The Project Gutenberg eBook ofAldo le rimeur

The Project Gutenberg eBook ofAldo le rimeurThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: Aldo le rimeurAuthor: George SandRelease date: July 9, 2004 [eBook #12862]Most recently updated: October 28, 2024Language: FrenchCredits: Produced by Renald Levesque and the Online Distributed ProofreadingTeam. This file was produced from images generously made availableby the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) athttp://gallica.bnf.fr*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ALDO LE RIMEUR ***

This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.

Title: Aldo le rimeurAuthor: George SandRelease date: July 9, 2004 [eBook #12862]Most recently updated: October 28, 2024Language: FrenchCredits: Produced by Renald Levesque and the Online Distributed ProofreadingTeam. This file was produced from images generously made availableby the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) athttp://gallica.bnf.fr

Title: Aldo le rimeur

Author: George Sand

Author: George Sand

Release date: July 9, 2004 [eBook #12862]Most recently updated: October 28, 2024

Language: French

Credits: Produced by Renald Levesque and the Online Distributed ProofreadingTeam. This file was produced from images generously made availableby the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) athttp://gallica.bnf.fr

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ALDO LE RIMEUR ***

Comme cette bluette a paru longtemps avant le roman et le drame deChatterton, personne ne pensera que j'aie eu la prétention d'imiter ce modèle, bien qu'une scène d'Aldo le rimeurprésente quelques rapports de situation avec le beau et déchirant monologue que M. de Vigny a mis dans la bouche de son poëte. Je ne me défendrais pas d'avoir été inspiré par ce sujet, d'abord si le fait était vrai, ensuite si ma pensée eût été la même. Mais elle était autre, et je ne songeais à peindre la misère du poëte que comme un accident, un des malheurs passagers de sa fantasque et douloureuse existence. Je voulais peindre le poëte en général; une âme de poëte quelconque, mobile, généreuse, ardente, susceptible, inquiète, fière et jalouse. Le second acte de ce petit poème dialogué montre le même hommenon transforméqu'on a vu lutter contre la faim et l'abandon au premier acte. De même qu'un nouvel amour a été le dénoûment de cette première phase, l'amour de la science, ou plutôt une soudaine et vague révélation de la science, arrache une seconde fois l'âme curieuse etondoyantedu poëte au dégoût de la vie, à la lassitude du coeur, au suicide. Je comptais, lorsque je fis paraître ce fragment dans une Revue, compléter la série d'expériences et de déceptions par lesquelles, après avoir plusieurs fois rempli et vidé la coupe des illusions, Aldo devait arriver à briser sa vie ou à se réconcilier avec elle. De nouvelles préoccupations d'esprit m'emportèrent ailleurs, et j'oubliai Aldo, comme Aldo oubliait la reine Agandecca. Je n'ai jamais pensé que l'interruption de cette esquisse fût offensante ou préjudiciable pour aucun lecteur; mais, avant de la remettre sous les yeux du public, je devais l'avertir que ce n'est là qu'un fragment. Le finira qui voudra dans sa pensée, et beaucoup mieux sans doute que je ne l'ai commencé.

Il n'y a personne qui ne fasse son petit Faust, son petit Don Juan, son petit Manfred ou son petit Hamlet, le soir auprès de son feu, les pieds dans de très-bonnes pantoufles.(Esprit des journaux.)

Il n'y a personne qui ne fasse son petit Faust, son petit Don Juan, son petit Manfred ou son petit Hamlet, le soir auprès de son feu, les pieds dans de très-bonnes pantoufles.(Esprit des journaux.)

ALDO LE RIMEURMEG, sa mère.JANE, jeune montagnarde.LA REINE AGANDECCA.TICKLE, nain de la reine.MAITRE ACROCÉRONIUS, astrologue de la reine.

La scène est à Ithona.

Dans le galetas du rimeur; un escalier au fond rendait à une soupente; au milieu, une mauvaise table, un escabeau, quelques livres. Il fait nuit.

ALDO, TICKLE.

(Aldo est assis le tête dans ses mains, les coudes sur la table. Un frappe à la porte.)

ALDO.

Qui frappe?

TICKLE, en dehors.

Votre très-humble serviteur.

ALDO.

Lequel?

TICKLE.

Votre ami.

ALDO.

Que le diable vous emporte! vous êtes un escroc.

TICKLE.

Non, je suis votre ami et votre serviteur.

ALDO.

Il est évident que vous venez me dépouiller; mais je ne crains rien de ce côté-là. Entrez.

TICKLE.

Souffrez que je vous embrasse.

ALDO.

Permettez-moi de vous mettre sur la table.

TICKLE,sur la table.

Et comment vous portez-vous, mon excellent seigneur, depuis que nous ne nous sommes vus?

ALDO.

Mais.... tantôt bien, tantôt mal. Il s'est passé beaucoup de choses depuis que je n'ai eu l'honneur de vous voir.

TICKLE.

En vérité, mon cher monsieur?

ALDO.

Sur mon honneur! ce serait trop long à vous raconter. Il y a vingt ans environ, car notre connaissance date de l'autre monde.

TICKLE.

Vraiment?

ALDO.

Sans doute, puisque je n'ai encore jamais eu l'honneur de vous rencontrer dans celui-ci.

TICKLE.

Comment! vous ne me connaissez pas? Vous ne m'avez jamais vu?

ALDO.

Non, sur mon honneur, mon cher ami.

TICKLE.

Eh! mais, d'où sortez-vous? où vivez-vous?

ALDO.

Je vis dans une taupinière; mais vous, il est certain que, si j'en juge par votre taille, vous sortez d'un trou de souris.

TICKLE

Et c'est pour cela que vous devriez connaître, ne fût-ce que de vue, le célèbre nain John Bucentor Tickle, bouffon de la reine.

ALDO.

Je suis parfaitement heureux de faire votre connaissance; vous passez pour un homme d'esprit.

TICKLE.

Je n'en manque pas, et vous pouvez déjà vous en apercevoir à ma conversation.

ALDO.

Comment donc! j'en suis ébloui, stupéfait et renversé!

TICKLE.

Je vois que vous êtes un homme de goût pour un poëte.

ALDO.

Et vous un homme hardi pour un nain.

TICKLE.

Monsieur, je me conduis comme un nain avec les rustres: ceux-là ne causent qu'avec les poings; et moi, ce n'est pas ma profession. Je porte des manchettes de dentelle, c'est mon goût.

ALDO.

C'est un goût fort innocent.

TICKLE.

Et qui a le suffrage des dames, généralement. Avec les dames, Monsieur, comme avec les gens d'esprit, j'ai six pieds de haut, parce que sur ce terrain-là on se bat à armes égales.

ALDO.

Et les armes sont courtoises. Vous pouvez compter, je ne dis pas sur mon esprit, mais sur ma courtoisie. Puis-je savoir ce qui me procure l'honneur de votre visite?

TICKLE.

Me permettez-vous d'être assis?

ALDO.

De tout mon coeur si vous ne me demandez pas de siège; car cet escabeau est le seul que je possède, et mon habitude n'est pas d'écouter debout ce que l'on vient me prier d'entendre.

TICKLE.

Je resterai de grand coeur sur cette table; il ne m'en faut pas davantage pour être absolument à votre hauteur.

ALDO.

J'en suis intimement persuadé. (Il s'assied; le nain se met à califourchon sur la table, vis-à-vis de lui.)

TICKLE.

Mon cher monsieur, vous êtes poëte?

ALDO.

Pas le moins du monde, Monsieur.

TICKLE.

Ah! vraiment! Je vous demande pardon; je vous prenais pour un certain Aldo...le rimeur, comme on dit dans la ville, etle barde, comme on dit à la cour. Vous avez peut-être entendu parler de lui? C'est un jeune homme qui n'est pas sans talent.

ALDO.

Je vous demande pardon, Monsieur; c'est un homme qui n'a pas plus de talent que vous et moi.

TICKLE.

Réellement? Eh bien, j'en suis fâché pour lui. Je venais lui offrir mes petits services.

ALDO.

Il vous offre les siens également; vous savez en quoi ils peuvent consister, puisque vous connaissez sa profession. Veuillez lui faire connaître la vôtre.

TICKLE.

Mais moi, vous voyez la mienne... je suis nain.

ALDO.

Et bouffon! Mais je ne vois pas jusqu'ici quels services Votre Seigneurie peut daigner offrir à un misérable poëte.

TICKLE.

Monsieur, tout petit que je suis, j'ai de très-larges poches à mon pourpoint; c'est une fantaisie que j'ai, et, par suite d'une fantaisie analogue, les poches dont j'ai l'honneur de vous parler sont toujours pleines d'or.

ALDO.

C'est une fantaisie comme une autre, et qui n'a rien de neuf.

TICKLE.

La vôtre me parait plus usée encore.

ALDO.

De quoi parlez-vous, Monsieur? de ma fantaisie ou de ma poche.

TICKLE.

Je parle de votre fantaisie, de votre poche, de votre bourse et de votre crédit. Croyez-moi, c'est une habitude de mauvais genre que de n'avoir pas le sou. Or donc, voulez-vous gagner de l'argent? vous en avez besoin.

ALDO.

Pas le moindre besoin, Monsieur, je vous jure.

TICKLE.

Vous êtes trop modeste. Je connais votre position, le dénûment de mistress Meg, votre mère, et son grand âge. Je connais votre activité, votre dévouement, votre grandeur d'âme. Je vous offre un gain légitime... Vous comprenez? Je ne viens pas faire ici le grand seigneur; je viens vous proposer un échange, un marché qui ne peut qu'augmenter votre gloire et vous mettra à même de secourir mistress Meg.

ALDO.

Voyons ce que c'est, Monsieur; voudriez-vous que je fisse monter une de vos jambes en flageolet, et me vendre l'autre pour en faire un porte-crayon?

TICKLE.

Je demande de vous quelque chose d'une moindre valeur que la plus chétive de mes jambes, je vous demande un petit drame de votre façon.

ALDO.

Pour qui, Monsieur? pour le théâtre de la reine?

TICKLE.

Pour moi, Monsieur.

ALDO.

Pour vous! et qu'en ferez-vous? vous n'aurez jamais la force de l'emporter!

TICKLE.

J'allégerai mes poches d'une partie de l'or qui les charge, et je prendrai votre manuscrit à la place.

ALDO.

Très-bien; et puis?

TICKLE.

Et puis l'ouvrage m'appartiendra. Je le publierai, je le ferai jouer sur le théâtre de la reine.

ALDO.

Sous quel nom, je vous prie?

TICKLE.

Sous le nom agréable de sir John Bucentor Tickle; c'est dans votre intérêt que j'agirai ainsi et pour donner de la confiance au public. Si l'autorité de mon nom ne suffisait pas à nous assurer sa bienveillance, en cas de chute, nous réclamerions contre son injuste arrêt.

ALDO.

En lui livrant le nom du véritable auteur?

TICKLE.

C'est ainsi que cela se fait à la cour.

ALDO.

Et la cour fait bien! Monsieur, je vous prie maintenant de me laisser travailler au drame que vous me faites l'honneur de me demander.

TICKLE.

Puis-je compter sur votre parole, Monsieur?

ALDO.

Je m'en flatte.

TICKLE.

Un mot de traité sera nécessaire.

ALDO.

De tout mon coeur, j'en sais la rédaction. (Il écrit.) Voulez-vous signer maintenant? moi, je signe.

TICKLE.

Permettez-moi d'en prendre connaissance. (Il lit.) «Je m'engage, moi, Aldo de Malmor, ditle rimeurà la ville etle bardeà la cour, à jeter par les fenêtres le très-illustre seigneur John Bucentor Tickle, nain et bouffon de la reine, la première fois qu'il franchira le seuil de ma maison. Fait double entre nous, etc.» Bravo! bravo! c'est la première scène du drame!

ALDO.

Non, c'est un dénoûment tout prêt et que je vous offre gratis.

TICKLE.

J'en suis trop reconnaissant; je cours le porter à la reine, qui en sera charmée. (Il saute en bas de la table et s'enfuit.) Tu me le paieras!

ALDO.

Tu me le paieras aussi, canaille, si tu retombes sous ma main.

ALDO,seul.

Un ennemi de plus! et c'est ainsi que je vis! Chaque jour m'amène un assassin ou un voleur. Misérables! vous me réduisez à l'aumône, mais vous n'aurez pas bon marché de ma fierté. Allons! ce fat m'a fait perdre une demi-heure, remettons-nous à l'ouvrage. La nuit s'avance; je ne serai plus dérangé. Tout est silencieux dans la ville et autour de moi. Dévorons cette nouvelle insulte; quand le brodequin est bon, le pied ne craint pas de se souiller en traversant la boue. Écrivons.

Travailler!... chanter! faire des vers! amuser le public! lui donner mon cerveau pour livre, mon coeur pour clavier, afin qu'il en joue à son aise, et qu'il le jette après l'avoir épuisé en disant: Voici un mauvais livre, voici un mauvais instrument. Écrire! écrire!... penser pour les autres... sentir pour les autres... abominable prostitution de l'âme! Oh! métier, métier, gagne-pain, servilité, humiliation!—Que faire?—Écrire? sur quoi?—Je n'ai rien dans le cerveau,tout est dans mon coeur!... et il faut que je te donne mon coeur à manger pour un morceau de pain, public grossier, bête féroce, amateur de tortures, buveur d'encre et de larmes!—Je n'ai dans l'âme que ma douleur; il faut que je te repaisse de ma douleur. Et tu en riras peut-être! Si mon luth mouillé et détendu par mes pleurs rend quelque son faible, tu diras que toutes mes cordes sont fausses, que je n'ai rien de vrai, que je ne sens pas mon mal... quand je sens la faim dévorer mes entrailles! la faim, la souffrance des loups! Et moi, homme d'intelligence et de réflexion, je n'ai même pas la gloire d'une plus noble souffrance!... Il faut que toutes les voix de l'âme se taisent devant le cri de l'estomac qui faiblit et qui brûle!—Si elles s'éveillent dans le délire de mes nuits déplorables, ces souffrances plus poignantes, mais plus grandes, ces souffrances dont je ne rougirais pas si je pouvais les garder pour moi seul, il faut que je les recueille sur un album comme des curiosités qui se peuvent mettre dans le commerce, et qu'un amateur peut acheter pour son cabinet. Il y a des boutiques où l'on vend des singes, des tortues, des squelettes d'homme et des peaux de serpent. L'âme d'un poète est une boutique où le public vient marchander toutes les formes du désespoir: celui-ci estime l'ambition déçue sous la forme d'une ode au dieu des vers; celui-là s'affectionne pour l'amour trompé, rimé en élégie; cet autre rit aux éclats d'une épigramme qui partit d'un sein rongé par la colère, d'une bouche amère de fiel. Pauvre poète! chacun prend une pièce de ton vêtement, une fibre de ton corps, une goutte de ton sang; et quand chacun a essayé ton vêtement à sa taille, éprouvé la force de tes nerfs, analysé la qualité de ton sang, il te jette à terre avec quelques pièces de monnaie pour dédommagement de ses insultes, et il s'en va, se préférant à toi dans la sincérité de ses pensées insolentes et stupides.—O gloire du poète, laurier, immortalité promise, sympathie flatteuse, haillons de royauté, jouets d'enfants! que vous cachez mal la nudité d'un mendiant couvert de plaies! Oh! méprisables! méprisables entre tous les hommes, ceux qui, pouvant vivre d'un autre travail que celui-là, se font poètes pour le public! Misérables comédiens qui pourriez jouer le rôle d'hommes, et qui montez sur un tréteau pour faire rire et pleurer les désoeuvrés! n'avez-vous pas la force de vivre en vous-mêmes, de souffrir sans qu'on vous plaigne, de prier sans qu'on vous regarde? Il vous faut un auditoire pour admirer vos puériles grandeurs, pour compatir à vos douleurs vulgaires! Celui qui est né fils de roi, d'histrion ou de bourreau suit forcément la vocation héréditaire; il accomplit sa triste et honteuse destinée. S'il en triomphe, s'il s'élève seulement au niveau des hommes ordinaires, qu'il soit loué et encouragé! Mais vous, grands seigneurs, hommes instruits, hommes robustes, vous avez la fortune pour vous rendre libres, la science pour vous occuper, des bras pour creuser la terre en cas de ruine; et vous vous faites écrivains! et vous nous livrez les facultés débauchées de votre intelligence, vous cherchez la puissance morale dans l'épanchement ignoble de la publicité! vous appelez la populace autour de vous, et vous vous mettez nus devant elle pour qu'elle vous juge, pour qu'elle vous examine et vous sache par coeur! Oh! lâche! si vous êtes difforme, et si, pour obtenir la compassion, vous vous livrez au mépris! lâche encore plus si vous êtes beau et si vous cherchez dans la foule l'approbation que vous ne devriez demander qu'à Dieu et à votre maîtresse.... C'est ce que je disais l'autre jour au duc de Buckingham qui me consultait sur ses vers.—Et il a tellement goûté mon avis qu'il m'a mis à la porte de chez lui, et m'a fait retirer la faible pension que m'accordait la reine en mémoire des services de mon père dans l'armée.... Aussi, maintenant plus que jamais, il faut rimer, pleurer, chanter ... vendre mi pensée, mon amour, ma haine, ma religion, ma bravoure et jusqu'à ma faim! Tout cela peut servir de matière au vers alexandrin et de sujet au poème et au drame. Venez, venez, corbeaux avides de mon sang! venez, vautours carnassiers! voici Aldo qui se meurt de fatigue, d'ennui, de besoin et de honte. Venez fouiller dans ses entrailles et savoir ce que l'homme peut souffrir: je vais vous l'apprendre, afin que vous me donniez de quoi dîner demain.... O misère! c'est-à-dire infamie!—(Il s'assied devant une table.) Ah! voici des stances à ma maîtresse!.... J'ai vendu trois guinées une romance sur la reine Titania; ceci vaut mieux, le public ne s'en apercevra guère... mais je puis le vendre trois guinées!... Le duc d'York m'a promis sa chaîne d'or si je lui faisais des vers pour sa maîtresse.... Oui, lady Mathilde est brune, mince: ces vers-là pourraient avoir été faits pour elle; elle a dix-huit ans, juste l'âge de Jane... Jane! je vais vendre ton portrait, ton portrait écrit de ma main; je vais trahir les mystères de ta beauté, révélés à moi seul, confiée à ma loyauté, à mon respect; je vais raconter les voluptés dont tu m'as enivré et vendre le beau vêtement d'amour et de poésie que je t'avais fait, pour qu'il aille couvrir le sein d'une autre! Ces éloges donnés à la sainte pureté de ton âme monteront comme une vaine fumée sur l'autel d'une divinité étrangère; et cette femme à qui j'aurai donné la rougeur de tes joues, la blancheur de tes mains, cette vaine idole que j'aurai parée de ta brune chevelure et d'un diadème d'or ciselé par mon génie, cette femme qui lira sans pudeur à ses amants et à ses confidentes les stances qui furent écrites pour toi, c'est une effrontée, c'est la femelle d'un courtisan, c'est ce qu'on devrait appeler une courtisane!—Non, je ne vendrai pas tes attraits et ta parure, ô ma Jane! simple fille qui m'aimas pour mon amour, et qui ne sais pas même ce que c'est qu'on poète. Tu me t'es pas enorgueillie de mes louanges, tu n'as pas compris mes vers; eh bien, je te les garderai. Un jour peut-être... dans le ciel, tu parleras ta langue des dieux!... et tu me répondras... ma pauvre Jane!... (L'horloge sonne minuit.) Déjà minuit!... et je n'ai rien fait encore, la fatigue m'accable déjà! Cette nuit sera-t-elle perdue comme les autres?.... non, il ne le faut pas... Je ne puis différer davantage.... Il ne me reste pas une guinée, et ma mère aura faim et froid demain si je dors cette nuit... J'ai faim moi-même... et le froid me gagne... Ah! je sens à peine ma plume entre mes doigts glacés... ma tête s'appesantit... Qu'ai-je donc?—Je n'ai rien fait et je suis éreinté!... mes yeux sont troublés... Est-ce que j aurais pleuré?... ma barbe est humide... Oui, voici des larmes sur les stances, à Jane...J'ai pleuré tout à l'heure en songeant à elle... Je ne m'en étais pas aperçu. Ah! tu as pleuré, misérable lâche? tu t'es énervé à te raconter ta douleur, quand tu pouvais l'écrire et gagner le pain de ta mère; et maintenant te voici épuisé comme une lampe vers le matin, te voici pâle comme la lune à son coucher... C'est la troisième nuit que tu emploies à marcher dans ta chambre, à tailler ta plume et à te frapper le front sur ces murs impitoyables! O rage! impuissance, agonie! (Se levant.) Mon courage, m'abandonnes-tu aussi, toi? Mes amis m'ont tourné le dos, mon génie s'est couché paresseux et insensible à l'aiguillon de la volonté, ma vie elle-même a semblé me quitter, mon sang s'est arrêté dans mes veines, et la souffrance de mes nerfs contractés m'a arraché des cris. Tout cela est arrivé souvent, trop souvent! Mais toi, ô courage! ô orgueil! fils de Dieu, père du génie, tu ne m'as jamais manqué encore. Tu as levé d'aussi lourds fardeaux, tu as traversé d'aussi horribles nuits, tu m'as retiré d'aussi noirs abîmes... Tu sais manier un fouet qui trouve encore du sang à faire couler de mes membres desséchés; prends ton arme et fustige mes os paresseux, enfonce ton éperon dans mon flanc appauvri...

J'ai entendu gémir là-haut! sur ma tête!... c'est ma mère!... Elle souffre, elle a froid peut-être. J'ai mis mon manteau sur elle pour la réchauffer. Il ne me reste plus rien... Ah! mon pourpoint pour envelopper ses pieds. (Il monte dans la soupente et revient en chemise et en grelottant.)

Froid maudit! ciel de glace!

Cela se passe, je m'engourdis... si je pouvais composer quelque chose!.... Une bonne moquerie sur l'hiver et les frileux. (Sa voix s'affaiblit.) Une satire sur les nez rouges... (Une pause.) Une épigramme sur le nez de l'archevêque qui est toujours violet après souper... (Une pause.) Unes chanson, cela me réveillera; si je viens à bout de rire, je suis sauvé... Ah! le damné manteau de glace que minuit me colle sur les épaules!... rimons... charmante bise de décembre qui souffles sur mes tempes, inspire-moi... Monseigneur...

Monseigneur de Cantorbery...(Une pause.)Est toujours vermeil après boire.,.

Monseigneur de Cantorbery...

Monseigneur de Cantorbery...

(Une pause.)Est toujours vermeil après boire.,.

(Une pause.)

Est toujours vermeil après boire.,.

Vermeil ne me plaît pas...

Est toujours charmant...

Est toujours charmant...

Est toujours charmant...

Charmant... hum!

Est toujours superbe..Est toujours superbe après boire...

Est toujours superbe..Est toujours superbe après boire...

Est toujours superbe..

Est toujours superbe après boire...

(Il s'endort et parle en dormant d'une voix confuse.)

Monseigneur de Cantorbery...

Monseigneur de Cantorbery...

Monseigneur de Cantorbery...

(Il s'endort tout à, fait.)

(Il s'endort tout à, fait.)

(Il s'endort tout à, fait.)

(Meg entre dans la chambre en tremblotant; elle est enveloppée à demi dans les couvertures de son lit, et se traîne le long des murs.)

MEG.

Je crois qu'il y a enfin de la lumière ici... Je vois une lueur faible... (Elle se heurte contre la table.)

ALDO.

Qui va là?... vous ne répondez pas?... bonsoir... Si vous êtes un voleur, l'ami, passez votre chemin, vous perdez votre temps ici... (Il se rendort.)

MEG.

Je crois que j'ai entendu quelque chose, mais je suis encore plus sourde aujourd'hui qu'à l'ordinaire... et je ne sais pas si le temps était plus sombre, mais il m'a semblé que je ne voyais pas bien... Mon fils n'est pas rentré, à ce qu'il paraît!... (Elle-se heurte encore.)

ALDO.

Encore! Ami voleur, mon cher frère en diable, vous ne vous en rapportez pas à moi?... Cherchez à votre aise... si vous pouviez trouver ma rime dans un coin de la chambre, vous me feriez plaisir en me la rapportant. Elle ne vaut pas la peine que vous vous en empariez...

Monseigneur de CantorberyEst, ma foi! superbe....

Monseigneur de CantorberyEst, ma foi! superbe....

Monseigneur de Cantorbery

Est, ma foi! superbe....

(Il se rendort.)

MEG,qui s'est égarée, à tâtons dans la chambre.

Je ne sais plus ou je suis.... J'ai encore plus froid ici que dans mon lit.... Dieu de bonté, j'espérais trouver le poêle ... mais y a-t-il du bois seulement? Si mon pauvre enfant était là, du moins il me consolerait.... Mais il est allé me chercher quelque chose sans doute.... Je ne vois plus du tout. Je n'entends rien nulle part.... Froid, nuit, silence, solitude, vieillesse, que vous êtes tristes! Je ne me soutiens plus, une étrange défaillance me saisit....

(Aldo rêvant.)

Oui! oui! Monsieur de Cantorbery!...

MEG.

Mes genoux vont se casser si je marche encore: où m'asseoir dans ces ténèbres?... (Elle se laisse tomber.)

ALDO.

Trust! mon pauvre chien, est-ce toi qui reviens? Je t'avais donné à Oscar, mais il parait que tu veux jeûner avec ton maître ... où es-tu, ô le meilleur des hommes, je veux dire des caniches?...

MEG.

Ce carreau est froid ... je ... je.... Dieu tout-puissant, sainte Vierge ... je meurs catholique ... mon enfant! mon enf.... Aldo! (Elle meurt.)

ALDO,se relevant à demi.

Pour le coup, on a parlé.... Mon nom est parti de ce coin.... Je n'ai pas rêvé peut-être.... Voleur ou chien! qui que tu sois.... C'était la voix de ma mère.... Ma mère, allons donc! elle dort là-haut.... Je n'ai pas la force d'y aller voir.... J'ai peur!... par le diable, j'ai peur! Misère, tu m'as vaincu! J'ai cru voir un spectre passer près de moi dans mon sommeil. J'ai entendu une voix qui semblait sortir de la tombe. Fantômes évoqués par la faim, terreurs imbéciles, laissez-moi!... Murailles imprudentes qui m'entendez, gardez-moi bien le secret, car s'il est en vous un écho bavard qui répète les paroles de ma peur, je vous démolirai pierre à pierre jusqu'à ce que je l'aie arraché de vos entrailles, fût-il caché dans le ciment et scellé dans le granit.... Ma mère, m'avez-vous appelé? (Il se lève tout à fait et se frotte les yeux.) Meg, ma mère! Pardon! pardon! je me suis endormi!... Je divague.... J'ai dormi une heure!... L'horloge moqueuse semble me demander ce que j'ai fait du temps! Tu as dormi, bête stupide!... Tu n'as pu lutter une heure ... comme les disciples du Christ, tu as mal gardé le jardin des Oliviers.—Jésus! tu bois en vain l'éternel calice des douleurs humaines; ton père est sourd, ton frère l'esprit saint a perdu ses ailes de feu. Le cerveau du poëte est aride comme la terre, et le coeur des riches est insensible comme le ciel.... Voyons si ce canif aura plus de vertu que ta parole pour conjurer le sommeil. (Il se fait une incision à la poitrine; étouffe un cri et jette le canif.) Votre leçon est incisive, mon bon ami, elle creusera en moi.... Passez-moi le calembour, mon esprit ne coupe pas comme votre acier, ma belle petite lame!... Ah! me voici bien éveillé, Dieu merci! cette charmante plaie me cuit passablement Je puis travailler maintenant.... Mais qui donc a ainsi bouleversé ma table?... Quelqu'un est entré ici.... Est-ce que j'aurais encore peur?... Imbécile! tu es poltron, et pour te guérir, tu répands deux onces de ton sang comme si tu en avais de reste! et tu gâtes ta chemise comme si tu en avais une autre! Faquin! perdras-tu tes habitudes de grand seigneur?... Je souffre ... le froid entre dans cette plaie comme un fer rouge. N'importe, je crois que je vais pouvoir travailler. (Mettant ses deux bras sur se tête.) Mon courage, mon Dieu! ma mère!... Il faut que j'aille embrasser ma mère sans la réveiller, cela me portera bonheur. (Il prend sa lumière et sort.) (Il redescend de la soupente d'un air effaré.) Mais où est donc la vieille femme? Ma mère! ma mère! Qu'est-ce qui a pu me voler ma mère? Je n'avais qu'elle au monde pour causer mon désespoir et conserver mon héroïsme. (Il trouvera sa mère sous l'escalier.) Ah!... ma mère est morte! Dieu me permet donc de mourir aussi, à la fin!—Comment! vous êtes morte, ma mère? (Il la retire de dessous l'escalier et la regarde.) Oui, bien morte! Froide comme la pierre et raide comme une épée. Ah! ma mère est morte!... (Il rit aux éclats et tombe en convulsion.) (Après un silence.)

Mais pourquoi êtes-vous déjà morte? Vous étiez bien pressée d'en finir avec la misère! Est-ce que je ne vous soignais pas bien? Étiez-vous mécontente de moi? Trouviez-vous que j'épargnais ma peine et que je ménageais mon cerveau? Trouviez-vous mes vers mauvais par hasard, et les critiques de mes envieux vous faisaient-elles rougir d'être la mère d'un si méchant rimeur? Vous étiez unbas-bleuautrefois dans votre village!... Aujourd'hui vous n'êtes plus qu'un pauvre squelette aux jambes nues. Pauvres jambes, vieux os! Je vous avais enveloppés encore ce soir avec mon pourpoint!... Est-ce ma faute si la doublure était usée et l'étoffe mince? C'est comme l'étoffe dont vous m'avez fait, ô vieille Meg! J'étais votre septième fils; tous étaient beaux et grands, musculeux et pleins d'ardeur, excepté moi le dernier venu. C'étaient de vigoureux montagnards, de hardis chasseurs de biches aux flancs bruns; et pourtant, depuis Dougal le Noir jusqu'à Ryno le Roux, tous sont partis sans songer à vous conduire au cimetière. Il ne vous est resté que le pauvre Aldo, le pâle enfant de votre vieillesse, le fruit débile de vos dernières amours. Et que pouvait-il faire pour vous de plus qu'il n'a fait? que ne lui donniez-vous comme à vos autres fils une large poitrine et de mâles épaules! Cette petite main de femme que voici pouvait-elle manier les armes du bandit ou la carabine du braconnier? Pouvait-elle soulever la rame du pêcheur et boxer avec l'esturgeon? Vous n'aviez rien espéré de moi, et, me voyant si chétif, vous n'aviez même pus daigné me faire apprendre à lire!—Et quand tous vous ont manqué, quand vous vous êtes trouvée seule avec votre avorton, n'avez-vous pas été surprise de découvrir que je ne sais quel coin de son cerveau avait retenu et commenté les chants de nos bardes! Quand cette voix grêle a su faire entendre des mélodies sauvages qui ont ému les hommes blasés des villes, et qui leur ont rappelé des idées perdues, des sentiments oubliés depuis longtemps, vous avez embrassé votre fils sur le front, sanctuaire d'un génie que vous aviez enfanté sans le savoir. Eh bien! ne pouviez-vous attendre quelques jours encore? La richesse allait venir peut-être. Votre vieillesse allait s'asseoir dans un palais, et vous êtes partie pour un monde où je ne puis plus rien pour vous. Tâchez, si vous allez en purgatoire, que les bras de mes frères vous délivrent et vous ouvrent les portes du ciel.... Pour moi, je n'ai plus rien à faire, ma tâche est finie. Toutes les herbes de la verte Innisfail peuvent pousser dans mon cerveau maintenant, je le mets en friche.... Il est temps que je me repose; j'ai assez souffert pour toi, vieille femme, spectre blême, dont le souvenir sacré m'a fait accomplir de si rudes travaux, apprendre tant de choses ardues, passer tant de nuits glacées sans sommeil et sans manteau! Sans toi, sans l'amour que j'avais pour toi, je n'aurais jamais été rien. Pourquoi m'abandonnes-tu au moment où j'allais être quelque chose? Tu m'ôtes une récompense que je méritais; c était de te voir heureuse, et tu meurs dans le plus odieux jour de notre misère, dans la plus rude de mes fatigues! O mère ingrate, qu'ai-je fait pour que tu m'ôtes déjà mon unique désir de gloire, ma seule espérance dans la vie, l'honnête orgueil d'être un bon fils!... Vieux sein desséché qui as allaité six hommes et demi, reçois ce baiser de reproche, de douleur et d'amour.... (Il se jette sur elle en sanglotant.)—Hélas! ma mère est morte!

JANE, ALDO.

JANE.

Est-ce que votre mère est morte! Hélas! quelle douleur!

ALDO.

Ah! tu viens pleurer avec moi, ma douce Jane; sois la bienvenue! Mon âme est brisée, je n'espère plus qu'en toi.

JANE.

Qu'est-ce que je puis faire pour vous, Aldo? Je ne puis pas rendre la vie à votre mère.

ALDO.

Tu peux me rendre sa tendresse, sa mélancolique et silencieuse compagnie, et surtout le besoin qu'elle avait de moi, le devoir qui m'attachait à elle et à la vie. Hélas! il y a eu des jours où, dans mon découragement, j'ai souhaité que la pauvre Meg arrivât au terme de ses maux, afin de retrouver la liberté de me soustraire aux miens! Tout à l'heure, dans mon délire, je me suis réjoui amèrement d'être enfin délivré de mon pieux fardeau. Je me suis assis en blasphémant au bord du chemin. Et j'ai dit: Je n'irai pas plus loin.—Mais je suis bien jeune encore pour mourir, n'est-ce pas, Jane? Tout n'est peut-être pas fini pour moi; l'avenir peut s'éveiller plus beau que le passé. Je veux devenir riche et puissant; si je trouve une douce compagne, tendre et bonne comme ma mère, et en même temps jeune et forte pour supporter les mauvais jours, belle et caressante pour m'enivrer comme un doux breuvage d'oubli au milieu de mes détresses, je puis encore voir la verte espérance s'épanouir comme un bourgeon du printemps sur une branche engourdie par l'hiver.

JANE.

J'aime beaucoup les choses que vous dites, ô mon bien-aimé! Quoique vos paroles ne soient pas familières à mon oreille, vos compliments me font toujours regretter de n'avoir pas un miroir devant moi, pour voir si je suis belle autant que vous le dites.

ALDO.

Et que vous importe de l'être ou de ne l'être pas, pourvu que je vous voie ainsi et que je vous aime telle que vous êtes à mes yeux et dans mon coeur!

JANE.

Vous avez toujours à la bouche des paroles qui plaisent quand on les écoute; mais quand on y songe après, on ne les comprend plus et on sent de l'inquiétude.

ALDO.

En vérité, Jane, vous raisonnez plus que je ne croyais. Eh quoi! vous gardez un compte exact de mes paroles et vous les commentez en mon absence? Il faut prendre garde à ce que l'on vous dit!

JANE.

N'est-ce pas mon orgueil et ma joie de m'en souvenir?

ALDO.

Aimable et bonne fille! pardonne-moi. Je suis injuste; je suis amer: j'ai été si malheureux! Mais tu me consoleras, toi, n'est-ce pas?

JANE.

Oui, mon beau rêveur, si vous consentez à être consolé.

ALDO.

Comment pourrais-je ne pas y consentir? Voilà une parole étrange dans votre bouche!

JANE.

Vous vous étonnez de mon désir de vous consoler? C'est vous, Aldo, qui me semblez étrange!

ALDO.

En effet, c'est peut-être moi! Passez-moi ces boutades, c'est malgré moi qu'elles me viennent. Je ne veux pas m'y livrer. Donnez-moi votre main, Jane, et donnez-moi aussi votre foi. Jurez avec moi sur le cadavre de ma pauvre vieille amie, qui n'est plus, que vous vivrez pour moi, pour moi seul. J'ai besoin à l'heure qu'il est de trouver un appui ou de mourir. Vous êtes mon seul et dernier espoir; m'accueillerez-vous?

JANE.

Si je vous promets de vous aimer toujours, me promettez-vous de m'épouser?

ALDO.

Vous en doutez?

JANE.

Non, je n'en doute pas.

ALDO.

Mais vous en avez douté..

JANE.

Pourquoi quittez-vous ma main? Pourquoi vous éloignez-vous de moi d'un air sombre? Est-ce que je vous ai offensé?

ALDO.

Non.

JANE.

Vous ne vous voulez pas me regarder?

ALDO.

Je vous regarde; seulement ce n'est pas votre figure qui m'occupe, c'est au fond de votre coeur que mon regard plonge.

JANE.

Voilà que vous me dites des choses que je n'entends plus; et, comme vous froncez le sourcil en me les disant, je dois croire que ce sont des choses dures et affligeantes pour moi. Vous avez un malheureux caractère, Aldo, un sombre esprit, en vérité!

ALDO.

Vous trouvez?

JANE.

Oui, et j'en souffre.

ALDO.

Oh!... en ce cas je ne veux pas vous faire souffrir.

JANE.

Je vous pardonne.

ALDO,avec amertume.

Vous êtes bonne!

JANE.

C'est que je vous aime; tâchez de m'aimer autant, et nous serons heureux.

ALDO.

J'y compte. En attendant, voulez-vous avoir la bonté d'appeler les voisines pour qu'elles viennent ensevelir le corps de ma mère?

JANE.

J'y vais. Donnez-moi un baiser. (Aldo la baise au front avec froideur.)

ALDO,seul.

Cette jeune fille est d'une merveilleuse stupidité! elle me blesse et me choque sans s'en douter, elle m'accorde mon pardon quand c'est elle qui m'offense, et elle reçoit mon baiser sans s'apercevoir au froid de mes lèvres que c'est le dernier! Mais la femme est donc un être bien lâche et bien borné! Je croyais celle-ci plus naïve, plus abandonnée à ce que la nature leur inspire parfois de beau et de généreux! Mais il y a dans le coeur un fonds d'égoïsme plus dur que le diamant, et aucun grand sentiment n'y peut germer. Toi qui te prétends descendue des cieux pour nous consoler, tu ne t'oublies pas toi-même dans le partage que tu veux établir entre nos destinées et les tiennes! Tu promets ton dévouement, tes caresses et ta fidélité, à la condition d'un échange semblable. Celle-ci me demande sans pudeur un serment qui était sur mes lèvres, et que j'aurais voulu offrir et non céder. C'est ainsi que tu nous sauveras, ange équitable et prudent. Tu tiens une balance comme la justice, mais tu as soulevé le bandeau de l'amour, et tu vois clairement nos défauts pour nous les reprocher sans pitié. Rien pour rien, c'est ta devise! Où est ta miséricorde, où est ton pardon, où donc tes ineffables sacrifices? Femme! mensonge! tu n'es pas! tu n'es qu'un mot, une ombre, un rêve. Les poëtes t'ont créée, ton fantôme est peut-être au ciel. Il m'a semblé parfois te voir passer dans mes nuées. Insensé que j'étais, pourquoi suis-je descendu sur la terre pour te chercher?

Maintenant je sais ce qu'il me reste à faire. Ma mère, je ne te pleure plus, nous ne serons pas longtemps séparés. Je laisse à d'autres le soin d'ensevelir ta dépouille, je vais rejoindre ton âme... J'ai bien assez tardé, mon Dieu! il y a assez longtemps que j'hésite au bord du gouffre sans fond de l'éternité! Pourquoi ai-je tremblé?... tremblé! Est-ce que c'est la peur qui t'a retenu, Aldo?... Non, c'est le devoir.—Et pourtant tout à l'heure que faisais-tu lorsque tu priais, à genoux, cette jeune fille de conserver ta vie en te confiant la sienne? Tu ne devais plus rien à personne, et tu voulais vivre pourtant! lâche enfant! tu demandais l'espoir, tu demandais l'avenir, tu demandais l'amour avec des larmes! Tu les demandais à une paysanne imbécile, quand c'est dans un monde inconnu que tu dois les chercher! Qui t'arrête? est-ce le doute? le doute ne vaut-il pas mieux que le désespoir? Là-haut l'incertitude, ici la réalité. Le choix peut-il être douteux? Va donc, Aldo! descends dans ces vagues profondeurs, ou monte dans ces espaces insaisissables. Que Dieu te protège, si tu en vaux la peine; qu'il te rende au néant, si ton âme n'est qu'un souffle sorti du néant!...

Adieu, grabat où j'ai si mal dormi! adieu, table dure et froide où j'ai tracé des vers brûlants! adieu, front livide de ma mère, où j'ai tant de fois interrogé avec anxiété les ravages de la souffrance et les dernières luttes de la vie prête à s'éteindre! Adieu, espérances de gloire; adieu, espérances d'amour, vous m'avez menti, je romps les mailles du filet où vous m'avez tenu si longtemps captif et ridicule! je vais me relever à mes propres yeux, je vais briser un joug dont je rougis... Adieu. (Il ouvre la porte de sa maison qui donne sur le fleuve et descend les degrés. Une barque pavoisée passe au même moment.)

AGANDECCA,sur la barque.

Quel est ce jeune homme si pâle et si beau qui descend vers le fleuve et semble vouloir s'y précipiter?

TICKLE,sur la barque.

C'est un homme de rien, un rêveur, un fou, un misérable.

AGANDECCA.

Je veux savoir son nom.

TICKLE.

C'est Aldo le rimeur.

AGANDECCA.

Aldo le barde! ses chants sont inspirés, sa voix est celle d'un poète des anciens jours. La beauté de son génie ne le cède qu'à celle de son visage. Je veux lui parler.

TICKLE.

C'est un homme sans usage et sans courtoisie, qui répondra fort mal aux bontés de Votre Grâce.

AGANDECCA.

N'importe, je veux voir ses traits et entendre sa voix. Faites aborder la barque au bas de cet escalier. (Tickle donne des ordres en grommelant. La barque vient aborder aux pieds d'Aldo.)

ALDO.

Qui êtes-vous, et que demandez-vous à la porte de cette pauvre maison?

AGANDECCA.

Je suis la reine, et je viens te voir.

ALDO.

Votre Grâce arrive une heure trop lard, la maison est déserte. Ma mère est morte, et je ne repasserais pas le seuil que je viens de franchir, fut-ce pour la reine Mab elle-même.

AGANDECCA.

Comme tu voudras. J'aime ton audace. Viens sur ma barque.

ALDO.

Madame, où me menez-vous?

AGANDECCA.

A la promenade.

ALDO.

Votre promenade sera-t-elle longue?

LA REINE.

Que sais-je?


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