CHAPITRE XIII

—Parce que c'est une guerre nouvelle, inconnue, répliqua-t-il, une bataille où la valeur est inutile, et pour laquelle mon bras est désarmé.

—Oh! écoutez Alda, mon père, et elle vous dira tout ce qui peut vous donner de l'espoir et des consolations."

Le Romain tourna vers la jeune Bretonne des yeux ternes et voilés, avec un regard de doute et de désespoir.

"Parle, Alda, parle, mon père t'écoutera maintenant, s'écria Lélia; oh! parle-lui du pardon et de la paix que le Dieu des chrétiens promet à ceux qui se confient en lui.

—Ah! dit Marcus Lélius avec un cri de terreur, veux-tu accroître mon désespoir en me parlant du Dieu des chrétiens dans un moment comme celui-ci? Ne voudra-t-il pas venger les souffrances de son peuple sur moi, qui ai été un de ses plus sanguinaires persécuteurs? Ne m'interromps pas, Lélia; je sais tout ce que tu me dirais, car j'ai entendu tout ce qui s'est passé entre toi et la jeune fille bretonne pendant cette affreuse nuit; je suis convaincu que le Dieu que servent les chrétiens est le seul vrai Dieu, et que ceux que nous avons adorés ne sont que de misérables idoles.

—Eh bien donc, prenez courage, Marcus Lélius, dit Alda; car si vos yeux sont réellement ouverts à la lumière de la vérité, tout ira bien pour vous, puisqu'il est écrit: "Celui qui croit au Seigneur Jésus sera sauvé."

—Je crois, en vérité, dit Marcus Lélius d'une voix creuse et entrecoupée, mais mon désespoir s'en accroît; je vois, mais trop tard. Ma mémoire me reporte aux scènes sanglantes de l'amphithéâtre, et le souvenir de mille crimes se lève devant moi. Le plus lourd de tous, mes persécutions des chrétiens innocents, pèse sur mon âme près de se séparer de mon corps."

Lélia se jeta sur la terre en poussant des sanglots remplis de mortelles angoisses.

"Oh! que ne puis-je trouver pour vous des paroles de paix! dit Alda, frappée d'horreur, à l'infortuné mourant.

—La paix! répéta-t-il, la paix! ne vous jouez pas de moi avec ce mot; mais donnez-moi un jour, une heure de vie, continua-t-il avec une effrayante véhémence. Que peuvent deux simples filles pour me secourir dans cette crise périlleuse de mon existence? Si du moins un médecin était près de moi pour m'administrer quelque remède qui pût assoupir la fièvre et étancher la soif brûlante qui me dévore, ou pour panser mes blessures enflammées, peut-être pourrais-je guérir. Ah! il est cruel de mourir faute de secours!

—O Alda, dit Lélia, n'y a-t-il aucune possibilité de procurer quelques remèdes à mon malheureux père?"

Alda pensa alors qu'il ne serait pas impossible de trouver parmi les chrétiens de la colonie quelqu'un qui pratiquât l'art de guérir. Le père et la fille saisirent avec empressement cette lueur d'espérance, et Lélia supplia ardemment Alda de se hâter, afin d'obtenir de prompts secours pour son père.

"J'irai, puisque vous le désirez, dit Alda; mais, ô Lélia, préparez-vous à tout ce qu'il y a de plus fâcheux, et ne placez pas votre confiance dans l'assistance des hommes."

Ne crains pas, pauvre vaisseau battu par la tempête sur l'océan agité de la vie: l'espoir te reste au milieu de l'orage,—le port de la miséricorde qui s'offre à ta vue,—une arche de salut pour ceux qui sont perdus comme toi.

L'aurore avait paru; mais le soleil n'était pas encore levé, lorsque la jeune Bretonne se mit en marche pour se rendre à la mission des chrétiens de la montagne. L'air piquant et léger du matin la rafraîchit et lui fit du bien, après la nuit d'insomnie et d'agitation qu'elle avait passée près de lit d'agonie du misérable Marcus Lélius.

Marchant avec toute la promptitude que pouvaient lui donner la force de la jeunesse et l'énergie du coeur, elle arriva à la petite colonie avant que le service divin fût commencé, et reçut un accueil paternel d'Aurélius, le pasteur du troupeau chrétien. Aussitôt qu'il eut appris le sujet de sa visite, il consentit avec empressement à l'accompagner pour offrir au mourant tous les secours qui étaient en son pouvoir.

Alda ne s'arrêta, pour se reposer et se rafraîchir, qu'autant de temps qu'il en fallut à Aurélius pour préparer à la hâte les médicaments qu'il jugea propres à soulager le blessé, et ils se dirigèrent vers la vallée, pressant le pas avec toute la vivacité que requérait l'urgence de la situation.

Le chemin était long et fatigant pour le vieillard, et, voyant qu'il lui était impossible de marcher assez vite pour satisfaire l'impatience de sa jeune compagne, pressée de soulager l'inquiétude avec laquelle ses malheureux hôtes devaient compter les heures de son absence, il l'engagea à se hâter de les rejoindre; il connaissait si bien tous les détours et les passages de la montagne, qu'il lui suffisait qu'elle indiquât la situation de sa cabane et les principaux points de la vallée dans laquelle elle était située, pour qu'il fût sûr de la trouver. Alda, enchantée de n'être plus retenue, s'élança en avant avec la légèreté d'une biche, et ne s'arrêta plus jusqu'à ce qu'elle eût atteint le seuil de sa demeure. Elle ouvrit la porte avec précaution, dans la pensée que l'un ou l'autre des deux infortunés qu'elle y avait laissés accablés de souffrances et de fatigue, aurait pu obtenir un court intervalle de sommeil qu'elle n'aurait pas voulu troubler.

Mais le rayon de soleil que l'ouverture de la porte laissa pénétrer dans la chaumière éclaira les traits pâles de Lélia, qui était assise sans mouvement sur la terre, les mains jointes, les cheveux en désordre, les yeux gonflés et arides, mais secs, après avoir répandu tant de larmes, qu'il ne leur en restait plus à verser. Elle soutenait sur ses genoux la tête de son père, qui désormais ne devait plus se soutenir elle-même.

Lélia jeta un cri étouffé lorsque le chaud et brillant rayon, éclairant le visage de celui qui n'était plus, révéla l'affreux changement de ses traits, et elle pressa ses mains sur son front, comme si elle eût voulu dérober pour toujours à la lumière ses yeux épuisés de larmes.

Alda s'approcha d'elle avec la plus tendre compassion, prit sa main humide et froide, et lui adressa la parole avec la douce voix de la sympathie. Pendant quelques minutes Lélia parut s'apercevoir à peine de sa présence, ou la regarda d'un air vague et incertain, comme si elle cherchait à la reconnaître; enfin on la vit sortir tout à coup de cet égarement, et elle s'écria: "Vous voilà donc revenue; mais c'est trop tard, car il n'est plus. Le dernier lien qui m'attachât à la terre est rompu; je reste seule et désolée.

—Ne parle pas ainsi, Lélia, lui dit Alda tendrement; car tu as en moi une soeur, une soeur qui aussi a connu l'infortune et qui en a été accablée; qui a senti tout ce que tu sens, et qui cependant a appris à bénir la main toute-puissante qui la châtiait, et à dire : Il est heureux pour moi d'avoir été affligée; car, avant d'être éprouvée, je marchais dans le mauvais chemin. Ne te désole donc pas comme celui qui est sans espérance; car tu as un autre père, un Père céleste qui ne t'abandonnera pas si tu t'adresses à lui dans ta douleur. Aimons-nous donc comme il nous a aimées, et unissons-nous pour le servir."

En prononçant ces paroles, la jeune Bretonne tendait les bras à son ancienne ennemie; Lélia s'y précipita, oubliant tout ce qui s'était passé entre elles, et elle pleura librement sur son sein.

Alda, l'entourant de ses bras, mêla ses larmes aux siennes, et à compter de ce moment ces deux coeurs, jusque-là si éloignés l'un de l'autre, oublièrent toute distinction de rang, toute animosité nationale, tous les sentiments d'orgueil, tous les préjugés qui les avaient mutuellement enflammés de haine et de colère, et elles devinrent réellement comme deux soeurs. Jamais les liens du sang ne cimentèrent une amitié plus solide et plus vraie que celle qui se forma entre elles; car Lélia, qui détestait sincèrement ses cruautés et sa tyrannie envers Alda, l'aimait en proportion du mal qu'elle lui avait fait et du bien qu'elle avait reçu d'elle; tandis qu'Alda, reconnaissant dans toute son étendue la vérité de cet axiome divin, qu'il est plus doux de donner que de recevoir, l'aimait d'autant plus qu'elle lui avait pardonné davantage.

Mais la jeune Romaine devint pour Alda l'objet d'un intérêt encore plus tendre et plus dévoué; une fièvre violente et dangereuse la saisit le soir même du jour où elles avaient rendu les derniers devoirs à son père, assistées par Aurélius, qui resta avec elles pour leur prêter secours dans cette triste circonstance. Il prolongea ensuite son séjour auprès d'elles pour aider Alda à soigner la pauvre Lélia, et tâcher d'arrêter les progrès d'une maladie qui la réduisit à la plus extrême faiblesse, et la conduisit au bord du tombeau.

Cependant la jeunesse, secondée par les tendres soins d'Alda et les connaissances médicales d'Aurélius, surmonta la violence du mal, et Lélia marcha peu à peu vers la convalescence. Aurélius retourna près de son troupeau, dont il avait été plusieurs jours éloigné; mais il promit de revenir bientôt pour visiter les deux jeunes filles, dont la position lui inspirait une vive sollicitude.

A partir de la maladie de Lélia, sa douleur parut avoir entièrement changé de caractère. Elle avait cessé de pleurer, elle ne proférait aucune plainte, et elle évitait soigneusement toute allusion à ses infortunes passées; en sorte d'Alda aurait pu la croire entièrement résignée à son sort, si l'accablement et la langueur qui se montraient invariablement dans son extérieur et dans ses manières n'eussent révélé une souffrance intérieure plus grande que les paroles ne pouvaient l'exprimer.

Si la maladie du corps avait cédé, celle de l'âme subsistait dans toute sa force. Alda essayait par tous les moyens qui étaient en son pouvoir de dissiper cette profonde mélancolie: mais le triste sourire avec lequel Lélia recevait ces témoignages d'attention et cherchait à l'en remercier était si languissant, si peu naturel, qu'Alda aurait préféré la voir donner un libre cours à ses larmes.

Lélia avait aussi une sortir d'éloignement pour tous les exercices nécessaires au rétablissement de sa santé. Alda s'en inquiétait, et, par un des plus beaux jours du printemps, elle supplia sa triste compagne d'essayer de l'influence que pourraient avoir sur elle le soleil du matin et les brises de la montagne. Lélia se rendit à ses désirs comme par obéissance, et avec un regard qui disait assez combien elle était devenue indifférente à toutes choses.

Alda, au contraire, qui avait souffert de sa longue retraite et des nuits passées au chevet de la jeune Romaine, se sentit ranimée par le souffle d'un air frais et pur, et par les doux rayons du soleil levant, qui égayaient tout le paysage. Pour elle, l'ondulation des vertes forêts qui étaient à ses pieds, le joyeux chant des oiseaux, le vol du léger papillon et le bourdonnement des abeilles sauvages étaient des sensations remplies de délices, qui la reportaient en esprit vers sa terre natale et les scènes les plus chères de son enfance.

Quelquefois elle s'arrêtait pour cueillir les renoncules de la montagne et les autres fleurs semées sous ses pas, avec le même sentiment de plaisir qu'elle avait trouvé, étant petite fille, à faire des bouquets de primeroses, de violettes et de roses sauvages dans sa Bretagne.

Ce ne fut pas sans surprise que la jeune patricienne, qui avait été élevés au sein du luxe et des richesses, et ne s'était jamais formé l'idée d'un bonheur qui ne prît pas sa source dans l'ambition, le faste ou la volupté, vit la simple et jeune enfant de la nature trouver tant de jouissances à cueillir une poignée de fleurs sauvages; tandis qu'elle réfléchissait silencieusement sur un fait si nouveau pour elle, la jeune Bretonne poussa un cri de joie, car elle venait de découvrir une touffe de violettes, et, saisissant une des modestes fleurs, elle s'écria: "Petite fleur de mon pays, es-tu donc comme moi habitante d'une terre étrangère!"

Il y avait des transports dans le ton et le regard d'Alda; mais l'instant d'après ses yeux se mouillèrent de pleurs, et la fleur fut bientôt humectée de ses larmes. Alors cependant, comme si elle eût été honteuse de son émotion, elle se hâta d'essuyer les gouttes brillantes qui tombaient de ses longs cils; et, s'apercevant que Lélia paraissait fatiguée, elle la conduisit vers un petit tertre couvert de mousse, sous l'ombre épaisse d'un grand marronnier. Là elle la fit asseoir, puis, se plaçant à ses pieds, se mit à tresser des guirlandes de fleurs sauvages pour l'amuser, et essaya de dissiper sa mélancolie par une conversation vive et enjouée.

Mais ce n'était pas ce qui convenait à la situation de Lélia, ni à la disposition de son âme; la jeune Bretonne, qu'elle aimait, était pour elle à la fois un objet d'intérêt et de curiosité, et elle la pria, non sans quelque émotion, de lui raconter son histoire tout entière, avec les détails de sa fuite. Alda hésita pendant quelque instants, car sa délicatesse naturelle lui disait qu'il y avait dans ce récit bien des choses qui devaient nécessairement être pénibles pour Lélia; mais celle-ci insistant, elle crut devoir la satisfaire.

Lélia fut très-touchée de la relation simple et pathétique de la jeune Bretonne, et quand elle fut terminée, elle lui demanda s'il était vraiment possible qu'elle lui pardonnât toutes les injures et les mauvais traitements qu'elle avait reçus d'elle.

"Je voudrais, Lélia, que le souvenir de toutes ces choses fût aussi complétement effacé de ton esprit que tout ressentiment est maintenant loin de mon coeur," répondit Alda en lui pressant tendrement la main.

Lélia, profondément touchée de la généreuse conduite d'Alda, lui révéla à son tour la cause secrète de ses propres chagrins.

"Oh! que ne pouvez-vous apercevoir la main de Dieu dans cette affliction qui pèse si douloureusement sur votre coeur rebelle, ma fille!" dit Aurélius, qui venait d'arriver, et qui avait involontairement entendu assez de la conversation pour comprendre la nature des peines de Lélia. Celle-ci, confuse, baissa les yeux vers la terre, et continua de pleurer en silence.

Le vieillard s'assit auprès d'elle, et, lui prenant la main, il lui dit: "Vous vous affligez maintenant, et vous refusez d'être consolée pour la perte de ce qui vous a été enlevé par votre Père céleste dans sa sagesse et sa miséricorde. Croyez-moi, mon enfant, le temps viendra où vous reconnaîtrez le peu de valeur de ce que vous pleurez maintenant, de ce qui ne pouvait jamais satisfaire les désirs d'un esprit immortel." Alors, voyant qu'elle était trop péniblement agitée pour supporter une plus longue allusion à la cause de sa douleur, il tira de son sein le livre sacré des saintes Ecritures, et commença à lire quelques-unes des belles histoires qu'il contient, pour distraire Lélia de la vaine et triste pensée de ses propres chagrins, et en même temps pour instruire les deux jeunes filles sur ces pieux sujets; car Alda ne possédait aucun livre, et, quand elle en aurait eu, elle n'aurait pas encore su les comprendre. Toutes ses connaissances générales de l'histoire sainte venaient des instructions orales qu'elle avait reçues de Susanne; elle savait par coeur une partie de l'Ancien Testament et des Evangiles, et en répétait souvent des passages à haute voix; quant à Lélia, elle avait tout à apprendre sur ce sujet.

Les deux jeunes personnes écoutaient avec le plus vif intérêt les morceaux qu'Aurélius choisissait pour les instruire. Quand il en vint à lire, depuis le commencement jusqu'à la fin, la belle et pathétique histoire de Joseph et de ses frères, toutes les deux pleurèrent à chaudes larmes, principalement à cet endroit où Joseph, avec cette bonté touchante et vraiment angélique envers ses frères coupables et repentants, leur dit, pour soulager le poids de leurs remords: "Maintenant ne soyez pas affligés, ne vous faites pas de reproches de m'avoir fait venir ici; car Dieu m'a envoyé devant vous pour vous sauver la vie." Alors Alda, animée d'un sentiment semblable, attira vers elle la triste Lélia, et, appuyant sa main sur son épaule, baisa sa joue pâle et humide de larmes en lui disant: "N'en est-il pas de même entre nous, ma soeur? Je t'en prie donc, ne pleure plus, et cesse de t'accuser de ce qui est arrivé dans le passé."

Lélia ne répondit que par ses pleurs; mais Aurélius s'aperçut ave joie que l'histoire avait produit l'effet désiré en touchant une corde sensible dans son âme, et en faisant jaillir la source qui paraissait tarie au fond de son triste coeur.

Quand Aurélius eut terminé l'histoire de Joseph, il continua d'expliquer à Lélia, comme ressortant des saintes Ecritures, les consolantes doctrines de la foi chrétienne, et lui fit connaître les conditions auxquelles la rémission des péchés et le bonheur éternel étaient promis aux hommes.

Lélia, devant qui toute perspective des joies de la terre avait fui pour toujours, sentait un nouvel et tremblant espoir naître dans son coeur en écoutant les paroles du vénérable ambassadeur de paix. Les plaisirs avaient été l'unique affaire de sa vie, et le bonheur son seul but; mais elle avait cru le trouver où il n'était pas; c'était une recherche sans fruit, commencée dans la folie et terminée dans le désespoir.

Elle avait bu à la coupe de l'ambition et des grandeurs mondaines, et, quoiqu'elle lui eût paru douce au goût, le breuvage était devenu bien amer. Puissance, luxe, richesse, quoique bien jeune, elle avait joui de tout cela; cependant elle ne trouvait aucune satisfaction à se rappeler le passé; et même, quand ces biens étaient en sa possession, elle avait été souvent sur le point de s'écrier comme le royal prophète: "Tout cela n'est que vanité et affliction d'esprit!"

Fatiguée, accablée de cette inquiétude qui est l'ennemie mortelle de l'âme, oppressée par la douleur qui donne la mort, elle voyait pour la première fois l'aurore de cette lumière à la clarté de laquelle elle pouvait trouver le chemin qui conduit à un meilleur héritage, et elle la salua comme le phare qui allait enfin guider sa barque battue par la tempête vers le port où elle devait trouver la paix.

Un calme semblable à celui qui se répand sur les flots agités après qu'ils ont été longtemps poussés par la violence tyrannique des vents succéda à la sombre tristesse qui consumait le coeur de la jeune Romaine. Elle se résigna aux volontés de son Père céleste, car elle se réfugiait au pied de la croix, et là elle trouva le repos et la tranquillité que le monde ne peut jamais donner.

Il lui tardait d'être admise par le baptême dans le sein de l'Eglise catholique; mais, comme sa santé n'était pas assez bien rétablie pour qu'elle pût entreprendre le petit trajet du vallon où était établie la colonie chrétienne, Aurélius lui imposa une préparation de quelques jours de plus. Pendant ce temps-là il visita souvent les deux jeunes amies, afin de terminer l'instruction de Lélia.

Ce furent pour eux tous des jours de sainte joie et de sérénité. Mainos, le chef breton, qui avait abandonné sa vie de brigandages, se joignit à eux; il écoutait avec un vif intérêt de la bouche d'Aurélius les vérités qu'Alda avait tant essayé de lui faire connaître, et enfin il lui donna tout le bonheur auquel elle pouvait aspirer, en lui annonçant qu'il se convertissait à la foi chrétienne et qu'il désirait recevoir le baptême. Aurélius fixa pour cette cérémonie le dimanche suivant, qui était le jour où Lélia devait être admise dans le sein de l'Eglise visible de Jésus-Christ.

Forts dans le nom de notre grand Rédempteur, ils portaient la croix, méprisaient la honte, et, comme leur divin Maître ici-bas, luttaient avec le danger, les douleurs, la misère et la crainte, sous quelque forme qu'on voulût la leur inspirer.

Le soleil se levait avec une splendeur sans égale, quand, le dimanche, Alda, le coeur inondé d'un saint zèle, accompagna les deux prosélytes à l'assemblée générale des chrétiens dans le vallon de la montagne, et assista à leur baptême dans des sentiments semblables à ceux des anges de Dieu quand ils voient une âme immortelle délivrée des liens de Satan et du péché, et arrachée à l'enfer comme au feu une branche enflammée.

Les monts et les vallées retentissaient encore de l'hymen baptismale, quand un bruit sinistre et plein d'horreur interrompit le chant sacré, et changea pour plusieurs les sentiments d'extase en une émotion de trouble et de crainte; car des cris et ces mots effrayants: "Les païens! les païens viennent vers nous!" sortirent de la bouche de ceux qui n'étaient pas assez absorbés dans leur dévotion pour être insensibles au danger qui se présentait à l'heure où ils y pensaient le moins. L'instant d'après, la plus grande partie de l'assemblée était dispersée dans les collines comme un troupeau qui n'a plus de berger, cédant à cette impulsion de la fragilité humaine qui poussa les apôtres effrayés à chercher leur salut dans la fuite quand ils virent leur divin Maître entre les mains de ses barbares ennemis.

Mais il y en eut d'autres qui soutinrent noblement l'épreuve, et attendirent avec calme l'approche des soldats romains. Aurélius demeura debout près du grossier autel de pierre sur lequel il venait de consacrer les hosties de la communion.

Lélia et Mainos, revêtus de la robe blanche des néophytes qu'ils venaient de prendre, restèrent immobiles agenouillés à ses pieds, tandis qu'Alda avec quelques autres chrétiens dévoués, connaissant le danger, mais parfaitement étrangers à ses terreurs, se tenaient debout à côté d'eux, dans un maintien plein de résolution et d'une pieuse résignation à la volonté de Dieu.

Ils formaient un groupe qui eût pu offrir un digne sujet au pinceau de Salvator Rosa, quand le centurion romain posa ses mains sacrilèges sur le vénérable prêtre. A cette vue, le chef breton nouvellement baptisé, oubliant qu'il venait de se couvrir de la blanche robe de la paix, s'élança vivement de son humble posture, arracha l'épée de la main de l'un des soldats, et, avant qu'Aurélius lui-même pût soupçonner son dessein, étendit mort à ses pieds le centurion qui avait commis cet outrage envers sa personne sacrée. Puis il se plaça fièrement devant l'autel, pour le défendre de toute insulte de la part des soldats idolâtres.

"Laisse-là ton épée, mon fils, s'écria Aurélius; ne sais-tu pas qu'il est défendu aux serviteurs du Christ de repousser la violence par la violence?"

Mais le vaillant Breton, sourd à ces remontrances, distribuait ses terribles coups à droite et à gauche avec une main si sûre et une fureur si déterminée, que les assaillants, ne s'attendant pas à une telle résistance, restèrent un instant paralysés devant sa redoutable épée. Cependant sa valeur ne pouvait suffire contre le nombre toujours croissant de ses adversaires, et tous, se précipitant sur lui, l'étendirent dans la poussière au pied de l'autel qu'il s'était vainement efforcé de défendre.

Son sang rejaillit sur la robe blanche de la jeune néophyte qui venait de recevoir avec lui le baptême, et qui tomba presque évanouie sur le sein d'Alda.

"Courage, ma soeur!" dit la jeune Bretonne, quoique ses joues fussent devenues aussi pâles que celles de Lélia à la vue des coups qui avaient frappé son compatriote et son ami, "courage! ce sont là les périls auxquels nous sommes tous appelés par le baptême.

—Il est naturel à la faiblesse d'une femme de reculer en frémissant devant le sang répandu en sa présence, dit Lélia en montrant les taches qui parsemaient son vêtement; si ce sang eût été le mien, Alda, je t'assure que tu ne m'aurais pas vue défaillir. Non; je crois plutôt que j'aurais béni le Seigneur d'avoir abrégé les jours de mon douloureux pèlerinage."

Les cruels soldats entourèrent alors leurs victimes sans défense, les lièrent avec des cordes, les attachant deux à deux, non sans un grand nombre de brutales insultes, et les obligèrent de se mettre en route pour Rome.

Lélia, que sa maladie récente et la délicatesse avec laquelle elle avait été élevée rendaient presque incapable de supporter la fatigue de ce voyage, souffrit beaucoup; mais elle souffrit en silence, et s'efforça de surmonter la faiblesse du corps avec un courage qu'on pourrait dire héroïque, en considérant qu'elle n'avait été accoutumée à aucune sorte de travaux et de privations.

Alda lui parlait, la soutenait, l'encourageait avec la plus grande tendresse, et quelquefois supportait pendant plusieurs milles le poids de son corps défaillant.

A la fin, le commandant des soldats romains accorda à tous un court intervalle de repos, non par aucun sentiment de compassion envers ses prisonniers épuisés de fatigue et de faim, mais parce que lui-même et ses compagnons éprouvaient l'incommodité de cette marche dans les sentiers raboteux des montagnes, à l'ardeur du soleil de midi, et par une chaleur rare à cette époque de l'année.

La halte eut lieu dans un des plus charmants bosquets de Tusculum, sur les bords d'un ruisseau limpide, dont les eaux murmurantes répandaient alentour une délicieuse fraîcheur. On permit aux prisonniers d'étancher leur soif brûlante avec quelques gorgées de cette eau bienfaisante, et Alda obtint d'un des soldats plus humain que ses camarades, qu'il en remplît son casque pour qu'elle pût baigner le visage et les mains de sa compagne épuisée, qui venait de s'évanouir sur son sein.

Cependant un repos de deux heures ranima Lélia, et elle fut une des premières à se lever pour obéir au signal qui fut donné de se remettre en route. Se tournant vers Alda, qui l'observait avec inquiétude, elle lui dit: "Ne crains pas que je faiblisse quand le moment viendra; je voudrais qu'il fût déjà venu. Mais il y a un passage entre celui-ci et la mort, auquel je ne puis penser sans une véritable agonie: c'est notre entrée publique à Rome. Cette torture, la plus cruelle et la plus amère, nous allons bientôt l'endurer. O Alda, pense à la honte d'être exposées aux regards et aux insultes des grossiers plébéiens! et plus que cela, bien plus, d'être regardées avec un insolent dédain par les patriciens sans coeur qui affectaient autrefois tant d'amitié pour mon père et pour moi, et qui, à l'heure de notre adversité, nous ont froidement abandonnés à notre sort, ou se sont réjouis de notre chute!

—Est-il possible, Lélia, que leurs sentiments ou leurs regards puissent te faire éprouver un seul moment de trouble? dit Alda avec surprise.

—Oh! mais entrer dans l'orgueilleuse ville où je suis si connue, enchaînée et traînée comme une criminelle! reprit Lélia avec un mouvement d'horreur.

—Ah! Lélia, souviens-toi de Celui qui, pour l'amour de toi, est monté sur la croix en méprisant la honte qui y était attachée, et ne recule pas devant les légères épreuves auxquelles tu es appelée; ne souffre pas que de semblables pensées viennent obscurcir la sérénité de ton âme. Que peut être à tes yeux, ma soeur, ce monde que tu es si près de quitter pour toujours? et pourquoi regarder en arrière après avoir contemplé l'avenir, ou te laisser troubler par les mépris de cet aveugle et misérable peuple de Rome, qui, s'il te voyait telle que tu es réellement, t'envierait la glorieuse destinée qui t'attend?

—Je gémis sur ma propre faiblesse, reprit Lélia, et je demande à Dieu de pouvoir surmonter la lâche pusillanimité qui me fait trembler, non devant la perspective de la mort, mais à l'approche de cette entrée dans Rome, où je serai donnée en spectacle à tous.

—Et moi, je suis entrée dans Rome autrefois pour y être donnée en spectacle à tous, marchant enchaînée à côté de mon père mourant et accablé de douleur, et ornant le triomphe d'un de vos généraux! dit Alda, pâlissant à ce souvenir. Aujourd'hui j'y reviendrai, encore prisonnière, exposée à tous les regards et aussi en triomphe; car je vais obtenir la haute récompense qui m'a été promise, la glorieuse couronne du martyre, et je marcherai dans les rues de la ville souveraine avec le pas superbe d'un vainqueur."

En prononçant ces dernières paroles, le beau visage d'Alda s'illumine d'un brûlant enthousiasme; et Lélia, animée de la même ardeur, s'écria: "O Alda, comment mes pensées délirantes pourraient-elles s'égarer, ou s'abaisser vers la terre, quand nous avons en vue le but sublime vers lequel nous courons toutes deux!"

Des sentiments tumultueux et divers agitaient le coeur de la jeune Bretonne quand elle approcha des murs de la cité impériale, et elle se disait: Combien peu je pensais, quand je quittai cette ville en fugitive, le coeur gonflé de haine et d'indignation contre ma hautaine maîtresse, dont les mauvais traitements me faisaient fuir jusque dans le repaire des voleurs et des bêtes féroces de la forêt, que nous y reviendrions compagnes et amies, aspirant à l'héritage de la même gloire, pour être unies dans les tortures et dans la mort, comme martyres de la seule vraie foi!

Pendant ce temps Lélia s'était entièrement remise, et avait repris, non pas cette apparence forcée de calme et de tranquillité, résultat des efforts de l'orgueil, mais cette intime et profonde sérénité qui procède d'une complète résignation à la volonté de Dieu, et ce fut dans ces sentiments qu'elle s'approcha de Rome, toute disposée à subir les épreuves qui l'attendaient.

Vers le soir, les prisonniers entrèrent dans la cité impériale, dont les rues étaient encombrées d'une foule de gens de tout état. Les plébéiens, délivrés des travaux et des affaires de la journée, retournaient chez eux ou s'arrêtaient en groupes oisifs pour s'entretenir des nouvelles et s'amuser des caquetages de la ville; et les patriciens, les courtisans et les sénateurs sortaient de chez eux pour chercher quelque amusement, impatients de tuer le temps dans les plaisirs ou de noyer la pensée dans l'intempérance.

Les malheureux prisonniers étaient pour eux un objet d'impitoyable curiosité. Une foule empressée s'assemblait pour arrêter leur marche, les insulter par leurs insolents regards et leurs plaisanteries grossières; et il était évident que tous se réjouissaient à l'avance du barbare plaisir qui les attendait en voyant les victimes expirer dans les tortures au milieu de l'amphithéâtre ensanglanté.

Pour la jeune Romaine, si noblement née, si splendidement élevée, cette épreuve fut, comme elle l'avait prévu, un terrible débordement de la coupe d'amertume; mais elle était condamnée à la boire jusqu'à la lie avant que son châtiment fût complet.

Plus d'une fois elle endura la mortification de se voir reconnue pour la fille du traître proscrit Marcus Lélius par quelques-uns des complices envieux ou des implacables ennemis de ce dernier; ils associaient alors aux noms du père et de la fille des épithètes qui dans d'autres temps eussent excité sa colère et l'eussent portée jusqu'à la fureur. Mais elle était devenue capable de les supporter patiemment, et elle entendait en ce moment avec plus de chagrin que de dépit les insultes de ses perfides amis ou de ses cruels ennemis.

Comme les prisonniers approchaient du temps de Junon, leur marche fut arrêtée par un concours de gens qui s'étaient rassemblés pour regarder deux jeunes époux qui, au milieu d'un magnifique cortége, descendaient les marches du portique, précédés des prêtres, des augures, des musiciens et des porteurs de torches, et accompagnés d'une longue suite de nobles dames et d'hommes du plus haut rang et de la plus grande considération à la cour impériale.

La libéralité des dons que le marié répandait parmi le peuple était accueillie avec de si fortes acclamations, que son nom, répété par tous les échos des sept collines de Rome, parvint aux oreilles des prisonniers chrétiens, qui étaient sur le lieu même. Pour tous, à l'exception d'une seule personne, c'était chose complétement indifférente; mais il retentit comme le glas de la mort à l'oreille de la malheureuse fille de Marcus Lélius. Cependant, pouvant à peine croire ce qu'elle entendait, elle jeta un regard rapide et égaré sur le cortége, et reconnut dans le marié son propre fiancé, Quintus Flavius.

L'instant d'après le cortége nuptial, avec ses torches éclatantes et sa bruyante musique, avait disparu comme un songe de la nuit, et Lélia reçut l'ordre d'avancer; car elle s'était arrêtée et restait immobile, les yeux fixés sur le portique alors silencieux du temple.

C'en est fait, se dit-elle, oui, le dernier lien qui m'attachât au monde est brisé. Aurélius avait raison quand il m'assurait que le temps n'était pas éloigné où je serais convaincue de l'indignité de l'objet auquel je m'attachais avec une aveugle tendresse. Ce coup imprévu a été dirigé par la divine miséricorde; autrement j'aurais regardé en arrière, et peut-être aurais-je hésité sur le seuil de l'éternité. Mais maintenant, Alda, ma douce compagne, ma soeur et mon amie, je suivrai joyeusement ta marche vers le ciel; car j'ai vu les déceptions et la vanité des choses de ce monde, et je veux me reposer de ses pénibles émotions et de ses inutiles combats.

Cortége heureux des saints martyrs, lève-toi! porte tes yeux vers le ciel, ta patrie; vois le trône d'or qui t'est promis, la palme du vainqueur, l'immortelle couronne!

Les captifs chrétiens furent jetés dans le cachot d'une des prisons destinées à recevoir les plus abjects et les plus infâmes criminels. Pour eux, qui ne regardaient les heures qui allaient s'écouler entre l'instant présent et l'éternité que comme un orageux mais court passage d'un séjour de misères à la splendeur des clartés éternelles, le lieu dans lequel s'écoulait cette période transitoire était de bien peu d'importance; et, comme ils employèrent la plus grande partie de la nuit à des exercices de dévotion, la lugubre prison fut convertie pour un moment en un temple du Dieu vivant.

Vers le matin, Aurélius engagea son petit troupeau à tâcher d'obtenir une heure de sommeil, afin de fortifier leurs corps pour la terrible épreuve qu'ils avaient à subir.

La jeune et ardente Bretonne était dans une trop grande exaltation pour qu'il lui fût possible de prendre aucun repos; elle resta absorbée dans une extase de hautes et célestes méditations, tandis que Lélia, accablée par l'excès de la fatigue et par les pénibles agitations de son âme, était tombée sur la pierre froide du cachot, et, la tête appuyée sur les genoux d'Alda, dormait profondément.

Aurélius, qui, comme Alda, avait passé la nuit sans fermer les yeux, éveilla ses compagnons avant le second chant du coq; mais, observant avec compassion les traces croissantes de la souffrance sur le visage de la jeune Romaine, au moment où ses traits étaient éclairés par les premiers rayons du soleil levant, et la pâleur mortelle répandue sur ses joues, il ne voulut pas permettre qu'on troublât le profond repos dans lequel elle était ensevelie. Elle ne se réveilla donc que lorsque ses compagnons de captivité, ayant terminé leurs actes d'adoration et de prières, entonnèrent l'hymne suivant:

Tu peux, Seigneur, apporter le baume de l'espéranceAux coeurs brisés par la douleur,Et la foi, guidée par tes lumières,Ouvre ses ailes et prend son essor vers le Ciel.

Tu peux, de ton sourire,Eclairer le plus noir cachot,Et faire éclore la roseDans le plus aride désert.

Tu peux verser sur le captif condamné à mortLes torrents d'une gloire intarissable,Et lui enseigner à franchir avec joieLe seuil redouté de la mort.

Et maintenant nos âmes, réveillées,Se préparent à quitter le séjour d'ici-bas;Et, délivrées des soins et des maux de la terre,A voler vers toi, ô mon Dieu!

Avec toi, Seigneur, sont la paix et la joieEt l'éternel repos;Et la béatitude, sans mélange d'aucune peine,Est le partage des bienheureux.

Lélia se leva précipitamment quand la mélodie sacrée cessa, semblant s'évanouir dans le ciel, et se jeta dans les bras d'Alda en s'écriant: "Alda, ma soeur, y sommes-nous déjà?

—Où, Lélia? demanda sa compagne en l'embrassant à son retour.

—Au ciel, Alda, sans doute; je rêvais dans ce moment même que le terrible combat était fini, et j'entendais les chants séraphiques des esprits bienheureux, auxquels sous semblions nous joindre tous.

—C'était un songe, jeune fille, qui se réalisera promptement pour vous et pour nous tous, dit Aurélius, à moins, et Dieu nous en préserve, qu'il ne se trouve quelqu'un parmi nous qui puisse faiblir en vue du ciel.

—Mon père, dit Lélia, unissons-nous tous, dans une ardente prière, à Celui de qui vient la force, pour que nous sachions tous souffrir jusqu'à la fin." Et Aurélius commença une prière au Dieu de toute grâce, à laquelle se joignirent tous ceux qui étaient présents. Mais tandis que les condamnés chrétiens priaient avec ferveur, les pas précipités de la multitude et le roulement des chariots dans les rues qui étaient au-dessus de la prison, parvinrent à leurs oreilles jusqu'au fond du cachot, avec un bruit ressemblant, à cette distance, à celui des flots de la mer; dès lors ils furent avertis que l'heure était arrivée où ils allaient être appelés à la dernière et redoutable épreuve par laquelle ils devaient confesser leur foi.

La foule tumultueuse et agitée du peuple se portait avec empressement vers l'amphithéâtre, qui leur promettait pour ce jour-là les jouissances d'un spectacle encore plus attrayant pour leurs instincts dépravés et barbares que celui d'un combat de gladiateurs condamnés à s'entre-tuer au milieu de l'arène ensanglantée, et allait offrir une heure d'un amusement plus cruel et plus raffiné à ceux qui trouvaient leur bonheur dans les tourments et l'agonie de leurs semblables.

N'est-ce pas la pratique de ces atrocités qui attira enfin la vengeance du Ciel sur la coupable Rome, cette ville païenne et persécutrice, qui est désignée dans l'Apocalypse comme "une prostituée revêtue d'écarlate et assise sur ses sept collines, ivre du sang des martyrs." C'est vraiment avec justice que le saint exilé de Patmos, au temps de qui ces abominations commencèrent, et qu'on peut dire avoir été témoin oculaire des cruelles persécutions de Néron contre les chrétiens, appliqua cette image à la ville impériale des Césars.

"Mes enfants, dit Aurélius à ses compagnons quand les portes du cachot s'ouvrirent pour donner passage aux soldats romains qui venaient les chercher pour les conduire à la mort, je dois vous avertir qu'une grande tentation sera placée aujourd'hui devant vous. Priez, afin de pouvoir résister aux piéges que vous tendront les ennemis de votre âme, et courir victorieusement pour remporter le prix qui vous attend au bout de la carrière; car on vous offrira la vie à la condition de commettre un acte d'idolâtrie."

L'avertissement d'Aurélius aurait paru inutile à voir l'allégresse avec laquelle la troupe de condamnés s'avançait pour obéir à la sentence qui les vouait à la mort et à des tortures inouïes. Il n'y eut donc pas dans le cachot un seul retardataire; pas un regard ne se reporta en arrière quand ils s'avancèrent à travers les rues, encombrées par la foule, qui conduisaient à l'amphithéâtre.

Lorsqu'ils entrèrent sous le fatal portique, on leur offrit la vie, ainsi que l'avait annoncé Aurélius, à la condition, bien simple à remplir, de jeter une poignée d'encens dans le feu qui était allumé sur les autels des dieux de Rome; et au même moment on entendit, venant de l'intérieur de l'amphithéâtre, les cris barbares de la foule affamée du spectacle qui lui était promis.

"Les chrétiens aux lions! les chrétiens aux lions!" Telles étaient les paroles qui annonçaient pour la première fois aux victimes dévouées le genre de mort qui leur était destiné. Aurélius les entendit avec un sourire calme, et, repoussant d'un geste d'horreur l'encens qu'on lui présentait, il franchit d'un pas ferme les portes ouvertes de l'arène dans laquelle il devait subir son supplice. Son exemple fut suivi par ceux des condamnés qui lui succédaient immédiatement dans la file qui s'avançait, et alors on ferma subitement les portes, après avoir admis autant de victimes que les impitoyables spectateurs désiraient en voir exposées ensemble à la rage des bêtes féroces.

L'instant suivant, le morne silence qui avait suivi l'entrée des victimes fut rompu par de retentissants et épouvantables rugissements, auxquels se joignit un cri général poussé par les femmes qui composaient une partie des spectateurs, en voyant entrer les lions affamés. Les clameurs tumultueuses d'une joie féroce annoncèrent le moment où ils s'élançaient sur leur proie humaine; puis une seconde acclamation, suivie bientôt de l'ouverture des portes afin de donner entrée à de nouvelles victimes, fit connaître à ceux qui étaient dehors que l'oeuvre de la mort était accomplie. Six des captifs chrétiens avaient déjà scellé de leur sang leur profession de foi.

Alda et Lélia, comme les plus jeunes entre les prisonniers, fermaient la marche des six qui restaient, et virent avec un frémissement d'horreur les quatre qui auraient dû les précéder à travers les portes de l'arène fatale pâlir et chanceler quand on leur présenta l'alternative qui avait été si résolûment rejetée par Aurélius et ses compagnons de martyre; puis enfin, quand l'amphithéâtre retentit encore une fois de ce cri effrayant: "Les chrétiens aux lions!" d'une main tremblante et en détournant les yeux, jeter l'encens sur le feu qui brûlait devant les idoles, et racheter lâchement leur vie au pris d'une apostasie de leur Dieu.

Alda, le coeur palpitant d'inquiétude, jeta des yeux scrutateurs sur les traits altérés de sa pâle et languissante compagne, frémissant de la voir, elle aussi, fléchir devant cette redoutable épreuve; mais quand elle rencontra le regarde de haute et fixe résolution qui rayonnait dans les yeux noirs et mélancoliques de la jeune Romaine, alors élevés vers le ciel dans une fervente et silencieuse prière, elle se reprocha le doute qui avait traversé son esprit sur la fermeté de la foi de Lélia, qui, quoique d'une nature moins ardente et moins passionnée que la sienne, était cependant aussi forte et aussi courageuse.

"Alda, dit celle-ci, as-tu vu l'acte que ces malheureux ont commis?

—Oui, répondit Alda, et je prie Dieu de leur pardonner, et de nous préserver du malheur de céder à la même tentation; car vois, le moment est arrivé."

En effet, on présentait l'encens aux deux jeunes amies; et le prêtre de Jupiter, touché de compassion en voyant leur beauté, leur jeunesse et la tendre union qui paraissait subsister entre elles, employa tous les sophismes de son éloquence pour les décider à échapper aux horreurs de la mort qui les attendait, en rendant un simple hommage à la statue de son dieu. Mais elles repoussèrent ses sollicitations avec une dignité calme, et entrèrent dans l'arène fatale sans témoigner aucune crainte.

Leur apparition fit naître un murmure d'admiration, presque de pitié, parmi les spectateurs qui encombraient les siéges de l'amphithéâtre. Le cruel empereur lui-même, en voyant l'héroïque fermeté avec laquelle ces deux jeunes vierges, si remarquablement belles, attendaient le sort épouvantable qui leur était destiné, se leva, et leur demanda si elles ne voulaient pas acheter leur délivrance en offrant à sa propre statue l'hommage d'adoration qu'elles avaient refusé à celles des dieux.

"Vain et présomptueux mortel, non!" répondirent en même temps les deux jeunes amies; et dans ce moment Lélia rencontra les yeux de Quintus Flavius, qui était avec sa nouvelle épouse parmi les spectateurs, pour jouir du spectacle de son martyre et de celui de ses compagnons. Quoique cette vue rappelât une rougeur passagère sur les joues décolorées de la jeune victime, elle n'eut pas le pouvoir d'ébranler la tranquille résolution avec laquelle elle se préparait à subir la dernière épreuve de sa vie, malgré toutes les terreurs dont elle était accompagnée. La foi avait donné à son âme des ailes qui l'élevaient vers le ciel; et si cet objet de sa tendresse, autrefois si chéri, occupa sa dernière pensée sur la terre, c'est parce que cette pensée fut une prière à son Père céleste pour qu'il lui plût d'ouvrir les yeux de Quintus Flavius à la connaissance de la vérité, et de lui pardonner le crime d'avoir assisté au sacrifice de sa fiancée.

Tous les yeux se tournèrent en ce moment sur les deux jeunes victimes; le signal avait été donné par le barbare empereur lui-même pour que les bêtes féroces fussent introduites dans l'arène déjà ensanglantée, et deux terribles lions s'élancèrent avec rage sur la scène en poussant des rugissements qui ébranlèrent l'amphithéâtre.

La jeune Bretonne jeta sur les animaux furieux un regard intrépide; puis, étendant les bras vers Lélia, elle s'écria: "Ne mourrons-nous pas ensemble, mon amie?"

Lélia tomba sur son sein, et cacha son visage dans les plis de son vêtement.

L'instant d'après le sang des deux martyres coulait en flots mêlés: ces deux jeunes vierges, autrefois implacables ennemies, expiraient dans les bras l'une de l'autre, unies par les liens de la plus tendre affection, et leurs âmes affranchies entraient au même moment dans cette joie éternelle que ne peut comprendre aucun entendement humain.


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