III

J’eus le loisir d’y penser plus longuement que je ne l’aurais voulu. Au lieu de rentrer chez nous, nous allâmes passer quelques semaines au bord de la mer dans le sud de la Bretagne. Les médecins avaient ordonné ce repos à ma mère avant le retour au foyer.

J’en fus moins affligé que je ne l’aurais cru. J’étais encore tout étonné de mon aventure et, malgré mon désir de revoir celle que j’aimais toujours, j’éprouvais le besoin de mettre un peu de temps entre le jour où j’avais quitté madame de Francheret et celui où je retrouverais Henriette. On se plaît à raconter dans les romans qu’une fois séparé d’une femme que l’on a aimée charnellement on découvre peu à peu qu’on lui est attaché par d’autres liens encore. Rien de semblable ne m’arriva. J’aimais Henriette et madame de Francheret m’avait attaqué là où Henriette n’avait jamais régné. Je savais un gré infini à madame de Francheret de m’avoir révélé la nature et l’agrément des rapports entre l’homme et la femme. Je n’oubliais pas les heures passées près d’elle, mais, par un phénomène bizarre, elle m’incitait à penser à Henriette et à voir celle-ci sous un jour nouveau. Grâce à madame de Francheret, mon amour pour Henriette quitta les sphères éthérées où il se mouvait et prit une forme sensuelle. C’était Henriette et non madame de Francheret que je tenais dans mes bras pendant mes rêves. C’était le corps frais et juvénile de mon amie que je pressais à l’heure où le désir suscitait devant moi des images voluptueuses.

Je n’ai gardé de ces semaines aucun autre souvenir. Les gens qui m’entouraient étaient-ils vivants ? Ils allaient et venaient autour de moi comme des ombres. Je faisais de longues promenades sur la plage à l’heure où le soleil couchant borde de nacre le sable humide au long de la mer. Des enfants jouaient, des jeunes femmes passaient vêtues de robes claires. Je ne les voyais pas, je ne voyais, bercée au jeu des vagues molles dont les crêtes d’argent s’irisaient dans les vapeurs du crépuscule, qu’Henriette, et quelle Henriette ! non pas la fille que j’avais connue près de sa mère sous les ombrages de nos campagnes, mais une Vénus adolescente endormie au bord des flots.

Nous nous écrivions. Que dire par lettre à une déesse ? Je ne savais trouver le ton. J’étais grandiloquent et confus. En échange, je recevais quelques cartes postales, assez insignifiantes à la vérité. Henriette paraissait de triste humeur. Pourtant sa maison était pleine d’amis. Le cercle joyeux de l’an dernier s’était reformé. Seul, j’y manquais.

Au début de septembre enfin, nous rentrâmes. A mesure que les heures s’approchaient où je devais revoir Henriette, je m’inquiétais. Je brûlais de devancer les jours, de courir à elle, de me jeter à ses genoux et, au même temps, une douloureuse appréhension me serrait le cœur. Je craignais de cette rencontre je ne sais quel heurt, quelle blessure insupportable. J’aurais voulu retarder encore une minute attendue avec tant de fièvre.

Nous arrivâmes un matin. A la fin de l’après-midi, je me rendis chez nos voisins. De loin je vis madame Maure sous les tilleuls près de la vieille maison. Rien n’avait changé depuis un an. Henriette devait être à quelques pas de là. L’émotion de la sentir si près de moi me fit chanceler. Je m’arrêtai un instant, j’étais essoufflé moins par la rapidité de ma course que par la violence des sentiments qui se heurtaient en moi. Je compris pour la première fois et d’un seul coup — ainsi un éclair illumine dans la nuit les prés et les bois, et les montre au voyageur égaré — que le roman magnifique que j’avais vécu depuis l’automne passé s’était déroulé dans mon imagination, que je l’avais créé à moi seul, qu’Henriette en ignorait encore le premier mot… Un instant, je pensai à retourner sur mes pas, à différer une entrevue si hasardeuse. Mais j’eus honte à l’idée de reculer, je me repris et avançai vers madame Maure.

Elle me fit l’accueil le plus aimable. Après s’être informée longuement de la santé de ma mère, elle me dit :

— Comme vous avez grandi, Philippe. Vous voilà un homme, maintenant. Et cette pointe de moustache ! Qu’allez-vous faire ?

Je parlai de mes projets assez incertains. J’irais à Paris pour continuer mes études, à la Sorbonne sans doute et à l’Ecole de Droit, mais je ne désirais être ni professeur, ni avocat. D’autre part, nos terres n’étaient pas assez grandes pour absorber l’activité d’un jeune homme. En somme, je ne me voyais dans aucun cadre et ne pouvais dire ce que serait ma carrière. Cependant je pensais à Henriette, alternativement avec terreur et joie, à Henriette que je n’apercevais pas.

La bonne dame d’elle-même me renseigna,

— Ma fille est avec sa cousine chez des voisins. Elles ne tarderont pas. Si elles avaient pensé vous voir aujourd’hui, elles seraient déjà là.

Une demi-heure passa, j’entendis un bruit dans l’allée derrière moi.

C’était Henriette et Gertrude, accompagnées par le polytechnicien de l’an dernier.

Henriette me parut plus grande ; elle restait mince, un peu maigre, mais le corsage de sa robe claire se gonflait légèrement et ses hanches se dessinaient plus pleines. Son visage n’avait pas changé, son teint hâlé par l’été faisait paraître les dents plus blanches et je retrouvais dans les yeux riants et doux le feu que j’aimais. Auprès d’elle, magnifique contraste, Gertrude était éblouissante de fraîcheur blonde. Elles étaient toutes deux vêtues de blanc ; elles venaient heureuses et souriantes. Le printemps de ma vie s’avançait au devant de moi.

Gertrude rougit en me voyant. L’accueil que me fit Henriette ne trahit aucun embarras. Elle ne me cacha pas le plaisir qu’elle avait à me revoir et me gronda gentiment de mon retard. Elle me demanda qui j’avais vu aux eaux et au bord de la mer. Rien de plus amical et de plus naturel que cette conversation, mais elle était si éloignée de celles que j’avais tenues avec la même Henriette dans mes promenades solitaires que j’en restai glacé. Je m’efforçais de découvrir dans ses propos un mot à double entente à moi seul destiné. Je ne le trouvai pas. Pourtant il me parut qu’à deux ou trois reprises son regard s’attachait à moi comme si elle y trouvait quelque chose de nouveau. Sur elle-même elle ne dit rien.

Charles-Henri (le polytechnicien) se chargea de faire valoir les amusements de la saison. Rappelant des incidents que j’ignorais, il fit rire les filles en les évoquant et s’arrangea de façon que je me sentisse un étranger parmi eux. Cela me déplut.

Lorsque je pris congé, Henriette et Gertrude décidèrent de m’accompagner. Mais Charles-Henri ne les laissa pas seules et, quand nous nous séparâmes à la lisière du petit bois de chênes, je n’avais pu échanger un mot avec Henriette sans témoins.

Je ne fus pas plus heureux les jours suivants. Je vis Henriette, mais toujours entourée de sa cousine, de Charles-Henri, d’allants et de venants. Elle était le centre d’un cercle ; tout se rapportait à elle. Charles-Henri ne la quittait pas plus que son ombre. Je ne fus pas longtemps avant de comprendre qu’il montait la garde auprès d’elle et qu’il ferait l’impossible pour m’empêcher de la joindre. Gertrude, sans dessein, j’imagine, le secondait. Elle semblait ne vivre que par Henriette, toujours à ses côtés, la main dans la main, le bras passé autour de la taille. Si elle était séparée de sa cousine, ses yeux restaient attachés sur Henriette. Vis-à-vis de moi, elle gardait une certaine réserve ; elle s’effarouchait pour un rien et lorsqu’en plaisantant je voulus reprendre le thème de l’an passé, elle eut un mouvement de retraite.

Malgré Charles-Henri, malgré Gertrude, je pensais arriver tout de même à Henriette, mais, à ma grande surprise, je fus amené à constater que c’était chez Henriette elle-même que je trouverais l’obstacle le plus difficile. Elle évitait tout aparté ; elle apportait une attention toujours égale à ne pas se laisser isoler ; et si, profitant d’un incident heureux, je réussissais à écarter ses deux gardiens, elle m’empêchait avec une incroyable habileté de choisir le thème de la conversation et, d’un mot, la ramenait à des banalités. Après une semaine ou deux de tentatives infructueuses, j’étais exaspéré.

Tour à tour, j’imaginai ou qu’Henriette avait deviné que j’avais fait mon école d’homme et m’en voulait, qu’elle soupçonnait un danger à se lier avec moi et qu’instinctivement elle me fuyait, ou plus simplement, que je lui étais devenu indifférent.

Suivant que j’adoptais l’un ou l’autre de ces partis, je décidais ou de m’imposer à elle ou de la fuir. Je déclarais alors que je ne la reverrais plus, que j’avais été victime de mon imagination, que je me trouvais en face d’une fille incapable d’éprouver les grands sentiments que je lui avais prêtés. Cette farouche résolution ne durait pas l’espace d’un matin. Il n’y eut pas de jour où je ne décidais de rompre ; il n’y en eut pas un qui ne me vît près d’Henriette.

Et cependant le temps coulait et bientôt octobre nous séparerait. J’eus l’idée, empruntée sans doute à mes lectures, d’essayer d’éveiller et de piquer sa jalousie. Je me mis à faire la cour à Gertrude ; j’y déployais beaucoup d’application et, au bout de quelque temps, Gertrude parut y être sensible. Mais sa cousine veillait sur elle et, comme un jour, moitié plaisantant, moitié sérieux, j’adressais à Gertrude quelques propos tendres et lui baisais la main, Henriette intervint assez brusquement disant que les jeux permis naguère ne l’étaient plus aujourd’hui.

Je fus surpris du ton vif sur lequel elle parla et qui était bien éloigné de celui que nous employions. Rentré chez moi et en y réfléchissant, il me parut que cette nouvelle attitude d’Henriette avait quelque chose de flatteur pour mon amour-propre.

Le lendemain, je la trouvai de méchante humeur. Je cessai de flirter avec Gertrude, mais Henriette ne s’apaisa pas. « Peut-elle sérieusement m’en vouloir, me demandai-je, de ce qui n’est qu’un jeu ? » Mais elle ne me laissa pas lui poser la question.

Je devins irritable : elle me contredisait pour un rien.

Nous échangions des propos aigres. Les jours qui fuyaient ajoutaient à mon énervement. Un jour, sur un mot un peu plus piquant de moi, elle eut soudain les yeux pleins de larmes. Bouleversé à cette vue, je me précipitai vers elle. Nous étions seuls, mais, à une douzaine de pas, sa mère brodait sous les tilleuls. Henriette me repoussa vivement et, sans me laisser le temps de m’excuser, rentra dans la maison.

Pendant deux jours je ne la vis point. Lorsque nous nous retrouvâmes, elle ne paraissait pas se souvenir de cette scène pénible.

La première semaine d’octobre commença. Les Maure partaient le 10. Le temps était d’une admirable douceur et la lune dans son second quartier permettait de prolonger encore les soirées sur la terrasse. Un jour, une amie de ma mère s’invita à dîner. Ma mère envoya un mot à madame Maure, pour lui demander de venir avec sa fille et sa nièce. Le soir, je fus surpris de voir arriver madame Maure et Henriette seules. Gertrude un peu souffrante s’était couchée. « Enfin, pensais-je, j’aurai l’explication attendue depuis si longtemps. » Mais après-dîner Henriette refusa de quitter le salon pour s’asseoir avec moi sur la terrasse. A la demande de ma mère elle fit de la musique, puis resta près des dames et je fus obligé de me mettre dans le cercle.

J’étouffais de fureur. En moi-même j’avais déjà rompu avec Henriette, je ne reverrais de ma vie cette fille insensible. Qu’elle parte et le plus tôt possible ! Cependant, je m’absorbais dans un silence farouche.

Vers dix heures, nos visiteurs se levèrent. L’amie de ma mère offrit à madame Maure et à sa fille de les ramener dans son coupé. Madame Maure, fatiguée, accepta. Mais le vieux coupé, très étroit, n’avait que deux places et Henriette, par politesse, se crut obligée de dire :

— Nous allons vous gêner beaucoup, madame.

Alors, par une décision subite inexplicable, je m’avançai, pris la main d’Henriette dans l’ombre et, la lui serrant fortement pour briser toute résistance, je dis à madame Maure :

— Je raccompagnerai Henriette par le bois. Nous arriverons presque aussitôt que vous.

Henriette, stupéfiée par la pression de ma main, hésita avant de parler.

Déjà madame Maure de la voiture me jetait :

— Si cela ne vous ennuie pas, il sera excellent pour elle de marcher un peu. Elle est si paresseuse.

La voiture partit nous laissant seuls sur les marches du perron.

Tout de suite, le long de l’allée qui menait au bois, nous fûmes dans l’ombre fraîche de la nuit.

Nous ne parlions pas, nous allions côte à côte sans nous toucher. Le silence, à se prolonger, pesa sur nous comme une menace. Pour rien au monde, je ne l’aurais rompu. J’étais plein de colère. Il me semblait qu’Henriette me devait des excuses pour son inexplicable conduite depuis ma rentrée. Je marchais la tête droite, les yeux fixés devant moi.

Henriette fut la première à ne pouvoir supporter l’hostilité silencieuse qui était entre nous. A un détour du chemin — nous avions déjà franchi la moitié de la distance qui séparait nos deux maisons — elle se tourna un peu vers moi pour m’interroger du regard. Je vis à la clarté de la lune ses yeux inquiets chercher les miens. Bouleversé par la supplication muette que je lus dans son regard, je glissai mon bras sous le sien. Le contact de ma main sur sa chair suffit à opérer un prodige. L’irritation qui nous avait dressés l’un contre l’autre fondit comme neige d’avril au soleil ; des rapports naturels, confiants, heureux s’établissaient entre nous. Sans que nous eussions échangé une parole, je sentis qu’Henriette, gagnée, m’appartenait. Nous entrions dans le bois de chênes. Je la conduisis jusqu’au banc où cent fois nous nous étions assis au cours de nos promenades. Elle me suivit sans opposer l’ombre de résistance. Je m’assis près d’elle, je la pris dans mes bras, je me penchai sur son visage pâle, je vis ses yeux si beaux m’implorer, et sous la pression de mes lèvres sa bouche s’entrouvrit.

Nous eûmes une semaine entière pour épuiser notre bonheur. Henriette, transformée, montra la bravoure d’une femme. Elle n’essaya pas de cacher ses sentiments. Nous étions ensemble le jour durant. Je la voyais le matin, l’après-midi, le soir même. Elle inventait mille ruses pour se débarrasser de Charles-Henri qui n’était pas de force à lutter avec elle. Quant à Gertrude, elle en fit sa complice, et cela sans hésitation, sans se demander si sa cousine en souffrirait, sans se soucier d’être jugée par elle. Elles sortaient à deux. Dès qu’elles n’avaient retrouvé, Henriette s’éloignait avec moi, la priant de nous attendre. Parfois même, elle l’appelait en riant : Brangaine. Un jour devant Gertrude, elle risqua une caresse hardie. Celle-ci rougit, puis pâlit, mais se tut.

Nous vivions ainsi comme en dehors du temps et de nous-mêmes. La date approchait qui l’emmènerait, elle, à Marseille, moi, à Paris. Nos jours étaient comptés, nous ne les comptions pas. Nous ne parlions, ni de la séparation, ni des moyens de nous retrouver. Jamais il n’y eut gens plus acharnés à se satisfaire du présent. Pas une minute, Henriette ne souffrit à l’idée qu’elle goûtait d’un fruit défendu. Elle m’aimait. Cherche-t-on des excuses à l’amour ? A ses yeux, il n’était pas besoin de se justifier.

La séparation vint. Je vis Henriette disparaître en voiture au détour du chemin, n’essayant pas de cacher ses larmes.

Je restai seul quelques jours encore. Je ne sentais pas mon isolement. Le prix de mon bonheur était-il diminué parce que je l’avais perdu ? J’étais déjà enclin, sans que je pusse en analyser les motifs avec précision à considérer toutes choses par rapport au développement de mon individualité. Plus tard quand mes lectures s’étendirent, je me trouvai d’illustres frères dans la littérature européenne. A ce moment, ce sentiment en moi ne devait rien à l’imitation, j’aurai à en fournir une preuve bien prochaine. Ainsi la séparation me fut adoucie par la joie orgueilleuse de constater que j’étais capable d’éprouver une grande passion et aussi de la faire naître chez autrui. Je n’eus, du reste, pas la plus légère fatuité à voir que j’avais triomphé d’Henriette pas plus que je n’en avais ressenti à éprouver que madame de Francheret avait du goût pour moi. Une obscure, mais juste idée de la fatalité qui nous mène m’empêcha toujours de m’attribuer à mérite ce dont je n’étais redevable qu’à un sort heureux.

....................

Six mois après, j’étais alors un jeune étudiant mal débrouillé dans la vie de Paris, j’appris par une lettre de ma mère qu’Henriette se mariait avec un riche industriel de Marseille, gaillard à tout le poil, grand coureur de filles et de cabarets, six pieds de haut, le verbe fort.

Je ne lus pas cette lettre sans un serrement de cœur. Henriette dans les bras d’un rustre ! La vilaine image !

Je m’efforçais à l’exemple des stoïciens dont les doctrines alors m’enchantaient, à raisonner, pour l’amortir, sur le coup reçu. « Je me suis trompé moi-même, me disais-je. Voilà une expérience salutaire à ton début dans la vie. Ne mets pas à l’avenir les femmes sur un plan trop élevé. Elles ne sont jamais qu’à mi-hauteur et plus près de la terre que du ciel. »

Mais cette leçon de sagesse avait un arrière-goût d’amertume qui fut longtemps à s’effacer.

Ce livre, A de l’alphabet des lettres achevé d’imprimer pour la Cité des Livres, le 15 octobre 1925, par Ducros et Colas, Maîtres-Imprimeurs à Paris, a été tiré à 440 exemplaires : 5 sur papier vélin à la cuve “héliotrope” des papeteries du Marais, numérotés de 1 à 5 ; 10 exemplaires sur japon ancien à la forme, numérotés de 6 à 15 ; 25 exemplaires sur japon impérial, numérotés de 16 à 40 ; 50 exemplaires sur vergé de Hollande, numérotés de 41 à 90 ; et 350 exemplaires sur vergé à la forme d’Arches, numérotés de 91 à 440. Il a été tiré en outre : 25 exemplaires sur madagascar réservés à M. Édouard Champion, marqués alphabétiquement deAàZet 30 exemplaires hors commerce sur papiers divers, numérotés deIàXXX.


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