LA MAISON OPÉRÉE
Un soir d'après Pâques, j'étais assis à une table, dans le fumoir d'un paquebot qui me ramenait chez moi, et où une demi-douzaine d'entre nous racontaient des histoires de revenants. Comme nous nous séparions, quelqu'un, qui faisait des réussites dans le box voisin, me dit:
«Je ne saisis pas très bien la fin de cette dernière histoire sur la Malédiction qui frappait l'aîné de la famille.
—On s'aperçut que c'était les conduites d'eau qui laissaient à désirer, expliquai-je. Dès qu'on les eut remplacées par des neuves, la Malédiction, je crois, se trouva levée. Je ne connais pas, pour ma part, les gens dont il s'agit.
—Ah, moi, je les ai changées à deux reprises, mes conduites d'eau; et encore, je suis sur du gravier.
—Vous ne voulez-pas dire que vous ayez un revenant dans votre maison? Pourquoi ne vous êtes-vous pas joint à nous?
—Aucun de ces messieurs ne désire plus rien avant qu'on ferme le bar? interrompit le stewart.
—Rasseyez-vous, et prenez quelque chose avec moi, dit le faiseur de réussites. Non, ce n'est pas un revenant. Ce qui nous arrive, c'est plutôt une sorte de dépression morale qu'autre chose.
—Mais, c'est tout à fait intéressant! Alors, il n'y a rien qu'on puisse voir?
—Il... il ne s'agit de rien de plus que d'un peu de dépression morale. Et, la chose étrange, c'est qu'il ne s'est pas produit un seul décès dans la maison depuis qu'on l'a construite—en 1863. L'homme d'affaires l'affirme. C'est ce qui m'a décidé... ou plutôt, ma bourgeoise... et il m'a fait payer pour cela mille livres de plus.
—Curieux! Et qui plus est pas ordinaire! fis-je.
—Oui, dites-moi? Elle a été construite pour trois sœurs—Moultrie qu'elles s'appelaient—trois vieilles filles. Elles vivaient toutes ensemble. C'était l'aînée qui en était propriétaire. Je l'ai achetée à son homme d'affaires, il y a de cela quelques années, et si je n'ai pas, en fin de compte, dépensé dedans cinq mille livres sterling, je n'en ai pas dépensé une. Lumière électrique, une aile neuve pour les domestiques, le jardin... toutes choses comme cela. On devrait tout au moins, soi et les siens, vivre heureux après pareille dépense, dites-moi?»
Il me regarda par le fond de son verre.
«Cela affecte-t-il beaucoup votre famille?
—Ma bourgeoise—je vous dirai, en passant, qu'elle est grecque—et moi sommes gens entre deux âges. Nous pouvons lutter contre la dépression morale; mais c'est pour ma petite jeune fille. Je dis petite, quoiqu'elle ait vingt ans. Nous l'envoyons changer d'air pour y échapper. Elle a presque passé son existence, toute l'année dernière, dans les hôtels et les établissements hydrothérapiques; mais ce n'est pas agréable pour elle. C'était une alouette... une vraie alouette... toujours en train de chanter. Si vous aviez entendu cela! C'est fini maintenant; elle ne chante plus. Ces machines-là, c'est pas naturel chez la jeunesse, dites-moi?
—Ne pouvez-vous pas vous débarrasser de la maison? suggérai-je.
—Pas à moins d'un sacrifice, et nous en sommes toqués. Tout à fait ce qu'il nous faut, à tous les trois. Nous l'aimerions pour de bon si cela nous était permis.
—Que voulez-vous dire parsi cela vous était permis?
—Je veux parler de la dépression morale. Cela gâte tout.
—De quoi s'agit-il au juste?
—Je ne saurais trop vous expliquer. Il faut levoir pour le croire, comme disent les gens de la foire; mais ce que vous racontiez tout à l'heure m'a beaucoup frappé.
—Ce n'était pas vrai, repartis-je.
—Mon histoire, à moi, est vraie. Si vous voulez me faire le plaisir de venir passer une nuit dans mon petit domaine, vous en apprendrez plus que vous ne feriez quand je causerais jusqu'au lever du soleil. Peu probable que cela affecte en rien votre naturel. Vous pouvez fort bien être... indemne, dites-moi? D'un autre côté, si vous attrapez aussi ce nouveau genre d'influenza, eh bien, vous en aurez pour votre argent.»
Tout en parlant, il me donna sa carte, où je lus son nom:L. Maxwell M'Leod, Esq.[46], of Holmescroft. Dans un coin se trouvait jetée une adresse de la Cité.
[46]Jamais un «gentleman» ne mettraitEsq.c'est-à-direEcuyer, sur sa carte, l'usage anglais est de faire précéder son nom de Mr.
[46]Jamais un «gentleman» ne mettraitEsq.c'est-à-direEcuyer, sur sa carte, l'usage anglais est de faire précéder son nom de Mr.
«Dans le temps, ajouta-t-il, j'étais dans les fourrures. Si les fourrures vous intéressent... je leur ai consacré trente années de ma vie.
—Vous êtes mille fois aimable, murmurai-je.
—Tant s'en faut, je vous assure. Je peux aller à votre rencontre, dans l'après-midi de samedi prochain, n'importe en quel endroit de Londres il vous plaira de désigner, et je ne serai que trop heureuxde vous amener chez moi en automobile. Ce devrait être une course délicieuse à ce moment de l'année... les rhododendrons seront en fleurs. J'y tiens. Vous ne sauriez croire combien sincèrement j'y tiens. Il est fort probable... que cela ne vous affectera nullement. Et je crois pouvoir dire que je possède la plus belle collection de dents de narvals qui soit au monde. Tout ce qu'il y a de mieux en fait de peaux et de cornes est obligé de passer par Londres, et L. Maxwell M'Leod sait d'où elles viennent et où elles vont. C'est son métier.»
Durant le reste de la montée de la Manche, Mr. M'Leod m'entretint de l'assemblage, la préparation et la vente des fourrures rares, et me raconta, sur la fabrication des vêtements fourrés, des choses qui tout à fait me choquèrent. Toujours est-il qu'en débarquant, le mercredi, je me trouvai engagé à passer cette fin de semaine-là avec lui à Holmescroft.
Le samedi suivant, il était au rendez-vous avec une automobile fort bien tenue, et, en une heure et demie, m'amena dans un district exclusivement réservé à la villégiature, tout en routes sans poussière et en villas d'un élégant dessin, chacune érigée dans de trois à cinq arpents de terre parfaitement ordonnée. Il me raconta que la terre se vendait au prix de huit cents livres l'arpent, et que le nouveau golf, dont nous dépassâmes le pavillonReine-Anne, avait coûté près de vingt-quatre mille livres sterling à créer.
Holmescroft était une grande demeure à deux étages, basse, couverte de plantes grimpantes. Une véranda, au côté sud, donnait sur un jardin et deux tennis, séparés, par un treillage de fer plein de goût, d'une prairie de cinq ou six arpents, aux allures on ne peut plus de parc, où paissaient deux vaches de Jersey. Le thé était servi à l'ombre d'un hêtre pourpre qui semblait promettre, et je pus voir, sur la pelouse, des groupes de jouvenceaux et de jouvencelles qui, sous le soleil, jouaient au tennis en vêtementsad hoc.
«Un joli tableau, dites-moi? fit Mr. M'Leod. Ma bourgeoise est assise sous l'arbre, et c'est ma petite jeune fille qui est en rose sur le tennis de là-bas. Mais je vais vous conduire à votre chambre, et vous les verrez tous plus tard.»
Il me fit traverser un vaste hall parqueté, meublé de citronnier pâle, d'immenses vases en cloisonné, d'un grand piano d'ébène et or, et de véritables talus de pots de fleurs dans des bassins en cuivre de Bénarès, pour me conduire, par un escalier de chêne tout battant neuf, à un vaste palier, où se trouvait un canapé de velours vert passementé d'argent. Les jalousies avaient leurs lattes baissées, et la lumière s'étendait en lignes parallèles sur les planchers.
Il me montra ma chambre, en me disant de la meilleure humeur:
«Vous pourriez être un peu fatigué. On l'est souvent sans le savoir, après une course à travers la circulation. Ne descendez que lorsque vous vous sentirez tout à fait dispos. Nous serons tous dans le jardin.»
Ma chambre manquait plutôt d'air et sentait le savon parfumé. Je commençai par hausser le châssis de la fenêtre à guillotine, lequel s'ouvrit si près du plancher et manœuvra si gauchement que je fus à deux doigts de piquer une tête au-dehors, où j'eusse, au-dessous, certainement causé la perte d'un cytise déjà quelque peu penché. Au moment où je m'apprêtais à me laver de la poussière du voyage, je commençai de ressentir une certaine fatigue. Mais, me dis-je, je n'étais pas venu ici, par ce temps et au milieu de ces nouveautés, pour me voir déprimé; aussi me mis-je à siffler.
Et ce fut à ce moment précis que j'eus conscience d'une petite ombre grise, comme d'un flocon de neige sur un fond de lumière, flottant à une distance immense dans l'arrière-plan de mon cerveau. Cela m'ennuya, et je secouai la tête pour m'en débarrasser. Sur quoi, mon cerveau télégraphia que c'était l'avant-coureur d'une tristesse approchant à grands pas, et à laquelle j'avais encore le temps d'échapper, si je forçais mes pensées à s'en éloigner,comme, en sautant pour sauver sa vie, l'on contraint son corps à se porter en avant afin d'échapper à la chute d'un mur. Mais la tristesse m'assaillit avant que je pusse saisir le sens du message. Je me dirigeai vers le lit, tous les nerfs déjà malades à l'idée du tourment qu'il allait falloir affronter, et m'assis, tandis que mon âme, ébahie autant que courroucée, tombait de gouffre en gouffre jusqu'en cette horreur de ténèbres profondes dont il est question dans la Bible, et dont il faut, comme disent les batteleurs de Mr. M'Leod, faire, pour le croire, l'expériencede visu.
Désespoir sur désespoir, souffrance sur souffrance, peur succédant à peur, chacun causant son mal distinct et séparé, s'entassèrent sur moi durant un temps dont j'ai oublié la durée, jusqu'au moment où ils finirent par se brouiller en tas et où j'entendis dans mon cerveau un déclic semblable à celui de l'oreille, lorsqu'on descend sous une cloche à plongeur; sur quoi je connus que les pressions intérieure et extérieure s'étaient égalisées, et que, pour le moment, le plus fort touchait à sa fin. Mais je savais aussi qu'à tout instant les ténèbres pouvaient redescendre de nouveau; et, tandis que je m'appesantissais sur cette réflexion, absolument comme on tourmente de la langue une dent furieuse, elles refluèrent pour, peu à peu, retourner à l'état de cette petite ombre grise deleur venue initiale, et, une fois de plus, j'entendis mon cerveau, lequel prévoyait ce qui pouvait revenir, télégraphier dans tous les coins pour réclamer aide, relâche ou diversion.
La porte s'ouvrit, et M'Leod réapparut. Je le remerciai poliment, déclarant que j'étais ravi de ma chambre, impatient de me présenter devant Mrs. M'Leod, fort délassé par ma toilette,et patati et patata. A part un peu de raideur aux coins de la bouche, il me sembla que je soignais admirablement mes paroles, dans le temps que je restais, en réalité, accroupi au fond d'ingrimpables abîmes. M'Leod me mit la main sur l'épaule, et dit:
«Vous y êtes déjà, maintenant, dites-moi?
—Oui, répondis-je, cela me rend tout chose!
—Cela va se passer à l'air. Je vous donne ma parole que cela va se passer. Venez!»
Je le suivis tant bien que mal, et, dans le hall, m'essuyai le front.
«Il ne faut plus y penser, dit-il. Je crois que la course vous a fatigué. Ma bourgeoise est assise là-bas, sous le hêtre pourpre.»
C'était une grosse femme en robe couleur abricot, le visage fortement poudré, sur lequel ses yeux noirs aux longs cils semblaient des grains de raisin de Corinthe dans de la pâte. Je fus présenté à nombre de belles dames et de beaux messieurs du même acabit. Des landeaux magnifiquement ordonnéset de superbes limousines balayaient de côté et d'autre le chemin carrossable, et les joueurs de tennis faisaient retentir l'air de clameurs joyeuses.
Aux approches du crépuscule, ils s'en allèrent tous, et je restai seul avec Mr. et Mrs. M'Leod, tandis que de grands serviteurs mâles et femelles enlevaient le tennis et les accessoires du thé. Miss M'Leod était allée accompagner de quelques pas sur le chemin carrossable un jeune homme aux cheveux blonds, lequel, apparemment, n'ignorait rien sur les moindres fonds de chemins de fer du Sud-Amérique. Il m'avait dit, pendant le thé, que c'était l'époque où l'on se spécialisait en matière de finances.
«Je crois que tout a merveilleusement marché, ma bonne», dit Mr. M'Leod à sa femme.
Puis, se tournant vers moi:
«Vous vous sentez bien, maintenant, dites-moi? Oui, cela va de soi.»
Mrs. M'Leod traversa, toutes voiles déployées, le gravier. Son époux s'en alla prestement en sautillant devant elle tourner un bouton dans la véranda du sud, et tout Holmescroft se vit inondé de lumière.
«Vous pouvez en faire autant de votre chambre, déclara-t-il, comme ils pénétraient dans la maison. L'argent a du bon, dites-moi?»
Miss M'Leod s'en vint derrière moi dans le demi-jour.
«Nous n'avons pas encore été présentés, dit-elle, mais je suppose que vous restez ce soir?
—Monsieur votre père a été assez bon pour m'en prier,» répliquai-je.
Elle fit de la tête un signe affirmatif:
«Oui, je sais; et vous aussi, vous savez, n'est-ce pas? J'ai vu votre figure, lorsque vous êtes venu saluer maman. Vous n'avez pas tardé à ressentir la dépression. C'est parfois tout bonnement effrayant, dans cette chambre. Que pensez-vous que ce soit... de l'ensorcellement? En Grèce, où j'habitais étant petite, cela aurait pu en être; mais pas en Angleterre, croyez-vous? Ou bien... oui?
—Je ne sais que penser, repartis-je. Je n'ai jamais ressenti rien de semblable. Cela arrive-t-il souvent?
—Oui, parfois. Cela va et vient.
—Charmant! fis-je tout en nous promenant de long en large sur le gravier, au bord de la pelouse. Pour votre part, qu'est-ce que vous éprouvez?
—C'est assez difficile à expliquer, mais... parfois, cette... dépression est comme qui dirait (elle gesticula de le façon la moins anglaise) une lumière. Oui, comme une lumière projetée dans une chambre... seulement, une lumière de ténèbres, comprenez-vous?...dans une chambre heureuse. Car il arrive parfois que nous sommes si heureux, tous trois... si parfaitement heureux. Puis, voilà que ces ténèbres se trouvent projetées sur nous absolument comme... ah, j'y suis maintenant... comme le phare d'une auto, et nous sommes éclipsés. Et il y a autre chose...»
Le gong annonçant l'heure de s'habiller gronda, et nous pénétrâmes dans le hall écrasant de lumière. Ma toilette fut un brillant tour de gymnastique, agrémenté d'explosions de chant—l'articulation et l'expression faisant l'objet de soins particuliers. Mais il n'arriva rien. Tout en me précipitant au rez-de-chaussée, je remerciai le ciel qu'il ne fût rien arrivé.
Le dîner fut servi à la façon d'un premier déjeuner; les plats, sur des réchauds, occupaient le buffet, et nous n'eûmes d'autre aide que nous-mêmes.
«Nous faisons toujours cela, quand nous sommes seuls, pour causer plus à l'aise, dit Mr. M'Leod.
—Et nous sommes toujours seuls, ajouta la fille.
—Allons, Théa, de la gaîté. Tout redeviendra bon, insista-t-il.
—Non, papa. (Elle secoua sa brune tête.) Rien n'est bon tant quecelaarrivera.
—Il ne s'agit là, de rien que nous ayons jamaisfait dans notre vie... cela, je vous le jure, dit soudain Mrs. M'Leod. Et nous avons changé nos domestiques plusieurs fois. Aussi, nous savons que ce n'est pas eux.
—Bah! Profitons du moment pour prendre du bon temps,» déclara Mr. M'Leod, en débouchant le vin de Champagne.
Mais nous ne prîmes nul bon temps. La conversation languit. Il y eut de longs silences.
«Je vous demande pardon,» fis-je, ayant cru que quelqu'un, à mon coude, allait parler.
—Ah! voilà l'autre chose!» fit Miss M'Leod.
Sa mère poussa un gémissement.
Nous retombâmes dans le silence; et, ce dut être au bout de quelques secondes, une tristesse d'une lourdeur sans nom—ni crainte ni horreur des spectres, mais une tristesse douloureuse, navrante—nous accabla, chacun, je le sentis, selon sa nature, et tint bon, comme le rayon de quelque miroir ardent. Derrière cette douleur, j'en étais conscient, se cachait de la part de quelqu'un le désir d'expliquer quelque chose dont dépendait quelque issue de terrible importance.
En attendant, je roulai des boulettes de pain et fis le compte de mes péchés; M'Leod considéra sa propre image dans une cuiller, sa femme sembla prier, et la jeune fille remua désespérément pieds et mains, jusqu'à ce que les ténèbres passassentleur chemin—comme si les rayons malins de quelque miroir ardent eussent cessé de se diriger sur nous.
«Là, fit Miss M'Leod en se levant à demi. Vous voyez maintenant ce qui peut faire le bonheur d'une maison. Oh, vendez-la... vendez-la, père aimé, et allons-nous-en!
—Mais, j'ai dépensé dedans des milliers de livres sterling. Vous irez à Harrogate la semaine prochaine, Théa, ma chérie.
—J'en arrive, des hôtels. Je suis si fatiguée de faire mes malles!
—Courage, Théa. C'est passé. Vous savez que cela n'arrive guère souvent deux fois le même soir. Je crois que nous n'allons pas avoir peur, maintenant, de nous consoler.»
Il leva le couvercle d'un plat, et servit sa femme et sa fille. Il avait les traits ridés et affaissés d'un vieillard après une débauche, mais sa main ne tremblait pas, et sa voix sonnait clair. En le voyant prodiguer la parole et l'action pour nous remettre, il me rappelait ces chiens collies au museau gris, qui ramènent en troupeau les moutons désorientés.
Après dîner, nous nous assîmes autour du feu de la salle à manger—le salon pouvait, autant que nous en savions, se trouver sous l'influence de l'Ombre—pour causer dans l'intimité de bohémiens le long d'une route, ou de blessés échangeant leursimpressions après une escarmouche. Vers onze heures du soir, grâce à eux trois, je savais tous les noms, tous les détails qu'ils pouvaient se rappeler comme se rapportant d'une façon quelconque à la maison, et ce qu'ils connaissaient de son histoire.
Nous gagnâmes nos lits dans un encourageant éblouissement de lumière électrique. Ma seule crainte était de voir revenir ce maudit vent d'abattement—le plus sûr moyen, naturellement, de le ramener. Je restai éveillé jusqu'à l'aube, le souffle oppressé, le corps en état de transpiration légère, sous ce que De Quincey décrit imparfaitement comme «l'oppression d'un crime inexpiable[47]», et ne m'endormis que pour tomber dans les plus sinistres cauchemars.
[47]The Confessions of an Opium Eater.
[47]The Confessions of an Opium Eater.
La matinée était légèrement fraîche, mais nous préférâmes prendre notre premier déjeuner dans la véranda du sud. Nous attendîmes ensuite le second déjeuner dans le jardin, en faisant semblant de jouer aux jeux qui sortaient des boîtes, tels que croquet et clock golf. Mais, la plupart du temps, nous nous rassemblions pour causer. Le jeune homme qui savait tout à propos des chemins de fer du Sud-Amérique emmena Miss M'Leod se promener dans l'après-midi; et, à cinq heures,M'Leod eut la bonne pensée de nous emmener tous d'un coup de guidon dîner en ville.
«Maintenant, ne dites pas que vous raconterez cela à la Psychological Society, ni que vous reviendrez, déclara Miss M'Leod, lorsque nous nous séparâmes. Parce que je sais que vous ne le ferez pas.
—Ce n'est pas une chose à dire, corrigea sa mère. Ce qu'il faut dire, c'est: Au revoir, Mr. Persée. Et revenez.
—Pas de danger qu'il revienne! s'écria la jeune fille. Il a vu, lui aussi, la tête de Méduse!»
En me regardant dans les miroirs du restaurant, il me sembla que je n'avais guère profité de mes deux jours de vacances. Le lendemain matin, je copiai tout au long mes notes sur Holmescroft, dans l'espoir que, ce faisant, je mettrais tout cela derrière moi. Mais l'événement opéra sur mon esprit comme l'on prétend que certains rayons imparfaitement compris opèrent sur le corps.
Il n'est personne, à ma connaissance, de moins propre que moi à faire un Sherlock Holmes, attendu que je manque à la fois de méthode et de patience; toutefois, l'idée de remonter à la source du mal me fascinait. Je n'avais nulle conjecture sur quoi m'appuyer pour marcher, sauf une vague idée que je m'étais trouvé entre les deux pôles d'une décharge, et avais ravi un choc destinéà quelqu'un d'autre. Le sentiment qui suivit, en fut un de vive irritation. Je me surveillai attentivement, m'attendant à me voir empoigné par l'horreur du surnaturel, mais mon moi persista à se sentir humainement indigné, tout à fait comme s'il se fût trouvé la victime d'une mystification. Il était la proie de douleurs et de soulèvements—dont je me sentais pâtir jusqu'en la dernière fibre; mais son idée dominante, pour le dire en deux mots, était de rattraper un tantinet de soi-même. Par là je compris que je pouvais aller de l'avant, s'il m'était donné d'en trouver le moyen.
Au bout de quelques jours, l'idée me vint d'aller à l'étude de Mr. J. M. M. Baxter—le solicitor qui avait vendu Holmescroft à M'Leod. Je lui expliquai comme quoi j'avais quelque velléité d'acquérir ce bien. Voudrait-il, en l'affaire, opérer pour moi?
Mr. Baxter, un homme fort et grisonnant, à la voix gutturale, ne manifesta nul enthousiasme.
«Je l'ai vendu à Mr. M'Leod, dit-il. Ce ne serait guère correct de ma part de chercher maintenant à le déprécier. Mais je peux recommander...
—Je sais qu'il en demande un prix respectable, interrompis-je; et, par-dessus le marché, il réclame un supplément de mille livres sterling pour ce qu'il appelle votre patente nette[48].»
[48]Patente de santé, nette de tout cas de suspicion.
[48]Patente de santé, nette de tout cas de suspicion.
Mr. Baxter se redressa dans son fauteuil. J'eus toute son attention.
«Votre garantie quant à la maison. Vous ne vous en souvenez pas?
—Oui, oui. Que nul décès n'était jamais survenu dans la maison depuis qu'on l'avait construite. Je m'en souviens parfaitement.»
Il n'eut pas cette petite contraction de la glotte propre aux hommes inexperts en matière de mensonge, mais ses mâchoires se murent comme si elles eussent collé, et ses yeux, se tournant vers les boîtes remplies d'actes qui tapissaient le mur, se voilèrent. Je comptai les secondes: une, deux, trois—une, deux, trois—à dix reprises. Je savais qu'il suffit de ce laps de temps à un homme pour vivre des siècles de dépression morale.
«Je me rappelle parfaitement.»
Sa bouche s'ouvrit un peu comme si lui revenait le goût de quelque vieille amertume.
«Il va sans dire que ce n'est pas particulièrement cela qui m'attire, poursuivis-je. Je n'ai nullement la prétention d'acheter une maison affranchie de la mort.
—Certes, non. Personne ne l'aurait. Mais c'était l'idée de Mr. M'Leod... celle de sa femme plutôt, je crois; et, comme nous nous trouvions en mesure d'y souscrire, il était de mon devoir vis-à-vis demes clients... quoi qu'il m'en pût moralement coûter... de le faire payer.
—C'est en effet pourquoi je suis venu vous trouver. J'ai cru comprendre que vous connaissiez bien les lieux.
—Oh oui, je les ai toujours connus, la maison, à l'origine, étant la propriété de parents à moi.
—Les demoiselles Moultrie, je pense. C'est fort intéressant! Il faut que le lieu leur ait plu avant qu'on ait construit le pays tout alentour.
—Certes, elles l'aimaient à la passion.
—Je ne m'en étonne pas. C'est si paisible, si ensoleillé. Je ne comprends pas comment elles ont pu se résoudre à s'en séparer.»
Or, c'est chez l'Anglais l'une de ses particularités les plus courantes, que, dans la conversation courtoise—et je m'étais arrangé pour être courtois—il ne fait ni ne vend jamais rien pour la seule question d'argent.
«Miss Agnès... la plus jeune... tomba malade (il espaça ses mots un peu), et, comme elles étaient fort attachées les unes aux autres, le foyer s'en trouva brisé.
—Naturellement. Je m'imaginais bien qu'il devait y avoir eu quelque chose comme cela! On ne saurait associer le nom des Moultries du Staffordshire (mon Démon de l'Irresponsabilité, sur l'instant,les créa de toutes pièces) avec des gens dans la dèche.
—Je ne saurais dire si nous leur sommes alliés, répondit-il avec importance. Il se peut, car notre branche de la famille vient des Midlands.»
Je donne cette conversation tout au long, tant je suis fier de mes premiers essais dans le métier de détective. Lorsque je le quittai, vingt minutes plus tard, avec des instructions pour dresser nos batteries contre le propriétaire de Holmescroft en vue d'une acquisition, j'étais plus ébahi que tous les Docteur Watson du monde au début d'une histoire.
Pourquoi un homme de loi entre deux âges prenait-il la couleur d'un œuf de pluvier et restait-il bouche bée, alors qu'on lui rappelait une affaire aussi innocente et aussi folâtre que celle qui consistait à avoir vendu une maison où jamais n'était survenu de décès? Si je connaissais tant soit peu mon vocabulaire anglais, le ton sur lequel il avait dit que la plus jeune sœur «tomba malade» signifiait qu'elle avait perdu la raison. Cela pouvait expliquer son changement de contenance, et il était fort possible que l'influence démente de cette demoiselle s'exerçât encore sur Holmescroft; mais le reste dépassait ma portée.
Ce fut un soulagement pour moi d'atteindre le bureau de M'Leod dans la Cité, et de pouvoir lui dire ce que j'avais fait—non point ce que je pensais.
M'Leod ne demandait qu'à entrer dans le jeu du prétendu achat, mais ne voyait pas ce que je pourrais tirer de la connaissance de Baxter.
«C'est la seule âme qui vive, dont je puisse approcher, qui se rattache à Holmescroft, dis-je.
—Tiens!Ame qui viven'est pas mal, fit M'Leod. En tout cas, notre petite jeune fille sera charmée que vous vous intéressiez encore à nous. Ne viendriez-vous pas un jour de cette semaine?
—Comment est-ce, là-bas, pour le quart d'heure?»
Il fit une grimace.
«Tout bonnement affreux! Théa est à Droitwich.
—Cela me ferait le plus grand plaisir, mais il me faut, pour le moment, cultiver Baxter. C'est sûr que vous allez le tenir en haleine, de votre côté, n'est-ce pas?»
Il me regarda d'un air de tranquille mépris. «Ne craignez rien. Je serai un bon Juif. Je n'aurai d'autre solicitor que moi-même.»
Quinze jours ne s'étaient pas écoulés que, selon l'avis attristé de Baxter, M'Leod était, en affaires, la maison la plus forte qu'il eût rencontrée. Nous autres, acheteurs, n'opposions que couardise et chicane, nous nous choquions du prix de Holmescroft, nous nous montrions tour à tour indiscrets et froids, alors que Mr. M'Leod, le vendeur, facilement noustenait tête et nous surpassait; et Mr. Baxter, de n'omettre ni une lettre, ni un télégramme, ni une consultation, au taux convenable, sur un mémoire aussi long qu'un film de cinématographe. Au bout d'un mois il déclara que M'Leod semblait, grâce à lui, sur le point vraiment d'entendre raison. J'en étais pour un nombre respectable de livres sterling de ma poche, mais j'avais appris de Mr. Baxter quelque chose sur la race humaine. Je ne l'avais pas volé. Jamais de ma vie je ne m'employai à me concilier, à amuser ni flatter un être humain, comme je fis mon solicitor.
Il se trouva qu'il jouait au golf. En conséquence, je fus un débutant plein d'enthousiasme, impatient d'apprendre. Par deux fois, j'envahis son cabinet, muni d'un sac (ce fut M'Leod qui me le prêta) rempli de tous les jonchets exigés par ce jeu maudit, y compris le vocabulaire à la hauteur. La troisième fois, la glace céda, et Mr. Baxter m'emmena à ses links, distants d'au moins dix milles, où, dans un fouillis de lignes de tramways, de chemins de fer et de bonnes d'enfant, nous nous frayâmes un chemin acharné à l'entour de neuf trous, tels des barques plongeant à travers des eaux tourmentées. Il jouait d'une façon infecte, et ne s'était jamais attendu à rencontrer quelqu'un de pire; mais je crois qu'en se rendant compte de mes dispositions il se mit à me prendre en goût,car il se chargea de moi durant des deux heures de rang. Au bout d'une quinzaine, il ne pouvait guère me rendre qu'un coup au trou, et quand, avec cette remise, je m'arrangeai une fois pour le battre d'un trou, il se montra de fort bonne foi content, et m'assura qu'avec de la persévérance j'arriverais à devenir un véritable «golfer». Je persévérais en vue de mes propres fins, quoique, de temps à autre, ma conscience ne fût pas sans me piquer de remords, car il s'agissait d'un fort aimable homme. Entre les parties, il me fournit d'étranges pièces à conviction, telles que celle-ci: qu'il avait connu de tous temps les Moultrie, étant leur cousin, et que Miss Mary, l'aînée, était une femme d'un caractère implacable, qui jamais n'oubliait! Je me demandai, naturellement, ce qu'elle pouvait avoir contre lui, et, de façon quelconque, lui attribuai un rôle fâcheux vis-à-vis d'Agnès, la folle.
«On devrait savoir pardonner et oublier, dit-il, un jour, de lui-même, entre les «rounds». Surtout lorsque, suivant la nature des choses, on ne saurait être sûr de ses déductions. N'est-ce pas votre avis?
—Tout cela dépend de la nature des faits sur lesquels on fonde son jugement, répondis-je.
—Allons donc! s'écria-t-il. Je suis suffisamment homme de loi pour savoir qu'il n'y a rien au monde,qu'il n'y a jamais rien eu au monde, de si trompeur que la preuve induite des circonstances.
—Pourquoi? Avez-vous jamais vu pendre personne sur une preuve semblable?
—Pendre? Elle a suffi à faire supposer certaines gens perdus pour l'éternité. (Son visage reprit une couleur terreuse.) Je ne sais pas ce qu'il en retourne avec vous, mais ma consolation est de penser que Dieu doit savoir. Il ledoit! Des choses qui ont toute l'apparence du meurtre, ou, disons-le, du suicide, peuvent paraître différentes à Dieu. Hein?
—C'est, du moins, ce que l'assassin et le suicidé peuvent toujours espérer... je suppose.
—Je me suis expliqué tout de travers, comme d'habitude. Les faits, tels que Dieu les connaît... peuvent être différents... même après la preuve la plus convaincante... Je l'ai toujours dit... en ma qualité à la fois de juriste et d'homme, mais certaines gens ne veulent pas... je ne prétends pas les juger... nous dirons qu'ils ne peuvent pas... le croire; tandis que je prétends, moi, qu'il y a toujours une forte présomption... même une certitude... pour que le pire ne soit pas arrivé. (Il s'arrêta et s'éclaircit la voix). Maintenant, maintenant, continuons! A cette heure-ci, la semaine prochaine, je serai en train de prendre mes vacances.
—Dans quels links? demandai-je négligemment,tandis que deux jumeaux dans leur petite voiture sortaient de notre ligne de feux.
—Une misérable petite affaire de balle au pot dans une station thermale des Midlands. C'est là que restent mes cousines, qu'elles sont appelées à rester toujours. C'est vrai que le quatrième et le septième trous ne sont pas si faciles que cela. Vous pourriez en venir à bout cependant, me dit-il en manière d'encouragement. Cela va beaucoup mieux. Ce sont seulement vos coups d'approche qui sont faibles.
—Vous avez raison. Je ne peux pas, pour deux sous, approcher! Je vais perdre tout ce que j'ai appris, pendant que vous allez être parti, sans personne pour me seriner, fis-je, d'un air morne.
—Je ne vous ai rien appris du tout, répliqua-t-il, charmé du compliment.
—Je vous dois tout ce que je sais, en tout cas. Quand reviendrez-vous?
—Ecoutez, dit-il. Je ne sais si vous avez des engagements, mais je n'ai personne avec qui jouer à Burry Mills. Jamais personne. Qu'est-ce qui vous empêcherait de prendre quelques jours de congé pour venir m'y rejoindre? Je vous avertis que cela ne sera peut-être pas drôle. C'est un endroit pour la gorge et la goutte... bains, massage, électricité et le reste. Mais le quatrième et le septième trous demandent quelque pratique.
—Le jeu avant tout, repartis-je vaillamment, alors que Dieu sait si j'en détestais jusqu'au moindre coup, jusqu'au moindre mot.
—Voilà de bonnes dispositions. En qualité de leur homme d'affaires, je vous demanderai de ne pas parler de Holmescroft à mes cousines. Cela les bouleverse... les a toujours bouleversées. Mais, à vous parler franchement, ce serait fort agréable pour moi, si vous pouviez trouver le moyen de...»
Je le trouvai, le moyen, dès que le permit la décence, et sincèrement remerciai mon partenaire. Suivant mes conjectures, maintenant bien mûries, il avait, par procuration, fait quelque mauvais emploi des deniers de ses vieilles cousines, et fait, par la même occasion, c'était probable, perdre la tête à la pauvre Agnès Moultrie, quoique j'eusse souhaité chez lui moins d'amabilité, moins de bonne humeur, et, dans le regard, moins d'innocence.
Avant de le rejoindre aux eaux de Burry Mills, je passai une nuit à Holmescroft. Miss M'Leod était revenue de ses eaux, à elle; et nous commençâmes par plaisanter, au grand soleil de la pelouse, sur les mœurs et coutumes des Anglais qui fréquentent de tels lieux. Elle connaissait des douzaines de villes d'eaux, et m'apprenait la façon de m'y conduire, tandis Mr. et Mrs. M'Leod se tenaient à l'écart, en adoration.
«Oui, c'est toujours comme cela qu'elle nousrevient, dit le père. C'est malheureux que cela passe si vite, dites-moi? Il faudrait que vous l'entendiez chanterWith mirth, thou pretty bird.»
Nous avions la maison à affronter toute la soirée, et il n'était question, là, ni de rire, ni de chanter. La tristesse s'abattit sur nous dès que nous y entrâmes, et ne nous lâcha pas que dix heures n'eussent sonné, moment où nous sortîmes en rampant, pour ainsi dire, de dessous elle.
«Cela a été dur, cet été», murmura Mrs. M'Leod, lorsque nous nous fûmes rendu compte que nous étions délivrés. Il me semble quelquefois que la maison va se lever pour crier... Oui, c'est bien dur.
—Comment cela?
—Avez-vous donc oublié ce qui arrive après la dépression?»
Nous attendîmes de la sorte autour du peu de feu, et l'air lourd de la pièce ne tarda pas à se remplir et peser sur nous, avec la sensation (mais les mots sont ici inutiles) d'une force muette et enchaînée, luttant contre bâillon et chaînes, pour délivrer son âme d'un mot articulé. Cela passa au bout de quelques minutes, et je me mis à penser à la conscience de Mr. Baxter et à Agnès Moultrie devenue folle dans cette chambre bien éclairée qui m'attendait. Ces réflexions m'assurèrent une nuit durant laquelle je découvris à nouveau qu'on pouvait, pourdes causes rien que mentales, tomber physiquement malade; mais le mal eût pu passer pour félicité, comparé à mes rêves lorsque s'éveillèrent les oiseaux. Au moment du départ, M'Leod me donna une belle dent de narval, un peu comme la bonne qui donne des bonbons à un enfant parce qu'il s'est montré brave chez le dentiste.
«Elle n'a pas sa pareille dans le monde, dit-il; sans quoi, c'est le vieux Max M'Leod qui l'aurait eue.»
Et il l'arrangea à l'intérieur de l'automobile. Miss M'Leod, de l'autre côté de la voiture, murmura:
«Avez-vous découvert quelque chose, Mr. Persée?»
Je secouai la tête.
«Alors, je resterai enchaînée à mon rocher toute ma vie, poursuivit-elle. Seulement, ne le dites pas à papa.»
Je supposai qu'elle pensait au jeune monsieur qui s'était spécialisé dans les chemins de fer sud-américains, car je remarquai une bague au troisième doigt de sa main gauche.
En quittant cette maison, je me rendis tout droit à l'établissement thermal de Burry Mills, pressé, pour la première fois de ma vie, de jouer au golf, lequel est garanti «occuper l'esprit». Baxter m'avait pris une chambre communiquant avec la sienne, et, après déjeuner, me présenta à une dame âgée,grande, à tête de cheval et aux manières décidées, qu'une servante aux cheveux blancs poussait dans une petite voiture à travers les terrains en forme de parc de l'établissement thermal. C'était Miss Mary Moultrie, laquelle toussa pour s'éclaircir la voix, absolument comme Baxter. Elle souffrait—c'était, dit-elle, l'héritage des Moultrie—de quelque vague espèce de bronchite chronique, compliquée de spasme de la glotte; et elle me raconta, d'une voix complètement abattue, l'œil enfoncé et qui regardait sans voir, quels étaient les lavages, les gargarismes, les pastilles, les inhalations, qu'elle avait fini par trouver les plus salutaires. Je fus passé ensuite à sa sœur cadette, Miss Elisabeth, un petit être desséché, avec un tic à la lèvre, victime, me dit-elle, d'une conformation de gorge à peu de chose près semblable, secrètement vouée, toutefois, à un autre assortiment de remèdes. Lorsqu'elle s'éloigna avec Baxter et la petite voiture, je tombai sur un major de l'armée des Indes, dont les yeux vitreux étaient affectés de la goutte, et qui avait promené son estomac tout autour du continent. Il ne me fit grâce de rien, et je ne lui échappai que pour recevoir les confidences d'une matrone qui avait des tendances à l'amygdalite et à l'eczéma. Baxter fut aux petits soins pour ses cousines jusqu'à cinq heures, tâchant, il me sembla, de se faire pardonner sa façon d'agir vis-à-vis dela sœur morte. Miss Mary lui commandait comme à un chien.
«Je vous ai averti que ce ne serait pas drôle, dit-il, lorsque nous nous rencontrâmes au fumoir.
—C'est tout ce qu'il y a de plus intéressant, fis-je. Mais, quand ferons-nous un tour aux links?
—Malheureusement, l'humidité affecte toujours l'aînée de mes cousines. J'ai à lui acheter un inhalateur neuf. Arthurs[49]a brisé son ancien, hier.»
[49]Nom de famille de la servante, et que, suivant l'usage anglais, l'on emploie ici tout court pour la désigner.
[49]Nom de famille de la servante, et que, suivant l'usage anglais, l'on emploie ici tout court pour la désigner.
Nous nous échappâmes pour courir en ville chez le pharmacien, où il acheta une grande machine étincelante en étain, dont il m'expliqua les usages.
«Je suis habitué à ce genre d'ouvrage. Je viens assez souvent ici, dit-il. J'ai, moi aussi, la gorge de la famille.
—Vous êtes bon, déclarai-je, très bon.»
Il se tourna vers moi, à la lueur du crépuscule, parmi les hêtres, et ses traits étaient redevenus ce qu'ils pouvaient avoir été une génération auparavant.
«Vous comprenez, dit-il d'une voix rauque, il y avait la plus jeune... Agnès. Avant qu'elle tombât malade, vous savez. Mais elle ne pouvait se faire à l'idée de quitter ses sœurs. Jamais ne s'y serait décidée.»
Il se sauva avec son fardeau de forme étrange, me laissant parmi les ruines de mes ténébreuses conjectures. L'homme qui avait ces traits n'avait pas fait de mal à Agnès Moultrie.
Nous n'étions pas destinés à jouer. Je fus réveillé, entre deux et trois heures du matin, par Baxter en ulster recouvrant un pyjama orange et blanc, lequel je n'eusse jamais attendu de son état d'âme.
«Ma cousine vient d'être prise d'une sorte d'attaque, dit-il. Voulez-vous venir? Je ne veux pas réveiller le docteur, pas faire de scandale. Vite!»
Sur quoi je sautai de mon lit hygiénique, et vins promptement. Conduit par Arthurs aux cheveux blancs, en camisole et petit jupon, je pénétrai dans une chambre à deux lits toute moite de vapeur et de baume de Friar. Les lampes électriques étaient toutes en marche. Miss Mary—je la reconnus à sa haute taille—se tenait à la fenêtre ouverte, luttant corps à corps avec Miss Elisabeth, qui s'agrippait à ses genoux. Elle portait la main à sa gorge, qui était rayée de sang.
«Elle y est arrivée. Elle aussi! haletait Miss Elisabeth. Tenez-la! Aidez-moi!
—Oh, dites donc! Les femmes ne se coupent pas la gorge, murmura Baxter.
—Mon Dieu! Est-ce qu'elle s'est coupé lagorge!» s'écria la servante, laquelle, sans plus autre informé, roula sur elle-même sans connaissance.
Baxter la poussa sous les cuvettes, et s'élança pour tenir la femme décharnée qui chantait victoire et sifflait tout en se débattant pour atteindre la fenêtre. Il la prit par l'épaule, et elle fit des efforts désespérés pour se dégager.
«Tout va bien! Elle s'est seulement coupé la main, dit-il. Une serviette mouillée... vite!»
Tandis que j'obéissais, il la repoussait en arrière. La force de la femme semblait presque égaler celle de l'homme. Je lui épongeai la gorge, dès que cela me fut possible, sans découvrir trace de blessure; après quoi, j'aidai Baxter à la maîtriser un peu. Miss Elisabeth se recoucha d'un bond, en geignant comme un enfant.
«Bandez-lui la main n'importe comment, dit Baxter. Ne la lui laissez pas dégoutter tout partout. Elle... (il se sentit, sous ses pantoufles, marcher sur du verre brisé) elle doit avoir cassé un carreau.»
Miss Mary recommença à s'en aller de biais vers la fenêtre ouverte, tomba sur les genoux, la tête sur l'appui, et resta là, sans plus bouger, m'abandonnant la main coupée.
«Qu'a-t-elle fait? (Baxter se tourna vers Miss Elisabeth couchée là-bas, dans le lit le plus éloigné.)
—Elle allait se jeter par la fenêtre. Je l'ai arrêtée,et j'ai envoyé Arthurs vous chercher. Oh, nous voilà déshonorées pour toujours!»
Miss Mary se tordit, cherchant à respirer. Baxter, ayant trouvé un châle, le lui jeta sur les épaules.
«Allons donc! fit-il. Cela ne ressemble guère à Mary.»
Mais, ce disant, son visage avait une sorte de rictus.
«Vous ne vouliez pas croire à propos d'Agnès, John. Peut-être que oui, maintenant! dit Miss Elisabeth. Je l'ai vue, de mes yeux vue, le faire; et elle s'est aussi coupé la gorge!
—Elle ne se l'est pas coupée, repartis-je. Ce n'est que la main.»
Miss Mary nous échappa soudain avec un grognement indescriptible, vola plutôt qu'elle ne courut au lit de sa sœur, et là, se mit à la secouer comme une petite pensionnaire furieuse en secouerait une autre.
«Non, pas du tout, croassa-t-elle. Comment oses-tu le croire, sale petite imbécile?
—Recouchez-vous, Mary, dit Baxter. Vous allez prendre froid.»
Elle obéit, mais resta assise sur son séant, le châle gris autour de ses maigres épaules, lançant des regards enflammés sur sa sœur.
«Là, cela va mieux, maintenant! cocoriqua-t-elle.Arthurs me laisse assise dehors trop longtemps. Où est Arthurs? L'inhalateur!
—Ne vous occupez pas d'Arthurs,» dit Baxter.
Puis, se tournant vers moi:
«Donnez l'inhalateur.»
Je me hâtai de l'apporter de dessus la crédence.
«Maintenant, dit-il, Mary, par Dieu qui vous voit, dites-moi ce que vous avez fait.»
Il avait les lèvres sèches, et la langue incapable de les humecter.
Miss Mary s'appliqua la bouche au goulot de l'inhalateur, et, entre deux inhalations de vapeur, déclara:
«Le spasme est survenu à l'instant, pendant que je dormais. J'étouffais à mourir. C'est pourquoi je suis allée à la fenêtre. Je l'ai déjà fait souvent sans éveiller personne. Bessie a tellement des idées de vieille fille à propos des courants d'air. Je vous répète que j'étouffais à mourir. Je n'ai pas pu venir à bout de me reprendre, et j'ai manqué de tomber par la fenêtre. Cette fenêtre ouvre trop bas. Je me suis coupé la main en essayant de me rattraper. Qui donc me l'a bandée avec cet ignoble mouchoir? Je voudrais que vous ayez eu la gorge comme moi, Bessie. Jamais je n'ai été si près de mourir.»
Elle fronça le sourcil sur nous tous sans distinction, tandis que sa sœur sanglotait.
De dessous le lit nous entendîmes s'élever une voix tremblotante:
«Est-elle morte? L'a-t-on enlevée? Oh, je n'ai jamais pu supporter la vue du sang!
—Arthurs, dit Miss Mary, vous n'êtes qu'une mercenaire. Sortez!»
Je reste persuadé qu'Arthurs se glissa à quatre pattes, hors de la chambre, mais j'étais occupé à enlever du tapis les morceaux de verre.
Alors, Baxter, assis à côté du lit, entreprit l'interrogatoire d'une voix que je reconnus à peine. Personne n'eût pu douter un instant de la rage véritable de Miss Mary contre sa sœur, son cousin ou sa servante; et le fait qu'on eût appelé le docteur—car elle me fit l'honneur de m'accorder ce titre—était la dernière goutte. Elle étouffait de la gorge, s'était précipitée à la fenêtre pour chercher de l'air, avait failli tomber en dehors, et, en essayant de se rattraper aux barreaux de vitres, s'était coupé la main. Elle ne cessait d'expliquer et réexpliquer cela à Baxter attentif. Puis, elle se tourna vers sa sœur, et la cingla de farouches coups de langue.
«Ce n'est pas à vous à me blâmer, finit par dire en tremblant Miss Bessie. Vous savez à quoi nous ne cessons de penser nuit et jour.
—J'arrive à cela, dit Baxter. Ecoutez-moi. Ce que vous avez fait, Mary, a induit quatre personnesà penser par erreur que vous... que vous vouliez vous détruire.
—N'est-ce pas assez d'un suicide dans la famille? Oh, Dieu de miséricorde! Vousn'avez pucroire cela! s'écria-t-elle.
—Toutes les apparences y étaient. Maintenant, ne supposez-vous pas (le doigt de Baxter alla bouger sous le nez de sa cousine),ne pouvez-vous passupposer que cette pauvre Agnès a fait la même chose à Holmescroft, lorsqu'elle est tombée par la fenêtre?
—Elle avait la même gorge, dit Miss Elisabeth, exactement les mêmes symptômes. Vous ne vous rappelez pas, Mary?
—Quelle chambre habitait-elle? demandai-je tout bas à Baxter.
—Au-dessus de la véranda du sud, celle qui donne sur le tennis.
—J'ai failli tomber moi-même par cette fenêtre lorsque j'étais à Holmescroft... en l'ouvrant pour avoir de l'air. L'appui ne vous vient guère au-dessus des genoux, dis-je.
—Vous entendez, Mary? Mary, entendez-vous ce que dit ce monsieur? Ne croyez-vous pas que ce qui a failli vous arriver doit être arrivé à la pauvre Agnès, cette nuit-là? Pour Dieu... au nom d'Agnès, elle-même... Mary, persistez-vous donc à ne pas le croire?»
Il y eut un long silence, durant lequel l'inhalateur haletait.
«Si je pouvais en avoir la preuve... si je pouvais en avoir la preuve!» dit-elle.
Et elle éclata en la plus affreuse tempête de larmes.
Baxter me fit signe, et je m'esquivai pour regagner ma chambre, où je restai éveillé jusqu'au matin, en pensant, par-dessus tout, à cette chose muette de Holmescroft, qui demandait à s'expliquer. Je détestais Miss Mary aussi foncièrement que si je l'eusse connue depuis vingt ans, mais je sentais que, vivant ou mort, je n'eusse guère aimé me trouver l'objet de son blâme.
Toutefois, à midi, lorsque je vis Miss Mary dans sa petite voiture, Arthurs derrière, Baxter d'un côté et Miss Elisabeth de l'autre, dans les terrains en forme de parc de l'établissement thermal, je trouvai difficile d'arranger mes mots.
«Maintenant que vous savez tout, me dit Baxter à part, lorsque furent vaincus les premiers instants de timidité, il n'est que juste de vous dire que ma pauvre cousine n'est nullement morte dans Holmescroft. Elle était morte, lorsqu'on la trouva, le matin, sous la fenêtre. Bien morte.
—Sous le cytise qui pousse contre cette fenêtre?» demandai-je.
Car je me rappelai, soudain, cette espèce de balai tortu.
«Tout juste. Elle brisa l'arbre en tombant. Mais jamais il n'est survenu le moindre décèsdansla maison, autant que nous ayons pu savoir. Vous pouvez être tout à fait tranquille sur ce point. Les mille livres d'extra de Mr. M'Leod pour ce que vous avez appelé la «patente nette» étaient toujours cela de plus pour mes cousines quand nous avons vendu. C'était mon devoir, en tant que leur homme d'affaires, de les obtenir pour elles... quoi qu'il m'en pût moralement coûter.»
Je ne suis pas homme à discuter lorsque les Anglais parlent de leur devoir. Aussi, fus-je d'accord avec mon solicitor.
«La mort de leur sœur doit avoir été un grand coup pour vos cousines, poursuivis-je. (La petite voiture était derrière moi.)
—Un coup terrible, murmura Baxter. Elles ne cessèrent d'y penser nuit et jour. Pas étonnant. Si leur conjecture suivant laquelle la pauvre Agnès s'était donné la mort se trouvait exacte, leur sœur était perdue pour l'éternité.
—Croyez-vous qu'elle se soit donné la mort?
—Non, Dieu merci! Jamais je ne l'ai cru! Et, après ce qui est arrivé à Mary, la nuit dernière, je vois parfaitement ce qui est arrivé à la pauvre Agnès. Elle avait, elle aussi, la gorge de la famille. En passant, Mary vous prend pour un médecin; autrement,elle trouverait mauvais que vous soyez venu dans sa chambre.
—Fort bien. Est-elle convaincue, maintenant, à propos de la mort de sa sœur?
—Elle donnerait tout pour pouvoir le croire; mais c'est une femme dure de caractère, et, à force de méditer le long de certaines lignes, on finit par avoir comme de véritables cannelures. J'ai quelquefois craint pour sa raison... question de convictions religieuses, vous comprenez. Elisabeth, elle, n'y pense guère. Une vraie cervelle d'oiseau. De tous temps.»
Ici, Arthurs me manda auprès de la petite voiture et du visage ravagé, sous son capuchon de laine du Shetland tricotée, de Miss Mary Moultrie.
«Je n'ai pas besoin de vous rappeler, j'espère, le secret professionnel... absolu, commença-t-elle. Grâce à la sottise de mon cousin et de ma sœur, vous avez découvert...»
Elle se moucha.
«Je vous en prie, ne l'excitez pas, Monsieur, dit Arthurs par derrière.
—Mais, ma chère Miss Moultrie, je ne sais que ce que j'ai vu, cela va sans dire. Seulement, il me semble que ce que vous preniez pour une tragédie, dans le cas de votre sœur, se trouve, d'après les preuves que vous-même nous en avez pour ainsidire fournies, n'avoir été qu'un accident... un fort triste accident... mais rien qu'un accident.
—Est-ce que, vous aussi, vous croyez cela? s'écria-t-elle. Ou ne le dites-vous que pour me consoler?
—Je le crois du fond du cœur. Venez donc à Holmescroft passer une heure... rien qu'une demi-heure... afin de vous en convaincre par vous-même.
—De quoi? Vous ne comprenez pas. Je la vois tout le jour, toute la nuit, la maison. J'y suis toujours en pensée... dans la veille ou le sommeil. Je ne saurais en affronter la vue pour de bon.
—Mais il le faut, repartis-je. Si vous y allez en pensée, vous avez d'autant plus besoin d'y aller en chair et en os. Retournez dans la chambre de votre sœur, voir la fenêtre... j'ai failli moi-même tomber par cette fenêtre. Elle est... elle est affreusement basse et dangereuse. Cela vous convaincrait, déclarai-je.
—Cependant Agnès couchait dans cette chambre depuis des années, interrompit-elle.
—Il y a longtemps que vous couchez, ici, dans la vôtre, n'est-ce pas? Et, quand vous étouffiez, vous avez failli tomber par la fenêtre.
—C'est vrai. C'est un fait indéniable, avoua-t-elle avec un hochement de tête. Et j'aurais pu me tuer comme... peut-être... Agnès s'est tuée.
—En ce cas, votre sœur, votre cousin et votre servante auraient dit que vous vous étiez donné la mort. Miss Moultrie, venez-vous-en à Holmescroft, et parcourez les lieux, rien qu'une fois seulement.
—Vous mentez, dit-elle tout tranquillement. Vous ne voulez pas tout de même que je m'en aille voir une fenêtre. Il s'agit de quelque chose d'autre. Je vous avertis que nous sommes évangéliques. Nous ne croyons pas aux prières pour les morts.Tel l'arbre tomba, tel il demeurera.
—Oui. Je le crois bien. Mais vous persistez à penser que votre sœur s'est donné volontairement la mort...
—Non! Non! J'ai toujours prié le ciel de m'être trompée.»
Du haut de ses fonctions, Arthurs éleva la voix:
«Oh, Miss Mary! Vous avez toujours voulu, dès le commencement, que la pauvre Miss Agnès se soit détruite; et, comme de juste, c'est par vous que Miss Bessie en a eu idée. Seulement... Monsieur John, lui, n'y croyait pas, et... et j'aurais juré sur ma Bible que vous, vous étiez en train de vous détruire, la nuit passée.»
Miss Mary se pencha vers moi, un doigt sur ma manche.
«Si cela me tue, d'aller à Holmescroft, dit-elle, vous aurez pour toute l'éternité le meurtre d'un de vos semblables sur la conscience.
—J'en accepte le risque,» repartis-je.
Me rappelant le tourment que causait à Holmescroft le reflet de ses tourments, et me rappelant, par-dessus tout, cette chose muette qui de son désir remplissait la maison, je sentais qu'il pouvait exister de pires choses.
Baxter parut épouvanté à l'idée de cette visite, mais, sur un signe de cette terrible femme, s'en alla tout préparer. Sur quoi, j'expédiai à M'Leod un télégramme pour le prier, lui et les siens, de laisser Holmescroft vacant cet après-midi-là. Miss Mary serait seule avec sa morte, comme j'avais été seul.
Je m'attendais à d'indicibles ennuis durant son transport, mais, pour lui rendre justice, la promesse donnée au sujet de ce voyage, elle l'accomplit sans murmure, pâmoison ni parole inutile. Miss Bessie, pressée dans un coin, près de la portière, pleura derrière son voile, et, de temps à autre, essaya de prendre la main de sa sœur. Baxter, pelotonné dans son inattendu bonheur, avec tout l'égoïsme d'un nouveau marié, resta assis tranquille, et sourit.
«Maintenant que je sais qu'Agnès ne s'est pas suicidée, dit-il en manière d'explication, je vous dirai franchement que je m'inquiète peu de ce qui a pu arriver. Elle est aussi dure qu'un roc...Mary. Elle l'a toujours été. Ce n'est pas elle qui mourrait.»
Nous la fîmes descendre du train sur le quai comme on ferait une aveugle, et de même la fîmes monter dans le fiacre. La demi-heure que ce fiacre mit à se traîner jusqu'à Holmescroft fut l'épreuve la plus douloureuse de la journée. M'Leod avait obéi à mes instructions. Personne n'était visible, pas plus dans la maison que dans les jardins. Et la porte d'entrée se trouvait grande ouverte.
Miss Mary se leva d'auprès de sa sœur, descendit la première, et pénétra dans le hall.
«Viens, Bessie! s'écria-t-elle.
—Je n'ose pas. Non, je n'ose pas.
—Viens! (Sa voix n'était plus la même. Je sentis Baxter tressaillir.) «Il n'y a pas de quoi avoir peur.
—Bonté divine! fit Baxter. La voilà qui court en haut. Vite, suivons-la.
—Non, attendons en bas. Elle s'en va dans la chambre.»
Et dans le hall couleur citron, lourd de la senteur des fleurs, où nous attendions, le bruit d'une porte que l'on ouvrait et refermait—celle de la chambre que je savais—parvint jusqu'à nous.
«Je n'y étais jamais rentré depuis la vente, soupira Baxter. Quel lieu de paix et de repos!C'était la pauvre Agnès qui arrangeait les fleurs.
—De paix et de repos?» fis-je.
Mais, je m'arrêtai soudain, car je sentis, en toute mon âme meurtrie, que Baxter disait vrai. C'était une maison claire, spacieuse, aérée, tout imprégnée d'un sentiment de bien-être et de tranquillité—oui, par-dessus tout, de tranquillité. Je m'aventurai dans la salle à manger, où le prévenant M'Leod avait laissé un peu de feu. Il n'y avait là rien de terrible, ni présent, ni embusqué; et, dans le salon, où, pour de bonnes raisons, nous ne nous étions jamais souciés d'entrer, le soleil, le calme et l'odeur des fleurs composaient cette atmosphère propre aux maisons inhabitées. Lorsque je retournai dans le hall, Baxter était doucement endormi sur une chaise longue, sans rien d'un solicitor entre deux âges, auquel une cousine exigeante a fait passer une nuit décousue.
J'eus amplement le temps d'examiner à nouveau toute l'affaire—de me congratuler moi-même de ma merveilleuse perspicacité (à part quelques erreurs, comme celle d'avoir pris Baxter pour un voleur et peut-être un assassin), avant que la porte, au-dessus, se rouvrît, et que Baxter, évidemment léger dormeur, sautât sur pied, tout éveillé.
«J'ai fait un délicieux petit somme, dit-il, en se frottant les yeux du dos des mains, comme un enfant. Grand Dieu! Ce n'est point làleurpas!»
Mais ce l'était. Je n'avais jamais encore eu le privilège de voir l'Ombre rétrograder sur le cadran solaire—les années tomber d'un seul coup des pauvres épaules humaines—les yeux sombrés par l'âge se remplir et s'allumer—les lèvres rigides s'humecter et redevenir humaines.
«John, cria Miss Mary, je sais, maintenant. Ce n'a pas été la faute d'Agnès!»
Et:
«Ce n'a pas été sa faute! fit en écho Miss Bessie, laquelle eut un rire étouffé.
—Je n'ai pas cru mauvais de dire ma prière, continua Miss Mary. Pas pour son âme, mais pour notre tranquillité. Alors, j'ai été convaincue.
—Alors, la conviction vous est venue, pépia la cadette.
—Nous nous étions trompées sur la pauvre Agnès, John; mais je sens qu'elle le sait, maintenant. Où qu'elle soit, elle sait que nous la savons innocente.
—Oui, elle le sait. Je l'ai senti aussi, dit Miss Elisabeth.
—Je n'ai jamais douté, dit John Baxter, dont le visage, à cette heure, était devenu beau. Dès le premier moment. Jamais, jamais!
—Vous ne m'avez jamais offert de me le prouver, John. Maintenant, Dieu merci! ce ne sera plus la même chose. Je peux dorénavant penser à Agnèssans douleur. (Elle se mit à marcher avec légèreté—oui, avec légèreté—de côté et d'autre, dans le hall.) Quelle drôle de manière ont ces Juifs de disposer le mobilier! (Elle m'épia de derrière un grand vase encloisonné.) J'ai vu la fenêtre, dit-elle de loin. Vous avez assumé une grande responsabilité en me conseillant d'entreprendre un pareil voyage. Toutefois, il a bien tourné... Je vous pardonne, et fais des vœux pour que vous ne sachiez jamais ce que c'est que l'angoisse morale. Bessie! Voyez donc le singulier piano! Croyez-vous, Docteur, ces gens capables d'offrir quand ce ne serait qu'une seule tasse de thé? La mienne me manque.
—Je vais voir,» répondis-je.
Et je m'en allai explorer l'aile neuve que M'Leod avait fait construire pour les domestiques. Ce fut dans le hall à ces domestiques destiné que je déterrai la famille M'Leod, crevant d'anxiété.
«Du thé pour trois, vite, fis-je. Si vous me faites la moindre question en ce moment, je vais avoir une attaque de nerfs.»
Sur quoi Mrs. M'Leod l'eut, et je servis de maître d'hôtel, au milieu d'un murmure d'excuses de la part de Baxter, toujours souriant et absorbé, et du froid désaveu de Miss Mary, qui trouvait vulgaire le modèle des tasses. Toutefois, elle mangea de fort bon appétit, et alla jusqu'à me demander si moi-même je ne prendrais pas une tasse de thé.
Ils partirent au crépuscule—le crépuscule que jadis je redoutais. Ils s'en allaient à Londres se reposer, à l'hôtel, des fatigues de la journée, et, au moment où leur fiacre tourna au bout de l'allée, je fis une pirouette sur le seuil de la porte, sans souci de la maison tout assombrie derrière moi.
Alors, j'entendis les pas incertains des M'Leod, et les priai de ne pas tourner le bouton des lampes avant de sentir—de sentir ce que j'avais fait; car l'Ombre s'en était allée, avec ce désir muet qui planait dans l'air. Leur souffle, d'abord haletant, peu à peu s'égalisa, comme celui du baigneur qui pénètre dans l'eau glacée; ils se séparèrent l'un de l'autre, circulèrent de droite et de gauche dans le hall, s'en allèrent en haut sur la pointe du pied, redescendirent en courant; et alors, Miss M'Leod, et, je crois bien, sa mère, quoiqu'elle ne le veuille admettre, m'embrassèrent. Quant à M'Leod, c'est une affaire convenue.
La soirée fut une véritable honte. Dire que nous nous livrâmes à l'orgie à travers la maison, c'est user d'euphémisme. Nous jouâmes à une sorte de cache-cache le long des plus sombres couloirs, dans le salon sans lumières, et dans la petite salle à manger, en nous criant joyeusement l'un à l'autre, après chaque exploration, qu'ici, que là, qu'ailleurs, le mal avait déménagé. Nous montâmes à la chambre—la mienne de nouveau pour la nuit—où nousnous assîmes, les femmes sur le lit, nous autres, hommes, sur des chaises, absorbant à longs traits paix, confort et satisfaction morale, tandis que je leur racontais tout au long mon histoire, et à nouveau recevais d'eux éloges, remerciements et bénédictions.
Lorsque les serviteurs, revenus de leur jour de sortie, nous servirent un souper de poisson froid, M'Leod eut le bon sens de ne point déboucher de vin. Nous étions bel et bien ivres, depuis la tombée du jour, et l'eau ainsi que le lait suffirent à nous rendre tout à fait insensés.
«Il me va, ce Baxter, dit M'Leod. C'est un homme intelligent. La mort n'était pas dans la maison; mais il a frisé le mensonge de près, dites-moi?
—Et le plus plaisant, c'est qu'il croit que je veux vous acheter la propriété, repartis-je. Etes-vous vendeur?
—Pas pour le double de ce que je l'ai payée... maintenant. Vous aurez de moi des fourrures toute votre vie, mais pas notre Holmescroft.
—Non... jamais notre Holmescroft, ajouta Miss M'Leod. Nousledemanderons pour mardi, maman.»
Elles se serrèrent la main.
«Voyons, racontez-moi, dit Miss M'Leod... cette grande, que j'ai aperçue par la fenêtre de lalaverie... vous a-t-elledit qu'elle était toujours ici, en esprit? Je la déteste. C'est elle qui est cause de tout cet ennui. Ce n'était plus sa maison, depuis qu'elle l'avait vendue. Qu'est-ce que vous pensez?
—Je suppose, répondis-je, qu'elle songeait nuit et jour à ce qu'elle croyait avoir été le suicide de sa sœur—elle l'a confessé—et que ses pensées, se trouvant concentrées sur cet endroit-ci, faisaient comme... comme un miroir ardent.
—Miroir ardent n'est pas mal, dit M'Leod.
—Je disais bien que cela faisait comme un rayon de ténèbres dirigé sur nous, s'écria la jeune fille, en tournant doucement sa bague. Ce devait être quand la grande pensait le plus fort à sa sœur et à la maison.
—Ah, la pauvre Agnès! s'écria Mrs. M'Leod. La pauvre Agnès, tâchant de dire à tout le monde que ce n'était pas cela! Pas étonnant, si nous sentions que Quelque Chose désirait dire Quelque Chose, Thea. Max, vous vous rappelez cette nuit...
—Nous n'avons plus besoin de nous rappeler, interrompit M'Leod. Ce n'est pas notre affaire. Et maintenant, elles se sont expliquées.
—Croyez-vous, alors, demanda Miss M'Leod, que ces deux-là, les vivantes, aient vraiment reçu quelque explication... en haut... dans votre... dans la chambre?
—Je ne saurais dire. En tout cas, elles sont redescendues contentes, et n'ont pas craint, ensuite, une bonne tasse de thé. Comme le dit Monsieur votre père, ce n'est plus notre affaire, Dieu merci!
—Amen! ajouta M'Leod. Allons, Théa, un peu de musique, après tous ces mois-là!With mirth, thou pretty bird, dites-moi? Il faut que vous entendiez cela.»
Et dans le hall à demi éclairé, Théa chanta une vieille chanson anglaise que j'entendais pour la première fois.