XVII

XVIICOMMENT ALBERT DEVINT POÈTELe «zut» formulé se répercuta dans sa pensée en toute une sauvagerie de grotesques inventions et d’irréparables déchéances. Pendant plusieurs jours, Albert fut entre la vie et la mort spirituelles, côtoyant la folie de très près, délirant durant la veille et ne dormant qu’à de rares heures commandées par la fatigue du cerveau, qui n’aurait suivi l’esprit dans toutes ses fantaisies. Albert voulut tour à tour devenir pâtissier, pour s’engloutir dans la matière ou empoisonner les petits pains de ses proches; toréador pour appliquer sur la plaie de son ennui l’emplâtre d’une présence continuelle de danger; chartreux, pour parer au même mal par laméthode homéopathique, qui guérit le semblable par le semblable; faiseur d’anges, par manière de consolation; homicide, par philanthropie. Rien de tout cela ne lui sourit en définitive, et il allait s’abandonner à la plus complète des désolations, lorsqu’une idée sublime, d’abord obscurément, puis vaguement, puis fantômatiquement, puis aperceptiblement, puis corsément, puis distinctement, puis précisément, puis évidemment, une obsession, tenant à la fois du rêve, du désir et de l’ordre, prit possession de son cerveau, s’y acclimata, s’y parqua.En d’alliciantes visions, des mots magiques s’imprimèrent.Si «zut», disaient ces mots, en vient à être le suprêmement et l’uniquement d’une âme, si cette âme n’a plus la vitalité qu’exigent les continuelles pérégrinations de l’humain, si elle ne conçoit plus la possibilité de l’existence autrement que comme une nécessité sans amour, si pour elle le tout, le rien, le quelconque s’idemisent jusqu’à ne plus composer qu’une seule et nauséeuse quotité, si l’éphémère l’épuise, si l’habituel l’énerve, si le fatal l’ennuie, sidans leur complexité de désagrégation les mille lobes de la substance grise corticale battent les cacophonies fâcheuses et molles de l’indécence, il ne lui reste plus qu’une chose à faire: exprimer ce «zut».De là à être poète, il n’y a qu’un pas.Albert se sentit l’âme assez faisandée pour être poète.Il y eut un temps où l’on considéra la poésie comme lenec plus ultrade l’industrie planétaire. Il en faut bien rabattre. En ces époques de naïveté et d’enchantement, où la légende charmait, où la vérité plaisait, rien ne paraissait plus digne de l’ambition d’un homme que d’éblouir ses frères par d’affriolantes épopées ou par de mystérieuses compositions lyriques; l’imagination s’envolait aux vagues parages des lunes, et, sur l’aile des zéphyrs, voguait le long des blanches côtes où flirtent les formes du rêve et les hauts parfums de l’alleluia. On voyait alors des mendiants se couvrir de gloire, des laquais honorer des rois, de roturiers cadets devenir des dieux. Tel chevalier de rimes fut choisi par la destinée pour drapeau de liberté et de progrès: le peuplen’associa son nom qu’à celui d’hémistiche et de pathos. Tel gratteur d’idéal se trouva capable, malgré cela, de rendre quelques services à son pays: on oublia ses titres politiques pour ne se souvenir que de ses lombrics. Le poète était le génie, la poésie une maîtresse blonde avec d’aphrodisiaques yeux et les chairs fraîches.Aujourd’hui, les simples seuls croient encore à Dieu, aux allumettes et aux poètes. Tout autre s’est enfin rendu compte du vide immense qui doit gonfler une âme pour qu’elle en vienne à faire des vers. Tant qu’une flamme jaillit en elle, nourrie par quelque brindille restée pure, son énergie s’attache à la matière, la vivifie et la fait servir aux usages. Le laboureur labourera, le cuisinier cuisinera, le souteneur soutiendra. Mais de la minute fatale où l’avachissement rongeur aura éteint les sources du désir, le vers naîtra sur la pourriture, engendré par la honte de n’être rien et par un dernier besoin de poser devant l’humanité. Le poète est vil par essence, par nature, par définition. Il ne peut ni cultiver le sol, ni augmenter la prospérité publique, ni contribuerau bien, ni museler le mal, ni procréer des enfants à la patrie; il s’affale dans le plus inutile des métiers, affiche son intime vie comme une grosse femme, trafique de ce que les hommes ont la pudeur de dérober à tous les regards; il ne connaît que lui, ne voit que lui, ne veut que lui; son orgueil surpasse encore son insuffisance, et il n’est pas loin de se croire le premier des mortels, pour employer les heures du jour à l’arrangement méthodique et puéril de mots qui ne servent à rien et n’ont d’autre avantage que de présenter le même son. C’est un dégoûté tombé dans l’enfance; un innocent et un gâteux. La virilité lui fait défaut: impuissant, il n’a pas même le courage de se taire; il pousse de vagues plaintes, qui seraient pitoyables, si le ridicule ne les rendait grotesques.Albert ne se dit pas d’abord toutes ces choses; ce ne fut que plus tard qu’il les pensa. Il crut, au contraire, à une rénovation complète de ses espoirs, et, plein de feu, s’accrocha fébrilement à cette corde que lui jetait la destinée. Deux ou trois poèmes, élaborés avec tourment autrefois,avaient peut-être laissé en lui le germe de la folie des vers. Quoi qu’il en soit, il se surprit en adoration devant le soleil—l’astre fécond de la lumière et du rythme—parce qu’en la crise farouche, où sa raison avait failli sombrer, l’idée-mère de la régénérescence lui avait été inspirée comme par miracle. Son âme se cabra de bonheur, éperonnée et caracolante, prête à dévorer les espaces et convoitant de ses désirs l’immensité fabuleuse des infinis. Il lui sembla qu’un souffle majestueux l’emportait sur des ailes irrésistibles, et que des tourbillons de géniales tempêtes le roulaient en plein empyrée.Pourquoi n’y avait-il pas songé plus tôt?Au lieu d’expectorer contre l’univers ses informes injures ou de brutaliser le temps pour le faire marcher plus vite, il aurait proposé ce nouveau but à son action et n’aurait pas usé de vives forces à de stériles et lamentables imbécillités.Mais, l’avenir qu’Albert se forgeait par l’imagination le consolait aisément de ce passé. Evoquer en de magiques phraséologiesd’altiers rêves et de revendicantes ivresses, fumer l’opium des syllabes et s’étourdir de l’encens bleuâtre des secrètes harmonies, recevoir dans des coupes ciselées le nectar odorant des tropes, jeter aux publiques brises les verbes orgueilleux du mépris et des immorales sentences—ô aspiration vénuste! Une destinée y nichait, une fortune y couvait. Il ne s’agissait pas d’égaler le moins pelé des précédents poètes, il fallait innover, présenter aux générations ahuries un caractère qu’elles ne connussent, ni ne soupçonnassent, quelque chose de grand, d’épouvantable et d’étrange, une tête de méduse fascinante et pétrifiante, qui fît crier à tous outolléoubravo; ce serait une abdication de toute tradition, de toute école, de tout formalisme: un gîte de vertus rares et de vices inquiétants, sans philosophie, mais avec mysticisme, sans aberration, mais avec insanité, comme quand les éléments surgissent obscurs des lointains et que de longs éclairs blanchissent les nues, laissant après eux de rauques et sulfureuses senteurs.C’est ainsi que se décida chez Albertune vocation qui devait, sinon le couvrir de gloire, du moins l’envelopper d’une atmosphère de cette satisfaction de soi-même, qu’il avait déjà cherchée en de bien différentes aventures.

XVIICOMMENT ALBERT DEVINT POÈTELe «zut» formulé se répercuta dans sa pensée en toute une sauvagerie de grotesques inventions et d’irréparables déchéances. Pendant plusieurs jours, Albert fut entre la vie et la mort spirituelles, côtoyant la folie de très près, délirant durant la veille et ne dormant qu’à de rares heures commandées par la fatigue du cerveau, qui n’aurait suivi l’esprit dans toutes ses fantaisies. Albert voulut tour à tour devenir pâtissier, pour s’engloutir dans la matière ou empoisonner les petits pains de ses proches; toréador pour appliquer sur la plaie de son ennui l’emplâtre d’une présence continuelle de danger; chartreux, pour parer au même mal par laméthode homéopathique, qui guérit le semblable par le semblable; faiseur d’anges, par manière de consolation; homicide, par philanthropie. Rien de tout cela ne lui sourit en définitive, et il allait s’abandonner à la plus complète des désolations, lorsqu’une idée sublime, d’abord obscurément, puis vaguement, puis fantômatiquement, puis aperceptiblement, puis corsément, puis distinctement, puis précisément, puis évidemment, une obsession, tenant à la fois du rêve, du désir et de l’ordre, prit possession de son cerveau, s’y acclimata, s’y parqua.En d’alliciantes visions, des mots magiques s’imprimèrent.Si «zut», disaient ces mots, en vient à être le suprêmement et l’uniquement d’une âme, si cette âme n’a plus la vitalité qu’exigent les continuelles pérégrinations de l’humain, si elle ne conçoit plus la possibilité de l’existence autrement que comme une nécessité sans amour, si pour elle le tout, le rien, le quelconque s’idemisent jusqu’à ne plus composer qu’une seule et nauséeuse quotité, si l’éphémère l’épuise, si l’habituel l’énerve, si le fatal l’ennuie, sidans leur complexité de désagrégation les mille lobes de la substance grise corticale battent les cacophonies fâcheuses et molles de l’indécence, il ne lui reste plus qu’une chose à faire: exprimer ce «zut».De là à être poète, il n’y a qu’un pas.Albert se sentit l’âme assez faisandée pour être poète.Il y eut un temps où l’on considéra la poésie comme lenec plus ultrade l’industrie planétaire. Il en faut bien rabattre. En ces époques de naïveté et d’enchantement, où la légende charmait, où la vérité plaisait, rien ne paraissait plus digne de l’ambition d’un homme que d’éblouir ses frères par d’affriolantes épopées ou par de mystérieuses compositions lyriques; l’imagination s’envolait aux vagues parages des lunes, et, sur l’aile des zéphyrs, voguait le long des blanches côtes où flirtent les formes du rêve et les hauts parfums de l’alleluia. On voyait alors des mendiants se couvrir de gloire, des laquais honorer des rois, de roturiers cadets devenir des dieux. Tel chevalier de rimes fut choisi par la destinée pour drapeau de liberté et de progrès: le peuplen’associa son nom qu’à celui d’hémistiche et de pathos. Tel gratteur d’idéal se trouva capable, malgré cela, de rendre quelques services à son pays: on oublia ses titres politiques pour ne se souvenir que de ses lombrics. Le poète était le génie, la poésie une maîtresse blonde avec d’aphrodisiaques yeux et les chairs fraîches.Aujourd’hui, les simples seuls croient encore à Dieu, aux allumettes et aux poètes. Tout autre s’est enfin rendu compte du vide immense qui doit gonfler une âme pour qu’elle en vienne à faire des vers. Tant qu’une flamme jaillit en elle, nourrie par quelque brindille restée pure, son énergie s’attache à la matière, la vivifie et la fait servir aux usages. Le laboureur labourera, le cuisinier cuisinera, le souteneur soutiendra. Mais de la minute fatale où l’avachissement rongeur aura éteint les sources du désir, le vers naîtra sur la pourriture, engendré par la honte de n’être rien et par un dernier besoin de poser devant l’humanité. Le poète est vil par essence, par nature, par définition. Il ne peut ni cultiver le sol, ni augmenter la prospérité publique, ni contribuerau bien, ni museler le mal, ni procréer des enfants à la patrie; il s’affale dans le plus inutile des métiers, affiche son intime vie comme une grosse femme, trafique de ce que les hommes ont la pudeur de dérober à tous les regards; il ne connaît que lui, ne voit que lui, ne veut que lui; son orgueil surpasse encore son insuffisance, et il n’est pas loin de se croire le premier des mortels, pour employer les heures du jour à l’arrangement méthodique et puéril de mots qui ne servent à rien et n’ont d’autre avantage que de présenter le même son. C’est un dégoûté tombé dans l’enfance; un innocent et un gâteux. La virilité lui fait défaut: impuissant, il n’a pas même le courage de se taire; il pousse de vagues plaintes, qui seraient pitoyables, si le ridicule ne les rendait grotesques.Albert ne se dit pas d’abord toutes ces choses; ce ne fut que plus tard qu’il les pensa. Il crut, au contraire, à une rénovation complète de ses espoirs, et, plein de feu, s’accrocha fébrilement à cette corde que lui jetait la destinée. Deux ou trois poèmes, élaborés avec tourment autrefois,avaient peut-être laissé en lui le germe de la folie des vers. Quoi qu’il en soit, il se surprit en adoration devant le soleil—l’astre fécond de la lumière et du rythme—parce qu’en la crise farouche, où sa raison avait failli sombrer, l’idée-mère de la régénérescence lui avait été inspirée comme par miracle. Son âme se cabra de bonheur, éperonnée et caracolante, prête à dévorer les espaces et convoitant de ses désirs l’immensité fabuleuse des infinis. Il lui sembla qu’un souffle majestueux l’emportait sur des ailes irrésistibles, et que des tourbillons de géniales tempêtes le roulaient en plein empyrée.Pourquoi n’y avait-il pas songé plus tôt?Au lieu d’expectorer contre l’univers ses informes injures ou de brutaliser le temps pour le faire marcher plus vite, il aurait proposé ce nouveau but à son action et n’aurait pas usé de vives forces à de stériles et lamentables imbécillités.Mais, l’avenir qu’Albert se forgeait par l’imagination le consolait aisément de ce passé. Evoquer en de magiques phraséologiesd’altiers rêves et de revendicantes ivresses, fumer l’opium des syllabes et s’étourdir de l’encens bleuâtre des secrètes harmonies, recevoir dans des coupes ciselées le nectar odorant des tropes, jeter aux publiques brises les verbes orgueilleux du mépris et des immorales sentences—ô aspiration vénuste! Une destinée y nichait, une fortune y couvait. Il ne s’agissait pas d’égaler le moins pelé des précédents poètes, il fallait innover, présenter aux générations ahuries un caractère qu’elles ne connussent, ni ne soupçonnassent, quelque chose de grand, d’épouvantable et d’étrange, une tête de méduse fascinante et pétrifiante, qui fît crier à tous outolléoubravo; ce serait une abdication de toute tradition, de toute école, de tout formalisme: un gîte de vertus rares et de vices inquiétants, sans philosophie, mais avec mysticisme, sans aberration, mais avec insanité, comme quand les éléments surgissent obscurs des lointains et que de longs éclairs blanchissent les nues, laissant après eux de rauques et sulfureuses senteurs.C’est ainsi que se décida chez Albertune vocation qui devait, sinon le couvrir de gloire, du moins l’envelopper d’une atmosphère de cette satisfaction de soi-même, qu’il avait déjà cherchée en de bien différentes aventures.

COMMENT ALBERT DEVINT POÈTE

Le «zut» formulé se répercuta dans sa pensée en toute une sauvagerie de grotesques inventions et d’irréparables déchéances. Pendant plusieurs jours, Albert fut entre la vie et la mort spirituelles, côtoyant la folie de très près, délirant durant la veille et ne dormant qu’à de rares heures commandées par la fatigue du cerveau, qui n’aurait suivi l’esprit dans toutes ses fantaisies. Albert voulut tour à tour devenir pâtissier, pour s’engloutir dans la matière ou empoisonner les petits pains de ses proches; toréador pour appliquer sur la plaie de son ennui l’emplâtre d’une présence continuelle de danger; chartreux, pour parer au même mal par laméthode homéopathique, qui guérit le semblable par le semblable; faiseur d’anges, par manière de consolation; homicide, par philanthropie. Rien de tout cela ne lui sourit en définitive, et il allait s’abandonner à la plus complète des désolations, lorsqu’une idée sublime, d’abord obscurément, puis vaguement, puis fantômatiquement, puis aperceptiblement, puis corsément, puis distinctement, puis précisément, puis évidemment, une obsession, tenant à la fois du rêve, du désir et de l’ordre, prit possession de son cerveau, s’y acclimata, s’y parqua.

En d’alliciantes visions, des mots magiques s’imprimèrent.

Si «zut», disaient ces mots, en vient à être le suprêmement et l’uniquement d’une âme, si cette âme n’a plus la vitalité qu’exigent les continuelles pérégrinations de l’humain, si elle ne conçoit plus la possibilité de l’existence autrement que comme une nécessité sans amour, si pour elle le tout, le rien, le quelconque s’idemisent jusqu’à ne plus composer qu’une seule et nauséeuse quotité, si l’éphémère l’épuise, si l’habituel l’énerve, si le fatal l’ennuie, sidans leur complexité de désagrégation les mille lobes de la substance grise corticale battent les cacophonies fâcheuses et molles de l’indécence, il ne lui reste plus qu’une chose à faire: exprimer ce «zut».

De là à être poète, il n’y a qu’un pas.

Albert se sentit l’âme assez faisandée pour être poète.

Il y eut un temps où l’on considéra la poésie comme lenec plus ultrade l’industrie planétaire. Il en faut bien rabattre. En ces époques de naïveté et d’enchantement, où la légende charmait, où la vérité plaisait, rien ne paraissait plus digne de l’ambition d’un homme que d’éblouir ses frères par d’affriolantes épopées ou par de mystérieuses compositions lyriques; l’imagination s’envolait aux vagues parages des lunes, et, sur l’aile des zéphyrs, voguait le long des blanches côtes où flirtent les formes du rêve et les hauts parfums de l’alleluia. On voyait alors des mendiants se couvrir de gloire, des laquais honorer des rois, de roturiers cadets devenir des dieux. Tel chevalier de rimes fut choisi par la destinée pour drapeau de liberté et de progrès: le peuplen’associa son nom qu’à celui d’hémistiche et de pathos. Tel gratteur d’idéal se trouva capable, malgré cela, de rendre quelques services à son pays: on oublia ses titres politiques pour ne se souvenir que de ses lombrics. Le poète était le génie, la poésie une maîtresse blonde avec d’aphrodisiaques yeux et les chairs fraîches.

Aujourd’hui, les simples seuls croient encore à Dieu, aux allumettes et aux poètes. Tout autre s’est enfin rendu compte du vide immense qui doit gonfler une âme pour qu’elle en vienne à faire des vers. Tant qu’une flamme jaillit en elle, nourrie par quelque brindille restée pure, son énergie s’attache à la matière, la vivifie et la fait servir aux usages. Le laboureur labourera, le cuisinier cuisinera, le souteneur soutiendra. Mais de la minute fatale où l’avachissement rongeur aura éteint les sources du désir, le vers naîtra sur la pourriture, engendré par la honte de n’être rien et par un dernier besoin de poser devant l’humanité. Le poète est vil par essence, par nature, par définition. Il ne peut ni cultiver le sol, ni augmenter la prospérité publique, ni contribuerau bien, ni museler le mal, ni procréer des enfants à la patrie; il s’affale dans le plus inutile des métiers, affiche son intime vie comme une grosse femme, trafique de ce que les hommes ont la pudeur de dérober à tous les regards; il ne connaît que lui, ne voit que lui, ne veut que lui; son orgueil surpasse encore son insuffisance, et il n’est pas loin de se croire le premier des mortels, pour employer les heures du jour à l’arrangement méthodique et puéril de mots qui ne servent à rien et n’ont d’autre avantage que de présenter le même son. C’est un dégoûté tombé dans l’enfance; un innocent et un gâteux. La virilité lui fait défaut: impuissant, il n’a pas même le courage de se taire; il pousse de vagues plaintes, qui seraient pitoyables, si le ridicule ne les rendait grotesques.

Albert ne se dit pas d’abord toutes ces choses; ce ne fut que plus tard qu’il les pensa. Il crut, au contraire, à une rénovation complète de ses espoirs, et, plein de feu, s’accrocha fébrilement à cette corde que lui jetait la destinée. Deux ou trois poèmes, élaborés avec tourment autrefois,avaient peut-être laissé en lui le germe de la folie des vers. Quoi qu’il en soit, il se surprit en adoration devant le soleil—l’astre fécond de la lumière et du rythme—parce qu’en la crise farouche, où sa raison avait failli sombrer, l’idée-mère de la régénérescence lui avait été inspirée comme par miracle. Son âme se cabra de bonheur, éperonnée et caracolante, prête à dévorer les espaces et convoitant de ses désirs l’immensité fabuleuse des infinis. Il lui sembla qu’un souffle majestueux l’emportait sur des ailes irrésistibles, et que des tourbillons de géniales tempêtes le roulaient en plein empyrée.

Pourquoi n’y avait-il pas songé plus tôt?

Au lieu d’expectorer contre l’univers ses informes injures ou de brutaliser le temps pour le faire marcher plus vite, il aurait proposé ce nouveau but à son action et n’aurait pas usé de vives forces à de stériles et lamentables imbécillités.

Mais, l’avenir qu’Albert se forgeait par l’imagination le consolait aisément de ce passé. Evoquer en de magiques phraséologiesd’altiers rêves et de revendicantes ivresses, fumer l’opium des syllabes et s’étourdir de l’encens bleuâtre des secrètes harmonies, recevoir dans des coupes ciselées le nectar odorant des tropes, jeter aux publiques brises les verbes orgueilleux du mépris et des immorales sentences—ô aspiration vénuste! Une destinée y nichait, une fortune y couvait. Il ne s’agissait pas d’égaler le moins pelé des précédents poètes, il fallait innover, présenter aux générations ahuries un caractère qu’elles ne connussent, ni ne soupçonnassent, quelque chose de grand, d’épouvantable et d’étrange, une tête de méduse fascinante et pétrifiante, qui fît crier à tous outolléoubravo; ce serait une abdication de toute tradition, de toute école, de tout formalisme: un gîte de vertus rares et de vices inquiétants, sans philosophie, mais avec mysticisme, sans aberration, mais avec insanité, comme quand les éléments surgissent obscurs des lointains et que de longs éclairs blanchissent les nues, laissant après eux de rauques et sulfureuses senteurs.

C’est ainsi que se décida chez Albertune vocation qui devait, sinon le couvrir de gloire, du moins l’envelopper d’une atmosphère de cette satisfaction de soi-même, qu’il avait déjà cherchée en de bien différentes aventures.


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