XIX

XIXIMPUISSANCESIl se jeta sur une rame, l’esprit en chaleur, pour débuter—comme essai—par un poème fougueux et génial sur l’espérance: l’espérance au mal, à la catastrophe finale, au coup de balai qui viendrait nettoyer tout ça, les orgies, les faiblesses, les apothéoses de sots, les aventures fieffées des voleurs d’argent, les embuscades aux faibles, les vénalités, les hypocrisies. Sa tête était brouillée, illuminée, éclatante; son sang tempêtait, une rumeur indistincte, mais immense, d’idées s’élevait des profondeurs de son crâne.—Il lui semblait qu’il n’aurait qu’à prendre une penne, à la tailler, à la plonger dans l’encre, pour qu’elle se mît fiévreusementà courir, précipitant sur les pages vierges les torrents qui bouillonnaient dans le creuset de l’encéphale.Mais un premier obstacle se dressa—rocher marin aux vagues déferlantes: mettre de l’ordre dans le tohu-bohu magique, dont les substances dansaient tellement échevelées, que le fait seulement de les discerner amoindrissait, paralysait ce tourbillonnement vertigineux. Malheur! N’était-ce pas une insanité que de prétendre choisir entre ces chevauchées, isoler l’une d’elle—laquelle?—pour la faire cabrioler en tête, puis une seconde, puis une troisième, alors que le grandiose consistait justement dans le tout à la fois de la mêlée? Comment opérer ce triage désastreux, étiqueter comme des choses mortes ces vifs-argents insaisissables? C’était l’anéantissement du prodige rêvé que d’y porter le froid de l’acier, d’opérer la dissection et d’en cataloguer les débris!Il fallait néanmoins s’y résoudre. Impossible d’étaler aux yeux d’autrui la merveille sans la déchiqueter et la servir membre à membre. Ah! s’il avait putransporter dans son cerveau pantelant le cerveau de cet autrui, et lui montrer tout, comme le guide, dans la montagne, qui conduit le touriste et, tout-à-coup, d’un geste large, à un tournant de rocher lui découvre un spectacle! Mais non: péniblement, arracher de ce front, une à une, les pensées! arracher les pétales de la fleur, les rayons du soleil, les sourires des yeux, les fracas du tonnerre, les ondes du lac, les plumes du cygne, pour opérer, au dehors du milieu naturel, une difforme synthèse, une reconstitution lointaine et ratée de la fleur, du soleil, des yeux, du tonnerre, du lac, du cygne!A priori, et avant d’avoir rien écrit, par le seul fait de devoir commencer, Albert s’aperçut que ce ne serait pas ça—ça: leçaqu’il avait dans la tête. Son œuvre pourrait être quelque chose, mais elle seraitautre chose. L’impuissance à exprimer la vision intérieure lui apparut manifeste, et il en reçut un coup funeste au cœur.Cependant ... les autres n’avaient pas renoncé à écrire!Pleurant presque sur la dégradationde son concept, il mit enfin à part—comme elle lui semblait un fragment d’écartelé!—une considération sur l’exacerbation de l’âme au contact avec le monde moderne, rapace, fripon, égoïste, vénal—pour servir d’entrée à son poème. Il voulut en trente beaux vers indiquer toute la série des angoisses à de hideux attouchements: à commencer par les premières affres de la cohabitation, à finir par l’abhorreur des rapports.Hélas!Il entreprit de lancer une phrase, d’un seul et souple jet, sonore, exprimant, brusque, le séjour nauséabond fixé par le destin à l’âme.Lorsque le vers—qui n’était pas sorti d’un seul et souple jet, mais d’une fatigante et poignante compression—enfin eut allongé ses douze lents anneaux sur le papier, et qu’Albert solennellement le considéra, la plus amère des stupeurs remplaça le travail dégoûtant de l’enfantement. Telle la mère, qui après avoir gémi, hahané, hurlé, s’être tordue, regarde le fruit de ses douleurs et n’aperçoit qu’un avorton. Albert reconnaissait àpeine l’enfant de sa pensée. Quoi, cela, ce non-sens, ce crachat correspondait à la splendide évocation idéale!—Honteux! honteux!—Ce caricatural morpion devait représenter sa pensée, sa noble pensée!Il corrigea, gratta, reprit, changea l’épithète de vingt façons, fortifia le substantif, mouvementa le verbe, rangea, rerangea, dérangea, contrerangea, surrangea l’ordre des mots: le résultat—à son jugement—en demeura déplorable. Sans doute, en comparant son vers—ce vers fabriqué comme on fabrique une table, artificiel, convenu, inexact—à quelqu’un des vers hautement signés qui peuplaient son souvenir, il ne le voyait inférieur ni par la facture, ni par l’esprit; et si, calmement, longuement il pénétrait ceux-ci, en se supposant leur père, il ne les trouvait nullement moins niais, ni moins détestables que le sien.Mais, ce vers n’exprimait pas ce qu’Albert voulait dire; en le lisant, le lecteur ne pourrait pas sentir ce qu’Albert sentait; ce vers était taré d’impuissance: et cela suffisait.Impuissance partout: et dans le fond et dans la forme.La langue humaine n’était pas capable d’être le trucheman de l’âme.Albert termina le morceau. Il en fit d’autres. Il composa la valeur de deux ou trois volumes. Aux moments de bonne humeur, il riait de voir ce travestissement. Aux heures d’aigreur—bien plus nombreuses—il était malade d’un déboire énorme. Chaque nouvelle page rivait plus avant la sensation désastreuse de son impuissance. Car il méprisait assez le vain renom d’auteur, pour ne pas trafiquer d’œuvres qui n’étaient que le dévoiement spécieux de sa pensée.Et tout prenait le chemin du tiroir, de la poussière, de la honte.

XIXIMPUISSANCESIl se jeta sur une rame, l’esprit en chaleur, pour débuter—comme essai—par un poème fougueux et génial sur l’espérance: l’espérance au mal, à la catastrophe finale, au coup de balai qui viendrait nettoyer tout ça, les orgies, les faiblesses, les apothéoses de sots, les aventures fieffées des voleurs d’argent, les embuscades aux faibles, les vénalités, les hypocrisies. Sa tête était brouillée, illuminée, éclatante; son sang tempêtait, une rumeur indistincte, mais immense, d’idées s’élevait des profondeurs de son crâne.—Il lui semblait qu’il n’aurait qu’à prendre une penne, à la tailler, à la plonger dans l’encre, pour qu’elle se mît fiévreusementà courir, précipitant sur les pages vierges les torrents qui bouillonnaient dans le creuset de l’encéphale.Mais un premier obstacle se dressa—rocher marin aux vagues déferlantes: mettre de l’ordre dans le tohu-bohu magique, dont les substances dansaient tellement échevelées, que le fait seulement de les discerner amoindrissait, paralysait ce tourbillonnement vertigineux. Malheur! N’était-ce pas une insanité que de prétendre choisir entre ces chevauchées, isoler l’une d’elle—laquelle?—pour la faire cabrioler en tête, puis une seconde, puis une troisième, alors que le grandiose consistait justement dans le tout à la fois de la mêlée? Comment opérer ce triage désastreux, étiqueter comme des choses mortes ces vifs-argents insaisissables? C’était l’anéantissement du prodige rêvé que d’y porter le froid de l’acier, d’opérer la dissection et d’en cataloguer les débris!Il fallait néanmoins s’y résoudre. Impossible d’étaler aux yeux d’autrui la merveille sans la déchiqueter et la servir membre à membre. Ah! s’il avait putransporter dans son cerveau pantelant le cerveau de cet autrui, et lui montrer tout, comme le guide, dans la montagne, qui conduit le touriste et, tout-à-coup, d’un geste large, à un tournant de rocher lui découvre un spectacle! Mais non: péniblement, arracher de ce front, une à une, les pensées! arracher les pétales de la fleur, les rayons du soleil, les sourires des yeux, les fracas du tonnerre, les ondes du lac, les plumes du cygne, pour opérer, au dehors du milieu naturel, une difforme synthèse, une reconstitution lointaine et ratée de la fleur, du soleil, des yeux, du tonnerre, du lac, du cygne!A priori, et avant d’avoir rien écrit, par le seul fait de devoir commencer, Albert s’aperçut que ce ne serait pas ça—ça: leçaqu’il avait dans la tête. Son œuvre pourrait être quelque chose, mais elle seraitautre chose. L’impuissance à exprimer la vision intérieure lui apparut manifeste, et il en reçut un coup funeste au cœur.Cependant ... les autres n’avaient pas renoncé à écrire!Pleurant presque sur la dégradationde son concept, il mit enfin à part—comme elle lui semblait un fragment d’écartelé!—une considération sur l’exacerbation de l’âme au contact avec le monde moderne, rapace, fripon, égoïste, vénal—pour servir d’entrée à son poème. Il voulut en trente beaux vers indiquer toute la série des angoisses à de hideux attouchements: à commencer par les premières affres de la cohabitation, à finir par l’abhorreur des rapports.Hélas!Il entreprit de lancer une phrase, d’un seul et souple jet, sonore, exprimant, brusque, le séjour nauséabond fixé par le destin à l’âme.Lorsque le vers—qui n’était pas sorti d’un seul et souple jet, mais d’une fatigante et poignante compression—enfin eut allongé ses douze lents anneaux sur le papier, et qu’Albert solennellement le considéra, la plus amère des stupeurs remplaça le travail dégoûtant de l’enfantement. Telle la mère, qui après avoir gémi, hahané, hurlé, s’être tordue, regarde le fruit de ses douleurs et n’aperçoit qu’un avorton. Albert reconnaissait àpeine l’enfant de sa pensée. Quoi, cela, ce non-sens, ce crachat correspondait à la splendide évocation idéale!—Honteux! honteux!—Ce caricatural morpion devait représenter sa pensée, sa noble pensée!Il corrigea, gratta, reprit, changea l’épithète de vingt façons, fortifia le substantif, mouvementa le verbe, rangea, rerangea, dérangea, contrerangea, surrangea l’ordre des mots: le résultat—à son jugement—en demeura déplorable. Sans doute, en comparant son vers—ce vers fabriqué comme on fabrique une table, artificiel, convenu, inexact—à quelqu’un des vers hautement signés qui peuplaient son souvenir, il ne le voyait inférieur ni par la facture, ni par l’esprit; et si, calmement, longuement il pénétrait ceux-ci, en se supposant leur père, il ne les trouvait nullement moins niais, ni moins détestables que le sien.Mais, ce vers n’exprimait pas ce qu’Albert voulait dire; en le lisant, le lecteur ne pourrait pas sentir ce qu’Albert sentait; ce vers était taré d’impuissance: et cela suffisait.Impuissance partout: et dans le fond et dans la forme.La langue humaine n’était pas capable d’être le trucheman de l’âme.Albert termina le morceau. Il en fit d’autres. Il composa la valeur de deux ou trois volumes. Aux moments de bonne humeur, il riait de voir ce travestissement. Aux heures d’aigreur—bien plus nombreuses—il était malade d’un déboire énorme. Chaque nouvelle page rivait plus avant la sensation désastreuse de son impuissance. Car il méprisait assez le vain renom d’auteur, pour ne pas trafiquer d’œuvres qui n’étaient que le dévoiement spécieux de sa pensée.Et tout prenait le chemin du tiroir, de la poussière, de la honte.

IMPUISSANCES

Il se jeta sur une rame, l’esprit en chaleur, pour débuter—comme essai—par un poème fougueux et génial sur l’espérance: l’espérance au mal, à la catastrophe finale, au coup de balai qui viendrait nettoyer tout ça, les orgies, les faiblesses, les apothéoses de sots, les aventures fieffées des voleurs d’argent, les embuscades aux faibles, les vénalités, les hypocrisies. Sa tête était brouillée, illuminée, éclatante; son sang tempêtait, une rumeur indistincte, mais immense, d’idées s’élevait des profondeurs de son crâne.—Il lui semblait qu’il n’aurait qu’à prendre une penne, à la tailler, à la plonger dans l’encre, pour qu’elle se mît fiévreusementà courir, précipitant sur les pages vierges les torrents qui bouillonnaient dans le creuset de l’encéphale.

Mais un premier obstacle se dressa—rocher marin aux vagues déferlantes: mettre de l’ordre dans le tohu-bohu magique, dont les substances dansaient tellement échevelées, que le fait seulement de les discerner amoindrissait, paralysait ce tourbillonnement vertigineux. Malheur! N’était-ce pas une insanité que de prétendre choisir entre ces chevauchées, isoler l’une d’elle—laquelle?—pour la faire cabrioler en tête, puis une seconde, puis une troisième, alors que le grandiose consistait justement dans le tout à la fois de la mêlée? Comment opérer ce triage désastreux, étiqueter comme des choses mortes ces vifs-argents insaisissables? C’était l’anéantissement du prodige rêvé que d’y porter le froid de l’acier, d’opérer la dissection et d’en cataloguer les débris!

Il fallait néanmoins s’y résoudre. Impossible d’étaler aux yeux d’autrui la merveille sans la déchiqueter et la servir membre à membre. Ah! s’il avait putransporter dans son cerveau pantelant le cerveau de cet autrui, et lui montrer tout, comme le guide, dans la montagne, qui conduit le touriste et, tout-à-coup, d’un geste large, à un tournant de rocher lui découvre un spectacle! Mais non: péniblement, arracher de ce front, une à une, les pensées! arracher les pétales de la fleur, les rayons du soleil, les sourires des yeux, les fracas du tonnerre, les ondes du lac, les plumes du cygne, pour opérer, au dehors du milieu naturel, une difforme synthèse, une reconstitution lointaine et ratée de la fleur, du soleil, des yeux, du tonnerre, du lac, du cygne!

A priori, et avant d’avoir rien écrit, par le seul fait de devoir commencer, Albert s’aperçut que ce ne serait pas ça—ça: leçaqu’il avait dans la tête. Son œuvre pourrait être quelque chose, mais elle seraitautre chose. L’impuissance à exprimer la vision intérieure lui apparut manifeste, et il en reçut un coup funeste au cœur.

Cependant ... les autres n’avaient pas renoncé à écrire!

Pleurant presque sur la dégradationde son concept, il mit enfin à part—comme elle lui semblait un fragment d’écartelé!—une considération sur l’exacerbation de l’âme au contact avec le monde moderne, rapace, fripon, égoïste, vénal—pour servir d’entrée à son poème. Il voulut en trente beaux vers indiquer toute la série des angoisses à de hideux attouchements: à commencer par les premières affres de la cohabitation, à finir par l’abhorreur des rapports.

Hélas!

Il entreprit de lancer une phrase, d’un seul et souple jet, sonore, exprimant, brusque, le séjour nauséabond fixé par le destin à l’âme.

Lorsque le vers—qui n’était pas sorti d’un seul et souple jet, mais d’une fatigante et poignante compression—enfin eut allongé ses douze lents anneaux sur le papier, et qu’Albert solennellement le considéra, la plus amère des stupeurs remplaça le travail dégoûtant de l’enfantement. Telle la mère, qui après avoir gémi, hahané, hurlé, s’être tordue, regarde le fruit de ses douleurs et n’aperçoit qu’un avorton. Albert reconnaissait àpeine l’enfant de sa pensée. Quoi, cela, ce non-sens, ce crachat correspondait à la splendide évocation idéale!—Honteux! honteux!—Ce caricatural morpion devait représenter sa pensée, sa noble pensée!

Il corrigea, gratta, reprit, changea l’épithète de vingt façons, fortifia le substantif, mouvementa le verbe, rangea, rerangea, dérangea, contrerangea, surrangea l’ordre des mots: le résultat—à son jugement—en demeura déplorable. Sans doute, en comparant son vers—ce vers fabriqué comme on fabrique une table, artificiel, convenu, inexact—à quelqu’un des vers hautement signés qui peuplaient son souvenir, il ne le voyait inférieur ni par la facture, ni par l’esprit; et si, calmement, longuement il pénétrait ceux-ci, en se supposant leur père, il ne les trouvait nullement moins niais, ni moins détestables que le sien.

Mais, ce vers n’exprimait pas ce qu’Albert voulait dire; en le lisant, le lecteur ne pourrait pas sentir ce qu’Albert sentait; ce vers était taré d’impuissance: et cela suffisait.

Impuissance partout: et dans le fond et dans la forme.

La langue humaine n’était pas capable d’être le trucheman de l’âme.

Albert termina le morceau. Il en fit d’autres. Il composa la valeur de deux ou trois volumes. Aux moments de bonne humeur, il riait de voir ce travestissement. Aux heures d’aigreur—bien plus nombreuses—il était malade d’un déboire énorme. Chaque nouvelle page rivait plus avant la sensation désastreuse de son impuissance. Car il méprisait assez le vain renom d’auteur, pour ne pas trafiquer d’œuvres qui n’étaient que le dévoiement spécieux de sa pensée.

Et tout prenait le chemin du tiroir, de la poussière, de la honte.


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