FAC-SIMILE D'APRÈS ALBERT DURER.BAUDRAN SCULP.BOURGEOIS D'ANVERS.(Cabinet de M. Didot.)Gazette des Beaux Arts. Imprimerie A. Salmon
FAC-SIMILE D'APRÈS ALBERT DURER.BAUDRAN SCULP.BOURGEOIS D'ANVERS.(Cabinet de M. Didot.)Gazette des Beaux Arts. Imprimerie A. Salmon
FAC-SIMILE D'APRÈS ALBERT DURER.BAUDRAN SCULP.BOURGEOIS D'ANVERS.(Cabinet de M. Didot.)Gazette des Beaux Arts. Imprimerie A. Salmon
A Aremuidem, il nous arrive un grand malheur. Au moment où nous voulons prendre terre, après avoir lancé notre câble sur le rivage et qu'une grande partie de l'équipage est déjà descendue, un vaisseau vient se heurter avec force contre le nôtre. Comme à cause de la presse j'avais laissé passer devant moi la foule, j'étais encore dans le navire avec Georges Kotzler, deux vieilles femmes, le capitaine du navire et unmousse. Le vaisseau qui nous avait abordés nous entraîne, et malgré nos efforts nous ne parvenons pas à nous dégager. Alors le câble se rompt et un violent coup de vent nous rejette en pleine mer.—C'est en vain que nous crions au secours, personne n'ose se hasarder, le capitaine se lamente parce que ses matelots sont descendus et que son navire n'est plus assez chargé. La position est désespérée, le vent souffle avec violence et nous ne sommes pas plus de six personnes à bord. Je dis au capitaine de prendre courage et de mettre son espoir en Dieu.
—Et après? me répondit-il.
—Et après, lui dis-je, carguez la petite voile.
Nous exécutons tant bien que mal cette manœuvre en réunissant tous nos efforts.
Ceux qui sont sur la côte, nous voyant lutter énergiquement contre la mort, se décident à venir à notre aide et nous réussissons à reprendre terre.
Middelbourg est une bonne cité qui a une jolie maison de ville et une superbe tour; tout cela est fait avec art. Dans l'abbaye, il y a un jubé remarquable et un imposant portique en pierre. L'église paroissiale est très-belle; si j'y retourne jamais, je prendrai un croquis de cette charmante ville.
La Zélande est du reste un pays bien curieux, le niveau de la mer y dépasse la plaine.
A Ernig, je fais le portrait d'un aubergiste.
Maître Hugo, Alexandre Imhoff et Frédéric, le serviteur des Hierchvogel, me donnent chacune une poule indienne qu'ils ont gagnée au jeu, et l'aubergiste me fait cadeau d'un bel oignon.
Le matin, nous repartons avec le bateau, nous arrivons bientôt à Terveer et ensuite à Ziericzée, où j'aurais voulu admirer la baleine, mais la marée l'avait emportée. Je donne deux florins pour des plumes, deux florins pour un manteau, quatre sous pour une cage et trois sous à celui qui me l'a apportée; je perds six sous au jeu et je repars pour Bergen. Je peins l'aubergiste Arden et Schnabhann. Je donne dix sous pour un peigne en ivoire, deux florins moins cinq sous pour une plaque d'étain ordinaire. Je fais les portraits du jeune Bernhard de Bresles, de Georges Kotzler et de François de Cambrai. Chacun me paye un florin. J'oubliais Jean de Has-Eiden, à qui je rends le même service et qui me donne aussi un florin. J'achète encore deux plaques d'étain pour quatre florins moins dix sous et peins Nicolas Soilir.
Voilà neuf fois depuis mon départ de Zélande que je dîne à Bergen,chaque fois à raison de quatre sous. Je donne trois sous au voiturier, et le vendredi après la Sainte-Lucie j'arrive à Anvers, chez Joost Planckfeld. Je dîne avec ma femme chez mon hôte et je paye la dépense.
Le seigneur Lazare de Ravensberg me donne en retour des trois livres dont je lui ai fait présent autrefois quelques curiosités d'histoire naturelle. Je change une couronne. Le facteur de Portugal m'envoie un sac de velours brun et une boîte treillagée.
J'achète plusieurs petites guenons (Mehrkätzlein) pour quatre florins d'or, cinq poissons pour quatorze sous et un petit traité de deux sous. Je donne à Lazare de Ravensberg un portrait peint sur panneau qui m'a coûté six sous, huit pièces de grandes gravures sur cuivre et une Passion sur bois, le tout valant plus de quatre florins. Je fais changer un florin de Philippe; j'achète pour six sous un panneau, j'esquisse le portrait du domestique de l'agent de Portugal et je le lui donne comme cadeau de nouvel an avec deux sous de pourboire. J'offre à Bernard Stecher tout mon œuvre gravé sur cuivre. J'achète pour trente et un sous de bois. Je fais le portrait de Gerhard Pombelli et celui de la fille du procureur Sébastien. Je donne à Wolff de Rogendorff une Passion sur cuivre et une autre sur bois. Gerhard Pombelli m'envoie un mouchoir turc à dessins, et Wolff de Rogendorff, sept aunes brabançonnes de velours. Je donne un florin de Philippe à son domestique. Je dîne huit fois chez les Portugais, une fois chez le Trésorier, dix fois chez Tommaso, une fois chez Lazare de Ravensberg, une fois chez Wolff de Rogendorff, une fois chez Bernard Stecher, une fois chez Arnold Meyting, une fois chez Gaspard Lewenter, et chaque dîner me coûte un pourboire de quatre sous.
Je donne trois sous à un homme d'après qui j'ai fait une étude et deux sous à son domestique. J'achète pour quatre sous de lin et je vends pour quatre florins de mes gravures. Je change une couronne et je donne six sous au pelletier. Je perds six sous au jeu et je dépense six sous. Je change un noble à la rose; pour dix-huit sous j'achète des raisins et trois paires de couteaux. En divers payements, je donne deux florins à Joost; j'offre à maître Jacques deux saint Jérôme sur cuivre, et à chacune des trois filles de Tommaso une paire de couteaux de cinq sous. J'ai joué plusieurs fois et fini par perdre sept sous. Rodrigues me fait présent d'une pomme de senteur que l'on cueille sur l'arbre du musc, de quelques autres raretés encore et d'une boîte de sucre. Je donne cinq sous à son domestique. Je dessine au charbon le portrait de la femme de Joost. J'achète trois coupons de drap pour quatre florins cinq sous. Ma femme a été marraine d'un enfant, et ce plaisir lui a coûté un florin, sanscompter quatre sous pour la garde. Je change une couronne, je perds deux sous au jeu et je dépense deux sous.
ALBERT-DURER. P.AH CABASSON.D.E. SOTAIN. S
ALBERT-DURER. P.AH CABASSON.D.E. SOTAIN. S
ALBERT-DURER. P.AH CABASSON.D.E. SOTAIN. S
Je donne à maître Thiéry, peintre sur verre, une Apocalypse, au jeune facteur de Portugal, le seigneur Francisco, ma pièce avec le petit enfant qui vaut lix florins, et au docteur Loffen, d'Anvers, les quatre livres et un saint Jérôme sur cuivre. J'exécute pour Joost Planckfeld l'écusson de Staber et un autre encore. Je fais les portraits du fils et de la fille de Tommaso au poinçon et une figure d'archiduc à l'huile sur panneau.
Rodrigues Scrivan, de Portugal, me fait présent de deux filets de Calcutta en soie, d'un bonnet rempli d'ornements, d'un petit vase avec dumirabolonet d'une branche de cèdre. Tout cela vaut au moins dix florins. Je donne cinq sous à son domestique. J'achète un pinceau pour deux sous. J'ai fait sur la commande de Focker un dessin pour masque; je reçois pour ce travail un angelot[99]. Je change un florin et donne huit sous pour deux petites cornes à herbes. Je perds trois sous au jeu et change mon angelot. Pour Tommaso, j'exécute deux feuilles de jolis masques.
J'ai peint à l'huile une bonne figure de Véronique, ce tableau vaut douze florins. Je l'ai donné à Francisco, facteur de Portugal. J'ai fait de sa femme un portrait à l'huile qui vaut mieux que le précédent, et je l'ai donné au facteur Brandon, de Portugal. Pour le premier objet, ma servante a reçu en pourboire un florin de Philippe, un florin pour la Véronique et un florin de Brandon.
La veille du carême, les orfévres m'invitent à dîner avec ma femme. Je vois là beaucoup de gens distingués. Le banquet est superbe et l'on me rend beaucoup d'honneurs. Vers le soir, le vieux fonctionnaire de la ville[100]m'invite et me reçoit très-bien, je vois chez lui de très-drôles de masques. Je fais le portrait de Florez, organiste de dame Marguerite. Le lundi soir, j'ai été invité à un grand dîner chez H. Lupez[101]. La fête a été fort belle et a duré jusqu'à deux heures; Laurent Stark m'a donné une pelisse espagnole; à ce festin, il y avait des masques très-richement mis, on remarquait surtout Tomasso et Branbell. J'ai gagné deux florins au jeu et donné quatorze sous pour un petit panier de raisins. J'ai fait aucrayon noir le portrait de Bernard de Castell que j'avais battu au jeu.
Le frère de Gérard Tommaso m'envoie quatre aunes brabançonnes du meilleur satin et trois grandes boîtes incrustées, je donne trois sous à sa servante. J'achète pour treize sous de bois et pour deux sous de vernis. J'ai fait au poinçon un joli portrait de la fille du procureur. Je change un angelot. Maître Jean[102], bon statuaire, né à Metz, qui a étudié en Italie et ressemble beaucoup à Christophe Holer, m'a prié de dessiner son portrait au crayon. Je l'ai fait avec plaisir. Je donne à Jean Turcken trois florins pour des objets d'art italien et pour une once de bon outremer.
Pour la petite Passion en bois, je reçois trois florins; et, pour quatre livres de gravures de Schaufelein[103], aussi trois florins. J'achète deux salières en ivoire de Calcutta, je les paye deux florins. Rudinger de Gelern me donne une petite corne pleine de monnaie d'or et d'argent, un quart de florin environ, pour trois grands livres, et un cavalier sur cuivre. Je dépense onze sous pour des objets d'art, deux florins de Philippe pour un saint Pierre et saint Paul, que je veux donner à MmeKoler, et six sous pour du bois. Je dîne chez le Français, deux fois chez Hirschvogel, et une fois chez maître Pierre[104]l'écrivain, avec Érasme, de Rotterdam. Je donne un sou à l'homme qui me montre la tour d'Anvers; cette tour[105]sera plus haute que celle de Strasbourg. De là, je vois laville dans tous les sens; cette vue est très-belle. Je change un angelot. Le facteur Brandon me fait cadeau de deux grandes cannes à sucre blanc, d'un bol, de deux pots verts remplis de sucreries, et de quatre aunes de fort satin. Je donne dix sous à son domestique. Je fais au poinçon le portrait de la jolie fille de Gerhard. Je change un angelot. J'ai dîné chez le receveur Laurent Serk, qui m'a donné une petite flûte en ivoire et de la jolie porcelaine; je lui ai remis, en échange de sa politesse, un exemplaire de mon œuvre, ainsi qu'à Adrien[106], l'orateur de la ville d'Anvers. J'ai offert à la chambre des riches commerçants d'Anvers (les merciers) un saint Nicolas assis; on m'a prié d'accepter trois florins de Philippe de gratification. J'ai donné à Pierre (le menuisier de la ville) les vieux cadres de saint Jérôme, et quatre florins pour le cadre du portrait du receveur. J'ai acheté pour onze sous de bois, et payé quatre sous à un paysan.
J'ai confié ma malle à Jacques et André Heszler, qui doivent la transporter à Nuremberg pour deux florins par quintal; ils la remettront au vieil Hans Imhoff. Je leur ai déjà donné deux florins.
Le dimancheJudica, 1521, Rodrigues m'envoie six noix de coco, une jolie branche de corail, et deux florins d'or de Portugal pesant chacun onze ducats. Je donne quinze sous à son domestique.
Je paye six sous pour un aimant. J'envoie à maître Hugo, à Bruxelles, un petit morceau de porphyre, une Passion sur cuivre, et quelques autres pièces. Je fais pour Tomasso un dessin d'après lequel on va peindre sa maison. J'ai fait avec empressement un saint Jérôme à l'huile pour Rodrigues, qui a donné à ma servante Suzanne un ducat de pourboire. J'ai donné dix sous à mon confesseur, et quatre sous pour une petite tortue.
J'ai dîné chez Gilbert, qui m'a offert un petit bouclier de Calcutta, fait avec une écaille de poisson, et de petits gantelets. J'ai fait au crayonrouge le portrait de Cornelis[107], secrétaire de la ville d'Anvers; il est parfaitement réussi. J'ai acheté six brosses pour vingt sous, et six ceintures de soie pour trois florins seize sous. Je les ai offertes aux femmes de Gaspard Nutzel, Hans Imhoff, Spingler et Loffelhotz, et je leur ai donné par-dessus le marché une bonne paire de gants. Gaspar Nutzel, Hans Imhoff, Spengler et Jérôme Holzschuher ont reçu de moi de très-jolies choses. J'ai fait cadeau à Pirkeimer d'un beau bonnet et d'un riche encrier.
Je dîne chez maître Adrien, qui me fait présent d'un petit tableau représentant Loth et ses deux filles, peint par Joachim Patenier. Je vends à Hans Grun pour un florin d'objets d'art. Rudiger de Gelern m'envoie un morceau de bois de santal. Je donne un sou à son domestique. Je fais le portrait à l'huile de Bernard de Reszen; il me le paye huit florins, et donne de plus une couronne à ma femme et un florin de vingt-quatre sous à Suzanne, ma servante.
Je donne quatre sous à mon confesseur. Je vends pour quatre florins dix sous de gravures; j'achète du baume pour cinq sous, du bois pour douze demi-sous, et quatorze pièces de bois français pour un florin. Je donne à Ambroise Hochstetter[108]une Vie de la Vierge, en échange de quoi je reçois un dessin de son navire. Rodrigues offre une petite bague, qui vaut plus de cinq florins, à ma femme.
J'ai fait au fusain le portrait du secrétaire du facteur Brandon, et celui de sa négresse au poinçon. J'ai peint le portrait de Rodrigues sur une grande feuille de papier, avec de la couleur noire et blanche.
J'ai acheté une pièce de camelot de vingt-quatre aunes qui me coûte seize florins et un sou pour l'emporter avec moi; j'ai aussi achetédes gants pour deux sous. Lucas de Dantzig, dont j'ai dessiné le portrait au charbon, m'a donné un florin et un morceau de bois de santal.
Le samedi après Pâques, je pars d'Anvers pour Bruges avec Hans Luber et maître Jean Plos, bon peintre, né à Bruges. Nous passons par Beveren, un gros village; de là, nous allons à Vracène, un autre gros village. De bourg en bourg, de village en village, nous arrivons enfin à Saint-Paul, qui est célèbre par la richesse de ses habitants et de son abbaye. Après avoir passé par Kalve, nous allons loger à Erdvelde.
Le dimanche matin, nous nous rendons à Eecloo, très-gros bourg qui a une chaussée et un marché. Nous y déjeunons; nous traversons Maldeghem et quelques autres villages d'un fort joli aspect, et nous arrivons à Bruges, qui est une belle ville.
Jusqu'ici mon voyage me coûte vingt et un sous.
Arrivé à Bruges, Jean Plos me donne l'hospitalité chez lui et fait préparer le soir même un banquet; il invite beaucoup de monde. Le lendemain, l'orfévre Marx en fait autant.
On me mène au palais de l'empereur, riche et beau bâtiment.
Dans la chapelle de ce palais, il m'est permis d'admirer le tableau de Rudiger[109]et d'autres productions remarquables d'un ancien grand maître. Je donne un sou à l'homme qui me les fait voir. J'achète trois peignes d'ivoire peur trente sous. On me conduit ensuite à Saint-Jacques devant les belles peintures de Rudiger et d'Hugo[110], deux grands artistes. Je vois aussi la statue de la Vierge en albâtre faite par Michel-Ange[111]de Rome; elle est dans l'église Notre-Dame. Je visite successivement plusieurs églises où se trouvent tous les tableaux de Jean[112]et d'autres artistes remarquables.
La chapelle des peintres renferme aussi des choses très-curieuses.
Après m'avoir offert un riche banquet, les peintres me mènent à leur chambre de gilde, où se trouvent plusieurs personnes distinguées telles qu'orfévres, peintres et marchands. Ils me forcent courtoisement à souper avec eux; on me régale, on me choie, bref, on me fait beaucoup d'honneurs. Les conseillers Jacques et Pierre Mostaert m'offrent douzemesures de vin, après quoi toute la société, composée de soixante personnes, me ramène chez moi avec des lanternes.
J'ai également visité la société du tir. J'y ai admiré le grand plat à poisson qu'on sert sur la table des tireurs et qui a dix-neuf pieds de long, sept de haut et trois de large.
Avant mon départ, je fais au poinçon les portraits de Jean Plos et de sa femme, et je donne dix sous à ses gens pour mes adieux.
Nous partons pour Orchhel où nous faisons un repas. Après avoir passé par six villages, nous arrivons à Gand. J'avais dépensé en tout quatre sous pour mon transport, et quatre sous pour des objets divers.
A mon débarquement à Gand, je suis reçu par le doyen des peintres et les autres dignitaires; ils me rendent de grands honneurs en m'offrant leurs services.
Le soir, nous dînons ensemble.
Le mercredi matin, on me fait monter à la haute tour de Saint-Jean; de là, j'admire cette grande ville qui, elle aussi, m'appelle grand.
Je vois le tableau de Jean[113]; il est superbe et admirablement conçu.J'admire surtout les figures d'Ève, de Marie et de Dieu le père.
Je vais visiter les lions vivants, et je dessinerai l'un d'eux au poinçon[114]. Sur le pont où se font les exécutions, je vois deux statues qui rappellent l'histoire d'un fils qui décapita son père[115].
Gand est une ville très-remarquable, qui a quatre grands cours d'eau, et qui renferme en outre beaucoup de choses curieuses; les peintres et leur doyen ne me quittent pas, ils dînent avec moi, soupent avec moi, et veulent absolument tout payer. Ils me témoignent beaucoup d'amitié; je donne trois sous au sacristain et au gardien des lions, et cinq sous pour mes adieux dans la maison de l'épicier.
Le mardi matin, après avoir déjeuné à l'auberge du Cygne, nous partons pour Anvers. Je paye huit sous pour le transport. Je fais au charbonle portrait d'Hans Luber, d'Ulm; il veut me le payer un florin, mais je refuse toute récompense.
La troisième semaine après Pâques, je suis pris d'une fièvre froide qui m'affaiblit et me tourmente beaucoup. J'ai de violents maux de tête. Déjà, lors de mon séjour en Zélande, j'avais gagné une infirmité telle que personne n'en a jamais vu, et je l'ai toujours.
Je paye en plusieurs fois au médecin trois florins et vingt sous à l'apothicaire. Pendant ma maladie, Rodrigues m'envoie beaucoup de sucreries. Je donne quatre sous à son domestique. Je fais le portrait de maître Joachim[116]au poinçon et une autre figure. J'envoie à Nuremberg un sac rempli d'effets à l'adresse de Hans Imhoff. Je paye treize sous pour l'emballage à Hans Rabner, et un florin au voiturier. Je fais accord pour le transport d'Anvers à Nuremberg de ce paquet qui pesait un quintal, à raison d'un florin et un liard. Je donne quatorze sous au docteur, à l'apothicaire et au barbier; de plus, à maître Jacques le médecin, quatre florins de gravure. Je dessine au fusain le portrait de Thomas Polonius de Rome.
Mon tabart de camelot a absorbé vingt et une aunes brabançonnes: ces aunes ont trois grands doigts de plus que celles de Nuremberg. J'ai acheté à cet effet trente-quatre aunes d'étoffe espagnole noire pour faille à trois sous. Total dix florins deux sous.
Je paye un florin au pelletier pour la confection.
Pour deux aunes de garniture de velours, je donne cinq florins; pour de la soie, du cordonnet et du fil trente-quatre sous, pour le coupeur trente sous, pour le camelot quatorze florins un sou, et cinq sous au domestique.
Je vends des gravures pour cinquante-trois sous, que je prends sur moi pour mes dépenses.
Le dimanche qui précède les Rogations, maître Joachim Patenier, bon paysagiste, m'invite à son mariage. J'y vois deux pièces de théâtre,dont la première surtout est fort drôle. Je donne six sous au docteur.
Le dimanche après l'Ascension, le peintre sur verre Thiéry (d'Anvers) m'invite fort amicalement à dîner avec plusieurs autres personnes parmi lesquelles se trouve Alexandre, un orfévre très-riche.
Le dîner est fort bon, et l'on me fait de grands honneurs. Je dessine deux portraits au charbon, celui de maître Marx, orfévre à Bruges, et d'Ambroise Hochstetter, chez qui j'ai dîné. Je prends six repas chez MmeTommaso. Je donne au médecin étranger une Vie de la Vierge, une autre au valet de chambre de Marx, huit sous au docteur, et quatre sous à celui qui m'a lavé à neuf un vieux bonnet. Je perds quatre sous au jeu.
J'achète un nouveau bonnet de deux florins, et je change mon vieux bonnet qui est en étoffe trop grossière. Je remets six sous pour cet échange.
Je fais à l'huile le portrait d'un duc, celui de Joost mon hôte, et celui du receveur Sterk, très-bien soigné et d'une valeur de vingt-cinq florins. Il me donne vingt florins et un florin à Suzanne.
Je dessine de nouveau le portrait de la femme de Joost.
Le vendredi avant la Pentecôte de l'année 1521, le bruit court à Anvers que Martin Luther[117]a été fait traîtreusement prisonnier.
On lui avait donné un sauf-conduit, et il était accompagné d'un héraut d'armes de l'empereur Charles, qui devait le protéger; mais lorsqu'ils furent arrivés près d'Eisenach, dans un endroit isolé, le héraut lui déclara qu'il cessait d'être son guide et le quitta. Alors survinrent dix cavaliers qui emmenèrent, trahi et vendu, l'homme pieux, éclairé par le Saint-Esprit, qui était parmi nous le représentant de la véritable foi chrétienne. Vit-il encore, ou l'ont-ils assassiné? Je ne le sais pas.
Mais ce que je sais, c'est qu'il aura souffert pour la vérité, parcequ'il a essayé de punir le papisme autrichien qui conspire de tout son pouvoir contre l'affranchissement promis par le Christ, nous ravit notre sueur et notre sang, dont il se nourrit honteusement, peuple fainéant et infâme qu'il est, tandis que les hommes malades et altérés meurent de faim. Mais ce qui m'attriste surtout, c'est de voir que notre Dieu veut peut-être nous laisser longtemps encore dans cette doctrine fausse et aveugle inventée par des hommes qu'ils appellentles pères, qui sont cause que la parole divine nous a été faussement interprétée en beaucoup d'endroits, ou qu'on n'en a pas tenu compte. O Dieu, qui es dans le ciel, prends-nous en pitié! O Seigneur Jésus, X P E, prie pour ton peuple, délivre-nous au temps prédit, conserve en nous la véritable foi chrétienne; rassemble par ta parole, appelée dans la Bible la parole de Dieu, tes troupeaux dispersés! Aide-nous à reconnaître la vraie voie, afin que nous ne suivions pas les erreurs nées du délire des hommes, et que nous ne te quittions pas, Seigneur Jésus, X P E!
Appelle, réunis dans tes pâturages tes brebis dispersées, dont une partie se trouve encore égarée dans l'Église romaine, et l'autre parmi les Indiens, les Moscovites et les Grecs, qui ont été séparés de nous par l'avarice des papes et leur faux semblant de sainteté. O Dieu, délivre ton peuple infortuné, qui est contraint, sous des peines rigoureuses, d'observer des commandements qui répugnent à sa nature et l'obligent à pécher sans cesse contre sa conscience! O Dieu, jamais hommes n'ont été aussi cruellement opprimés sous des lois humaines que nous sous le siége de Rome, nous qui, chaque jour, sommes rachetés par le sacrifice de ton précieux sang, et qui devons vivre chrétiens et libres! O père suprême et céleste, que ton fils verse dans nos cœurs une lumière telle que nous puissions reconnaître quel est ton envoyé véritable; qu'il nous soit permis de nous dégager en pleine sûreté de conscience des entraves étrangères, et de te servir dans toute la joie de notre cœur!
Puisque nous avons perdu cet homme à qui tu avais donné un esprit si évangélique, et dont la parole était plus claire que celle de tout autre qu'on ait entendue depuis 140 ans, nous te prions, ô père céleste, de donner de nouveau ton Saint-Esprit à un apôtre qui rassemble encore une fois ton Église!
Fais que nous puissions vivre unis et chrétiens, et que, grâce à nos salutaires efforts, tous les infidèles, tels que les Turcs, les païens et les Calcuttes, viennent d'eux-mêmes à nous pour embrasser la vraie foi!
Mais, Seigneur, toi dont le fils I H C X P E a été mis à mort par les prêtres, puisque tu as voulu qu'avant le jugement il en arrivât autant à sonsuccesseur Martin Luther, que le pape a fait tuer traîtreusement et par des meurtriers à gages; de même que tes décrets avaient ordonné la ruine de Jérusalem, détruis également cette puissance usurpée du siége romain. O Seigneur, donne-nous alors la Jérusalem nouvellement parée, qui doit descendre du ciel, ainsi qu'il est écrit dans l'Apocalypse! Donne-nous l'Évangile saint et clair qui n'ait pas été altéré par les fausses doctrines! Quiconque lira les livres de Martin Luther verra combien sa doctrine est claire et transparente, et combien elle est conforme au saint Évangile. Il faut donc les conserver en grand honneur et non les brûler, à moins qu'on ne jette au feu tout le parti qui lui est opposé, avec ses contrevérités et ses prétentions de changer des hommes en dieux. O Seigneur, si Luther est mort, qui nous expliquera le saint Évangile avec la même clarté? O Dieu, que de choses il aurait pu écrire encore dans l'espace de dix ou vingt années! O vous tous, chrétiens pieux, déplorez avec moi la perte de cet homme doué de l'esprit divin, et priez le Seigneur qu'il nous envoie un autre guide aussi éclairé! O Érasme de Rotterdam, où veux tu aller?—Vois ce que fait l'injuste et aveugle tyrannie des puissants du monde! Écoute, chevalier du Christ, montre-toi à cheval à côté du Seigneur X P E; malgré ta vieillesse et la faiblesse de ton corps, va conquérir la couronne du martyre. Je t'ai entendu dire que tu t'étais donné encore deux ans pour faire quelque chose. Emploie-les bien pour l'amour de l'Évangile et de la véritable foi chrétienne. Fais entendre ta voix: le siége romain, les portes de l'enfer, comme l'a dit Jésus, ne prévaudront pas contre toi: et s'il arrivait que ton sort fût le même que celui de ton maître le Christ, que les menteurs t'accablassent, comme lui, d'ignominies, et que tu mourusses un peu avant le temps, tu ressusciterais et tu serais glorifié en Jésus-Christ; car en buvant dans la coupe où il a trempé ses lèvres, tu régnerais avec lui et tu jugerais ceux dont les actions n'ont pas été justes.—O Érasme, fais que Dieu, ton juge, se glorifie en toi! Comme il est écrit dans David, tu peux, comme lui, abattre Goliath, car le Seigneur est debout près de la sainte Église. Que sa volonté divine nous conduise à la béatitude éternelle. Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, un Dieu éternel. Amen.
O vous, chrétiens, priez Dieu et demandez-lui grâce, car son jugement approche et sa justice va se manifester! C'est alors que le pape, les prêtres, les moines, et tous ceux qui ont versé le sang innocent, seront jugés et condamnés. Voilà les victimes innocentes abattues sous l'autel de Dieu, et qui crient vengeance. A quoi la voix céleste répond: Travaillez jusqu'à ce que le nombre des martyrs soit complet; alors je jugerai!
Je change un florin, et donne encore huit sous au docteur.
CXXXVIICXXXVIIICXXXIXPour une bague et six petites pierres, je lui donne tout mon œuvre sur cuivre, qui vaut sept florins.
Je dîne deux fois chez Rodrigues, et une fois chez le riche chanoine.
Pendant les fêtes de la Pentecôte, je reçois à ma table maître Conrad, statuaire de Malines. Je fais pour maître Joachim, sur papier gris, quatre Christophe.
Je donne dix-huit sous pour des objets d'art italien, et six sous au docteur.
Le dernier jour de la Pentecôte vient la grande foire aux chevaux d'Anvers. J'y vais essayer plusieurs beaux étalons; on en achète deux devant moi pour sept cents florins.
Je vends pour un florin trois liards de gravures, et je mets cet argent dans ma poche pour mes dépenses; je donne encore quatre sous au docteur.
Je dîne trois fois chez Tommaso. Comme je lui ai dessiné trois fourreaux d'épée, il me donne un petit vase en albâtre.
Je fais au charbon le portrait d'un lord anglais; je reçois un florin, que je prends sur moi pour mes menus plaisirs.
Maître Gerhard[118]l'enlumineur a une petite fille de huit ans qui se nomme Suzanne[119]; elle a enluminé un Sauveur que j'ai payé un florin. Il est vraiment remarquable qu'une enfant de cet âge puisse faire pareille chose. Je perds six sous au jeu.
Le jour de la Sainte-Trinité, il y a à Anvers une grande et belle procession.
Maître Conrad m'envoie de jolis rasoirs; je donne à son vieux serviteur une Vie de Notre-Dame.
Je fais au charbon le portrait de Jean l'orfévre, de Bruxelles, et celui de sa femme. Je reçois pour ces deux portraits, et pour le dessin de son sceau, trois philippes.
Je lui fais présent de la Véronique que j'ai peinte à l'huile, et d'un Adam et Ève fait par Frans; il me donne à son tour une hyacinthe et une agate, sur laquelle est gravée une Lucrèce, que tout le monde évaluera à quatorze florins.
J'achète deux paires de souliers pour quatorze sous, et deux petites boîtes à un sou pièce. Je donne sur du papier gris, avec du blanc et du noir, trois figures et deux costumes flamands, et je mets en couleur pour un florin l'écusson d'un Anglais.
Je fais çà et là beaucoup de dessins, et d'autres choses à la convenance des personnes que je vois, mais la plupart du temps mon travail ne m'est pas payé.
Entrès (de Curaçao) me donne un philippe pour un écusson et une tête d'enfant.
Je paye deux sous pour des brosses. Je dîne cinq fois chez Tommaso, et donne six sous au docteur. Ma femme tombe malade. Le médecin reçoit dix-huit sous en divers payements. Je paye deux florins onze sous pour recettes et médecines à l'apothicaire, et huit sous au moine qui est venu voir ma femme, de nouveau vingt-quatre sous à l'apothicaire pour un clystère. J'achète toute une pièce de satin pour huit florins, et je donne encore autant pour quatorze aunes de satin fin. Je paye quatre sous au tailleur et dix sous pour des bandes.
En 1521, le mercredi après la fête Corpus-Christi, je fais transporter d'Anvers à Nuremberg, par le voiturier Antoine Mez de Schlaudendorff, mes grands ballots. Je le paye un peu moins d'un demi-florin par quintal, c'est-à-dire en tout un florin.
Je dessine au fusain le portrait du jeune Rehlinger d'Anvers.
Le huitième jour après Corpus-Christi, je vais à Malines avec ma famille pour voir MmeMarguerite; je descends à l'auberge de la Tête-d'Or, chez maître Henri[120], le peintre. Les peintres et les statuaires m'invitent à dîner dans mon propre logement, et me rendent beaucoup d'honneurs.
Je visite la maison de Popenruter, le fondeur d'artillerie, et j'y trouve des choses vraiment dignes d'admiration. Je vais rendre visite à MmeMarguerite, qui refuse d'accepter le portrait de l'empereur que je lui offre.
Le vendredi, elle me montre ses superbes collections; j'admire principalementquarante miniatures à l'huile, les plus belles qui soient. Je vois aussi de beaux tableaux de Jean[121]et de Jacob Walch[122]. Je prie MmeMarguerite de me donner le livre de dessins de maître Jacob; mais elle me répond qu'elle l'a promis à son peintre[123]. Je remarque une belle bibliothèque.
Maître Hans Popenruter m'invite à dîner, j'accepte; et, de mon côté, j'invite deux fois maître Conrad et une fois sa femme. Je dépense pour cela vingt-neuf sous.
Je fais le portrait d'Étienne Kimmerling et celui de maître Conrad le sculpteur.
Le samedi, je quitte Malines pour retourner à Anvers.
Je dessine au charbon le portrait de maître Jacob. Je fais faire un cadre qui me coûte six sous, et je lui offre le tout sans lui rien faire payer.
Je dîne deux fois chez les Augustins[124]. Je redessine une fois le portrait de Bernard Stecher, et deux fois celui de sa femme; je lui donne tout mon œuvre gravé, il me le paye dix florins.
J'ai été invité par maître Lucas[125]qui grave sur cuivre. C'est un petit homme de Leyde, en Hollande, qui est venu voir Anvers.
Je dîne chez maître Bernard Stecher, et donne à son domestique un demi-sou. Je vends pour quatre florins et un liard de gravures.
J'ai fait le portrait de maître Lucas de Leyde au poinçon, et perdu un florin au jeu. J'ai donné de nouveau douze sous au médecin.
L'abbé du cloître des Augustins d'Anvers veut bien accepter une Vie de la Vierge que je lui offre. Je donne deux philippes pour quatorze peaux de poissons. J'ai dessiné le portrait du grand Antoine Haunolt et celui de maître Aest Braun[126]avec sa femme sur deux feuilles royales. Je l'ai fait autrefois au poinçon. J'ai reçu un angelot pour ces différents travaux. J'ai donné à l'orfévre qui a estimé mes bagues des gravures pour la valeur d'un florin. Ces trois bagues, que j'ai échangées contre des gravures, sont évaluées ainsi qu'il suit:
Les deux moins belles quinze couronnes, et le saphir vingt-cinq couronnes; total cinquante-quatre florins huit sous, et parmi les choseséchangées, le Français a reçu trente-six grands livres à neuf florins. L'homme aux trois bagues m'a payé trop peu de moitié.
Décidément, je n'ai pas d'esprit.
J'achète un couteau pour deux sous, et je donne dix-huit sous à mon filleul pour un bonnet rouge. Je perds douze sous au jeu, et je dépense deux sous à boire. J'achète trois jolis rubis pour onze florins d'or et douze sous.
Je dîne une fois chez les Augustins et deux fois chez Tommaso.
Je donne six sous pour des brosses de soies de sanglier, trois sous pour six autres brosses, un florin pour une paire de burins, six sous pour un encrier, vingt et un sous pour une douzaine de gants de femmes et six sous pour un sac.
Antoine Haunolt me donne trois philippes pour son portrait, et Bernard Stecher un petit livre en écaille de tortue. Je fais le portrait de la fille de sa belle-sœur et je dîne une fois avec son mari. Il me paye deux philippes, et je donne un sou de pourboire à son valet. Antoine Haunolt accepte deux livres que je lui offre.
J'ai donné quelque chose de maître Grun Hansen[127]à maître Joachim. Je donne à la femme de Joost quatre gravures sur bois et deux livres des plus grands à son domestique Frédéric, deux aussi au fils d'Honing, le peintre sur verre. Je dîne deux fois chez Bernard et deux fois chez MmeTommaso.
Rodrigues me fait cadeau d'un perroquet venu de Malaga. Je donne cinq sous à son domestique; pour trois sous, j'achète une paire de souliers et des bas.
Je donne à Pierre deux grandes feuilles de gravures sur cuivre et beaucoup de gravures sur bois. Je dîne deux fois chez MmeTommaso.
J'offre à maître Aert, le peintre sur verre, une Vie de la Vierge et tout mon œuvre gravé à maître Jean, le sculpteur français; ce dernier avait donné à ma femme six fioles précieusement travaillées remplies d'eau de rose.
Cornelis, le secrétaire, me fait présent de la Captivité de Babylone par Luther; je lui envoie en revanche mes trois grands livres. Je donne à Honing le peintre sur verre deux grands livres, et au moine Pierre Puz des gravures pour la valeur d'un florin environ.
Lucas de Leyde me fait cadeau de son œuvre entier; il reçoit en échange une collection de mes gravures que j'évalue à huit florins.J'achète un sac pour neuf sous, je paye sept sous pour une demi-douzaine de cartes des Pays-Bas, trois sous pour un petit cornet de poste jaune, vingt-quatre sous pour de la viande, et dix-sept sous pour du gros drap.
Rodrigues m'envoie six aunes de drap noir pour me faire un manteau; l'aune vaut une couronne; je donne deux sous au domestique du tailleur.
Le jour de saint Pierre et Paul, j'ai fait mon compte avec Joost. Je lui devais trente et un florins que je lui ai payés. Déduction faite des deux peintures à l'huile, il m'a donné en supplément cinq livres de borax, poids des Pays-Bas.
En Flandre, dans toutes mes transactions, dans toutes mes ventes et autres affaires, dans tous mes rapports avec les personnes de haute ou de basse condition, j'ai été lésé, spécialement par MmeMarguerite, qui ne m'a rien donné pour les présents que je lui ai faits et pour les travaux que j'ai exécutés pour elle.
Je donne sept sous de pourboire au domestique de Rodrigues; à maître Henri, qui m'a envoyé de savoureuses cerises, ma Passion sur cuivre; et au tailleur, pour la confection de mon manteau, quarante-cinq sous.
Je fais accord avec un voiturier qui s'engage à me transporter d'Anvers à Cologne pour treize mauvais florins, dont un vaut vingt-quatre mauvais sous.
Jacob Relinger me paye son portrait au charbon un ducat, et maître Gerhard me fait présent de deux tonneaux de câpres et d'olives; je donne quatre sous de pourboire à son domestique et un sou à celui de Rodrigues. Je fais un échange avec le beau-fils de Jacob Tomasso; il m'envoie une pièce d'étoffe blanche pour mon portrait de l'empereur.
Alexandre Imhoff me prête cent florins d'or la veille de la fête de la Vierge. Je lui donne mon sceau et ma signature avec promesse de les lui rendre lorsqu'il me présentera cette pièce à Nuremberg. J'achète une paire de souliers pour six sous, je paye onze sous au pharmacien et trois sous pour des cordes. Je fais cadeau au cuisinier de Tomasso d'un philippe; à la jeune demoiselle, sa fille, d'un florin d'or. Je donne à la femme de Joost un florin, un florin à ses cuisiniers, et, en dernier lieu, encore deux sous.
Tomasso m'offre une boîte dumeilleur thériaque. Je donne dix sous à son valet de chambre, un sou à Pierre, trois sous au domestique de maître Jacob, et trois sous au messager.
Le jour de la Visitation, comme je suis sur le point de quitter Anvers,le roi de Danemark[128]m'envoie chercher en toute hâte. Je fais son portrait au charbon, ainsi qu'il le désirait, et aussi celui de son chambellan Antoni. Le roi me retient à dîner. Il se montre fort affable.
Je recommande mon bagage à Léonard Sucher, et lui donne ma pièce d'étoffe blanche. Ce n'est pas ce voiturier qui m'a transporté; au moment du départ, je suis tombé en désaccord avec lui.
Gerhard me donne des objets d'art italiens très-remarquables. J'ai chargé leVicariusdu transport de mes curiosités.
Le lendemain de la Visitation, je pars pour Bruxelles par la même voie que le roi de Danemark, à qui j'offre les meilleures pièces de mon œuvre gravé. Je me suis amusé de la mine étonnée des Anversois devant la mâle beauté du roi de Danemark qui ne craint pas de traverser le pays de ses ennemis. J'ai vu l'empereur de Bruxelles venir à sa rencontre et le recevoir cordialement et en grande pompe. J'ai vu aussi le splendide banquet que l'empereur et MmeMarguerite lui ont offert le lendemain.
Je paye deux sous pour une paire de gants.
Monsieur Antoni me donne douze florins de Horn. J'en remets deux au peintre qui a acheté le panneau pour le portrait et qui a fait broyer mes couleurs. Je prends les huit autres florins pour ma dépense.
Le dimanche qui précède la Sainte-Marguerite, le roi de Danemark offre un grand banquet à l'empereur, à dame Marguerite et à la reine d'Espagne. Il m'invite, je dîne au palais et je donne douze sous au cuisinier du roi.
Je fais le portrait du roi à l'huile, il me le paye trente florins. Je donne deux sous au jeune Bartholomé qui a broyé mes couleurs, quatre demi-feuilles au domestique de maître Jean, et une Apocalypse à son rapin.
Polonius me fait cadeau d'une belle œuvre d'art italienne.
Le tailleur de maître Joost m'ayant invité, je mange avec lui le soir.
Je passe huit jours à Bruxelles et je dépense vingt-deux sous pour mon logement. Je donne une Passion à la femme de l'orfévre Jean. J'avais dîné trois fois chez lui. Je fais cadeau à Bartholomé, le domestique du peintre, d'une Vie de la Vierge.
Je dîne avec Nicolas Zigler et je donne quinze sous à Jean le domestique.
Je me suis retenu deux jours à Bruxelles par la faute de ma voiture.
Enfin, le vendredi matin, je quitte Bruxelles, je dois donner dix florins au voiturier. Je paye à mon hôtesse, pour cette seule nuit, cinq sous.
Nous traversons deux villages et arrivons à Louvain, où nous dépensons treize sous pour notre repas. De là nous allons à Tirlemont, petite ville où nous passons la nuit; ma dépense s'élève à huit sous.
Le jour de sainte Marguerite, de bon matin, nous partons et après avoir traversé deux villages nous nous arrêtons dans la ville de Saint-Trond, où l'on bâtit une très-belle tour; nous traversons ensuite des endroits assez misérables et nous nous trouvons à Tongres, où nous déjeunons pour six sous. De là, en passant par des villages plus pauvres encore, nous arrivons à Maëstricht, où nous couchons. Nous dépensons douze sous et deux blancs pour droits de garde.
Le dimanche matin, nous nous rendons à Aix, où nous mangeons assez bien pour quatorze sous. De là nous mettons six heures pour arriver à Altenburg, où nous sommes obligés de passer la nuit, car le voiturier s'est perdu plusieurs fois.
Le lundi, nous traversons Juliers, nous dînons à Berchem pour trois sous, et nous partons pour Cologne.
Ici s'arrête le journal d'Albert Dürer. Il n'a pas pris de notes en route depuis Cologne, peut-être parce qu'il a précipité son retour, peut-être aussi parce que son voyage n'a été marqué par aucun incident digne d'être raconté.