XXIV

XXIVLE SUICIDE D’ALBERTEnfin, il décida de se tuer.Non pas que sa tête eût déménagé; il raisonnait aussi bien que Descartes, et il calculait son cas de la sorte:Trois ans pion.—Une cour grise, des potaches gris, des dos gris de professeurs et de collègues, un proviseur gris, un ciel gris aux jours de promenade, une concierge avec un chat gris. Tristesse, abattement, nostalgie, désirs de femmes, cauchemars grecs et latins. Noté sur son carnet: La bêtise universelle n’a pour équivalent que la bêtise particulière des pions.Deux ans bohême.—Une rue noire, un garni noir, un habit noir troué au coude,un horizon noir piqueté de becs de gaz, des pipes noires, une brasserie noire, un chat noir. Malaise, lourdeur des yeux, vérole, dégoûts de femmes, expédients grecs. Aphorisme: La bêtise des pions n’a pour équivalent que la bêtise des bohêmes.Un an poète.—Des mains blanches, une Vénus de marbre blanc, des nuits blanches, une tragédie en vers blancs, un chat blanc sur un fauteuil. Névrose, chimériques espoirs, fièvres, invocations de femmes, néologismes latins. Total: La bêtise des bohêmes n’a pour équivalent que la bêtise des poètes.Or, ce jour-là était un samedi, jour communément consacré à Saturne. Comme il sonnait minuit, heure communément consacrée au suicide, le bruit des fiacres ne s’oyait plus que, de temps en temps, en un crescendo-diminuendo solitaire. Dans le silence, de rares piétons précipitaient des trémolos de pas. Le matou, qui s’étirait, miaulait ou bâillait parfois longuement. Albert chargea son revolver d’un geste philosophique. Et maintenant, qu’attendait-il? Peut-être que le croissantlunaire eût émergé de derrière un toit, cynique et fantasque, découpé, dentelé, cornu, bizarre, pâle ou rouge, les pointes en scie et le rire gouailleur, afin que tout se passât suivant les règles.Eh bien! non, Albert n’attendait pas la lune. Il réfléchissait encore sur son cas.Un homme se tue pour deux motifs: ou par amour, ou par haine. Par amour, s’il s’agit d’une femelle; par haine, s’il s’agit de misanthropie.Pourtant, Albert ne se tuait ni par amour, ni par haine.Depuis longtemps, il était sec en fait d’amour. Etant pion, il sentait comme Lamartine; étant bohême, il sentait comme Musset; étant poète, il sentait comme Baudelaire. Aujourd’hui, ayant franchi ces trois étapes, le cœur vide, l’âme dissoute, l’esprit désintéressé, il était sec.En fait de haine, il n’en avait ni contre les hommes, qu’il méprisait; ni contre sa patrie, qu’il croyait flambée; ni contre les éditeurs, qu’il blaguait; ni contre les journaux, dont il se torchait; ni contre Dieu, qu’il niait. Etant pion, il haïssait l’Université; étant bohême il haïssait sescréanciers; étant poète, il haïssait Boileau. Aujourd’hui, imperméable à toute faiblesse humaine, la passion ne troublait plus son essentielle indifférence.Pourquoi se tuait-il?C’est la question qu’il se posait lui-même.Le corps maigre, les prunelles quelque peu dilatées et luisantes, appuyé des reins sur le clavier de son piano, il médita vingt minutes, et découvrit qu’il était conduit au suicide par une fatalité dont l’implacable marche l’entraînait suivant une irrésistible logique. Il découvrit qu’un être qui en est arrivé à ne plus avoir d’autre raison de vivre que l’argument seul qu’il vit, doit nécessairement briser le lien tout physique qui le rattache au monde organique et retourner à l’inorganique par le droit chemin, quand ce ne serait que pour produire un changement dans la monotonie immense dutoujours la même chose; que l’homme qui n’a plus de goûts est semblable à un cadavre, qui, l’âme étant partie, tombe en décomposition, se désagrège et disparaît, parce que plus rien n’est là pour retenir ensemble les molécules;que l’action du soleil sur les plantes les tire hors de la terre, les engraisse, les couvre de feuilles, de fleurs, de fruits et de bourgeons, mais que, s’il s’éclipse, elles s’étiolent, se rabougrissent et meurent, et que le travail est pour le bimane ce que le soleil est pour les plantes; que Néron, lassé de tout, mit un jour le feu à Rome pour se donner la titillation d’un spectacle nouveau, et que, s’il n’eût été qu’Albert, dans l’impossibilité de mettre le feu à Paris, il se fût probablement incendié lui-même; enfin, que l’Ecclésiaste dit: «Vanité des vanités, tout est vanité» et qu’il conseille formellement le suicide, lorsqu’il ajoute,I, 3: «Quel avantage revient-il à l’homme de toute la peine qu’il se donne sous le soleil?» etX, 8: «Celui qui creuse une fosse y tombera.»Or, Albert ayant épuisé l’une après l’autre toutes les facultés de l’âme, à savoir: étant pion, la volonté, étant bohême, la sensibilité, étant poète, l’entedement; n’ayant donc plus ni goûts, ni plaisirs, ni capacités de travail, ni raffinements d’imagination, ni paroles d’Ecriture assezfortes pour détruire l’effet des apophtegmes du sage hébreu, se trouvait justement dans la situation de l’être sans raison, du cadavre, de la plante, de Néron et de l’antique roi d’Israël.Ergo, il se tuait.Cependant, le revolver s’impatientait. Le chat miaulait toujours. Les fiacres ne roulaient plus du tout. Les passants se faisaient encore plus rares. La lune s’était enfin montrée.Il y a bien des genres de suicides. On peut arrêter un train en marche, se jeter en Seine, se laisser choir du haut de Notre-Dame, se priver de nourriture,, s’intoxiquer, s’inoculer le choléra-morbus, assassiner une famille afin d’être guillotiné, avaler du verre pilé, fumer de l’opium, s’ouvrir les veines comme Sénèque, se transpercer comme Caton, se pendre comme Judas, se planter des clous dans la tête, se brûler à petit feu, entrer dans une fourmilière, s’offrir en pâture aux crocodiles, se révolter contre les Anglais, se faire piquer par un aspic, boire du plomb fondu, voyager chez les anthropophages, réciter d’une seule haleinele monologue de Charles-Quint, dormir les pieds en l’air, respirer des fleurs capiteuses, coucher avec un succube, s’absinther ou s’asphyxier au charbon.Albert avait choisi le revolver.Si l’on se pend, la peau verdit; si l’on se noie, on risque de s’enrhumer à la morgue; si l’on s’empoisonne, des gaz se forment à l’intérieur des intestins et s’échappent en émanations putrides. Le revolver, lui, n’altère ni la physionomie, ni les parties du corps qui prêtent à rire. Il faut être bien maladroit pour qu’il fasse autre chose qu’un petit trou rond à la tempe, lequel se perd sous les cheveux. Si, par hasard, l’on tombe baigné dans son sang, la pose ne manque pas d’une certaine noblesse. On peut même aller jusqu’à l’éparpillement de la cervelle contre les murailles, sans être ridicule ou anti-esthétique. On arrache des pleurs aux yeux sensibles et l’on inspire deux ou trois passions posthumes.Un grand feu brûlait dans la cheminée. Albert s’y chauffa un instant les extrémités, qu’il avait glacées. Alors, attachant ses regards sur les flammes jaunes et léchantes,il eut envie de les voir dévorer tous ses papiers. Il fut saisir dans son bureau des liasses de manuscrits et des lettres de femmes, et les jeta avec satisfaction au sein des bûches embrasées.Puis il crut devoir procéder sans autre retard à l’exécution de ce qu’il avait décidé.A ce moment, contre sa jambe le chat vint frotter voluptueusement son dos arrondi. Pour la suprême fois, Albert passa ses cinq doigts en fourchette le long de l’ondulante et soyeuse échine, et il écouta le ronron sonore de l’animal électrique. Celui-ci frémit de plaisir jusqu’au bout de ses longues moustaches, la queue raide et le cou arqué.Ayant ainsi caressé son chat, Albert braqua sans émotion le revolver contre son crâne.Il y eut une seconde de sensation neuve, supra-terrestre, indicible.Puis, le chat le vit presser la détente.Fla!

XXIVLE SUICIDE D’ALBERTEnfin, il décida de se tuer.Non pas que sa tête eût déménagé; il raisonnait aussi bien que Descartes, et il calculait son cas de la sorte:Trois ans pion.—Une cour grise, des potaches gris, des dos gris de professeurs et de collègues, un proviseur gris, un ciel gris aux jours de promenade, une concierge avec un chat gris. Tristesse, abattement, nostalgie, désirs de femmes, cauchemars grecs et latins. Noté sur son carnet: La bêtise universelle n’a pour équivalent que la bêtise particulière des pions.Deux ans bohême.—Une rue noire, un garni noir, un habit noir troué au coude,un horizon noir piqueté de becs de gaz, des pipes noires, une brasserie noire, un chat noir. Malaise, lourdeur des yeux, vérole, dégoûts de femmes, expédients grecs. Aphorisme: La bêtise des pions n’a pour équivalent que la bêtise des bohêmes.Un an poète.—Des mains blanches, une Vénus de marbre blanc, des nuits blanches, une tragédie en vers blancs, un chat blanc sur un fauteuil. Névrose, chimériques espoirs, fièvres, invocations de femmes, néologismes latins. Total: La bêtise des bohêmes n’a pour équivalent que la bêtise des poètes.Or, ce jour-là était un samedi, jour communément consacré à Saturne. Comme il sonnait minuit, heure communément consacrée au suicide, le bruit des fiacres ne s’oyait plus que, de temps en temps, en un crescendo-diminuendo solitaire. Dans le silence, de rares piétons précipitaient des trémolos de pas. Le matou, qui s’étirait, miaulait ou bâillait parfois longuement. Albert chargea son revolver d’un geste philosophique. Et maintenant, qu’attendait-il? Peut-être que le croissantlunaire eût émergé de derrière un toit, cynique et fantasque, découpé, dentelé, cornu, bizarre, pâle ou rouge, les pointes en scie et le rire gouailleur, afin que tout se passât suivant les règles.Eh bien! non, Albert n’attendait pas la lune. Il réfléchissait encore sur son cas.Un homme se tue pour deux motifs: ou par amour, ou par haine. Par amour, s’il s’agit d’une femelle; par haine, s’il s’agit de misanthropie.Pourtant, Albert ne se tuait ni par amour, ni par haine.Depuis longtemps, il était sec en fait d’amour. Etant pion, il sentait comme Lamartine; étant bohême, il sentait comme Musset; étant poète, il sentait comme Baudelaire. Aujourd’hui, ayant franchi ces trois étapes, le cœur vide, l’âme dissoute, l’esprit désintéressé, il était sec.En fait de haine, il n’en avait ni contre les hommes, qu’il méprisait; ni contre sa patrie, qu’il croyait flambée; ni contre les éditeurs, qu’il blaguait; ni contre les journaux, dont il se torchait; ni contre Dieu, qu’il niait. Etant pion, il haïssait l’Université; étant bohême il haïssait sescréanciers; étant poète, il haïssait Boileau. Aujourd’hui, imperméable à toute faiblesse humaine, la passion ne troublait plus son essentielle indifférence.Pourquoi se tuait-il?C’est la question qu’il se posait lui-même.Le corps maigre, les prunelles quelque peu dilatées et luisantes, appuyé des reins sur le clavier de son piano, il médita vingt minutes, et découvrit qu’il était conduit au suicide par une fatalité dont l’implacable marche l’entraînait suivant une irrésistible logique. Il découvrit qu’un être qui en est arrivé à ne plus avoir d’autre raison de vivre que l’argument seul qu’il vit, doit nécessairement briser le lien tout physique qui le rattache au monde organique et retourner à l’inorganique par le droit chemin, quand ce ne serait que pour produire un changement dans la monotonie immense dutoujours la même chose; que l’homme qui n’a plus de goûts est semblable à un cadavre, qui, l’âme étant partie, tombe en décomposition, se désagrège et disparaît, parce que plus rien n’est là pour retenir ensemble les molécules;que l’action du soleil sur les plantes les tire hors de la terre, les engraisse, les couvre de feuilles, de fleurs, de fruits et de bourgeons, mais que, s’il s’éclipse, elles s’étiolent, se rabougrissent et meurent, et que le travail est pour le bimane ce que le soleil est pour les plantes; que Néron, lassé de tout, mit un jour le feu à Rome pour se donner la titillation d’un spectacle nouveau, et que, s’il n’eût été qu’Albert, dans l’impossibilité de mettre le feu à Paris, il se fût probablement incendié lui-même; enfin, que l’Ecclésiaste dit: «Vanité des vanités, tout est vanité» et qu’il conseille formellement le suicide, lorsqu’il ajoute,I, 3: «Quel avantage revient-il à l’homme de toute la peine qu’il se donne sous le soleil?» etX, 8: «Celui qui creuse une fosse y tombera.»Or, Albert ayant épuisé l’une après l’autre toutes les facultés de l’âme, à savoir: étant pion, la volonté, étant bohême, la sensibilité, étant poète, l’entedement; n’ayant donc plus ni goûts, ni plaisirs, ni capacités de travail, ni raffinements d’imagination, ni paroles d’Ecriture assezfortes pour détruire l’effet des apophtegmes du sage hébreu, se trouvait justement dans la situation de l’être sans raison, du cadavre, de la plante, de Néron et de l’antique roi d’Israël.Ergo, il se tuait.Cependant, le revolver s’impatientait. Le chat miaulait toujours. Les fiacres ne roulaient plus du tout. Les passants se faisaient encore plus rares. La lune s’était enfin montrée.Il y a bien des genres de suicides. On peut arrêter un train en marche, se jeter en Seine, se laisser choir du haut de Notre-Dame, se priver de nourriture,, s’intoxiquer, s’inoculer le choléra-morbus, assassiner une famille afin d’être guillotiné, avaler du verre pilé, fumer de l’opium, s’ouvrir les veines comme Sénèque, se transpercer comme Caton, se pendre comme Judas, se planter des clous dans la tête, se brûler à petit feu, entrer dans une fourmilière, s’offrir en pâture aux crocodiles, se révolter contre les Anglais, se faire piquer par un aspic, boire du plomb fondu, voyager chez les anthropophages, réciter d’une seule haleinele monologue de Charles-Quint, dormir les pieds en l’air, respirer des fleurs capiteuses, coucher avec un succube, s’absinther ou s’asphyxier au charbon.Albert avait choisi le revolver.Si l’on se pend, la peau verdit; si l’on se noie, on risque de s’enrhumer à la morgue; si l’on s’empoisonne, des gaz se forment à l’intérieur des intestins et s’échappent en émanations putrides. Le revolver, lui, n’altère ni la physionomie, ni les parties du corps qui prêtent à rire. Il faut être bien maladroit pour qu’il fasse autre chose qu’un petit trou rond à la tempe, lequel se perd sous les cheveux. Si, par hasard, l’on tombe baigné dans son sang, la pose ne manque pas d’une certaine noblesse. On peut même aller jusqu’à l’éparpillement de la cervelle contre les murailles, sans être ridicule ou anti-esthétique. On arrache des pleurs aux yeux sensibles et l’on inspire deux ou trois passions posthumes.Un grand feu brûlait dans la cheminée. Albert s’y chauffa un instant les extrémités, qu’il avait glacées. Alors, attachant ses regards sur les flammes jaunes et léchantes,il eut envie de les voir dévorer tous ses papiers. Il fut saisir dans son bureau des liasses de manuscrits et des lettres de femmes, et les jeta avec satisfaction au sein des bûches embrasées.Puis il crut devoir procéder sans autre retard à l’exécution de ce qu’il avait décidé.A ce moment, contre sa jambe le chat vint frotter voluptueusement son dos arrondi. Pour la suprême fois, Albert passa ses cinq doigts en fourchette le long de l’ondulante et soyeuse échine, et il écouta le ronron sonore de l’animal électrique. Celui-ci frémit de plaisir jusqu’au bout de ses longues moustaches, la queue raide et le cou arqué.Ayant ainsi caressé son chat, Albert braqua sans émotion le revolver contre son crâne.Il y eut une seconde de sensation neuve, supra-terrestre, indicible.Puis, le chat le vit presser la détente.Fla!

LE SUICIDE D’ALBERT

Enfin, il décida de se tuer.

Non pas que sa tête eût déménagé; il raisonnait aussi bien que Descartes, et il calculait son cas de la sorte:

Trois ans pion.—Une cour grise, des potaches gris, des dos gris de professeurs et de collègues, un proviseur gris, un ciel gris aux jours de promenade, une concierge avec un chat gris. Tristesse, abattement, nostalgie, désirs de femmes, cauchemars grecs et latins. Noté sur son carnet: La bêtise universelle n’a pour équivalent que la bêtise particulière des pions.

Deux ans bohême.—Une rue noire, un garni noir, un habit noir troué au coude,un horizon noir piqueté de becs de gaz, des pipes noires, une brasserie noire, un chat noir. Malaise, lourdeur des yeux, vérole, dégoûts de femmes, expédients grecs. Aphorisme: La bêtise des pions n’a pour équivalent que la bêtise des bohêmes.

Un an poète.—Des mains blanches, une Vénus de marbre blanc, des nuits blanches, une tragédie en vers blancs, un chat blanc sur un fauteuil. Névrose, chimériques espoirs, fièvres, invocations de femmes, néologismes latins. Total: La bêtise des bohêmes n’a pour équivalent que la bêtise des poètes.

Or, ce jour-là était un samedi, jour communément consacré à Saturne. Comme il sonnait minuit, heure communément consacrée au suicide, le bruit des fiacres ne s’oyait plus que, de temps en temps, en un crescendo-diminuendo solitaire. Dans le silence, de rares piétons précipitaient des trémolos de pas. Le matou, qui s’étirait, miaulait ou bâillait parfois longuement. Albert chargea son revolver d’un geste philosophique. Et maintenant, qu’attendait-il? Peut-être que le croissantlunaire eût émergé de derrière un toit, cynique et fantasque, découpé, dentelé, cornu, bizarre, pâle ou rouge, les pointes en scie et le rire gouailleur, afin que tout se passât suivant les règles.

Eh bien! non, Albert n’attendait pas la lune. Il réfléchissait encore sur son cas.

Un homme se tue pour deux motifs: ou par amour, ou par haine. Par amour, s’il s’agit d’une femelle; par haine, s’il s’agit de misanthropie.

Pourtant, Albert ne se tuait ni par amour, ni par haine.

Depuis longtemps, il était sec en fait d’amour. Etant pion, il sentait comme Lamartine; étant bohême, il sentait comme Musset; étant poète, il sentait comme Baudelaire. Aujourd’hui, ayant franchi ces trois étapes, le cœur vide, l’âme dissoute, l’esprit désintéressé, il était sec.

En fait de haine, il n’en avait ni contre les hommes, qu’il méprisait; ni contre sa patrie, qu’il croyait flambée; ni contre les éditeurs, qu’il blaguait; ni contre les journaux, dont il se torchait; ni contre Dieu, qu’il niait. Etant pion, il haïssait l’Université; étant bohême il haïssait sescréanciers; étant poète, il haïssait Boileau. Aujourd’hui, imperméable à toute faiblesse humaine, la passion ne troublait plus son essentielle indifférence.

Pourquoi se tuait-il?

C’est la question qu’il se posait lui-même.

Le corps maigre, les prunelles quelque peu dilatées et luisantes, appuyé des reins sur le clavier de son piano, il médita vingt minutes, et découvrit qu’il était conduit au suicide par une fatalité dont l’implacable marche l’entraînait suivant une irrésistible logique. Il découvrit qu’un être qui en est arrivé à ne plus avoir d’autre raison de vivre que l’argument seul qu’il vit, doit nécessairement briser le lien tout physique qui le rattache au monde organique et retourner à l’inorganique par le droit chemin, quand ce ne serait que pour produire un changement dans la monotonie immense dutoujours la même chose; que l’homme qui n’a plus de goûts est semblable à un cadavre, qui, l’âme étant partie, tombe en décomposition, se désagrège et disparaît, parce que plus rien n’est là pour retenir ensemble les molécules;que l’action du soleil sur les plantes les tire hors de la terre, les engraisse, les couvre de feuilles, de fleurs, de fruits et de bourgeons, mais que, s’il s’éclipse, elles s’étiolent, se rabougrissent et meurent, et que le travail est pour le bimane ce que le soleil est pour les plantes; que Néron, lassé de tout, mit un jour le feu à Rome pour se donner la titillation d’un spectacle nouveau, et que, s’il n’eût été qu’Albert, dans l’impossibilité de mettre le feu à Paris, il se fût probablement incendié lui-même; enfin, que l’Ecclésiaste dit: «Vanité des vanités, tout est vanité» et qu’il conseille formellement le suicide, lorsqu’il ajoute,I, 3: «Quel avantage revient-il à l’homme de toute la peine qu’il se donne sous le soleil?» etX, 8: «Celui qui creuse une fosse y tombera.»

Or, Albert ayant épuisé l’une après l’autre toutes les facultés de l’âme, à savoir: étant pion, la volonté, étant bohême, la sensibilité, étant poète, l’entedement; n’ayant donc plus ni goûts, ni plaisirs, ni capacités de travail, ni raffinements d’imagination, ni paroles d’Ecriture assezfortes pour détruire l’effet des apophtegmes du sage hébreu, se trouvait justement dans la situation de l’être sans raison, du cadavre, de la plante, de Néron et de l’antique roi d’Israël.

Ergo, il se tuait.

Cependant, le revolver s’impatientait. Le chat miaulait toujours. Les fiacres ne roulaient plus du tout. Les passants se faisaient encore plus rares. La lune s’était enfin montrée.

Il y a bien des genres de suicides. On peut arrêter un train en marche, se jeter en Seine, se laisser choir du haut de Notre-Dame, se priver de nourriture,, s’intoxiquer, s’inoculer le choléra-morbus, assassiner une famille afin d’être guillotiné, avaler du verre pilé, fumer de l’opium, s’ouvrir les veines comme Sénèque, se transpercer comme Caton, se pendre comme Judas, se planter des clous dans la tête, se brûler à petit feu, entrer dans une fourmilière, s’offrir en pâture aux crocodiles, se révolter contre les Anglais, se faire piquer par un aspic, boire du plomb fondu, voyager chez les anthropophages, réciter d’une seule haleinele monologue de Charles-Quint, dormir les pieds en l’air, respirer des fleurs capiteuses, coucher avec un succube, s’absinther ou s’asphyxier au charbon.

Albert avait choisi le revolver.

Si l’on se pend, la peau verdit; si l’on se noie, on risque de s’enrhumer à la morgue; si l’on s’empoisonne, des gaz se forment à l’intérieur des intestins et s’échappent en émanations putrides. Le revolver, lui, n’altère ni la physionomie, ni les parties du corps qui prêtent à rire. Il faut être bien maladroit pour qu’il fasse autre chose qu’un petit trou rond à la tempe, lequel se perd sous les cheveux. Si, par hasard, l’on tombe baigné dans son sang, la pose ne manque pas d’une certaine noblesse. On peut même aller jusqu’à l’éparpillement de la cervelle contre les murailles, sans être ridicule ou anti-esthétique. On arrache des pleurs aux yeux sensibles et l’on inspire deux ou trois passions posthumes.

Un grand feu brûlait dans la cheminée. Albert s’y chauffa un instant les extrémités, qu’il avait glacées. Alors, attachant ses regards sur les flammes jaunes et léchantes,il eut envie de les voir dévorer tous ses papiers. Il fut saisir dans son bureau des liasses de manuscrits et des lettres de femmes, et les jeta avec satisfaction au sein des bûches embrasées.

Puis il crut devoir procéder sans autre retard à l’exécution de ce qu’il avait décidé.

A ce moment, contre sa jambe le chat vint frotter voluptueusement son dos arrondi. Pour la suprême fois, Albert passa ses cinq doigts en fourchette le long de l’ondulante et soyeuse échine, et il écouta le ronron sonore de l’animal électrique. Celui-ci frémit de plaisir jusqu’au bout de ses longues moustaches, la queue raide et le cou arqué.

Ayant ainsi caressé son chat, Albert braqua sans émotion le revolver contre son crâne.

Il y eut une seconde de sensation neuve, supra-terrestre, indicible.

Puis, le chat le vit presser la détente.

Fla!


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