XIII

XIIILA VIE FIÉVREUSEAlors, au milieu de la fumée des pipes, le bohême Bombax prit la parole:Oui, mes chers, c’est à cette époque que je connus Albert. Il avait résolu de vivre selon la saine logique, à savoir de ne plus être l’esclave du devoir, mais de s’acheminer vers la mort, le cœur hanté de joie et d’incoërcibles indépendances. C’était un adolescent brun, portant ses premiers poils avec aisance, sachant causer et plein d’une dévorante imagination. Non pas qu’il n’eût ses défauts: il ne battait pas les femmes et buvait l’absinthe avec des timidités de débutant. Mais je l’aimais, et par je ne sais quelle sympathie secrète, je me sentais attiré vers lui,jusqu’à le trouver le moins médiocre de nos compagnons.Quelques jours après l’avoir rencontré en un sous-sol turbulent de café, je le revis, beau comme le spleen, au bal public. Il faisait danser une femme que vous avez tous adorée, cette taille de guêpe aux élancements blonds, ce teint lumineusement blanc, ces prunelles aussi pâles que si elles avaient été taillées dans le marbre, ce corps aux robes souples, tout cet ensemble de formes harmonieuses et pures qui répondait au nom de Filigrane-d’Argent. Il me reconnut, vint à moi et me présenta sa danseuse. «Ma première maîtresse» dit-il.Ma première!Oyez cela:Ma première!Comme si un homme s’avisait jamais de penser qu’il aura plus tard une autre maîtresse que celle qu’actuellement il possède! Quelle corruption! quel cynisme!—ou peut-être quel mépris précoce de l’existence, dans ce:Ma première maîtresse!au lieu de—avec l’accent glorieux et fier du premier triomphe—:Ma maîtresse!Filigrane-d’Argent m’a conté un soirses impressions sur lui. La confidence vaut la peine d’être entendue.Jaloux comme Othello, d’une jalousie cependant qu’il laissait à peine deviner, concentrée, rongeante, empoisonneuse, plus occupé à se prouver l’indignité de celle qu’il considéra toujours comme une faiblesse, qu’à jouir consciencieusement des félicités dont le sort lui offrait en libéral de débordantes coupes, inquiet, anxieux, sombre, Albert ne savait ni s’abandonner à l’insouciance, cette compagne obligée de la débauche, ni se sortir assez de lui-même pour ne jamais considérer les choses que sous leur attrait objectif et embrasser éperdument les évènements sans leur rester subjectivement extérieur. Tantôt, il gisait abattu par une tristesse noire, regrettant ce qu’il avait abandonné pour suivre le fantôme de la folie. Tantôt, il s’excitait à une gaieté artificielle, buvait, chantait, déshabillait sa femme et lui mordait les seins, avec de fauves regards et des étreintes désordonnées. Inégal de tempérament, nerveux par essence, en toute volupté se glissait pour lui comme un venin; il n’avait laplénitude de rien, et les plus divins instants étaient inexorablement souillés des perfides et sataniques injections de la mélancolie. Ah! s’il avait réellement aimé! Mais l’amour lui était interdit: car l’amour se donne, et Albert n’avait pas la faculté de se donner, plié sur lui-même comme un porte-feuille, qui, bourré de notes et de documents, gémit, crie, crie, éclate, sans livrer un seul de ses secrets.Filigrane-d’Argent ne lui fut fidèle que trois mois. Il la chassa de chez lui, ignominieusement, sans scène. S’il avait eu des illusions sur la femme, il les perdit du même coup, et sa tristesse en augmenta.Et pourtant quelle noce! Oh! mes chers, quelle noce!Il me semble le voir toujours, ce roi de brasserie, trônant au milieu du groupe de ses intimes, m’ayant à sa gauche, tandis que sa dextre enlaçait par les reins la fille, et que de sa bouche tombaient, ainsi qu’un flot de paroles d’or, les plus désolantes maximes et les plus grandes pensées. «Ayez» disait-il «deux brocs, l’un plein d’amertume, l’autre plein d’ambroisie.Que tous deux par vos lèvres soient bus en même temps. Proclamez-vous heureux, si l’ambroisie éteint l’amertume. Pour moi, l’amertume est la plus forte. Vive l’amertume!»Il courait aussi les lieux de plaisir.Parfois, son âme se délectait aux placides jouissances des innocents de la terre. Les enfants jouant sous les ombrages des jardins l’absorbaient. Il admirait la nature dans ses contrastes, la grande capricieuse, qui dispense aux uns les possibilités adorables d’une imperturbable félicité, aux autres le continu soupir du cerf qui brame après le courant des eaux. Sans se lamenter en de vaines plaintes, il contemplait le spectacle de l’humanité, où chaque cerveau forme un petit monde à part, ici paradis, là enfer, et où le choc d’eux tous les uns contre les autres détermine un résultat bizarre comme un kaléïdoscope, effrayant comme une tempête, ridicule comme une opérette.Il fréquentait plusieurs salons du demi-monde, et sur toutes les pentes de Montmartre on le cotait au plus haut prix. Il faisait la gloire d’une douzaine de cabarets.Sur la rive gauche, aux soirs de tapage, on ne voyait que lui, hurlant par-dessus les plus hurleurs, brandissant des verres, discourant, le verbe magnifique et les gestes immenses. Ce qu’il but, pendant ces temps, constituerait une fortune pour un petit bourgeois; ce qu’il donnait aux femmes celle d’un gros. Mes chers, vous vous demandez comment il était si riche? Il jouait.Oui, cet homme-là jouait. Et, chose extraordinaire, la chance était accrochée à ses doigts comme une bête luisante tenant ferme par dix mille ventouses. Elle ne le lâchait ni au baccara, ni au trente et quarante, ni au simple écarté. C’était de l’ahurissement, du tourbillon, du vertige. On ne se lassait de s’en étonner; quelques-uns même s’en irritaient. Heureux au jeu, malheureux en amours! dit l’adage. Albert, lui, se promenait en vainqueur parmi les jupons, de la même façon qu’il triomphait sur le tapis vert. Mais voici: il était malheureux de l’amour, comme il était malheureux du jeu, comme il était malheureux de tout.Je n’ai jamais compris son caractère.Tantôt je l’ai pris pour un fou, tantôt pour un mauvais plaisant. Je dois reconnaître qu’il n’était ni l’un, ni l’autre. C’était un être raté: raté, malgré sa supériorité. Un des plus fermes principes de la philosophie est celui qui dit:Adaptation au milieu. Albert était dans le monde comme un poisson dans l’air; il s’y débattait sans pouvoir y respirer, faute des organes spéciaux pour en savourer la parfaite concordance et s’y mouvoir à l’aise.Il eut deux duels: le premier avec un journaliste qui, sans cérémonie, avait imprimé son nom au milieu de ceux d’une bande d’épiciers en villégiature; le second avec moi, qui, dans un moment d’ivresse m’étais permis de soutenir devant lui la doctrine du libre arbitre. Il blessa le journaliste à l’épaule et moi au poignet. Je ne sais ce qu’il advint du journaliste. Pour nous, nous nous raccommodâmes sur le terrain, nous jurant l’un à l’autre, la main sur Spinoza, une inaltérable amitié.Je puis donc dire que je l’ai connu. Mais son énigme ne m’en resta pas moinsindéchiffrable, tant il différait de ce que l’on a coutume de voir, du public banal, de ce qui est la grosse masse de la société.Nous nous trouvions une nuit chez Blanche de D ... Sous l’éclat féerique et nu des lustres que réfléchissaient les glaces, des invités de choix passaient d’agréables moments. Il y avait eu souper, un souper digne de la réputation de cette belle personne, un souper tel qu’en eussent rêvé les Romains de la dernière heure: des mets exotiques, des viandes d’animaux sauvages, des poissons bizarres, des sauces russes, des nids d’hirondelles, des fruits tropicaux, des vins du Rhin et des assaisonnements d’anecdotes galantes. De l’esprit comme des bossus, un vacarme de sourds. Pour le dessert, une comédie décadente. Bref, la plus hilare des fêtes dans le plus hilare des costumes. J’étais en ours. Duvivier, l’inénarrable Duvivier, était en cosaque; Auguste avait arboré un complet du Bengale décrit quelque part dans les Védas; André Rapatin se pavanait en chef de tribu, couvert de plumes des pieds jusqu’à latête; Jonas Bichon avait imaginé de se déguiser en mandarin; il y avait aussi un mangeur d’hommes, un gorille, un Agamemnon, un spectre du Commandeur, plusieurs Mars, trois ou quatre centaures et un cadavre. Albert avait revêtu l’apparence du père Eternel. Sous cette figure, il obtenait un succès fou. Vous pensez bien que les dames n’avaient pas de plus grand plaisir que de tirer sa longue barbe et de lui commander à l’envi des petits Jésus. On dansait. Des éblouissements d’épaules, des gorges d’ivoire, des décolletés merveilleusement pervers, des parfums, des bras, des nuques, des sourires ... Oh! mes chers, de vraies houris! Elles avaient des lèvres que ne dérobaient pas aux baisers de trop pudiques effarouchements. Cythère les avait caressées de ses zéphyrs doux comme des charmes. Que vous dire? Albert avait gagné au jeu près de cinq mille francs. Personne ne se donnait autant de peine pour s’amuser. Il conduisait de front une demi-douzaine d’intrigues. Eh bien! au moment le plus dévergondé, le plus extravagant, vers quatre heures du matin, alors qu’iln’y avait pas assez d’échos dans les murs pour renvoyer nos immenses éclats de rire, il me prit à part, et savez-vous ce qu’il me dit?«Je m’ennuie atrocement.»

XIIILA VIE FIÉVREUSEAlors, au milieu de la fumée des pipes, le bohême Bombax prit la parole:Oui, mes chers, c’est à cette époque que je connus Albert. Il avait résolu de vivre selon la saine logique, à savoir de ne plus être l’esclave du devoir, mais de s’acheminer vers la mort, le cœur hanté de joie et d’incoërcibles indépendances. C’était un adolescent brun, portant ses premiers poils avec aisance, sachant causer et plein d’une dévorante imagination. Non pas qu’il n’eût ses défauts: il ne battait pas les femmes et buvait l’absinthe avec des timidités de débutant. Mais je l’aimais, et par je ne sais quelle sympathie secrète, je me sentais attiré vers lui,jusqu’à le trouver le moins médiocre de nos compagnons.Quelques jours après l’avoir rencontré en un sous-sol turbulent de café, je le revis, beau comme le spleen, au bal public. Il faisait danser une femme que vous avez tous adorée, cette taille de guêpe aux élancements blonds, ce teint lumineusement blanc, ces prunelles aussi pâles que si elles avaient été taillées dans le marbre, ce corps aux robes souples, tout cet ensemble de formes harmonieuses et pures qui répondait au nom de Filigrane-d’Argent. Il me reconnut, vint à moi et me présenta sa danseuse. «Ma première maîtresse» dit-il.Ma première!Oyez cela:Ma première!Comme si un homme s’avisait jamais de penser qu’il aura plus tard une autre maîtresse que celle qu’actuellement il possède! Quelle corruption! quel cynisme!—ou peut-être quel mépris précoce de l’existence, dans ce:Ma première maîtresse!au lieu de—avec l’accent glorieux et fier du premier triomphe—:Ma maîtresse!Filigrane-d’Argent m’a conté un soirses impressions sur lui. La confidence vaut la peine d’être entendue.Jaloux comme Othello, d’une jalousie cependant qu’il laissait à peine deviner, concentrée, rongeante, empoisonneuse, plus occupé à se prouver l’indignité de celle qu’il considéra toujours comme une faiblesse, qu’à jouir consciencieusement des félicités dont le sort lui offrait en libéral de débordantes coupes, inquiet, anxieux, sombre, Albert ne savait ni s’abandonner à l’insouciance, cette compagne obligée de la débauche, ni se sortir assez de lui-même pour ne jamais considérer les choses que sous leur attrait objectif et embrasser éperdument les évènements sans leur rester subjectivement extérieur. Tantôt, il gisait abattu par une tristesse noire, regrettant ce qu’il avait abandonné pour suivre le fantôme de la folie. Tantôt, il s’excitait à une gaieté artificielle, buvait, chantait, déshabillait sa femme et lui mordait les seins, avec de fauves regards et des étreintes désordonnées. Inégal de tempérament, nerveux par essence, en toute volupté se glissait pour lui comme un venin; il n’avait laplénitude de rien, et les plus divins instants étaient inexorablement souillés des perfides et sataniques injections de la mélancolie. Ah! s’il avait réellement aimé! Mais l’amour lui était interdit: car l’amour se donne, et Albert n’avait pas la faculté de se donner, plié sur lui-même comme un porte-feuille, qui, bourré de notes et de documents, gémit, crie, crie, éclate, sans livrer un seul de ses secrets.Filigrane-d’Argent ne lui fut fidèle que trois mois. Il la chassa de chez lui, ignominieusement, sans scène. S’il avait eu des illusions sur la femme, il les perdit du même coup, et sa tristesse en augmenta.Et pourtant quelle noce! Oh! mes chers, quelle noce!Il me semble le voir toujours, ce roi de brasserie, trônant au milieu du groupe de ses intimes, m’ayant à sa gauche, tandis que sa dextre enlaçait par les reins la fille, et que de sa bouche tombaient, ainsi qu’un flot de paroles d’or, les plus désolantes maximes et les plus grandes pensées. «Ayez» disait-il «deux brocs, l’un plein d’amertume, l’autre plein d’ambroisie.Que tous deux par vos lèvres soient bus en même temps. Proclamez-vous heureux, si l’ambroisie éteint l’amertume. Pour moi, l’amertume est la plus forte. Vive l’amertume!»Il courait aussi les lieux de plaisir.Parfois, son âme se délectait aux placides jouissances des innocents de la terre. Les enfants jouant sous les ombrages des jardins l’absorbaient. Il admirait la nature dans ses contrastes, la grande capricieuse, qui dispense aux uns les possibilités adorables d’une imperturbable félicité, aux autres le continu soupir du cerf qui brame après le courant des eaux. Sans se lamenter en de vaines plaintes, il contemplait le spectacle de l’humanité, où chaque cerveau forme un petit monde à part, ici paradis, là enfer, et où le choc d’eux tous les uns contre les autres détermine un résultat bizarre comme un kaléïdoscope, effrayant comme une tempête, ridicule comme une opérette.Il fréquentait plusieurs salons du demi-monde, et sur toutes les pentes de Montmartre on le cotait au plus haut prix. Il faisait la gloire d’une douzaine de cabarets.Sur la rive gauche, aux soirs de tapage, on ne voyait que lui, hurlant par-dessus les plus hurleurs, brandissant des verres, discourant, le verbe magnifique et les gestes immenses. Ce qu’il but, pendant ces temps, constituerait une fortune pour un petit bourgeois; ce qu’il donnait aux femmes celle d’un gros. Mes chers, vous vous demandez comment il était si riche? Il jouait.Oui, cet homme-là jouait. Et, chose extraordinaire, la chance était accrochée à ses doigts comme une bête luisante tenant ferme par dix mille ventouses. Elle ne le lâchait ni au baccara, ni au trente et quarante, ni au simple écarté. C’était de l’ahurissement, du tourbillon, du vertige. On ne se lassait de s’en étonner; quelques-uns même s’en irritaient. Heureux au jeu, malheureux en amours! dit l’adage. Albert, lui, se promenait en vainqueur parmi les jupons, de la même façon qu’il triomphait sur le tapis vert. Mais voici: il était malheureux de l’amour, comme il était malheureux du jeu, comme il était malheureux de tout.Je n’ai jamais compris son caractère.Tantôt je l’ai pris pour un fou, tantôt pour un mauvais plaisant. Je dois reconnaître qu’il n’était ni l’un, ni l’autre. C’était un être raté: raté, malgré sa supériorité. Un des plus fermes principes de la philosophie est celui qui dit:Adaptation au milieu. Albert était dans le monde comme un poisson dans l’air; il s’y débattait sans pouvoir y respirer, faute des organes spéciaux pour en savourer la parfaite concordance et s’y mouvoir à l’aise.Il eut deux duels: le premier avec un journaliste qui, sans cérémonie, avait imprimé son nom au milieu de ceux d’une bande d’épiciers en villégiature; le second avec moi, qui, dans un moment d’ivresse m’étais permis de soutenir devant lui la doctrine du libre arbitre. Il blessa le journaliste à l’épaule et moi au poignet. Je ne sais ce qu’il advint du journaliste. Pour nous, nous nous raccommodâmes sur le terrain, nous jurant l’un à l’autre, la main sur Spinoza, une inaltérable amitié.Je puis donc dire que je l’ai connu. Mais son énigme ne m’en resta pas moinsindéchiffrable, tant il différait de ce que l’on a coutume de voir, du public banal, de ce qui est la grosse masse de la société.Nous nous trouvions une nuit chez Blanche de D ... Sous l’éclat féerique et nu des lustres que réfléchissaient les glaces, des invités de choix passaient d’agréables moments. Il y avait eu souper, un souper digne de la réputation de cette belle personne, un souper tel qu’en eussent rêvé les Romains de la dernière heure: des mets exotiques, des viandes d’animaux sauvages, des poissons bizarres, des sauces russes, des nids d’hirondelles, des fruits tropicaux, des vins du Rhin et des assaisonnements d’anecdotes galantes. De l’esprit comme des bossus, un vacarme de sourds. Pour le dessert, une comédie décadente. Bref, la plus hilare des fêtes dans le plus hilare des costumes. J’étais en ours. Duvivier, l’inénarrable Duvivier, était en cosaque; Auguste avait arboré un complet du Bengale décrit quelque part dans les Védas; André Rapatin se pavanait en chef de tribu, couvert de plumes des pieds jusqu’à latête; Jonas Bichon avait imaginé de se déguiser en mandarin; il y avait aussi un mangeur d’hommes, un gorille, un Agamemnon, un spectre du Commandeur, plusieurs Mars, trois ou quatre centaures et un cadavre. Albert avait revêtu l’apparence du père Eternel. Sous cette figure, il obtenait un succès fou. Vous pensez bien que les dames n’avaient pas de plus grand plaisir que de tirer sa longue barbe et de lui commander à l’envi des petits Jésus. On dansait. Des éblouissements d’épaules, des gorges d’ivoire, des décolletés merveilleusement pervers, des parfums, des bras, des nuques, des sourires ... Oh! mes chers, de vraies houris! Elles avaient des lèvres que ne dérobaient pas aux baisers de trop pudiques effarouchements. Cythère les avait caressées de ses zéphyrs doux comme des charmes. Que vous dire? Albert avait gagné au jeu près de cinq mille francs. Personne ne se donnait autant de peine pour s’amuser. Il conduisait de front une demi-douzaine d’intrigues. Eh bien! au moment le plus dévergondé, le plus extravagant, vers quatre heures du matin, alors qu’iln’y avait pas assez d’échos dans les murs pour renvoyer nos immenses éclats de rire, il me prit à part, et savez-vous ce qu’il me dit?«Je m’ennuie atrocement.»

LA VIE FIÉVREUSE

Alors, au milieu de la fumée des pipes, le bohême Bombax prit la parole:

Oui, mes chers, c’est à cette époque que je connus Albert. Il avait résolu de vivre selon la saine logique, à savoir de ne plus être l’esclave du devoir, mais de s’acheminer vers la mort, le cœur hanté de joie et d’incoërcibles indépendances. C’était un adolescent brun, portant ses premiers poils avec aisance, sachant causer et plein d’une dévorante imagination. Non pas qu’il n’eût ses défauts: il ne battait pas les femmes et buvait l’absinthe avec des timidités de débutant. Mais je l’aimais, et par je ne sais quelle sympathie secrète, je me sentais attiré vers lui,jusqu’à le trouver le moins médiocre de nos compagnons.

Quelques jours après l’avoir rencontré en un sous-sol turbulent de café, je le revis, beau comme le spleen, au bal public. Il faisait danser une femme que vous avez tous adorée, cette taille de guêpe aux élancements blonds, ce teint lumineusement blanc, ces prunelles aussi pâles que si elles avaient été taillées dans le marbre, ce corps aux robes souples, tout cet ensemble de formes harmonieuses et pures qui répondait au nom de Filigrane-d’Argent. Il me reconnut, vint à moi et me présenta sa danseuse. «Ma première maîtresse» dit-il.Ma première!Oyez cela:Ma première!Comme si un homme s’avisait jamais de penser qu’il aura plus tard une autre maîtresse que celle qu’actuellement il possède! Quelle corruption! quel cynisme!—ou peut-être quel mépris précoce de l’existence, dans ce:Ma première maîtresse!au lieu de—avec l’accent glorieux et fier du premier triomphe—:Ma maîtresse!

Filigrane-d’Argent m’a conté un soirses impressions sur lui. La confidence vaut la peine d’être entendue.

Jaloux comme Othello, d’une jalousie cependant qu’il laissait à peine deviner, concentrée, rongeante, empoisonneuse, plus occupé à se prouver l’indignité de celle qu’il considéra toujours comme une faiblesse, qu’à jouir consciencieusement des félicités dont le sort lui offrait en libéral de débordantes coupes, inquiet, anxieux, sombre, Albert ne savait ni s’abandonner à l’insouciance, cette compagne obligée de la débauche, ni se sortir assez de lui-même pour ne jamais considérer les choses que sous leur attrait objectif et embrasser éperdument les évènements sans leur rester subjectivement extérieur. Tantôt, il gisait abattu par une tristesse noire, regrettant ce qu’il avait abandonné pour suivre le fantôme de la folie. Tantôt, il s’excitait à une gaieté artificielle, buvait, chantait, déshabillait sa femme et lui mordait les seins, avec de fauves regards et des étreintes désordonnées. Inégal de tempérament, nerveux par essence, en toute volupté se glissait pour lui comme un venin; il n’avait laplénitude de rien, et les plus divins instants étaient inexorablement souillés des perfides et sataniques injections de la mélancolie. Ah! s’il avait réellement aimé! Mais l’amour lui était interdit: car l’amour se donne, et Albert n’avait pas la faculté de se donner, plié sur lui-même comme un porte-feuille, qui, bourré de notes et de documents, gémit, crie, crie, éclate, sans livrer un seul de ses secrets.

Filigrane-d’Argent ne lui fut fidèle que trois mois. Il la chassa de chez lui, ignominieusement, sans scène. S’il avait eu des illusions sur la femme, il les perdit du même coup, et sa tristesse en augmenta.

Et pourtant quelle noce! Oh! mes chers, quelle noce!

Il me semble le voir toujours, ce roi de brasserie, trônant au milieu du groupe de ses intimes, m’ayant à sa gauche, tandis que sa dextre enlaçait par les reins la fille, et que de sa bouche tombaient, ainsi qu’un flot de paroles d’or, les plus désolantes maximes et les plus grandes pensées. «Ayez» disait-il «deux brocs, l’un plein d’amertume, l’autre plein d’ambroisie.Que tous deux par vos lèvres soient bus en même temps. Proclamez-vous heureux, si l’ambroisie éteint l’amertume. Pour moi, l’amertume est la plus forte. Vive l’amertume!»

Il courait aussi les lieux de plaisir.

Parfois, son âme se délectait aux placides jouissances des innocents de la terre. Les enfants jouant sous les ombrages des jardins l’absorbaient. Il admirait la nature dans ses contrastes, la grande capricieuse, qui dispense aux uns les possibilités adorables d’une imperturbable félicité, aux autres le continu soupir du cerf qui brame après le courant des eaux. Sans se lamenter en de vaines plaintes, il contemplait le spectacle de l’humanité, où chaque cerveau forme un petit monde à part, ici paradis, là enfer, et où le choc d’eux tous les uns contre les autres détermine un résultat bizarre comme un kaléïdoscope, effrayant comme une tempête, ridicule comme une opérette.

Il fréquentait plusieurs salons du demi-monde, et sur toutes les pentes de Montmartre on le cotait au plus haut prix. Il faisait la gloire d’une douzaine de cabarets.Sur la rive gauche, aux soirs de tapage, on ne voyait que lui, hurlant par-dessus les plus hurleurs, brandissant des verres, discourant, le verbe magnifique et les gestes immenses. Ce qu’il but, pendant ces temps, constituerait une fortune pour un petit bourgeois; ce qu’il donnait aux femmes celle d’un gros. Mes chers, vous vous demandez comment il était si riche? Il jouait.

Oui, cet homme-là jouait. Et, chose extraordinaire, la chance était accrochée à ses doigts comme une bête luisante tenant ferme par dix mille ventouses. Elle ne le lâchait ni au baccara, ni au trente et quarante, ni au simple écarté. C’était de l’ahurissement, du tourbillon, du vertige. On ne se lassait de s’en étonner; quelques-uns même s’en irritaient. Heureux au jeu, malheureux en amours! dit l’adage. Albert, lui, se promenait en vainqueur parmi les jupons, de la même façon qu’il triomphait sur le tapis vert. Mais voici: il était malheureux de l’amour, comme il était malheureux du jeu, comme il était malheureux de tout.

Je n’ai jamais compris son caractère.

Tantôt je l’ai pris pour un fou, tantôt pour un mauvais plaisant. Je dois reconnaître qu’il n’était ni l’un, ni l’autre. C’était un être raté: raté, malgré sa supériorité. Un des plus fermes principes de la philosophie est celui qui dit:Adaptation au milieu. Albert était dans le monde comme un poisson dans l’air; il s’y débattait sans pouvoir y respirer, faute des organes spéciaux pour en savourer la parfaite concordance et s’y mouvoir à l’aise.

Il eut deux duels: le premier avec un journaliste qui, sans cérémonie, avait imprimé son nom au milieu de ceux d’une bande d’épiciers en villégiature; le second avec moi, qui, dans un moment d’ivresse m’étais permis de soutenir devant lui la doctrine du libre arbitre. Il blessa le journaliste à l’épaule et moi au poignet. Je ne sais ce qu’il advint du journaliste. Pour nous, nous nous raccommodâmes sur le terrain, nous jurant l’un à l’autre, la main sur Spinoza, une inaltérable amitié.

Je puis donc dire que je l’ai connu. Mais son énigme ne m’en resta pas moinsindéchiffrable, tant il différait de ce que l’on a coutume de voir, du public banal, de ce qui est la grosse masse de la société.

Nous nous trouvions une nuit chez Blanche de D ... Sous l’éclat féerique et nu des lustres que réfléchissaient les glaces, des invités de choix passaient d’agréables moments. Il y avait eu souper, un souper digne de la réputation de cette belle personne, un souper tel qu’en eussent rêvé les Romains de la dernière heure: des mets exotiques, des viandes d’animaux sauvages, des poissons bizarres, des sauces russes, des nids d’hirondelles, des fruits tropicaux, des vins du Rhin et des assaisonnements d’anecdotes galantes. De l’esprit comme des bossus, un vacarme de sourds. Pour le dessert, une comédie décadente. Bref, la plus hilare des fêtes dans le plus hilare des costumes. J’étais en ours. Duvivier, l’inénarrable Duvivier, était en cosaque; Auguste avait arboré un complet du Bengale décrit quelque part dans les Védas; André Rapatin se pavanait en chef de tribu, couvert de plumes des pieds jusqu’à latête; Jonas Bichon avait imaginé de se déguiser en mandarin; il y avait aussi un mangeur d’hommes, un gorille, un Agamemnon, un spectre du Commandeur, plusieurs Mars, trois ou quatre centaures et un cadavre. Albert avait revêtu l’apparence du père Eternel. Sous cette figure, il obtenait un succès fou. Vous pensez bien que les dames n’avaient pas de plus grand plaisir que de tirer sa longue barbe et de lui commander à l’envi des petits Jésus. On dansait. Des éblouissements d’épaules, des gorges d’ivoire, des décolletés merveilleusement pervers, des parfums, des bras, des nuques, des sourires ... Oh! mes chers, de vraies houris! Elles avaient des lèvres que ne dérobaient pas aux baisers de trop pudiques effarouchements. Cythère les avait caressées de ses zéphyrs doux comme des charmes. Que vous dire? Albert avait gagné au jeu près de cinq mille francs. Personne ne se donnait autant de peine pour s’amuser. Il conduisait de front une demi-douzaine d’intrigues. Eh bien! au moment le plus dévergondé, le plus extravagant, vers quatre heures du matin, alors qu’iln’y avait pas assez d’échos dans les murs pour renvoyer nos immenses éclats de rire, il me prit à part, et savez-vous ce qu’il me dit?

«Je m’ennuie atrocement.»


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