LA RUCHE MÈRE
Si le fonds n'eût été vieux et encombré, jamais la Teigne[10]n'y eût pénétré; mais où il y a pléthore d'abeilles sur le rayon, là nécessairement surviennent la maladie ou les parasites. La chaleur de la ruche s'était élevée avec la miellée de juin, et, quoique les ventileuses travaillassent à entretenir la fraîcheur, au point d'en avoir mal aux ailes, tout le monde souffrait.
[10]La «teigne», en apiculture, est lagalleria cereana(gallérie de la cire) ou fausse teigne des ruches.
[10]La «teigne», en apiculture, est lagalleria cereana(gallérie de la cire) ou fausse teigne des ruches.
Une jeune abeille grimpa la planchette d'abordage toute poissée et toute piétinée:
«Faites excuse, dit-elle, mais c'est mon premier vol de miel. Vous seriez bien aimable de me dire si c'est ma...
—Ta ruche? brusqua la Sentinelle. Oui! Rentre, et va-t'en bourdonner dans ton fumier de couvain! A une autre!
—Peuh!» s'écrièrent une demi-douzaine de vieilles ouvrières aux nerfs aussi usés que les ailes.
Et il y eut un instant de lutte et de murmure.
La petite Teigne grise, blottie dans une fente de la planchette d'abordage, avait passé toute la journée à guetter cette occasion. Elle s'insinua comme une ombre, et sachant que les anciennes lui feraient opérer demi-tour incontinent, s'esquiva dans un cadre de couvain, où les novices, qui n'avaient encore vu ni les vents souffler ni se balancer les fleurs, causaient politique. Ici, elle était sauve, attendu que la jeune abeille tolérera toujours n'importe quelle espèce d'intrus. Derrière elle s'en venait l'abeille qui avait essuyé l'argot de la Sentinelle.
«Et qu'est-ce que tu dis du monde? demanda une compagne.
—Rien de fameux! J'apporte une pleine charge de tout ce qu'il y a de bon en denrée, et voilà que la Sentinelle m'envoie «bourdonner dans mon sale couvain!»
Elle s'assit dans le courant d'air frais qui passait sur les rayons.
«Il fallait entendre, dit d'une voix soyeuse la Teigne, le ton qu'a pris la Sentinelle pour insulter notre sœur. Toute la communauté en a été révoltée.»
Elle pondit un œuf. C'était pour cela qu'elle s'était introduite.
«Il y a eu, en effet, un peu de chahut à la porte,dit en riant Mélissa. Vous étiez là, mademoisel... le?...»
Elle ne savait comment au juste s'adresser à la svelte étrangère.
«Ne m'appelez pas «mademoiselle». Je suis une sœur pour tous les affligés... une simple sœur converse. Le cœur m'a saigné de vous voir courbée sous votre fardeau.»
La Teigne caressa Mélissa de ses délicates antennes, et pondit un autre œuf.
«Mais on ne pond pas ici! s'écria Mélissa. Vous n'êtes pas Reine.
—Ma chère petite, je vous donne ma parole d'honneur la plus solennelle que ce ne sont pas des œufs. Ce sont mes principes, et me voici prête à mourir pour eux. (Elle éleva un peu la voix pour dominer le bruissement mêlé de va-et-vient qui l'entourait.) S'il vous plaisait de me tuer, vous savez, ne vous gênez pas.
—Voyons, ne sois pas méchante, Mélissa, dit une jeune abeille, impressionnée par les chastes plis de l'aile dont la Teigne voilait sa ponte incessante.
—Moi! Mais, je n'ai rien fait, repartit Mélissa. C'est elle qui fait tout.
—Ah! ne vous préparez pas de remords pour l'avenir, et, quoi qu'il arrive, inscrivez-moi sur lapage de ceux qui auront chéri leurs compagnons de labeur.»
Tout en pondant son œuf à chaque sanglot, la Teigne recula dans un rassemblement de jeunes abeilles, et laissa Mélissa perplexe et ennuyée. Alors, celle-ci éleva sa petite voix pour crier:
«Vivres!»
Et cela jusqu'à ce qu'une équipe de chargeuses d'alvéoles la hélât; sur quoi elle leur laissa sa charge.
«Je crains de t'avoir envoyée coucher, tout à l'heure, dit une voix par-dessus son épaule. Je viens de faire trois heures de faction à la porte, et on enverrait, après cela, coucher la Reine elle-même. Tu ne m'en veux pas?
—Pas le moins du monde, répondit gaiement Mélissa. Je serai moi-même de faction un de ces jours. Et maintenant, qu'est-ce qu'il faut faire?
—On parle de papillons Tête-de-Mort. Envoie une équipe de jouvencelles à la porte, et dis-leur de la rétrécir à l'aide d'une couple de forts piliers de raclure de cire. Cela va surchauffer la Ruche, mais nous ne pouvons pas avoir de ces Têtes-de-Mort en pleine miellée.
—Par mes ailes! je te crois!»
Mélissa nourrissait toute la haine héréditaire d'une bonne et brave abeille contre ce gros larron des ruches, criard et emplumé.
«Debout! cria-t-elle dans les lignes des jouvencelles. Toutes celles d'entre vous qui ne nourrissent pas, oust! Des piliers de raclure de cire pour la po...orte!»
Elle chanta l'ordre tout au long.
«Bêtises, que tout cela! repartit une duveteuse abeille d'un jour. D'abord, je n'ai jamais entendu parler de Tête-de-Mort entrant dans une ruche. Les gens ne font pas de ces choses-là! En second lieu, construire des piliers pour les empêcher d'entrer, c'est pure malice de Cypriotes, indigne d'abeilles britanniques. En troisième lieu, fiez-vous au Tête-de-Mort, il se fiera à vous. La construction de piliers indique le manque de confiance. Notre chère sœur en gris le dit bien.
—Oui. Les piliers n'ont rien d'anglais, ne sont qu'une provocation, et constituent une perte de cette cire nécessaire à des fins plus hautes et plus pratiques, dit la Teigne, du fond d'une cellule à provisions vide.
—La sûreté de la Ruche est la chose la plus haute dont j'aie entendu parler. Vous n'allez pas nous apprendre à refuser le travail? fit Mélissa.
—Vous m'interprétez mal, comme toujours, ma jolie. Le travail est l'essence de la vie; mais faire la dépense d'une vitalité précieuse et fragile, jointe à un réel labeur, pour conjurer un danger imaginaire, voilà qui est d'une navrante absurdité!Si je peux seulement enseigner ici un... un peu de tolérance... un peu de bonté naturelle vis-à-vis de ce vieux loup-garou que vous appelez Tête-de-Mort, je n'aurai pas vécu en vain.
—Pour sûr, qu'elle n'a pas vécu en vain, la pauvre chérie! s'écrièrent vingt abeilles à la fois. Tu vois bien que c'est une sainte, Mélissa! Elle se consacre uniquement à propager ses principes, et... et... ce qu'elle est gentille!»
Une vieille abeille déplumée s'en vint vers le rayon:
«Les ingénieurs, à la porte! Allez-vous-en me mâcher de la raclure de cire. Oust!» dit-elle.
La Teigne s'éclipsa.
Les jeunes abeilles descendirent du cadre en troupe, toutes chuchotantes.
«Qu'est-ce qu'il leur prend? dit l'ancienne. Pourquoi s'appellent-elles «mon petit chou» et «ma mignonne»? Ce doit être le temps. (Elle eut un reniflement inquiet.) Ce que cela sent le renfermé, ici! Comme de vieilles couettes. Pas de Teigne, je suppose, Mélissa?
—Pas que je sache», répondit Mélissa, laquelle, cela va sans dire, ne connaissait la Teigne que comme une dame à principes, et n'eût jamais songé à signaler sa présence.
Elle avait toujours entrevu les Teignes sous l'armure de libellules rouge-sang.
«Vous feriez bien de ventiler ce coin un instant,» dit la vieille abeille.
Et elle s'éloigna.
Mélissa laissa tomber la tête aussitôt, s'établit solidement sur ses pattes de devant, et, soumise, se mit à ventiler à la marche réglementaire—trois cents coups à la seconde. La ventilation est une chose qui met le caractère de l'abeille à l'épreuve, attendu qu'il faut à celle-ci se tenir tout le temps à la même place, où tout le temps il lui semble qu'elle ne fait rien de bon sans pour cela cesser d'user sa seule et unique paire d'ailes. Or, abeille qui ne peut voler ne doit vivre; et l'abeille le sait bien. La Teigne reparut, et se remit à caresser Mélissa.
«Je vois, murmura-t-elle, que de cœur vous êtes des nôtres.
—Je suis de la Ruche, repartit sèchement Mélissa.
—C'est tout un. Nous et la Ruche ne formons qu'une même chose.
—Alors, pourquoi vos antennes diffèrent-elles des nôtres? Pas besoin de me presser comme cela!
—Ne soyez donc pas province,carissima. Vous ne pouvez faire que tout l'univers soit pareil... pas encore.
—Mais pourquoi diable pondez-vous? insista Mélissa. Vous pondez comme une Reine... saufque vous laissez tomber vos œufs tout partout par plaques. Je vous ai vue à l'œuvre.
—Ah, bel Argus! C'est ainsi que vous avez saisi mon petit truc. En effet, ce sont des œufs. Tout à l'heure, ils répandront nos principes. Vous n'êtes pas contente?
—Vous m'avez donné votre parole d'honneur la plus solennelle que ce n'étaient pas des œufs.
—C'est là tout mon petit truc, ma très chère... pour le bien de la cause. Maintenant, allons dire deux mots à la jeunesse.»
La Teigne courut d'un pas léger vers le quatrième cadre de couvain, où les jeunes abeilles étaient occupées à empâter les nourrissons.
Il faut un certain temps à une honnête abeille pour éventer un mensonge soutenu et malintentionné. «Elle est tout velours et toute douceur,» fut tout ce que se dit Mélissa. «Mais son parler rappelle le goût du miel de lierre. Je ferais aussi bien de retourner aux champs.»
Elle trouva la porte livrée au désordre et à la mauvaise humeur. Les jouvencelles de faction aux piliers avaient refusé de mâcher la raclure de cire, sous prétexte que cela leur faisait mal aux mandibules, et hurlaient après de la drogue vierge.
«Tout, mais qu'on en finisse! dirent les gardiennes harcelées. Allons, en grappe, celles à quicela chante, et fabriquez-nous de la cire pour ces sœurs à la dent feignante!»
Avant qu'une abeille puisse fabriquer de la cire, il lui faut se gorger de miel. Alors, elle grimpe à la recherche d'un appui solide, et reste là, suspendue, tandis que d'autres abeilles repues s'accrochent à elle en grappe. Alors, elles attendent en silence que la cire vienne. Les écailles sont enlevées des poches de la fabricante par les ouvrières, ou tombent en tintant sur ces ouvrières tandis qu'elles attendent également. Celles-ci les mâchent (non mâchées, elles ne servent à rien) en cette cire de la Ruche qui tout soutient et tout englobe.
Et voilà, maintenant, que la grappe à cire à peine en position, les ouvrières du dessous recommencent à rouspéter.
«Descendez! Descendez travailler! Allons, tas de Turques parasites! N'allez pas vous mettre en tête que vous allez jouir là-haut, tandis que nous sommes ici en bas à nous esquinter!»
La grappe tressaillit. De patte de devant à patte de derrière, un malaise l'avait parcourue toute. A la fin, une ouvrière s'élança, empoigna la cirière la plus basse, et resta suspendue, à gigoter au-dessus de ses compagnes.
«Moi aussi, je ferai bien de la cire! brailla-t-elle. Qu'on me remplisse le ventre, et je vous en ferai des tonnes!
—Faites-en, alors!» dit l'abeille à laquelle elle s'était accrochée.
Le mot interrompit le courant qui tenait la grappe ensemble. Celle-ci se secoua et rayonna comme une fourrure de chat dans les ténèbres.
«Décroche! murmura-t-elle. Pas de cire pour personne, aujourd'hui.
—Espèces de feignantes! Au travail, et tout de suite, pour produire notre cire, dirent les abeilles du dessous.
—Impossible! La ferveur est partie. Pour fabriquer votre cire, il nous faut silence, chaleur et nourriture. Décroche! Décroche!»
Elles se désagrégèrent tout en murmurant, et se fondirent parmi les autres abeilles, dont rien, il va de soi, ne les distinguait.
«Me semble, somme toute, qu'il va falloir mâcher de la raclure de cire pour ces sales piliers, dit une ouvrière.
—Non pas, par tout un rayon! s'écria la jeune abeille qui avait fait s'égrener la grappe. Ecoutez: j'ai passé plus de vingt minutes à étudier la question. C'est simple comme de dégringoler d'une pâquerette. Vous n'avez pas été sans entendre parler de Cheshire, Root et Langstroth[11]?»
[11]Célèbres autorités en matière d'apiculture.
[11]Célèbres autorités en matière d'apiculture.
Quoique n'en ayant jamais entendu parler, elles n'en crièrent pas moins:
«Ce brave Langstroth!
—En voilà trois qui savent tout ce qu'on peut savoir en matière de ruches. C'est un de ces cocos-là qui doit avoir fabriqué la nôtre, et, s'il l'a fabriquée, c'est à lui d'y veiller. La nôtre est uneRuche brevetée S.G.D.G.Il n'y a qu'à regarder sur l'étiquette collée derrière.
—Vive le brevet! Vive l'étiquette collée derrière! rugirent les abeilles.
—Eh bien! puisqu'il en est ainsi, moi, je dis que, quand nous découvrirons qu'ils nous ont trahis, nous pouvons tirer d'eux une terrible vengeance.
—Vive lavingince! Vive le brave Root! Assez! La grève!»
La foule poussa des acclamations, et se dispersa au moment où Mélissa la fendait.
«Pardon, mais sais-tu où habitent Langstroth, Root et Cheshire, au cas où tu aurais besoin d'eux? demanda-t-elle à l'orateur bouffi d'orgueil et haletant.
—Que me cloue la mélasse, si je sais seulement s'ils ont jamais existé! Mais ne sont-ce pas là de beaux noms autour de quoi bourdonner? Avez-vous vu si cela a émoustillé la communauté?
—Oui, mais ce n'est pas cela qui garde la Porte.
—Ah! c'est peut-être vrai, mais juge combienma position est délicate, ma sœur. Je suis pourvue d'un magnifique appétit, et le travail n'est pas mon fort. C'est mauvais pour les méninges. Mon instinct me dit que je peux avoir de l'action sur les autres à titre de frein. Sans moi, elles auraient été pires.»
Mais Mélissa était déjà dans le libre espace, en train de gouverner vers un de ces carrés de trèfle blanc encore vierges, qui, pour une abeille surmenée, possèdent les vertus calmantes du vulgaire tricot pour une femme.
«Je crois que je vais porter cette charge aux crèches, dit-elle, lorsqu'elle eut fini. C'était toujours tranquille par là, de mon temps.»
Et elle ajouta deux petits pains de pollen d'extra pour les nourrissons.
Elle fut, sur le quatrième rayon de couvain, reçue par un flot de sœurs surexcitées, toutes bourdonnant à la fois.
«Chacune à son tour! Laissez-moi déposer ma charge. Voyons, qu'y a-t-il, Sacharissa?
—La Sœur Grise... cette duveteuse, j'entends... voilà-t-il pas qu'elle vient nous raconter que nous devrions être dehors au soleil à récolter du miel, parce que la vie est courte. Elle a dit que n'importe quelle abeille pouvait prendre soin de nos nourrissons, et qu'il arriverait un jour où les vieilles abeilles le feraient. Ce n'est pas vrai, Mélissa, n'est-ce pas? Il n'y a pas de vieilles abeilles qui puissentnous enlever à nos nourrissons, n'est-ce pas?
—Bien sûr. Vous nourrissez les bébés tant que vous avez la tête douce. Dès qu'elle durcit, vous passez aux champs. Chacun sait ça.
—Nous le lui avons dit. Dit et répété. Mais elle s'est contentée d'agiter ses antennes, et a déclaré qu'il nous suffirait de le vouloir pour pondre toutes comme des reines. Et je crains bien qu'il n'y en ait des tas parmi les sœurs les plus impressionnables pour la croire et pour être en train de le faire. C'est un problème si angoissant!»
Sacharissa courut à une cellule d'ouvrière, scellée, dont l'opercule battait, attendu que l'abeille qui était dedans commençait à se frayer passage.
«Venez-vous-en, mon chou!» murmura-t-elle.
Et, de l'autre côté, elle amincit la frêle capsule.
Une chose pâle, moite, ridée, se haussa péniblement jusqu'au rayon. Le ton de Sacharissa changea aussitôt.
«Pas de temps à perdre! Monte sur le cadre te nettoyer! dit-elle. Inscris-toi parmi les nourrices de mon service pour demain soir, six heures. Attends un peu. Qu'est-ce que tu as à la troisième patte droite?»
La jeune abeille tendit sa patte en silence—une patte de faux-bourdon, il n'y avait pas à s'y tromper! incapable de paqueter le pollen.
«Merci. Inutile de t'inscrire jusqu'à après-demain matin.»
Sacharissa se retourna vers sa compagne:
«C'est le cinquième Phénomène éclos aujourd'hui dans mon service depuis midi. Je n'aime pas beaucoup cela.
—Il y en a toujours un certain nombre, dit Mélissa. On ne peut empêcher quelques rares sœurs ouvrières de pondre de temps à autre, lorsqu'elles se nourrissent trop. Elles ne donnent naissance qu'à de faux-bourdons nains.
—Mais, pour le moment, nous ne faisons éclore que des faux-bourdons à ventres d'ouvrières, des ouvrières à ventre de faux-bourdons; des albinos et des pattes-mêlées qui ne peuvent pas paqueter le pollen... comme ce môme là-bas. Je n'aime pas plus que vous les faux-bourdons nains... ils meurent tous en juillet... mais cette éclosion constante de Phénomènes n'est pas sans m'effrayer, Mélissa!
—Comme c'est mesquin de votre part! Ils sont tous si délicieusement intelligents, imprévus et intéressants, flûta la Teigne du fond d'une fente, au-dessous d'elles. Venez ici, mon poussin, et racontez-nous toute votre petite histoire.
—Qu'il y aille et nous fiche la paix!»
Sacharissa baissa la voix.
«Elle va au-devant de ces... heu... Phénomènes, dès qu'ils s'en vont se nettoyer, et les bichonne dans les coins.
—Je crois que la vérité, c'est que nous sommestrop nombreuses et trop bien nourries pour essaimer, dit Mélissa.
—Oui, c'est la vérité,» dit la voix de la Reine derrière elles.
Elles n'avaient pas entendu le lourd pas royal qui fait vibrer les cellules vides. Sacharissa lui offrit aussitôt à manger. Elle mangea et porta son corps pesant en avant.
«Pouvez-vous suggérer un remède? dit-elle.
—Les nouveaux principes! s'écria la Teigne du fond de sa crevasse. Nous en ferons l'application tranquillement... plus tard.
—Supposez que nous fassions sortir un essaim? suggéra Mélissa. La saison est un peu avancée, mais cela pourrait nous soulager.
—Cela nous sauverait, mais je connais la Ruche! Vous allez voir par vous-même.»
La vieille Reine jeta le Cri d'Essaimage, lequel, pour une abeille de bon sang, doit être ce qu'était la trompette pour le cheval de Job. En dépit du grand âge de la souveraine (trois ans), le cri retentit entre les cagnons des cadres à l'instar d'un pibroch dans une passe de montagnes; les ventileuses, changeant de note, le reprirent dans chaque galerie, et les mâles aux larges ailes, trapus et impatients, l'achevèrent en une vibrante explosion de clairons:
«La Reine le veult! Essaime! Essai-aime! Essai-ai-aime!»
Mais le grondement qui eût dû suivre l'appel, faisait défaut. On entendit une sorte de grommellement entrecoupé, pareil au murmure de la marée descendante.
«Essaimer? Pourquoi faire? Vous me voyez quittant une bonne Ruche pourvue de cadres à barre et de fondations fixes pour quelque vieux chêne pourri, dehors, à la belle étoile, où il peut pleuvoir à toute minute! Nous sommes très bien comme cela! C'est uneRuche brevetée S.G.D.G.Pourquoi veut-on nous congédier? A la mélasse l'essaimage! L'essaimage n'a été inventé que pour frustrer l'ouvrière de son peu de bien-être. Allons nous coucher!»
Le bruit s'éteignit au fur et à mesure que les abeilles s'installaient pour la nuit dans des cellules vides.
«Vous entendez? dit la Reine. Je connais la Ruche!
—Tout à fait entre nous, c'est moi qui leur ai appris cela, cria la Teigne. Attendez que mes principes se développent, et vous allez voir la lumière jaillir par ailleurs.
—Pour une fois vous dites vrai, dit la Reine, en changeant de ton, car elle reconnut la Teigne. Cette lumière-là apparaîtra au sommet de laRuche. Une fumée asphyxiante la suivra, et il n'y aura pas de crevasses capables de cacher vos enfants.
—Est-ce Dieu possible? chuchota Mélissa. J'ai... nous avons parfois entendu parler d'une légende comme cela.
—Ce n'est pas une légende, repartit la vieille Reine. Je le tiens de ma mère, qui le tenait de la sienne. Une fois que la Teigne aura atteint de la force, une ombre tombera en travers de la porte; une voix se fera entendre de derrière un voile; il y aura lumière, fumée asphyxiante et tremblement de terre; et celles qui vivront verront tout ce qu'elles ont fait, réuni en un tas, et réduit à l'état de cendres, en un Grand Feu.»
La vieille Reine prétendait raconter ce qui lui avait été raconté à elle-même à propos du procédé employé par l'Eleveur d'Abeilles à l'égard d'une ruche infectée dans le rucher, il y avait deux ou trois saisons; et naturellement, de son point de vue, l'affaire était tout aussi importante que le Jugement Dernier.
«Et alors? demanda Sacharissa saisie d'horreur.
—Alors, j'ai entendu raconter qu'une petite lumière brillera dans de profondes ténèbres, et que peut-être le monde recommencera de nouveau. Pour moi, je ne pense pas.
—Peuh! peuh! cria la Teigne. Vous autres, gros et gras bourgeois, vous prophétisez toujours la ruine si les choses ne marchent pas exactement comme vous l'entendez. Mais je vous accorde qu'il se produira des changements.»
En effet. Lorsque ses œufs furent éclos, il se trouva que la cire était criblée de petits tunnels, tout encrassée de la défroque des chenilles. Des traces lainues couraient sur les réserves de miel, les garde-manger de pollen, les fondations, et, pis que tout, sur les nourrissons dans leurs berceaux, au point que les balayeuses passaient la moitié de leur temps à jeter dehors les petits corps désormais inutiles. Les traces se terminaient en une sorte de méli-mélo visqueux sur la surface du rayon. Les chenilles ne pouvaient s'empêcher de filer tout en se promenant, et, comme elles se promenaient partout, elles souillaient et trifouillaient tout. Même là où les abeilles ne s'en enchevêtraient pas les pattes, l'odeur de rance et d'aigre qu'exhalait la chose les faisait planter là leur travail, quoique certaines abeilles qui s'étaient mises à pondre prétendissent que cela les encourageait à devenir mères et, de la sorte, à maintenir un intérêt primordial dans l'existence.
Lorsque les chenilles se changèrent en phalènes, elles se lièrent d'amitié avec les Phénomènes toujours de plus en plus nombreux—albinos, pattes-mêlées,amalgames unioculés, faux-bourdons sans physionomie, semi-reines et sœurs pondeuses; et la troupe toujours diminuante du vieux fonds perdait le duvet et s'éraillait l'aile à nourrir ces étranges fardeaux.
La plupart des Phénomènes ne voulaient pas et beaucoup, à cause de leurs vices de conformation, ne pouvaient pas venir à bout d'une journée de travail aux champs; mais les Teignes, toujours fourrées sur les rayons à couvain, leur trouvaient de faciles occupations intérieures. Un albinos, par exemple, divisa le nombre de livres de miel en réserve par le nombre d'abeilles habitant la Ruche, et démontra que si chaque abeille ne recueillait du miel que sept minutes trois quarts par jour, elle aurait le reste du temps pour elle, et pourrait accompagner les faux-bourdons en leurs vols nuptiaux. Les faux-bourdons trouvèrent la chose mauvaise.
Un autre, un faux-bourdon sans yeux, sans même d'antennes, déclara que toutes les cellules à couvain devraient être des cercles parfaits, de façon à n'empiéter ni chez la nymphe ni chez les ouvrières. Il démontra que la vieille cellule à six pans était uniquement due à ce que les ouvrières construisent l'une contre l'autre sur chaque paroi opposée du mur, et que si l'on supprimait ces empiètements, du coup l'on supprimerait lesangles qui enlèvent à la vie son accord harmonieux.
Quelques abeilles firent l'essai du nouveau plan pendant un certain temps, et s'aperçurent qu'il coûtait huit fois plus de cire que le vieux devis à six côtés; et, comme on ne laissait jamais une grappe se former pour fabriquer de la cire en paix, la vraie cire était rare. Toutefois, elles suppléèrent à leur tâche au moyen de vernis volé à des cercueils neufs dans les enterrements, ce qui leur fit quelque peu mal au cœur. Puis elles se mirent à prélever un tribut à la ronde sur les raffineries et les brasseries, trouvant que c'était le moyen le plus commode de se procurer des matériaux; et il va sans dire qu'une fois en provision le mélange de glucose et de bière fermenta et gonfla les cellules au point de les déformer, sans parler de l'abominable odeur qui s'en dégagea. Il y en eut parmi les abeilles saines pour les avertir que le bien mal acquis ne profite jamais. Mais les Phénomènes, les entourant aussitôt, les pressèrent à mort. C'était une façon de châtier dont elles raffolaient presque autant que de manger, bien qu'à ce dernier égard elles attendissent tout des abeilles saines. Chose assez curieuse, le vieil instinct séculaire de loyauté et de dévouement envers la Ruche faisait que celles-ci se prêtaient à cet abus, plutôt que d'obéir au bon sens qui leur conseillait de s'esquiver pour se joindre à quelque fonds bien portant du rucher.
«Eh bien, qu'en dis-tu, du travail de sept minutes trois quarts? demanda, un jour, Mélissa, en rentrant. J'y ai passé cinq heures, et je n'ai qu'une demi-charge.
—Oh! la Ruche vit du miel de ruche, que la Ruche produit, dit un Phénomène aveugle, accroupi dans une cellule à provisions.
—Mais le miel se recueille dehors sur les fleurs, parfois à deux milles d'ici, s'écria Mélissa.
—Pardonnez-moi, dit la chose aveugle, en pompant de toutes ses forces. Mais, ceci est la Ruche, n'est-ce pas?
—Cela l'était. Pour le plus grand malheur, cela l'est.
—Et le miel de ruche est ici, n'est-ce pas?»
La Chose ouvrit une nouvelle cellule à provisions pour le prouver.
«Ou...ui; mais sur le pied d'un pareil impôt, il n'y sera pas longtemps, dit Mélissa.
—Les impôts n'ont rien à voir avec lui. Cette Ruche-ci produit le miel de ruche. Vous autres, braves gens, ne semblez jamais saisir la simplicité économique qui est la base de toute existence.
—Bon sang de bon sang! s'écria Mélissa. As-tu jamais dépassé le seuil de la porte?
—Non, certes. Les yeux de l'insensé sont au bout de la terre[12]. Les miens sont dans ma tête.»
[12]Proverbes, ch.XVII, verset 24.
[12]Proverbes, ch.XVII, verset 24.
Il se gorgea à en devenir bouffi.
Mélissa chercha un refuge dans son ingrat travail des champs, et raconta l'histoire à Sacharissa.
«Peuh! dit cette abeille avisée, en se démenant autour d'une vieille bique de chardon. Raconte-nous du neuf. La Ruche en est pleine de comme lui.
—Comment cela finira-t-il? Tout le miel s'en va sans qu'il en arrive d'autre. Les choses, c'est évident, ne sauraient durer longtemps ainsi! dit Mélissa.
—Bah! repartit Sacharissa, je sais maintenant ce que pensent les faux-bourdons à la veille d'être tués. Courte et bonne pour moi!
—Si seulement elle était bonne! Mais pense à ces terribles Phénomènes, bancroches et solennels, qui nous attendent à la maison, rampant, grimpant, prêchant, et salissant tout dans l'ombre.
—Cela m'inquiète moins que leurs sottes rengaines, après qu'ils se sont fait nourrir par nous, sur letravail parmi les jasmins et les roses, dit Sacharissa des profondeurs d'une campanule passée.
—Pas moi. Et notre Reine? demanda Mélissa.
—Acceptant facilement son désespoir, comme toujours. Mais elle pond son œuf par-ci par-là.
—Vraiment?»
Mélissa, d'une secousse, sortit à reculons de la campanule voisine.
«Suppose, présentement, que nous autres, bonnes ouvrières, nous essayions d'élever une princesse dans quelque coin bien propre?
—Tu aurais du mal à en trouver un. La Ruche n'est que teignes et ordures. Mais, quoi?
—Une princesse pourrait nous rendre service au moment de cette Voix derrière le Voile dont parle la Reine. Et tout vaut mieux que de travailler pour des Phénomènes qui chantent les louanges du travail dont ils sont incapables, et gâchent ce que nous rapportons à la maison.
—Bah! fit Sacharissa. Je marche avec toi, histoire de rire. Les Phénomènes nous presseraient à mort, s'ils savaient cela. Rentrons, et à l'œuvre.
La place manque pour raconter comment Mélissa, remplie d'expérience, trouva un cadre écarté, tellement sali, tellement maltraité par les essais abandonnés de construction de cellules que les abeilles, par simple pudeur, jamais n'y mettaient les pattes. Comment, dans cette ruine, elle ébaucha une cellule royale de bonne cire, qu'elle défigura à l'aide de décombres au point de lui donner l'apparence du plus abandonné des kopjes. Comment elle décida la Reine désespérée à faire un suprême effort et à pondre un œuf méritoire. Comment laReine obéit et en mourut. Comment sa carcasse efflanquée fut jetée aux ordures, et comment une multitude de sœurs pondeuses s'en allèrent de côté et d'autre, semant des œufs de faux-bourdon où bon leur semblait, et déclarant qu'il n'était plus besoin de Reines. Comment, à l'abri de cette confusion, Sacharissa apprit à certaines jeunes abeilles à dresser certaines abeilles nouveau-nées dans l'art presque perdu de fabriquer la bouillie royale. Comment le nectar à ce destiné s'obtint au prix d'heures passées sous la morsure de vents glacés. Comment l'œuf caché se prouva conforme aux espérances—non pas un œuf de faux-bourdon, mais un œuf de princesse du sang. Comment il fut recouvert, et comment on travailla désespérément à alimenter et suralimenter les Phénomènes maintenant pullulants, de peur que la moindre interruption dans les fournitures de vivres ne les poussât à entreprendre des recherches; ce qui, avec leurs rengaines sur le travail, était leur amusement favori. Comment, en une heure propice, par une nuit sans lune, la princesse apparut,—une princesse, oui-da, et comment Mélissa la fit passer clandestinement dans un magasin à miel, obscur et vide, afin d'y attendre son heure; et comment les faux-bourdons, devinant sa présence, vinrent rôder en chantant les profondes et impudiques chansons d'amour d'antan—au scandale des sœurs pondeuses qui n'aiment pasle mâle. Tout cela, vous le trouverez écrit dans le Livre des Reines, lequel on tient enfermé au creux du grand frêne Ydrasil.
Au bout de quelques jours, le temps changea de nouveau pour devenir magnifique. Il n'était pas jusqu'aux Phénomènes qui ne se joignissent à la foule en train de prendre l'air sur la planchette d'abordage, et ne chantassent letravail parmi les jasmins et les roses, à faire croire, pour une oreille inexercée, que c'était le bourdonnement d'une ruche à l'œuvre. La vérité, c'était que le miel se trouvait depuis longtemps mangé. On vivait au jour le jour sur les efforts d'une poignée de bonnes abeilles, tandis que la Teigne rongeait et consumait encore leur cire archi-perdue. Mais les bonnes abeilles se gardaient d'en parler. Elles savaient que, dans le cas contraire, les Phénomènes organiseraient quelque réunion et les presseraient à mort.
«Pour lors, vous voyez ce que nous avons fait, dirent les Teignes. Nous avons créé tout à nouveau: matériel, entente, type, comme nous l'avions promis.
—Et de nouveaux aperçus pour nous, dirent les sœurs pondeuses d'un air satisfait. Vous nous avez montré la vie sous un nouvel aspect, essentiel et souverain.
—Mieux que cela, chantèrent les Phénomènes, en se chauffant au soleil. Vous avez créé un nouveauciel et une nouvelle terre. Un ciel sans nuages et accessible (c'était par un soir d'août accompli), et une terre fertile en jasmins et en roses, qui n'attendent que notre honnête labeur pour se voir tous convertis en richesses. L'... heu... Aster, et le Crocus, et la... heu... Cardamineen leur saison[13], le Chrysanthèmeselon son espèce[14], et la Boule de Neigeen toute abondance[15], par-dessus le marché.
[13]Job, ch.V, v. 26.
[13]Job, ch.V, v. 26.
[14]Genèse, ch.I, v. 11.
[14]Genèse, ch.I, v. 11.
[15]Genèse, ch.I, v. 21.
[15]Genèse, ch.I, v. 21.
—O saint Hymette! dit Mélissa, frappée d'horreur. Je savais qu'ils ignoraient comment se faisait le miel, mais ils ont oublié l'ordre de succession des Fleurs! Qu'adviendra-t-il d'eux?»
Une ombre se projeta sur la planchette d'abordage. C'était le Maître de Ruches et son fils qui s'en venaient par là. Les Phénomènes se retirèrent, et une Voix derrière un Voile prononça:
«J'ai négligé la vieille ruche trop longtemps. Donne-moi l'enfumoir.»
Mélissa entendit, et d'un trait franchit la porte.
«Venez, oh! venez! cria-t-elle. C'est la fin prédite par la vieille Reine. Venez, princesse!
—Vraiment, vous êtes d'un archaïsme qui dépasse la permission, dit un Phénomène dans une galerie. Un nuage, j'admets, qui aura passé devant le soleil; pas de quoi, pour cela, prendre une attaquede nerfs. Mais, par-dessus tout, pourquoi les princesses à l'heure où nous sommes? Vous rendez-vous compte que c'est l'heure du five o'clock communal? Bourdonnons le bénédicité.»
Mélissa passa sans répondre, sur ses six pattes. Sacharissa avait couru à ce qui restait du rayon de couvain fécondé.
«Sauve-qui-peut! cria-t-elle d'un bout à l'autre de sa brune étendue. Nourrices, gardes, ventileuses, balayeuses... dehors! Laissez les mômes. Ils sont mieux morts. Dehors, avant la lumière et la fumée asphyxiante!»
Le premier appel, clair et intrépide, de la princesse (Mélissa l'avait trouvée) s'éleva et résonna à travers tous les cadres:
«La Reine le veult! Essaime! Essai-aime! Essai-ai-aime!»
La Ruche chancela sous le tonnerre déchirant d'une couette collée qu'on arrachait de force.
«Ne vous inquiétez pas, mes chéries, dirent les Teignes. C'est notre affaire. Levez les yeux et vous verrez l'aurore des Temps Nouveaux.»
De la lumière apparut au sommet de la Ruche, comme la Reine l'avait prophétisé—une lumière crue sur les abeilles en ébullition.
Sacharissa ramassa son arrière-garde, laquelle coulait du cadre, tête baissée, et rejoignit le détachement de la princesse, en train de se frayer unchemin vers la porte. Maintenant, la panique était à son comble, et il n'était pas une bonne abeille qui ne se trouvât sous l'étreinte de trois Phénomènes au moins. Le premier instinct d'une abeille qui a peur, c'est de fondre sur les réserves et de se gorger de miel; mais il ne restait pas de réserves, de sorte que les Phénomènes livraient combat aux bonnes abeilles.
«Il nous faut à manger, ou nous allons mourir! crièrent-ils en grimpant, s'accrochant et glissant, tandis que les silencieux perce-oreille, effarouchés, et les araignées minuscules se prenaient dans leurs pattes.
—Pensez à la Ruche, traîtresses! La Ruche sacrée!
—C'est avant, qu'il fallait y penser! crièrent les bonnes abeilles. Restez pour voir l'aurore de vos Temps Nouveaux.»
Elles atteignirent enfin la porte par-dessus les frêles corps de beaucoup à la formation desquels elles avaient contribué.
«En avant! Dehors! Là-haut! rugit Mélissa dans l'oreille de la princesse. Pour le salut de la Ruche! Au Vieux Chêne!»
La princesse quitta la planchette d'abordage, accomplit un cercle, s'élança à la plus basse branche du Vieux Chêne, et son petit essaim royal—vous l'eussiez couvert d'une chope—suivit, s'accrocha et resta là, pendu.
«Tenez serré! dit Mélissa haletante. Les vieilles légendes se sont vérifiées. Regardez!»
La Ruche se trouvait à demi cachée par la fumée à travers laquelle on voyait des formes se mouvoir. On entendit le craquement empoissé d'un cadre que l'on vit se hausser et tournoyer entre des mains énormes—une horreur pustuleuse, ventrue, irrémédiable de cire grise, de couvain corrompu et de petites cellules de mâles, le tout couvert de Phénomènes rampants, étrangers au soleil.
«Mais ce n'est pas une ruche! C'est tout un muséum d'histoire naturelle», dit la Voix derrière le Voile.
Ce n'était que le Maître de Ruches parlant à son fils.
«On ne peut leur en vouloir, mon père, dit une seconde voix. Elle est pourrie de Teignes. Voyez!»
Un autre cadre sortit. Un doigt fourgonna dedans, et tout se dispersa en paillettes bruissantes, en pourriture de cendres.
«Le cadre numéro quatre! C'était jadis le rayon chéri de votre mère, chuchota Mélissa à la princesse. Je l'ai vue y pondre quelques bons œufs.
—N'êtes-vous pas en train de confondre lepourquoiet leparce que? dit le Maître de Ruches.La Teigne ne réussit que lorsque des abeilles faibles la laissent entrer.»
Un troisième cadre crépita et apparut à la lumière.
«Tout cela est plein de couvain d'ouvrières pondeuses. Cela n'arrive jamais que lorsque le fonds s'est affaibli. Phuu!»
Il le frappa sur son genou comme un tambourin, et le cadre s'éparpilla en miettes.
Le petit essaim tressaillit en regardant les nymphes de faux-bourdons nains se démener faiblement sur l'herbe. Plus d'une bonne abeille avait été de service sur ce cadre, sachant trop bien que son travail était inutile; mais la destruction d'un travail même inutile décourage le bon ouvrier qui en est témoin.
«Non, il y a encore de l'espoir, dit la seconde voix. Voici une cellule de Reine!
—Mais elle est cachée au diable parmi... Qu'est-ce qui a bien pu arriver à ces bestioles-là? On dirait qu'elles ne connaissent plus leurabc.»
Le père montra le cadre où les abeilles avaient fait l'expérience de la cellule circulaire. On eût dit la tête grêlée d'un champignon vénéneux sur son déclin.
«Elles n'ont pas tout oublié, corrigea le fils. Il y a une rangée, au moins, de cellules parfaites.
—Mon travail, se dit Sacharissa. Je suis contentede voir l'Homme me rendre justice avant...»
Ce cadre, lui aussi, se vit fracassé et jeté sur le tas des autres et des couettes infestées de perce-oreille.
Au fur et à mesure que les cadres se suivirent, l'essaim assista à la mise au jour, à l'examen public et à la destruction de tout ce qui avait été bien ou mal fait dans les moindres recoins de sa Ruche depuis des générations. Il se trouvait tel rayon noir, si vieux qu'elles avaient oublié où il pendait; tel rayon à provisions verni d'orange, de fauve et d'ocre, construit comme les abeilles avaient coutume de construire avant le temps des fondations artificielles; et il y avait un nouveau travail, petit, blanc, fragile. Il y avait feuilles sur feuilles de rayons à couvain unis, aplanis, qui avaient, en leur temps, renfermé des milliers et milliers d'ouvrières anonymes; des morceaux de rayon à faux-bourdons démodé, large et haut d'épaulement, montrant la taille où l'on comptait voir atteindre la nymphe des faux-bourdons; et deux magasins à miel profonds de deux pouces, magasins vides, mais encore de toute beauté; le tout formant un amalgame gluant de raclure de cire tire-bouchonnée sur les fils métalliques, de demi-cellules, d'essais abandonnés, ou de cellules grandioses, faibles de parois, composites, rafistolées à renfort de décombres et coiffées d'ordures.
Bon ou mauvais, chaque pouce en était à ce point criblé de galeries de teigne qu'il éclatait en nuages de poussière lorsqu'on le lançait sur le tas.
«Oh! voyez! s'écria Sacharissa. La Grande Flambée qu'a prédite notre Reine. Qui saurait en soutenir la vue?»
Une flamme lécha le monceau de décombres, et elles sentirent l'odeur de la cire qui roussit.
Les Figures s'accroupirent, soulevèrent la Ruche, et la secouèrent sens dessus dessous au-dessus du bûcher. Il s'en échappa toute une cascade de Phénomènes, de fragments de rayons brisés, d'écailles, de duvet et de nymphes, qui crépita, sifflota, péta un tantinet; après quoi les flammes s'élevèrent en grondant, et anéantirent tout cet aliment.
«Il faut désinfecter, dit une voix. Va me chercher une mèche soufrée. Veux-tu?»
La carcasse de la Ruche fut remise en place, une lumière installée dans son vide gluant; les Figures la reconstruisirent étage par étage, en fermèrent l'entrée, et s'en allèrent. L'essaim regarda la lumière filtrer toute la longue nuit à travers les fentes. A l'aube, une Teigne s'en vint voleter impudemment par là.
«Il y a eu erreur de calcul au sujet des Temps Nouveaux, mes très chères, fit-elle; on ne saurait s'attendre à voir les gens parfaits du premier coup. Ce fut notre méprise.
—Non, la méprise fut tout entière la nôtre, dit la princesse.
—Pardonnez-moi, repartit la Teigne. Quand on songe à l'énorme bouleversement... appelez-le bon ou mauvais... que notre influence a amené, vous admettrez bien que nous, et nous seules...
—Vous? répondit la princesse. Notre fonds manquait de force. C'est ce qui fait que vous êtes venues... comme serait venue toute autre maladie. Tenez bon, là, vous tous, mon petit peuple!»
Lorsque le soleil se leva, les Figures Voilées s'en vinrent, et aperçurent à l'extrémité de la branche leur essaim qui attendait patiemment en vue de la vieille Ruche—une poignée—mais prêt à recommencer.