LETTRE LXVIII.

Madame de Blamont était sur un lit de damas bleue, où je l'avais fait parer avec décence, voulant procurer le lendemain aux habitans de sa terre la satisfaction de la voir qu'ils imploraient avec des torrens de larmes; elle avait une robe de gros de tours blanc, ses cheveux dans leur couleur naturelle, proprement peignés sous un grand bonnet, sa tête reposait sur un oreiller garni de dentelles, et son attitude était celle d'une femme qui dort; huit cierges brûlaient autour du lit dont les rideaux étaient relevés avec des gros flots de rubans blanc; deux prêtres modestement recueillis récitaient des prières à basse voix.

Par la porte où nous entrions, le tableau s'offrait à nous en entier . . . Ta malheureuse Aline ne l'a pas plutôt apperçu qu'elle recule et tombe dans mes bras; . . . mais persuadée qu'elle n'a plus qu'un moment à elle, la crainte de le perdre, l'extrême résignation dans laquelle elle est, tout la soutient et nous avançons; les prêtres se retirent un instant, Aline plus libre se jette aux pieds de sa mère, et les baise tous deux avec respect, . . . elle se relève, vient sur les côtés, prend chacune des mains tour-à-tour, et y imprime ses lèvres avec la componction de la plus vive douleur, . . . elle s'approche de la tête, considère un instant le calme pur qui règne sur les traits de cette femme; . . . admire la beauté qui s'y peint encore . . . Ici son ame se déchire elle élance ses bras autour du col de cette mère adorée; l'arrose de ses larmes; l'accable de ses baisers, et lui adresse des mots si tendres; . . . lui fait des questions si touchantes, que la crainte de la voir succomber à cet excès de sensibilité me fait approcher d'elle, et la supplier de ne pas s'abandonner ainsi; mais comme elle me résistait, comme elle n'écoutait, . . . comme elle n'entendait plus que sa douleur, le curé survint et lui fit les mêmes instances, elle craignit alors d'avoir manqué de respect; cette tendre fille sans cesse occupée de ses devoirs, y sacrifiant toujours les passions les plus ardentes de son ame, se retira en baissant les yeux, et se replaça à genoux au pied du lit pour partager un instant les prières avec les deux honnêtes ecclésiastiques qui s'étaient chargés de ce soin. Ce fut en ce moment que je lui annonçai tout bas le legs des cheveux que lui faisait sa mère; je lui dis que j'allais les couper pour les lui remettre tout de suite. Cette nouvelle remplit son ame de consolation . . . Elle me donne ses cheveux, dit-elle, . . . cette bonne mère, . . . cette tendre mère, . . . elle a pensé à moi, . . . ah! donnez-les moi, . . . donnez-les moi vite, . . . ils ne me quitteront de la vie . . . Je m'approchai du lit pour procéder à cette opération, . . . mais Aline se détourna, elle ne voulût pas me voir faire, elle était bien aise d'avoir ses cheveux, mais elle était fâchée qu'on les coupât, il semblait que cela devînt pour elle une preuve de plus de la mort de sa mère, et peut-être jouissait-elle en cet instant de l'illusion de la croire endormie. —C'était d'ailleurs déparer en quelque sorte ce corps qu'elle idolâtrait, toutes ces idées sans doute troublèrent le plaisir sombre qu'elle éprouvait à ce don, et quand je le lui apportai, elle ne le reçut d'abord qu'en frémissant; . . . bientôt pourtant elle les couvre de baisers, et se détournant pour ouvrir sa poitrine, elle les place au-dessous du sein gauche, protestant sur les pieds de sa mère qu'ils ne quitteraient jamais cette place.

Ma vertueuse amie, dis-je au bout d'une demie heure de cette cruelle visite, il faut partir, cet instant va vous affliger encore, il vaudrait presque mieux que nous ne fussions pas venus . . . Elle frissonna, on eut dit que j'arrachais la partie la plus sensible de son ame, mais toujours ferme et courageuse, après avoir renouvellée une dernière fois ses baisers aux mains et au front, elle s'incline respectueusement et sort en pleurs, la tête cachée dans mes bras . . . Je l'embrassai dès que nous fûmes dehors, je suis bien plus content de vous que je ne l'aurais cru, lui dis-je, ceci me remplit d'espoir pour la suite . . . Oh ma chère amie! de la force, il en faut, de la prudence, de la sagesse et soyez sûre que nous réussirons . . .

Nous rentrâmes dans sa chambre; elle me demanda où serait enterrée sa mère, avec une sorte d'émotion qui m'allarma; je lui fis part des dernières dispositions de la défunte; et quand elle vit que madame de Blamont désirait expressément que sa fille fût mise un jour dans le même cercueil —ah! dit-elle, comme ceci me console encore, cela sera, n'est-ce pas, Déterville? cela sera? personne ne peut s'y opposer? —Non, certes, lui dis-je, . . . puis, comme sans réflexion, —vous en chargez-vous, mon ami? —Fille adorable, répondis-je, la nature ne dérangera pas ses loix pour que je sois chargé de ce soin: réfléchissez que j'ai douze ans plus que vous; —oh! qu'importe, on finit à tout âge. Dites-moi toujours que si vous me survivez, vous me promettez de me faire mettre auprès de ma mère? —Je vous le jure, mais aux conditions que nous allons nous occuper d'autre chose. —Oh! de tout ce que vous voudrez, après cette promesse. —Eh bien! j'exige que vous preniez quelque nourriture. —Oui, dela crême de ris, comme hier, avec celle que j'ai perdue, n'est-ce pas, mon ami, . . . comme hier? . . . Et avec un peu d'égarement; —mais elle ne sera plus là, . . . ce ne sera plus elle, . . . il n'est plus possible que je la revoie jamais! . . . et sans répondre. —Eh bien, voulez-vous que j'aille vous chercher quelques légers alimens? —non, en vérité; —et cependant à force d'instances, je l'obligeai à avaler un œuf frais, dans lequel je battis quelques gouttes d'élixir. Nous employâmes ensuite le peu de temps qui nous restait, à assurer nos mesures; je convins avec elle, que dans tous les cas, Julie me ferait un détail exact de ce qui se passerait au château de Blamont, dès qu'Aline y serait; et Aline me promit de son côté de m'écrire le plus souvent qu'elle pourrait, et d'observer avec exactitude tout ce qui était convenu entre nous . . . L'heure pressant, elle s'habilla; quand on lui présenta une robe noire, elle la baisa avec transport; ah! mon ami! dit-elle, en me regardant, voilà la dernière couleur que je porterai de ma vie . . . À peine était-elle prête, que le président me fit dire qu'il m'attendait dans les salles d'en bas, et qu'il me priait de lui amener sa fille: eh bien! lui dis-je, —comment va le cœur? —mieux que je ne croyais, me répondit-elle, en prenant mon bras; mais sur-tout, mon ami, ne me quittez point que je ne sois en voiture; je le lui promis, et nous descendimes; . . . dès qu'elle entendit la voix du président qui causait avec quelques habitans de Vertfeuille, elle frémit. —Courage, lui dis-je, du respect et du silence; elle entra, elle salua son père, sans prononcer une parole; monsieur de Blamont s'approcha d'elle, il l'exhorta froidement à se consoler: il lui dit que le deuil lui siéyait à merveille; qu'il ne l'avait jamais vue si jolie; et elle continua de se tenir debout, les yeux baissés, sans répondre une parole.

À titre d'exécuteur-testamentaire, tout ceci va vous donner bien de la peine, me dit le président; elle a bien fait de vous choisir, assurément, cela ne pouvait être en meilleures mains . . . Ma fille a-t-elle déjeûné? Oui, monsieur, dis-je, bien sûr d'obliger Aline par cette réponse; avez-vous ordonné qu'on vous servît? —Oui, j'ai dit qu'on mît deux perdrix; j'aime à la folie celles de Vertfeuille, elles ont bien plus de goût que celles de Blamont: Aline, vous en mangerez une? —non, mon père. —C'est que la journée est bien longue; il y a vingt-cinq lieues de traverse, j'ai six relais, nous n'arrêterons pas; nous aurons des biscuits dans la voiture, mais cela ne nourrit point. —On servit; le président mangea ses deux perdrix, but autant de bouteilles de vin de Bourgogne, et causa avec les différentes personnes dont la salle était remplie, pendant que dans une ambrazure, Aline et moi fumes nous entretenir encore un moment.

J'achevai de raffermir son cœur; elle me témoigna mille caresses, . . . et comme en s'ouvrant à l'amitié, son ame était prête à se fendre; je fis semblant de ne rien voir: elle me pria de t'écrire, et ton nom n'eut pas plutôt volé sur ses lèvres que ses yeux s'inondèrent: . . . Je rompis encore ces nouvelles effusions; je craignais une crise affreuse; et quand l'instant du départ approcha, je ne vis d'autre parti, pour éviter cette révolution, que de la navrer par de la froideur . . . Je me déchirais moi-même en agissant ainsi, mais il le fallait . . . J'abordai le président, . . . elle m'entendit et se contint . . . On vint avertir que les chevaux étaient mis . . . Je la vis tressaillir, mais je ne m'approchai plus d'elle . . . Le président sortit . . . Julie ensuite, . . . elle quitta le salon la dernière.

Dès qu'on la vit, le peuple forma deux haies, au milieu desquelles elle fut obligée de passer.

Là, cet ange céleste reçut involontairement les hommages de tout ce qui l'entourait. Les uns élevaient leurs mains vers le ciel, en lui souhaitant mille prospérités . . . Ceux-ci pleuraient et se détournaient d'elle, comme pour ne la pas voir s'arracher à eux, d'autres enfin se jettaient à ses pieds, lui rendaient graces des bienfaits qu'ils en avaient reçus, et imploraient sa bénédiction . . . Elle traversa la foule, ne regardant que la terre, ne laissant jamais voir sur son front que la douleur et l'humilité . . . Le président monta, Julie suivit; . . . alors Aline tourna les yeux sur moi, pour m'adresser un adieu cruel qui eut ouvert la source des larmes que je m'efforçais d'étancher; . . . mais ne pouvant plus me distinguer, par les précautions que j'avais prises, quoique je ne la perdisse pas de vue . . . Elle s'élança comme un trait dans la voiture: . . . tout s'éloigna avec la rapidité de l'éclair; . . . et moi, confondu, . . . anéanti, . . . je crus que l'astre disparaissait pour toujours des cieux, et que le monde allait être condamné à vivre éternellement dans les ténèbres.

Je rentrai, suivi du peuple, dont les pleurs ne tarissaient point. Ne voulant faire enterrer madame de Blamont qu'au bout de trente-six heures révolues, d'après les instances réitérées de sa fille, je fis ouvrir l'appartement où elle était exposée, après avoir pris soin de faire enclore le lit d'une balustrade couverte de drap noir: il n'y eut personne qui ne vint se prosterner aux pieds de celle qui leur avait été si chère; tous la bénirent, tous l'adorèrent . . . Ô gens du siècle! vous qui vivez comme le monstre qui la sacrifiât, obtiendrez-vous de tels hommages, quand la parque aura tranché vos jours? . . . Aurez-vous, comme cette femme divine, du sein de l'Être- Suprême où l'ont placée ses vertus, la douce consolation de vivre encore dans le cœur des hommes, et de les voir vous offrir le tribut sacré de leur amour et de leur reconnaissance?

Ces soins remplirent tout le vingt-sept. Le lendemain, à dix heures du matin, le cortège vint prendre le corps pour le rendre à sa dernière demeure; chacun se disputait l'honneur de porter ce précieux fardeau; et ses gens ne le cédèrent qu'avec peine aux six plus notables du lieu. Ils l'enlevèrent, et elle arriva à la paroisse, au triste son des cloches, . . . murmure harmonieux! devenu plus lugubre encore par les sanglots et les gémissemens de tout ce qui l'accompagnait; mais le désespoir devint si violent, quand on la vit disparaître et s'enfoncer dans les entrailles de la terre . . . Les cris de la douleur furent tels, que les voûtes du temple en retentirent; on eût dit, que tout ce qui était là lui eût été attaché par quelques liens; . . . il semblait qu'ils étaient tous ses enfans, tous la pleuraient comme une mère.

Je revins, et passai, sans doute, la plus cruelle journée que j'aie eue de ma vie: dégagé des soins les plus importans, je n'écoutai plus que mon chagrin . . . Ô mon ami, qu'il fut affreux; l'obligation de me contraindre, en repoussant vers mon cœur les larmes que je m'étais refusées en avait ébranlé les ressorts; toute la machine était affaissée . . . Je me promenais seul à grands pas dans ces appartemens où régnaient autrefois la décence, la joie douce et l'honnêteté, et je n'y trouvais plus qu'un vuide horrible et des marques de deuil.

Elle a passé, me disais-je, celle qui faisait le bonheur des autres; le ciel n'a voulu la laisser qu'un instant sur la terre . . . elle n'y a paru que pour faire le bien, . . . et je lui appliquais ces paroles superbes qu'inspirait à Fléchier la célèbre duchesse d'Aiguillon [9]:elle n'a été grande que pour servir Dieu, riche que pour assister les pauvres, vivante que pour se disposer à la mort.

Telle est, mon cher Valcour, la première partie des malheurs que j'ai à t'apprendre, je passe les détails qui m'occupèrent les jours suivans, pour en venir plutôt au sombre récit qui me reste, et qui ne déchirera pas plus cruellement ton cœur que le mien ne le fut en le lisant.

Le 3 mai au soir, je revenais de l'église, où je n'ai pas manqué d'aller pleurer deux heures par jour sur le tombeau de ma malheureuse amie, depuis que nous avons eu la douleur de la perdre; lorsqu'on m'avertit qu'un homme à cheval demandait, avec empressement, à me parler. Je vole où l'on me dit qu'il est, le cœur palpitant d'effroi, je trouve un inconnu qui me rend à l'instant un paquet de lettres; . . . j'ouvre avec précipitation, . . . j'interroge, . . . je lis sans comprendre, je reconnais enfin l'écriture d'Aline, précédée d'un journal exact de Julie. Je t'envoie le tout, . . . lis, Valcour, et respire, si tu le peux, jusqu'à la dernière ligne.

[Footnote 1. Toutes les suivantes, excepté la dernière, étaient sous la même enveloppe.]

[Footnote 2. Il a dans ses registres depuis cent ans, vingt assassinats pareils à celui de Calas. Il a, sous François I., mis le feu à quatre-vingts villages de la Provence; il a coûté la vie dans ce même-temps à quatre-vingt mille citoyens; il a dans différentes époques ouvert trois fois sa ville aux ennemis; c'est encore lui qui, dans ce moment-ci (1787), bouleverse la province. Il est tout simple qu'une telle assemblée mérite les éloges du monstre dont nos lecteurs frémissent. (Note de l'editeur)]

[Footnote 3. Monstres capables de cette horreur, vous pâlissez en reconnaissant votre victime; . . . tranquillisez-vous elle vous pardonne, ce fut hors de vos fers la première jouissance qu'elle voulût goûter.]

[Footnote 4. Les Scandinaves et les Germains pleuraient à la naissance de leurs enfans; dès qu'il leur en était né un, ils s'asseoiyaient autour de son berceau; et là chacun représentait, aussi pathétiquement qu'il lui était possible, les misères de la vie humaine et compatissait aux maux que le nouveau-né aurait à souffrir dans le séjour qu'il allait faire dans le monde; ces mêmes peuples se réjouissaient à la mort de leurs amis ou de leurs parens, tous ceux qui assistaient à la cérémonie ne s'entretenaient que du glorieux échange, par lequel le défunt avait quitté une vie sujette à tant de misères, pour entrer dans l'état d'une parfaite félicité; ensuite, on jouait, on chantait, on se régalait pendant trois jours. Il reste encore des traces de cette coûtume dans presque toutes les villes du nord de l'Allemagne.]

[Footnote 5. Tel fut le mensonge de l'abominableSartine.]

[Footnote 6. C'est l'opération du scélératLenoir.]

[Footnote 7. Voyez la page 316 de ce volume-ci.]

[Footnote 8. Belle-mère de Déterville, on doit s'en souvenir.]

[Footnote 9. Nièce du cardinal de Richelieu.]

Julie à Déterville.

Au château de Blamont, ce premier mai.

J'exécute vos ordres et ceux de ma maîtresse, monsieur, puissent être lus de vous de tristes caractères, que mes larmes effacent à mesure que ma main les écrit. Vous exigez des détails, quelque douloureux qu'ils soient, j'obéis.

M. le président s'endormit dès que la voiture fut en mouvement, et ne s'éveilla qu'au premier relai: il fit quelques questions à sa fille, qui ne lui répondit que par monosyllabes: alors il lui demanda d'un ton sévère, si elle s'avisait d'avoir de l'humeur? —Je n'ai que du chagrin, monsieur, répondit-elle, j'imagine que mes malheurs m'en donnent le droit. —Sur cela, monsieur le président répondit que la plus haute de toutes les folies était de se chagriner, qu'il fallait savoir monter son ame à une sorte de stoïcisme, qui nous fit regarder avec indifférence tous les événemens de la vie; que pour lui, loin de s'affliger de rien, il se réjouissait de tout, que si l'on examinait avec attention ce qui paraîtrait devoir, au premier coup d'œil, nous désoler le plus cruellement, on y trouverait bientôt un côté agréable; qu'il s'agissait de saisir celui-là, d'oublier l'autre; et qu'avec ce systême on parvenait à changer en roses toutes les épines de la vie: . . . que la sensibilité n'était qu'une faiblesse dont il était facile de se guérir, en repoussant de soi avec violence tout ce qui voulait nous assaillir de trop près, et en remplaçant avec vîtesse par une idée voluptueuse ou consolatrice, les traits dont le chagrin voulait nous effleurer; . . . que cette petite étude n'était l'affaire que de très-peu d'années, au bout desquelles on réussissait à s'endurcir au point, que rien n'était plus capable de nous affecter. Et il assura mademoiselle qu'elle serait toujours malheureuse, tant qu'elle n'adopterait pas cette prudente philosophie . . . Aline ne répondit rien, et monsieur se retournant vers moi, me fit tout haut, sur mademoiselle, des questions de la plus grande indécence. Quand il vit que je baissais les yeux sans répondre, il m'apostropha avec humeur; il me dit que je n'aurais pas beau jeu avec lui, si je voulais faire aussi la prude; que le ton de sa maison était autrement libre que celui du logis que je quittais, et qu'il fallait, ou s'y mettre, ou s'attendre à n'y pas demeurer long-temps. Ensuite, en me renouvellant les questions indiscrètes qu'il venait de me faire sur sa fille, il me dit que dès qu'il allait la marier, il fallait bien qu'il connût ces choses-là, et que ne voulant pas tromper son gendre, il était essentiel qu'il sûtsi la marchandise était sans défaut; mais que puisque je refusais de le lui apprendre . . .il fouillerait les ballots lui-même,pour en apprendre la valeur; et sur cela il dit à mademoiselle qu'il faisait bien chaud, qu'il lui conseillait d'ôter toutes les coëffes et tous les mantelets dont elle était affublée; mais Aline qui avait choisi le strapontain par préférence, courbée sur la portière, et la tête cachée dans ses mains, n'écoutait rien, et ne répondait à rien . . . Alors, monsieur le président me demanda relativement à moi les mêmes éclaircissemens qu'il voulait que je lui donnasse sur mademoiselle, et il accompagna ses questions de gestes si mal-honnêtes, . . . d'actions tellement indécentes, que je le menaçai d'appeler ou de me jetter hors de la voiture; il me dit qu'il saurait me mettre à la raison; que je me trompais fort, si j'imaginais qu'il m'emmenait pour plaire à sa fille; et qu'assurément il m'aurait laissé, sans ma jeunesse et ma jolie figure; qu'il attendrait, puisque je faisais autant la difficile, mais qu'il me prévenait qu'il en faudrait toujours venir là, et qu'il y avait à Blamont des moyens sûrs pour vaincre la résistance des filles. Peu à-près il se rendormit, et ne parla presque plus du jour, à environ un quart de lieue de Sens, une roue se cassa, et nous arrivâmes comme nous pûmes à l'auberge de la poste, où il fallait bien coucher malgré nous. Monsieur parla lui-même à la maîtresse de la maison, et nous montâmes peu-après dans une chambre à deux lits, où il fit porter les équipages de nuit de mademoiselle, me disant que c'était là sa chambre et celle de sa fille, et que je n'avais qu'à en demander une pour moi; mais Aline me prit par le bras, et dit qu'elle allait en demander une pour elle et pour moi, parce qu'elle ne pouvait se passer de sa femme-de-chambre la nuit. Eh bien! dit le président, on tendra un troisième lit ici, mais vous, ma fille, vous ne coucherez sûrement pas ailleurs. —Je vous demande pardon, mon père, dit Aline en ouvrant brusquement la porte, et se jettant avec moi sur la gallerie, alors elle appella la maîtresse, et lui demanda une chambre; cette femme, guidée par les yeux du président qu'elle consulta aussi-tôt, répondit qu'elle n'avait d'autre lit à lui donner, que celui qui était dans l'appartement de monsieur, et que toute sa maison était pleine. Mais vous destiniez un coin à cette fille, dit Aline en me montrant: —oui, mademoiselle; mais cette chambre n'est pas faite pour vous. —N'importe, n'importe, j'y coucherai avec elle; tout est bon, pourvu qu'il soit décent, et rien ne l'est moins, madame, que de faire coucher une fille dans l'appartement de son père. —Cela nous arrive pourtant tous les jours. —Vous trouverez bon que ce ne soit pas à moi. L'hôtesse n'osant répliquer, ouvrit une assez mauvaise petite chambre à l'autre extrémité de la gallerie, et nous y entrâmes, sans que le président, qui nous voyait de sa porte, osât prononcer un seul mot.

Mademoiselle demanda un bouillon pour elle, et un poulet pour moi. Elle supplia instamment l'hôtesse de prendre elle-même la clef de notre chambre, et de ne nous ouvrir le lendemain que quand son père voudrait partir.

À peine fumes-nous renfermées, que replaçant devant les yeux d'Aline la conduite de son père dans cette seule journée, je lui dis, qu'après tous les dangers que nous courrions avec un tel homme, nous ferions peut-être prudemment, d'essayer à nous sauver d'où nous étions. Je lui représentai qu'une fois au château, les moyens que nous trouvions à présent ne nous seraient peut-être pas offerts. Mais mademoiselle qui ne se ressouvenait point du château de Blamont, où elle n'avait été qu'une fois avec sa mère, dans son enfance, me dit qu'il lui paraissait impossible que nous n'eussions là les mêmes moyens qu'ici; qu'elle espérait fléchir Dolbourg; obtenir de lui de renoncer à ses projets, et que favorisée par monsieur Déterville, elle ne voulait s'écarter en rien des conseils qu'elle en avait reçu. —Mademoiselle, lui dis-je, monsieur Déterville, qui s'est expliqué devant moi, a dit ce me semble, que pour légitimer votre fuite il ne fallait que trouver des torts à monsieur votre père. Ses propos, . . . ses projets d'aujourd'hui, tout cela n'annonce-t-il pas des horreurs . . . Julie, me dit cette inestimable maîtresse, tu ne sais pas ce que c'est que d'accuser son père? Tu ne sens pas ce qu'il en coûte à une ame comme la mienne, pour divulguer des torts de cette espèce, dans celui de qui je tiens le jour; j'aimerais mieux mourir que d'oser une telle chose; et dans tout ceci, d'ailleurs, il n'y a encore rien de réel, rien que je puisse prouver, et rien qu'il ne puisse combattre . . . Ô ma chère amie! espérons, ceci ira peut-être mieux que tu ne crois, j'attends tout de Dolbourg . . . Quoi qu'il en soit, ajouta-t-elle, en me saisissant la main, avec un air qui me fit frémir, ne crains rien Julie, je ne trahirai jamais l'amant que j'aime; je ne ferai jamais d'autre choix que celui de ma mère; et s'il faut une victime à ces monstres, voilà la main, dit-elle, en tendant la sienne, voilà la main qui en ouvrira le flanc . . . Ensuite elle se jetta sur le lit sans se deshabiller, et passa la nuit dans les larmes.

Le lendemain matin on vint nous avertir pour le départ, nous sortîmes promptement et fûmes nous tenir à la porte de la chambre de monsieur, sans y entrer. Il parut; nous descendîmes avec lui et nous reprîmes dans la voiture les mêmes places que nous avions la veille. Monsieur ne dit pas un mot, nous imitâmes son silence et nous arrivâmes vers midi au château de Blamont, dont les abords ténébreux et isolés surprirent et effrayèrent mademoiselle, qui, comme je viens de le dire, ne se ressouvenait plus de sa position. La voiture pénétra jusques dans la cour intérieure, et là, nous trouvâmes monsieur Dolbourg, qui offrit son bras à mademoiselle pour descendre de la voiture; elle accepta cette politesse et lui fit une révérence pleine de douceur. La voiture se retira, nous entrâmes dans la salle d'en bas; tout est triste dans cet affreux château, tout y noircit l'imagination, tout y inspire la terreur; et cette horrible maison a plutôt l'air d'une forteresse que d'une habitation de campagne; on n'y voit que des voûtes, des grilles, des portes épaisses. Dès que nous fûmes entrées, monsieur me dit de faire porter les équipages de sa fille dans l'appartement qu'on m'indiquerait; mais mademoiselle m'arrêtant, demanda instamment à ces deux messieurs de permettre que je ne la quittasse point. Oh! parbleu, dit brusquement monsieur de Blamont, elle ne mangera ni ne couchera pourtant point avec vous; il me semble qu'une fille est en sûreté quand elle est entre son père et l'époux qui doit lui appartenir. —Vous n'avez rien à craindre mademoiselle, dit monsieur Dolbourg, daignez me croire et laissez sortir votre Julie. Aline n'osa résister; je fus faire ce qui m'était ordonné et revins aussi-tôt dans le sallon; mademoiselle était assise entre ces deux messieurs, et je sus, qu'à cela près de quelques propos déplacés, parce qu'il était impossible à de tels gens de n'en pas tenir, il n'avait été pourtant question, dans cette première entrevue, que de choses indifférentes; dès qu'Aline me vit revenir, elle demanda la permission de se retirer, elle lui fut accordée, monsieur lui donna la main lui-même pour la conduire dans sa chambre; quand elle y entra, voyant qu'il n'y avait qu'un lit, elle demanda instamment qu'on en tendit un autre pour moi. —C'est impossible, lui répondit le président, mais elle est à portée de vous et voilà des sonnettes dont vous pouvez vous servir au besoin; cela dit, il se retira, et nous nous arrangeâmes dans cette chambre; en furetant dans les différens coins, nous aperçûmes dans l'embrâsure d'une fenêtre la ligne suivante, écrite avec un crayon:C'est ici que la malheureuse Sophie, . . . la phrase n'était pas finie . . . —Oh ciel! dit Aline effrayée, . . . ce sera ici qu'il aura conduit cette pauvre fille. Je ne le savais pas, on me l'avait dite au couvent . . . Et qu'en a-t-il fait? Pourquoi l'a-t-il emmenée dans ce château? . . . Pourquoi n'a- t-elle pu écrire que cette ligne? . . . Ô Julie! tout me fait frémir . . . Nous en étions là, quand on vint avertir mademoiselle que le dîner était servi, bien sûre qu'on la forcerait d'y paraître elle n'osa faire des excuses, elle se remit comme elle pût de son trouble et descendit. Elle vit alors que la société était composée des deux amis, d'une vieille dame, d'une jeune personne de quinze à seize ans, assez jolie, et d'un jeune abbé; la conversation fût générale tant que les laquais servirent; mais renvoyés au désert, elle prit un ton bien différent. —Aline, dit le président, cette jeune personne que vous voyez est la fille de madame, elle est ma maîtresse, je vous la recommande et j'espère que vous vivrez bien avec elle . . . Ce vieux coquin de Dolbourg a été mon rival quelque temps, mais aujourd'hui que le sacrement l'enchaîne, il m'a bien promis que ce ne serait que dans les bras de l'hymen qu'il allumerait les feux de l'amour; ce bel enfant et sa mère seront les témoins de votre mariage, et c'est monsieur l'abbé qui le célébrera, circonstance à laquelle a pensé s'opposer Dolbourg; car l'abbé est galant et votre vieux mari est jaloux comme un italien. Mademoiselle, les yeux constamment baissés, ne répondit jamais un mot. On sortit de table, et dès qu'on en fut hors, elle salua respectueusement son père et se retira. Elle prétexta de la fatigue pour se dispenser du souper, et après avoir encore visité l'une et l'autre tous les coins de la chambre pour s'assurer qu'on ne pouvait y pénétrer par surprise, elle s'y enferma avec moi et passa la nuit à-peu-près comme la précédente, mais plus agitée encore à cause de cette ligne imparfaite de la main deSophie, et dont elle ne pouvait expliquer le sens. Telle fut l'histoire du 28.

Le lendemain, dès neuf heures, le président frappa, nous lui ouvrîmes, il m'ordonna de me retirer, et ayant dit à sa fille de l'écouter avec attention, il lui demanda si elle était décidée à lui obéir et à épouser le lendemain son ami Dolbourg? Mademoiselle lui dit qu'elle ne pouvait revenir de la surprise où elle était de se voir faire une telle proposition avant même que sa mère ne fût enterrée; monsieur se voyant maître desa victime, répondit avec des termes durs qu'il se moquait de ces considérations, qu'il voulait être obéi, qu'il venait lui demander sa parole de l'être, ou qu'il allait la faire jetter dans un cachot, dont elle ne sortirait de sa vie. Mademoiselle ne s'allarma point, son courage fût extrême; elle dit qu'elle comptait trop sur les bontés de son père pour craindre d'être ainsi traitée; mais que, puisqu'on exigeait un aussi cruel sacrifice, elle demandait instamment de pouvoir entretenir Dolbourg tête à tête. Cette faveur ne lui fut pas refusée. Le président sortit et monsieur Dolbourg entra peu après . . . Il n'y eut rien qu'Aline ne fit, rien qu'elle ne mit en usage pour le dégoûter de cet hymen, l'amour et le désespoir prêtaient une énergie à ses discours, à laquelle il semblait impossible de résister . . . Dolbourg fût inébranlable; enfin cette intéressante fille se jetta aux pieds de son tyran avec des flots de larmes, pour le conjurer de renoncer à ses projets; . . . tout fût inutile, . . . il lui dit froidement de se relever, . . . que ce qui était décidé se ferait, . . . qu'il ne voulait d'elle que sapersonne, . . . nullement son cœur, qu'une fois sa femme, il saurait ou vaincre ses répugnances, ou s'en moquer si elles redoublaient; . . . qu'à l'égard de la haîne qu'elle lui faisait envisager, c'était la chose du monde qui l'effrayait le moins, qu'il la ferait vivre dans une telle solitude et dans une subordination si entière, qu'il n'aurait pas à redouter les effets de cette antipathie. Il dit que cela lui rappelait l'histoire de sa dernière épouse, qu'il avait été de même obligé de la prendre d'assaut, comme il voyait bien qu'il allait faire ici; et que malgré toute la hauteur du caractère de cette femme, malgré les invincibles dégoûts qu'elle avait de même éprouvé pour lui, il avait su la réduire en peu de mois au sort le plus soumis; qu'il se souvenait au mieux des moyens, et que tous violens qu'ils pussent être, il saurait les remettre en usage . . . Alors mademoiselle confuse de s'être abaissé jusqu'à la prière avec un tel monstre, lui a dit fièrement, eh bien! monsieur, tout est dit, mon père peut venir chercher ma parole, je serai votre femme demain.

Monsieur de Blamont revenu, elle lui a renouvellé devant Dolbourg les mêmes promesses avec un visage ferme et tranquille; elle lui a demandé pour unique grace qu'on ne l'obligea point de descendre, et qu'on la laissa vingt-quatre heures seule, pour se préparer à une action qui lui coutait autant. Le président balança, il dit que ce n'était pas à l'esclave à dicter des loix à ses maîtres; aussi, reprit-elle promptement, vous voyez bien que je ne demande que des graces. —Oui, oui, ditDolbourg, en entraînantle Président, laissons-la bouder vingt-quatre heures, puisque cela l'amuse; il n'y a-t-il pas d'ailleurs des choses auxquelles il faut nécessairement que puisse vaquer une fille qui va cesser de l'être, continua-t-il avec un ton de persiflage aussi impertinent que ridicule . . . Oui, oui, mon enfant, ajouta-t-il, en voulant la prendre sous le menton, (oui, oui, faites bien tout cela, et que je n'aye qu'à me louer du logis quand le papa m'en donnera les clefs.) Alors monsieur, voulant soutenir ce ton de grossière plaisanterie, dit que dans la règle,on devait balayer les chambres avant d'admettre un nouvel hôte, qu'il fallait au moins leur donner de l'air, et que ce soin le regardait seul. Assurément, dit Dolbourg, je ne suis point jaloux, tu le sais, fais ce que tu voudras, mon ami,tu n'avaleras jamais si bien l'huître que je n'en retrouve encore l'écaille, et c'est tout ce qu'il faut à un époux examinateur, et qui malheureusement n'est que cela. Encouragé par ces plats et odieux propos, le président s'avança avec impudence vers sa fille, et la saisissant durement par le bras,sauvage créature, lui dit-il, il n'y a plus de défense ici, il n'y a plus de mère dans le sein de laquelle tu puisses te jetter; mais à ces cruels mots mademoiselle tomba à la renverse dans un fauteuil, et ses larmes . . . ses sanglots allaient la suffoquer infailliblement, si Dolbourg, beaucoup plus effrayé que son ami, ne m'eut appellé fort vîte; cachée dans un coin, en dehors, d'où rien ne m'échappait, j'accourus, mademoiselle était sans connaissance, je la délaçai promptement; . . . mais les scélérats, . . . je frémis en traçant ces indignités, . . . ils osèrent porter des yeux impurs sur ce sein d'albâtre, agité des soupirs de la douleur, . . . . . . inondé des pleurs du désespoir, . . . . . . ils osèrent, . . . . . . Oh monsieur! n'en exigez pas davantage, leurs exécrations furent au comble, . . . on me tenait pendant ce temps-là. Mademoiselle en reprenant ses sens s'apperçut de tout, ah ma chère Julie! s'écria-t- elle, qu'est-ce donc que les monstres ont fait? . . . hélas! répondis-je, en fondant en larmes, c'est à ce prix qu'ils vous accordent vingt-quatre heures . . . Bon reprit-elle avec une fermeté qui m'étonna, je n'ai pas besoin d'un plus long délai, et, s'approchant de la fenêtre, elle en considère l'élévation, elle la mesure des yeux, elle avait plus de quatre-vingts pieds de hauteur, et au bas était un fossé de trois toises de large, et entièrement plein d'eau; . . . et bien Julie, me dit-elle, après un peu de réflexion, . . . tu le vois, voilà nos projets impossibles. —Plus que vous ne pensez, répondis-je avec douleur, nous sommes observées de partout, c'est ce qui met le comble à l'horreur de notre sort; . . . regardez, lui dis-je, en lui montrant l'autre côté du fossé, appercevez deux hommes qui ne quittent jamais notre fenêtre de vue, et si je fais le moindre pas dans la maison, je suis partout suivie par deux autres. Notre position est affreuse. —Je le sens, me répondit Aline, aussi ne me reste-t-il qu'un parti à prendre . . . ne la comprenant pas, j'osai lui dire que dans la terrible circonstance où elle se trouvait, le seul était de fléchir; . . . mais sans en entendre davantage, elle me repoussa avec humeur, je te croyais mon amie, me dit-elle, mais je vois bien que tu ne l'es plus, es-tu déjà vendue à mes tyrans? sont-ce eux qui t'engagent à me parler ainsi? suis-je donc déjà seule sur la terre? suis-je abandonnée? . . . suis- je livrée de toutes parts à mes ennemis? —Oh ciel! m'écriai-je, en me jettant à ses pieds, ma chère maîtresse peut-elle concevoir un tel soupçon? moi, vous trahir, . . . moi, vous abandonner! Ah comptez sur moi jusqu'àla mort. . . À ce mot, elle frissonna, elle se leva brusquement, et me dit, . . . je saurai bientôt si ce que tu m'assures est vrai, et tu verras si le dernier moyen que je me réserve ne me débarrassera pas sûrement de mes persécuteurs! —Quoi vous espérez de vous sauver? —Oui, dit-elle, en souriant d'un air que je me suis rappelé depuis, et qui ne me frappa point assez pour lors; oui, Julie, je me sauverai, . . . je retournerai dans la maison de ma mère, . . . il ne sera pas vrai, comme ils l'ont dit, que son sein ne me servira plus d'asyle, . . . il m'en servira, Julie, . . . il m'en servira encore, . . . et ayant fait deux tours dans la chambre avec une grande vitesse, elle me demanda un verre d'eau . . . Voilà, dit-elle en le prenant, le dernier repas que je veux faire à Blamont. —Mademoiselle, lui dis-je, croyant la voir un peu remise, et lui supposant des moyens de fuir qu'elle allait me communiquer, ce repas ne vous donnera pas de grandes forces, si vous avez envie d'aller loin. —Assurément, me dit-elle d'un air ouvert et libre, assurément, ma bonne amie, j'irai fort loin . . . Peut-on trop fuir un tel séjour! . . . Elle me demanda son écritoire, je le lui donnai, . . . elle me dit de la laisser tranquille jusqu'à ce qu'elle sonna. —J'obéis, elle écrivit jusqu'à sept heures, . . . alors, elle me fit entrer, et après m'avoir fait asseoir, regarde les souscriptions de ces lettres, me dit-elle, . . . je les lis; sur l'une était écrite àmon meilleur ami; je gage, lui dis-je, que celle-la est pour monsieur Déterville, —Assurément, . . . je lus l'autre, il y avait,à celui que j'idolatrerai même au delà du tombeau. . . oh! pour celle-là, lui dis-je, je mettrai le nom quand vous voudrez, et elle sourit . . . Sur la troisième était:aux mânes de ma mère, veux-tu porter celle-la, me dit-elle? —Oh! Mademoiselle! —eh bien! je la porterai, mon enfant, . . . je la remettrai moi-même; . . . et elle se leva avec une agitation prodigieuse. Oh! pourquoi tous ces mouvemens, . . . pourquoi toutes ces paroles m'ont-elles échappées? . . . peu après, elle me dit que depuis que nous étions hors de Vertfeuille, nous n'avions pas encore imaginé de prier un instant pour sa mère, cela est vrai, lui dis-je, —réparons cela Julie; elle se mit à genoux, m'ordonna de m'y mettre et de réciter dans mon livre, l'office des morts, lentement et de manière à ce qu'elle pût me suivre et m'entendre, elle remplit ce devoir avec une ferveur, . . . une componction qui m'édifia jusqu'aux larmes; ensuite elle voulut que nous récitassions ensemble le vingt-quatrième psaumeDominus illuminatio mea, dont le sens est, quequelque soit le nombre des ennemis qui nous accablent, on ne doit rien craindre, quand on a Dieu pour protecteur et la vie éternelle pour espoir, mais quand elle en fut au seizième verset,mon père et ma mère m'ont abandonnée, le Seigneur seul s'est chargé de moi; ses yeux se remplirent de larmes, . . . et elle se livra à la plus profonde douleur, peu après elle se releva; je suis plus tranquille à-présent, me dit-elle, on ne conçoit pas quelle satisfaction éprouve une ame sensible à prier pour ce qui l'intéresse; cette pauvre mère, . . . cette tendre mère, . . . comme elle m'aimait, quels soins elle a pris de mon enfance! . . . comme dans un âge plus avancé, le bonheur de ma vie l'occupait uniquement, comme elle me pressait encore dans ses bras quelqu'heures avant d'expirer! je n'ai plus rien, tout est perdu pour moi sur la terre, tout est perdu, Julie, je n'ai plus rien, . . . et ses pleurs recommencèrent à couler.

Cependant, il était près d'onze heures, elle me demanda si je voulais veiller avec elle, . . . c'est ce que je désirais, . . . j'acceptai. —Bon, me dit-elle, mais nous ne passerons pas la nuit entière pourtant, un peu avant qu'ils ne viennent me chercher; je serai bien aise de prendre quelqu'heures de repos . . . Je veux être belle pour la cérémonie; . . .je veux l'être autant que la nature pourra me le permettre, . . . ah! me dit-elle, après un instant de réflexion . . . Ils soupent, . . . ils sont dans la joie et dans les plaisirs, . . . ils ne m'entendront pas, donne-moi ma guitarre, elle la prit, l'accorda, et parodia sur-le-champ les couplets qui suivent, sur ceux de la romance de Nina.

Air:Romance de Nina.Mère adorée . . . en un momentLa mort t'enlève à ma tendresse!Toi qui survis, oh mon amant!Reviens consoler ta maîtresse.Ah! qu'il revienne, (bis) hélas! hélas!Mais le bien-aimé ne vient pas.

Comme la rose au doux printempsS'entr'ouve au souffle du zéphire,Mon ame à ces tendres accensS'ouvrirait de même au délire,En vain, j'écoute; hélas! hélas!Le bien-aimé ne parle pas.

Vous qui viendrez verser des pleurs,Sur ce cercueil où je repose;En gémissant sur mes douleurs,Dites à l'amant qui les cause,Qu'il fut sans cesse, hélas! hélas!Le bien-aimé jusqu'au trépas.

Et aussi-tôt qu'elle eut fini, . . . va dit-elle, en brisant avec fureur sa guitarre contre le mur, va loin de moi, inutile instrument, après avoir chanté celui que j'aime pour la dernière fois, tu ne dois plus servir à rien.

Je n'osais lui parler, je la voyais dans un trouble, . . . dans une agitation . . . Tantôt elle se levait et marchait à grands pas; tantôt elle se rasseiyait, et s'abymant dans sa douleur, on n'entendait plus d'elle que des gémissemens et des cris.

Onze heures sonnèrent . . . elle les compta, je n'ai plus que cette quantité d'heures à moi, me dit-elle . . . Ils doivent venir à dix, et rassemblant ses lettres, elle les mit sous une enveloppe à votre adresse . . . Déterville ne t'a-t-il pas recommandé, me demanda-t- elle, de lui envoyer un journal exact de tout ce qui se passait ici? —Oui, mademoiselle. —Eh bien! il faut le faire, et quand tu l'enverras, n'oublie pas d'y joindre ce paquet; elle me le remit, me faisant jurer de vous l'envoyer exactement. Ces soins remplis, elle se calma; nous causâmes deux ou trois heures avec tranquillité, elle paraissait inquiète du sort de Sophie, elle ne concevait ni comment elle était venue dans ce château, ni pourquoi son nom se trouvait dans cette chambre, comme elle ne savait pas la fuite d'Augustine, ni les soupçons affreux que cette aventure nous avait inspirés; d'après vos ordres je continuai de lui tout cacher. Nous parlâmes d'objets indifférens, mais elle entremêlait toujours dans ses propos, des choses sinistres, et qui m'effrayaient beaucoup. Quelquefois elle me demandait combien de temps il fallait à un corps pour se conserver entier après le dernier soupir . . . Si je croyais qu'une personne qui s'ouvrirait les veines serait bien long-temps à expirer; d'autrefois, si j'imaginais que dans le cas où elle mourut à Blamont, son père lui refuserait la grace d'être placée auprès de sa mère? si je croyais que Valcour serait bien fâché d'apprendre sa mort? et mille autres propos semblables, mais auxquels je ne fis jamais toute l'attention que j'aurais dû faire . . . Enfin trois heures sonnèrent, elle tressaillit; . . . comme le temps passe, dit-elle; lorsqu'on est près d'un grand évènement, il semble que les instans coulent avec plus de rapidité. Quand cette même heure sonnera ce soir, il y aura bien des choses de faites, . . . puis se tournant vers moi . . . elle me regarda quelques temps sans rien dire, ensuite elle compta les années qu'il y avait que nous étions ensemble; elle daigna remarquer avec attendrissement que j'y étais depuis qu'elle avait atteint l'âge de la raison . . . Tu étais presqu'aussi enfant que moi, me dit-elle, je m'en souviens. —Honnête créature, continua-t-elle en m'embrassant, je n'ai jamais pu rien faire pour toi, . . . je me serais satisfaite si j'avais épousé Valcour . . . je te recommande à Déterville . . . et ce propos fut un des plus forts qu'elle m'ait tenu; un de ceux où son projet semblait le mieux se découvrir sans qu'elle y pensa . . . Funeste permission du Ciel . . . je n'y pris pas encore assez garde, j'étais remplie de l'idée qu'elle voulait s'échapper, et que ce n'était qu'au cas où son projet ne put avoir lieu, qu'elle attenterait à ses jours, et je me résolvais bien alors, à ne la point perdre de vue. Elle récapitula tout ce qu'elle avait fait depuis que nous étions ensemble, ses espérances, ses craintes, ses inquiétudes, ses désirs, ses chagrins, ses momens de douceur . . . Elle n'oublia rien . . . Oh! dit-elle après avoir fini . . . que c'est une chose courte que la vie, . . . il semble que tout cela ne soit qu'un songe. —Quatre heures sonnent . . . sors doucement, me dit-elle alors, va voir s'il serait possible de fuir; examine le chemin jusqu'aux portes du château, s'il est libre, viens me chercher, et nous échapperons. —Mais ne vaudrait-il pas mieux, mademoiselle, que vous vinssiez avec moi? —Non, si nous sommes surveillées, on irait dire que je veux me sauver, et ils accoureraient aussi-tôt exercer sur moi quelque nouvelle violence . . . Je sortis; . . . à peine fus-je au détour du corridor, toujours très-éclairé, que deux gens de la maison se présentèrent brusquement à moi, et me demandèrent où j'allais, ce que je voulais, et pourquoi j'étais encore levée, je prétextai un besoin de prendre l'air, ils me dirent en me repoussant que ce n'était pas là l'heure, et que j'eusse à rentrer promptement, ou qu'ils allaient éveiller monsieur. Je revins rendre à mademoiselle le triste compte de ma mission . . . Allons, me dit-elle, ma bonne amie, il faut s'y résoudre . . . que la volonté de Dieu soit faite; . . . va prendre quelqu'heures de repos, je ne serai pas fâchée moi-même de dormir un peu . . . Puis avec la plus grande tranquillité, et c'est ce qui me trompa, —ils doivent venir à dix heures, tu entreras chez moi à neuf, il me faut bien une heure pour m'habiller; . . . je résistai pourtant à cette attention de sa part, je lui dis que je n'avois nullement besoin de repos, et que j'aimais mieux rester à lui rendre des soins . . . Non, non, dit- elle, en m'attirant vers la porte, cela m'empêcherait de dormir, nous sommes en train de parler, nous n'en finirions pas . . . Va, ma bonne amie . . . va, et ne manque pas sur-tout d'entrer une heure avant eux, tu sens bien que je ne veux pas qu'ils me trouvent au lit. J'allais me rendre à ses instances, quand elle s'apperçut que j'oubliais le paquet de lettres sur la table, elle revint le prendre avec inquiétude, et le cacha dans mon sein . . . Je sortais . . . elle m'arrêta, . . . elle jetta ses bras autour de mon cou, et me serra sur elle avec des flots de larmes, s'appercevant bientôt que ce nouvel accès de douleur m'affectait avec trop de violence, elle se contint, continua de me ramener doucement vers la porte, en me recommandant de ne rien oublier de ce qu'elle m'avait dit.

Je me retirai, . . . mais avec un trouble dont je n'étais pas maîtresse; . . . je passai dans ma chambre, où vous croyez-bien que je ne dormis pas, . . . je vins plusieurs fois écouter doucement à sa porte, résolue d'entrer au moindre bruit que j'entendrais. Jamais aucun ne frappa mon oreille, et quand neuf heures sonnèrent, je me précipitai dans son appartement avec une inquiétude inexprimable.

Ô monsieur! quel spectacle! . . . il m'est impossible de vous le peindre; . . . cette chère maîtresse, . . . cet ange du ciel que je pleurerai toute ma vie; . . . elle était à terre . . . elle était noyée dans son sang; . . . elle avait devant elle les tresses des cheveux de madame, au milieu desquelles elle avait placé le portrait en miniature qu'elle possédait de cette mère respectable. Il est à croire qu'elle s'était poignardée devant ces chers objets de son cœur, et qu'à mesure que la perte de sang lui avait ôté ses forces, elle était tombée sur ses genoux à la renverse; telle était la position où je la trouvai. L'arme qu'elle avait employée était une branche de longs ciseaux, dont elle se servait à sa toilette; elle avait séparé cette branche de l'autre, et se l'était enfoncée à trois reprises au-dessous du sein gauche; le sang avait abondamment coulé des trois blessures, et il

[Illustration:Oh Monsieur quel spectacle!]

ruisselait à grands flots dans la chambre; l'envie de la secourir, s'il en était temps, fut plus forte en moi que l'épouvante; je volai à elle, mais elle était déjà froide, déjà les ombres de la mort obscurcissaient les traits de son beau teint, déjà ses yeux étaient fermés à la lumière; déjà le monde avait perdu son plus bel ornement.

Je la pris dans mes bras, en l'arrosant de larmes; je l'étendis sur son lit, et jettant les yeux sur la table, j'y trouvai l'écrit suivant que je transcrivis promptement dans mes tablettes avant de faire monter personne . . . Le voici mot à mot:

«Je demande humblement pardon à mon père, et de l'action que je commets chez lui, et de l'humeur que je lui ai donnée par ma résistance à ses ordres; il fallait que les motifs qui fondaient cette résistance fussent bien violens, puisque je préfère la mort à ce qui m'était destiné; j'implore pour dernière grace, d'être placée auprès de ma mère, comme elle l'a désiré, et qu'on enferme avec moi, dans le cercueil, ce portrait et ces cheveux, où mes lèvres s'impriment en arrachant ma vie.»

Ce billet transcrit, j'appelai . . . Monsieur le président arriva; le croirez-vous, monsieur . . . les excès d'inhumanité de cet homme seront-ils conçus de votre ame sensible? . . . Ce lugubre tableau ne lui inspira que de la colère, . . . mais elle fut terrible . . . il s'en prît à moi; il m'accabla d'invectives; . . . il me jetta à terre, et me foulant aux pieds, il me dit que c'était moi qui avais tué sa fille . . . Abymée dans ma douleur, supportant tout sans avoir la force de répondre, je lui montrai du doigt le billet qui étoit sur la table; il le lut rapidement, et contraint à me justifier, il n'eut plus l'air de prendre garde à moi; il se promena à grands pas dans la chambre, sans que la douleur s'imprimât jamais sur son front, sans qu'on y pût voir autre chose que de la fureur et de la rage; au bout de quelques minutes, il redescendît et reparut bientôt avec Dolbourg . . . Celui-ci frémit . . . lut le billet . . . reporta les yeux sur Aline . . . et versa des larmes . . . Puis, adressant fièrement la parole au président: «Monsieur, lui dit-il, c'en est trop; cet épouvantable évènement m'ouvre enfin les yeux sur tous les désordres de ma vie; ce n'est que par mes vices que j'ai inspiré de l'horreur à cette malheureuse; je suis las de n'être dans le monde qu'un objet de terreur et de mépris; les derniers rayons de cette vertu sans tache . . . frappe mon cœur, l'éclaire, et le déchire . . . Ô fille céleste! continua-t-il, en prenant une des mains de ma maîtresse qu'il couvrît de ses larmes, pardonne-moi le crime dont je suis cause, daigne obtenir de l'éternel dont tu fais déjà toute la gloire qu'il veuille me le pardonner aussi, je vais l'expier dans la douleur; je vais le pleurer le reste de ma vie. Adieu, monsieur, je ne partagerai plus vos débauches, une retraite sévère va m'ensevelir pour jamais; . . . ne me suivez pas, et ne me voyez de vos jours».

En disant cela il sortit, et une heure après il était loin du château. —Mais l'ame de monsieur de Blamont ne s'ébranla pas aussi facilement; plus furieux encore de la perte de son ami, que de celle de sa fille, il s'en reprit à moi de nouveau, il me dit que si j'avais surveillée Aline, cet évènement n'aurait pas eu lieu; je le priai de se rappeler qu'il m'avait défendu de coucher dans la chambre de mademoiselle, que j'y avais pourtant passé une partie de la nuit, malgré ses ordres, et que ce malheur était arrivé vers le matin, dans un moment où Aline m'avait expressément enjoint de me retirer . . . Il sortit furieux, et remonta peu après avec la vieille dame et l'abbé; celui-ci, dit en minaudant, et pinçant son jabot, que cela était affreux, mais qu'il était important de suivrele filde cette avanture, qu'il y avait assurémentdes branchesà tout cela qu'on ne découvrirait jamais, sans faire arrêter la complice, et ils se parlèrent tout bas avec le président. Pendant ce temps la vieille dame, très-émue, lisait le billet et considérait mademoiselle, elle s'approcha du président; monsieur, lui dit-elle, si vous faites quelque cas de mes conseils, je crois que ce que vous avez de plus sage, . . . de plus honnête à exécuter, est de faire mettre Aline dans une bierre, de la renvoyer à Vertfeuille pour y être enterrée près de votre femme comme elle le désire, et de la faire accompagner sans éclat par cette pauvre fille, qui bien certainement, n'est pas coupable; . . . je vous en demande pardon, monsieur, mais si vous vous décidez à autre chose, j'imiterai Dolbourg, et ni ma fille ni moi ne resterons pas une minute de plus chez vous. Eh bien! allez tous au diable, dit le président en fureur; . . . mais voilà un crime constaté, j'en veux savoir l'origine, cette créature peut seule me l'apprendre, elle refuse de me le dire, je ne connais pas d'autre moyen que de la mettre entre les mains de ma justice. —Assurément, dit l'abbé, il n'y a pas d'autre parti à prendre, c'est celui de la raison et de la sagesse. Je ne le crois pas, dit la dame avec beaucoup de force et de sang-froid, car cette fille qui n'a rien commis, n'avouera rien, hors de vos mains elle se plaindra, et ébruitera un évènement horrible que vous avez le plus grand intérêt à cacher.

Sur cela, le président sans répondre, sortit en grondant, on le suivit, et je restais seule en proie à mes douleurs et à mes inquiétudes. Voilà, monsieur, tout ce que j'avais d'affreux à vous apprendre, je ne vais plus m'occuper que des moyens de vous faire passer ces lettres, je mettrai la dernière ligne à la mienne, à l'instant où je croirai pouvoir vous l'envoyer en sûreté.

Post-scriptumde Julie.

Le conseil de la vieille dame a sans doute prévalu, tout s'apprête pour le départ, Aline sera conduite à Vertfeuille dans une voiture fermée, confiée à mes soins et au seul domestique qui guidera les chevaux, le tout passera pour une voiture de meubles que monsieur envoie à la terre de madame, et c'est à vous que cela s'adresse; monsieur qui sait que je vous écris, et qui me fournit les moyens de vous faire tenir ma lettre, vous prie de nous attendre, et de ne partir de Vertfeuille qu'après avoir rempli envers Aline, les mêmes soins dont vous avez bien voulu vous charger pour madame de Blamont; ainsi vous allez revoir votre malheureuse amie, . . . mais dans quel état? L'auriez-vous pensé?

J'avais une autre lettre toute prête et moins détaillée, c'eût été celle que vous auriez reçue, si monsieur le président eût voulu voir ce que j'écrivais, mais il ne l'exige pas, je vous envoye le vrai journal . . . Adieu, monsieur, ma douleur me suffoque, et je finis en vous assurant de mon respect.

Post-scriptumde Déterville à Valcour.

Je l'attends, . . . et pour couvrir son cercueil des larmes amères de mon désespoir, et pour lui rendre les derniers soins. Je t'envoye toujours ce funeste detail, ainsi que ses lettres posthumes. Que ces cruels écrits entretiennent éternellement ta douleur. Si tu fais tant que de pouvoir survivre à celle qui sut t'aimer ainsi . . . Au moins regrette la sans cesse, qu'elle nourrisse toutes les pensées de ta vie, et consacre-lui tous les instans de ton existence, je ne te permets d'autres distractions que celles que la piété pourra t'offrir . . . Mais si jamais, quoiqu'elle te conseille, le monde te revoit après une telle perte, je dirai, Valcour n'était pas digne d'Aline, il ne l'est plus de Déterville.

Aline à Déterville.[1]

Au château de Blamont, ce 29 avril.

Vous êtes étonné du parti que je prends, monsieur, mais soyez sûr qu'il ne m'en reste pas d'autre, puisque j'ai fait tant d'adopter celui-là. Croyez que si j'avais pu profiter de vos offres obligeantes, je l'aurais fait sans doute, Julie vous dira que la fuite ne nous a été possible que dans un moment, où elle ne s'accordait ni avec vos conseils, ni avec mon devoir.

Je demande avec les plus vives instances d'être placée à côté de ma mère, rappelez-vous qu'elle l'a voulut. Si la cruauté de ceux chez qui je suis maintenant, s'étendait jusqu'au refus de cette grace, réclamez-moi, monsieur, je vous conjure, représentez que j'ai trop souffert dans ma vie, pour ne pas me flatter au moins d'une telle faveur après ma mort.

Ce paquet devant vous être rendu avant que vous ne receviez mes tristes cendres, je vous prie de faire mettre dans le cercueil de ma mère, celle de ces lettres qui lui est adressée, et de faire tenir l'autre à Valcour, dites-lui, monsieur, que je meurs pour me conserver à lui; . . . sa délicatesse m'entendra. Il ne me restait plus d'autre partis entre celui que je prends, ou celui d'être une créature infâme; . . . était-il en moi de balancer?

Je vous prie de vouloir bien me rappeller quelquefois, monsieur, au tendre souvenir de ma chère Eugénie et de sa respectable mère, si l'une et l'autre me condamnent, vous me défendrez, je remets tous mes droits aux mains de l'amitié, c'est-elle que je prie de m'excuser, sans compromettre sur-tout celui que la nature m'oblige à respecter, quels que puissent être ses torts.

Que de bontés vous avez pour ma mère et pour moi, monsieur, et quelle indiscrétion de vous donner autant de peines! Je vous conjure pourtant de ne pas me refuser vos derniers soins, je vous les demande au nom de ce sentiment pur que vous m'avez juré tant de fois.

Vous souvenez-vous de ces soirées charmantes, passées dans quelques- uns de nos hivers à Paris, entre vous, ma mère, votre aimable famille et Valcour, où vous me disiez que ce serait moi qui vous surviverait tous, que c'était à moi qu'était réservée l'épitaphe de la société; ce pronostic me désolait, vous vous le rappelez comme il s'est heureusement démenti . . . Oui, monsieur, je dis heureusement, c'est l'être, qui restant seul au monde, se trouve avoir à pleurer tout ce qu'il avait de plus cher, que l'on doit regarder comme à plaindre, . . . celui qui meurt l'est beaucoup moins, et connaissant votre sensibilité, voilà pourquoi je m'afflige infiniment plus pour vous que pour moi. Mais ne me regrettez pas, monsieur; le bonheur où j'ose aspirer maintenant, est bien au-dessus de celui qui pouvait m'attendre en ce monde, daignez employer ces motifs pour consoler Valcour, je crains les premiers momens pour lui, . . . que n'êtes- vous là pour lui donner vos soins! Oh monsieur! je dispose de bien peu de choses, mais au moins personne ne peut m'enlever ce qui est à moi, je désire donc que mes petits ouvrages et mes desseins soient envoyés à Valcour, parce que je sais qu'il les aime, ce don lui fera plaisir; et vous monsieur, je vous supplie d'accepter mes livres. Vous voudrez bien partager ce qui me reste d'ailleurs, tant en effets qu'en argent, entre les pauvres de Vertfeuille et ma chère Julie, je vous recommande cette fille, faites qu'elle puisse trouver place dans les legs pieux de ma mère, elle en est digne et par sa conduite et par tous les soins qu'elle a eu de moi jusqu'au dernier moment.

Adieu, monsieur, souvenez-vous quelquefois d'Aline, vous n'eutes jamais une meilleure ni une plus sincère amie.

[Footnote 1. Celle-ci et les deux suivantes, sont les lettres posthumes d'Aline, incluses dans le paquet que Déterville envoyait à Valcour avec le journal de Julie.]

Aline aux mânes de sa mère.

Au château de Blamont, ce 29 avril.

Oh vous qui me donnâtes le jour! . . . vous dont je baise les dépouilles mortelles en traçant ces derniers caractères . . . Ombre chérie que je vois, . . . que j'entends et qui m'inspires le courage de me rejoindre à vous; dans peu d'heures nous serons réunies . . . En paix dans le sein maternel, les crimes et les cruautés des hommes ne pourront plus atteindre votre malheureuse fille, elle retrouvera dans ce sein sacré le calme et le repos qu'elle n'a pu rencontrer dans le monde . . . Ouvrez vos bras, ma mère; ouvrez-les que j'y descende . . . Daignez recevoir votre fille dans l'asyle où vous reposez . . . Mourons ensemble puisque nous n'avons pu y vivre . . . Les barbares! ils ont voulu m'immoler sur votre tombeau . . . Vos cendres n'étaient pas refroidies, que le crime était déjà dans leur cœur . . . Que dis-je, ils avaient peut être tranché le fil de votre vie, pour mieux conduire celui de leur odieuse trame! . . . J'ai résisté ma mère, et cependant je ne suis plus digne de vous. Nos chairs vont reposer et se flétrir ensemble, . . . vous ne m'aurez précédée que de bien peu dans l'abyme de l'éternité, . . . je m'y plonge après vous, pleine de confiance en la bonté de l'être auprès duquel vous êtes déjà . . . J'ose espérer qu'il ne me punira point de ma faute j'arriverai près de lui, soutenue par vos vertus, elles m'obtiendront la clémence dont je ne me flatterais pas sans elles. Oui, c'est vous, ô ma mère! . . . c'est vous qui me conduirez auprès du trône de Dieu, . . . vous lui direz: «Voilà la victime des hommes, mais son cœur fut toujours votre temple, vous avez voulu qu'elle mourut comme Moïse, votre volonté la transporta sur la montagne [1] et lui fit voir la terre fortunée qu'elle n'habita jamais; heureuse d'avoir vu finir le flambeau de ses jours presqu'à l'instant où il s'allumait . . . Ne lui reprochez pas seigneur d'avoir osé l'éteindre, . . . ne la punissez pas d'avoir brisé les liens d'une vie périssable pour vous demander une vie éternelle, où le bonheur de vous servir sans cesse ne sera plus troublé par ses larmes».

Oh! mon Dieu! cette ame pure, en sortant de vos mains, serait elle souillée pour avoir été quelque temps dans le corps fragile où vous l'enfermâtes? Elle n'y connut jamais que le désespoir et les pleurs, . . . elle s'en échappe pour revoler à vous . . . Peut-être est-ce faiblesse; . . . peut-être a-t-elle manqué de courage, . . . au lieu de se mutiner contre ses chaînes; . . . au lieu de se révolter contre son frein, si elle vous eût appelé dans ses tribulations, elle eût peut-être obtenu votre secours, . . . ne la punissez pas de sa débilité, elle a eu plus d'amour que d'espoir, plus de désir d'être réunie à vous que de forces pour vous implorer . . . Ce sont les crimes d'une ame tendre, daignez ne pas l'en châtier. Quand vous la créâtes à votre image, le don d'aimer fut la première des vertus que vous imprimâtes en elle; ne la punissez pas de s'y être livrée; . . . ne la condamnez pas à la douleur parce qu'elle en a redouté la sensation, mais faites-là reposer dans la joie, parce qu'elle a désiré de connaître la votre, et qu'elle a voulu franchir avec rapidité le gouffre épais des misères humaines, pour se retrouver plus promptement dans l'immensité de votre gloire. Oh! mon Dieu! ne faites rien pour moi! n'accordez mon pardon qu'aux larmes de cette mère adorée qui ne cessa de vous connaître et de vous servir; regardez-nous comme deux fleurs desséchées par le venin du serpent, et que le souffle pur de votre ame céleste peut ranimer au sein de l'immortalité.

[Footnote 1. Allusion à la maison de Colette, située sur une montagne, où Aline vit son amant pour la dernière fois.]

Aline à Valcour.

Du château de Blamont, ce 29 avril.

Le temps de mon séjour sur la terre est fini; je suis comme la tente du pasteur qu'on plie déjà pour l'emporter

ÉZECHIAS,Cant.

Elle est évanouie cette douce illusion, elle s'est exhalée comme la fumée qui s'élève dans l'air, . . . tu l'as perdue celle que tu aimais,ses jours se sont écoulés comme l'ombre, et elle a séché comme l'herbe. [1] Joie trompeuse! espérance frivole vous n'avez amusé son cœur que pour rendre votre privation plus cruelle! oh Valcour! elle n'existe plus celle qui te parle, sa voix fragile, s'élevant du sein des sépulchres, ressemble à ces météores échapans à l'œil qui les suit . . . Avais-je tort de t'engager à mépriserce vase d'argilequi ne devait durer qu'un instant? que tes yeux pénètrent le nuage de mort où je suis maintenant enveloppée, qu'ils voyent ces traits autrefois chéris, défigurés par les horreurs de la dissolution, et n'ayant plus que le sceau du sentiment indestructible que mon ame imprimât sur chacun d'eux; . . . mais si tout est annéanti, s'il ne reste plus de moi que de la poussière, cette ame qui t'aimât subsiste, ne fut-elle pas même immortelle par la pureté de son essence, elle le serait comme ouvrage de ta flamme, et l'être que tu sus animer dans Aline, l'être que créât . . . que vivifiât ton amour, doit être èternel comme lui. Tu la verras cette ame aimante, elle se réalisera dans tes veilles, . . . elle apparaîtra dans tes songes; . . . elle voltigera près de toi, et s'identifiant à la tienne, elle en réglera les mouvemens, comme la main de Dieu dirige les astres dans les plaines immenses de l'espace.

Oh mon ami! que de changement! quelques jours ont apporté à notre situation, Il y a trois semaines que nous formions des plans de plaisirs, des projets de commerce, . . . que cette mère tendre que j'ai perdue, et que j'idolâtrais, se flattait de nous voir unis, et nous permettait d'y croire avec elle, . . . frêles jouets des décrets suprêmes . . . Quel intervalle énorme ce peu d'instans vient de mettre entre nous! semblables au pilote insensé qui se réjouit à la vue du port, et que l'ouragan impétueux brise incessamment sur l'éceuil qu'il se félicitait d'avoir évité . . . Nous imaginons toucher au bonheur, tandis qu'il est certain qu'il n'existera jamais pour nous. Et voilà donc les projets des hommes, voilà donc les tristes résultats de leurs décisions chancelantes. Leurs impuissans désirs, tels que les faibles rayons du soleil sous les signes glacés du Zodiaque, vont s'annéantir sans effet dans les volontés de l'Éternel, comme ceux-ci se dissipent sans chaleur dans les flots condensés de l'air.

Mais supposons que tout eût ri pour nous, admettons un instant que nos jours eussent coulés dans un jardin de délices, où les roses fussent nées sous nos pas; où le cèdre toujours parfumé, ne nous eût offert son ombrage qu'aux bords des ruisseaux de lait, et qu'auprès des fruits du palmier . . . Sommes-nous immortels, mon ami, et n'eût- il pas fallu quitter, commeEve, ce séjour si doux du bonheur? Eh! t'imagines-tu que cette séparation n'eût pas été plus cruelle alors qu'elle ne nous le paraît aujourd'hui, où nos pas n'ont pressé que des ronces? Nos liens se seraient multipliés, et l'accroissement de notre amour en nous les faisant trouver à chaque instant plus chers, n'eût-il pas rendu plus affreuse la nécessité de les rompre? remercions l'éternel de nous avoir présenté le calice avant qu'il ne fût plus amer; il t'aurait fallu pleurer à la fois, une épouse chérie, une amie complaisante et douce, la mère de ces tendres fruits que ton amour eût fait éclore dans mon sein, et tes larmes ne coulent aujourd'hui, que sur une maîtresse à peine connue . . . Qui sait si du desir ardent de te plaire, ne seraient pas née dans moi quelques vertus nouvelles qui t'enchaînant plus fortement encore, t'eussent rendu ma perte plus douloureuse . . . Ah, mon ami, permets-moi de m'arrêter avec complaisance sur une idée que mon malheur emporte au même instant où la conçoit mon cœur . . . Si ces gages sacrés, dont je parle fussent venus resserrer nos nœuds, avec quels charmes j'aurais dirigé ces jeunes fruits de ta tendresse et de la mienne! avec quelle joie j'aurais fait passer dans leurs ames naïves, ce feu divin que j'éprouvais pour toi! Comme je me serais plue à les voir t'adresser les expressions de mon amour! eh! qu'avaient-ils donc de condamnables ces plaisirs doux et purs dont il plut à Dieu de me priver? . . . Mais ne scrutons pas ses desseins, . . . nous n'étions pas nés l'un pour l'autre . . . Adorons et soumettons-nous.

Ô Valcour! je devrais maintenant me justifier à tes yeux du criminel moyen que j'emploie pour sortir de la vie . . . Ah! si je l'ai pris ce moyen terrible, . . . si j'ai dû briser ton idole dans le temple où tu l'adorais; crois qu'aucun autre parti que celui-là seul, ne m'enlevait à l'infâmie. Instruis-toi, avant de me condamner, et ne me blâme pas sans entendre ce qui te sera dit sur cet objet . . . En quel état devais-je être réduite pour renoncer au plus doux bien de ma vie, et pour causer le plus grand chagrin de la tienne? . . . Oui, j'ai mieux aimé la mort que la certitude de n'être jamais l'un à l'autre . . . J'ai préféré la cessation de ma vie, au double opprobre qui devait la souiller: ce parti est affreux, sans doute, puisqu'il nous séparepour toujours, . . .pour toujours; . . . quel mot mon ami! il n'est que trop vrai; . . . c'estpour toujoursque nous sommes séparés; il est impossible à présent que nous soyons jamais l'un à l'autre; les années s'accumuleront, . . . les générations présentes et futures s'écrouleront dans l'abyme des temps; . . . les crimes et les vertus se mélangeront, se croiseront, se multiplieront sur la terre; tout variera, tout renaîtra, tout se détruira sous la voûte des cieux, sans qu'aucune de ces circonstances puisse ramener celle qui pourrait rendre Aline à Valcour. Non, mon ami, . . . toutes les gouttes d'eau de la mer, cent millions de fois multipliées par elles-mêmes, ne donneraient pas encore la plus faible idée de la multitude des siècles qui doivent composer l'intervalle immense qui va nous séparer; et pendant cet affreux intervalle, pas une seule combinaison, pas un seul acte d'autorité, émana-t-il même de Dieu, ne pourrait renouer ces liens terrestres où nous avions la folie de nous complaire.

Mais à côté de cette idée, avec quelle douceur vient se présenter celle de l'Être infini, dans le sein duquel nos ames vont se réunir; . . . Il est donc un moyen de te revoir, et ce moyen conçu par l'existence de cet être adorable, ne nous le rend-il pas et plus cher et plus précieux! . . . Oui, Valcour, c'est à ses pieds que je vais t'attendre; . . . Ne préviens pas l'instant de cette réunion désirée; pleure sur ma faute, et ne l'imite pas. Laisse-moi préparer cet être saint, à daigner te recevoir un jour; laisse-moi l'implorer pour toi, et lui demander ta place au milieu des anges qui le louent; ne m'ôte pas l'espoir flatteur d'imaginer que mes prières contribueront peut- être à ton éternelle félicité. Je dois l'essayer dans les cieux, n'ayant pu l'obtenir sur la terre. Toi, . . . continue d'y exercer ces vertus qui te valurent mon cœur; chacune de celle où tu te livreras, aussi-tôt recueillie par ton Aline, sera présentée par elle au tribunal sacré de ce grand être. «Dieu puissant (oserai-je lui dire); il efface, à force de bienfaits, le crime de celle qui l'aimât, ne le rejettez pas de votre sein, et que ce soit par ses bonnes œuvres que j'obtienne à-la-fois de vous, et mon pardon, et son bonheur . . . Nous vous aimerons, . . . nous vous chérirons . . . , nous vous glorifierons, . . . nous tresserons ensemble les couronnes de mirthes que nous déposerons à vos pieds, . . . nous oserons faire retentir ensemble les voûtes azurées de votre temple, nous chanterons le nom du Seigneur dans Sion, et nous publierons ses louanges dans Jérusalem [2].

Non, mon ami, ne me plains pas, ne me plains pas, te dis-je; songes, au peu que tu perds, pense à ce que tu peux retrouver; . . . à ce qui t'attend au sein de l'éternel; mais, pour mériter cette fin céleste, ne te dérobe point au monde Valcour, fait pour en être l'ornement; je ne te condamne point à l'abandonner; je n'exige de toi que de continuer d'y vivre honnête; plus son séjour nous offre d'occasions de chûtes . . . plus il est beau de n'y montrer que des vertus; il est au milieu de ce monde pervers, une solitude profonde, . . . c'est le cœur de l'homme sage, . . . il y descend, il s'y recueille, il y trouve des forces pour résister à la corruption. Que mon image l'embellisse cette solitude où je t'exile; fais-l'y régner sans cesse, mon ami, j'ai encore assez d'orgueil pour croire qu'elle servira de rempart au vice, et que jamais rien de honteux ne saurait pénétrer au sanctuaire, érigée à cette image chérie. Lorsque le véritable chrétien veut exciter en lui des actes d'amour pour le Dieu qu'il adore, lorsqu'il veut opposer cet amour dont il brûle, à la tentation qui le séduit, il jette ses regards sur l'image souffrante de ce Dieu bon qui s'immolât pour lui . . . Il se rappelle les douleurs de ce Dieu, il se dit,il est mort pour moi. Si cette pensée ne suffit pas pour contenir ton ame dans la route du bien; si toute belle qu'elle est, elle ne peut la remplir assez . . . Tourne tes yeux sur le portrait d'Aline, dis, en le regardant,et celle-là qui m'aimait est morte aussi pour moi, elle s'est immolée pour éviter le crime; périssons, s'il le faut, mille fois, plutôt que de le commettre. Et avec cette foi, et avec cette force, nous nous reverrons, mon ami, nous revivrons encore dans l'éternité; unis par la main de l'Être-Suprême, les traits envenimés de la méchanceté des hommes, repoussés vers leurs propres seins, ne seront plus pour nous, que ce que furent autrefois ceux du prince des ténèbres, contre le Dieu qui le précipitât.

Il faut nous quitter, Valcour, et cette séparation est bien différente de celle que nous fîmes il y a si peu de temps, sur la montagne de Colette, alors nous espérions de nous revoir, nous ne nous quittions que pour nous réunir, . . . et c'est pourtoujoursmaintenant . . . Cette Aline, dont tu étais si fier, ne se présentera plus à tes yeux; anéantie dans l'obscurité des tombeaux, on ne parlera pas plus d'elle incessamment, que si elle n'eût jamais existée, . . . elle ne vivra plus que dans ton cœur. En recevant ces caractères, en les arrosant de tes larmes, ton imagination frappée de celle qui les trace, la réalisera peut-être encore à tes sens, mais elle n'existera plus; il y aura long-temps qu'elle sera plongée dans l'abyme; et si ton illusion te la présente, ce ne sera plus que comme ces rayons de lumières colorant encore la cime des Alpes, quoique l'astre soit déjà dans le sein des ondes.

Aime-moi, Valcour, aime-moi: . . . chéris toujours celle qui préféra la mort au déshonneur, et reste-lui fidèle jusqu'au dernier instant de ta vie . . . Le monde t'offrira des créatures plus belles, il ne t'en donnera pas de plus tendres . . . Aucune des caresses dont tu t'enivrerais dans les bras d'une autre, ne vaudrait un soupir de la flamme d'Aline, et tu ne les aurais pas cueillies, que tu serais déchiré de remords . . . Rappelle-toi souvent nos anciennes amours, tache de trouver dans le souvenir des plaisirs passés, la force nécessaire à endurer les maux présents . . . Adieu Valcour. Je dois enfin prononcer ce mot, . . . mes larmes se répandent . . . mon sang se glace en l'écrivant, . . . mes yeux se tournent vers toi, . . . ils te cherchent, . . . et ne te rencontrent plus, . . . je ressemble à la jeune biche qu'on arrache au sein de sa mère . . . D'où vient que ce n'est pas ta main qui me frappe? D'où vient que je ne puis expirer dans tes bras? . . . Pourquoi mon ame en s'exhalant, ne peut- elle aussi-tôt s'enchaîner à la tienne par l'organe brûlant de mes derniers soupirs? . . . Pourquoi faut-il que je meure froidement et seule au milieu de mes ennemis? . . . Pourquoi mon corps, que leurs indignes regards profaneront peut-être, n'a-t-il pas le tien pour égide? Pourquoi les derniers mots que je profère, imprimés sur tes lèvres, ne sont-ils pas les expressions les plus exaltées de ma tendresse . . . Je ne le puis, . . . non; . . . mais c'est pour toi que je meurs, et cette idée me rend les forces qu'allait m'enlever mon amour . . . Adieu.

[Footnote 1. Pseaume 101.]

[Footnote 2. Pseaume 101.]


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