rongeurs invisibles. Dans toutes les constructions sociales et politiques actuellement solides et satisfaisantes au regard, Paris, à l'état latent, pullule, sape et mine, ménageant les surfaces qui restent intactes. Ce fourmillement des idées parisiennes, dry-rot effrayant, évide l'intérieur des pouvoirs patents, met dedans l'inconnu, et les laisse debout jusquau jour de la chute en poussière. Même dans les pays hiérarchiques, tels que la Grande-Bretagne, ou despotiques, tels que la Russie, ce travail de Paris se fait. La réforme, en Angleterre, résulte de notre suffrage universel. Et c'est bien. Le présent, si robuste qu'il semble et si hautain qu'il soit, est attaqué de cette maladie incurable, l'avenir. Tous les matins, l'humanité en s'éveillant regarde le coin de son mur. Paris y affiche son spectacle jusqu'à ce qu'il y affiche sa révolution. Que donne-t-on aujourd'hui? Scribe. Et demain? Lafayette.

Quand il est mécontent, Paris se masque. De quel masque? d'un masque de bal. Aux heures où d'autres prendraient le deuil, il déconcerte étrangement l'observateur. En fait de suaire, il met un domino. Chansons, grelots, mascarades, tous les airs penchés de l'abâtardissement, pyrrhiques excessives, musiques bizarres, la décadence jouée à s'y méprendre, des fleurs partout. Transformation gaie. Y réfléchir.

Note [1]:

Avant qu'un peu de terre obtenu par prièrePour jamais dans la tombe eût enfermé Molière,Mille de ses beaux traits, aujourd'hui si vantés,Furent des sots esprits à nos yeux rebutés.L'ignorance et l'erreur, à ses naissantes pièces,En habits de marquis, en robes de comtesses,Venaient pour diffamer son chef-d'oeuvre nouveau,Et secouaient la tête à l'endroit le plus beau.Etc. (BOILEAU.)

Un défunt procureur général, fort peu malveillant pour le pouvoir, s'est fâché tout rouge contre Paris. Son mécontentement contre les parisiens produisit des catilinaires contre les parisiennes. Ce magistrat, qui était, à ce qu'il paraît, de l'Académie, a prolongé ses réquisitoires jusque sur les toilettes des femmes. La mort l'a surpris prématurément, car probablement le sévère accusateur officiel, en sortant de sa colère contre le trop d'ampleur des jupes, eût passé à la seconde question, le trop de largeur des consciences; et, après s'être énergiquement indigné de beaucoup de bijoux sur une femme, il nous eût dit l'effet que lui faisaient beaucoup de serments sur un homme.

On est Caton ou on ne l'est pas.

Il existe d'autres vieillards, éloignés de Paris pour des motifs quelconques depuis quinze ou seize ans, qui vivent solitaires, qui ne voient jamais d'autres toilettes que celle de l'aurore sortant de la mer, et qui sont plus indulgents. Ils aiment ces villes où le soudain est toujours caché. D'ailleurs, dans les villes où il y a de la femme, il y a du héros. Les excès de parure ont au fond la même source que les excès de bravoure. Prenez garde, cette langueur n'est peut-être que l'attente d'une occasion. On a vu les efféminés se redresser virils. Une ville était plus vaillante que Sparte; c'était Sybaris. Supposez, par exemple, le territoire à défendre, un roulement de tambour à la frontière, et vous verrez. Quelle plus folle journée que le dix-huitième siècle? Le soir arrivé, c'est la Convention, c'est la Patrie en danger, c'est le premier venu immense, c'est Rouget de Lisle trouvant le chant dont Barra trouve l'action, c'est la France des Quatorze armées. Sur ce, comptez les défauts, et requérez contre Paris. Montrez-lui le poing. Pourquoi pas? Boerhaave, étudiant les fièvres cérébrales, s'écriait:Que de mal on peut dire du soleil!

En quatre mots, et tout net, Paris ne recule pas.

Pourtant il a ses inconséquences, parfois coupables. Ainsi, il s'est ému pour la Pologne et ne s'émeut pas pour l'Irlande; il s'est ému pour l'Italie et ne s'émeut pas pour la Roumanie, qui est Italie; il s'est ému pour la Grèce et ne s'émeut pas pour la Crète, qui est Grèce. Il y a quarante ans, Psara l'a soulevé; aujourd'hui Arcadion le laisse froid. Même héroïsme pourtant, même cause, même droit; mais autre moment. Hélas! Paris aussi a ses sommeils.Quandoque bonus dormitat. Quelquefois, cette immensité a pour occupation le néant.

Il faut l'aimer, il faut la vouloir, il faut la subir, cette ville frivole, légère, chantante, dansante, fardée, fleurie, redoutable, qui, nous l'avons dit, à qui la prend donne la puissance, que Maximilien, aïeul de Charles-Quint, aurait payée de tout son empire, que les Girondins auraient achetée de leur sang et que Henri IV eut pour une messe. Ses lendemains sont toujours bons. La folie de Paris, cuvée, est sagesse.

Mais, dira-t-on, le Paris immédiatement actuel, le Paris de ces quinze dernières années, ce tapage nocturne, ce Paris de mascarade et de bacchanale, auquel on applique particulièrement le mot décadence, qu'en pensez-vous? Ce que nous en pensons? nous n'y croyons pas. Ce Paris-là existe-t-il? S'il existe, il est au vrai Paris du passé et de l'avenir ce qu'est une feuille à un arbre. Moins encore. Ce qu'est une excroissance à un organisme. Jugerez-vous le chêne sur le gui? Jugerez-vous Cicéron sur le pois chiche.

Un peu d'ombre flottante ne compte pas dans un immense lever d'aurore. Nous nions la décadence, nous ne nions pas la réaction. Une réaction ressemble à une décadence; faites la différence pourtant: la décadence est incurable, la réaction n'est que momentanée. Qu'en cet instant où nous sommes la réaction sévisse, nous n'en disconvenons point. Nous constatons volontiers une réaction actuelle, aussi violente, et par conséquent aussi faible qu'on voudra, et sur tous les points, et qui se manifeste à peu près partout, contre l'ensemble du fait révolutionnaire et démocratique, contre tout le mouvement d'esprits dérivé de 89, contre toutes les idées qui ont la vie et l'avenir. Cette réaction, si vaillamment dénoncée par l'éloquence fière et forte d'Eugène Pelletan, par l'étincelante gaieté philosophique de Pierre Véron, par l'ironie pénétrante et profonde de Henri Rochefort, par Michelet, par Louis Ulbach, et par la généreuse indignation de presque tous les écrivains démocratiques, essaie de remonter tous les courants de la révolution, le courant littéraire comme le courant politique, le courant philosophique comme le courant social, le courant des idées comme le courant des faits, et prend le progrès à rebours et le siècle à contre-sens. Nous en sommes peu inquiet. Cet oïdium des intelligences est superficiel; le fond de la pensée publique n'est point touché; quel que soit l'effort rétrograde, la tendance de l'époque n'en sera en rien altérée. C'est la minute qui est malade, non le siècle.

Cela voudrait être un retour au passé, passé politique absolutiste, passé littéraire monarchique, restauration du droit divin comme principe et du goût classique comme dogme. Peine perdue. Ce contre-courant produit par un barrage disparaîtra avec le barrage. Cette réaction, dont sourient les penseurs, durera ce que durent les réactions, le temps que le reflux arrive. Or le reflux des principes est aussi éternel, aussi absolu et aussi certain que le reflux des océans. Donc passons. De bas empire point.

Le fond du siècle est grand et honnête. Disons-le, après la révolution française, aucune gangrène de peuple n'est possible. Grâce à la France pénétrante, grâce à notre idéal social infiltré à cette heure dans toutes les intelligences humaines, d'un pôle à l'autre, grâce à ce vaccin sublime, l'Amérique se guérit de l'esclavage, la Russie du servage, Rome du fanatisme, les croyances de l'absurdité, les codes de la barbarie. De chaque chose le virus ôté, voilà là révolution vue par un de ses plus grands côtés. Regardez. Constatez, sinon le fait régnant, du moins la tendance souveraine. C'est l'éducation sans la compression, l'enseignement sans le pédantisme, l'ordre sans le despotisme, la correction sans la vindicte, le moi sans l'égoïsme, la concurrence sans le combat, la liberté sans l'isolement, l'homme sans la bête, la vérité sans la glose, Dieu sans Bible. Qu'est-ce que la révolution française? un vaste assainissement. Il y avait une peste, le passé. Cette fournaise a brûlé ce miasme.

Mal parler de Paris, l'injurier, le railler, le dédaigner, cela est sans inconvénient. Prendre avec les colosses un air de mépris, rien n'est plus facile. C'est même enfantin. Il y a là-dessus des rédactions toutes faites. Défiez-vous des ritournelles, c'est comme en pédagogie la comparaison des poètes vivants à Claudien, à Lucain et à Stace. Cela date de loin. Cecchi déclare que Dante n'est qu'un Stace; pour Scudery, Corneille n'est qu'un Claudien, pour Greene, Shakespeare n'est qu'un Lucain et un Gongora. Voilà Dante, Corneille et Shakespeare bien malades. Ces procédés de critique, qui ont pris place dans les cahiers d'expressions des rhétoriciens, sont vieux; mais qu'importe! ils servent encore aujourd'hui. De même Paris n'est qu'une Gomorrhe.Sodomeest la variante de Joseph de Maistre.

Paris étant haï, c'est un devoir de l'aimer. Pourquoi le hait-on? parce qu'il est foyer, vie, travail, incubation, transformation, creuset, renaissance. Parce que de toutes ces choses régnantes aujourd'hui, superstition, stagnation, scepticisme, obscurité, recul, hypocrisie, mensonge, Paris est le contraire magnifique. A une époque où les syllabus décrètent l'immobilité, il fallait rendre un service au genre humain, prouver le mouvement. Paris le prouvée. Comment? en étant Paris.

Être Paris, c'est marcher.

A cette heure de réaction contre toutes les tendances du progrès, dénoncé de tous côtés, de par l'encyclique, de par le droit divin, de par le «bon goût», de par lemagister dixit, de par l'ornière, de par la tradition, etc., en cette insurrection flagrante de tout le passé, passé fanatique, passé scolastique, passé autoritaire, contre ce puissant dix-neuvième siècle, fils de la révolution et père de la liberté, il est utile, il est nécessaire, il est juste de rendre témoignage à Paris. Attester Paris, c'est affirmer, en dépit de toutes les apparences évidentes acceptées du vulgaire, la continuation de la vaste évolution humaine vers la libération universelle. Au moment où nous sommes, la coalition nocturne des vieux préjugés et des vieux régimes triomphe, et croit Paris en détresse, à peu près comme les sauvages croient le soleil en danger pendant l'éclipse.

Cette affirmation de Paris, ce livre la fait.

Cette affirmation, elle est dans les pages qu'on lit en ce moment. Affirmation de la démocratie, affirmation de la paix, affirmation du siècle. Pourtant indiquons ce qui est en notre pensée le côté réservé. Une affirmation n'existe qu'à la condition d'être en même temps une négation. Donc ces pages nient quelque chose.

C'est un Oui qui dit Non.

Du reste, en écrivant ces quelques feuilles, nous n'engageons pas plus le livre [Note: Le livreParis-Guide, publié pour l'Exposition universelle de 1867, et dont les pages de Victor Hugo étaient l'Introduction.] que nous ne sommes engagé par lui. Si quelqu'un dans ce livre est peu de chose, c'est nous. Un édifice bâti par une éblouissante légion d'esprits, voilà ce que c'est que ce livre. Si à tous les noms dont il offre la pléiade, il réunissait les autres noms lumineux qui, pour des raisons diverses, lui manquent, ce livre, ce serait Paris même. Quant à nous, ainsi que cela convient, nous sommes sur le seuil, presque dehors. Absent de la ville, absent du livre. Il existe au delà de nous, et nous sommes en deçà. Isolement humble et sévère, que nous acceptons.

Que l'Europe soit la bienvenue.

Qu'elle entre chez elle. Qu'elle prenne possession de ce Paris qui lui appartient, et auquel elle appartient! Qu'elle ait ses aises et qu'elle respire à pleins poumons dans cette ville de tous et pour tous, qui a le privilège de faire des actes européens! c'est d'ici que sont parties toutes les hautes impulsions de l'esprit du dix-neuvième siècle; c'est ici que s'est tenu, magnifique spectacle contemporain, pendant trente-six ans de liberté, le concile des intelligences; C'est ici qu'ont été posées, débattues et résolues dans le sens de la délivrance, toutes les grandes questions de cette époque: droit de l'individu, base et point de départ du droit social, droit du travail, droit de la femme, droit de l'enfant, abolition de l'ignorance, abolition de la misère, abolition du glaive sous toutes ses formes, inviolabilité de la vie humaine.

Comme les glaciers, qui ont on ne sait, quelle chasteté grandiose, et qui, d'un mouvement insensible, mais irrésistible et inconnu, rejettent sur leur moraine les blocs erratiques, Paris a mis dehors toutes les immondices, la voirie, les abattoirs, la peine de mort. Cette pénalité, inquiétude de la conscience publique qui sent là un empiétement sur l'inconnu, Paris l'a supprimée autant qu'il était en lui. Il a compris que l'échafaud chassé, c'était, dans un temps donné, l'échafaud détruit, et il a mis la guillotine à la porte. De cette façon, il a été aussi peu complice que possible du suicide qui a eu lieu dernièrement par le moyen du bourreau, la société obéissant à la réquisition d'un enfant-monstre. [Footnote: Lemaire.] En dépit de la fiction de l'enceinte fortifiée, la Roquette, c'est dehors. On pend dans Londres, on ne pourrait guillotiner dans Paris. De même qu'il n'y a plus de Bastille, il n'y a plus de place de Grève. Si l'on essayait de redresser la guillotine devant l'hôtel de ville, les pavés se soulèveraient. Tuer dans ce milieu humain n'est plus possible. Présage décisif et certain. Le pas qui reste à faire est celui-ci: mettre hors la loi ce qui est hors la ville. Il se fera. La sagesse du législateur est de suivre le philosophe, et ce qui a son commencement dans les esprits a inévitablement sa fin dans le code. Les lois sont le prolongement des moeurs. Enregistrons les faits à mesure qu'ils se présentent. Dès à présent, quand la peine de mort opère sur une place publique de France, défense est faite à l'armée de regarder l'échafaud; les hommes de garde ne doivent point faire face au supplice, et les soldats ont ordre de tourner le dos à la loi. C'est là, à vrai dire, une exécution de la guillotine. Il faut louer l'autorité publique quelconque qui l'a voulue.

Au fond, cette autorité, c'est Paris.

Paris est un flambeau allumé. Un flambeau allumé a une volonté.

Paris, après 89, la révolution politique, a fait 1830, la révolution littéraire; remise en équilibre des deux régions, la région de l'idée appliquée et la région de l'idée pure; installation dans l'intelligence de la démocratie installée dans l'état; suppression des routines ici comme des abus là; transformation du goût français en goût européen; remplacement d'un art ayant pour souverain le public par un art ayant pour élève le peuple. Ce peuple, celui de Paris, est déjà pensif et profond. Prenez ce petit être qu'on appelle le gamin de Paris; en révolution que fait-il? il respecte le chemin de fer et démolit l'octroi; et l'instinct de cet enfant éclaire toute l'économie politique. C'est à Paris que la question des banques s'élabore, et que se centralise ce vaste et fécond mouvement coopératif qui, donnant raison aux prévisions du grand socialiste de 1848, Louis Blanc, amalgame le capitaliste à l'ouvrier, associe les industries sans gêner la liberté, proportionne le résultat à l'effort, et résout l'un par l'autre les deux problèmes du bien-être et du travail. Les préjugés et les erreurs sont des torsions qui exigent un redressement; l'appareil orthopédique, ébauché par Ramus, agrandi par Rabelais, retouché par Montaigne, rectifié par Montesquieu, perfectionné par Voltaire, complété par Diderot, achevé par la Constitution de l'an II, est à Paris. Paris tient école. École de civilisation, école de croissance, école de raison et de justice. Que les peuples viennent se tremper l'âme dans ce tourbillon de vie! que les nations viennent vénérer cet hôtel de ville d'où est sorti le suffrage universel, cet Institut, avant peu régénéré, d'où sortira l'enseignement gratuit et obligatoire, ce Louvre d'où sortira l'égalité, ce champ de Mars d'où sortira la fraternité. Ailleurs on forge des armées; Paris est une forge d'idées.

Bonne espérance à l'avenir! Paris est la ville de la puissance par la concorde, de la conquête par le désintéressement, de la domination par l'ascension, de la victoire par l'adoucissement, de la justice par la pitié et de l'éblouissement par la science. De l'Observatoire la philosophie voit une plus grande quantité de Dieu que la religion n'en voit de Notre-Dame. Dans cette cité prédestinée, le contour vague, mais absolu, du progrès est partout reconnaissable; Paris, chef-lieu d'Europe, est déjà hors de l'ébauche, et, dans toutes les révolutions qui dégagent lentement sa forme définitive, on distingue la pression de l'idéal, comme on voit sur le bloc de glaise à demi pétri le pouce de Michel-Ange.

Le merveilleux phénomène d'une capitale déjà existante représentant une fédération qui n'existe pas encore, et d'une ville ayant l'envergure latente d'un continent, Paris nous l'offre. De là l'intérêt pathétique qui se mêle au puissant spectacle de cette cité-âme.

Les villes sont des bibles de pierre. Celle-ci n'a pas un dôme, pas un toit, pas un pavé, qui n'ait quelque chose à dire dans le sens de l'alliance et de l'union, et qui ne donne une leçon, un exemple ou un conseil. Que les peuples viennent dans ce prodigieux alphabet de monuments, de tombeaux et de trophées épeler la paix et désapprendre la haine. Qu'ils aient confiance. Paris a fait ses preuves. De Lutèce devenir Paris, quel plus magnifique symbole? Avoir été la boue et devenir l'esprit!

L'année 1866 a été le choc des peuples, l'année 1867 sera leur rendez-vous.

Les rendez-vous sont des révélations. Là où il y a rencontre, il y a entente, attraction, frottement, contact fécond et utile, éveil des initiatives, intersection des convergences, rappel des déviations au but, fusion des contraires dans l'unité; telle est l'excellence des rendez-vous. Il en sort un éclaircissement. Un carrefour de sentiers avec son poteau indicateur débrouille une forêt, un confluent de rivières conseille la colonisation, une conjonction de planètes éclaire l'astronomie. Qu'est-ce qu'une exposition universelle? C'est le monde voisinant. On va causer un peu ensemble. On vient comparer les idéals. Confrontation de produits en apparence, confrontation d'utopies en réalité. Tout produit a commencé par être une chimère. Voyez-vous ce grain de blé; il a été, pour les mangeurs de glands, une absurdité.

Chaque peuple a son patron de l'avenir qui est une extravagance; l'amalgame et la superposition de toutes ces extravagances diverses composent, pour l'oeil fixe du penseur, la confuse et lointaine figure du réel. Ces réverbérations viennent des profondeurs. Ainsi les fantômes ébauchent l'être; ainsi les idolâtries esquissent Dieu.

Celui qui rêve est le préparateur de celui qui pense. Le réalisable est un bloc qu'il faut dégrossir, et dont les rêveurs commencent le modelé. Ce travail initial semble toujours insensé. La première phase du possible, c'est d'être l'impossible. Quelle quantité de folie y a-t-il dans le fait? Épaississez tous les songes, vous avez la réalité. Concentration auguste de l'utopie, semblable à la concentration cosmique, qui de fluide devient liquide, et de liquide solide. A un certain moment l'utopie est maniable; c'est là que la philosophie la quitte et que l'homme d'état la prend; l'homme d'état n'étant que le deuxième ouvrier. Il n'est rien qui ne débute par l'état visionnaire. Prenez le fait le plus algébriquement positif, et remontez-le de siècle en siècle, vous arriverez à un prophète. Quel songe-creux que Denis Papin! S'imagine-t-on une marmite transfigurant l'univers? Comme l'Académie des sciences leur dit leur fait de temps en temps à tous ces inventeurs! Ils ont toujours tort aujourd'hui et raison demain. Or le demain d'une foule de chimères est arrivé; c'est de cela que se composent aujourd'hui la richesse publique et la prospérité universelle. Ce qui vous eût fait mettre à Charenton au siècle dernier a, en 1867, la place d'honneur au palais de l'Exposition internationale. Toutes les utopies d'hier sont toutes les industries de maintenant. Allez voir. Photographie, télégraphie, appareil Morse, qui est l'hiéroglyphe, appareil Hughes, qui est l'alphabet ordinaire, appareil Caselli, qui envoie en quelques minutes votre propre écriture à deux mille lieues de distance, fil transatlantique, sonde artésienne qu'on appliquera au feu après l'avoir appliquée à l'eau, machines à percement, locomotive-voiture, locomotive-charrue, locomotive-navire, et l'hélice dans l'océan en attendant l'hélice dans l'atmosphère. Qu'est-ce que tout cela? Du rêve condensé en fait. De l'inaccessible à l'état de chemin battu. Continuez donc, vous, pédants, à nier, vous, voyants, à marcher.

Une rencontre des nations comme celle de 1867, c'est la grande Convention pacifique. Elle a cela d'admirable qu'elle accable comme l'évidence, qu'elle supprime subitement partout l'obstacle, et qu'elle remet en mouvement dans tous ses engrenages plus ou moins entravés le divin mécanisme de la civilisation. Une exposition universelle, à Paris, et en 1867, c'est une brusque rupture partout à la fois et un splendide vol en éclats de tous les bâtons dans les roues. Nous disonstous, et nous ne nous opposons à aucun des rêves que contient ce monosyllabe immense. Un grand espoir de clarté prochaine, c'est là toute notre vie. Allons, allons, incendiez-vous dans le progrès. Une chevelure de flamme sur votre tas de charbon noir. Peuples, vivez.

Il manquera à ce palais de l'exposition ce qui lui eût donné une signification suprême: aux quatre angles, quatre statues colossales, figurant quatre incarnations de l'idéal; Homère représentant la Grèce, Dante représentant l'Italie, Shakespeare représentant l'Angleterre, Beethoven représentant l'Allemagne; et, devant la porte, tendant la main à tous les hommes, un cinquième colosse, Voltaire, représentant, non le génie français, mais l'esprit universel.

Quant à l'exposition de 1867 en elle-même, considérée comme réalisation, nous n'avons point à en juger. Elle est ce qu'elle est, nous la croyons magnifique, mais l'idée nous suffit. Ce qu'est l'idée, et quel chemin elle a fait, un chiffre le dira. En 1800, à la première exposition internationale, il y avait deux cents exposants; en 1867, il y en a quarante-deux mille deux cent dix-sept.

Une certaine mise à point de la civilisation résulte d'une exposition universelle. C'est une sorte d'homologation. Chaque peuple remet son dossier. Où en est-on? Le genre humain vient là faire sa propre connaissance. L'exposition est unnosce te ipsum.

Paris s'ouvre. Les peuples accourent à cette aimantation énorme. Les continents se précipitent, Amérique, Afrique, Asie, Océanie, les voilà tous, et la Sublime Porte, et le Céleste Empire, ces métaphores qui sont des royaumes, ces gloires qui sont de la barbarie. Vous plaire, ô athéniens! c'était l'ancien cri; vous plaire, ô parisiens! c'est le cri actuel. Chacun arrive avec l'échantillon de son effort. Cette Chine elle-même, qui se croyait «le milieu», commence à en douter, et sort de chez elle. Elle va juxtaposer son imagination à la nôtre, les cas tératologiques de la statuaire à notre recherche de l'idéal, et à notre sculpture de marbre et de bronze la sculpture torturée et magnifique du jade et de l'ivoire, art profond et tragique où l'on sent le bourreau. Le Japon vient avec sa porcelaine, le Népaul avec son cachemire, et le caraïbe apporte son casse-tête. Pourquoi pas? Vous étalez bien vos canons monstres.

Ici une parenthèse. La mort est admise à l'exposition. Elle entre sous la forme canon, mais n'entre pas sous la forme guillotine. C'est une délicatesse.

Un très bel échafaud a été offert, et refusé.

Enregistrons ces bizarreries de la décence. La pudeur ne se discute pas.

Quoi qu'il en soit, casse-tête et canons auront tort. Les machines de meurtre ne sont ici que pour faire ombre. Elles ont honte, on le voit. L'exposition, apothéose pour tous les autres outils de l'homme, est pour elles pilori. Passons. Voici toute la vie sous toutes les formes, et chaque nation offre la sienne. Des millions de mains qui se serrent dans la grande main de la France, c'est là l'exposition.

Comme les conquérants ont vieilli! où est aujourd'hui le blocus continental?

Appuyons sur ces phénomènes démocratiques d'une signification si haute. Les portes ne sont jamais ouvertes trop grandes dans la démonstration du progrès. Le trop n'est pas à craindre lorsqu'on énumère les évidences rassurantes à l'extrémité desquelles est la concorde. L'unité se forme; donc l'union. L'homme Un, c'est l'homme Frère, c'est l'homme Égal, c'est l'homme Libre.

Le fait des peuples se produit en dehors du fait des gouvernements.

Symptôme décisif. Ce qui vient à ce rendez-vous de l'exposition universelle, ce n'est pas seulement l'Europe, redisons-le, ce n'est pas seulement le groupe civilisé, ce n'est pas seulement l'Angleterre avec sa pyramide dorée de soixante pieds de haut figurant le rendement d'or de l'Australie, la Prusse avec son temple de la Paix et sa grotte de sel gemme, la Russie avec sa vieille orfèvrerie byzantine, la Crimée avec ses laines, la Finlande avec ses lins, la Suède avec ses fers, la Norvège avec ses fourrures, la Belgique avec ses dentelles, le Canada avec ses bois de luxe, New-York avec son anthracite dont un seul bloc pèse huit mille livres, le Brésil avec les bijoux entomologiques et ornithologiques que lui fait son soleil; ce qui arrive, ce qui accourt, ce qui s'empresse, c'est le vieux Thibet fanatique, c'est le Kolkar, le Travancore, le Bhopa, le Drangudra, le Punwah, le Chatturpore, l'Attipor, le Gundul, le Ristlom; c'est le jam de Norvanaghur, c'est le nizam d'Hyderabad, c'est le kao de Rusk, c'est le thakore de Morwée; c'est toute cette famille de nations embryonnaires sur lesquelles pèsent les hautesses asiatiques, les maharadjahs, les jageerdars, les bégums. Jusqu'à un baril de poudre d'or, qui est envoyé par cet informe roi nègre de Bonny, habitant d'un palais bâti d'ossements humains. Disons-le en passant, ce détail a fait horreur. C'est avec des pierres que notre Louvre à nous est bâti. Soit.

L'Égypte n'a que sa momie; elle l'exhume. Ce cimetière étale tous ses chefs-d'oeuvre, ses sarcophages de porphyre, ses cercueils de granit rose, ses gaines à cadavres peintes et dorées, d'autant plus ornées qu'elles doivent être plus enfouies. La contemporaine du zodiaque de Denderah, la vache Hothor, descend de son socle de basalte, et vient. Rhamsès, Chephrem, Ateta, la reine Ammenisis, débarquent par le chemin de fer; l'antique statue de bois que les arabes appellent Cheick-el-Beled, et qui est un dieu inconnu, arrive, apportant, au nom d'Isis, la mère commune, à la vieille Lutèce le salut de la vieille Thèbes. Comment t'appelles-tu, Lutèce? Je m'appelle Paris. Et toi, comment t'appelles-tu, Thèbes? Je m'appelle Dehr-el-Bahari. Constatation poignante; les deux villes de même race ont, chacune de leur côté, perdu figure, l'une dans la civilisation, l'autre dans la barbarie. Différence entre ce qui a avancé et ce qui a reculé.

Donc, ce qui vient, c'est tous les peuples.

Non, il n'est plus temps de s'en dédire. L'exposition internationale ne se rétracte pas. Les rois ont beau s'organiser militairement, donnons-leur la joie de le leur répéter à satiété, ce qui est l'avenir, ce n'est pas la haine, c'est l'entente; ce n'est pas le roulement des bombardes, c'est la course des locomotives. L'apaisement de l'univers est fatal. Rien n'y peut. Pour tout ce qui est plumet, dragonne, cymbale, quincaillerie meurtrière, gloriole sanglante, il y a refroidissement.

Le rapetissement de la terre par le chemin de fer et le fil électrique la met de plus en plus dans la main de la paix. Qu'on résiste tant qu'on voudra; les temps sont arrivés. L'ancien régime lutte en pure perte. Le passé est très ingénieux pour un mort; il se donne beaucoup de peine, il fait des trouvailles, il invente chaque jour un nouvel engin très curieux et très homicide. On lui donnera la croix d'honneur, mais il n'aura pas d'autre réussite. Les hommes commencent à voir moins trouble; l'envie de s'entre-tuer leur passe. Rien ne prévaut contre un tel courant d'idées. Les déclivités de la civilisation versent le genre humain dans un tel ou tel sens, et cette fois, et pour jamais, l'univers penche du bon côté. Il y aura peut-être encore une ou deux péripéties, mais finales. L'immense vent de l'avenir souffle la paix. Que faire contre l'ouragan de fraternité et de joie? Alliance! alliance! crie l'infini. Et, sous cette haleine de l'invisible, l'amour pousse hors de terre comme l'herbe. Insurgez-vous donc contre ce verdissement du printemps universel. Défaites donc la révolution. Défaites donc, non seulement le vingtième siècle devant vous, mais le dix-huitième derrière vous. Rêves! rêves! rêves! Les énormes boulets d'acier, du prix de mille francs chaque, que lancent les canons titans fabriqués en Prusse par le gigantesque marteau de Krupp, lequel pèse cent mille livres et coûte trois millions, sont juste aussi efficaces contre le progrès que les bulles de savon soufflées au bout d'un chalumeau de paille par la bouche d'un petit enfant.

Pourquoi voulez-vous nous faire croire aux revenants? Vous imaginez-vous que nous ne savons pas que la guerre est morte? Elle est morte le jour où Jésus a dit:Aimez-vous les uns les autres!et elle n'a plus vécu sur la terre que d'une vie de spectre. Pourtant, après le départ de Jésus, la nuit a encore duré près de deux mille ans, la nuit est respirable aux fantômes, et la guerre a pu rôder dans ces ténèbres. Mais le dix-huitième siècle est venu, avec Voltaire qui est l'étoile du matin, et la Révolution qui est l'aube, et maintenant il fait grand jour. La guerre habite un sépulcre. Les larves ne sortent pas des sépulcres à midi. Qu'elle reste dans son tombeau et qu'elle nous laisse dans notre lumière.

Cache tes drapeaux, guerre. Sinon, toi, misère, montre tes haillons.Et confrontons les déchirures. Celles-ci s'appellent gloire; celles-làs'appellent famine, prostitution, ruine, peste. Ceci produit cela.Assez.

Est ce vous qui attaquez, allemands? Est ce nous? A qui en veut-on? Allemands,all Men, vous êtes Tous-les-Hommes. Nous vous aimons. Nous sommes vos concitoyens dans la cité Philosophie, et vous êtes nos compatriotes dans la patrie Liberté. Nous sommes, nous, européens de Paris, la même famille que vous, européens de Berlin et de Vienne. France veut dire Affranchissement. Germanie veut dire Fraternité. Se représente-t-on le premier mot de la formule démocratique faisant la guerre au dernier?

Les masses sont les forces; depuis 89, elles sont aussi les volontés. De là le suffrage universel. Qu'est-ce que la guerre? C'est le suicide des masses. Mettez donc ce suicide aux voix! Le peuple complice de son propre assassinat, c'est le spectacle qu'offre la guerre. Rien de plus lamentable. On voit là à nu tout ce hideux mécanisme des forces détournées de leur but et employées contre elles-mêmes. On voit les deux bouts de la guerre; nous en avons montré un tout à l'heure, qui est le résultat: la misère. Maintenant montrons l'autre, qui est la cause: l'ignorance. Oh! ce sont là, en effet, les deux tragiques maladies. Qui les guérira augmentera la lumière du soleil.

Le propre de l'ignorance, c'est de subir. Les forces s'ignorent. Avez-vous remarqué le grand oeil doux du boeuf? Cet oeil est aveugle. Il faut qu'il reste doux, mais qu'il devienne intelligent. La force doit se connaître. Sans quoi elle est terrible. Elle aboutit à commettre des crimes, elle qui doit les empêcher. Que tout soit actif, que rien ne soit passif, le secret de la civilisation est là. Forces passives, quel mot inepte! De là des meurtres. Un cadavre étendu qui regarde le ciel accuse évidemment. Qui? Vous, moi, nous tous, non seulement ceux qui ont fait, mais ceux qui ont laissé faire.

Que les spectres s'en aillent! Que les méduses se dissipent! Non, même pendant le canon d'une bataille, nous ne croyons pas à la guerre. Cette fumée est de la fumée. Nous ne croyons qu'à la concorde humaine, seul point d'intersection possible des directions diverses de l'esprit humain, seul centre de ce réseau de voies qu'on appelle la civilisation. Nous ne croyons qu'à la vie, à la justice, à la délivrance, au lait des mamelles, aux berceaux des enfants, au sourire du père, au ciel étoile. De ceux mêmes qui gisent froids et saignants sur le champ de bataille se dégage, à l'état de remords pour les rois, à l'état de reproche pour les peuples, le principe fraternité; le viol d'une idée la consacre; et savez-vous ce que recommandent aux vivants les morts, ces paisibles sombres? La paix.

Bas les armes! Alliance. Amalgame. Unité!

Tous ces peuples que nous énumérions tout à l'heure, que viennent-ils faire à Paris? Ils viennent en France. La transfusion du sang est possible dans les veines de l'homme, et la transfusion de la lumière dans les veines des nations. Ils viennent s'incorporer à la civilisation. Ils viennent comprendre. Les sauvages ont la même soif, les barbares ont le même amour. Ces yeux saturés de nuit viennent regarder la vérité. Le lever lointain du Droit Humain a blanchi leur sombre horizon. La Révolution française a jeté une traînée de flamme jusqu'à eux. Les plus reculés, les plus obscurs, les plus mal situés sur le ténébreux plan incliné de la barbarie, ont aperçu le reflet et entendu l'écho. Ils savent qu'il y a une ville-soleil; ils savent qu'il existe un peuple de réconciliation, une maison de démocratie, une nation ouverte, qui appelle chez elle quiconque est frère ou veut l'être, et qui donne pour conclusion à toutes les guerres le désarmement. De leur côté, invasion; du côté de la France, expansion. Ces peuples ont eu le vague ébranlement des profonds tremblements de la terre de France. Ils ont, de proche en proche, reçu le contre-coup de nos luttes, de nos secousses, de nos livres. Ils sont en communion mystérieuse avec la conscience française. Lisent-ils Montaigne, Pascal, Molière, Diderot? Non. Mais ils les respirent. Phénomène magnifique, cordial et formidable, que cette volatilisation d'un peuple qui s'évapore en fraternité. O France, adieu! tu es trop grande pour n'être qu'une patrie. On se sépare de sa mère qui devient déesse. Encore un peu de temps, et tu t'évanouiras dans la transfiguration. Tu es si grande que voilà que tu ne vas plus être. Tu ne seras plus France, tu seras Humanité; tu ne seras plus nation, tu seras ubiquité. Tu es destinée à te dissoudre tout entière en rayonnement, et rien n'est auguste à cette heure comme l'effacement visible de ta frontière. Résigne-toi à ton immensité. Adieu, Peuple! salut Homme! Subis ton élargissement fatal et sublime, ô ma patrie, et, de même qu'Athènes est devenue la Grèce, de même que Rome est devenue la chrétienté, toi, France, deviens le monde.

Hauteville House, mai 1867.


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