Le chasser de sa cachette - c'est ce que le peuple appela toujours le "sens de la justice": toujours il excite encore contre l'esprit libre ses chiens les plus féroces.

"Car la vérité est là: puisque le peuple est là! Malheur! malheur à celui qui cherche!" - C'est ce que l'on a répété de tout temps.

Vous vouliez donner raison à votre peuple dans sa vénération: c'est ce que vous avez appelé "volonté de vérité", ô sages célèbres!

Et votre coeur s'est toujours dit: "Je suis venu du peuple: c'est de là aussi que m'est revenue la voix de Dieu."

Endurants et rusés, pareils à l'âne, vous avez toujours intercédé pour le peuple.

Et maint puissant qui voulait accorder l'allure de son char au goût du peuple attela devant ses chevaux - un petit âne, un sage illustre!

Et maintenant, ô sages illustres, je voudrais que vous jetiez enfin tout à fait loin de vous la peau du lion!

La peau bigarrée de la bête fauve, et les touffes de poil de l'explorateur, du chercheur et du conquérant.

Hélas! pour apprendre à croire à votre "véracité", il me faudrait vous voir briser d'abord votre volonté vénératrice.

Véridique - c'est ainsi que j'appelle celui qui va dans les déserts sans Dieu, et qui a brisé son coeur vénérateur.

Dans le sable jaune brûlé par le soleil, il lui arrive de regarder avec envie vers les îles aux sources abondantes où, sous les sombres feuillages, la vie se repose.

Mais sa soif ne le convainc pas de devenir pareil à ces satisfaits; car où il y a des oasis il y a aussi des idoles.

Affamée, violente, solitaire, sans Dieu: ainsi se veut la volonté du lion.

Libre du bonheur des esclaves, délivrée des dieux et des adorations, sans épouvante et épouvantable, grande et solitaire: telle est la volonté du véridique.

C'est dans le désert qu'ont toujours vécu les véridiques, les esprits libres, maîtres du désert; mais dans les villes habitent les sages illustres et bien nourris, - les bêtes de trait.

Car ils tirent toujours comme des ânes - le chariot du peuple!

Je ne leur en veux pas, non point: mais ils restent des serviteurs et des êtres attelés, même si leur attelage reluit d'or.

Et souvent ils ont été de bons serviteurs, dignes de louanges. Car ainsi parle la vertu: "S'il faut que tu sois serviteur, cherche celui à qui tes services seront le plus utiles!

L'esprit et la vertu de ton maître doivent grandir parce que tu es à son service: c'est ainsi que tu grandiras toi-même avec son esprit et sa vertu!"

Et vraiment, sages illustres, serviteurs du peuple! Vous avez vous-mêmes grandi avec l'esprit et la vertu du peuple - et le peuple a grandi par vous! Je dis cela à votre honneur!

Mais vous restez peuple, même dans vos vertus, peuple aux yeux faibles, - peuple qui ne sait point ce que c'est l'esprit!

L'esprit, c'est la vie qui incise elle-même la vie: c'est par sa propre souffrance que la vie augmente son propre savoir, - le saviez-vous déjà?

Et ceci est le bonheur de l'esprit: être oint par les larmes, être sacré victime de l'holocauste, - le saviez-vous déjà?

Et la cécité de l'aveugle, ses hésitations et ses tâtonnements rendront témoignage de la puissance du soleil qu'il a regardé, - le saviez-vous déjà?

Il faut que ceux qui cherchent la connaissance apprennent à construire avec des montagnes! c'est peu de chose quand l'esprit déplace des montagnes, - le saviez-vous déjà?

Vous ne voyez que les étincelles de l'esprit: mais vous ignorez quelle enclume est l'esprit et vous ne connaissez pas la cruauté de son marteau!

En vérité, vous ne connaissez pas la fierté de l'esprit! mais vous supporteriez encore moins la modestie de l'esprit, si la modestie de l'esprit voulait parler!

Et jamais encore vous n'avez pu jeter votre esprit dans des gouffres de neige: vous n'êtes pas assez chauds pour cela! Vous ignorez donc aussi les ravissements de sa fraîcheur.

Mais en toutes choses vous m'avez l'air de prendre trop de familiarité avec l'esprit; et souvent vous avez fait de la sagesse un hospice et un refuge pour de mauvais poètes.

Vous n'êtes point des aigles: c'est pourquoi vous n'avez pas appris le bonheur dans l'épouvante de l'esprit. Celui qui n'est pas un oiseau ne doit pas planer sur les abîmes.

Vous me semblez tièdes: mais un courant d'air froid passe dans toute connaissance profonde. Glaciales sont les fontaines intérieures de l'esprit et délicieuses pour les mains chaudes de ceux qui agissent.

Vous voilà devant moi, honorables et rigides, l'échine droite, ô sages illustres! - Vous n'êtes pas poussés par un vent fort et une volonté vigilante.

N'avez-vous jamais vu une voile passer sur la mer tremblante, arrondie et gonflée par l'impétuosité du vent?

Pareille à la voile que fait trembler l'impétuosité de l'esprit, ma sagesse passe sur la mer - ma sagesse sauvage!

Mais, vous qui êtes serviteurs du peuple, sages illustres, - comment pourriez-vous venir avec moi? -

Ainsi parlait Zarathoustra.

Il fait nuit: voici que s'élève plus haut la voix des fontaines jaillissantes. Et mon âme, elle aussi, est une fontaine jaillissante.

Il fait nuit: voici que s'éveillent tous les chants des amoureux. Et mon âme, elle aussi, est un chant d'amoureux.

Il y a en moi quelque chose d'inapaisé et d'inapaisable qui veut élever la voix. Il y a en moi un désir d'amour qui parle lui-même le langage de l'amour.

Je suis lumière: ah! si j'étais nuit! Mais ceci est ma solitude d'être enveloppé de lumière.

Hélas! que ne suis-je ombre et ténèbres! Comme j'étancherais ma soif aux mamelles de la lumière!

Et vous-mêmes, je vous bénirais, petits astres scintillants, vers luisants du ciel! et je me réjouirais de la lumière que vous me donneriez.

Mais je vis de ma propre lumière, j'absorbe en moi-même les flammes qui jaillissent de moi.

Je ne connais pas la joie de ceux qui prennent; et souvent j'ai rêvé que voler était une volupté plus grande encore que prendre.

Ma pauvreté, c'est que ma main ne se repose jamais de donner; ma jalousie, c'est de voir des yeux pleins d'attente et des nuits illuminées de désir.

Misère de tous ceux qui donnentè! O obscurcissement de mon soleil! O désir de désirer! O faim dévorante dans la satiété!

Ils prennent ce que je leur donne: mais suis-je encore en contact avec leurs âmes? Il y a un abîme entre donner et prendre; et le plus petit abîme est le plus difficile à combler.

Une faim naît de ma beauté: je voudrais faire du mal à ceux que j'éclaire; je voudrais dépouiller ceux que je comble de mes présents: - c'est ainsi que j'ai soif de méchanceté.

Retirant la main, lorsque déjà la main se tend; hésitant comme la cascade qui dans sa chute hésite encore: - c'est ainsi que j'ai soif de méchanceté.

Mon opulence médite de telles vengeances: de telles malices naissent de ma solitude.

Mon bonheur de donner est mort à force de donner, ma vertu s'est fatiguée d'elle-même et de son abondance!

Celui qui donne toujours court le danger de perdre la pudeur; celui qui toujours distribue, à force de distribuer, finit par avoir des callosités à la main et au coeur.

Mes yeux ne fondent plus en larmes sur la honte des suppliants; ma main est devenue trop dure pour sentir le tremblement des mains pleines.

Que sont devenus les larmes de mes yeux et le duvet de mon coeur? O solitude de tous ceux qui donnent! O silence de tous ceux qui luisent!

Bien des soleils gravitent dans l'espace désert: leur lumière parle à tout ce qui est ténèbres, - c'est pour moi seul qu'ils se taisent.

Hélas! telle est l'inimitié de la lumière pour ce qui est lumineux! Impitoyablement, elle poursuit sa course.

Injustes au fond du coeur contre tout ce qui est lumineux, froids envers les soleils - ainsi tous les soleils poursuivent leur course.

Pareils à l'ouragan, les soleils volent le long de leur voie; c'est là leur route. Ils suivent leur volonté inexorable; c'est là leur froideur.

Oh! c'est vous seuls, êtres obscurs et nocturnes qui créez la chaleur par la lumière! Oh! c'est vous seuls qui buvez un lait réconfortant aux mamelles de la lumière!

Hélas! la glace m'environne, ma main se brûle à des contacts glacés! Hélas la soif est en moi, une soif altérée de votre soif!

Il fait nuit: hélas! pourquoi me faut-il être lumière! et soif de ténèbres! et solitude!

Il fait nuit: voici que mon désir jaillit comme une source, - mon désir veut élever la voix.

Il fait nuit: voici que s'élève plus haut la voix des fontaines jaillissantes. Et mon âme, elle aussi, est une fontaine jaillissante.

Il fait nuit: voici que s'éveillent tous les chants des amoureux. Et mon âme, elle aussi, est un chant d'amoureux.-

Ainsi parlait Zarathoustra.

Un soir Zarathoustra traversa la forêt avec ses disciples; et voici qu'en cherchant une fontaine il parvint sur une verte prairie, bordée d'arbres et de buissons silencieux: et dans cette clairière des jeunes filles dansaient entre elles. Dès qu'elles eurent reconnu Zarathoustra, elles cessèrent leurs danses; mais Zarathoustra s'approcha d'elles avec un geste amical et dit ces paroles:

"Ne cessez pas vos danses, charmantes jeunes filles! Ce n'est point un trouble-fête au mauvais oeil qui est venu parmi vous, ce n'est point un ennemi des jeunes filles!

Je suis l'avocat de Dieu devant le Diable: or le Diable c'est l'esprit de la lourdeur. Comment serais-je l'ennemi de votre grâce légère? 1'ennemi de la danse divine, ou encore des pieds mignons aux fines chevilles?

Il est vrai que je suis une forêt pleine de ténèbres et de grands arbres sombres; mais qui ne craint pas mes ténèbres trouvera sous mes cyprès des sentiers fleuris de roses.

Il trouvera bien aussi le petit dieu que les jeunes filles préfèrent: il repose près de la fontaine, en silence et les yeux clos.

En vérité, il s'est endormi en plein jour, le fainéant! A-t-il voulu prendre trop de papillons?

Ne soyez pas fâchées contre moi, belles danseuses, si je corrige un peu le petit dieu! il se mettra peut-être à crier et à pleurer, - mais il prête à rire, même quand il pleure!

Et c'est les yeux pleins de larmes qu'il doit vous demander une danse; et moi-même j'accompagnerai sa danse d'une chanson:

Un air de danse et une satire sur l'esprit de la lourdeur, sur ce démon très haut et tout puissant, dont ils disent qu'il est le "maître du monde". -

Et voici la chanson que chanta Zarathoustra, tandis que Cupidon et les jeunes filles dansaient ensemble:

Un jour j'ai contemplé tes yeux, ô vie! Et il me semblait tomber dans un abîme insondable!

Mais tu m'as retiré avec des hameçons dorés; tu avais un rire moqueur quand je te nommais insondable.

"Ainsi parlent tous les poissons, disais-tu; ce qu'ils ne peuvent sonder est insondable.

Mais je ne suis que variable et sauvage et femme en toute chose, je ne suis pas une femme vertueuse:

Quoique je sois pour vous autres hommes "l'infinie" ou "la fidèle", "l'éternelle", "la mystérieuse".

Mais, vous autres hommes, vous nous prêtez toujours vos propres vertus, hélas! vertueux que vous êtes!"

C'est ainsi qu'elle riait, la décevante, mais je me défie toujours d'elle et de son rire, quand elle dit du mal d'elle-même.

Et comme je parlais un jour en tête-à-tête à ma sagesse sauvage, elle me dit avec colère: "Tu veux, tu désires, tu aimes la vie et voilà pourquoi tu la loues!"

Peu s'en fallut que je ne lui fisse une dure réponse et ne dise la vérité à la querelleuse; et l'on ne répond jamais plus durement que quand on dit "ses vérités" à sa sagesse.

Car s'est sur ce pied-là que nous sommes tous les trois. Je n'aime du fond du coeur que la vie - et, en vérité, je ne l'aime jamais tant que quand je la déteste!

Mais si je suis porté vers la sagesse et souvent trop porté vers elle, c'est parce qu'elle me rappelle trop la vie!

Elle a ses yeux, son rire et même son hameçon doré; qu'y puis-je si elles se ressemblent tellement toutes deux?

Et comme un jour la vie me demandait: "Qui est-ce donc, la sagesse?" J'ai répondu avec empressement: "Hélas oui! la sagesse!

On la convoite avec ardeur et l'on ne peut se rassasier d'elle, on cherche à voir sous son voile, on allonge les doigts vers elle à travers les mailles de son réseau.

Est-elle belle? Que sais-je! Mais les plus vieilles carpes mordent encore à ses appâts.

Elle est variable et entêtée; je l'ai souvent vue se mordre les lèvres et de son peigne emmêler ses cheveux.

Peut-être est-elle mauvaise et perfide et femme en toutes choses; mais lorsqu'elle parle mal d'elle-même, c'est alors qu'elle séduit le plus."

Quand j'eus parlé ainsi à la vie, elle eut un méchant sourire et ferma les yeux. "De qui parles-tu donc? dit-elle, peut-être de moi?

Et quand même tu aurais raison - vient-on vous dire en face de pareilles choses! Mais maintenant parle donc de ta propre sagesse!"

Hélas! tu rouvris alors les yeux, ô vie bien-aimée! Et il me semblait que je retombais dans l'abîme insondable. -

Ainsi chantait Zarathoustra. Mais lorsque la danse fut finie, les jeunes filles s'étant éloignées, il devint triste.

"Le soleil est caché depuis longtemps, dit-il enfin; la prairie est humide, un souffle frais vient de la forêt.

Il y a quelque chose d'inconnu autour de moi qui me jette un regard pensif. Comment! tu vis encore, Zarathoustra?

Pourquoi? A quoi bon? De quoi? Où vas-tu? Où? Comment? N'est-ce pas folie que de vivre encore? -

Hélas! mes amis, c'est le soir qui s'interroge en moi. Pardonnez-moi ma tristesse!

Le soir est venu: pardonnez-moi que le soir soit venu!"

Ainsi parlait Zarathoustra.

"Là-bas est l'île des tombeaux, l'île silencieuse, là-bas sont aussi les tombeaux de ma jeunesse. C'est là-bas que je vais porter une couronne d'immortelles de la vie."

Ayant ainsi décidé dans mon coeur - je traversai la mer. -

Vous, images et visions de ma jeunesse! O regards d'amour, moments divins! comme vous vous êtes vite évanouis! Aujourd'hui je songe à vous comme je songe aux morts que j'aimais.

C'est de vous, mes morts préférés, que me vient un doux parfum qui soulage le coeur et fait couler les larmes. En vérité, il ébranle et soulage le coeur de celui qui navigue seul.

Je suis toujours le plus riche et le plus enviable - moi le solitaire. Car je vous ai possédés et vous me possédez encore: dites-moi pour qui donc sont tombées de l'arbre de telles pommes d'or?

Je suis toujours l'héritier et le terrain de votre amour, je m'épanouis, en mémoire de vous, en une floraison de vertus sauvages et multicolores, ô mes bien-aimés!

Hélas! nous étions faits pour demeurer ensemble, étranges et délicieuses merveilles; et vous ne vous êtes pas approchées de moi en de mon désir, comme des oiseaux timides - mais confiantes en celui qui avait confiance!

Oui, créés pour la fidélité, ainsi que moi, et pour la tendre éternité: faut-il maintenant que je vous dénomme d'après votre infidélité, ô regards et moments divins: je n'ai pas encore appris à vous donner un autre nom.

En vérité, vous êtes morts trop vite pour moi, fugitifs. Pourtant vous ne m'avez pas fui et je ne vous ai pas fui; nous ne sommes pas coupables les uns envers les autres de notre infidélité.

On vous a étranglés pour me tuer, oiseaux de mes espoirs! Oui, c'est vers vous, mes bien-aimés, que toujours la méchanceté décocha ses flèches - pour atteindre mon coeur!

Et elle a touché juste! car vous avez toujours été ce qui m'était le plus cher, mon bien, ma possession: c'est pourquoi vous avez dû mourir jeunes et périr trop tôt!

C'est vers ce que j'avais de plus vulnérable que l'on a lancé la flèche: vers vous dont la peau est pareille à un duvet, et plus encore au sourire qui meurt d'un regard!

Mais je veux tenir ce langage à mes ennemis: qu'est-ce que tuer un homme à côté de ce que vous m'avez fait?

Le mal que vous m'avez fait est plus grand qu'un assassinat; vous m'avez pris l'irréparable: - c'est ainsi que je vous parle, mes ennemis!

N'avez vous point tué les visions de ma jeunesse et mes plus chers miracles! Vous m'avez pris mes compagnons de jeu, les esprits bienheureux! En leur mémoire j'apporte cette couronne et cette malédiction.

Cette malédiction contre vous, mes ennemis! Car vous avez raccourci mon éternité, comme une voix se brise dans la nuit glacée! Je n'ai fait que l'entrevoir comme le regard d'un oeil divin, - comme un clin d'oeil!

Ainsi à l'heure favorable, ma pureté me dit un jour: "Pour moi, tous les êtres doivent être divins."

Alors vous m'avez assailli de fantômes impurs; hélas! où donc s'est enfuie cette heure favorable!

"Tous les jours doivent être sacrés pour moi" - ainsi me parla un jour la sagesse de ma jeunesse: en vérité, c'est la parole d'une sagesse joyeuse!

Mais alors vous, mes ennemis, vous m'avez dérobé mes nuits pour les transformer en insomnies pleines de tourments: hélas! où donc a fui cette sagesse joyeuse?

Autrefois je demandais des présages heureux: alors vous avez fait passer sur mon chemin un monstrueux, un néfaste hibou. Hélas! où donc s'est alors enfui mon tendre désir?

Un jour, j'ai fait voeu de renoncer à tous les dégoûts, alors vous avez transformé tout ce qui m'entoure en ulcères. Hélas! où donc s'enfuirent alors mes voeux les plus nobles?

C'est un aveugle que j'ai parcouru des chemins bienheureux: alors vous avez jeté des immondices sur le chemin de l'aveugle: et maintenant je suis dégoûté du vieux sentier de l'aveugle.

Et lorsque je fis la chose qui était pour moi la plus difficile, lorsque je célébrai des victoires où je m'étais vaincu moi-même: vous avez poussé ceux qui m'aimaient à s'écrier que c'était alors que je leur faisais le plus mal.

En vérité, vous avez toujours agi ainsi, vous m'avez enfiellé mon meilleur miel et la diligence de mes meilleures abeilles.

Vous avez toujours envoyé vers ma charité les mendiants les plus imprudents; autour de ma pitié vous avez fait accourir les plus incurables effrontés. C'est ainsi que vous avez blessé ma vertu dans sa foi.

Et lorsque j'offrais en sacrifice ce que j'avais de plus sacré: votre dévotion s'empressait d'y joindre de plus grasses offrandes: en sorte que les émanations de votre graisse étouffaient ce que j'avais de plus sacré.

Et un jour je voulus danser comme jamais encore je n'avais dansé: je voulus danser au delà de tous les cieux. Alors vous avez détourné de moi mon plus cher chanteur.

Et il entonna son chant le plus lugubre et le plus sombre: hélas! il corna à mon oreille des sons qui avaient l'air de venir du cor le plus funèbre!

Chanteur meurtrier, instrument de malice, toi le plus innocent! Déjà j'étais prêt pour la meilleure danse: alors de tes accords tu as tué mon extase!

Ce n'est qu'en dansant que je sais dire les symboles des choses les plus sublimes: - mais maintenant mon plus haut symbole est resté sans que mes membres puissent le figurer!

La plus haute espérance est demeurée fermée pour moi sans que j'aie pu en révéler le secret. Et toutes les visions et toutes les consolations de ma jeunesse sont mortes!

Comment donc ai-je supporté ceci, comment donc ai-je surmonté et assumé de pareilles blessures? Comment mon âme est-elle ressuscitée de ces tombeaux?

Oui! il y a en moi quelque chose d'invulnérable, quelque chose qu'on ne peut enterrer et qui fait sauter les rochers: cela s'appelle ma volonté. Cela passe à travers les années, silencieux et immuable.

Elle veut marcher de son allure, sur mes propres jambes, mon ancienne volonté; son sens est dur et invulnérable.

Je ne suis invulnérable qu'au talon. Tu subsistes toujours, égale à toi-même, toi ma volonté patiente! tu as toujours passé par toutes les tombes!

C'est en toi que subsiste ce qui ne s'est pas délivré pendant ma jeunesse, et vivante et jeune tu es assise, pleine d'espoir, sur les jaunes décombres des tombeaux.

Oui, tu demeures pour moi la destructrice de tous les tombeaux: salut à toi, ma volonté! Et ce n'est que là où il y a des tombeaux, qu'il y a résurrection.-

Ainsi parlait Zarathoustra.

Vous appelez "volonté de vérité" ce qui vous pousse et vous rend ardents, vous les plus sages parmi les sages.

Volonté d'imaginer l'être: c'est ainsi que j'appelle votre volonté!

Vous voulez rendre imaginable tout ce qui est: car vous doutez avec une méfiance que ce soit déjà imaginable.

Mais tout ce qui est, vous voulez le soumettre et le plier à votre volonté. Le rendre poli et soumis à l'esprit, comme le miroir et l'image de l'esprit.

C'est là toute votre volonté, ô sages parmi les sages, c'est là votre volonté de puissance; et aussi quand vous parlez du bien et du mal et des évaluations de valeurs.

Vous voulez créer un monde devant lequel vous puissiez vous agenouiller, c'est là votre dernier espoir et votre dernière ivresse.

Les simples, cependant, ceux que l'on appelle le peuple, - sont semblables au fleuve sur lequel un canot vogue sans cesse en avant: et dans le canot sont assises, solennelles et masquées, les évaluations des valeurs.

Vous avez lancé votre volonté et vos valeurs sur le fleuve du devenir; une vieille volonté de puissance me révèle ce que le peuple croit bon et mauvais.

C'est vous, ô sages parmi les sages, qui avez placé de tels hôtes dans ce canot; vous les avez ornés de parures et de noms somptueux, - vous et votre volonté dominante!

Maintenant le fleuve porte en avant votre canot: il faut qu'il porte. Peu importe que la vague brisée écume et résiste à sa quille avec colère.

Ce n'est pas le fleuve qui est votre danger et la fin de votre bien et de votre mal, ô sages parmi les sages: mais c'est cette volonté même, la volonté de puissance, - la volonté vitale, inépuisable et créatrice.

Mais, afin que vous compreniez ma parole du bien et du mal, je vous dirai ma parole de la vie et de la coutume de tout ce qui est vivant.

J'ai suivi ce qui est vivant, je l'ai poursuivi sur les grands et sur les petits chemins, afin de connaître ses coutumes.

Lorsque la vie se taisait, je recueillais son regard sur un miroir à cent facettes, pour faire parler son oeil. Et son oeil m'a parlé.

Mais partout où j'ai trouvé ce qui est vivant, j'ai entendu les paroles d'obéissance. Tout ce qui est vivant est une chose obéissante.

Et voici la seconde chose: on commande à celui qui ne sait pas s'obéir à lui-même. C'est là la coutume de ce qui est vivant.

Voici ce que j'entendis en troisième lieu: commander est plus difficile qu'obéir. Car celui qui commande porte aussi le poids de tous ceux qui obéissent, et parfois cette charge l'écrase: -

Dans tout commandement j'ai vu un danger et un risque. Et toujours, quand ce qui est vivant commande, ce qui est vivant risque sa vie.

Et quand ce qui est vivant se commande à soi-même, il faut que ce qui est vivant expie son autorité et soit juge, vengeur, et victime de ses propres lois.

D'où cela vient-il donc? me suis-je demandé. Qu'est-ce qui décide ce qui est vivant à obéir, à commander et à être obéissant, même en commandant?

Écoutez donc mes paroles, ô sages parmi les sages! Examinez sérieusement si je suis entré au coeur de la vie, jusqu'aux racines de son coeur!

Partout où j'ai trouvé quelque chose de vivant, j'ai trouvé de la volonté de puissance; et même dans la volonté de celui qui obéit j'ai trouvé la volonté d'être maître.

Que le plus fort domine le plus faible, c'est ce que veut sa volonté qui veut être maîtresse de ce qui est plus faible encore. C'est là la seule joie dont il ne veuille pas être privé.

Et comme le plus petit s'abandonne au plus grand, car le plus grand veut jouir du plus petit et le dominer, ainsi le plus grand s'abandonne aussi et risque sa vie pour la puissance.

C'est là l'abandon du plus grand: qu'il y ait témérité et danger et que le plus grand joue sa vie.

Et où il y a sacrifice et service rendu et regard d'amour, il y a aussi volonté d'être maître. C'est sur des chemins détournés que le plus faible se glisse dans la forteresse et jusque dans le coeur du plus puissant - c'est là qu'il vole la puissance.

Et la vie elle-même m'a confié ce secret: "Voici, m'a-t-elle dit, je suis ce qui doit toujours se surmonter soi-même.

"A vrai dire, vous appelez cela volonté de créer ou instinct du but, du plus sublime, du plus lointain, du plus multiple: mais tout cela n'est qu'une seule chose et un seul secret.

"Je préfère disparaître que de renoncer à cette chose unique, et, en vérité, où il y a déclin et chute des feuilles, c'est là que se sacrifie la vie - pour la puissance!

"Qu'il faille que je sois lutte, devenir, but et entrave du but: hélas! celui qui devine ma volonté, celui-là devine aussi les chemins tortueux qu'il lui faut suivre!

"Quelle que soit la chose que je crée et la façon dont j'aime cette chose, il faut que bientôt j'en sois l'adversaire et l'adversaire de mon amour: ainsi le veut ma volonté.

"Et toi aussi, toi qui cherches la connaissance, tu n'es que le sentier et la piste de ma volonté: en vérité, ma volonté de puissance marche aussi sur les traces de ta volonté du vrai!

"Il n'a assurément pas rencontré la vérité, celui qui parlait de la "volonté de vie", cette volonté - n'existe pas.

"Car: ce qui n'est pas ne peut pas vouloir; mais comment ce qui est dans la vie pourrait-il encore désirer la vie!

"Ce n'est que là où il y a de la vie qu'il y a de la volonté: pourtant ce n'est pas la volonté de vie, mais - ce que j'enseigne - la volonté de puissance.

"Il y a bien des choses que le vivant apprécie plus haut que la vie elle-même; mais c'est dans les appréciations elles-mêmes que parle - la volonté de puissance!"

Voilà l'enseignement que la vie me donna un jour: et c'est par cet enseignement, ô sages parmi les sages, que je résous l'énigme de votre coeur.

En vérité, je vous le dis: le bien et le mal qui seraient impérissables - n'existent pas! Il faut que le bien et le mal se surmontent toujours de nouveau par eux-mêmes.

Avec vos valeurs et vos paroles du bien et du mal, vous exercez la force, vous, les appréciateurs de valeur: ceci est votre amour caché, l'éclat, l'émotion et le débordement de votre âme.

Mais une puissance plus forte grandit dans vos valeurs, une nouvelle victoire sur soi-même qui brise les oeufs et les coquilles d'oeufs.

Et celui qui doit être créateur dans le bien et dans le mal: en vérité, celui-là commencera par détruire et par briser les valeurs.

Ainsi la plus grande malignité fait partie de la plus grande bénignité: mais cette bénignité est la bénignité du créateur. -

Parlons-en, ô sages parmi les sages, quoi qu'il nous en coûte; car il est plus dur de se taire; toutes les vérités que l'on a passées sous silence deviennent venimeuses.

Et que soit brisé tout ce qui peut être brisé par nos vérités! Il y a encore bien des maisons à construire! -

Ainsi parlait Zarathoustra.

Il y a une mer en moi, son fond est tranquille: qui donc devinerait qu'il cache des monstres plaisants!

Inébranlable est ma profondeur, mais elle brille d'énigmes et d'éclats de rire.

J'ai vu aujourd'hui un homme sublime, un homme solennel un expiateur de l'esprit: comme mon âme s'est ri de sa laideur!

La poitrine en avant, semblable à ceux qui aspirent: il demeurait silencieux l'homme sublime:

Orné d'horribles vérités, son butin de chasse, et riche de vêtements déchirés; il y avait aussi sur lui beaucoup d'épines - mais je ne vis point de roses.

Il n'a pas encore appris le rire et la beauté. Avec un air sombre, ce chasseur est revenu de la forêt de la connaissance.

Il est rentré de la lutte avec des bêtes sauvages: mais son air sérieux reflète encore la bête sauvage - une bête insurmontée!

Il demeure là, comme un tigre qui veut faire un bond; mais je n'aime pas les âmes tendues comme la sienne; leurs réticences me déplaisent.

Et vous me dites, amis, que "des goûts et des couleurs il ne faut pas discuter". Mais toute vie est lutte pour les goûts et les couleurs!

Le goût, c'est à la fois le poids, la balance et le peseur; et malheur à toute chose vivante qui voudrait vivre sans la lutte à cause des poids, des balances et des peseurs!

S'il se fatiguait de sa sublimité, cet homme sublime: c'est alors seulement que commencerait sa beauté, - et c'est alors seulement que je voudrais le goûter, que je lui trouverais du goût.

Ce ne sera que lorsqu'il se détournera de lui-même, qu'il sautera par-dessus son ombre, et, en vérité, ce sera dans son soleil.

Trop longtemps il était assis à l'ombre, l'expiateur de l'esprit a vu pâlir ses joues; et l'attente l'a presque fait mourir de faim.

Il y a encore du mépris dans ses yeux et le dégoût se cache sur ses lèvres. Il est vrai qu'il repose maintenant, mais son repos ne s'est pas encore étendu au soleil.

Il devrait faire comme le taureau; et son bonheur devrait sentir la terre et non le mépris de la terre.

Je voudrais le voir semblable à un taureau blanc, qui souffle et mugit devant la charrue: et son mugissement devrait chanter la louange de tout ce qui est terrestre!

Son visage est obscur; l'ombre de la main se joue sur son visage. Son regard est encore dans l'ombre.

Son action elle-même n'est encore qu'une ombre projetée sur lui: la main obscurcit celui qui agit. Il n'a pas encore surmonté son acte.

Je goûte beaucoup chez lui l'échine du taureau: mais maintenant j'aimerais voir aussi le regard de l'ange.

Il faut aussi qu'il désapprenne sa volonté de héros: je veux qu'il soit un homme élevé et non pas seulement un homme sublime: - l'éther à lui seul devrait se soulever, cet homme sans volonté!

Il a vaincu des monstres, il a deviné des énigmes: mais il lui faudrait sauver aussi ses monstres et ses énigmes; il lui faudrait les transformer en enfants divins.

Sa connaissance n'a pas encore appris à sourire et à être sans jalousie; son flot de passion ne s'est pas encore calmé dans la beauté.

En vérité, ce n'est pas dans la satiété que son désir doit se taire et sombrer, mais dans la beauté. La grâce fait partie de la générosité de ceux qui ont la pensée élevée.

Le bras passé sur la tête: c'est ainsi que le héros devrait se reposer, c'est ainsi qu'il devrait surmonter son repos.

Mais c'est pour le héros que la beauté est la chose la plus difficile. La beauté est insaisissable pour tout être violent.

Un peu plus, un peu moins, c'est peu de chose et c'est beaucoup, c'est même l'essentiel.

Rester les muscles inactifs et la volonté déchargée: c'est ce qu'il y a de plus difficile pour vous autres hommes sublimes.

Quand la puissance se fait clémente, quand elle descend dans le visible: j'appelle beauté une telle condescendance.

Je n'exige la beauté de personne autant que de toi, de toi qui es puissant: que ta bonté soit ta dernière victoire sur toi-même.

Je te crois capable de toutes les méchancetés, c'est pourquoi j'exige de toi le bien.

En vérité, j'ai souvent ri des débiles qui se croient bons parce que leur patte est infirme!

Tu dois imiter la vertu de la colonne: elle devient toujours plus belle et plus fine à mesure qu'elle s'élève, mais plus résistante intérieurement.

Oui, homme sublime, un jour tu seras beau et tu présenteras le miroir à ta propre beauté.

Alors ton âme frémira de désirs divins; et il y aura de l'adoration dans ta vanité!

Car ceci est le secret de l'âme: quand le héros a abandonné l'âme, c'est alors seulement que s'approche en rêve - le super-héros. -

Ainsi parlait Zarathoustra.

J'ai volé trop loin dans l'avenir: un frisson d'horreur m'a assailli.

Et lorsque j'ai regardé autour de moi, voici, le temps était mon seul contemporain.

Alors je suis retourné, fuyant en arrière - et j'allais toujours plus vite: c'est ainsi que je suis venu auprès de vous, vous les hommes actuels, je suis venu dans le pays de la civilisation.

Pour la première fois, je vous ai regardés avec l'oeil qu'il fallait, et avec de bons désirs: en vérité je suis venu avec le coeur languissant.

Et que m'est-il arrivé? Malgré la peu que j'ai eue - j'ai dû me mettre à rire! Mon oeil n'a jamais rien vu d'aussi bariolé!

Je ne cessai de rire, tandis que ma jambe tremblait et que mon coeur tremblait, lui aussi: "Est-ce donc ici le pays de tous les pots de couleurs?" - dis-je.

Le visage et les membres peinturlurés de cinquante façons: c'est ainsi qu'à mon grand étonnement je vous voyais assis, vous les hommes actuels!

Et avec cinquante miroirs autour de vous, cinquante miroirs qui flattaient et imitaient votre jeu de couleurs!

En vérité, vous ne pouviez porter de meilleur masque que votre propre visage, hommes actuels! Qui donc saurait vous - reconnaître?

Barbouillés des signes du passé que recouvrent de nouveaux signes: ainsi que vous êtes bien cachés de tous les interprètes!

Et si l'on savait scruter les entrailles, à qui donc feriez-vous croire que vous avez des entrailles? Vous semblez pétris de couleurs et de bouts de papier collés ensemble.

Tous les temps et tous les peuples jettent pêle-mêle un regard à travers vos voiles; toutes les coutumes et toutes les croyances parlent pêle-mêle à travers vos attitudes.

Celui qui vous ôterait vos voiles, vos surcharges, vos couleurs et vos attitudes n'aurait plus devant lui que de quoi effrayer les oiseaux.

En vérité, je suis moi-même un oiseau effrayé qui, un jour, vous a vus nus et sans couleurs; et je me suis enfui lorsque ce squelette m'a fait des gestes d'amour.

Car je préférerais être manoeuvre dans l'enfer et chez les ombres du passé! - Les habitants de l'enfer ont plus de consistance que vous!

C'est pour moi l'amertume de mes entrailles de ne pouvoir vous supporter ni nus, ni habillés, vous autres hommes actuels!

Tout ce qui est inquiétant dans l'avenir, et tout ce qui a jamais épouvanté des oiseaux égarés, inspire en vérité plus de quiétude et plus de calme que votre "réalité".

Car c'est ainsi que vous parlez: "Nous sommes entièrement faits de réalité, sans croyance et sans superstition." C'est ainsi que vous vous rengorgez, sans même avoir de gorge!

Oui, comment pourriez-vous croire, bariolés comme vous l'êtes! - vous qui êtes des peintures de tout ce qui a jamais été cru.

Vous êtes des réfutations mouvantes de la foi elle-même; et la rupture de toutes les pensées. Êtres éphémères, c'est ainsi que je vous appelle. Vous les "hommes de la réalité"!

Toutes les époques déblatèrent les unes contre les autres dans vos esprits; et les rêves et les bavardages de toutes les époques étaient plus réels encore que votre raison éveillée!

Vous êtes stériles: c'est pourquoi vous manquez de foi. Mais celui qui devait créer possédait toujours ses rêves et ses étoiles - et il avait foi en la foi! -

Vous êtes des portes entr'ouvertes où attendent les fossoyeurs. Et cela es votre réalité: "Tout vaut la peine de disparaître."

Ah! comme vous voilà debout devant moi, hommes stériles, squelettes vivants! Et il y en a certainement parmi vous qui s'en sont rendu compte eux-mêmes.

Ils disaient: "Un dieu m'aurait-il enlevé quelque chose pendant que je dormais? En vérité, il y aurait de quoi en faire une femme!

La pauvreté de mes côtes est singulière!" ainsi parla déjà maint homme actuel.

Oui, vous me faites rire, hommes actuels! et surtout quand vous vous étonnez de vous-mêmes!

Malheur à moi si je ne pouvais rire de votre étonnement et s'il me fallait avaler tout ce que vos écuelles contiennent de répugnant!

Mais je vous prends à la légère, puisque j'ai des choses lourdes à porter; et que m'importe si des mouches se posent sur mon fardeau!

En vérité mon fardeau n'en sera pas plus lourd! Et ce n'est pas de vous, mes contemporains, que me viendra la grande fatigue. -

Hélas! où dois-je encore monter avec mon désir? Je regarde du haut de tous les sommets pour m'enquérir de patries et de terres natales.

Mais je n'en ai trouvé nulle part: je suis errant dans toutes les villes, et, à toutes les portes, je suis sur mon départ.

Les hommes actuels vers qui tout à l'heure mon coeur était poussé sont maintenant pour moi des étrangers qu'excitent mon rire; je suis chassé des patries et des terres natales.

Je n'aime donc plus que le pays de mes enfants, la terre inconnue parmi les mers lointaines: c'est elle que ma voile doit chercher sans cesse.

Je veux me racheter auprès de mes enfants d'avoir été le fils de mes pères: je veux racheter de tout l'avenir - ce présent! -

Ainsi parlait Zarathoustra.

Lorsque hier la lune s'est levée, il me semblait qu'elle voulût mettre au monde un soleil, tant elle s'étalait à l'horizon, lourde et pleine.

Mais elle mentait avec sa grossesse; et plutôt encore je croirais à l'homme dans la lune qu'à la femme.

Il est vrai qu'il est très peu homme lui aussi, ce timide noctambule. En vérité, il passe sur les toits avec une mauvaise conscience.

Car il est plein de convoitise et de jalousie, ce moine dans la lune; il convoite la terre et toutes les joies de ceux qui aiment.

Non, je ne l'aime pas, ce chat de gouttières; ils me dégoûtent, tous ceux qui épient les fenêtres entr'ouvertes.

Pieux et silencieux, il passe sur des tapis d'étoiles: - mais je déteste tous les hommes qui marchent sans bruit, et qui ne font pas même sonner leurs éperons.

Les pas d'un homme loyal parlent; mais le chat marche à pas furtifs. Voyez, la lune s'avance, déloyale comme un chat. -

Je vous donne cette parabole, à vous autres hypocrites sensibles, vous qui cherchez la "connaissance pure"! C'est vous que j'appelle - lascifs!

Vous aimez aussi la terre et tout ce qui est terrestre: je vous ai bien devinés! - mais il y a dans votre amour de la honte et de la mauvaise conscience, - vous ressemblez à la lune.

On a persuadé à votre esprit de mépriser tout ce qui est terrestre, mais on n'a pas persuadé vos entrailles: pourtant elles sont ce qu'il y a de plus fort en vous!

Et maintenant votre esprit a honte d'obéir à vos entrailles et il suit des chemins dérobés et trompeurs pour échapper à sa propre honte.

"Ce serait pour moi la chose la plus haute - ainsi se parle à lui-même votre esprit mensonger - de regarder la vie sans convoitise et non comme les chiens avec la langue pendante.

"Être heureux dans la contemplation, avec la volonté morte, sans rapacité et sans envie égoïste - froid et gris sur tout le corps, mais les yeux enivrés de lune.

"Ce serait pour moi la bonne part - ainsi s'éconduit lui-même celui qui a été éconduit - d'aimer la terre comme l'aime la lune et de ne toucher sa beauté que des yeux.

"Et voici ce que j'appelle l'immaculée connaissance de toutes choses: ne rien demander aux choses que de pouvoir s'étendre devant elles, ainsi qu'un miroir aux cent regards." -

Hypocrites sensibles et lascifs! Il vous manque l'innocence dans le désir: et c'est pourquoi vous calomniez le désir!

En vérité, vous n'aimez pas la terre comme des créateurs, des générateurs, joyeux de créer!

Où y a-t-il de l'innocence? Là où il y a la volonté d'engendrer. Et celui qui veut créer au-dessus de lui-même, celui-là possède à mes yeux la volonté la plus pure.

Où a-t-il de la beauté? Là où il faut que je veuille de toute ma volonté; où je veux aimer et disparaître, afin qu'une image ne reste pas image seulement.

Aimer et disparaître: ceci s'accorde depuis des éternités. Vouloir aimer, c'est aussi être prêt à la mort. C'est ainsi que je vous parle, poltrons!

Mais votre regard louche et efféminé veut être "contemplatif"! Et ce que l'on peut approcher avec des yeux pusillanimes doit être appelé "beau"! O vous qui souillez les noms les plus nobles!

Mais ceci doit être votre malédiction, hommes immaculés qui cherchez la connaissance pure, que vous n'arriviez jamais à engendrer: quoique vous soyez couchés à l'horizon lourds et pleins.

En vérité, vous remplissez votre bouche de nobles paroles: et vous voudriez nous faire croire que votre coeur déborde, menteurs?

Mais mes paroles sont des paroles grossières, méprisées et informes, et j'aime à recueillir ce qui, dans vos festins, tombe sous la table.

Elles me suffisent toujours - pour dire la vérité aux hypocrites! Oui, mes arêtes, mes coquilles et mes feuilles de houx doivent - vous chatouiller le nez, hypocrites!

Il y a toujours de l'air vicié autour de vous et autour de vos festins: car vos pensées lascives, vos mensonges et vos dissimulations sont dans l'air!

Ayez donc tout d'abord le courage d'avoir foi en vous-mêmes - en vous-mêmes et en vos entrailles! Celui qui n'a pas foi en lui-même ment toujours.

Vous avez mis devant vous le masque d'un dieu, hommes "purs": votre affreuse larve rampante s'est cachée sous le masque d'un dieu.

En vérité, vous en faites accroire, "contemplatifs"! Zarathoustra, lui aussi, a été dupe de vos peaux divines; il n'a pas deviné quels serpents remplissaient cette peau.

Dans vos jeux, je croyais voir jouer l'âme d'un dieu, hommes qui cherchez la connaissance pure! Je ne connaissais pas de meilleur art que vos artifices!

La distance qui me séparait de vous me cachait des immondices de serpent et de mauvaises odeurs: et je ne savais pas que la ruse d'un lézard rôdât par ici, lascive.

Mais je me suis approché de vous: alors le jour m'est venu - et maintenant il vient pour vous, - les amours de la lune sont leur déclin!

Regardez-la donc! Elle est là-haut, surprise et pâle - devant l'aurore!

Car déjà l'aurore monte, ardente, - son amour pour la terre approche! Tout amour de soleil est innocence et désir de créateur.

Regardez donc comme l'aurore passe impatiente sur la mer! Ne sentez-vous pas la soif et la chaude haleine de son amour?

Elle veut aspirer la mer, et boire ses profondeurs: et le désir de la mer s'élève avec ses mille mamelles.

Car la mer veut être baisée et aspirée par le soleil; elle veut devenir air et hauteur et sentier de lumière, et lumière elle-même!

En vérité, pareil au soleil, j'aime la vie et toutes les mers profondes.

Et ceci est pour moi la connaissance: tout ce qui est profond doit monter - à ma hauteur! -

Ainsi parlait Zarathoustra.

Tandis que j'étais endormi, une brebis s'est mise à brouter la couronne de lierre qui ornait ma tête, - et en mangeant elle disait: "Zarathoustra n'est plus un savant."

Après quoi, elle s'en alla, dédaigneuse et fière. Voilà ce qu'un enfant m'a raconté.

J'aime à être étendu, là ou jouent les enfants, le long du mur lézardé, sous les chardons et les rouges pavots.

Je suis encore un savant pour les enfants et aussi pour les chardons et les pavots rouges. Ils sont innocents, même dans leur méchanceté.

Je ne suis plus un savant pour les brebis: ainsi le veut mon sort. - Qu'il soit béni!

Car ceci est la vérité: je suis sorti de la maison des savants en claquant la porte derrière moi.

Trop longtemps mon âme affamée fut assise à table, je ne suis pas comme eux, dressé pour la connaissance comme pour casser des noix.

J'aime la liberté et l'air sur la terre fraîche; j'aime encore mieux dormir sur les peaux de boeufs que sur leurs honneurs et leurs dignités.

Je suis trop ardent et trop consumé de mes propres pensées: j'y perds souvent haleine. Alors il me faut aller au grand air et quitter les chambres pleines de poussière.

Mais ils sont assis au frais, à l'ombre fraîche: ils veulent partout n'être que des spectateurs et se gardent bien de s'asseoir où le soleil darde sur les marches.


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