1.
Un matin, peu de temps après son retour dans sa caverne, Zarathoustra s'élança de sa couche comme un fou, se mit à crier d'une voix formidable, gesticulant comme s'il y avait sur sa couche un Autre que lui et qui ne voulait pas se lever; et la voix de Zarathoustra retentissait de si terrible manière que ses animaux effrayés s'approchèrent de lui et que de toutes les grottes et de toutes les fissures qui avoisinaient la caverne de Zarathoustra, tous les animaux s'enfuirent, - volant, voltigeant, rampant et sautant, selon qu'ils avaient des pieds ou des ailes. Mais Zarathoustra prononça ces paroles:
Debout, pensée vertigineuse, surgis du plus profond de mon être! Je suis ton chant du coq et ton aube matinale, dragon endormi; lève-toi! Ma voix finira bien par te réveiller!
Arrache les tampons de tes oreilles: écoute! Car je veux que tu parles! Lève-toi! Il y a assez de tonnerre ici pour que même les tombes apprennent à entendre!
Frotte tes yeux, afin d'en chasser le sommeil, toute myopie et tout aveuglement. Ecoute-moi aussi avec tes yeux: ma voix est un remède, même pour ceux qui sont nés aveugles.
Et quand une fois tu serras éveillé, tu le resteras à jamais. Ce n'est pasmonhabitude de tirer de leur sommeil d'antiques aïeules, pour leur dire - de se rendormir!
Tu bouges, tu t'étires et tu râles? Debout! debout! ce n'est point râler - mais parler qu'il te faut! Zarathoustra t'appelle, Zarathoustra l'impie!
Moi Zarathoustra, l'affirmateur de la vie, l'affirmateur de la douleur, l'affirmateur du cercle éternel - c'est toi que j'appelle, toi la plus profonde de mes pensées!
O joie! Tu viens, - je t'entends! Mon abîmeparle. J'ai retourné vers la lumière ma dernière profondeur!
O joie! Viens ici! Donne-moi la main - Ah! Laisse! Ah! Ah! - dégoût! dégoût! dégoût! - Malheur à moi!
2.
Mais à peine Zarathoustra avait-il dit ces mots qu'il s'effondra à terre tel un mort, et il resta longtemps comme mort. Lorsqu'il revint à lui, il était pâle et tremblant, et il resta couché et longtemps il ne voulut ni manger ni boire. Il reste en cet état pendant sept jours; ses animaux cependant ne le quittèrent ni le jour ni la nuit, si ce n'est que l'aigle prenait parfois son vol pour chercher de la nourriture. Et il déposait sur la couche de Zarathoustra tout ce qu'il ramenait dans ses serres: en sorte que Zarathoustra finit par être couché sur un lit de baies jaunes et rouges, de grappes, de pommes d'api, d'herbes odorantes et de pommes de pins. Mais à ses pieds, deux brebis que l'aigle avait dérobées à grand'peine à leurs bergers étaient étendues.
Enfin, après sept jours, Zarathoustra se redressa sur sa couche, prit une pomme d'api dans la main, se mit à la flairer et trouva son odeur agréable. Alors les animaux crurent que l'heure était venue de lui parler.
"O Zarathoustra, dirent-ils, voici sept jours que tu gis ainsi les yeux appesantis: ne veux-tu pas enfin te remettre sur tes jambes?
Sors de ta caverne: le monde t'attend comme un jardin. Le vent se joue des lourds parfums qui veulent venir à toi; et tous les ruisseaux voudraient courir à toi.
Toutes les choses soupirent après toi, alors que toi tu est resté seul pendant sept jours, - sors de ta caverne! Toutes les choses veulent être médecins!
Une nouvelle certitude est-elle venue vers toi, lourde et chargée de ferment? Tu t'es couché là comme une pâte qui lève, ton âme se gonflait et débordait de tous ses bords.-"
- O mes animaux, répondit Zarathoustra, continuez à babiller ainsi et laissez-moi écouter! Votre babillage me réconforte: où l'on babille, le monde me semble étendu devant moi comme un jardin.
Quelle douceur n'y a-t-il pas dans les mots et les sons! les mots et les sons ne sont-ils pas les arcs-en-ciel et des ponts illusoires jetés entre des êtres à jamais séparés?
A chaque âme appartient un autre monde, pour chaque âme toute autre âme est un arrière-monde.
C'est entre les choses les plus semblables que mentent les plus beaux mirages; car les abîmes les plus étroits sont plus les difficiles à franchir.
Pour moi - comment y aurait-il quelque chose en dehors de moi? Il n'y pas de non-moi! Mais tous les sons nous font oublier cela; comme il est doux que nous puissions l'oublier!
Les noms et les sons n'ont-ils pas été donnés aux choses, pour que l'homme s'en réconforte? N'est-ce pas une douce folie que le langage: en parlant l'homme danse sur toutes les choses.
Comme toute parole est douce, comme tous les mensonges des sons paraissent doux! Les sons font danser notre amour sur des arcs-en-ciel diaprés." -
- "O Zarathoustra , dirent alors les animaux, pour ceux qui pensent comme nous, ce sont les choses elles-mêmes qui dansent: tout vient et se tend la main, et rit, et s'enfuit - et revient.
Tout va, tout revient, la roue de l'existence tourne éternellement. Tout meurt, tout refleurit, le cycle de l'existence se poursuit éternellement.
Tout se brise, tout s'assemble à nouveau; éternellement se bâtit le même édifice de l'existence. Tout se sépare, tout se salue de nouveau; l'anneau de l'existence se reste éternellement fidèle à lui-même.
A chaque moment commence l'existence; autour de chaqueicise déploie la sphèrelà-bas.Le centre est partout. Le sentier de l'éternité est tortueux." -
- "O espiègles que vous êtes, ô serinettes! Répondit Zarathoustra en souriant de nouveau, comme vous saviez bien ce qui devait s'accomplir en sept jours: - et comme ce monstre s'est glissé au fond de ma gorge pour m'étouffer! Mais d'un coup de dent je lui ai coupé la tête et je l'ai crachée loin de moi.
Et vous, - vous en avez déjà fait une rengaine! Mais maintenant je suis couché là, fatigué d'avoir mordu et d'avoir craché, malade encore de ma propre délivrance.
Et vous avez été spectateurs de tout cela?O mes animaux, êtes-vous donc cruels, vous aussi? Avez-vous voulu contempler ma grande douleur comme font les hommes? Car l'homme est le plus cruel de tous les animaux.
C'est en assistant à des tragédies, à des combats de taureaux et à des crucifixions que, jusqu'à présent, il s'est senti plus à l'aise sur la terre; et lorsqu'il s'inventa l'enfer, ce fut, en vérité, son paradis sur la terre.
Quand le grand homme crie: - aussitôt le petit accourt à ses côtés; et l'envie lui fait pendre la langue hors de la bouche. Mais il appelle cela sa "compassion".
Voyez le petit homme, le poète surtout - avec combien d'ardeur ses paroles accusent-elles la vie! Ecoutez-le, mais n'oubliez pas d'entendre le plaisir qu'il y a dans toute accusation!
Ces accusateurs de la vie: la vie, d'une oeillade, en a raison. "Tu m'aimes? dit-elle, l'effrontée; attends un peu, je n'ai pas encore le temps pour toi."
L'homme est envers lui-même l'animal le plus cruel; et, chez tous ceux qui s'appellent pécheurs", "porteurs de croix" et "pénitents", n'oubliez pas d'entendre la volupté qui se mêle à leurs plaintes et à leurs accusations!
Et moi-même - est-ce que je veux être par là l'accusateur de l'homme? Hélas! mes animaux, le plus grand mal est nécessaire pour le plus grand bien de l'homme, c'est la seule chose que j'ai apprise jusqu'à présent, - le plus grand mal est la meilleure part de laforcede l'homme, la pierre la plus dure pour le créateur suprême; il faut que l'homme devienne meilleuretplus méchant: -
Je n'ai pas été attaché àcettecroix, qui est de savoir que l'homme est méchant, mais j'ai crié comme personne encore n'a crié:
"Hélas! pourquoi sa pire méchanceté est-elle si petite! Hélas! pourquoi sa meilleure bonté est-elle si petite!"
Le grand dégoût de l'homme - c'estce dégoûtqui m'a étouffé et qui m'était entré dans le gosier; et aussi ce qu'avait prédit le devin: "Tout est égal rien ne vaut la peine, le savoir étouffe!"
Un long crépuscule se traînait en boitant devant moi, une tristesse fatiguée et ivre jusqu'à la mort, qui disait d'une voix coupée de bâillements:
"Il reviendra éternellement, l'homme dont tu est fatigué, l'homme petit" - ainsi bâillait ma tristesse, traînant la jambe sans pouvoir s'endormir.
La terre humaine se transformait pour moi en caverne, son sein se creusait, tout ce qui était vivant devenait pour moi pourriture, ossements humains et passé en ruines.
Mes soupirs se penchaient sur toutes les tombes humaines et ne pouvaient plus les quitter; mes soupirs et mes questions coassaient, étouffaient, rongeaient et se plaignaient jour et nuit:
- "Hélas! l'homme reviendra éternellement! L'homme petit reviendra éternellement!" -
Je les ai vus nus jadis, le plus grand et le plus petit des hommes: trop semblables l'un à l'autre, - trop humains, même le plus grand!
Trop petit le plus grand! - Ce fut là ma lassitude de l'homme! Et l'éternel retour, même du plus petit! - Ce fut là ma lassitude de toute existence!
Hélas! dégoût! dégoût! dégoût!" - Ainsi parlait Zarathoustra , soupirant et frissonnant, car il se souvenait de sa maladie. Mais alors ses animaux ne le laissèrent pas continuer.
"Cesse de parler, convalescent! - ainsi lui répondirent ses animaux, mais sors d'ici, va où t'attend le monde, semblable à un jardin.
Va auprès des rosiers, des abeilles et des essaims de colombes! va surtout auprès des oiseaux chanteurs: afin d'apprendre leurchant!
Car le chant convient aux convalescents; celui qui se porte bien parle plutôt. Et si celui qui se porte bien veut des chants, c'en seront d'autres cependant que ceux du convalescent."
- "O espiègles que vous êtes, ô serinettes, taisez-vous donc! - répondit Zarathoustra en riant de ses animaux. Comme vous savez bien quelle consolation je me suis inventée pour moi-même en sept jours!
Qu'il me faille chanter de nouveau, c'estlàla consolation que j'ai inventée pour moi, c'est là la guérison. Voulez-vous donc aussi faire de cela une rengaine?"
- "Cesse de parler, lui répondirent derechef ses animaux; toi qui es convalescent, apprête-toi plutôt une lyre, une lyre nouvelle!
Car vois donc, Zarathoustra! Pour tes chants nouveaux, il faut une lyre nouvelle.
Chante, ô Zarathoustra et que tes chants retentissent comme une tempête, guéris ton âme avec des chants nouveaux: afin que tu puisses porter ta grande destinée qui ne fut encore la destinée de personne!
Car tes animaux savent bien qui tu es, Zarathoustra, et ce que tu dois devenir: voici,tu es le prophète de l'éternel retour des choses, - ceci est maintenanttadestinée!
Qu'il faille que tu enseignes le premier cette doctrine, - comment cette grande destinée ne serait-elle pas aussi ton plus grand danger et ta pire maladie!
Vois, nous savons ce que tu enseignes: que toutes les choses reviennent éternellement et que nous revenons nous-mêmes avec elles, que nous avons déjà été là une infinité de fois et que toutes choses ont été avec nous.
Tu enseignes qu'il y a une grande année du devenir, un monstre de grande année: il faut que, semblable à un sablier, elle se retourne sans cesse à nouveau, pour s'écouler et se vider à nouveau: - en sorte que toutes ces années se ressemblent entre elles, en grand et aussi en petit, - en sorte que nous sommes nous-mêmes semblables à nous-mêmes, dans cette grande année, en grand et aussi en petit.
Et si tu voulais mourir à présent, ô Zarathoustra: voici, nous savons aussi comment tu te parlerais à toi-même: - mais tes animaux te supplient de ne pas mourir encore!
Tu parlerais sans trembler et tu pousserais plutôt un soupir d'allégresse: car un grand poids et une grande angoisse seraient enlevés de toi, de toi qui es le plus patient! -
"Maintenant je meurs et je disparais, dirais-tu, et dans un instant je ne serai plus rien. Les âmes sont aussi mortelles que les corps.
Mais un jour reviendra le réseau des causes où je suis enserré, - il me recréera! Je fais moi-même partie des causes de l'éternel retour des choses.
Je reviendrai avec ce soleil, avec cette terre, avec cet aigle, avec ce serpent -non paspour une vie nouvelle, ni pour une vie meilleure ou semblable: - je reviendrai éternellement pour cette même vie, identiquement pareille, en grand et aussi en petit, afin d'enseigner de nouveau l'éternel retour de toutes choses, - afin de proclamer à nouveau la parole du grand Midi de la terre et des hommes, afin d'enseigner de nouveau aux hommes le venue du Surhumain.
J'ai dit ma parole, ma parole me brise: ainsi le veut ma destinée éternelle, - je disparais en annonciateur!
L'heure est venue maintenant, l'heure où celui qui disparaît se bénit lui-même. Ainsi -finitle déclin de Zarathoustra." -
Lorsque les animaux eurent prononcé ces paroles, ils se turent et attendirent que Zarathoustra leur dit quelque chose: mais Zarathoustra n'entendait pas qu'ils se taisaient. Il était étendu tranquille, les yeux fermés, comme s'il dormait, quoiqu'il ne fût pas endormi: car il s'entretenait avec son âme. Le serpent cependant et l'aigle, lorsqu'ils le trouvèrent ainsi silencieux, respectèrent le grand silence qui l'entourait et se retirèrent avec précaution.
O mon âme, je t'ai appris à dire "aujourd'hui", comme "autrefois" et "jadis", et à danser ta ronde par-dessus tout ce qui était ici, là et là-bas.
O mon âme, je t'ai délivrée de tous les recoins, j'ai éloigné de toi la poussière, les araignées et le demi-jour.
O mon âme, j'ai lavé de toit toute petite pudeur et la vertu des recoins et je t'ai persuadé d'être nue devant les yeux du soleil.
Avec la tempête qui s'appelle "esprit", j'ai soufflé sur ta mer houleuse; j'en ai chassé tous les nuages et j'ai même étranglé l'egorgeur qui s'appelle "péché".
O mon âme, je t'ai donné le droit de dire "non", comme la tempête, et de dire "oui" comme dit "oui" le ciel ouvert: tu es maintenant calme comme la lumière et tu passes à travers les tempêtes négatrices.
O mon âme, je t'ai rendu la liberté sur ce qui est créé et sur ce qui est incréé: et qui connaît comme toi la volupté de l'avenir?
O mon âme, je t'ai enseigné le mépris qui ne vient pas comme la vermoulure, le grand mépris aimant qui aime le plus où il méprise le plus.
O mon âme, je t'ai appris à persuader de telle sorte que les causes mêmes se rendent à ton avis: semblable au soleil qui persuade même la mer à monter à sa hauteur.
O mon âme, j'ai enlevé de toi toute obéissance, toute génuflexion et toute servilité; je t'ai donné moi-même le nom de "trêve de misère" et de "destinée".
O mon âme, je t'ai donné des noms nouveaux et des jouets multicolores, je t'ai appelée "destinée", et "circonférence des circonférences", et "nombril du temps", et "cloche d'azur".
O mon âme, j'ai donné toute la sagesse à boire à ton domaine terrestre, tous les vins nouveaux et aussi les vins de la sagesse, les vins qui étaient forts de temps immémorial.
O mon âme, j'ai versé sur toi toutes les clartés et toutes les obscurités, tous les silences et tous les désirs: - alors tu as grandi pour moi comme un cep de vigne.
O mon âme, tu es là maintenant, lourde et pleine d'abondance, un cep de vigne aux mamelles gonflées, chargé de grappes de raisin pleines et d'un brun doré: - pleine et écrasée de ton bonheur, dans l'attente et dans l'abondance, honteuse encore dans ton attente.
O mon âme, il n'y a maintenant plus nulle part d'âme qui soit plus aimante, plus enveloppante et plus large! Où donc l'avenir et le passé seraient-ils plus près l'un de l'autre que chez toi?
O mon âme, je t'ai tout donné et toutes mes mains se sont dépouillées pour toi: - et maintenant! Maintenant tu me dis en souriant, pleine de mélancolie: "Qui de nous deux doit dire merci? - n'est-ce pas au donateur de remercier celui qui a accepté d'avoir bien voulu prendre? N'est-ce pas un besoin de donner? N'est-ce pas - pitié de prendre?" -
O mon âme, je comprends le sourire de ta mélancolie: ton abondance tend maintenant elle-même las mains, pleines de désirs!
Ta plénitude jette ses regards sur les mers mugissantes, elle cherche et attend; le désir infini de la plénitude jette un regard à travers le ciel souriant de tes yeux!
Et, en vérité, ô mon âme! Qui donc verrait ton sourire sans fondre en larmes? Les anges eux-mêmes fondent en larmes à cause de la trop grande bonté de ton sourire.
C'est ta bonté, ta trop grande bonté, qui ne veut ni se lamenter, ni pleurer: et pourtant, ô mon âme, ton sourire désire les larmes, et ta bouche tremblante les sanglots.
"Toute larme n'est-elle pas une plainte? Et toute plainte une accusation?" C'est ainsi que tu te parles à toi-même et c'est pourquoi tu préfères sourire, ô mon âme, sourire que de répandre ta peine - répandre en des flots de larmes toute la peine que te cause ta plénitude et toute l'anxiété de la vigne qui la fait soupirer après le vigneron et la serpe du vigneron!
Mais si tu ne veux pas pleurer, pleurer jusqu'à l'épuisement ta mélancolie de pourpre, il faudra que tuchantes, ô mon âme! - Vois-tu, je souris moi-même, moi qui t'ai prédit cela: - chanter d'une voix mugissante, jusqu'à ce que toutes les mers deviennent silencieuses, pour ton grand désir, - jusqu'à ce que, sur les mers silencieuses et ardentes, plane la barque, la merveille dorée, dont l'or s'entoure du sautillement de toutes les choses bonnes, malignes et singulières: - et de beaucoup d'animaux, grands et petits, et de tout ce qui a des jambes légères et singulières, pour pouvoir courir sur des sentiers de violettes, - vers la merveille dorée, vers la barque volontaire et vers son maître: mais c'est lui qui est le vigneron qui attend avec sa serpe de diamant, - ton grand libérateur, ô mon âme, l'ineffable - pour qui seuls les chants de l'avenir sauront trouver des noms! Et, en vérité, déjà ton haleine a le parfum des chants de l'avenir, - déjà tu brûles et tu rêves, déjà ta soif boit à tous les puits consolateurs aux échos graves, déjà ta mélancolie se repose dans la béatitude des chants de l'avenir! -
O mon âme, je t'ai tout donné, et même ce qui était mon dernier bien, et toutes mes mains se sont dépouillées pour toi: -que je t'aie dit de chanter, voici, ce fut mon dernier don!
Que je t'aie dit de chanter, parle donc, parle:quide nous deux maintenant doit dire - merci? - Mieux encore: chante pour moi, chante mon âme! Et laisse-moi te remercier! -
Ainsi parlait Zarathoustra.
1.
"Je viens de regarder dans tes yeux, ô vie: j'ai vu scintiller de l'or dans tes yeux nocturnes, - cette volupté a fait cesser les battements de mon coeur.
- j'ai vu une barque d'or scintiller sur des eaux nocturnes, un berceau doré qui enfonçait, tirait de l'eau et faisait signe!
Tu jetais un regard vers mon pied fou de danse, un regard berceur, fondant, riant et interrogateur: deux fois seulement, de tes petites mains, tu remuas ta crécelle - et déjà mon pied se dandinait, ivre de danse. -
Mes talons se cambraient, mes orteils écoutaient pour te comprendre: le danseur ne porte-t-il pas son oreille - dans ses orteils!
C'est vers toi que j'ai sauté: alors tu t'es reculée devant mon élan; et c'est vers moi que sifflaient les languettes de tes cheveux fuyants et volants!
D'un bond je me suis reculé de toi et de tes serpents: tu te dressais déjà à demi détournée, les yeux pleins de désirs.
Avec des regards louches - tu m'enseignes des voies détournées; sur des voies détournées mon pied apprend - des ruses!
Je te crains quand tu es près de moi, je t'aime quand tu es loin de moi; ta fuite m'attire, tes recherches m'arrêtent: - je souffre, mais, pour toi, que ne souffrirais-je pas volontiers!
Toi, dont la froideur allume, dont la haine séduit, dont la fuite attache, dont les moqueries - émeuvent: - qui ne te haïrait pas, grande lieuse, enveloppeuse, séduisante, chercheuse qui trouve! Qui ne t'aimerait pas, innocente, impatiente, hâtive pécheresse aux veux d'enfant!
Où m'entraînes-tu maintenant, enfant modèle, enfant mutin? Et te voilà qui me fuis de nouveau, doux étourdi, jeune ingrat!
Je te suis en dansant, même sur une piste incertaine. Où es-tu? Donne-moi la main! Ou bien un doigt seulement!
Il y a là des cavernes et des fourrés: nous allons nous égarer! - Halte! Arrête-toi! Ne vois-tu pas voltiger des hiboux et des chauves-souris?
Toi, hibou que tu es! Chauve-souris! Tu veux me narguer? Où sommes-nous? C'est des chiens que tu as appris à hurler et à glapir.
Aimablement tu claquais devant moi de tes petites dents blanches, tes yeux méchants pétillent vers moi à travers ta petite crinière bouclée!
Quelle danse par monts et par vaux! je suis le chasseur: - veux-tu être mon chien ou mon chamois?
A côté de moi maintenant! Et plus vite que cela, méchante sauteuse! Maintenant en haut! Et de l'autre côté! - Malheur à moi! En sautant je suis tombé moi-même!
Ah! regarde comme je suis étendu! regarde, pétulante, comme j'implore ta grâce! J'aimerais bien à suivre avec toi - des sentiers plus agréables! - les sentiers de l'amour, à travers de silencieux buissons multicolores! Ou bien là-bas, ceux qui longent le lac: des poissons dorés y nagent et y dansent!
Tu es fatiguée maintenant? Il y a là-bas des brebis et des couchers de soleil: n'est-il pas beau de dormir quand les bergers jouent de la flûte?
Tu es si fatiguée? Je vais t'y porter, laisse seulement flotter tes bras! As-tu peut-être soif? - j'aurais bien quelque chose, mais ta bouche n'en veut pas!
O ce maudit serpent, cette sorcière glissante, brusque et agile! Où t'es-tu fourrée? Mais sur mon visage je sens deux marques de ta main, deux taches rouges!
Je suis vraiment fatigué d'être toujours ton berger moutonnier! Sorcière! j'ai chanté pour toi jusqu'à présent, maintenant pourmoitu dois - crier!
Tu dois danser et crier au rythme de mon fouet! Je n'ai pourtant pas oublié le fouet? - Non!" -
2.
Voilà ce que me répondit alors la vie, en se bouchant ses délicates oreilles:
"O Zarathoustra! Ne claque donc pas si épouvantablement de ton fouet! Tu le sais bien: le bruit assassine les pensées, - et voilà que me viennent de si tendres pensées.
Nous sommes tous les deux de vrais propres à rien, de vrais fainéants. C'est par delà le bien et mal que nous avons trouvé notre île et notre verte prairie - nous les avons trouvées tout seuls à nous deux! C'est pourquoi il faut que nous nous aimions l'un l'autre!
Et si même nous ne nous aimons pas du fond du coeur, - faut-il donc s'en vouloir, quand on ne s'aime pas du fond du coeur?
Et que je t'aime, que je t'aime souvent de trop, tu sais cela: et la raison en est que je suis jaloux de ta sagesse. Ah! cette vieille folle sagesse!
Si ta sagesse se sauvait une fois de toi, hélas! vite mon amour, lui aussi, se sauverait de toi." -
Alors la vie regarda pensive derrière elle et autour d'elle et elle dit à voix basse: "O Zarathoustra, tu ne m'es pas assez fidèle!
Il s'en faut de beaucoup que tu ne m'aimes autant que tu le dis; je sais que tu songes à me quitter bientôt.
Il y a un vieux bourdon, lourd, très lourd: il sonne la nuit là-haut, jusque dans ta caverne: - quand tu entends cette cloche sonner les heures à minuit, tu songes à me quitter entre une heure et minuit: - tu y songes, ô Zarathoustra, je sais que tu veux bientôt m'abandonner!" -
"Oui, répondis-je en hésitant, mais tu le sais aussi -" Et je lui dis quelque chose à l'oreille, en plein dans ses touffes de cheveux embrouillées, dans ses touffes jaunes et folles.
"Tusaiscela, ô Zarathoustra? Personne ne sait cela -"
Et nous nous sommes regardés, nous avons jeté nos regards sur la vertre prairie, où passait la fraîcheur du soir, et nous avons pleuré ensemble. - Mais alors la vie m'était plus chère que ne m'a jamais été toute ma sagesse. -
Ainsi parlait Zarathoustra.
3.
Un!O homme prends garde!Deux!Que dit minuit profond?Trois!"J'ai dormi, j'ai dormi -,Quatre!"D'un rêve profond je me suis éveillé: -Cinq!"Le monde est profond,Six!"Et plus profond que ne pensait le jour.Sept!"Profonde est sa douleur -,Huit!"La joie - plus profonde que l'affliction.Neuf!"La douleur dit: Passe et finis!Dix!"Mais toute joie veut l'éternité -Onze!" - veut la profonde éternité!"Douze!
(ou: Le chant de L'Alpha et de L'Oméga)
1.
Si je suis un devin et plein de cet esprit divinatoire qui chemine sur une haute crête entre deux mers, - qui chemine entre le passé et l'avenir, comme un lourd nuage, - ennemi de tous les étouffants bas-fonds, de tout ce qui est fatigué et qui ne peut ni mourir ni vivre: prêt à l'éclair dans le sein obscur, prêt au rayons de clarté rédempteur, gonflé d'éclairs affirmateurs! qui se rient de leur affirmation! prêt à des foudres divinatrices: - mais bienheureux celui qui est ainsi gonflé!
Et, en vérité, il faut qu'il soit longtemps suspendu au sommet, comme un lourd orage, celui qui doit un jour allumer la lumière de l'avenir! -
O, comment ne serais-je pas ardent de l'éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, - l'anneau du devenir et du retour?
Jamais encore je n'ai trouvé la femme qe qui je voudrais avoir des enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime, ô éternité!
Car je t'aime, ô Éternité!
2.
Si jamais ma colère a violé des tombes, reculé des bornes frontières et jeté de vieilles tables brisées dans des profondeurs à pic:
Si jamais ma moquerie a éparpillé des paroles décrépites, si je suis venu comme un balai pour les araignées, et comme un vent purificateur pour les cavernes mortuaires, vieilles et moisies:
Si je me suis jamais assis plein d'allégresse, à l'endroit où sont enterrés des dieux anciens, bénissant et aimant le monde, à côté des monuments d'anciens calomniateurs du monde: - car j'aimerai même les églises et les tombeaux des dieux, quand le ciel regardera d'un oeil clair à travers leurs voûtes brisées; j'aime à être assis sur les églises détruites, semblable à l'herbe et au rouge pavot -
O comment ne serais-je pas ardent de l'éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux - l'anneau du devenir et du retour?
Jamais encore je n'ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime, ô éternité!
Car je t'aime, ô Éternité!
3.
Si jamais un souffle est venu vers moi, un souffle de ce souffle créateur, de cette nécessité divine qui force même les hasards à danser les danses d'étoiles:
Si jamais j'ai ri du rire de l'éclair créateur que suit en grondant, mais avec obéissance, le long tonnerre de l'action:
Si jamais j'ai joué aux dés avec des dieux, à la table divine de la terre, en sorte que la terre tremblait et se brisait, soufflant en l'air des fleuves de flammes: - car la terre est une table divine, tremblante de nouvelles paroles créatrices et d'un bruit de dés divins: -
O comment ne serais-je pas ardent de l'éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, - l'anneau du devenir et du retour?
Jamais encore je n'ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime, ô éternité!
Car je t'aime, ô Éternité!
4.
Si jamais j'ai bu d'un long trait à cette cruche écumante d'épices et de mixtures, où toutes choses sont bien mélangées:
Si jamais ma main a mêlé le plus lointain au plus proche, le feu à l'esprit, la joie à la peine et les pires choses aux meilleures:
Si je suis moi-même un grain de ce sable rédempteur, qui fait que toutes choses se mêlent bien dans la cruche des mixtures: - car il existe un sel qui lie le bien au mal; et le mal lui-même est digne de servir d'épice et de faire déborder l'écume de la cruche: -
O comment ne serais-je pas ardent de l'éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, - l'anneau du devenir et du retour?
Jamais encore je n'ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime, ô éternité!
Car je t'aime, ô Éternité!
5.
Si j'aime la mer et tout ce qui ressemble à la mer et le plus encore quand fougueuse elle me contredit:
Si je porte en moi cette joie du chercheur, cette joie qui pousse la voile vers l'inconnu, s'il y a dans ma joie une joie de navigateur:
Si jamais mon allégresse s'écria: "Les côtes ont disparu - maintenant ma dernière chaîne est tombée - l'immensité sans bornes bouillonne autour de moi, bien loin de moi scintillent le temps et l'espace, allons! en route! Vieux coeur!" -
O comment ne serais-je pas ardent de l'éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, - l'anneau du devenir et du retour?
Jamais encore je n'ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime, ô éternité!
Car je t'aime, ô Éternité!
6.
Si ma vertu est une vertu de danseur, si souvent des deux pieds j'ai sauté dans des ravissements d'or et d'émeraude:
Si ma méchanceté est une méchanceté riante qui se sent chez elle sous des branches de roses et des haies de lys: - car dans le rire tout ce qui est méchant se trouve ensemble, mais sanctifié et affranchi par sa propre béatitude:
Et ceci est mon alpha et mon oméga, que tout ce qui est lourd devienne léger, que tout corps devienne danseur, tout esprit oiseau: et, en vérité, ceci est mon alpha et mon oméga! -
O comment ne serais-je pas ardent de l'éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, l'anneau du devenir et du retour?
Jamais encore je n'ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime, ô éternité!
Car je t'aime, ô Éternité!
7.
Si jamais j'ai déployé des ciels tranquilles au-dessus de moi, volant de mes propres ailes dans mon propre ciel:
Si j'ai nagé en me jouant dans de profonds lointains de lumière, si la sagesse d'oiseau de ma liberté est venue: - car ainsi parle la sagesse de l'oiseau: "Voici il n'y a pas d'en haut, il n'y a pas d'en bas! Jette-toi çà et là, en avant, en arrière, toi qui es léger! Chante! ne parle plus! - "toutes les paroles ne sont-elles pas faites pour ceux qui sont lourds? Toutes les paroles ne mentent-elles pas à celui qui est léger? Chante! ne parle plus!" -
O comment ne serais-je pas ardent de l'éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, l'anneau du devenir et du retour?
Jamais encore je n'ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime, ô éternité!
Car je t'aime, ô Éternité!
Hélas, où fit-on sur la terre plus de folies que parmi les miséricordieux, et qu'est-ce qui fit plus de mal sur la terre que la folie des miséricordieux?Malheur à tous ceux qui aiment sans avoir une hauteur qui est au-dessus de leur pitié!Ainsi me dit un jour le diable: "Dieu aussi a son enfer: c'est son amour des hommes."Et dernièrement je l'ai entendu dire ces mots: "Dieu est mort; c'est sa pitié des hommes qui a tué Dieu."
Zarathoustra, des Miséricordieux.
- Et de nouveau des mois et des années passèrent sur l'âme de Zarathoustra et il ne s'en apercevait pas; ses cheveux cependant devenaient blancs. Un jour qu'il était assis sur une pierre devant sa caverne, regardant en silence dans le lointain - car de ce point on voyait la mer, bien loin par-dessus des abîmes tortueux, - ses animaux pensifs tournèrent autour de lui et finirent par se placer devant lui.
"O Zarathoustra, dirent-ils, cherches-tu des yeux ton bonheur? - Qu'importe le bonheur, répondit-il, il y a longtemps que je n'aspire plus au bonheur, j'aspire à mon oeuvre. - O Zarathoustra, reprirent derechef les animaux, tu dis cela comme quelqu'un qui est saturé de bien. N'es-tu pas couché dans un lac de bonheur teinté d'azur? - Petits espiègles, répondit Zarathoustra en souriant, comme vous avez bien choisi la parabole! Mais vous savez aussi que mon bonheur est lourd et qu'il n'est pas comme une vague mobile: il me pousse et il ne veut pas s'en aller de moi, adhérent comme de la poix fondue." -
Alors ses animaux pensifs tournèrent derechef autour de lui, et de nouveau ils se placèrent devant lui. "O Zarathoustra, dirent-ils, c'est donc à cause de cela que tu deviens toujours plus jaune et plus foncé, quoique tes cheveux se donnent des airs d'être blancs et faits de chanvre? Vois donc, tu es assis dans ta poix et dans ton malheur! - Que dites-vous là, mes animaux, s'écria Zarathoustra en riant, en vérité j'ai blasphémé en parlant de poix. Ce qui m'arrive, arrive à tous les fruits qui mûrissent. C'est lemieldans mes veines qui rend mon sang plus épais et aussi mon âme plus silencieuse. - Il doit en être ainsi, ô Zarathoustra, reprirent les animaux, en se pressant contre lui; mais ne veux-tu pas aujourd'hui monter sur une haute montagne? L'air est pur et aujourd'hui, mieux que jamais, on peut vivre dans le monde. - Oui, mes animaux, repartit Zarathoustra, vous conseillez à merveille et tout à fait selon mon coeur: je veux monter aujourd'hui sur une haute montagne! Mais veillez à ce que j'y trouve du miel à ma portée, du miel des ruches dorées, du miel jaune et blanc et bon et d'une fraîcheur glaciale. Car sachez que là-haut je veux présenter l'offrande du miel." -
Cependant, lorsque Zarathoustra fut arrivé au sommet, il renvoya les animaux qui l'avaient accompagné, et il s'aperçut qu'il était seul: - alors il rit de tout coeur, regarda autour de lui et parla ainsi:
J'ai parlé d'offrandes et d'offrandes de miel; mais ce n'était là qu'une ruse de mon discours et, en vérité, une folie utile! Déjà je puis parler plus librement là-haut que devant les retraites des ermites et les animaux domestiques des ermites.
Que parlais-je de sacrifier? Je gaspille ce que l'on me donne, moi le gaspilleur aux mille bras: comment oserais-je encore appeler cela - sacrifier!
Et lorsque j'ai demandé du miel, c'était une amorce que je demandais, des ruches dorées et douces et farouches dont les ours grognons et les oiseaux singuliers sont friands: - je demandais la meilleure amorce, l'amorce dont les chasseurs et les pêcheurs ont besoin. Car si le monde est comme une sombre forêt peuplée de bêtes, jardin des délices pour tous les chasseurs sauvages, il me semble ressembler plutôt encore à une mer abondante et sans fond, - une mer pleine de poissons multicolores et de crabes dont les dieux mêmes seraient friands, en sorte qu'à cause de la mer ils deviendraient pêcheurs et jetteraient leurs filets: tant le monde est riche en prodiges grands et petits!
Surtout le monde des hommes, la mer des hommes: - c'est verselleque je jette ma ligne dorée en disant: ouvre-toi, abîme humain!
Ouvre-toi et jette-moi tes poissons et tes crabes scintillants! Avec ma meilleure amorce j'attrape aujourd'hui pour moi les plus prodigieux poissons humains!
C'est mon bonheur que je jette au loin, je le disperse dans tous les lointains, entre l'orient, le midi et l'occident, pour voir si beaucoup de poissons humains n'apprendront pas à mordre et à se débattre au bout de mon bonheur.
Jusqu'à ce que victimes de mon hameçon pointu et caché, il leur faille monter jusqu'àmahauteur, les plus multicolores goujons des profondeurs auprès du plus méchant des pêcheurs de poissons humains.
Car je suisceladès l'origine et jusqu'au fond du coeur, tirant, attirant, soulevant et élevant, un tireur, un dresseur et un éducateur, qui jadis ne s'est pas dit en vain: "Deviens qui tu es!"
Donc, que les hommesmontentmaintenant auprès de moi; car j'attends encore les signes qui me disent que le moment de ma descente est venu; je ne descends pas encore moi-même parmi les hommes, comme je le dois.
C'est pourquoi j'attends ici, rusé et moqueur, sur les hautes montagnes, sans être ni impatient ni patient, mais plutôt comme quelqu'un qui a désappris la patience, - puisqu'il ne "pâtit" plus.
Car ma destinée me laisse du temps: m'aurait-elle oublié? Ou bien, assise à l'ombre derrière une grosse pierre, attraperait-elle des mouches?
Et en vérité je suis reconnaissant à ma destinée éternelle de ne point me pourchasser ni me pousser et de me laisser du temps pour faire des farces et des méchancetés: en sorte qu'aujourd'hui j'ai pu gravir cette haute montagne pour y prendre du poisson.
Un homme a-t-il jamais pris du poisson sur de hautes montagnes! Et quand même ce que je veux là-haut est une folie: mieux vaut faire une folie que de devenir solennel et vert et jaune à force d'attendre dans les profondeurs - bouffi de colère à force d'attendre comme le hurlement d'une sainte tempête qui vient des montagnes, comme un impatient qui crie vers les vallées: "Ecoutez ou je vous frappe avec les verges de Dieu!"
Non que j'en veuille pour cela à de pareils indignés: je les estime juste assez pour que j'en rie! Je comprends qu'ils soient impatients, ces grands tambours bruyants qui auront la parole aujourd'hui ou jamais!
Mais moi et ma destinée - nous ne parlons pas à "l'aujourd'hui", nous ne parlons pas non plus à "jamais": nous avons de la patience pour parler, nous en avons le temps, largement le temps. Car il faudra pourtant qu'il vienne un jour et il n'aura pas le droit de passer.
Qui devra venir un jour et n'aura pas le droit de passer? Notre grand hasard, c'est-à-dire notre grand et lointain Règne de l'Homme, le règne de Zarathoustra qui dure mille ans. -
Si ce "lointain" est lointain encore, que m'importe! Il n'en est pas moins solide pour moi, - plein de confiance je suis debout des deux pieds sur cette base, - sur une base éternelle, sur de dures roches primitives, sur ces monts anciens, les plus hauts et les plus durs, de qui s'approchent tous les vents, comme d'une limite météorologique, s'informant des destinations et des lieux d'origine.
Ris donc, ris, ma claire et bien portante méchanceté! Jette du haut des hautes montagnes ton scintillant rire moqueur! Amorce avec ton scintillement les plus beaux poissons humains!
Et tout ce qui, dans toutes les mers, m'appartient àmoi, ma chose à moi dans toutes les choses - prendscelapour moi, amène-moi cela là-haut: c'est ce qu'attend le plus méchant de tous les pêcheurs.
Au large, au large, mon hameçon! Descends, va au fond, amorce de mon bonheur! Egoutte ta plus douce rosée, miel de mon coeur! Mords, hameçon, mords au ventre toutes les noires afflictions.
Au large, au large, mon oeil! O que de mers autour de moi, quels avenirs humains s'élèvent à l'aurore! Et au-dessus de moi - quel silence rosé! Quel silence sans nuages!
Le lendemain Zarathoustra était de nouveau assis sur sa pierre devant la caverne, tandis que ses animaux erraient de par le monde, afin de rapporter des nourritures nouvelles, - et aussi du miel nouveau: car Zarathoustra avait gaspillé et dissipé le vieux miel jusqu'à le dernière parcelle.
Mais, tandis qu'il était assis là, un bâton dans la main, suivant le tracé que l'ombre de son corps faisait sur la terre, plongé dans une profonde méditation, et, en vérité! ni sur lui-même, ni sur son ombre - il tressaillit soudain et fut saisi de frayeur: car il avait vu une autre ombre à côté de la sienne. Et, virant sur lui-même en se levant rapidement, il vit le devin debout à côté de lui, le même qu'il avait une fois nourri et désaltéré à sa table, le proclamateur de la grande lassitude qui enseignait: "Tout est égal, rien ne vaut la peine, le monde n'a pas de sens, le savoir étrangle." Mais depuis lors son visage s'était transformé; et lorsque Zarathoustra le regarda en face, son coeur fut effrayé derechef: tant les prédictions funestes et les foudres consumées passaient sur ce visage.
Le devin qui avait compris ce qui se passait dans l'âme de Zarathoustra passa sa main sur son visage, comme s'il eût voulu en effacer des traces; Zarathoustra fit de même de son côté. Lorsqu'ils se furent ainsi ressaisis et fortifiés tous deux, ils se donnèrent les mains pour montrer qu'ils voulaient se reconnaître.
"Sois le bienvenu, dit Zarathoustra, devin de la grande lassitude, tu ne dois pas avoir été vainement, jadis, mon hôte et mon commensal. Aujourd'hui aussi mange et bois dans ma demeure et pardonne qu'un vieillard joyeux soit assis à table avec toi! - Un vieillard joyeux, répondit le devin en secouant la tête; qui que tu sois ou qui que tu veuilles être, ô Zarathoustra, tu ne le seras plus longtemps là-haut, dans peu de temps ta barque ne sera plus à l'abri! - Suis-je donc à l'abri?" demanda Zarathoustra en riant. - "Les vagues autour de ta montagne montent et montent sans cesse, répondit le devin, les vagues de l'immense misère et de l'affliction: elles finiront bientôt par soulever ta barque en par t'enlever avec elle." - Alors Zarathoustra se tut et s'étonna. - "N'entends-tu rien encore? continua le devin: n'est-ce pas un bruissement et un bourdonnement qui vient de l'abîme?" - Zarathoustra se tut encore et écouta: alors il entendit un cri prolongé que les abîmes se jetaient et se renvoyaient, car aucun d'eux ne voulait le garder: tant il avait un son funeste.
"Fatal proclamateur, dit enfin Zarathoustra, c'est là le cri de détresse et l'appel d'un homme; il sort probablement d'une mer noire. Mais que m'importe la détresse des hommes! Le dernier péché qui m'a été réservé, - sais-tu quel est son nom?"
"Pitié!" répondit le devin d'un coeur débordant et en levant les deux mains: - "O Zarathoustra, je viens pour te faire commettre ton dernier péché!" -
A peine ces paroles avaient-elles été prononcées que le cri retentit de nouveau, plus long et plus anxieux qu'auparavant et déjà beaucoup plus près. "Entends-tu, entends-tu, ô Zarathoustra? s'écria le devin, c'est à toi que s'adresse le cri, c'est à toi qu'il appelle: viens, viens, viens, il est temps, il est grand temps!" -
Mais Zarathoustra se taisait, troublé et ébranlé; enfin il demanda comme quelqu'un qui hésite en lui-même: "Et qui est celui qui m'appelle là-bas?"
"Tu le sais bien, répondit vivement le devin, pourquoi te caches-tu? C'estl'homme supérieurqui t'appelle à son secours!"
"L'homme supérieur, cria Zarathoustra, saisi d'horreur: Que veut-il? Que veut-il? L'homme supérieur! Que veut-il ici?" - et sa peau se couvrit de sueur.
Le devin cependant ne répondit pas à l'angoisse de Zarathoustra, il écoutait et écoutait encore, penché vers l'abîme. Mais comme le silence s'y prolongeait longtemps, il tourna son regard en arrière et il vit Zarathoustra debout et tremblant.
"O Zarathoustra, commença-t-il d'une voix attristée, tu n'as pas l'air de quelqu'un que son bonheur fait tourner: il te faudra danser pour ne pas tomber à la renverse!
Et si tu voulais même danser devant moi et faire toutes tes gambades: personne ne pourrait me dire: "Regarde, voici la danse du dernier homme joyeux!"
Si quelqu'un qui cherche icicethomme montait à cette hauteur il monterait en vain: il trouverait des cavernes et des grottes, des cachettes pour les gens cachés, mais ni puits de bonheur, ni trésors, ni nouveaux filons de bonheur.
Du bonheur - comment ferait-on pour trouver le bonheur chez de pareils ensevelis, chez de tels ermites! Faut-il que je cherche encore le dernier bonheur sur les Iles Bienheureuses et au loin parmi les mers oubliées?
Mais tout est égal, rien ne vaut la peine, en vain sont toutes les recherches, il n'y a plus d'Iles Bienheureuses!" -
Ainsi soupira le devin; mais à son dernier soupir Zarathoustra reprit sa sérénité et son assurance comme quelqu'un qui revient à la lumière, sortant d'un gouffre profond. "Non! Non! trois fois non, s'écria-t-il d'une voix forte, en se caressant la barbe - je sais cela bien mieux que toi! Il y a encore des Iles Bienheureuses! N'en parle pas, sac-à-tristesse, pleurard!
Cesse de glapir, nuage de pluie du matin! Ne me vois-tu pas déjà mouillé de la tristesse et aspergé comme un chien?
Maintenant je me secoue et je me sauve loin de toi, pour redevenir sec: ne t'en étonne pas! N'ai-je pas l'air courtois? Mais c'estmacour qui est ici.
Pour ce qui en est de ton homme supérieur: Eh bien! je vais vite le chercher dans ces forêts: c'est delàqu'est venu son cri. Peut-être une bête sauvage le met-elle en danger.
Ils est dansmondomaine: je ne veux pas qu'il lui arrive malheur ici! Et, en vérité, il y a chez moi beaucoup de bêtes sauvages." -
A ces mots Zarathoustra s'apprêta à partir. Mais alors le devin se mit à dire: "O Zarathoustra, tu es un coquin!
Je le sais bien: tu veux te débarrasser de moi! Tu préfères te sauver dans les forêts pour poursuivre les bêtes sauvages!
Mais à quoi cela te servira-t-il? Le soir tu me trouveras pourtant de nouveau; je serai assis dans ta propre caverne, patient et lourd comme une bûche - assis là à t'attendre!"
"Qu'il en soit ainsi! s'écria Zarathoustra en s'en allant: et ce qui m'appartient dans ma caverne, t'appartient aussi, à toi mon hôte!
Mais si tu y trouvais encore du miel, eh bien! lèche-le jusqu'à ce qu'il n'y en ait plus, ours grognon, et adoucis ton âme! Car se soir nous allons être joyeux tous deux.
- joyeux et contents que cette journée soit finie! Et toi-même tu dois accompagner mes chants de tes danses, comme si tu étais mon ours savant.
Tu n'en crois rien, tu secoues la tête? Eh bien! Va! Vieil ours! Mais moi aussi - je suis un devin."
Ainsi parlait Zarathoustra.
1.
Une heure ne s'était pas encore écoulée depuis que Zarathoustra s'était mis en route, dans ses montagnes et dans ses forêts, lorsqu'il vit tout à coup un singulier cortège. Au milieu du chemin qu'il voulait prendre s'avançaient deux rois, ornés de couronnes et de ceintures de pourpre, diaprés comme des flamants: ils poussaient devant eux un âne chargé. "Que veulent ces rois dans mon royaume?" dit à son coeur Zarathoustra étonné, et il se cacha en hâte derrière un buisson. Mais lorsque les rois arrivèrent tout près de lui, il dit à mi-voix, comme quelqu'un qui se parle à lui-même: "Chose singulière! singulière! Comment accorder cela? Je vois deux rois - et seulementunâne?"
Alors les deux rois s'arrêtèrent, se mirent à sourire et regardèrent du côté d'où venait la voix, puis ils se dévisagèrent réciproquement: "On pense bien aussi ces choses-là parmi nous, dit le roi de droite, mais on ne les exprime pas."
Le roi de gauche cependant haussa les épaules et répondit: "Cela doit être un gardeur de chèvres, ou bien un ermite, qui a trop longtemps vécu parmi les rochers et les arbres. Car n'avoir point de société du tout gâte aussi les bonnes moeurs."
"Les bonnes moeurs, repartit l'autre roi, d'un ton fâché et amer: à qui donc voulons-nous échapper, si ce n'est aux "bonnes moeurs", à notre "bonne société"?
Plutôt, vraiment, vivre parmi les ermites et les gardeurs de chèvres qu'avec notre populace dorée, fausse et fardée - bien qu'elle se nomme la "bonne société".
- bien qu'elle se nomme "noblesse". Mais là tout est faux et pourri, avant tout le sang, grâce à de vieilles et de mauvaises maladies et à de plus mauvais guérisseurs.
Celui que je préfère est aujourd'hui le meilleur, c'est le paysan bien portant; il est grossier, rusé, opiniâtre et endurant; c'est aujourd'hui l'espèce la plus noble.
Le paysan est le meilleur aujourd'hui; et l'espèce paysanne devrait être maître! Cependant c'est le règne de la populace, - je ne me laisse plus éblouir. Mais populace veut dire: pêle-mêle.
Pêle-mêle populacier: là tout se mêle à tout, le saint et le filou, le hobereau et le juif, et toutes les bêtes de l'arche de Noé.
Les bonnes moeurs! Chez nous tout est faux et pourri. Personne ne sait plus vénérer; c'est àcelaprécisément que nous voulons échapper. Ce sont des chiens friands et importuns, ils dorent les feuilles des palmiers.
Le dégoût qui m'étouffe, parce que nous autres rois nous sommes devenus faux nous-mêmes, drapés et déguisés par le faste vieilli de nos ancêtres, médailles d'apparat pour les plus bêtes et les plus rusés et pour tous ceux qui font aujourd'hui de l'usure avec la puissance!
Nous nesommespas les premiers et il faut que noussignifiionsles premiers: nous avons fini par être fatigués et rassasiés de cette tricherie.
C'est de la populace que nous nous sommes détournés, de tous ces braillards et de toutes ces mouches écrivassières, pour échapper à la puanteur des boutiquiers, aux impuissants efforts de l'ambition et à l'haleine fétide -: fi de vivre au milieu de la populace, - fi de signifier le premier au milieu de la populace! Ah, dégoût! dégoût! dégoût! Qu'importe encore de nous autres rois!" -
"Ta vieille maladie te reprend, dit en cet endroit le roi de gauche, le dégoût te reprend, mon pauvre frère. Mais tu le sais bien, il y a quelqu'un qui nous écoute."
Aussitôt Zarathoustra, qui avait été tout oeil et toute oreille à ces discours, se leva de sa cachette, se dirigea du côté des rois et commença:
"Celui qui vous écoute, celui qui aime à vous écouter, vous qui êtes les rois, celui-là s'appelle Zarathoustra.
Je suis Zarathoustra qui a dit un jour: "Qu'importe encore des rois! Pardonnez-moi, si je me suis réjoui lorsque vous vous êtes dit l'un à l'autre: "Qu'importe encore de nous autres rois!"
Mais vous êtes ici dansmonroyaume et sous ma domination: que pouvez-vous bien chercher dans mon royaume? Peut-être cependant avez-voustrouvéen chemin ce quejecherche: je cherche l'homme supérieur."
Lorsque les rois entendirent cela, ils se frappèrent la poitrine et dirent d'un commun accord: "Nous sommes reconnus!
Avec le glaive de cette parole tu tranches la plus profonde obscurité de nos coeurs. Tu as découvert notre détresse. Car voici! nous sommes en route pour trouver l'homme supérieur - l'homme qui nous est supérieur: bien que nous soyons des rois. C'est à lui que nous amenons cet âne. Car l'homme le plus haut doit être aussi sur la terre le maître le plus haut.
Il n'y a pas de plus dure calamité, dans toutes les destinées humaines, que lorsque les puissants de la terre ne sont pas en même temps les premiers hommes. C'est alors que tout devient faux et monstrueux, que tout va de travers.
Et quand ils sont les derniers même, et plutôt des animaux que des hommes: alors la populace monte et monte en valeur, et enfin la vertu populacière finit par dire: "Voici, c'est moi seule qui suis la vertu!" -
"Qu'est-ce que je viens d'entendre? répondit Zarathoustra; quelle sagesse chez des rois! Je suis ravi, et, vraiment, déjà j'ai envie de faire un couplet là-dessus: - mon couplet ne sera peut-être pas pour les oreilles de tout le monde. Il y a longtemps que j'ai désappris d'avoir de l'égard pour les longues oreilles. Allons! En avant!
(Mais à ce moment il arriva que l'âne, lui aussi, prit la parole: il prononça distinctement et avec mauvaise intention I-A.)
Autrefois - je crois que c'était en l'an un -La sibylle dit, ivre sans avoir bu de vin:"Malheur, maintenant cela va mal!"Déclin! Déclin! Jamais le monde n'est tombé si bas!Rome s'est abaissée à la fille, à la maison publique,Le César de Rome s'est abaissé à la bête,Dieu lui-même s'est fait juif!"
2.
Les rois se délectèrent de ce couplet de Zarathoustra; cependant le roi de droite se prit à dire: "O Zarathoustra, comme nous avons bien fait de nous mettre en route pour te voir!
Car tes ennemis nous ont montré ton image dans leur miroir: tu y avais la grimace d'un démon au rire sarcastique: en sorte que nous avons eu peur de toi.
Mais qu'importe! Toujours à nouveau tu pénétrais dans nos oreilles et dans nos coeurs avec tes maximes. Alors nous avons fini par dire: qu'importe le visage qu'il a!
Il faut que nousl'entendions, celui qui enseigne: "Vous devez aimer la paix, comme un moyen de guerres nouvelles, et la courte paix plus que la longue!"
Jamais personne n'a prononcé de paroles aussi guerrières: "Qu'est-ce qui est bien? Etre braves voilà qui est bien. C'est la bonne guerre qui sanctifie toute cause."
O Zarathoustra, à ces paroles le sang de nos pères s'est retourné dans nos corps: cela a été comme la parole du printemps à de vieux tonneaux de vin.
Quand les glaives se croisaient, semblables à des serpents tachetés de sang, alors nos pères se sentaient portés vers la vie; le soleil de la paix leur semblait flou et tiède, mais la longue paix leur faisait honte.
Comme ils soupiraient, nos pères, lorsqu'ils voyaient au mur des glaives polis et inutiles! Semblables à ces glaives ils avaient soif de la guerre. Car un glaive veut boire du sang, un glaive scintille de désir." -
- Tandis que les rois parlaient et babillaient ainsi, avec feu, de la félicité de leurs pères, Zarathoustra fut pris d'une grande envie de se moquer de leur ardeur: car c'étaient évidemment des rois très paisibles qu'il voyait devant lui, des rois aux visages vieux et fins. Mais il se surmonta. "Allons! En route! dit-il, vous voici sur le chemin, là-haut est la caverne de Zarathoustra; et ce jour doit avoir une longue soirée! Mais maintenant un cri de détresse pressant m'appelle loin de vous.
Ma caverne sera honorée, si des rois y prennent place pour attendre: mais il est vrai qu'il faudra que vous attendiez longtemps!
Eh bien! Qu'importe! Où apprend-on mieux à attendre aujourd'hui que dans les cours? Et de toutes les vertus des rois, la seule qui leur soit restée, - ne s'appelle-t-elle pas aujourd'hui:savoirattendre?"
Ainsi parlait Zarathoustra.
Et Zarathoustra pensif continua sa route, descendant toujours plus bas, traversant des forêts et passant devant des marécages; mais, comme il arrive à tous ceux qui réfléchissent à des choses difficiles, il butta par mégarde sur un homme. Et voici, d'un seul coup, un cri de douleur, deux jurons et vingt injures graves jaillirent à sa face: en sorte que, dans sa frayeur, il leva sa canne pour frapper encore celui qu'il venait de heurter. Pourtant, au même instant, il reprit sa raison; et son coeur se mit à rire de la folie qu'il venait de faire.
"Pardonne-moi, dit-il à l'homme, sur lequel il avait butté, et qui venait de se lever avec colère, pour s"asseoir aussitôt, pardonne-moi et écoute avant tout une parabole.
Comme un voyageur qui rêve de choses lointaines, sur une route solitaire, se heurte par mégarde à un chien qui sommeille, à un chien qui est couché au soleil: - comme tous deux se lèvent et s'abordent brusquement, semblables à des ennemis mortels, tous deux effrayés à mort: ainsi il en a été de nous.
Et pourtant! Et pourtant! - combien il s'en est fallu de peu qu'ils ne se caressent, ce chien et ce solitaire! Ne sont-ils pas tous deux - solitaires?"
-"Qui que tu sois, répondit, toujours avec colère, celui que Zarathoustra venait de heurter, tu t'approches encore trop de moi, non seulement avec ton pied, mais encore avec ta parabole!
Regarde, suis-je donc un chien?" - et, tout en disant cela, celui qui était assis se leva en retirant son bras nu du marécage. Car il avait commencé par être couché par terre tout de son long, caché et méconnaissable, comme quelqu'un qui guette un gibier des marécages.
"Mais que fais-tu donc?" s'écria Zarathoustra effrayé, car il voyait que beaucoup de sang coulait sur le bras nu. - "Que t'est-il arrivé? Une bête malfaisante t'a-t-elle mordu, malheureux?"
Celui qui saignait ricanait toujours avec colère. "En quoi cela te regarde-t-il? s'écria l'homme, et il voulut continuer sa route. Ici je suis chez moi et dans mon domaine. M'interroge qui voudra: je ne répondrai pas à un maladroit."
"Tu te trompes, dit Zarathoustra plein de pitié, en le retenant, tu te trompes: tu n'es pas ici dans ton royaume, mais dans le mien, et ici il ne doit arriver malheur à personne.
Appelle-moi toujours comme tu voudras, - je suis celui qu'il faut que je sois. Je me nomme moi-même Zarathoustra.
Allons! C'est là-haut qu'est le chemin qui mène à la caverne de Zarathoustra: elle n'est pas bien loin, - ne veux-tu pas venir chez moi pour soigner tes blessures?
Tu n'as pas eu de chance dans ce monde, malheureux: d'abord la bête t'a mordu, puis - l'homme a marché sur toi!"
Mais lorsque l'homme entendit le nom de Zarathoustra, il se transforma. "Que m'arrive-t-il donc? s'écria-t-il, quelle autre préoccupation ai-je encore dans la vie, si ce n'est la préoccupation de cet homme unique qui est Zarathoustra, et cette bête unique qui vit du sang, la sangsue?
C'est à cause de la sangsue que j'étais couché là, au bord du marécage, semblable à un pêcheur, et déjà mon bras étendu avait été mordu dix fois, lorsqu'une bête plus belle se mit à mordre mon sang, Zarathoustra lui-même!
O bonheur! O miracle! Béni soit ce jour qui m'a attiré dans ce marécage! Bénie soit la meilleure ventouse, la plus vivante d'entre celles qui vivent aujourd'hui, bénie soit la grande sangsue des consciences, Zarathoustra!"
Ainsi parlait celui que Zarathoustra avait heurté; et Zarathoustra se réjouit de ses paroles et de leur allure fine et respectueuse. "Qui es-tu? Demanda-t-il en lui tendant la main, entre nous il reste beaucoup de choses à éclaircir et à rasséréner: mais il me semble déjà que le jour se lève clair et pur."
"Je suisle consciencieux de l'esprit, répondit celui qui était interrogé, et, dans les choses de l'esprit, il est difficile que quelqu'un s'y prenne d'une façon plus sévère, plus étroite et plus dure que moi, excepté celui de qui je l'ai appris, Zarathoustra lui-même.
Plutôt ne rien savoir que de savoir beaucoup de choses à moitié! Plutôt être un fou pour son propre compte qu'un sage dans l'opinion des autres! Moi - je vais au fond: - qu'importe qu'il soit petit ou grand? Qu'il s'appelle marécage ou bien ciel? Un morceau de terre large comme la main me suffit: pourvu que ce soit vraiment de la terre solide!
- Un morceau de terre large comme la main: on peut s'y tenir debout. Dans la vraie science consciencieuse il n'y a rien de grand et rien de petit."
"Alors tu es peut-être celui qui cherche à connaître le sangsue? demanda Zarathoustra; tu poursuis la sangsue jusqu'à ses causes les plus profondes, toi qui es consciencieux?"
"O Zarathoustra, répondit celui que Zarathoustra avait heurté, ce serait une monstruosité, comment oserais-je m'aviser d'une pareille chose!
Mais ce dont je suis maître et connaisseur, c'est ducerveaude la sangsue: - c'est làmonunivers à moi!
Et cela est aussi un univers! Mais pardonne qu'ici mon orgueil se manifeste, car sur ce domaine je n'ai pas mon pareil. C'est pourquoi j'ai dit: "C'est ici mon domaine".
Combien il y a de temps que je poursuis cette chose unique, le cerveau de la sangsue, afin que la vérité subtile ne m'échappe plus! C'est icimon royaume.
- C'est pourquoi j'ai été tout le reste, c'est pourquoi tout le reste m'est devenu indifférent; et tout près de ma science s'étend ma noire ignorance.
Ma conscience de l'esprit exige de moi que je sacheunechose et que j'ignore tout le reste: je suis dégoûté de toutes les demi-mesures de l'esprit, de tous ceux qui ont l'esprit nuageux, flottant et exalté.
Où cesse ma probité commence mon aveuglement, et je veux être aveugle. Où je veux savoir cependant, je veux aussi être probe, c'est-à-dire dur, sévère, étroit, cruel, implacable.
Que tu aies dit un jour, ô Zarathoustra: "L'esprit, c'est la vie qui incise elle-même la vie," c'est ce qui m'a conduit et éconduit à ta doctrine. Et, en vérité, avec mon propre sang, j'ai augmenté ma propre science."
- "Comme le prouve l'évidence," interrompit Zarathoustra; et le sang continuait à couler du bras nu du consciencieux. Car dix sangsues s'y étaient accrochées.
"O singulier personnage, combien d'enseignements contient cette évidence, c'est-à-dire toi-même! Et je n'oserais peut-être pas verser tous les enseignements dans tes oreilles sévères.
Allons! Séparons-nous donc ici! Mais j'aimerais bien te retrouver. Là-haut est le chemin qui mène à ma caverne. Tu dois y être cette nuit le bienvenu parmi mes hôtes.
Je voudrais aussi réparer sur ton corps l'outrage que t'a fait Zarathoustra en te foulant aux pieds: c'est ce à quoi je réfléchis. Mais maintenant un cri de détresse pressant m'appelle loin de toi."
Ainsi parlait Zarathoustra.