CHAPITRE VII

CHAPITRE VIILA BONTÉSoyez bons dans les profondeurs, et vous verrez que ceux qui vous entourent deviendront bons jusqu’aux mêmes profondeurs.MauriceMaeterlinck.Maurice Maeterlinck a écrit dans leTrésor des humblesun chapitre sur la bonté invisible qui est peut-être le plus beau de son livre. La forme symbolique, un peu obscure, dont il enveloppe certaines vérités ésotériques n’empêche pas sa pensée, élevée en hauteur, de se manifester avec une clarté suffisante. La bonté invisible, dit-il, n’est pas de ce monde, et cependant se mêle à la plupart de nos agitations... Elle ne se montre pas... elle se cache comme si elle avait peur d’user de sa puissance... Et l’auteur décrit les rapportsmystérieux, doux et forts qui peuvent s’établir d’âme à âme par la puissance sentie, ne fût-ce qu’un instant de cette lumière secrète.Lorsque Maeterlinck parle de ces régions supérieures où les dieux vivent, de ces contacts imprévus et soudains d’où naissent les «certitudes inouïes», on croit apercevoir un des coins du voile se soulever. Mais ce réveil de l’inexplicable, ce mouvement intime qui pousse certains esprits à se demander chaque soir: «Qu’ai-je fait d’immortel aujourd’hui?» ne peut se produire que chez les âmes préparées par une longue vie intérieure aux révélations spéciales, aux communications secrètes avec les forces supérieures. C’est le domaine des consciences exceptionnelles. Je voudrais parler ici d’une bonté plus visible, plus à portée de tous, qui se renouvelle aux mêmes sources que la bonté invisible, mais dont les manifestations rentrent dans le domaine simple de la vie journalière et des rapports constants entre les êtres que la volonté de Dieu ou le hasard de la destinée a réunis dans un cercle commun d’existence.⁂Je tiens d’abord à établir que, par bonté, je n’entends point philanthropie, ni même charité. Une personne bonne aura évidemment compassion de toutes les souffrances et essaiera de les diminuer, mais la proposition ne peut être renversée; les œuvres de bienfaisance regorgent d’individualités dures et acrimonieuses qui ne satisfont guère en s’occupant d’autrui qu’un besoin d’autorité, d’agitation, de modernité. Quelques-unes traitent si durement les créatures dans leur dépendance, que les misérables préfèrent souvent se passer de bienfaits aussi maussadement distribués. Au moindre dérangement, à la moindre insistance, ces soi-disant philanthropes s’énervent, s’irritent, entrent même parfois en fureur, humiliant par de méprisantes paroles les pauvres êtres qui les implorent. Les femmes sont les plus irascibles: quand une de leurs protégées est assez hardie pour se présenter devant elles sans y être autorisée, il faut entendre ces anges de la charité! Comme aucune notion de justice n’éclaire leur intelligence, ce qu’ellesfont pour autrui, leur paraît si immense, si admirable, qu’il est inutile de l’assaisonner d’un peu de bonne grâce. Elles ignorent la compassion; la sympathie n’habite pas leur cœur et la bonté y est étrangère.D’autres personnalités—et c’est là une seconde catégorie—sentent et pratiquent réellement la charité vis-à-vis des indigents; elles ont pitié des besoigneux et font pour les secourir de vrais sacrifices de temps, d’argent, de santé. Mais leur cœur ne s’ouvre que pour les misérables, il reste dur vis-à-vis de ceux dont la vie est normale, éclairée de quelques lueurs de bonheur. Leur intérêt a besoin pour naître et se développer de l’abaissement du prochain, de son malheur, de sa pauvreté. La déchéance matérielle est le rayon de soleil qui fait germer en ces âmes les sentiments altruistes. Pour leurs égaux elles demeurent froides et implacables; ils ne sont pas des frères à aimer, mais des rivaux à craindre, et il est intelligent de fermer contre eux les portes du cœur. Cette charité unilatérale n’est pas la bonté, ou du moins c’est une bonté partielle; elle est semblable à un arbre dont une branche seule porterait des fruits.Dans cette nomenclature des bienfaiteurshumanitaires, auxquels la bonté lumineuse et chaude est inconnue, il ne faut pas oublier les justiciers, ceux que domine l’orgueil spirituel, et qui, se posant en redresseurs des consciences, distribuent généreusement conseils et censures. Ils s’intéressent à leur prochain, oui, certes, mais en grands prêtres chargés de rechercher et de châtier le pécheur. Leur esprit un peu étroit ne voit que la surface des choses, ils mettent des étiquettes, classent, catégorisent. Je pense toujours que ces gens-là auront de grandes surprises quand ils entendront Dieu prononcer ses jugements dans les demeures célestes. Ils estiment le moule plus que la substance, travestissent l’histoire, ne comprennent pas la vertu féconde qui se dégage des paroles sincères et des tableaux vrais. Ils crient à l’immoralité, jettent l’anathème, condamnent et exécuteraient volontiers ce prochain, au bien duquel ils prétendent consacrer leurs énergies et leurs sentiments.Philanthropes à l’âme dure et vous bienfaiteurs des pauvres, dont le cœur est fermé à vos égaux, et vous aussi contempteurs orgueilleux des faiblesses humaines, vous ignorez le culte de la bonté, son rayonnement ne vous apoint pénétrés, l’amour de cette perle cachée, rare, unique, exquise vous est inconnu... Les faits seuls vous frappent; vous comptez l’argent qui se donne, voyez les secours qui se distribuent, écoutez les sentences qui se prononcent, mais vous êtes aveugles à la fascination profonde qu’a le regard, le sourire, le geste des êtres bons.Surtout vous ne voulez point voir que la bonté est une chose en soi comme la beauté. Vous vous obstinez à la chercher uniquement—si tant est que vous la cherchiez jamais—chez les personnalités très vertueuses, comme si la bonté était l’éthique. Il ne peut y avoir de véritable éthique sans bonté, mais la bonté est avant tout un sentiment, un sentiment qui peut germer dans n’importe quel terrain. J’ai connu de terribles pécheurs qui la pratiquaient avec une infinie délicatesse, j’ai vu des pécheresses qui en avaient le cœur rempli, et hélas! j’ai constaté souvent chez des gens très corrects l’absence complète de cet élément divin. La bonté, on ne saurait assez le répéter, est donc une chose en soi comme la beauté, seulement sa force est toujours bienfaisante; elle ne suggestionne pas les passions, ne dérègle pas la pensée et étant d’essenceimmortelle ne subit pas les détériorations du temps.Il est évident que les fruits d’une bonté étayée de morale et de sagesse ont des saveurs et des aromes supérieurs à ceux des plantes dont les racines tirent leur suc d’un sol ravagé par les tempêtes et où le feu du ciel est tombé. La bonté donc, tout en pouvant croître dans les marais ou sur les rochers brûlés, ne donne sa floraison complète que dans certaines conditions de climat et de terrain. Largement cultivée, réchauffée au soleil bienfaisant de la sympathie humaine, elle pourrait donner des fruits d’essence miraculeuse, aptes à apaiser la faim et la soif des êtres qui périssent mentalement, faute du morceau de pain ou de la goutte d’eau capables de leur donner la force de vivre. Car, si le nombre des affamés de nourriture matérielle est incalculable, celui des malheureux affamés d’aliments spirituels est plus considérable encore. Tous ne sont pas conscients de ce besoin, quoique tous plus ou moins en souffrent.Mais pour être efficaces les meilleurs baumes ont besoin d’inspirer confiance; celui qui l’ordonne ou l’applique doit être revêtu de prestige. Or quelle est la position faite à labonté dans le monde des honnêtes gens, de ceux qui croient en Dieu ou qui du moins admettent une loi morale? Hélas, si la philanthropie est en honneur, la bonté est en discrédit. Vanter la bonté de cœur d’un individu ne l’avantage nullement dans l’opinion publique. On y voit un signe de faiblesse, un symptôme d’impuissance, un indice de non-combativité. Être bon, c’est-à-dire exercer une parcelle d’action divine, équivaut aux yeux de la masse à une preuve de naïveté qui fait se plisser dédaigneusement les lèvres. A ces méprisants sourires, les anges du ciel doivent grincer des dents pour peu qu’ils soient intolérants de la sottise humaine.⁂Pour réveiller les âmes endormies qui refusent de s’agenouiller devant la bonté,—laissée par Dieu sur la terre pour adoucir à l’homme les duretés, les aridités, les cruautés de la route,—un premier travail s’impose, travail de réaction et de défense. Avant d’établir le culte de la bonté, il est indispensable d’apprendre à haïr son contraire, à se mettre engarde contre les manifestations de cette hostilité malveillante que tant de consciences, soi-disant honnêtes, osent se permettre impunément.La législation des pays civilisés contient des mesures répressives contre tous les genres de délits, attentant d’une façon quelconque à la propriété, à l’homme, à la vie des individus. Si les malfaiteurs échappent au châtiment, c’est la faute des magistrats appelés à les juger ou celle de leurs victimes qui n’ont pas su les poursuivre: la loi existe et ne demande qu’à être appliquée. Mais rien ne protège l’homme contre le danger souvent mortel des langues venimeuses. En certains cas particuliers, la triste ressource du duel existe; celle des procès en dommages-intérêts pour calomnie a, en Angleterre et en Amérique, des effets pratiques. Ils sont, par contre, hérissés de difficultés en pays latins et donnent de minces résultats; il faut, d’ailleurs, pour y recourir une diffamation publique, un article de journal, une injure devant témoins... Contre les paroles hostiles, les médisances hypocrites, les calomnies extravagantes, les insinuations mensongères qui courent le monde, insectes destructeurs de l’âme et de la chair, l’homme estdésarmé, la loi ne lui prête aucune assistance et ne lui en prêtera jamais, car sur les dénonciations anonymes aucun contrôle légal ne saurait s’exercer.Mais là où la loi est impuissante, un courant d’opinion publique pourrait se manifester et imposer ses verdicts. Que de choses, non défendues par le code, et personne n’ose faire parce que l’opinion publique s’y oppose! C’est à elle qu’il incomberait de vouer à l’abandon les êtres méchants. Il faudrait s’en écarter comme de bêtes malfaisantes et leur enlever par l’isolement, les moyens et la force de nuire. En avoir peur, les ménager est un calcul aussi honteux que faux. L’ostracisme est le seul système à suivre pour leur couper les griffes; il est appliqué souvent à des péchés ou à des peccadilles, nuisibles seulement à ceux qui les commettent, et on laisse à l’honneur du monde des créatures envieuses, haineuses dont les paroles empoisonnées détruisent les bonheurs et les réputations... Que d’existences flétries, que d’affections perdues par ces coups de langue impunis!Il est impossible de se représenter une société d’où la médisance, le dénigrement, la moquerie seraient complètement bannis. Ellessont irréductibles; l’humourveut se satisfaire, la vanité aussi, et elle trouve plus de plaisir à l’abaissement qu’à l’élévation du prochain. Mais le mal qui résulte de ces hostilités à fleur de lèvres est sans grande importance. Une bonne, cordiale ou généreuse parole peut cicatriser la blessure et dissiper l’impression. Ce qu’il faut stigmatiser c’est la méchanceté voulue, pensée, pratiquée avec persévérance et intelligence, qui s’irrite de toute grandeur, s’offusque de tout succès, stérilise toute initiative. Chacun de nous a connu, connaît où connaîtra de ces natures malfaisantes et infécondes elles-mêmes, qui, tantôt sous des formes de douceur hypocrite, tantôt sous des apparences de brusque franchise s’emparent des réputations, les étouffent, les souillent, les menacent, flétrissant et détruisant les existences, faisant plus de mal que les bandits et les voleurs, et cela sans remords, presque inconsciemment.La société, qui a pris ses précautions contre la série des dangers visibles, aurait le droit et le devoir de s’armer contre le péril grandissant de la calomnie pour intangible et subtil qu’il soit. Il a pris, dans ces dernières années, des proportions effrayantes. La langue humainea cessé de reculer devant les accusations les plus extravagantes et les plus formidables. Avec une incroyable légèreté les adjectifs injurieux s’accolent au nom du prochain connu ou inconnu. La première mesure à prendre pour redonner quelque sécurité aux chemins de la vie, serait de rendre les médisants conscients du mal qu’ils accomplissent. Les prédicateurs, les conférenciers, les littérateurs devraient entreprendre une croisade contre ces corsaires d’un nouveau genre qui ne combattent pas à visage découvert, mais à armes empoisonnées, et sont les véritables fauteurs de l’anarchie qui nous épouvante. Plusieurs s’amenderaient n’ayant péché que par légèreté; d’autres deviendraient prudents, se sentant surveillés par l’opinion publique; les impénitents verraient se tracer autour d’eux un rigoureux cordon sanitaire, qui circonscrirait leur action pernicieuse et servirait d’avertissement à de possibles imitateurs.Les deux parties de l’humanité doivent faire un sérieuxmea culpa, les femmes en particulier, car ce sont elles surtout les grandes prêtresses de la médisance et de la calomnie. Pour qu’un homme fasse de la parole l’usage léger ou haineux que sait en faire une femme,il faut qu’il soit tombé très bas déjà dans l’estime publique; il appartient à la catégorie des êtres sans valeur ou des canailles avérées. Chez les femmes, au contraire, on en voit d’intelligentes et de respectables répandre insouciamment les plus venimeuses insinuations et articuler sans scrupules les plus odieuses calomnies. Les trois principales causes de ce débordement de langage sont chez elles: la vanité qui, à l’envers de celle de l’homme, a énormément augmenté avec la civilisation; le manque de responsabilité sociale et morale, et l’absence totale du sentiment de la justice. «Il existe dans l’esprit de la femme, dit Herbert Spencer, un manque visible de la plus abstraite des émotions qui est ce sentiment de justice qui règle la conduite, indépendamment des affections ou des antipathies qu’inspirent les individus.» La plupart des femmes jugent avec leurs nerfs, avec leur imagination, quelquefois avec leur cœur, presque jamais avec leur intelligence et leur conscience.Par ce vent de revendications qui tire de tous les côtés aujourd’hui, on rend les hommes responsables des maux qui pèsent sur l’existence de la femme moderne et de toutes les difficultés qui en entravent l’essor. Sans diminuernullement la part de faute d’Adam dans les malheurs d’Ève, je crois que, si l’on procédait à une enquête sincère, on verrait que, dans la plupart des cas, la pire ennemie de la femme est la femme elle-même. Et je ne fais point allusion ici aux rivalités de l’amour, aux représailles de la jalousie, compréhensibles toujours, parfois excusables et qui rentrent dans le droit de légitime défense, je parle simplement du mal pour le mal qu’elles se font si volontiers les unes aux autres. Dans les mariages manqués, presque toujours une action féminine entre en jeu, celle d’une mère, d’une tante, d’une sœur, d’une amie... Ce sont les ennemies indirectes, bien plus nuisibles que les rivales d’amour. Et quand il s’agit d’entraver une carrière de femme, qui apporte les plus grosses pierres pour le lapidement? Si une réhabilitation est tentée, si une malheureuse cherche à remonter la pente descendue, qui la repousse avec le plus de rigueur? Ses sœurs, toujours ses sœurs! Lorsqu’une femme, par son intelligence, son activité, sa bonne volonté, a réussi à se créer une place à part dans l’opinion publique, qui essaye de ternir l’image que les hommes s’en font dans le sanctuaire de leur cœur? La femme, toujoursla femme! Et pour décapiter ce pavot dont la hauteur les gêne, elles se servent du mensonge «comme le bœuf se sert de ses cornes» avec une dextérité merveilleuse.Aujourd’hui encore, dans les luttes qui se combattent pour leur indépendance et leur dignité, ce sont les femmes qui se montrent les pires adversaires du progrès et du mouvement généreux tenté en leur faveur. Elles essayent de l’écraser sous le ridicule, en haine des champions de leur sexe. Et même chez ces champions est-il bien certain qu’un véritable sentiment de solidarité existe? En tout cas, il n’est pas général. Or, ce sentiment de solidarité est la pierre angulaire de tout renouvellement. Tant que la main de la femme, dans les heures de joie ou de douleur, ne se tendra pas instinctivement vers celles des autres femmes, tant que le succès d’une compagne ne la remplira pas de joie, tant que la fraternité ne sera pas née dans son cœur, sa situation morale et sociale ne s’améliorera point. Elle n’aura rien gagné et rien appris.La solidarité des hommes entre eux n’est pas merveilleuse; elle manque de chaleur et de loyauté et se manifeste surtout pour la défense de leurs droits au vice; cependant sa puissanceest grande. Pourquoi les femmes n’arriveraient-elles pas elles aussi à se syndiquer moralement, oh! pas contre l’homme, mais entre elles, pour leur défense mutuelle? Des sociétés se forment aujourd’hui, un peu partout en ce sens, et, il y a trois ans, lady Aberdeen ouvrait à Londres le grand Congrès international des femmes par ces mots qui résument tout un programme: «Fais aux autres ce que tu voudrais qu’on te fasse à toi-même.» Mais ce mouvement ne donnera des fruits précieux que si l’œuvre devient intérieure, si elle pénètre le cœur et la conscience, si les femmes ne continuent pas à détester et envier sans remords les femmes de leur entourage. Telle excellente fille, épouse, mère se montrera dure et implacable pour les autres personnes de son sexe, essayera de leur nuire de toute la puissance de sa langue et de son esprit.Dans les questions de mariage, on entend les propos les plus cyniques sortir de bouches honnêtes. Un homme dans une belle position remarque une jeune fille à ses débuts dans le monde. Il s’occupe d’elle; on le constate et un émoi désagréable agite immédiatement toutes les autres femmes, même celles qui ne sont pas épousables et qui n’ont pas de fille à marier:«Feu de paille! s’écrie l’une d’elles, cela ne durera pas! Laissez-moi faire; à la prochaine occasion je la déflorerai à ses yeux de façon à ce qu’il n’y pense plus.» Tout cela dit le plus naturellement du monde et écouté de même. Personne n’avait conscience de l’énormité formulée et entendue; le vol moral qu’on s’apprêtait à commettre n’éveillait pas le plus léger scrupule. La personne qui avait parlé était irréprochable, aucun écart de conduite dans sa vie! Elle n’aurait pas dérobé à son prochain une aiguillée de soie, mais elle allait étouffer sans remords, par simple hostilité de sexe, le germe d’un bonheur... Et les autres femmes trouvaient l’intention naturelle, personne ne pensait à s’indigner, à se révolter, à protester...Parmi les anecdotes historiques, il en est une sur Élisabeth de Russie qui résume tous les raffinements que peut atteindre la méchanceté féminine. «Trahie par son amant, la czarine se vengea, raconte la chronique, en l’obligeant à épouser une naine difforme et à passer la première nuit de ses noces dans un palais de glace avec des meubles en glace. Le lendemain, l’impératrice vint avec toute sa cour offrir un bouquet aux mariés bleuis surleur lit par le froid. La fille de Pierre le Grand envoya ensuite sa rivale en Sibérie, à pied, après lui avoir fait couper le nez et les oreilles.» Ces fantaisies barbares d’une autocrate femelle ne seraient plus possibles aujourd’hui en pays européen, mais, si le fait ne peut se renouveler, l’atroce cruauté qui le dicta a-t-elle entièrement disparu des cœurs modernes? N’y a-t-il pas telles de nos contemporaines qui répandent autour d’elles une atmosphère angoissante, lourde de volontés perverses, de désirs malfaisants, de méchancetés calculées. Les narines délicates perçoivent à leur approche une vague odeur de soufre; au moyen âge, on aurait conclu à la possession diabolique, et l’exorcisme se serait imposé.Mais on n’en use plus de notre temps; il est passé de mode comme les procès de sorcellerie; les maisons de santé pour névrosés ont remplacé les chambres ardentes et rien ne s’oppose à la violence des torrents de fiel que répandent les bouches haineuses. La société qui ne prend aucune mesure efficace pour se défendre recourt lâchement aux offrandes propitiatoires. C’est le culte de Moloch renouvelé, mais le calcul est aussi erroné que vil, la divinité malfaisante ne s’apaise point.Cette complaisance honteuse vis-à-vis des médisants et des calomniateurs est non seulement inutile dans ses effets et déplorable en elle même, elle représente une injure vis-à-vis de la bonté, car le reniement n’est-il pas la pire des injures. Or c’est renier tacitement une force que de ne pas haïr son contraire. On ne saurait en même temps adorer le courage et s’incliner devant la lâcheté. La formule évangélique sur l’impossibilité de servir deux maîtres s’impose en ce cas comme vérité irrécusable. Pour les âmes capables de sentir la bonté, la méchanceté devrait être traitée en reptile devant lequel on recule. L’amour des animaux, poussé à ses limites les plus exagérées, n’a jamais inspiré laphilovipérie. Par quelle aberration de notre mentalité la vipère humaine est-elle supportée, flattée, caressée même?Dans ce phénomène morbide la femme a une large part de responsabilité directe et indirecte. Créée pour la bonté plus que l’homme, elle a davantage que lui manqué à sa mission par ses aversions violentes, sa langue acerbe, ses calculs mesquins. Elle se refuse plus encore que son compagnon à l’adoration de la bonté; la pratiquant souvent, elle ne l’admire pas et méprisecette force où elle s’obstine à voir une faiblesse. L’homme parfois s’attendrit devant un acte de bonté, la femme rarement, surtout s’il est accompli par l’une de ses pareilles. Cette hostilité contre son propre sexe la rapetisse, la stérilise et ferme son cœur. Si elle veut devenir ce qu’elle aspire à être dans la société, elle doit commencer par abjurer cette hostilité qui rendrait infécondes ses initiatives. Le retour à sa mission naturelle est aujourd’hui d’accord avec ses intérêts. A elle incombe le devoir de préparer le travail de réaction contre les médisants et les calomniateurs, et, ce travail accompli, d’élever un temple à la Bonté, cette plus haute forme de la psyché humaine, qui sert de rachat à toutes les fautes et représente le seul lien entre la terre et le ciel.⁂Par son tempérament plus paisible, son caractère plus doux, l’éloignement où elle était maintenue des violences et des luttes, la femme, dans le plan divin, avait été évidemment destinée à être le centre et le foyer des vertus bienfaisantes. D’elle devaient émanerles indulgences, les patiences, les encouragements, les consolations, preuve en soit le rayonnement répandu par certaines bontés féminines. Lorsqu’une femme aime réellement son prochain, elle atteint des hauteurs, arrive à des dévouements, pratique des délicatesses que les hommes ne sauraient même imaginer et qui les entraveraient, du reste, dans l’accomplissement des devoirs plus rudes qui sont leur lot dans la distribution des tâches. Si ces radieux exemples sont rares, ce n’est point incapacité de nature, mais parce que le cœur d’Ève est fermé à ses sœurs; la stérilité d’une branche finit par s’étendre à l’arbre entier. Le jour doit venir où, en écoutant raconter un acte de bonté accompli par une femme, les autres femmes verseront des larmes de joie, capables d’effacer toutes les rancunes qui les ont divisées.J’avais une amie—dans le sens courant du mot—qui s’est détachée de moi pour des raisons ignorées; même elle a cherché à me nuire par des paroles injustes et malfaisantes. Je lui en voulais un peu et sa présence m’était devenue plus pénible qu’agréable. Récemment, par hasard, une histoire m’a été racontée, révélant de la part de cette femme de grandstraits de bonté; j’en ai éprouvé une joie subite, inexplicable, l’ombre de rancune qui obscurcissait mon esprit s’est dissipée. Aucune explication n’aura lieu entre nous, et probablement nous resterons séparées, mais quand je la rencontrerai ce sera avec plaisir, car je saurai qu’il y a dans son cœur, malgré ses torts vis-à-vis de moi, une belle place saine.Si l’on entrait dans cet ordre de sentiments que de magnifiques joies on y trouverait! On m’objectera qu’elles seraient dépassées par les douleurs et les déceptions. Mais n’en avons-nous pas déjà? Il n’est pas besoin d’aimer les autres, il suffit de s’aimer soi-même pour sentir cruellement les torts qui nous sont faits, pour souffrir des moindres désillusions. Le développement de la sensibilité altruiste n’augmente pas les souffrances et les tempère, au contraire, en opposant la lumière à l’ombre.En cultivant la bonté comme un attribut qui lui est propre, en la mettant au sommet de ses admirations, en haïssant la malveillance comme une laideur, la femme rentrerait dans le plan divin. La colère, l’indignation peut parfois ennoblir la physionomie de l’homme, tandis que tout sentiment de violence, de haine, de rancune enlaidit la femme et la rend facilementgrotesque. Sa force réside dans la douceur, et la douceur sans bonté est une venimeuse peau de serpent dont il faut se défier plus que d’un fusil chargé. La bonté réelle est un fard merveilleux, elle imprègne de charme celles qui la sentent et la pratiquent. Rien ne retient le cœur des hommes comme la bonté, les plus sceptiques n’y résistent point, lors-qu’ils la sentent chaleureuse et vraie. Des femmes laides ont été passionnément aimées parce qu’elles étaient bonnes; des pécheresses ont été honorées dans leur vieillesse parce qu’elles étaient bonnes; de grandes coupables sont pardonnées parce qu’elles étaient bonnes.L’impératrice Théodora, la femme de Justinien, à laquelle la tradition prête un passé de débauches et un règne de crimes, avait, paraît-il, unredeeming point. Le merveilleux manteau dont les mosaïques de Ravenne conservent le fastueux dessin, cachait un cœur rempli de pitié pour les autres femmes. Toujours elle les défendit, toujours elle leur tendit une main secourable, toujours elle se mit entre elles et les dangers, les châtiments et les douleurs. Et certes, Théodora n’était pas une faible; elle aimait la domination et l’exerçait; elle aimait sa beauté et n’aurait pas souffert de rivales. Sonesprit était viril; elle avait un cerveau d’homme d’état et pour assurer sa puissance ne reculait pas devant le crime. Mais, malgré sa supériorité intellectuelle incontestable et sa nature impérieuse, elle sentait sa fraternité avec les autres femmes. Elle les aimait, les plaignait, les protégeait. Ce que l’impératrice byzantine savait éprouver, la femme actuelle finira-t-elle par le connaître et l’apprendre?Cette bonté de femme à femme la vie moderne la permet et même l’impose. Jadis la compagne de l’homme vivait presque exclusivement enfermée dans le cercle de la famille, n’ayant guère que des contacts mondains avec son prochain du même sexe. Aujourd’hui ces contacts se multiplient. L’heure de la fraternité a sonné. La bonté rayonnante et tendre doit devenir l’aspiration des âmes. Cette bonté semblera à beaucoup de femmes contraire à la position de combat qu’elles ont prise. Elles croient que pour être moderne il faut tenir perpétuellement la lance au poing. Or c’est juste le contraire; la modernité est la fraternité, et il n’est point de fraternité féconde sans bonté. Il est des pays comme l’Angleterre où la force tend à devenir le seul idéal et où la dangereuse théorie du superhommesemble prendre pied même dans les écoles primaires. La sensibilité y est raillée et l’égoïsme et l’ingratitude y sont érigés en divinités. Mais ce sont là des végétations superficielles, nées d’un excès d’orgueil; étant contraires à la vérité et à l’humanité, elles ne pourront pousser de fortes racines.Il ne faut pas que la théorie philosophique de «persévérer en son être» qui est la plus fausse des doctrines et la plus contraire au progrès vienne entraver ce mouvement de fraternité. Il ne s’agit pas pour l’homme de persévérer en son être, mais de le développer jusqu’à son plus haut degré d’épanouissement. Parmi les forces morales il en est de belles, de grandes, d’utiles. Quelques êtres privilégiés ont pu les exercer avec puissance et la postérité leur en rend honneur. Mais ce qui nous émeut en lisant la vie de ces créatures exceptionnelles, ce n’est pas le souvenir des batailles qu’elles ont gagnées, des traités qu’elles ont conclus; si nous nous attendrissons, c’est au récit d’un acte de bonté, d’une preuve de sensibilité, d’un élan de fraternité. L’impératrice Marie-Thérèse a laissé sur la terre une forte empreinte, mais parmi les gloires de la descendante de Habsbourg, une des plus rayonnantesest contenue dans le petit fait suivant que l’histoire n’a même pas enregistré. L’impératrice éprouvait pour le prince lorrain, dont elle avait fait un empereur, un attachement très vif, et leur ménage pouvait être cité comme un modèle parmi les ménages souverains d’Europe. L’on racontait cependant que l’empereur François regardait avec trop de bienveillance l’une des dames de la cour impériale. L’impératrice, fort jalouse, n’osait réagir, mais elle ne cachait ni son mécontentement de cette amitié trop tendre, ni son hostilité contre sa rivale.L’empereur mourut, et toute la cour s’attendit à une exécution. A la cérémonie des funérailles, lorsque pour la première fois la malheureuse femme que François de Lorraine avait aimée, se retrouva en présence de Marie-Thérèse, tous les courtisans tendirent la tête avec une curiosité avide. Mais l’impératrice, allant au devant de celle que jusqu’alors elle avait haïe, l’attira dans ses bras. «Nous avons beaucoup perdu, Madame», dit-elle en l’embrassant.Le souvenir du couronnement de Pesth et des guerres de Silésie sera depuis longtemps tombé dans l’oubli que ces paroles de victorieusebonté résonneront encore dans les régions mystérieuses où se conservent les rares actes divins accomplis par l’homme sur la terre.L’âme de la femme subit une crise dangereuse. D’un côté, il est vrai, un cri de rescousse a traversé le monde, le mot de solidarité féminine a été prononcé, mais ne risque-t-il pas de se changer en cri de guerre lorsque les femmes ayant réussi à étendre leurs droits, les limites de leurs ambitions s’élargiront? Implacables les unes envers les autres tant qu’il ne s’agissait que de la conquête du mâle, quelles proportions prendra cette hostilité, quand elles auront d’autres victoires à remporter? Comment supporteront-elles la concurrence qui, dans l’implacable lutte pour la vie, est l’occasion pour les hommes de tant de discordes et de cruautés? Au lieu d’édifier à la bonté un temple magnifique, au lieu de mettre son culte en honneur, les verra-t-on renverser les dernières pierres du pauvre autel qui lui restait encore et laisser libre passage à la horde malfaisante des dénigreurs, des détracteurs, des calomniateurs? Ces anarchistes anonymes qui sapent tous les respects, détruisent toutes les confiances et infiltrentdans les âmes le doute universel sont les réels démolisseurs de la société. Ils ne tuent pas eux-mêmes, mais ils ont préparé les armes dont les ennemis se servent.La responsabilité des femmes est effrayante en ce moment. Si le mouvement féministe tourne à la haine, au lieu de tourner à la bonté, toute la joie sera bannie de la terre. Les yeux doivent s’ouvrir enfin. Il ne s’agit ni de religion, ni même de morale, c’est une question de vie ou de mort. Les plus incrédules devraient le comprendre. Il n’y a de bonheur que dans la bonté; la bonté seule le donne. Une femme dont la maternité s’étend à tous, il faudrait s’agenouiller devant elle à chaque minute parce qu’elle reflète le divin. Ce qu’une créature semblable fait de bien, qui pourra jamais le mesurer, même si elle ne sort pas du cercle restreint de la famille et des amis? Une grande lumière émane d’elle, une lumière de vie et de joie qui provoque chez tous ceux qui l’approchent un épanouissement de l’âme. Elle est l’amie, le repos, la consolation. Comparez son influence à celle des femmes dont les paroles sèches, les critiques acerbes, les insinuations perfides découragent toutes les manifestations nobles ou tendres.Leur sourire sceptique abattrait le zèle d’un apôtre. Même en n’employant que la méthode empirique le doute n’est pas permis. D’un côté le jour chaud et radieux, de l’autre la nuit froide, sombre, sans étoiles...Des deux courants qui triomphera? Le triomphe complet est impossible, il y a dans l’humanité des instincts qui ne s’anéantissent jamais complètement, mais l’un des courants peut réduire l’autre. De grandes et magnifiques forces finiront par dominer le monde, mais à quoi servirait à l’homme d’élever des autels à la vérité et à la justice, si la bonté restait sans tabernacle. Elle est semblable à cette charité dont parle saint Paul, sans laquelle toutes les sciences et toutes les vertus résonnent et retentissent vainement comme l’airain et la cymbale.La bonté n’a pas de sexe. Elle est aussi nécessaire à une portion de l’humanité qu’à l’autre, car elle seule pourra sauver le monde de l’anarchie morale dont il est menacé comme il y a dix-neuf siècles. Cette fois le salut peut venir de la femme. Un proverbe lombard dit: «La femme a sept âmes et une petite âme.» C’est peut-être dans cette petite âme oubliée qu’elle doit regarder aujourd’hui pour y trouverla vision de ce que l’humanité attend d’elle. Y puisera-t-elle la force d’arracher de son cœur la plante venimeuse qui la détériore? Saura-t-elle comprendre et pratiquer la mission de maternité élargie qui doit être la revanche de son sexe?CHAPITRE VIIILE RESPECT DU REPENTIRIl y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes.(Luc., 15-7.)Dans une société plus équitablement et généreusement organisée que la nôtre le respect du repentir entrera forcément dans les coutumes morales. Mais, dès aujourd’hui, les esprits chercheurs de vérité, ennemis des vaines formules et sur lesquels les apparences pharisaïques n’exercent aucun prestige, devraient rendre à ce phénomène de la conscience, une fois sa sincérité constatée, l’honneur qui lui est dû. Malheureusement, jusqu’ici, semblables en cela aux esclaves des préjugés et des formes, ils ont refusé de s’incliner devant le pécheur repentant.Certains cœurs savent pardonner toutes les fautes; le monde, sans les pardonner, est indulgent à celles qui ne troublent pas son équilibre, et les vices eux-mêmes ne le rebutent point, s’ils ne sont pas l’objet de scandales éclatants. Mais toutes les âmes, âmes médiocres ou âmes d’élite, sont à peu près d’accord pour refuser à l’homme qui regrette ses crimes, ses fautes ou ses insuffisances, le respect auquel ce regret sincèrement senti lui donnerait droit. Bien au contraire, la manifestation ou même la simple constatation de ce repentir diminue sa situation morale; tant qu’il n’avouait pas ses erreurs, on pouvait les ignorer; vouloir les réparer, c’est affirmer qu’elles existent.On lui permettra peut-être,—pas toujours,—de travailler au bien, d’accomplir le bien, d’effacer le vermillon qui tachait ses vêtements, et de le remplacer par la blancheur des neiges. Mais il occupera par le fait même de cet effort une position inférieure, l’opinion publique s’exprimera sur son compte avec une pitié dédaigneuse et sa force sera traitée en faiblesse. Aussi longtemps qu’il vivait dans l’erreur ou l’inutilité, nul ne se croyait autorisé à lui rappeler ses écarts de conduite, ses inaptitudes ou ses paresses; on acceptait toutes les surfaces,même si elles étaient percées à jour! Du moment qu’il a avoué, fût-ce simplement par une modification de sa manière d’être, qu’il réprouvait sa vie précédente, chacun s’imagine avoir le droit, presque le devoir de lancer contre lui sa petite ou sa grosse pierre et d’assumer à son égard une attitude de supériorité ou de condescendance.Cette inconséquence morale est commune à presque tous les hommes, quelles que soient les croyances qui dirigent leurs vies. Comment peut-elle s’expliquer et se justifier? Trouve-t-elle un appui dans la religion? De quels arguments la logique peut-elle la soutenir? En cherchant à déterminer les causes d’où elle procède, on arrivera peut-être à en saisir l’irrationalismeet l’injustice profonde.Les âmes religieuses, appartenant aux différentes confessions chrétiennes, appelées à se prononcer à ce sujet, déclareraient évidemment qu’elles reconnaissent l’utilité du repentir puisque le salut éternel dépend, pour la part quiconcerne l’homme, de ce fait même. Mais si elles proclament ce devoir en principe, elles le démentent en pratique, et les cas où elles vivent cette vérité sont des plus rares. Tel pasteur méthodiste ne prendra comme servantes que des prisonnières libérées, tel prêtre catholique montrera au forçat évadé la sublime confiance du curé Myriel pour Jean Valjean; mais on se meut ici dans un monde spécial, formé de situations exceptionnelles, de consciences exceptionnelles, de cœurs exceptionnels, et dont les excès de confiance pourraient avoir, du reste, s’ils étaient trop largement appliqués, des conséquences dangereuses pour la sécurité et même la morale sociale.Lerara avisne compte pas quand il s’agit d’un examen d’ensemble; ce qu’il importe de connaître c’est la mentalité générale de ceux qui s’intitulent chrétiens. Quelle est leur attitude vis-à-vis du repentir? La réponse n’est pas douteuse: presque tous manifestent une défiance plus ou moins accentuée à l’égard de l’homme qui, reconnaissant ses erreurs, fait volte-face en les avouant. Il cesse d’occuper à leurs yeux,—comme à ceux des simples mondains,—sa position primitive; pour blâmâble et blâmée qu’ait été sa conduite passée,il bénéficiait du doute, et le doute paraît toujours préférable à la certitude de la faute, même si cette faute est suivie d’une expiation volontaire.On peut aller jusqu’à affirmer que les exemples de repentir agréés par Dieu représentent pour beaucoup de consciences une pierre d’achoppement. Les paroles de mansuétude que le Christ adresse aux pécheresses, la place qu’il permet à Madeleine d’occuper près de lui, le fait qu’après la crucifixion c’est à elle qu’il apparaît en premier, ont troublé plus d’une chrétienne rigide. Toutes ne l’avouent pas, mais combien s’en sentent blessées! Après avoir passé leur vie à résister, par amour de Dieu ou par crainte de l’enfer, aux sollicitations de leur imagination et aux fièvres de leur cœur, la miséricorde attendrie de Jésus, les déconcerte, les alarme, les aigrit et elles seraient prêtes à juger leur Dieu. Qu’il ait pardonné, passe encore! Mais joindre à jamais son nom à celui de ces créatures de honte et de luxure leur paraît incompréhensible et dur pour les femmes chastes, auxquelles si peu de gloire déjà est réservée en ce monde.Le pardon accordé à l’abominable reniement de Pierre, aux persécutions de Saülde Tarse ne les blesse pas au même degré. Quant aux hommes, moins subtils et peut-être plus généreux, ils ne s’arrêtent guère à ces contradictions apparentes de la pensée divine, et c’est pourquoi, sans doute, ils n’apprennent pas, eux non plus, la leçon sublime qu’elles contiennent.La légende raconte que le corps de sainte Catherine de Sienne a été réduit en poussière; dans son cercueil on n’a trouvé que des ossements. Celui de sainte Marguerite de Cortone, au contraire, était dans un état de conservation parfaite et exhalait des parfums délicieux. Or, la première, cette grande figure de sainte politique qui ramena Grégoire XI d’Avignon, n’avait jamais failli, ni connu d’autre passion que son Dieu et la gloire de l’Église, tandis que la seconde n’était revenue à la religion qu’après une série d’ardentes amours. J’ai entendu de bonnes chrétiennes soupirer amèrement à ce récit.Ces mêmes femmes, enclines presque à contester à Dieu la faculté du pardon vis-à-vis de la pécheresse repentante, serrent contre leur cœur, avec la plus grande cordialité, des femmes de réputation plus qu’équivoque, de caractère douteux, mais enveloppées d’un suffisantmanteau d’hypocrisie. Il est étrange à quel degré, en ce genre d’erreurs, ce qui est bas et médiocre obtient d’indulgence. Les grandes passions, qui portent en elles-mêmes leur excuse, rencontrent une bien autre sévérité; si celles qui les éprouvent essayent de racheter leurs faiblesses par la pratique d’autres vertus, on leur en conteste volontiers le droit. C’est le repentir à l’état de regret, c’est le premier échelon, et déjà les hostilités se marquent. Si les scrupules s’accentuent, si la conscience arrive à dominer le cœur, à comprimer les passions, à ordonner le renoncement, toutes les vertueuses indignations éclatent, et chacun de crier: «Haro sur le baudet!» Il pouvait à son aise «tondre de ce pré la largeur de sa langue», et brouter même sur d’autres prés, peu importait! Mais confesser sa faute ou avoir l’air de la confesser, ou, ce qui est pire encore, essayer de la racheter, voilà le crime aux yeux de beaucoup de justes.Et s’il en est ainsi pour ce qui concerne les femmes dans la vie sentimentale et passionnelle, la même intransigeance, la même inconséquence se rencontrent chez les hommes dans les questions d’honneur, de probité, de droiture. Je parle des hommes qui ont la prétentionde conformer leur vie aux doctrines chrétiennes, sans être pour cela des saints ou des exaltés. Ils fréquenteront des gens tarés, concluront des affaires avec eux, rechercheront leur appui s’ils sont puissants, recourront à leurs conseils s’ils sont habiles. Dans leur âme et conscience ils n’ont aucune estime pour ces associés momentanés, ils savent parfaitement à quoi s’en tenir sur leur compte, mais tant que la surface reste convenable, ils les traitent en membres honorés de la société. Qu’elle s’écaille de quelque côté, cette surface, que les malheureux veuillent racheter, expier, qu’ils essayent de recommencer une existence nouvelle, halte-là! Les portes se ferment, les mains se retirent, les yeux se détournent. On supportait tout du coupable, tant qu’il ne s’était pas dénoncé lui-même en se repentant. Il ne péchera plus, c’est fort bien. Mais il a tacitement avoué avoir péché et les Pharisiens, dont le nombre est légion, se voilent le visage à cette vue. On ne peut s’empêcher de penser à Tartufe, et si la citation n’était irrévérencieuse on citerait la scène du mouchoir.Cette façon d’agir est humaine, car elle est générale et ceux qui la dénoncent ont peut-être en certaines circonstances pensé et sentide même, chacun étant plus ou moins esclave d’un faux respect humain. L’homme est souvent comme un enfant, les mots l’effrayent plus que les faits; il se bouche les oreilles pour ne pas les entendre et en veut à celui qui prend un porte-voix pour les faire pénétrer dans son tympan. Seulement on peut se demander, au moyen de quel subterfuge moral, les chrétiens parviennent à excuser vis-à-vis d’eux-mêmes cette manière d’être et de voir si absolument contraire à la doctrine évangélique.Le point n’est pas discutable, cette doctrine place le repentir au-dessus de la vertu. Ce n’est pas parmi les justes que le Christ cherche ses disciples; et, entre ses disciples ce n’est pas à ceux quin’ont plus jamais failli après leur adoptionqu’il donne le plus grand pouvoir, ce n’est pas eux qu’il charge de paître en brebis. L’exemple de Pierre est là pour l’attester. On sait qu’il a choisi Paul parmi ses persécuteurs. Donc, non seulement il admet et accepte le repentir, mais il l’honore; à ceux qui ont senti passer sur leurs consciences ce grand flot purificateur, il promet et il donne une couronne de gloire. Il attache à leurs pleurs une vertu rédemptrice. «Et tes larmes, ô Madeleine,éternellement, sur tout amour de femme, comme un vent de neige, jetteront la blancheur[13].» Le respect du repentir est donc imposé par la religion chrétienne. Il ne faut pas mépriser celui qui regrette ses erreurs, à moins que ce ne soit pas une lâche peur du châtiment, il faut l’honorer, lui donner dans l’estime une place supérieure à la place du juste, admettre et croire qu’il aura dans les vies futures, près de Dieu, une situation privilégiée et que même, sur cette planète, les têtes de ses frondaisons domineront peut-être celles des lis.Mais alors à quoi bon résister à ses entraînements et pratiquer les vertus difficiles, si les pécheurs doivent occuper les trônes et les justes se contenter de modestes escabeaux? L’objection, plausible d’apparence, manque absolument de fonds, car ne se repent pas qui veut et rien n’est plus rare que ce mouvement de conscience: les grandes âmes seules en sont capables. Les médiocres peuvent éprouver elles aussi parfois des lueurs de regret qu’elles prennent pour de la repentance, mais ces lueurs s’effacent vite.Le repentir qui régénère est d’essence divine; il ne s’élabore que dans des alambics d’or pur et marque d’un fer rouge les cœurs à travers lesquels il passe. Ceux qui en supportent les brûlures appartiennent à la race des forts, des résistants, des martyrs. C’est ces natures exceptionnelles que Dieu a discernées sous les hontes, les reniements, les persécutions des Madeleine, des Pierre et des Paul.Pourquoi le chrétien n’essaye-t-il pas de discerner lui aussi ces grandeurs cachées, et à l’exemple de celui qu’il prétend reconnaître pour maître, ne cherche-t-il pas parmi les pécheurs repentants les serviteurs enthousiastes, patients et fermes, nécessaires aux causes généreuses qu’il veut défendre ou faire triompher? Pourquoi? hélas! pourquoi? Parce que l’orgueil spirituel l’aveugle, parce que sa propre justice le rend sourd, parce que le pharisianisme veille encore aux portes des temples, et que si le Fils de Marie revenait sur la terre, après dix-neuf siècles de christianisme, la même race de vipères se dresserait devant lui, les mêmes dénonciations devraient sortir de ses lèvres.Pour refuser le respect au repentir, c’est-à-dire pour ne pas y croire, pour ne pas l’accepter,pour ne pas s’incliner devant lui, l’homme religieux ne trouve dans ses croyances aucun motif et aucune excuse. Au contraire, l’esprit même du christianisme lui enjoint péremptoirement de tendre la main à l’âme repentante et de la conduire à la place d’honneur; on a beau retourner toutes les paroles de Jésus, une autre conclusion est impossible: «Il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes.» Quelques chrétiens, tout particulièrement évangéliques dans leurs vues, ont écouté cette leçon et essayent de la pratiquer, mais ce sont les exaltés; les sages, les raisonnables refusent de l’entendre; la masse y est résolument contraire. Les poètes seuls semblent l’avoir comprise.⁂Les manifestations du repentir sont tout aussi mal accueillies par la classe de ceux qui, tout en portant officiellement le nom de chrétiens, ne prétendent point agir en disciples du Christ, mais qui, déistes, spiritualistes, agnostiques, positivistes même, reconnaissent une loi morale nécessaire et essayent, plus ou moins, d’y conformer leur conduite.La répugnance qu’ils éprouvent à l’égard du pécheur repentant est infiniment plus excusable et compréhensible que celle des personnes religieuses, car le sentiment de sa propre justice n’a au fond rien de moralement choquant chez un positiviste. Tout au plus indique-t-elle de sa part une lacune d’intelligence, une ignorance de la nature humaine, un manque de profondeur dans la compréhension. Pénétré de sa vertu, il éprouve une sorte de dédain naturel pour ceux qui, élevés comme lui et placés au même degré social, ont descendu la pente; il n’a qu’une médiocre confiance dans leurs efforts pour la remonter, et même s’il a confiance, il ne se sent point porté à leur reconnaître de ce chef une supériorité; à ses yeux leur position morale reste inférieure irrémédiablement.Mais ce qu’il peut y avoir de naturel dans leurs répugnances et leurs préjugés n’empêche point ces défenseurs de la société et de la morale d’être imprudents et illogiques en ne pas encourageant le repentir. Comme on ne peut éliminer le mal qui ronge, détruit et tue, il faut essayer d’en corriger les effets désastreux. Or, pour cela il n’existe qu’un seul moyen: convertir le mal en bien, et pour le convertir enbien il faut amener ceux qui ont l’habitude de le commettre à en reconnaître l’inutilité, la laideur et les désavantages.Cette conviction, naissant dans un esprit, en dehors même de tout sentiment religieux, ou de tout mouvement de consciences, porterait celui qui en est saisi à une modification de conduite dont les effets seraient favorables à son entourage et dont la société entière bénéficierait indirectement. Ne pas provoquer et faciliter ces volte-faces, quelle que soit la source d’où ils procèdent est, par conséquent, maladroit, déraisonnable et antisocial.Tous les hommes presque commettent dans leur jugement la singulière erreur d’apprécier les individus sur des faits isolés de leur vie, oubliant que la seule indication véritable de valeur ou de non-valeur est l’ensemble du caractère. Il y a des êtres dont l’existence n’est marquée par aucune faute apparente de conduite et qui n’ont jamais accompli le moindre bien en ce monde, dont la nature étroite, agitée, égoïste, l’esprit faux, l’instinct d’intrigue ont été cause de beaucoup de mal. Ils jouissent cependant de l’estime générale, on leur confie des missions importantes, on recourt à leurs conseils, on leur laisse la direction des intérêtsd’autrui. Si l’on se donnait la peine d’examiner de près leur véritable nature, si un peu de raisonnement et de psychologie expérimentale éclairait le jugement général, on s’empresserait de les délivrer de toutes responsabilités, les trouvant indignes et incapables d’en porter le poids.C’est en sens inverse que ce travail mental devrait s’accomplir pour d’autres personnalités; tel individu qu’on écarte de toutes les charges parce qu’il a commis, à un moment donné de sa vie, un acte coupable de genre quelconque, qu’il n’a pas eu l’hypocrisie ou la sagesse de dissimuler, possède une nature grande, généreuse, altruiste, droite; il a déployé pour le bien de l’énergie et de l’intelligence. Si on lui confiait une tâche à remplir, il ne ménagerait ni fatigues ni efforts! Pourquoi ne pas recourir à lui? Parce qu’un acte incorrect tache son existence et qu’il est connu. S’il était resté caché ou à l’état de soupçon, il pouvait le multiplier par dix, et l’opinion publique ne se serait pas émue. Mais, crime irrémissible, l’acte coupable a été avéré, confessé, regretté, mieux vaut donc s’adresser à l’être sans valeur, sans conscience, sans générosité: il remplira sa tâche mal ou insuffisamment, peu importe,l’étiquette reste convenable. Et malheureusement, la plupart de ceux qui portent ces jugements inconséquents, basés sur des faits isolés, sans se soucier d’examiner l’esprit intime des choses, d’étudier les causes secrètes et les responsabilités vraies, d’arriver à la nature intrinsèque des êtres pour être en mesure d’apprécier leurs capacités et leurs possibilités, croient de bonne foi accomplir une œuvre de défense sociale. Par ce système, ils établissent le règne des médiocrités, risquent d’écarter les valeurs et de placer la terre dont ils ont charge dans les mains de cultivateurs incapables et paresseux.Si les hommes apprenaient à établir leur opinion les uns des autres sur des bases supérieures à celles des conventions et des apparences, une bonne part d’injustice disparaîtrait de ce monde, et l’on verrait plus souventthe right man in the right place. Ceux qui croient et espèrent travailler à la préparation d’une société nouvelle, où une humanité nouvelle est destinée à s’épanouir, devraient commencer à modifier leur méthode d’appréciation.Les conducteurs d’hommes, les distributeurs de travail, doivent voir au-delà des surfaces, distinguer dans les foules, les forces, les aptitudes, les capacités. Chacun peut avoir droità une part de soleil, mais chacun n’est pas apte à diriger une caravane, à construire une forteresse, à organiser une colonie. Une psychologie plus large, plus profonde, permettra une répartition plus juste. Tout progrès social qui ne serait pas fondé sur ce principe, manquerait d’assises solides.D’ailleurs, il n’est point nécessaire d’attendre que l’évolution sociale se soit accomplie pour que chacun en son particulier apprenne à modifier son système de psychologie. Tout naturellement, lorsqu’on jugera sur l’ensemble et non sur le fait particulier, on arrivera à discerner sous les fautes les forces bienfaisantes, et la constatation de ces forces, amènera les esprits à accepter la possibilité du repentir chez ceux qui les ont commises et même avouées. L’acceptation poussera à l’encouragement; et de l’encouragement au respect chez les âmes équitables, le pas sera vite franchi.Le sentiment de défense sociale qui a poussé et pousse encore tant d’esprits honnêtes à fermer rigidement les portes à tous ceux qui d’une façon connue, se sont écartés momentanément de la voie droite, devrait leur conseiller, au contraire, la provocation et la culture du repentir sous toutes ses formes. Et non seulementpour les erreurs et les fautes que la loi ne punit point, mais plus encore peut-être pour la catégorie des criminels, des ennemis positifs de l’ordre et de la sécurité. Ce repentir, il faudrait le faciliter de toutes façons, presque lui offrir des primes, avec discernement bien entendu, et en prenant des précautions contre l’hypocrisie et les récidives possibles. On serait dupe quelquefois, c’est inévitable, mais qu’importe! D’ailleurs, n’est-on pas dupe toujours par quelque côté, dès qu’on tente une amélioration ou qu’on pousse au progrès, même en faveur des honnêtes gens?La redoutable question des prisonniers libérés n’a point encore dans les préoccupations publiques la place qu’elle mérite d’occuper, bien qu’elle ait ému en tous pays quelques consciences d’élite. Ces êtres qu’on rend à la société parce que leurs délits ne méritaient pas la réclusion perpétuelle et que, d’ailleurs, il faut faire place à d’autres, que vont-ils devenir? Se répandront-ils en semence corruptrice? Augmenteront-ils l’armée du crime pour retomber de nouveau sous la sentence du châtiment? Deviendront-ils, après avoir expié leurs fautes et en avoir compris l’horreur, des citoyens utiles et honnêtes? Il faudraitrendre cette troisième alternative possible. L’est-elle en nos pays d’Europe? Le prisonnier libéré et repentant reste partout un paria; il peut mener pendant vingt ans une existence impeccable, le jour où son passé est connu, l’estime publique se retire de lui, les portes se ferment, on oublie ses vertus, on se rappelle uniquement de l’acte coupable pour expié et réparé qu’il ait pu être. Les exemples à citer seraient innombrables.Ceux qui ont pu se réhabiliter momentanément en laissant ignorer leur personnalité juridique sont, du reste, parmi les exceptions heureuses. D’autres sombrent dès leurs premiers pas. Le retour à la vie libre, que signifie-t-il pour eux? Repoussés de tous les milieux respectables, sollicités par leurs anciens compagnons, ils voudraient être honnêtes qu’ils ne le pourraient pas! Les femmes surtout se voient presque toujours forcées de retomber dans le vice, sinon dans le crime. Des associations se sont formées dans plusieurs pays pour recueillir et aider ces malheureuses, mais elles disposent de trop faibles moyens pour venir efficacement en aide à l’immense armée que les prisons reversent de temps autre sur la société et qu’il vaudraitmieux garder enfermée si aucun travail honorable n’est préparé pour ces mains dont on a détaché les chaînes.Cette question est si importante et si grave pour la moralité et la sécurité générales, qu’hommes d’état et sociologues devraient la faire entrer au premier rang de leurs préoccupations et de leurs études. Mais aucune mesure légale ou administrative ne peut avoir son plein effet, si elle ne trouve un appui dans l’opinion publique, si la réforme qu’elle veut accomplir ne correspond pas à un travail de la pensée humaine. Lorsque tous les membres de la société, chefs d’usines, commerçants, employeurs d’hommes en tout genre, auront compris qu’ils n’ont pas le droit de refuser du travail à l’individu, qui, condamné à l’expiation d’une faute, a purgé sa peine et essaye de reprendre sa place dans leconsortiumhumain, l’œuvre de l’état et de la philanthropie sera singulièrement facilitée. Mais si la pensée que le devoir et l’intérêt de chacun est de diminuer le nombre des malfaiteurs, en offrant la chance aux prisonniers libérés de redevenir honnêtes gens, ne pénètre pas la généralité des esprits, les efforts tentés resteront en grande partie stériles.Parmi les œuvres difficiles de civilisation et de justice tentées par l’époque présente, aucune n’est plus ardue et plus malaisée à accomplir, car elle se heurte à d’instinctives et apparemment légitimes répugnances. Il faut un haut degré d’altruisme et de discipline morale pour ne pas éprouver un sentiment d’aversion, de crainte ou d’angoisse au contact d’un criminel sortant de prison, même si ses notes sont bonnes, son repentir avéré. Le cachot laisse après lui une impression de lèpre morale qu’on ne parvient pas toujours à dominer, que beaucoup seront à jamais incapables de dominer quelle que soit leur ardeur de charité, leur force de sympathie et leur largeur de vues. Mais tous ne sont pas appelés à labourer le même champ; un certain nombre d’ouvriers est seul nécessaire à la culture de cette vigne-là. Toutefois pour trouver, rallier, grouper ces ouvriers, il est nécessaire qu’une atmosphère se soit créée autour d’eux, favorable au travail auquel on les convie. S’ils ne sont pas imités par tous, ils doivent sentir du moins que l’opinion publique les encourage et les approuve.Or, comment cette opinion favorable à la rentrée des criminels dans la société pourra-t-ellese former, si la mentalité humaine ne se modifie pas, si le respect du repentir ne pénètre pas les âmes, si l’estime se détourne des pécheurs repentants, dont les fautes n’ont pas été un péril pour la sécurité du prochain, ni pour sa bourse ni pour sa vie. Avant d’arriver à ce que la justice et la défense sociale demandent, c’est-à-dire à la réhabilitation du coupable qui a humainement expié sa peine, l’élite morale de la société doit atteindre cette équité et cette sérénité d’appréciation qui fera juger les individus sur l’ensemble de leur vie et de leur caractère, et non sur un acte isolé commis peut-être dans une heure d’égarement ou d’entraînement irrésistible. Elle doit également avoir appris que les natures supérieures et généreuses sont seules capables d’un repentir sincère et que ces natures possèdent d’inépuisables ressources. Ceux qui ont commis le mal sont souvent plus capables d’accomplir le bien que les natures trop pondérées, stérilisées souvent par le sentiment de leur propre justice, cette tare des existences correctes. Accueillir le repentir, l’encourager, le glorifier même, c’est recruter pour l’armée du bien des soldats courageux, ardents, aguerris par l’expérience et capables souvent de prodigieux efforts, ledésir de réparer étant l’un des plus puissants leviers des cœurs.Le mal serait-il donc dans l’ordre moral la fournaise dont doit sortir le bien comme la pourriture qui s’infiltre dans le terrain sert à l’éclosion plus splendide de la fleur? La question se pose et ne saurait être résolue dans l’état encore inférieur de notre développement mental: le problème reste irrésolu. Mais pourquoi se troubler? Si le bien est le produit du mal, point n’est nécessaire d’y participer soi-même directement ou indirectement; sa vue, sa constatation, les douleurs dont il est cause suffisent à faire germer le désir de la réparation dans les âmes, à en créer le besoin, à en déterminer les manifestations. Les purs eux-mêmes peuvent puiser à cette source.La préface de M. Étienne Lamy à l’Histoire des Missions catholiques auxixesièclecommence par ces mots: «La plus grande misère de l’homme n’est pas la pauvreté, ni la maladie, ni l’hostilité des événements, ni les déceptions du cœur, ni la mort; c’est le malheur d’ignorer pourquoi il naît, souffre et passe.» A cette ignorance troublante de sa destinée, l’homme doit ajouter une autre cause d’angoisse: le problème du mal tel qu’il se présenteaux esprits trop chercheurs pour se contenter de la vague explication que les théologiens en donnent. Ce mal pour lequel un Dieu a dû mourir et qui en même temps est l’alambic où le bien s’élabore, ce mal qui détruit l’harmonie pour laquelle nous sommes créés et qui, en même temps, par les expiations volontaires qu’il provoque, ramène dans l’âme cette harmonie perdue, quelle redoutable et angoissante énigme! Énigme insoluble pour l’esprit et que la conscience interrogée ne peut résoudre elle non plus.Les générations futures arriveront peut-être à connaître par quelle mystérieuse tragédie un incommensurable abîme s’est creusé entre les aspirations de l’homme et la réalité de sa vie, entre ses désirs et ses capacités. Ceux qui vivent aujourd’hui l’ignoreront toujours, et s’ils arrivent à des certitudes morales, elles seront strictement personnelles. Ils ne peuvent donc penser, sentir, agir qu’en aveugles, des aveugles dont les yeux cependant perçoivent encore des lueurs. La plus vive et la plus claire est le besoin qui les tourmente de ramener à l’harmonie leurs pensées et leurs sentiments, de créer en leurs âmes un refuge où ils puissent s’abriter, d’étouffer ou, du moins, d’adoucir les notesdiscordantes qui montent des bas-fonds moraux où les cœurs que le mal détériore, avilit, envenime, exhalent leurs plaintes désespérées.Pour ne plus entendre ces sons d’angoisse, ces cris de révolte, pour en diminuer le nombre et la force, un seul moyen existe: changer ces voix fausses et acerbes en voix justes et douces, capables de se joindre à la grande symphonie des âmes sereines; tendre les mains et les bras pour les aider dans leurs premiers efforts; ouvrir les cœurs tout grands pour la récompense de ces efforts.Jusqu’ici, sauf de rares exceptions devant lesquelles il faut s’incliner, le système suivi a été fautif; ceux mêmes qui consacrent leur temps et leurs forces au rachat des existences perdues, ne comprennent pas qu’ils suivent un faux courant d’idées en exigeant de ceux qu’ils recueillent moralement ou matériellement des attitudes humbles et pénitentes. Cachant leurs fronts dans la poussière, prêts à toutes les obéissances et à tous les renoncements, n’osant prendre aucune initiative, les malheureux doivent accepter l’ombre, le silence, la décoloration sous toutes ses formes.C’est que ces âmes d’élite, dont le dévouement ne saurait être assez admiré, commettent presque toujours l’irréparable erreur d’établir entre elles et ceux qu’elles relèvent une infranchissable barrière. Elles sont les anges purificateurs, et un abîme les sépare des pécheurs repentants, abîme qu’ils ne pourront jamais franchir et qui les condamne nécessairement à une vie d’expiation, de tristesse, de renoncement. Pour eux désormais, grisaille, toujours grisaille! Cette idée est à la base de toutes les œuvres de relèvement, et il n’en est pas de plus dure, de plus injuste, de plus fausse, de plus contraire à cet esprit chrétien dont ces œuvres prétendent s’inspirer.«Si Dieu a fait l’homme à son image, l’homme le lui a bien rendu.» La boutade s’applique merveilleusement à ce double phénomène moral: le repentir déconsidérant plus que le vice; le juste n’acceptant le repentir qu’avec l’écrasement définitif du pécheur. Le juste aurait enfermé Madeleine au couvent, envoyé Pierre aux Trappistes et employé les énergies de Paul dans quelques tristes fonctions de gardien de prison.Avant que l’homme le meilleur n’arrive à la compréhension du vrai repentir et des profondeursdont il sort, avant qu’il ne se rende compte qu’il faut le traiter par la lumière et non par les ténèbres, avant qu’il ne sente la supériorité de la repentance sur la simple justice, il devra vaincre beaucoup de répugnances, bouleverser toute une partie de sa mentalité, descendre dans les abîmes de sa propre conscience et les examiner au microscope de la vérité. Il n’y a pas un être humain, même parmi les altruistes et les équitables, qui soit prêt aujourd’hui à traiter le repentir comme l’enseigne l’Évangile et comme l’enseignera cette justice nouvelle qui, pour prononcer ses verdicts, s’attachera à l’esprit et non à la lettre des choses.Jusqu’ici les poètes seuls ont compris le repentir et ce qu’il représentait pour Dieu. Les uns, comme Victor Hugo, l’ont mis avant la vertu et après l’innocence. D’autres, comme Moore, lui ont donné la première place dans la pensée divine. Les larmes du pécheur repentant parviennent seules à racheter l’âme de la Péri, à lui ouvrir les portes du ciel.There fell a light more lovely farThan ever came from sun or star,Upon that tear that, warm and meek,Dew’d that repentant sinner’s cheek.Aux yeux des mortels cette lumière peut paraître un rayon ou un simple météore, mais la Péri savait qu’elle provenait du sourire des anges. Les hommes ne deviendront-ils jamais curieux ou désireux de provoquer ce sourire?

CHAPITRE VIILA BONTÉSoyez bons dans les profondeurs, et vous verrez que ceux qui vous entourent deviendront bons jusqu’aux mêmes profondeurs.MauriceMaeterlinck.Maurice Maeterlinck a écrit dans leTrésor des humblesun chapitre sur la bonté invisible qui est peut-être le plus beau de son livre. La forme symbolique, un peu obscure, dont il enveloppe certaines vérités ésotériques n’empêche pas sa pensée, élevée en hauteur, de se manifester avec une clarté suffisante. La bonté invisible, dit-il, n’est pas de ce monde, et cependant se mêle à la plupart de nos agitations... Elle ne se montre pas... elle se cache comme si elle avait peur d’user de sa puissance... Et l’auteur décrit les rapportsmystérieux, doux et forts qui peuvent s’établir d’âme à âme par la puissance sentie, ne fût-ce qu’un instant de cette lumière secrète.Lorsque Maeterlinck parle de ces régions supérieures où les dieux vivent, de ces contacts imprévus et soudains d’où naissent les «certitudes inouïes», on croit apercevoir un des coins du voile se soulever. Mais ce réveil de l’inexplicable, ce mouvement intime qui pousse certains esprits à se demander chaque soir: «Qu’ai-je fait d’immortel aujourd’hui?» ne peut se produire que chez les âmes préparées par une longue vie intérieure aux révélations spéciales, aux communications secrètes avec les forces supérieures. C’est le domaine des consciences exceptionnelles. Je voudrais parler ici d’une bonté plus visible, plus à portée de tous, qui se renouvelle aux mêmes sources que la bonté invisible, mais dont les manifestations rentrent dans le domaine simple de la vie journalière et des rapports constants entre les êtres que la volonté de Dieu ou le hasard de la destinée a réunis dans un cercle commun d’existence.⁂Je tiens d’abord à établir que, par bonté, je n’entends point philanthropie, ni même charité. Une personne bonne aura évidemment compassion de toutes les souffrances et essaiera de les diminuer, mais la proposition ne peut être renversée; les œuvres de bienfaisance regorgent d’individualités dures et acrimonieuses qui ne satisfont guère en s’occupant d’autrui qu’un besoin d’autorité, d’agitation, de modernité. Quelques-unes traitent si durement les créatures dans leur dépendance, que les misérables préfèrent souvent se passer de bienfaits aussi maussadement distribués. Au moindre dérangement, à la moindre insistance, ces soi-disant philanthropes s’énervent, s’irritent, entrent même parfois en fureur, humiliant par de méprisantes paroles les pauvres êtres qui les implorent. Les femmes sont les plus irascibles: quand une de leurs protégées est assez hardie pour se présenter devant elles sans y être autorisée, il faut entendre ces anges de la charité! Comme aucune notion de justice n’éclaire leur intelligence, ce qu’ellesfont pour autrui, leur paraît si immense, si admirable, qu’il est inutile de l’assaisonner d’un peu de bonne grâce. Elles ignorent la compassion; la sympathie n’habite pas leur cœur et la bonté y est étrangère.D’autres personnalités—et c’est là une seconde catégorie—sentent et pratiquent réellement la charité vis-à-vis des indigents; elles ont pitié des besoigneux et font pour les secourir de vrais sacrifices de temps, d’argent, de santé. Mais leur cœur ne s’ouvre que pour les misérables, il reste dur vis-à-vis de ceux dont la vie est normale, éclairée de quelques lueurs de bonheur. Leur intérêt a besoin pour naître et se développer de l’abaissement du prochain, de son malheur, de sa pauvreté. La déchéance matérielle est le rayon de soleil qui fait germer en ces âmes les sentiments altruistes. Pour leurs égaux elles demeurent froides et implacables; ils ne sont pas des frères à aimer, mais des rivaux à craindre, et il est intelligent de fermer contre eux les portes du cœur. Cette charité unilatérale n’est pas la bonté, ou du moins c’est une bonté partielle; elle est semblable à un arbre dont une branche seule porterait des fruits.Dans cette nomenclature des bienfaiteurshumanitaires, auxquels la bonté lumineuse et chaude est inconnue, il ne faut pas oublier les justiciers, ceux que domine l’orgueil spirituel, et qui, se posant en redresseurs des consciences, distribuent généreusement conseils et censures. Ils s’intéressent à leur prochain, oui, certes, mais en grands prêtres chargés de rechercher et de châtier le pécheur. Leur esprit un peu étroit ne voit que la surface des choses, ils mettent des étiquettes, classent, catégorisent. Je pense toujours que ces gens-là auront de grandes surprises quand ils entendront Dieu prononcer ses jugements dans les demeures célestes. Ils estiment le moule plus que la substance, travestissent l’histoire, ne comprennent pas la vertu féconde qui se dégage des paroles sincères et des tableaux vrais. Ils crient à l’immoralité, jettent l’anathème, condamnent et exécuteraient volontiers ce prochain, au bien duquel ils prétendent consacrer leurs énergies et leurs sentiments.Philanthropes à l’âme dure et vous bienfaiteurs des pauvres, dont le cœur est fermé à vos égaux, et vous aussi contempteurs orgueilleux des faiblesses humaines, vous ignorez le culte de la bonté, son rayonnement ne vous apoint pénétrés, l’amour de cette perle cachée, rare, unique, exquise vous est inconnu... Les faits seuls vous frappent; vous comptez l’argent qui se donne, voyez les secours qui se distribuent, écoutez les sentences qui se prononcent, mais vous êtes aveugles à la fascination profonde qu’a le regard, le sourire, le geste des êtres bons.Surtout vous ne voulez point voir que la bonté est une chose en soi comme la beauté. Vous vous obstinez à la chercher uniquement—si tant est que vous la cherchiez jamais—chez les personnalités très vertueuses, comme si la bonté était l’éthique. Il ne peut y avoir de véritable éthique sans bonté, mais la bonté est avant tout un sentiment, un sentiment qui peut germer dans n’importe quel terrain. J’ai connu de terribles pécheurs qui la pratiquaient avec une infinie délicatesse, j’ai vu des pécheresses qui en avaient le cœur rempli, et hélas! j’ai constaté souvent chez des gens très corrects l’absence complète de cet élément divin. La bonté, on ne saurait assez le répéter, est donc une chose en soi comme la beauté, seulement sa force est toujours bienfaisante; elle ne suggestionne pas les passions, ne dérègle pas la pensée et étant d’essenceimmortelle ne subit pas les détériorations du temps.Il est évident que les fruits d’une bonté étayée de morale et de sagesse ont des saveurs et des aromes supérieurs à ceux des plantes dont les racines tirent leur suc d’un sol ravagé par les tempêtes et où le feu du ciel est tombé. La bonté donc, tout en pouvant croître dans les marais ou sur les rochers brûlés, ne donne sa floraison complète que dans certaines conditions de climat et de terrain. Largement cultivée, réchauffée au soleil bienfaisant de la sympathie humaine, elle pourrait donner des fruits d’essence miraculeuse, aptes à apaiser la faim et la soif des êtres qui périssent mentalement, faute du morceau de pain ou de la goutte d’eau capables de leur donner la force de vivre. Car, si le nombre des affamés de nourriture matérielle est incalculable, celui des malheureux affamés d’aliments spirituels est plus considérable encore. Tous ne sont pas conscients de ce besoin, quoique tous plus ou moins en souffrent.Mais pour être efficaces les meilleurs baumes ont besoin d’inspirer confiance; celui qui l’ordonne ou l’applique doit être revêtu de prestige. Or quelle est la position faite à labonté dans le monde des honnêtes gens, de ceux qui croient en Dieu ou qui du moins admettent une loi morale? Hélas, si la philanthropie est en honneur, la bonté est en discrédit. Vanter la bonté de cœur d’un individu ne l’avantage nullement dans l’opinion publique. On y voit un signe de faiblesse, un symptôme d’impuissance, un indice de non-combativité. Être bon, c’est-à-dire exercer une parcelle d’action divine, équivaut aux yeux de la masse à une preuve de naïveté qui fait se plisser dédaigneusement les lèvres. A ces méprisants sourires, les anges du ciel doivent grincer des dents pour peu qu’ils soient intolérants de la sottise humaine.⁂Pour réveiller les âmes endormies qui refusent de s’agenouiller devant la bonté,—laissée par Dieu sur la terre pour adoucir à l’homme les duretés, les aridités, les cruautés de la route,—un premier travail s’impose, travail de réaction et de défense. Avant d’établir le culte de la bonté, il est indispensable d’apprendre à haïr son contraire, à se mettre engarde contre les manifestations de cette hostilité malveillante que tant de consciences, soi-disant honnêtes, osent se permettre impunément.La législation des pays civilisés contient des mesures répressives contre tous les genres de délits, attentant d’une façon quelconque à la propriété, à l’homme, à la vie des individus. Si les malfaiteurs échappent au châtiment, c’est la faute des magistrats appelés à les juger ou celle de leurs victimes qui n’ont pas su les poursuivre: la loi existe et ne demande qu’à être appliquée. Mais rien ne protège l’homme contre le danger souvent mortel des langues venimeuses. En certains cas particuliers, la triste ressource du duel existe; celle des procès en dommages-intérêts pour calomnie a, en Angleterre et en Amérique, des effets pratiques. Ils sont, par contre, hérissés de difficultés en pays latins et donnent de minces résultats; il faut, d’ailleurs, pour y recourir une diffamation publique, un article de journal, une injure devant témoins... Contre les paroles hostiles, les médisances hypocrites, les calomnies extravagantes, les insinuations mensongères qui courent le monde, insectes destructeurs de l’âme et de la chair, l’homme estdésarmé, la loi ne lui prête aucune assistance et ne lui en prêtera jamais, car sur les dénonciations anonymes aucun contrôle légal ne saurait s’exercer.Mais là où la loi est impuissante, un courant d’opinion publique pourrait se manifester et imposer ses verdicts. Que de choses, non défendues par le code, et personne n’ose faire parce que l’opinion publique s’y oppose! C’est à elle qu’il incomberait de vouer à l’abandon les êtres méchants. Il faudrait s’en écarter comme de bêtes malfaisantes et leur enlever par l’isolement, les moyens et la force de nuire. En avoir peur, les ménager est un calcul aussi honteux que faux. L’ostracisme est le seul système à suivre pour leur couper les griffes; il est appliqué souvent à des péchés ou à des peccadilles, nuisibles seulement à ceux qui les commettent, et on laisse à l’honneur du monde des créatures envieuses, haineuses dont les paroles empoisonnées détruisent les bonheurs et les réputations... Que d’existences flétries, que d’affections perdues par ces coups de langue impunis!Il est impossible de se représenter une société d’où la médisance, le dénigrement, la moquerie seraient complètement bannis. Ellessont irréductibles; l’humourveut se satisfaire, la vanité aussi, et elle trouve plus de plaisir à l’abaissement qu’à l’élévation du prochain. Mais le mal qui résulte de ces hostilités à fleur de lèvres est sans grande importance. Une bonne, cordiale ou généreuse parole peut cicatriser la blessure et dissiper l’impression. Ce qu’il faut stigmatiser c’est la méchanceté voulue, pensée, pratiquée avec persévérance et intelligence, qui s’irrite de toute grandeur, s’offusque de tout succès, stérilise toute initiative. Chacun de nous a connu, connaît où connaîtra de ces natures malfaisantes et infécondes elles-mêmes, qui, tantôt sous des formes de douceur hypocrite, tantôt sous des apparences de brusque franchise s’emparent des réputations, les étouffent, les souillent, les menacent, flétrissant et détruisant les existences, faisant plus de mal que les bandits et les voleurs, et cela sans remords, presque inconsciemment.La société, qui a pris ses précautions contre la série des dangers visibles, aurait le droit et le devoir de s’armer contre le péril grandissant de la calomnie pour intangible et subtil qu’il soit. Il a pris, dans ces dernières années, des proportions effrayantes. La langue humainea cessé de reculer devant les accusations les plus extravagantes et les plus formidables. Avec une incroyable légèreté les adjectifs injurieux s’accolent au nom du prochain connu ou inconnu. La première mesure à prendre pour redonner quelque sécurité aux chemins de la vie, serait de rendre les médisants conscients du mal qu’ils accomplissent. Les prédicateurs, les conférenciers, les littérateurs devraient entreprendre une croisade contre ces corsaires d’un nouveau genre qui ne combattent pas à visage découvert, mais à armes empoisonnées, et sont les véritables fauteurs de l’anarchie qui nous épouvante. Plusieurs s’amenderaient n’ayant péché que par légèreté; d’autres deviendraient prudents, se sentant surveillés par l’opinion publique; les impénitents verraient se tracer autour d’eux un rigoureux cordon sanitaire, qui circonscrirait leur action pernicieuse et servirait d’avertissement à de possibles imitateurs.Les deux parties de l’humanité doivent faire un sérieuxmea culpa, les femmes en particulier, car ce sont elles surtout les grandes prêtresses de la médisance et de la calomnie. Pour qu’un homme fasse de la parole l’usage léger ou haineux que sait en faire une femme,il faut qu’il soit tombé très bas déjà dans l’estime publique; il appartient à la catégorie des êtres sans valeur ou des canailles avérées. Chez les femmes, au contraire, on en voit d’intelligentes et de respectables répandre insouciamment les plus venimeuses insinuations et articuler sans scrupules les plus odieuses calomnies. Les trois principales causes de ce débordement de langage sont chez elles: la vanité qui, à l’envers de celle de l’homme, a énormément augmenté avec la civilisation; le manque de responsabilité sociale et morale, et l’absence totale du sentiment de la justice. «Il existe dans l’esprit de la femme, dit Herbert Spencer, un manque visible de la plus abstraite des émotions qui est ce sentiment de justice qui règle la conduite, indépendamment des affections ou des antipathies qu’inspirent les individus.» La plupart des femmes jugent avec leurs nerfs, avec leur imagination, quelquefois avec leur cœur, presque jamais avec leur intelligence et leur conscience.Par ce vent de revendications qui tire de tous les côtés aujourd’hui, on rend les hommes responsables des maux qui pèsent sur l’existence de la femme moderne et de toutes les difficultés qui en entravent l’essor. Sans diminuernullement la part de faute d’Adam dans les malheurs d’Ève, je crois que, si l’on procédait à une enquête sincère, on verrait que, dans la plupart des cas, la pire ennemie de la femme est la femme elle-même. Et je ne fais point allusion ici aux rivalités de l’amour, aux représailles de la jalousie, compréhensibles toujours, parfois excusables et qui rentrent dans le droit de légitime défense, je parle simplement du mal pour le mal qu’elles se font si volontiers les unes aux autres. Dans les mariages manqués, presque toujours une action féminine entre en jeu, celle d’une mère, d’une tante, d’une sœur, d’une amie... Ce sont les ennemies indirectes, bien plus nuisibles que les rivales d’amour. Et quand il s’agit d’entraver une carrière de femme, qui apporte les plus grosses pierres pour le lapidement? Si une réhabilitation est tentée, si une malheureuse cherche à remonter la pente descendue, qui la repousse avec le plus de rigueur? Ses sœurs, toujours ses sœurs! Lorsqu’une femme, par son intelligence, son activité, sa bonne volonté, a réussi à se créer une place à part dans l’opinion publique, qui essaye de ternir l’image que les hommes s’en font dans le sanctuaire de leur cœur? La femme, toujoursla femme! Et pour décapiter ce pavot dont la hauteur les gêne, elles se servent du mensonge «comme le bœuf se sert de ses cornes» avec une dextérité merveilleuse.Aujourd’hui encore, dans les luttes qui se combattent pour leur indépendance et leur dignité, ce sont les femmes qui se montrent les pires adversaires du progrès et du mouvement généreux tenté en leur faveur. Elles essayent de l’écraser sous le ridicule, en haine des champions de leur sexe. Et même chez ces champions est-il bien certain qu’un véritable sentiment de solidarité existe? En tout cas, il n’est pas général. Or, ce sentiment de solidarité est la pierre angulaire de tout renouvellement. Tant que la main de la femme, dans les heures de joie ou de douleur, ne se tendra pas instinctivement vers celles des autres femmes, tant que le succès d’une compagne ne la remplira pas de joie, tant que la fraternité ne sera pas née dans son cœur, sa situation morale et sociale ne s’améliorera point. Elle n’aura rien gagné et rien appris.La solidarité des hommes entre eux n’est pas merveilleuse; elle manque de chaleur et de loyauté et se manifeste surtout pour la défense de leurs droits au vice; cependant sa puissanceest grande. Pourquoi les femmes n’arriveraient-elles pas elles aussi à se syndiquer moralement, oh! pas contre l’homme, mais entre elles, pour leur défense mutuelle? Des sociétés se forment aujourd’hui, un peu partout en ce sens, et, il y a trois ans, lady Aberdeen ouvrait à Londres le grand Congrès international des femmes par ces mots qui résument tout un programme: «Fais aux autres ce que tu voudrais qu’on te fasse à toi-même.» Mais ce mouvement ne donnera des fruits précieux que si l’œuvre devient intérieure, si elle pénètre le cœur et la conscience, si les femmes ne continuent pas à détester et envier sans remords les femmes de leur entourage. Telle excellente fille, épouse, mère se montrera dure et implacable pour les autres personnes de son sexe, essayera de leur nuire de toute la puissance de sa langue et de son esprit.Dans les questions de mariage, on entend les propos les plus cyniques sortir de bouches honnêtes. Un homme dans une belle position remarque une jeune fille à ses débuts dans le monde. Il s’occupe d’elle; on le constate et un émoi désagréable agite immédiatement toutes les autres femmes, même celles qui ne sont pas épousables et qui n’ont pas de fille à marier:«Feu de paille! s’écrie l’une d’elles, cela ne durera pas! Laissez-moi faire; à la prochaine occasion je la déflorerai à ses yeux de façon à ce qu’il n’y pense plus.» Tout cela dit le plus naturellement du monde et écouté de même. Personne n’avait conscience de l’énormité formulée et entendue; le vol moral qu’on s’apprêtait à commettre n’éveillait pas le plus léger scrupule. La personne qui avait parlé était irréprochable, aucun écart de conduite dans sa vie! Elle n’aurait pas dérobé à son prochain une aiguillée de soie, mais elle allait étouffer sans remords, par simple hostilité de sexe, le germe d’un bonheur... Et les autres femmes trouvaient l’intention naturelle, personne ne pensait à s’indigner, à se révolter, à protester...Parmi les anecdotes historiques, il en est une sur Élisabeth de Russie qui résume tous les raffinements que peut atteindre la méchanceté féminine. «Trahie par son amant, la czarine se vengea, raconte la chronique, en l’obligeant à épouser une naine difforme et à passer la première nuit de ses noces dans un palais de glace avec des meubles en glace. Le lendemain, l’impératrice vint avec toute sa cour offrir un bouquet aux mariés bleuis surleur lit par le froid. La fille de Pierre le Grand envoya ensuite sa rivale en Sibérie, à pied, après lui avoir fait couper le nez et les oreilles.» Ces fantaisies barbares d’une autocrate femelle ne seraient plus possibles aujourd’hui en pays européen, mais, si le fait ne peut se renouveler, l’atroce cruauté qui le dicta a-t-elle entièrement disparu des cœurs modernes? N’y a-t-il pas telles de nos contemporaines qui répandent autour d’elles une atmosphère angoissante, lourde de volontés perverses, de désirs malfaisants, de méchancetés calculées. Les narines délicates perçoivent à leur approche une vague odeur de soufre; au moyen âge, on aurait conclu à la possession diabolique, et l’exorcisme se serait imposé.Mais on n’en use plus de notre temps; il est passé de mode comme les procès de sorcellerie; les maisons de santé pour névrosés ont remplacé les chambres ardentes et rien ne s’oppose à la violence des torrents de fiel que répandent les bouches haineuses. La société qui ne prend aucune mesure efficace pour se défendre recourt lâchement aux offrandes propitiatoires. C’est le culte de Moloch renouvelé, mais le calcul est aussi erroné que vil, la divinité malfaisante ne s’apaise point.Cette complaisance honteuse vis-à-vis des médisants et des calomniateurs est non seulement inutile dans ses effets et déplorable en elle même, elle représente une injure vis-à-vis de la bonté, car le reniement n’est-il pas la pire des injures. Or c’est renier tacitement une force que de ne pas haïr son contraire. On ne saurait en même temps adorer le courage et s’incliner devant la lâcheté. La formule évangélique sur l’impossibilité de servir deux maîtres s’impose en ce cas comme vérité irrécusable. Pour les âmes capables de sentir la bonté, la méchanceté devrait être traitée en reptile devant lequel on recule. L’amour des animaux, poussé à ses limites les plus exagérées, n’a jamais inspiré laphilovipérie. Par quelle aberration de notre mentalité la vipère humaine est-elle supportée, flattée, caressée même?Dans ce phénomène morbide la femme a une large part de responsabilité directe et indirecte. Créée pour la bonté plus que l’homme, elle a davantage que lui manqué à sa mission par ses aversions violentes, sa langue acerbe, ses calculs mesquins. Elle se refuse plus encore que son compagnon à l’adoration de la bonté; la pratiquant souvent, elle ne l’admire pas et méprisecette force où elle s’obstine à voir une faiblesse. L’homme parfois s’attendrit devant un acte de bonté, la femme rarement, surtout s’il est accompli par l’une de ses pareilles. Cette hostilité contre son propre sexe la rapetisse, la stérilise et ferme son cœur. Si elle veut devenir ce qu’elle aspire à être dans la société, elle doit commencer par abjurer cette hostilité qui rendrait infécondes ses initiatives. Le retour à sa mission naturelle est aujourd’hui d’accord avec ses intérêts. A elle incombe le devoir de préparer le travail de réaction contre les médisants et les calomniateurs, et, ce travail accompli, d’élever un temple à la Bonté, cette plus haute forme de la psyché humaine, qui sert de rachat à toutes les fautes et représente le seul lien entre la terre et le ciel.⁂Par son tempérament plus paisible, son caractère plus doux, l’éloignement où elle était maintenue des violences et des luttes, la femme, dans le plan divin, avait été évidemment destinée à être le centre et le foyer des vertus bienfaisantes. D’elle devaient émanerles indulgences, les patiences, les encouragements, les consolations, preuve en soit le rayonnement répandu par certaines bontés féminines. Lorsqu’une femme aime réellement son prochain, elle atteint des hauteurs, arrive à des dévouements, pratique des délicatesses que les hommes ne sauraient même imaginer et qui les entraveraient, du reste, dans l’accomplissement des devoirs plus rudes qui sont leur lot dans la distribution des tâches. Si ces radieux exemples sont rares, ce n’est point incapacité de nature, mais parce que le cœur d’Ève est fermé à ses sœurs; la stérilité d’une branche finit par s’étendre à l’arbre entier. Le jour doit venir où, en écoutant raconter un acte de bonté accompli par une femme, les autres femmes verseront des larmes de joie, capables d’effacer toutes les rancunes qui les ont divisées.J’avais une amie—dans le sens courant du mot—qui s’est détachée de moi pour des raisons ignorées; même elle a cherché à me nuire par des paroles injustes et malfaisantes. Je lui en voulais un peu et sa présence m’était devenue plus pénible qu’agréable. Récemment, par hasard, une histoire m’a été racontée, révélant de la part de cette femme de grandstraits de bonté; j’en ai éprouvé une joie subite, inexplicable, l’ombre de rancune qui obscurcissait mon esprit s’est dissipée. Aucune explication n’aura lieu entre nous, et probablement nous resterons séparées, mais quand je la rencontrerai ce sera avec plaisir, car je saurai qu’il y a dans son cœur, malgré ses torts vis-à-vis de moi, une belle place saine.Si l’on entrait dans cet ordre de sentiments que de magnifiques joies on y trouverait! On m’objectera qu’elles seraient dépassées par les douleurs et les déceptions. Mais n’en avons-nous pas déjà? Il n’est pas besoin d’aimer les autres, il suffit de s’aimer soi-même pour sentir cruellement les torts qui nous sont faits, pour souffrir des moindres désillusions. Le développement de la sensibilité altruiste n’augmente pas les souffrances et les tempère, au contraire, en opposant la lumière à l’ombre.En cultivant la bonté comme un attribut qui lui est propre, en la mettant au sommet de ses admirations, en haïssant la malveillance comme une laideur, la femme rentrerait dans le plan divin. La colère, l’indignation peut parfois ennoblir la physionomie de l’homme, tandis que tout sentiment de violence, de haine, de rancune enlaidit la femme et la rend facilementgrotesque. Sa force réside dans la douceur, et la douceur sans bonté est une venimeuse peau de serpent dont il faut se défier plus que d’un fusil chargé. La bonté réelle est un fard merveilleux, elle imprègne de charme celles qui la sentent et la pratiquent. Rien ne retient le cœur des hommes comme la bonté, les plus sceptiques n’y résistent point, lors-qu’ils la sentent chaleureuse et vraie. Des femmes laides ont été passionnément aimées parce qu’elles étaient bonnes; des pécheresses ont été honorées dans leur vieillesse parce qu’elles étaient bonnes; de grandes coupables sont pardonnées parce qu’elles étaient bonnes.L’impératrice Théodora, la femme de Justinien, à laquelle la tradition prête un passé de débauches et un règne de crimes, avait, paraît-il, unredeeming point. Le merveilleux manteau dont les mosaïques de Ravenne conservent le fastueux dessin, cachait un cœur rempli de pitié pour les autres femmes. Toujours elle les défendit, toujours elle leur tendit une main secourable, toujours elle se mit entre elles et les dangers, les châtiments et les douleurs. Et certes, Théodora n’était pas une faible; elle aimait la domination et l’exerçait; elle aimait sa beauté et n’aurait pas souffert de rivales. Sonesprit était viril; elle avait un cerveau d’homme d’état et pour assurer sa puissance ne reculait pas devant le crime. Mais, malgré sa supériorité intellectuelle incontestable et sa nature impérieuse, elle sentait sa fraternité avec les autres femmes. Elle les aimait, les plaignait, les protégeait. Ce que l’impératrice byzantine savait éprouver, la femme actuelle finira-t-elle par le connaître et l’apprendre?Cette bonté de femme à femme la vie moderne la permet et même l’impose. Jadis la compagne de l’homme vivait presque exclusivement enfermée dans le cercle de la famille, n’ayant guère que des contacts mondains avec son prochain du même sexe. Aujourd’hui ces contacts se multiplient. L’heure de la fraternité a sonné. La bonté rayonnante et tendre doit devenir l’aspiration des âmes. Cette bonté semblera à beaucoup de femmes contraire à la position de combat qu’elles ont prise. Elles croient que pour être moderne il faut tenir perpétuellement la lance au poing. Or c’est juste le contraire; la modernité est la fraternité, et il n’est point de fraternité féconde sans bonté. Il est des pays comme l’Angleterre où la force tend à devenir le seul idéal et où la dangereuse théorie du superhommesemble prendre pied même dans les écoles primaires. La sensibilité y est raillée et l’égoïsme et l’ingratitude y sont érigés en divinités. Mais ce sont là des végétations superficielles, nées d’un excès d’orgueil; étant contraires à la vérité et à l’humanité, elles ne pourront pousser de fortes racines.Il ne faut pas que la théorie philosophique de «persévérer en son être» qui est la plus fausse des doctrines et la plus contraire au progrès vienne entraver ce mouvement de fraternité. Il ne s’agit pas pour l’homme de persévérer en son être, mais de le développer jusqu’à son plus haut degré d’épanouissement. Parmi les forces morales il en est de belles, de grandes, d’utiles. Quelques êtres privilégiés ont pu les exercer avec puissance et la postérité leur en rend honneur. Mais ce qui nous émeut en lisant la vie de ces créatures exceptionnelles, ce n’est pas le souvenir des batailles qu’elles ont gagnées, des traités qu’elles ont conclus; si nous nous attendrissons, c’est au récit d’un acte de bonté, d’une preuve de sensibilité, d’un élan de fraternité. L’impératrice Marie-Thérèse a laissé sur la terre une forte empreinte, mais parmi les gloires de la descendante de Habsbourg, une des plus rayonnantesest contenue dans le petit fait suivant que l’histoire n’a même pas enregistré. L’impératrice éprouvait pour le prince lorrain, dont elle avait fait un empereur, un attachement très vif, et leur ménage pouvait être cité comme un modèle parmi les ménages souverains d’Europe. L’on racontait cependant que l’empereur François regardait avec trop de bienveillance l’une des dames de la cour impériale. L’impératrice, fort jalouse, n’osait réagir, mais elle ne cachait ni son mécontentement de cette amitié trop tendre, ni son hostilité contre sa rivale.L’empereur mourut, et toute la cour s’attendit à une exécution. A la cérémonie des funérailles, lorsque pour la première fois la malheureuse femme que François de Lorraine avait aimée, se retrouva en présence de Marie-Thérèse, tous les courtisans tendirent la tête avec une curiosité avide. Mais l’impératrice, allant au devant de celle que jusqu’alors elle avait haïe, l’attira dans ses bras. «Nous avons beaucoup perdu, Madame», dit-elle en l’embrassant.Le souvenir du couronnement de Pesth et des guerres de Silésie sera depuis longtemps tombé dans l’oubli que ces paroles de victorieusebonté résonneront encore dans les régions mystérieuses où se conservent les rares actes divins accomplis par l’homme sur la terre.L’âme de la femme subit une crise dangereuse. D’un côté, il est vrai, un cri de rescousse a traversé le monde, le mot de solidarité féminine a été prononcé, mais ne risque-t-il pas de se changer en cri de guerre lorsque les femmes ayant réussi à étendre leurs droits, les limites de leurs ambitions s’élargiront? Implacables les unes envers les autres tant qu’il ne s’agissait que de la conquête du mâle, quelles proportions prendra cette hostilité, quand elles auront d’autres victoires à remporter? Comment supporteront-elles la concurrence qui, dans l’implacable lutte pour la vie, est l’occasion pour les hommes de tant de discordes et de cruautés? Au lieu d’édifier à la bonté un temple magnifique, au lieu de mettre son culte en honneur, les verra-t-on renverser les dernières pierres du pauvre autel qui lui restait encore et laisser libre passage à la horde malfaisante des dénigreurs, des détracteurs, des calomniateurs? Ces anarchistes anonymes qui sapent tous les respects, détruisent toutes les confiances et infiltrentdans les âmes le doute universel sont les réels démolisseurs de la société. Ils ne tuent pas eux-mêmes, mais ils ont préparé les armes dont les ennemis se servent.La responsabilité des femmes est effrayante en ce moment. Si le mouvement féministe tourne à la haine, au lieu de tourner à la bonté, toute la joie sera bannie de la terre. Les yeux doivent s’ouvrir enfin. Il ne s’agit ni de religion, ni même de morale, c’est une question de vie ou de mort. Les plus incrédules devraient le comprendre. Il n’y a de bonheur que dans la bonté; la bonté seule le donne. Une femme dont la maternité s’étend à tous, il faudrait s’agenouiller devant elle à chaque minute parce qu’elle reflète le divin. Ce qu’une créature semblable fait de bien, qui pourra jamais le mesurer, même si elle ne sort pas du cercle restreint de la famille et des amis? Une grande lumière émane d’elle, une lumière de vie et de joie qui provoque chez tous ceux qui l’approchent un épanouissement de l’âme. Elle est l’amie, le repos, la consolation. Comparez son influence à celle des femmes dont les paroles sèches, les critiques acerbes, les insinuations perfides découragent toutes les manifestations nobles ou tendres.Leur sourire sceptique abattrait le zèle d’un apôtre. Même en n’employant que la méthode empirique le doute n’est pas permis. D’un côté le jour chaud et radieux, de l’autre la nuit froide, sombre, sans étoiles...Des deux courants qui triomphera? Le triomphe complet est impossible, il y a dans l’humanité des instincts qui ne s’anéantissent jamais complètement, mais l’un des courants peut réduire l’autre. De grandes et magnifiques forces finiront par dominer le monde, mais à quoi servirait à l’homme d’élever des autels à la vérité et à la justice, si la bonté restait sans tabernacle. Elle est semblable à cette charité dont parle saint Paul, sans laquelle toutes les sciences et toutes les vertus résonnent et retentissent vainement comme l’airain et la cymbale.La bonté n’a pas de sexe. Elle est aussi nécessaire à une portion de l’humanité qu’à l’autre, car elle seule pourra sauver le monde de l’anarchie morale dont il est menacé comme il y a dix-neuf siècles. Cette fois le salut peut venir de la femme. Un proverbe lombard dit: «La femme a sept âmes et une petite âme.» C’est peut-être dans cette petite âme oubliée qu’elle doit regarder aujourd’hui pour y trouverla vision de ce que l’humanité attend d’elle. Y puisera-t-elle la force d’arracher de son cœur la plante venimeuse qui la détériore? Saura-t-elle comprendre et pratiquer la mission de maternité élargie qui doit être la revanche de son sexe?

LA BONTÉ

Soyez bons dans les profondeurs, et vous verrez que ceux qui vous entourent deviendront bons jusqu’aux mêmes profondeurs.MauriceMaeterlinck.

Soyez bons dans les profondeurs, et vous verrez que ceux qui vous entourent deviendront bons jusqu’aux mêmes profondeurs.

MauriceMaeterlinck.

Maurice Maeterlinck a écrit dans leTrésor des humblesun chapitre sur la bonté invisible qui est peut-être le plus beau de son livre. La forme symbolique, un peu obscure, dont il enveloppe certaines vérités ésotériques n’empêche pas sa pensée, élevée en hauteur, de se manifester avec une clarté suffisante. La bonté invisible, dit-il, n’est pas de ce monde, et cependant se mêle à la plupart de nos agitations... Elle ne se montre pas... elle se cache comme si elle avait peur d’user de sa puissance... Et l’auteur décrit les rapportsmystérieux, doux et forts qui peuvent s’établir d’âme à âme par la puissance sentie, ne fût-ce qu’un instant de cette lumière secrète.

Lorsque Maeterlinck parle de ces régions supérieures où les dieux vivent, de ces contacts imprévus et soudains d’où naissent les «certitudes inouïes», on croit apercevoir un des coins du voile se soulever. Mais ce réveil de l’inexplicable, ce mouvement intime qui pousse certains esprits à se demander chaque soir: «Qu’ai-je fait d’immortel aujourd’hui?» ne peut se produire que chez les âmes préparées par une longue vie intérieure aux révélations spéciales, aux communications secrètes avec les forces supérieures. C’est le domaine des consciences exceptionnelles. Je voudrais parler ici d’une bonté plus visible, plus à portée de tous, qui se renouvelle aux mêmes sources que la bonté invisible, mais dont les manifestations rentrent dans le domaine simple de la vie journalière et des rapports constants entre les êtres que la volonté de Dieu ou le hasard de la destinée a réunis dans un cercle commun d’existence.

Je tiens d’abord à établir que, par bonté, je n’entends point philanthropie, ni même charité. Une personne bonne aura évidemment compassion de toutes les souffrances et essaiera de les diminuer, mais la proposition ne peut être renversée; les œuvres de bienfaisance regorgent d’individualités dures et acrimonieuses qui ne satisfont guère en s’occupant d’autrui qu’un besoin d’autorité, d’agitation, de modernité. Quelques-unes traitent si durement les créatures dans leur dépendance, que les misérables préfèrent souvent se passer de bienfaits aussi maussadement distribués. Au moindre dérangement, à la moindre insistance, ces soi-disant philanthropes s’énervent, s’irritent, entrent même parfois en fureur, humiliant par de méprisantes paroles les pauvres êtres qui les implorent. Les femmes sont les plus irascibles: quand une de leurs protégées est assez hardie pour se présenter devant elles sans y être autorisée, il faut entendre ces anges de la charité! Comme aucune notion de justice n’éclaire leur intelligence, ce qu’ellesfont pour autrui, leur paraît si immense, si admirable, qu’il est inutile de l’assaisonner d’un peu de bonne grâce. Elles ignorent la compassion; la sympathie n’habite pas leur cœur et la bonté y est étrangère.

D’autres personnalités—et c’est là une seconde catégorie—sentent et pratiquent réellement la charité vis-à-vis des indigents; elles ont pitié des besoigneux et font pour les secourir de vrais sacrifices de temps, d’argent, de santé. Mais leur cœur ne s’ouvre que pour les misérables, il reste dur vis-à-vis de ceux dont la vie est normale, éclairée de quelques lueurs de bonheur. Leur intérêt a besoin pour naître et se développer de l’abaissement du prochain, de son malheur, de sa pauvreté. La déchéance matérielle est le rayon de soleil qui fait germer en ces âmes les sentiments altruistes. Pour leurs égaux elles demeurent froides et implacables; ils ne sont pas des frères à aimer, mais des rivaux à craindre, et il est intelligent de fermer contre eux les portes du cœur. Cette charité unilatérale n’est pas la bonté, ou du moins c’est une bonté partielle; elle est semblable à un arbre dont une branche seule porterait des fruits.

Dans cette nomenclature des bienfaiteurshumanitaires, auxquels la bonté lumineuse et chaude est inconnue, il ne faut pas oublier les justiciers, ceux que domine l’orgueil spirituel, et qui, se posant en redresseurs des consciences, distribuent généreusement conseils et censures. Ils s’intéressent à leur prochain, oui, certes, mais en grands prêtres chargés de rechercher et de châtier le pécheur. Leur esprit un peu étroit ne voit que la surface des choses, ils mettent des étiquettes, classent, catégorisent. Je pense toujours que ces gens-là auront de grandes surprises quand ils entendront Dieu prononcer ses jugements dans les demeures célestes. Ils estiment le moule plus que la substance, travestissent l’histoire, ne comprennent pas la vertu féconde qui se dégage des paroles sincères et des tableaux vrais. Ils crient à l’immoralité, jettent l’anathème, condamnent et exécuteraient volontiers ce prochain, au bien duquel ils prétendent consacrer leurs énergies et leurs sentiments.

Philanthropes à l’âme dure et vous bienfaiteurs des pauvres, dont le cœur est fermé à vos égaux, et vous aussi contempteurs orgueilleux des faiblesses humaines, vous ignorez le culte de la bonté, son rayonnement ne vous apoint pénétrés, l’amour de cette perle cachée, rare, unique, exquise vous est inconnu... Les faits seuls vous frappent; vous comptez l’argent qui se donne, voyez les secours qui se distribuent, écoutez les sentences qui se prononcent, mais vous êtes aveugles à la fascination profonde qu’a le regard, le sourire, le geste des êtres bons.

Surtout vous ne voulez point voir que la bonté est une chose en soi comme la beauté. Vous vous obstinez à la chercher uniquement—si tant est que vous la cherchiez jamais—chez les personnalités très vertueuses, comme si la bonté était l’éthique. Il ne peut y avoir de véritable éthique sans bonté, mais la bonté est avant tout un sentiment, un sentiment qui peut germer dans n’importe quel terrain. J’ai connu de terribles pécheurs qui la pratiquaient avec une infinie délicatesse, j’ai vu des pécheresses qui en avaient le cœur rempli, et hélas! j’ai constaté souvent chez des gens très corrects l’absence complète de cet élément divin. La bonté, on ne saurait assez le répéter, est donc une chose en soi comme la beauté, seulement sa force est toujours bienfaisante; elle ne suggestionne pas les passions, ne dérègle pas la pensée et étant d’essenceimmortelle ne subit pas les détériorations du temps.

Il est évident que les fruits d’une bonté étayée de morale et de sagesse ont des saveurs et des aromes supérieurs à ceux des plantes dont les racines tirent leur suc d’un sol ravagé par les tempêtes et où le feu du ciel est tombé. La bonté donc, tout en pouvant croître dans les marais ou sur les rochers brûlés, ne donne sa floraison complète que dans certaines conditions de climat et de terrain. Largement cultivée, réchauffée au soleil bienfaisant de la sympathie humaine, elle pourrait donner des fruits d’essence miraculeuse, aptes à apaiser la faim et la soif des êtres qui périssent mentalement, faute du morceau de pain ou de la goutte d’eau capables de leur donner la force de vivre. Car, si le nombre des affamés de nourriture matérielle est incalculable, celui des malheureux affamés d’aliments spirituels est plus considérable encore. Tous ne sont pas conscients de ce besoin, quoique tous plus ou moins en souffrent.

Mais pour être efficaces les meilleurs baumes ont besoin d’inspirer confiance; celui qui l’ordonne ou l’applique doit être revêtu de prestige. Or quelle est la position faite à labonté dans le monde des honnêtes gens, de ceux qui croient en Dieu ou qui du moins admettent une loi morale? Hélas, si la philanthropie est en honneur, la bonté est en discrédit. Vanter la bonté de cœur d’un individu ne l’avantage nullement dans l’opinion publique. On y voit un signe de faiblesse, un symptôme d’impuissance, un indice de non-combativité. Être bon, c’est-à-dire exercer une parcelle d’action divine, équivaut aux yeux de la masse à une preuve de naïveté qui fait se plisser dédaigneusement les lèvres. A ces méprisants sourires, les anges du ciel doivent grincer des dents pour peu qu’ils soient intolérants de la sottise humaine.

Pour réveiller les âmes endormies qui refusent de s’agenouiller devant la bonté,—laissée par Dieu sur la terre pour adoucir à l’homme les duretés, les aridités, les cruautés de la route,—un premier travail s’impose, travail de réaction et de défense. Avant d’établir le culte de la bonté, il est indispensable d’apprendre à haïr son contraire, à se mettre engarde contre les manifestations de cette hostilité malveillante que tant de consciences, soi-disant honnêtes, osent se permettre impunément.

La législation des pays civilisés contient des mesures répressives contre tous les genres de délits, attentant d’une façon quelconque à la propriété, à l’homme, à la vie des individus. Si les malfaiteurs échappent au châtiment, c’est la faute des magistrats appelés à les juger ou celle de leurs victimes qui n’ont pas su les poursuivre: la loi existe et ne demande qu’à être appliquée. Mais rien ne protège l’homme contre le danger souvent mortel des langues venimeuses. En certains cas particuliers, la triste ressource du duel existe; celle des procès en dommages-intérêts pour calomnie a, en Angleterre et en Amérique, des effets pratiques. Ils sont, par contre, hérissés de difficultés en pays latins et donnent de minces résultats; il faut, d’ailleurs, pour y recourir une diffamation publique, un article de journal, une injure devant témoins... Contre les paroles hostiles, les médisances hypocrites, les calomnies extravagantes, les insinuations mensongères qui courent le monde, insectes destructeurs de l’âme et de la chair, l’homme estdésarmé, la loi ne lui prête aucune assistance et ne lui en prêtera jamais, car sur les dénonciations anonymes aucun contrôle légal ne saurait s’exercer.

Mais là où la loi est impuissante, un courant d’opinion publique pourrait se manifester et imposer ses verdicts. Que de choses, non défendues par le code, et personne n’ose faire parce que l’opinion publique s’y oppose! C’est à elle qu’il incomberait de vouer à l’abandon les êtres méchants. Il faudrait s’en écarter comme de bêtes malfaisantes et leur enlever par l’isolement, les moyens et la force de nuire. En avoir peur, les ménager est un calcul aussi honteux que faux. L’ostracisme est le seul système à suivre pour leur couper les griffes; il est appliqué souvent à des péchés ou à des peccadilles, nuisibles seulement à ceux qui les commettent, et on laisse à l’honneur du monde des créatures envieuses, haineuses dont les paroles empoisonnées détruisent les bonheurs et les réputations... Que d’existences flétries, que d’affections perdues par ces coups de langue impunis!

Il est impossible de se représenter une société d’où la médisance, le dénigrement, la moquerie seraient complètement bannis. Ellessont irréductibles; l’humourveut se satisfaire, la vanité aussi, et elle trouve plus de plaisir à l’abaissement qu’à l’élévation du prochain. Mais le mal qui résulte de ces hostilités à fleur de lèvres est sans grande importance. Une bonne, cordiale ou généreuse parole peut cicatriser la blessure et dissiper l’impression. Ce qu’il faut stigmatiser c’est la méchanceté voulue, pensée, pratiquée avec persévérance et intelligence, qui s’irrite de toute grandeur, s’offusque de tout succès, stérilise toute initiative. Chacun de nous a connu, connaît où connaîtra de ces natures malfaisantes et infécondes elles-mêmes, qui, tantôt sous des formes de douceur hypocrite, tantôt sous des apparences de brusque franchise s’emparent des réputations, les étouffent, les souillent, les menacent, flétrissant et détruisant les existences, faisant plus de mal que les bandits et les voleurs, et cela sans remords, presque inconsciemment.

La société, qui a pris ses précautions contre la série des dangers visibles, aurait le droit et le devoir de s’armer contre le péril grandissant de la calomnie pour intangible et subtil qu’il soit. Il a pris, dans ces dernières années, des proportions effrayantes. La langue humainea cessé de reculer devant les accusations les plus extravagantes et les plus formidables. Avec une incroyable légèreté les adjectifs injurieux s’accolent au nom du prochain connu ou inconnu. La première mesure à prendre pour redonner quelque sécurité aux chemins de la vie, serait de rendre les médisants conscients du mal qu’ils accomplissent. Les prédicateurs, les conférenciers, les littérateurs devraient entreprendre une croisade contre ces corsaires d’un nouveau genre qui ne combattent pas à visage découvert, mais à armes empoisonnées, et sont les véritables fauteurs de l’anarchie qui nous épouvante. Plusieurs s’amenderaient n’ayant péché que par légèreté; d’autres deviendraient prudents, se sentant surveillés par l’opinion publique; les impénitents verraient se tracer autour d’eux un rigoureux cordon sanitaire, qui circonscrirait leur action pernicieuse et servirait d’avertissement à de possibles imitateurs.

Les deux parties de l’humanité doivent faire un sérieuxmea culpa, les femmes en particulier, car ce sont elles surtout les grandes prêtresses de la médisance et de la calomnie. Pour qu’un homme fasse de la parole l’usage léger ou haineux que sait en faire une femme,il faut qu’il soit tombé très bas déjà dans l’estime publique; il appartient à la catégorie des êtres sans valeur ou des canailles avérées. Chez les femmes, au contraire, on en voit d’intelligentes et de respectables répandre insouciamment les plus venimeuses insinuations et articuler sans scrupules les plus odieuses calomnies. Les trois principales causes de ce débordement de langage sont chez elles: la vanité qui, à l’envers de celle de l’homme, a énormément augmenté avec la civilisation; le manque de responsabilité sociale et morale, et l’absence totale du sentiment de la justice. «Il existe dans l’esprit de la femme, dit Herbert Spencer, un manque visible de la plus abstraite des émotions qui est ce sentiment de justice qui règle la conduite, indépendamment des affections ou des antipathies qu’inspirent les individus.» La plupart des femmes jugent avec leurs nerfs, avec leur imagination, quelquefois avec leur cœur, presque jamais avec leur intelligence et leur conscience.

Par ce vent de revendications qui tire de tous les côtés aujourd’hui, on rend les hommes responsables des maux qui pèsent sur l’existence de la femme moderne et de toutes les difficultés qui en entravent l’essor. Sans diminuernullement la part de faute d’Adam dans les malheurs d’Ève, je crois que, si l’on procédait à une enquête sincère, on verrait que, dans la plupart des cas, la pire ennemie de la femme est la femme elle-même. Et je ne fais point allusion ici aux rivalités de l’amour, aux représailles de la jalousie, compréhensibles toujours, parfois excusables et qui rentrent dans le droit de légitime défense, je parle simplement du mal pour le mal qu’elles se font si volontiers les unes aux autres. Dans les mariages manqués, presque toujours une action féminine entre en jeu, celle d’une mère, d’une tante, d’une sœur, d’une amie... Ce sont les ennemies indirectes, bien plus nuisibles que les rivales d’amour. Et quand il s’agit d’entraver une carrière de femme, qui apporte les plus grosses pierres pour le lapidement? Si une réhabilitation est tentée, si une malheureuse cherche à remonter la pente descendue, qui la repousse avec le plus de rigueur? Ses sœurs, toujours ses sœurs! Lorsqu’une femme, par son intelligence, son activité, sa bonne volonté, a réussi à se créer une place à part dans l’opinion publique, qui essaye de ternir l’image que les hommes s’en font dans le sanctuaire de leur cœur? La femme, toujoursla femme! Et pour décapiter ce pavot dont la hauteur les gêne, elles se servent du mensonge «comme le bœuf se sert de ses cornes» avec une dextérité merveilleuse.

Aujourd’hui encore, dans les luttes qui se combattent pour leur indépendance et leur dignité, ce sont les femmes qui se montrent les pires adversaires du progrès et du mouvement généreux tenté en leur faveur. Elles essayent de l’écraser sous le ridicule, en haine des champions de leur sexe. Et même chez ces champions est-il bien certain qu’un véritable sentiment de solidarité existe? En tout cas, il n’est pas général. Or, ce sentiment de solidarité est la pierre angulaire de tout renouvellement. Tant que la main de la femme, dans les heures de joie ou de douleur, ne se tendra pas instinctivement vers celles des autres femmes, tant que le succès d’une compagne ne la remplira pas de joie, tant que la fraternité ne sera pas née dans son cœur, sa situation morale et sociale ne s’améliorera point. Elle n’aura rien gagné et rien appris.

La solidarité des hommes entre eux n’est pas merveilleuse; elle manque de chaleur et de loyauté et se manifeste surtout pour la défense de leurs droits au vice; cependant sa puissanceest grande. Pourquoi les femmes n’arriveraient-elles pas elles aussi à se syndiquer moralement, oh! pas contre l’homme, mais entre elles, pour leur défense mutuelle? Des sociétés se forment aujourd’hui, un peu partout en ce sens, et, il y a trois ans, lady Aberdeen ouvrait à Londres le grand Congrès international des femmes par ces mots qui résument tout un programme: «Fais aux autres ce que tu voudrais qu’on te fasse à toi-même.» Mais ce mouvement ne donnera des fruits précieux que si l’œuvre devient intérieure, si elle pénètre le cœur et la conscience, si les femmes ne continuent pas à détester et envier sans remords les femmes de leur entourage. Telle excellente fille, épouse, mère se montrera dure et implacable pour les autres personnes de son sexe, essayera de leur nuire de toute la puissance de sa langue et de son esprit.

Dans les questions de mariage, on entend les propos les plus cyniques sortir de bouches honnêtes. Un homme dans une belle position remarque une jeune fille à ses débuts dans le monde. Il s’occupe d’elle; on le constate et un émoi désagréable agite immédiatement toutes les autres femmes, même celles qui ne sont pas épousables et qui n’ont pas de fille à marier:«Feu de paille! s’écrie l’une d’elles, cela ne durera pas! Laissez-moi faire; à la prochaine occasion je la déflorerai à ses yeux de façon à ce qu’il n’y pense plus.» Tout cela dit le plus naturellement du monde et écouté de même. Personne n’avait conscience de l’énormité formulée et entendue; le vol moral qu’on s’apprêtait à commettre n’éveillait pas le plus léger scrupule. La personne qui avait parlé était irréprochable, aucun écart de conduite dans sa vie! Elle n’aurait pas dérobé à son prochain une aiguillée de soie, mais elle allait étouffer sans remords, par simple hostilité de sexe, le germe d’un bonheur... Et les autres femmes trouvaient l’intention naturelle, personne ne pensait à s’indigner, à se révolter, à protester...

Parmi les anecdotes historiques, il en est une sur Élisabeth de Russie qui résume tous les raffinements que peut atteindre la méchanceté féminine. «Trahie par son amant, la czarine se vengea, raconte la chronique, en l’obligeant à épouser une naine difforme et à passer la première nuit de ses noces dans un palais de glace avec des meubles en glace. Le lendemain, l’impératrice vint avec toute sa cour offrir un bouquet aux mariés bleuis surleur lit par le froid. La fille de Pierre le Grand envoya ensuite sa rivale en Sibérie, à pied, après lui avoir fait couper le nez et les oreilles.» Ces fantaisies barbares d’une autocrate femelle ne seraient plus possibles aujourd’hui en pays européen, mais, si le fait ne peut se renouveler, l’atroce cruauté qui le dicta a-t-elle entièrement disparu des cœurs modernes? N’y a-t-il pas telles de nos contemporaines qui répandent autour d’elles une atmosphère angoissante, lourde de volontés perverses, de désirs malfaisants, de méchancetés calculées. Les narines délicates perçoivent à leur approche une vague odeur de soufre; au moyen âge, on aurait conclu à la possession diabolique, et l’exorcisme se serait imposé.

Mais on n’en use plus de notre temps; il est passé de mode comme les procès de sorcellerie; les maisons de santé pour névrosés ont remplacé les chambres ardentes et rien ne s’oppose à la violence des torrents de fiel que répandent les bouches haineuses. La société qui ne prend aucune mesure efficace pour se défendre recourt lâchement aux offrandes propitiatoires. C’est le culte de Moloch renouvelé, mais le calcul est aussi erroné que vil, la divinité malfaisante ne s’apaise point.

Cette complaisance honteuse vis-à-vis des médisants et des calomniateurs est non seulement inutile dans ses effets et déplorable en elle même, elle représente une injure vis-à-vis de la bonté, car le reniement n’est-il pas la pire des injures. Or c’est renier tacitement une force que de ne pas haïr son contraire. On ne saurait en même temps adorer le courage et s’incliner devant la lâcheté. La formule évangélique sur l’impossibilité de servir deux maîtres s’impose en ce cas comme vérité irrécusable. Pour les âmes capables de sentir la bonté, la méchanceté devrait être traitée en reptile devant lequel on recule. L’amour des animaux, poussé à ses limites les plus exagérées, n’a jamais inspiré laphilovipérie. Par quelle aberration de notre mentalité la vipère humaine est-elle supportée, flattée, caressée même?

Dans ce phénomène morbide la femme a une large part de responsabilité directe et indirecte. Créée pour la bonté plus que l’homme, elle a davantage que lui manqué à sa mission par ses aversions violentes, sa langue acerbe, ses calculs mesquins. Elle se refuse plus encore que son compagnon à l’adoration de la bonté; la pratiquant souvent, elle ne l’admire pas et méprisecette force où elle s’obstine à voir une faiblesse. L’homme parfois s’attendrit devant un acte de bonté, la femme rarement, surtout s’il est accompli par l’une de ses pareilles. Cette hostilité contre son propre sexe la rapetisse, la stérilise et ferme son cœur. Si elle veut devenir ce qu’elle aspire à être dans la société, elle doit commencer par abjurer cette hostilité qui rendrait infécondes ses initiatives. Le retour à sa mission naturelle est aujourd’hui d’accord avec ses intérêts. A elle incombe le devoir de préparer le travail de réaction contre les médisants et les calomniateurs, et, ce travail accompli, d’élever un temple à la Bonté, cette plus haute forme de la psyché humaine, qui sert de rachat à toutes les fautes et représente le seul lien entre la terre et le ciel.

Par son tempérament plus paisible, son caractère plus doux, l’éloignement où elle était maintenue des violences et des luttes, la femme, dans le plan divin, avait été évidemment destinée à être le centre et le foyer des vertus bienfaisantes. D’elle devaient émanerles indulgences, les patiences, les encouragements, les consolations, preuve en soit le rayonnement répandu par certaines bontés féminines. Lorsqu’une femme aime réellement son prochain, elle atteint des hauteurs, arrive à des dévouements, pratique des délicatesses que les hommes ne sauraient même imaginer et qui les entraveraient, du reste, dans l’accomplissement des devoirs plus rudes qui sont leur lot dans la distribution des tâches. Si ces radieux exemples sont rares, ce n’est point incapacité de nature, mais parce que le cœur d’Ève est fermé à ses sœurs; la stérilité d’une branche finit par s’étendre à l’arbre entier. Le jour doit venir où, en écoutant raconter un acte de bonté accompli par une femme, les autres femmes verseront des larmes de joie, capables d’effacer toutes les rancunes qui les ont divisées.

J’avais une amie—dans le sens courant du mot—qui s’est détachée de moi pour des raisons ignorées; même elle a cherché à me nuire par des paroles injustes et malfaisantes. Je lui en voulais un peu et sa présence m’était devenue plus pénible qu’agréable. Récemment, par hasard, une histoire m’a été racontée, révélant de la part de cette femme de grandstraits de bonté; j’en ai éprouvé une joie subite, inexplicable, l’ombre de rancune qui obscurcissait mon esprit s’est dissipée. Aucune explication n’aura lieu entre nous, et probablement nous resterons séparées, mais quand je la rencontrerai ce sera avec plaisir, car je saurai qu’il y a dans son cœur, malgré ses torts vis-à-vis de moi, une belle place saine.

Si l’on entrait dans cet ordre de sentiments que de magnifiques joies on y trouverait! On m’objectera qu’elles seraient dépassées par les douleurs et les déceptions. Mais n’en avons-nous pas déjà? Il n’est pas besoin d’aimer les autres, il suffit de s’aimer soi-même pour sentir cruellement les torts qui nous sont faits, pour souffrir des moindres désillusions. Le développement de la sensibilité altruiste n’augmente pas les souffrances et les tempère, au contraire, en opposant la lumière à l’ombre.

En cultivant la bonté comme un attribut qui lui est propre, en la mettant au sommet de ses admirations, en haïssant la malveillance comme une laideur, la femme rentrerait dans le plan divin. La colère, l’indignation peut parfois ennoblir la physionomie de l’homme, tandis que tout sentiment de violence, de haine, de rancune enlaidit la femme et la rend facilementgrotesque. Sa force réside dans la douceur, et la douceur sans bonté est une venimeuse peau de serpent dont il faut se défier plus que d’un fusil chargé. La bonté réelle est un fard merveilleux, elle imprègne de charme celles qui la sentent et la pratiquent. Rien ne retient le cœur des hommes comme la bonté, les plus sceptiques n’y résistent point, lors-qu’ils la sentent chaleureuse et vraie. Des femmes laides ont été passionnément aimées parce qu’elles étaient bonnes; des pécheresses ont été honorées dans leur vieillesse parce qu’elles étaient bonnes; de grandes coupables sont pardonnées parce qu’elles étaient bonnes.

L’impératrice Théodora, la femme de Justinien, à laquelle la tradition prête un passé de débauches et un règne de crimes, avait, paraît-il, unredeeming point. Le merveilleux manteau dont les mosaïques de Ravenne conservent le fastueux dessin, cachait un cœur rempli de pitié pour les autres femmes. Toujours elle les défendit, toujours elle leur tendit une main secourable, toujours elle se mit entre elles et les dangers, les châtiments et les douleurs. Et certes, Théodora n’était pas une faible; elle aimait la domination et l’exerçait; elle aimait sa beauté et n’aurait pas souffert de rivales. Sonesprit était viril; elle avait un cerveau d’homme d’état et pour assurer sa puissance ne reculait pas devant le crime. Mais, malgré sa supériorité intellectuelle incontestable et sa nature impérieuse, elle sentait sa fraternité avec les autres femmes. Elle les aimait, les plaignait, les protégeait. Ce que l’impératrice byzantine savait éprouver, la femme actuelle finira-t-elle par le connaître et l’apprendre?

Cette bonté de femme à femme la vie moderne la permet et même l’impose. Jadis la compagne de l’homme vivait presque exclusivement enfermée dans le cercle de la famille, n’ayant guère que des contacts mondains avec son prochain du même sexe. Aujourd’hui ces contacts se multiplient. L’heure de la fraternité a sonné. La bonté rayonnante et tendre doit devenir l’aspiration des âmes. Cette bonté semblera à beaucoup de femmes contraire à la position de combat qu’elles ont prise. Elles croient que pour être moderne il faut tenir perpétuellement la lance au poing. Or c’est juste le contraire; la modernité est la fraternité, et il n’est point de fraternité féconde sans bonté. Il est des pays comme l’Angleterre où la force tend à devenir le seul idéal et où la dangereuse théorie du superhommesemble prendre pied même dans les écoles primaires. La sensibilité y est raillée et l’égoïsme et l’ingratitude y sont érigés en divinités. Mais ce sont là des végétations superficielles, nées d’un excès d’orgueil; étant contraires à la vérité et à l’humanité, elles ne pourront pousser de fortes racines.

Il ne faut pas que la théorie philosophique de «persévérer en son être» qui est la plus fausse des doctrines et la plus contraire au progrès vienne entraver ce mouvement de fraternité. Il ne s’agit pas pour l’homme de persévérer en son être, mais de le développer jusqu’à son plus haut degré d’épanouissement. Parmi les forces morales il en est de belles, de grandes, d’utiles. Quelques êtres privilégiés ont pu les exercer avec puissance et la postérité leur en rend honneur. Mais ce qui nous émeut en lisant la vie de ces créatures exceptionnelles, ce n’est pas le souvenir des batailles qu’elles ont gagnées, des traités qu’elles ont conclus; si nous nous attendrissons, c’est au récit d’un acte de bonté, d’une preuve de sensibilité, d’un élan de fraternité. L’impératrice Marie-Thérèse a laissé sur la terre une forte empreinte, mais parmi les gloires de la descendante de Habsbourg, une des plus rayonnantesest contenue dans le petit fait suivant que l’histoire n’a même pas enregistré. L’impératrice éprouvait pour le prince lorrain, dont elle avait fait un empereur, un attachement très vif, et leur ménage pouvait être cité comme un modèle parmi les ménages souverains d’Europe. L’on racontait cependant que l’empereur François regardait avec trop de bienveillance l’une des dames de la cour impériale. L’impératrice, fort jalouse, n’osait réagir, mais elle ne cachait ni son mécontentement de cette amitié trop tendre, ni son hostilité contre sa rivale.

L’empereur mourut, et toute la cour s’attendit à une exécution. A la cérémonie des funérailles, lorsque pour la première fois la malheureuse femme que François de Lorraine avait aimée, se retrouva en présence de Marie-Thérèse, tous les courtisans tendirent la tête avec une curiosité avide. Mais l’impératrice, allant au devant de celle que jusqu’alors elle avait haïe, l’attira dans ses bras. «Nous avons beaucoup perdu, Madame», dit-elle en l’embrassant.

Le souvenir du couronnement de Pesth et des guerres de Silésie sera depuis longtemps tombé dans l’oubli que ces paroles de victorieusebonté résonneront encore dans les régions mystérieuses où se conservent les rares actes divins accomplis par l’homme sur la terre.

L’âme de la femme subit une crise dangereuse. D’un côté, il est vrai, un cri de rescousse a traversé le monde, le mot de solidarité féminine a été prononcé, mais ne risque-t-il pas de se changer en cri de guerre lorsque les femmes ayant réussi à étendre leurs droits, les limites de leurs ambitions s’élargiront? Implacables les unes envers les autres tant qu’il ne s’agissait que de la conquête du mâle, quelles proportions prendra cette hostilité, quand elles auront d’autres victoires à remporter? Comment supporteront-elles la concurrence qui, dans l’implacable lutte pour la vie, est l’occasion pour les hommes de tant de discordes et de cruautés? Au lieu d’édifier à la bonté un temple magnifique, au lieu de mettre son culte en honneur, les verra-t-on renverser les dernières pierres du pauvre autel qui lui restait encore et laisser libre passage à la horde malfaisante des dénigreurs, des détracteurs, des calomniateurs? Ces anarchistes anonymes qui sapent tous les respects, détruisent toutes les confiances et infiltrentdans les âmes le doute universel sont les réels démolisseurs de la société. Ils ne tuent pas eux-mêmes, mais ils ont préparé les armes dont les ennemis se servent.

La responsabilité des femmes est effrayante en ce moment. Si le mouvement féministe tourne à la haine, au lieu de tourner à la bonté, toute la joie sera bannie de la terre. Les yeux doivent s’ouvrir enfin. Il ne s’agit ni de religion, ni même de morale, c’est une question de vie ou de mort. Les plus incrédules devraient le comprendre. Il n’y a de bonheur que dans la bonté; la bonté seule le donne. Une femme dont la maternité s’étend à tous, il faudrait s’agenouiller devant elle à chaque minute parce qu’elle reflète le divin. Ce qu’une créature semblable fait de bien, qui pourra jamais le mesurer, même si elle ne sort pas du cercle restreint de la famille et des amis? Une grande lumière émane d’elle, une lumière de vie et de joie qui provoque chez tous ceux qui l’approchent un épanouissement de l’âme. Elle est l’amie, le repos, la consolation. Comparez son influence à celle des femmes dont les paroles sèches, les critiques acerbes, les insinuations perfides découragent toutes les manifestations nobles ou tendres.Leur sourire sceptique abattrait le zèle d’un apôtre. Même en n’employant que la méthode empirique le doute n’est pas permis. D’un côté le jour chaud et radieux, de l’autre la nuit froide, sombre, sans étoiles...

Des deux courants qui triomphera? Le triomphe complet est impossible, il y a dans l’humanité des instincts qui ne s’anéantissent jamais complètement, mais l’un des courants peut réduire l’autre. De grandes et magnifiques forces finiront par dominer le monde, mais à quoi servirait à l’homme d’élever des autels à la vérité et à la justice, si la bonté restait sans tabernacle. Elle est semblable à cette charité dont parle saint Paul, sans laquelle toutes les sciences et toutes les vertus résonnent et retentissent vainement comme l’airain et la cymbale.

La bonté n’a pas de sexe. Elle est aussi nécessaire à une portion de l’humanité qu’à l’autre, car elle seule pourra sauver le monde de l’anarchie morale dont il est menacé comme il y a dix-neuf siècles. Cette fois le salut peut venir de la femme. Un proverbe lombard dit: «La femme a sept âmes et une petite âme.» C’est peut-être dans cette petite âme oubliée qu’elle doit regarder aujourd’hui pour y trouverla vision de ce que l’humanité attend d’elle. Y puisera-t-elle la force d’arracher de son cœur la plante venimeuse qui la détériore? Saura-t-elle comprendre et pratiquer la mission de maternité élargie qui doit être la revanche de son sexe?

CHAPITRE VIIILE RESPECT DU REPENTIRIl y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes.(Luc., 15-7.)Dans une société plus équitablement et généreusement organisée que la nôtre le respect du repentir entrera forcément dans les coutumes morales. Mais, dès aujourd’hui, les esprits chercheurs de vérité, ennemis des vaines formules et sur lesquels les apparences pharisaïques n’exercent aucun prestige, devraient rendre à ce phénomène de la conscience, une fois sa sincérité constatée, l’honneur qui lui est dû. Malheureusement, jusqu’ici, semblables en cela aux esclaves des préjugés et des formes, ils ont refusé de s’incliner devant le pécheur repentant.Certains cœurs savent pardonner toutes les fautes; le monde, sans les pardonner, est indulgent à celles qui ne troublent pas son équilibre, et les vices eux-mêmes ne le rebutent point, s’ils ne sont pas l’objet de scandales éclatants. Mais toutes les âmes, âmes médiocres ou âmes d’élite, sont à peu près d’accord pour refuser à l’homme qui regrette ses crimes, ses fautes ou ses insuffisances, le respect auquel ce regret sincèrement senti lui donnerait droit. Bien au contraire, la manifestation ou même la simple constatation de ce repentir diminue sa situation morale; tant qu’il n’avouait pas ses erreurs, on pouvait les ignorer; vouloir les réparer, c’est affirmer qu’elles existent.On lui permettra peut-être,—pas toujours,—de travailler au bien, d’accomplir le bien, d’effacer le vermillon qui tachait ses vêtements, et de le remplacer par la blancheur des neiges. Mais il occupera par le fait même de cet effort une position inférieure, l’opinion publique s’exprimera sur son compte avec une pitié dédaigneuse et sa force sera traitée en faiblesse. Aussi longtemps qu’il vivait dans l’erreur ou l’inutilité, nul ne se croyait autorisé à lui rappeler ses écarts de conduite, ses inaptitudes ou ses paresses; on acceptait toutes les surfaces,même si elles étaient percées à jour! Du moment qu’il a avoué, fût-ce simplement par une modification de sa manière d’être, qu’il réprouvait sa vie précédente, chacun s’imagine avoir le droit, presque le devoir de lancer contre lui sa petite ou sa grosse pierre et d’assumer à son égard une attitude de supériorité ou de condescendance.Cette inconséquence morale est commune à presque tous les hommes, quelles que soient les croyances qui dirigent leurs vies. Comment peut-elle s’expliquer et se justifier? Trouve-t-elle un appui dans la religion? De quels arguments la logique peut-elle la soutenir? En cherchant à déterminer les causes d’où elle procède, on arrivera peut-être à en saisir l’irrationalismeet l’injustice profonde.Les âmes religieuses, appartenant aux différentes confessions chrétiennes, appelées à se prononcer à ce sujet, déclareraient évidemment qu’elles reconnaissent l’utilité du repentir puisque le salut éternel dépend, pour la part quiconcerne l’homme, de ce fait même. Mais si elles proclament ce devoir en principe, elles le démentent en pratique, et les cas où elles vivent cette vérité sont des plus rares. Tel pasteur méthodiste ne prendra comme servantes que des prisonnières libérées, tel prêtre catholique montrera au forçat évadé la sublime confiance du curé Myriel pour Jean Valjean; mais on se meut ici dans un monde spécial, formé de situations exceptionnelles, de consciences exceptionnelles, de cœurs exceptionnels, et dont les excès de confiance pourraient avoir, du reste, s’ils étaient trop largement appliqués, des conséquences dangereuses pour la sécurité et même la morale sociale.Lerara avisne compte pas quand il s’agit d’un examen d’ensemble; ce qu’il importe de connaître c’est la mentalité générale de ceux qui s’intitulent chrétiens. Quelle est leur attitude vis-à-vis du repentir? La réponse n’est pas douteuse: presque tous manifestent une défiance plus ou moins accentuée à l’égard de l’homme qui, reconnaissant ses erreurs, fait volte-face en les avouant. Il cesse d’occuper à leurs yeux,—comme à ceux des simples mondains,—sa position primitive; pour blâmâble et blâmée qu’ait été sa conduite passée,il bénéficiait du doute, et le doute paraît toujours préférable à la certitude de la faute, même si cette faute est suivie d’une expiation volontaire.On peut aller jusqu’à affirmer que les exemples de repentir agréés par Dieu représentent pour beaucoup de consciences une pierre d’achoppement. Les paroles de mansuétude que le Christ adresse aux pécheresses, la place qu’il permet à Madeleine d’occuper près de lui, le fait qu’après la crucifixion c’est à elle qu’il apparaît en premier, ont troublé plus d’une chrétienne rigide. Toutes ne l’avouent pas, mais combien s’en sentent blessées! Après avoir passé leur vie à résister, par amour de Dieu ou par crainte de l’enfer, aux sollicitations de leur imagination et aux fièvres de leur cœur, la miséricorde attendrie de Jésus, les déconcerte, les alarme, les aigrit et elles seraient prêtes à juger leur Dieu. Qu’il ait pardonné, passe encore! Mais joindre à jamais son nom à celui de ces créatures de honte et de luxure leur paraît incompréhensible et dur pour les femmes chastes, auxquelles si peu de gloire déjà est réservée en ce monde.Le pardon accordé à l’abominable reniement de Pierre, aux persécutions de Saülde Tarse ne les blesse pas au même degré. Quant aux hommes, moins subtils et peut-être plus généreux, ils ne s’arrêtent guère à ces contradictions apparentes de la pensée divine, et c’est pourquoi, sans doute, ils n’apprennent pas, eux non plus, la leçon sublime qu’elles contiennent.La légende raconte que le corps de sainte Catherine de Sienne a été réduit en poussière; dans son cercueil on n’a trouvé que des ossements. Celui de sainte Marguerite de Cortone, au contraire, était dans un état de conservation parfaite et exhalait des parfums délicieux. Or, la première, cette grande figure de sainte politique qui ramena Grégoire XI d’Avignon, n’avait jamais failli, ni connu d’autre passion que son Dieu et la gloire de l’Église, tandis que la seconde n’était revenue à la religion qu’après une série d’ardentes amours. J’ai entendu de bonnes chrétiennes soupirer amèrement à ce récit.Ces mêmes femmes, enclines presque à contester à Dieu la faculté du pardon vis-à-vis de la pécheresse repentante, serrent contre leur cœur, avec la plus grande cordialité, des femmes de réputation plus qu’équivoque, de caractère douteux, mais enveloppées d’un suffisantmanteau d’hypocrisie. Il est étrange à quel degré, en ce genre d’erreurs, ce qui est bas et médiocre obtient d’indulgence. Les grandes passions, qui portent en elles-mêmes leur excuse, rencontrent une bien autre sévérité; si celles qui les éprouvent essayent de racheter leurs faiblesses par la pratique d’autres vertus, on leur en conteste volontiers le droit. C’est le repentir à l’état de regret, c’est le premier échelon, et déjà les hostilités se marquent. Si les scrupules s’accentuent, si la conscience arrive à dominer le cœur, à comprimer les passions, à ordonner le renoncement, toutes les vertueuses indignations éclatent, et chacun de crier: «Haro sur le baudet!» Il pouvait à son aise «tondre de ce pré la largeur de sa langue», et brouter même sur d’autres prés, peu importait! Mais confesser sa faute ou avoir l’air de la confesser, ou, ce qui est pire encore, essayer de la racheter, voilà le crime aux yeux de beaucoup de justes.Et s’il en est ainsi pour ce qui concerne les femmes dans la vie sentimentale et passionnelle, la même intransigeance, la même inconséquence se rencontrent chez les hommes dans les questions d’honneur, de probité, de droiture. Je parle des hommes qui ont la prétentionde conformer leur vie aux doctrines chrétiennes, sans être pour cela des saints ou des exaltés. Ils fréquenteront des gens tarés, concluront des affaires avec eux, rechercheront leur appui s’ils sont puissants, recourront à leurs conseils s’ils sont habiles. Dans leur âme et conscience ils n’ont aucune estime pour ces associés momentanés, ils savent parfaitement à quoi s’en tenir sur leur compte, mais tant que la surface reste convenable, ils les traitent en membres honorés de la société. Qu’elle s’écaille de quelque côté, cette surface, que les malheureux veuillent racheter, expier, qu’ils essayent de recommencer une existence nouvelle, halte-là! Les portes se ferment, les mains se retirent, les yeux se détournent. On supportait tout du coupable, tant qu’il ne s’était pas dénoncé lui-même en se repentant. Il ne péchera plus, c’est fort bien. Mais il a tacitement avoué avoir péché et les Pharisiens, dont le nombre est légion, se voilent le visage à cette vue. On ne peut s’empêcher de penser à Tartufe, et si la citation n’était irrévérencieuse on citerait la scène du mouchoir.Cette façon d’agir est humaine, car elle est générale et ceux qui la dénoncent ont peut-être en certaines circonstances pensé et sentide même, chacun étant plus ou moins esclave d’un faux respect humain. L’homme est souvent comme un enfant, les mots l’effrayent plus que les faits; il se bouche les oreilles pour ne pas les entendre et en veut à celui qui prend un porte-voix pour les faire pénétrer dans son tympan. Seulement on peut se demander, au moyen de quel subterfuge moral, les chrétiens parviennent à excuser vis-à-vis d’eux-mêmes cette manière d’être et de voir si absolument contraire à la doctrine évangélique.Le point n’est pas discutable, cette doctrine place le repentir au-dessus de la vertu. Ce n’est pas parmi les justes que le Christ cherche ses disciples; et, entre ses disciples ce n’est pas à ceux quin’ont plus jamais failli après leur adoptionqu’il donne le plus grand pouvoir, ce n’est pas eux qu’il charge de paître en brebis. L’exemple de Pierre est là pour l’attester. On sait qu’il a choisi Paul parmi ses persécuteurs. Donc, non seulement il admet et accepte le repentir, mais il l’honore; à ceux qui ont senti passer sur leurs consciences ce grand flot purificateur, il promet et il donne une couronne de gloire. Il attache à leurs pleurs une vertu rédemptrice. «Et tes larmes, ô Madeleine,éternellement, sur tout amour de femme, comme un vent de neige, jetteront la blancheur[13].» Le respect du repentir est donc imposé par la religion chrétienne. Il ne faut pas mépriser celui qui regrette ses erreurs, à moins que ce ne soit pas une lâche peur du châtiment, il faut l’honorer, lui donner dans l’estime une place supérieure à la place du juste, admettre et croire qu’il aura dans les vies futures, près de Dieu, une situation privilégiée et que même, sur cette planète, les têtes de ses frondaisons domineront peut-être celles des lis.Mais alors à quoi bon résister à ses entraînements et pratiquer les vertus difficiles, si les pécheurs doivent occuper les trônes et les justes se contenter de modestes escabeaux? L’objection, plausible d’apparence, manque absolument de fonds, car ne se repent pas qui veut et rien n’est plus rare que ce mouvement de conscience: les grandes âmes seules en sont capables. Les médiocres peuvent éprouver elles aussi parfois des lueurs de regret qu’elles prennent pour de la repentance, mais ces lueurs s’effacent vite.Le repentir qui régénère est d’essence divine; il ne s’élabore que dans des alambics d’or pur et marque d’un fer rouge les cœurs à travers lesquels il passe. Ceux qui en supportent les brûlures appartiennent à la race des forts, des résistants, des martyrs. C’est ces natures exceptionnelles que Dieu a discernées sous les hontes, les reniements, les persécutions des Madeleine, des Pierre et des Paul.Pourquoi le chrétien n’essaye-t-il pas de discerner lui aussi ces grandeurs cachées, et à l’exemple de celui qu’il prétend reconnaître pour maître, ne cherche-t-il pas parmi les pécheurs repentants les serviteurs enthousiastes, patients et fermes, nécessaires aux causes généreuses qu’il veut défendre ou faire triompher? Pourquoi? hélas! pourquoi? Parce que l’orgueil spirituel l’aveugle, parce que sa propre justice le rend sourd, parce que le pharisianisme veille encore aux portes des temples, et que si le Fils de Marie revenait sur la terre, après dix-neuf siècles de christianisme, la même race de vipères se dresserait devant lui, les mêmes dénonciations devraient sortir de ses lèvres.Pour refuser le respect au repentir, c’est-à-dire pour ne pas y croire, pour ne pas l’accepter,pour ne pas s’incliner devant lui, l’homme religieux ne trouve dans ses croyances aucun motif et aucune excuse. Au contraire, l’esprit même du christianisme lui enjoint péremptoirement de tendre la main à l’âme repentante et de la conduire à la place d’honneur; on a beau retourner toutes les paroles de Jésus, une autre conclusion est impossible: «Il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes.» Quelques chrétiens, tout particulièrement évangéliques dans leurs vues, ont écouté cette leçon et essayent de la pratiquer, mais ce sont les exaltés; les sages, les raisonnables refusent de l’entendre; la masse y est résolument contraire. Les poètes seuls semblent l’avoir comprise.⁂Les manifestations du repentir sont tout aussi mal accueillies par la classe de ceux qui, tout en portant officiellement le nom de chrétiens, ne prétendent point agir en disciples du Christ, mais qui, déistes, spiritualistes, agnostiques, positivistes même, reconnaissent une loi morale nécessaire et essayent, plus ou moins, d’y conformer leur conduite.La répugnance qu’ils éprouvent à l’égard du pécheur repentant est infiniment plus excusable et compréhensible que celle des personnes religieuses, car le sentiment de sa propre justice n’a au fond rien de moralement choquant chez un positiviste. Tout au plus indique-t-elle de sa part une lacune d’intelligence, une ignorance de la nature humaine, un manque de profondeur dans la compréhension. Pénétré de sa vertu, il éprouve une sorte de dédain naturel pour ceux qui, élevés comme lui et placés au même degré social, ont descendu la pente; il n’a qu’une médiocre confiance dans leurs efforts pour la remonter, et même s’il a confiance, il ne se sent point porté à leur reconnaître de ce chef une supériorité; à ses yeux leur position morale reste inférieure irrémédiablement.Mais ce qu’il peut y avoir de naturel dans leurs répugnances et leurs préjugés n’empêche point ces défenseurs de la société et de la morale d’être imprudents et illogiques en ne pas encourageant le repentir. Comme on ne peut éliminer le mal qui ronge, détruit et tue, il faut essayer d’en corriger les effets désastreux. Or, pour cela il n’existe qu’un seul moyen: convertir le mal en bien, et pour le convertir enbien il faut amener ceux qui ont l’habitude de le commettre à en reconnaître l’inutilité, la laideur et les désavantages.Cette conviction, naissant dans un esprit, en dehors même de tout sentiment religieux, ou de tout mouvement de consciences, porterait celui qui en est saisi à une modification de conduite dont les effets seraient favorables à son entourage et dont la société entière bénéficierait indirectement. Ne pas provoquer et faciliter ces volte-faces, quelle que soit la source d’où ils procèdent est, par conséquent, maladroit, déraisonnable et antisocial.Tous les hommes presque commettent dans leur jugement la singulière erreur d’apprécier les individus sur des faits isolés de leur vie, oubliant que la seule indication véritable de valeur ou de non-valeur est l’ensemble du caractère. Il y a des êtres dont l’existence n’est marquée par aucune faute apparente de conduite et qui n’ont jamais accompli le moindre bien en ce monde, dont la nature étroite, agitée, égoïste, l’esprit faux, l’instinct d’intrigue ont été cause de beaucoup de mal. Ils jouissent cependant de l’estime générale, on leur confie des missions importantes, on recourt à leurs conseils, on leur laisse la direction des intérêtsd’autrui. Si l’on se donnait la peine d’examiner de près leur véritable nature, si un peu de raisonnement et de psychologie expérimentale éclairait le jugement général, on s’empresserait de les délivrer de toutes responsabilités, les trouvant indignes et incapables d’en porter le poids.C’est en sens inverse que ce travail mental devrait s’accomplir pour d’autres personnalités; tel individu qu’on écarte de toutes les charges parce qu’il a commis, à un moment donné de sa vie, un acte coupable de genre quelconque, qu’il n’a pas eu l’hypocrisie ou la sagesse de dissimuler, possède une nature grande, généreuse, altruiste, droite; il a déployé pour le bien de l’énergie et de l’intelligence. Si on lui confiait une tâche à remplir, il ne ménagerait ni fatigues ni efforts! Pourquoi ne pas recourir à lui? Parce qu’un acte incorrect tache son existence et qu’il est connu. S’il était resté caché ou à l’état de soupçon, il pouvait le multiplier par dix, et l’opinion publique ne se serait pas émue. Mais, crime irrémissible, l’acte coupable a été avéré, confessé, regretté, mieux vaut donc s’adresser à l’être sans valeur, sans conscience, sans générosité: il remplira sa tâche mal ou insuffisamment, peu importe,l’étiquette reste convenable. Et malheureusement, la plupart de ceux qui portent ces jugements inconséquents, basés sur des faits isolés, sans se soucier d’examiner l’esprit intime des choses, d’étudier les causes secrètes et les responsabilités vraies, d’arriver à la nature intrinsèque des êtres pour être en mesure d’apprécier leurs capacités et leurs possibilités, croient de bonne foi accomplir une œuvre de défense sociale. Par ce système, ils établissent le règne des médiocrités, risquent d’écarter les valeurs et de placer la terre dont ils ont charge dans les mains de cultivateurs incapables et paresseux.Si les hommes apprenaient à établir leur opinion les uns des autres sur des bases supérieures à celles des conventions et des apparences, une bonne part d’injustice disparaîtrait de ce monde, et l’on verrait plus souventthe right man in the right place. Ceux qui croient et espèrent travailler à la préparation d’une société nouvelle, où une humanité nouvelle est destinée à s’épanouir, devraient commencer à modifier leur méthode d’appréciation.Les conducteurs d’hommes, les distributeurs de travail, doivent voir au-delà des surfaces, distinguer dans les foules, les forces, les aptitudes, les capacités. Chacun peut avoir droità une part de soleil, mais chacun n’est pas apte à diriger une caravane, à construire une forteresse, à organiser une colonie. Une psychologie plus large, plus profonde, permettra une répartition plus juste. Tout progrès social qui ne serait pas fondé sur ce principe, manquerait d’assises solides.D’ailleurs, il n’est point nécessaire d’attendre que l’évolution sociale se soit accomplie pour que chacun en son particulier apprenne à modifier son système de psychologie. Tout naturellement, lorsqu’on jugera sur l’ensemble et non sur le fait particulier, on arrivera à discerner sous les fautes les forces bienfaisantes, et la constatation de ces forces, amènera les esprits à accepter la possibilité du repentir chez ceux qui les ont commises et même avouées. L’acceptation poussera à l’encouragement; et de l’encouragement au respect chez les âmes équitables, le pas sera vite franchi.Le sentiment de défense sociale qui a poussé et pousse encore tant d’esprits honnêtes à fermer rigidement les portes à tous ceux qui d’une façon connue, se sont écartés momentanément de la voie droite, devrait leur conseiller, au contraire, la provocation et la culture du repentir sous toutes ses formes. Et non seulementpour les erreurs et les fautes que la loi ne punit point, mais plus encore peut-être pour la catégorie des criminels, des ennemis positifs de l’ordre et de la sécurité. Ce repentir, il faudrait le faciliter de toutes façons, presque lui offrir des primes, avec discernement bien entendu, et en prenant des précautions contre l’hypocrisie et les récidives possibles. On serait dupe quelquefois, c’est inévitable, mais qu’importe! D’ailleurs, n’est-on pas dupe toujours par quelque côté, dès qu’on tente une amélioration ou qu’on pousse au progrès, même en faveur des honnêtes gens?La redoutable question des prisonniers libérés n’a point encore dans les préoccupations publiques la place qu’elle mérite d’occuper, bien qu’elle ait ému en tous pays quelques consciences d’élite. Ces êtres qu’on rend à la société parce que leurs délits ne méritaient pas la réclusion perpétuelle et que, d’ailleurs, il faut faire place à d’autres, que vont-ils devenir? Se répandront-ils en semence corruptrice? Augmenteront-ils l’armée du crime pour retomber de nouveau sous la sentence du châtiment? Deviendront-ils, après avoir expié leurs fautes et en avoir compris l’horreur, des citoyens utiles et honnêtes? Il faudraitrendre cette troisième alternative possible. L’est-elle en nos pays d’Europe? Le prisonnier libéré et repentant reste partout un paria; il peut mener pendant vingt ans une existence impeccable, le jour où son passé est connu, l’estime publique se retire de lui, les portes se ferment, on oublie ses vertus, on se rappelle uniquement de l’acte coupable pour expié et réparé qu’il ait pu être. Les exemples à citer seraient innombrables.Ceux qui ont pu se réhabiliter momentanément en laissant ignorer leur personnalité juridique sont, du reste, parmi les exceptions heureuses. D’autres sombrent dès leurs premiers pas. Le retour à la vie libre, que signifie-t-il pour eux? Repoussés de tous les milieux respectables, sollicités par leurs anciens compagnons, ils voudraient être honnêtes qu’ils ne le pourraient pas! Les femmes surtout se voient presque toujours forcées de retomber dans le vice, sinon dans le crime. Des associations se sont formées dans plusieurs pays pour recueillir et aider ces malheureuses, mais elles disposent de trop faibles moyens pour venir efficacement en aide à l’immense armée que les prisons reversent de temps autre sur la société et qu’il vaudraitmieux garder enfermée si aucun travail honorable n’est préparé pour ces mains dont on a détaché les chaînes.Cette question est si importante et si grave pour la moralité et la sécurité générales, qu’hommes d’état et sociologues devraient la faire entrer au premier rang de leurs préoccupations et de leurs études. Mais aucune mesure légale ou administrative ne peut avoir son plein effet, si elle ne trouve un appui dans l’opinion publique, si la réforme qu’elle veut accomplir ne correspond pas à un travail de la pensée humaine. Lorsque tous les membres de la société, chefs d’usines, commerçants, employeurs d’hommes en tout genre, auront compris qu’ils n’ont pas le droit de refuser du travail à l’individu, qui, condamné à l’expiation d’une faute, a purgé sa peine et essaye de reprendre sa place dans leconsortiumhumain, l’œuvre de l’état et de la philanthropie sera singulièrement facilitée. Mais si la pensée que le devoir et l’intérêt de chacun est de diminuer le nombre des malfaiteurs, en offrant la chance aux prisonniers libérés de redevenir honnêtes gens, ne pénètre pas la généralité des esprits, les efforts tentés resteront en grande partie stériles.Parmi les œuvres difficiles de civilisation et de justice tentées par l’époque présente, aucune n’est plus ardue et plus malaisée à accomplir, car elle se heurte à d’instinctives et apparemment légitimes répugnances. Il faut un haut degré d’altruisme et de discipline morale pour ne pas éprouver un sentiment d’aversion, de crainte ou d’angoisse au contact d’un criminel sortant de prison, même si ses notes sont bonnes, son repentir avéré. Le cachot laisse après lui une impression de lèpre morale qu’on ne parvient pas toujours à dominer, que beaucoup seront à jamais incapables de dominer quelle que soit leur ardeur de charité, leur force de sympathie et leur largeur de vues. Mais tous ne sont pas appelés à labourer le même champ; un certain nombre d’ouvriers est seul nécessaire à la culture de cette vigne-là. Toutefois pour trouver, rallier, grouper ces ouvriers, il est nécessaire qu’une atmosphère se soit créée autour d’eux, favorable au travail auquel on les convie. S’ils ne sont pas imités par tous, ils doivent sentir du moins que l’opinion publique les encourage et les approuve.Or, comment cette opinion favorable à la rentrée des criminels dans la société pourra-t-ellese former, si la mentalité humaine ne se modifie pas, si le respect du repentir ne pénètre pas les âmes, si l’estime se détourne des pécheurs repentants, dont les fautes n’ont pas été un péril pour la sécurité du prochain, ni pour sa bourse ni pour sa vie. Avant d’arriver à ce que la justice et la défense sociale demandent, c’est-à-dire à la réhabilitation du coupable qui a humainement expié sa peine, l’élite morale de la société doit atteindre cette équité et cette sérénité d’appréciation qui fera juger les individus sur l’ensemble de leur vie et de leur caractère, et non sur un acte isolé commis peut-être dans une heure d’égarement ou d’entraînement irrésistible. Elle doit également avoir appris que les natures supérieures et généreuses sont seules capables d’un repentir sincère et que ces natures possèdent d’inépuisables ressources. Ceux qui ont commis le mal sont souvent plus capables d’accomplir le bien que les natures trop pondérées, stérilisées souvent par le sentiment de leur propre justice, cette tare des existences correctes. Accueillir le repentir, l’encourager, le glorifier même, c’est recruter pour l’armée du bien des soldats courageux, ardents, aguerris par l’expérience et capables souvent de prodigieux efforts, ledésir de réparer étant l’un des plus puissants leviers des cœurs.Le mal serait-il donc dans l’ordre moral la fournaise dont doit sortir le bien comme la pourriture qui s’infiltre dans le terrain sert à l’éclosion plus splendide de la fleur? La question se pose et ne saurait être résolue dans l’état encore inférieur de notre développement mental: le problème reste irrésolu. Mais pourquoi se troubler? Si le bien est le produit du mal, point n’est nécessaire d’y participer soi-même directement ou indirectement; sa vue, sa constatation, les douleurs dont il est cause suffisent à faire germer le désir de la réparation dans les âmes, à en créer le besoin, à en déterminer les manifestations. Les purs eux-mêmes peuvent puiser à cette source.La préface de M. Étienne Lamy à l’Histoire des Missions catholiques auxixesièclecommence par ces mots: «La plus grande misère de l’homme n’est pas la pauvreté, ni la maladie, ni l’hostilité des événements, ni les déceptions du cœur, ni la mort; c’est le malheur d’ignorer pourquoi il naît, souffre et passe.» A cette ignorance troublante de sa destinée, l’homme doit ajouter une autre cause d’angoisse: le problème du mal tel qu’il se présenteaux esprits trop chercheurs pour se contenter de la vague explication que les théologiens en donnent. Ce mal pour lequel un Dieu a dû mourir et qui en même temps est l’alambic où le bien s’élabore, ce mal qui détruit l’harmonie pour laquelle nous sommes créés et qui, en même temps, par les expiations volontaires qu’il provoque, ramène dans l’âme cette harmonie perdue, quelle redoutable et angoissante énigme! Énigme insoluble pour l’esprit et que la conscience interrogée ne peut résoudre elle non plus.Les générations futures arriveront peut-être à connaître par quelle mystérieuse tragédie un incommensurable abîme s’est creusé entre les aspirations de l’homme et la réalité de sa vie, entre ses désirs et ses capacités. Ceux qui vivent aujourd’hui l’ignoreront toujours, et s’ils arrivent à des certitudes morales, elles seront strictement personnelles. Ils ne peuvent donc penser, sentir, agir qu’en aveugles, des aveugles dont les yeux cependant perçoivent encore des lueurs. La plus vive et la plus claire est le besoin qui les tourmente de ramener à l’harmonie leurs pensées et leurs sentiments, de créer en leurs âmes un refuge où ils puissent s’abriter, d’étouffer ou, du moins, d’adoucir les notesdiscordantes qui montent des bas-fonds moraux où les cœurs que le mal détériore, avilit, envenime, exhalent leurs plaintes désespérées.Pour ne plus entendre ces sons d’angoisse, ces cris de révolte, pour en diminuer le nombre et la force, un seul moyen existe: changer ces voix fausses et acerbes en voix justes et douces, capables de se joindre à la grande symphonie des âmes sereines; tendre les mains et les bras pour les aider dans leurs premiers efforts; ouvrir les cœurs tout grands pour la récompense de ces efforts.Jusqu’ici, sauf de rares exceptions devant lesquelles il faut s’incliner, le système suivi a été fautif; ceux mêmes qui consacrent leur temps et leurs forces au rachat des existences perdues, ne comprennent pas qu’ils suivent un faux courant d’idées en exigeant de ceux qu’ils recueillent moralement ou matériellement des attitudes humbles et pénitentes. Cachant leurs fronts dans la poussière, prêts à toutes les obéissances et à tous les renoncements, n’osant prendre aucune initiative, les malheureux doivent accepter l’ombre, le silence, la décoloration sous toutes ses formes.C’est que ces âmes d’élite, dont le dévouement ne saurait être assez admiré, commettent presque toujours l’irréparable erreur d’établir entre elles et ceux qu’elles relèvent une infranchissable barrière. Elles sont les anges purificateurs, et un abîme les sépare des pécheurs repentants, abîme qu’ils ne pourront jamais franchir et qui les condamne nécessairement à une vie d’expiation, de tristesse, de renoncement. Pour eux désormais, grisaille, toujours grisaille! Cette idée est à la base de toutes les œuvres de relèvement, et il n’en est pas de plus dure, de plus injuste, de plus fausse, de plus contraire à cet esprit chrétien dont ces œuvres prétendent s’inspirer.«Si Dieu a fait l’homme à son image, l’homme le lui a bien rendu.» La boutade s’applique merveilleusement à ce double phénomène moral: le repentir déconsidérant plus que le vice; le juste n’acceptant le repentir qu’avec l’écrasement définitif du pécheur. Le juste aurait enfermé Madeleine au couvent, envoyé Pierre aux Trappistes et employé les énergies de Paul dans quelques tristes fonctions de gardien de prison.Avant que l’homme le meilleur n’arrive à la compréhension du vrai repentir et des profondeursdont il sort, avant qu’il ne se rende compte qu’il faut le traiter par la lumière et non par les ténèbres, avant qu’il ne sente la supériorité de la repentance sur la simple justice, il devra vaincre beaucoup de répugnances, bouleverser toute une partie de sa mentalité, descendre dans les abîmes de sa propre conscience et les examiner au microscope de la vérité. Il n’y a pas un être humain, même parmi les altruistes et les équitables, qui soit prêt aujourd’hui à traiter le repentir comme l’enseigne l’Évangile et comme l’enseignera cette justice nouvelle qui, pour prononcer ses verdicts, s’attachera à l’esprit et non à la lettre des choses.Jusqu’ici les poètes seuls ont compris le repentir et ce qu’il représentait pour Dieu. Les uns, comme Victor Hugo, l’ont mis avant la vertu et après l’innocence. D’autres, comme Moore, lui ont donné la première place dans la pensée divine. Les larmes du pécheur repentant parviennent seules à racheter l’âme de la Péri, à lui ouvrir les portes du ciel.There fell a light more lovely farThan ever came from sun or star,Upon that tear that, warm and meek,Dew’d that repentant sinner’s cheek.Aux yeux des mortels cette lumière peut paraître un rayon ou un simple météore, mais la Péri savait qu’elle provenait du sourire des anges. Les hommes ne deviendront-ils jamais curieux ou désireux de provoquer ce sourire?

LE RESPECT DU REPENTIR

Il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes.(Luc., 15-7.)

Il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes.

(Luc., 15-7.)

Dans une société plus équitablement et généreusement organisée que la nôtre le respect du repentir entrera forcément dans les coutumes morales. Mais, dès aujourd’hui, les esprits chercheurs de vérité, ennemis des vaines formules et sur lesquels les apparences pharisaïques n’exercent aucun prestige, devraient rendre à ce phénomène de la conscience, une fois sa sincérité constatée, l’honneur qui lui est dû. Malheureusement, jusqu’ici, semblables en cela aux esclaves des préjugés et des formes, ils ont refusé de s’incliner devant le pécheur repentant.

Certains cœurs savent pardonner toutes les fautes; le monde, sans les pardonner, est indulgent à celles qui ne troublent pas son équilibre, et les vices eux-mêmes ne le rebutent point, s’ils ne sont pas l’objet de scandales éclatants. Mais toutes les âmes, âmes médiocres ou âmes d’élite, sont à peu près d’accord pour refuser à l’homme qui regrette ses crimes, ses fautes ou ses insuffisances, le respect auquel ce regret sincèrement senti lui donnerait droit. Bien au contraire, la manifestation ou même la simple constatation de ce repentir diminue sa situation morale; tant qu’il n’avouait pas ses erreurs, on pouvait les ignorer; vouloir les réparer, c’est affirmer qu’elles existent.

On lui permettra peut-être,—pas toujours,—de travailler au bien, d’accomplir le bien, d’effacer le vermillon qui tachait ses vêtements, et de le remplacer par la blancheur des neiges. Mais il occupera par le fait même de cet effort une position inférieure, l’opinion publique s’exprimera sur son compte avec une pitié dédaigneuse et sa force sera traitée en faiblesse. Aussi longtemps qu’il vivait dans l’erreur ou l’inutilité, nul ne se croyait autorisé à lui rappeler ses écarts de conduite, ses inaptitudes ou ses paresses; on acceptait toutes les surfaces,même si elles étaient percées à jour! Du moment qu’il a avoué, fût-ce simplement par une modification de sa manière d’être, qu’il réprouvait sa vie précédente, chacun s’imagine avoir le droit, presque le devoir de lancer contre lui sa petite ou sa grosse pierre et d’assumer à son égard une attitude de supériorité ou de condescendance.

Cette inconséquence morale est commune à presque tous les hommes, quelles que soient les croyances qui dirigent leurs vies. Comment peut-elle s’expliquer et se justifier? Trouve-t-elle un appui dans la religion? De quels arguments la logique peut-elle la soutenir? En cherchant à déterminer les causes d’où elle procède, on arrivera peut-être à en saisir l’irrationalismeet l’injustice profonde.

Les âmes religieuses, appartenant aux différentes confessions chrétiennes, appelées à se prononcer à ce sujet, déclareraient évidemment qu’elles reconnaissent l’utilité du repentir puisque le salut éternel dépend, pour la part quiconcerne l’homme, de ce fait même. Mais si elles proclament ce devoir en principe, elles le démentent en pratique, et les cas où elles vivent cette vérité sont des plus rares. Tel pasteur méthodiste ne prendra comme servantes que des prisonnières libérées, tel prêtre catholique montrera au forçat évadé la sublime confiance du curé Myriel pour Jean Valjean; mais on se meut ici dans un monde spécial, formé de situations exceptionnelles, de consciences exceptionnelles, de cœurs exceptionnels, et dont les excès de confiance pourraient avoir, du reste, s’ils étaient trop largement appliqués, des conséquences dangereuses pour la sécurité et même la morale sociale.

Lerara avisne compte pas quand il s’agit d’un examen d’ensemble; ce qu’il importe de connaître c’est la mentalité générale de ceux qui s’intitulent chrétiens. Quelle est leur attitude vis-à-vis du repentir? La réponse n’est pas douteuse: presque tous manifestent une défiance plus ou moins accentuée à l’égard de l’homme qui, reconnaissant ses erreurs, fait volte-face en les avouant. Il cesse d’occuper à leurs yeux,—comme à ceux des simples mondains,—sa position primitive; pour blâmâble et blâmée qu’ait été sa conduite passée,il bénéficiait du doute, et le doute paraît toujours préférable à la certitude de la faute, même si cette faute est suivie d’une expiation volontaire.

On peut aller jusqu’à affirmer que les exemples de repentir agréés par Dieu représentent pour beaucoup de consciences une pierre d’achoppement. Les paroles de mansuétude que le Christ adresse aux pécheresses, la place qu’il permet à Madeleine d’occuper près de lui, le fait qu’après la crucifixion c’est à elle qu’il apparaît en premier, ont troublé plus d’une chrétienne rigide. Toutes ne l’avouent pas, mais combien s’en sentent blessées! Après avoir passé leur vie à résister, par amour de Dieu ou par crainte de l’enfer, aux sollicitations de leur imagination et aux fièvres de leur cœur, la miséricorde attendrie de Jésus, les déconcerte, les alarme, les aigrit et elles seraient prêtes à juger leur Dieu. Qu’il ait pardonné, passe encore! Mais joindre à jamais son nom à celui de ces créatures de honte et de luxure leur paraît incompréhensible et dur pour les femmes chastes, auxquelles si peu de gloire déjà est réservée en ce monde.

Le pardon accordé à l’abominable reniement de Pierre, aux persécutions de Saülde Tarse ne les blesse pas au même degré. Quant aux hommes, moins subtils et peut-être plus généreux, ils ne s’arrêtent guère à ces contradictions apparentes de la pensée divine, et c’est pourquoi, sans doute, ils n’apprennent pas, eux non plus, la leçon sublime qu’elles contiennent.

La légende raconte que le corps de sainte Catherine de Sienne a été réduit en poussière; dans son cercueil on n’a trouvé que des ossements. Celui de sainte Marguerite de Cortone, au contraire, était dans un état de conservation parfaite et exhalait des parfums délicieux. Or, la première, cette grande figure de sainte politique qui ramena Grégoire XI d’Avignon, n’avait jamais failli, ni connu d’autre passion que son Dieu et la gloire de l’Église, tandis que la seconde n’était revenue à la religion qu’après une série d’ardentes amours. J’ai entendu de bonnes chrétiennes soupirer amèrement à ce récit.

Ces mêmes femmes, enclines presque à contester à Dieu la faculté du pardon vis-à-vis de la pécheresse repentante, serrent contre leur cœur, avec la plus grande cordialité, des femmes de réputation plus qu’équivoque, de caractère douteux, mais enveloppées d’un suffisantmanteau d’hypocrisie. Il est étrange à quel degré, en ce genre d’erreurs, ce qui est bas et médiocre obtient d’indulgence. Les grandes passions, qui portent en elles-mêmes leur excuse, rencontrent une bien autre sévérité; si celles qui les éprouvent essayent de racheter leurs faiblesses par la pratique d’autres vertus, on leur en conteste volontiers le droit. C’est le repentir à l’état de regret, c’est le premier échelon, et déjà les hostilités se marquent. Si les scrupules s’accentuent, si la conscience arrive à dominer le cœur, à comprimer les passions, à ordonner le renoncement, toutes les vertueuses indignations éclatent, et chacun de crier: «Haro sur le baudet!» Il pouvait à son aise «tondre de ce pré la largeur de sa langue», et brouter même sur d’autres prés, peu importait! Mais confesser sa faute ou avoir l’air de la confesser, ou, ce qui est pire encore, essayer de la racheter, voilà le crime aux yeux de beaucoup de justes.

Et s’il en est ainsi pour ce qui concerne les femmes dans la vie sentimentale et passionnelle, la même intransigeance, la même inconséquence se rencontrent chez les hommes dans les questions d’honneur, de probité, de droiture. Je parle des hommes qui ont la prétentionde conformer leur vie aux doctrines chrétiennes, sans être pour cela des saints ou des exaltés. Ils fréquenteront des gens tarés, concluront des affaires avec eux, rechercheront leur appui s’ils sont puissants, recourront à leurs conseils s’ils sont habiles. Dans leur âme et conscience ils n’ont aucune estime pour ces associés momentanés, ils savent parfaitement à quoi s’en tenir sur leur compte, mais tant que la surface reste convenable, ils les traitent en membres honorés de la société. Qu’elle s’écaille de quelque côté, cette surface, que les malheureux veuillent racheter, expier, qu’ils essayent de recommencer une existence nouvelle, halte-là! Les portes se ferment, les mains se retirent, les yeux se détournent. On supportait tout du coupable, tant qu’il ne s’était pas dénoncé lui-même en se repentant. Il ne péchera plus, c’est fort bien. Mais il a tacitement avoué avoir péché et les Pharisiens, dont le nombre est légion, se voilent le visage à cette vue. On ne peut s’empêcher de penser à Tartufe, et si la citation n’était irrévérencieuse on citerait la scène du mouchoir.

Cette façon d’agir est humaine, car elle est générale et ceux qui la dénoncent ont peut-être en certaines circonstances pensé et sentide même, chacun étant plus ou moins esclave d’un faux respect humain. L’homme est souvent comme un enfant, les mots l’effrayent plus que les faits; il se bouche les oreilles pour ne pas les entendre et en veut à celui qui prend un porte-voix pour les faire pénétrer dans son tympan. Seulement on peut se demander, au moyen de quel subterfuge moral, les chrétiens parviennent à excuser vis-à-vis d’eux-mêmes cette manière d’être et de voir si absolument contraire à la doctrine évangélique.

Le point n’est pas discutable, cette doctrine place le repentir au-dessus de la vertu. Ce n’est pas parmi les justes que le Christ cherche ses disciples; et, entre ses disciples ce n’est pas à ceux quin’ont plus jamais failli après leur adoptionqu’il donne le plus grand pouvoir, ce n’est pas eux qu’il charge de paître en brebis. L’exemple de Pierre est là pour l’attester. On sait qu’il a choisi Paul parmi ses persécuteurs. Donc, non seulement il admet et accepte le repentir, mais il l’honore; à ceux qui ont senti passer sur leurs consciences ce grand flot purificateur, il promet et il donne une couronne de gloire. Il attache à leurs pleurs une vertu rédemptrice. «Et tes larmes, ô Madeleine,éternellement, sur tout amour de femme, comme un vent de neige, jetteront la blancheur[13].» Le respect du repentir est donc imposé par la religion chrétienne. Il ne faut pas mépriser celui qui regrette ses erreurs, à moins que ce ne soit pas une lâche peur du châtiment, il faut l’honorer, lui donner dans l’estime une place supérieure à la place du juste, admettre et croire qu’il aura dans les vies futures, près de Dieu, une situation privilégiée et que même, sur cette planète, les têtes de ses frondaisons domineront peut-être celles des lis.

Mais alors à quoi bon résister à ses entraînements et pratiquer les vertus difficiles, si les pécheurs doivent occuper les trônes et les justes se contenter de modestes escabeaux? L’objection, plausible d’apparence, manque absolument de fonds, car ne se repent pas qui veut et rien n’est plus rare que ce mouvement de conscience: les grandes âmes seules en sont capables. Les médiocres peuvent éprouver elles aussi parfois des lueurs de regret qu’elles prennent pour de la repentance, mais ces lueurs s’effacent vite.

Le repentir qui régénère est d’essence divine; il ne s’élabore que dans des alambics d’or pur et marque d’un fer rouge les cœurs à travers lesquels il passe. Ceux qui en supportent les brûlures appartiennent à la race des forts, des résistants, des martyrs. C’est ces natures exceptionnelles que Dieu a discernées sous les hontes, les reniements, les persécutions des Madeleine, des Pierre et des Paul.

Pourquoi le chrétien n’essaye-t-il pas de discerner lui aussi ces grandeurs cachées, et à l’exemple de celui qu’il prétend reconnaître pour maître, ne cherche-t-il pas parmi les pécheurs repentants les serviteurs enthousiastes, patients et fermes, nécessaires aux causes généreuses qu’il veut défendre ou faire triompher? Pourquoi? hélas! pourquoi? Parce que l’orgueil spirituel l’aveugle, parce que sa propre justice le rend sourd, parce que le pharisianisme veille encore aux portes des temples, et que si le Fils de Marie revenait sur la terre, après dix-neuf siècles de christianisme, la même race de vipères se dresserait devant lui, les mêmes dénonciations devraient sortir de ses lèvres.

Pour refuser le respect au repentir, c’est-à-dire pour ne pas y croire, pour ne pas l’accepter,pour ne pas s’incliner devant lui, l’homme religieux ne trouve dans ses croyances aucun motif et aucune excuse. Au contraire, l’esprit même du christianisme lui enjoint péremptoirement de tendre la main à l’âme repentante et de la conduire à la place d’honneur; on a beau retourner toutes les paroles de Jésus, une autre conclusion est impossible: «Il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes.» Quelques chrétiens, tout particulièrement évangéliques dans leurs vues, ont écouté cette leçon et essayent de la pratiquer, mais ce sont les exaltés; les sages, les raisonnables refusent de l’entendre; la masse y est résolument contraire. Les poètes seuls semblent l’avoir comprise.

Les manifestations du repentir sont tout aussi mal accueillies par la classe de ceux qui, tout en portant officiellement le nom de chrétiens, ne prétendent point agir en disciples du Christ, mais qui, déistes, spiritualistes, agnostiques, positivistes même, reconnaissent une loi morale nécessaire et essayent, plus ou moins, d’y conformer leur conduite.

La répugnance qu’ils éprouvent à l’égard du pécheur repentant est infiniment plus excusable et compréhensible que celle des personnes religieuses, car le sentiment de sa propre justice n’a au fond rien de moralement choquant chez un positiviste. Tout au plus indique-t-elle de sa part une lacune d’intelligence, une ignorance de la nature humaine, un manque de profondeur dans la compréhension. Pénétré de sa vertu, il éprouve une sorte de dédain naturel pour ceux qui, élevés comme lui et placés au même degré social, ont descendu la pente; il n’a qu’une médiocre confiance dans leurs efforts pour la remonter, et même s’il a confiance, il ne se sent point porté à leur reconnaître de ce chef une supériorité; à ses yeux leur position morale reste inférieure irrémédiablement.

Mais ce qu’il peut y avoir de naturel dans leurs répugnances et leurs préjugés n’empêche point ces défenseurs de la société et de la morale d’être imprudents et illogiques en ne pas encourageant le repentir. Comme on ne peut éliminer le mal qui ronge, détruit et tue, il faut essayer d’en corriger les effets désastreux. Or, pour cela il n’existe qu’un seul moyen: convertir le mal en bien, et pour le convertir enbien il faut amener ceux qui ont l’habitude de le commettre à en reconnaître l’inutilité, la laideur et les désavantages.

Cette conviction, naissant dans un esprit, en dehors même de tout sentiment religieux, ou de tout mouvement de consciences, porterait celui qui en est saisi à une modification de conduite dont les effets seraient favorables à son entourage et dont la société entière bénéficierait indirectement. Ne pas provoquer et faciliter ces volte-faces, quelle que soit la source d’où ils procèdent est, par conséquent, maladroit, déraisonnable et antisocial.

Tous les hommes presque commettent dans leur jugement la singulière erreur d’apprécier les individus sur des faits isolés de leur vie, oubliant que la seule indication véritable de valeur ou de non-valeur est l’ensemble du caractère. Il y a des êtres dont l’existence n’est marquée par aucune faute apparente de conduite et qui n’ont jamais accompli le moindre bien en ce monde, dont la nature étroite, agitée, égoïste, l’esprit faux, l’instinct d’intrigue ont été cause de beaucoup de mal. Ils jouissent cependant de l’estime générale, on leur confie des missions importantes, on recourt à leurs conseils, on leur laisse la direction des intérêtsd’autrui. Si l’on se donnait la peine d’examiner de près leur véritable nature, si un peu de raisonnement et de psychologie expérimentale éclairait le jugement général, on s’empresserait de les délivrer de toutes responsabilités, les trouvant indignes et incapables d’en porter le poids.

C’est en sens inverse que ce travail mental devrait s’accomplir pour d’autres personnalités; tel individu qu’on écarte de toutes les charges parce qu’il a commis, à un moment donné de sa vie, un acte coupable de genre quelconque, qu’il n’a pas eu l’hypocrisie ou la sagesse de dissimuler, possède une nature grande, généreuse, altruiste, droite; il a déployé pour le bien de l’énergie et de l’intelligence. Si on lui confiait une tâche à remplir, il ne ménagerait ni fatigues ni efforts! Pourquoi ne pas recourir à lui? Parce qu’un acte incorrect tache son existence et qu’il est connu. S’il était resté caché ou à l’état de soupçon, il pouvait le multiplier par dix, et l’opinion publique ne se serait pas émue. Mais, crime irrémissible, l’acte coupable a été avéré, confessé, regretté, mieux vaut donc s’adresser à l’être sans valeur, sans conscience, sans générosité: il remplira sa tâche mal ou insuffisamment, peu importe,l’étiquette reste convenable. Et malheureusement, la plupart de ceux qui portent ces jugements inconséquents, basés sur des faits isolés, sans se soucier d’examiner l’esprit intime des choses, d’étudier les causes secrètes et les responsabilités vraies, d’arriver à la nature intrinsèque des êtres pour être en mesure d’apprécier leurs capacités et leurs possibilités, croient de bonne foi accomplir une œuvre de défense sociale. Par ce système, ils établissent le règne des médiocrités, risquent d’écarter les valeurs et de placer la terre dont ils ont charge dans les mains de cultivateurs incapables et paresseux.

Si les hommes apprenaient à établir leur opinion les uns des autres sur des bases supérieures à celles des conventions et des apparences, une bonne part d’injustice disparaîtrait de ce monde, et l’on verrait plus souventthe right man in the right place. Ceux qui croient et espèrent travailler à la préparation d’une société nouvelle, où une humanité nouvelle est destinée à s’épanouir, devraient commencer à modifier leur méthode d’appréciation.

Les conducteurs d’hommes, les distributeurs de travail, doivent voir au-delà des surfaces, distinguer dans les foules, les forces, les aptitudes, les capacités. Chacun peut avoir droità une part de soleil, mais chacun n’est pas apte à diriger une caravane, à construire une forteresse, à organiser une colonie. Une psychologie plus large, plus profonde, permettra une répartition plus juste. Tout progrès social qui ne serait pas fondé sur ce principe, manquerait d’assises solides.

D’ailleurs, il n’est point nécessaire d’attendre que l’évolution sociale se soit accomplie pour que chacun en son particulier apprenne à modifier son système de psychologie. Tout naturellement, lorsqu’on jugera sur l’ensemble et non sur le fait particulier, on arrivera à discerner sous les fautes les forces bienfaisantes, et la constatation de ces forces, amènera les esprits à accepter la possibilité du repentir chez ceux qui les ont commises et même avouées. L’acceptation poussera à l’encouragement; et de l’encouragement au respect chez les âmes équitables, le pas sera vite franchi.

Le sentiment de défense sociale qui a poussé et pousse encore tant d’esprits honnêtes à fermer rigidement les portes à tous ceux qui d’une façon connue, se sont écartés momentanément de la voie droite, devrait leur conseiller, au contraire, la provocation et la culture du repentir sous toutes ses formes. Et non seulementpour les erreurs et les fautes que la loi ne punit point, mais plus encore peut-être pour la catégorie des criminels, des ennemis positifs de l’ordre et de la sécurité. Ce repentir, il faudrait le faciliter de toutes façons, presque lui offrir des primes, avec discernement bien entendu, et en prenant des précautions contre l’hypocrisie et les récidives possibles. On serait dupe quelquefois, c’est inévitable, mais qu’importe! D’ailleurs, n’est-on pas dupe toujours par quelque côté, dès qu’on tente une amélioration ou qu’on pousse au progrès, même en faveur des honnêtes gens?

La redoutable question des prisonniers libérés n’a point encore dans les préoccupations publiques la place qu’elle mérite d’occuper, bien qu’elle ait ému en tous pays quelques consciences d’élite. Ces êtres qu’on rend à la société parce que leurs délits ne méritaient pas la réclusion perpétuelle et que, d’ailleurs, il faut faire place à d’autres, que vont-ils devenir? Se répandront-ils en semence corruptrice? Augmenteront-ils l’armée du crime pour retomber de nouveau sous la sentence du châtiment? Deviendront-ils, après avoir expié leurs fautes et en avoir compris l’horreur, des citoyens utiles et honnêtes? Il faudraitrendre cette troisième alternative possible. L’est-elle en nos pays d’Europe? Le prisonnier libéré et repentant reste partout un paria; il peut mener pendant vingt ans une existence impeccable, le jour où son passé est connu, l’estime publique se retire de lui, les portes se ferment, on oublie ses vertus, on se rappelle uniquement de l’acte coupable pour expié et réparé qu’il ait pu être. Les exemples à citer seraient innombrables.

Ceux qui ont pu se réhabiliter momentanément en laissant ignorer leur personnalité juridique sont, du reste, parmi les exceptions heureuses. D’autres sombrent dès leurs premiers pas. Le retour à la vie libre, que signifie-t-il pour eux? Repoussés de tous les milieux respectables, sollicités par leurs anciens compagnons, ils voudraient être honnêtes qu’ils ne le pourraient pas! Les femmes surtout se voient presque toujours forcées de retomber dans le vice, sinon dans le crime. Des associations se sont formées dans plusieurs pays pour recueillir et aider ces malheureuses, mais elles disposent de trop faibles moyens pour venir efficacement en aide à l’immense armée que les prisons reversent de temps autre sur la société et qu’il vaudraitmieux garder enfermée si aucun travail honorable n’est préparé pour ces mains dont on a détaché les chaînes.

Cette question est si importante et si grave pour la moralité et la sécurité générales, qu’hommes d’état et sociologues devraient la faire entrer au premier rang de leurs préoccupations et de leurs études. Mais aucune mesure légale ou administrative ne peut avoir son plein effet, si elle ne trouve un appui dans l’opinion publique, si la réforme qu’elle veut accomplir ne correspond pas à un travail de la pensée humaine. Lorsque tous les membres de la société, chefs d’usines, commerçants, employeurs d’hommes en tout genre, auront compris qu’ils n’ont pas le droit de refuser du travail à l’individu, qui, condamné à l’expiation d’une faute, a purgé sa peine et essaye de reprendre sa place dans leconsortiumhumain, l’œuvre de l’état et de la philanthropie sera singulièrement facilitée. Mais si la pensée que le devoir et l’intérêt de chacun est de diminuer le nombre des malfaiteurs, en offrant la chance aux prisonniers libérés de redevenir honnêtes gens, ne pénètre pas la généralité des esprits, les efforts tentés resteront en grande partie stériles.

Parmi les œuvres difficiles de civilisation et de justice tentées par l’époque présente, aucune n’est plus ardue et plus malaisée à accomplir, car elle se heurte à d’instinctives et apparemment légitimes répugnances. Il faut un haut degré d’altruisme et de discipline morale pour ne pas éprouver un sentiment d’aversion, de crainte ou d’angoisse au contact d’un criminel sortant de prison, même si ses notes sont bonnes, son repentir avéré. Le cachot laisse après lui une impression de lèpre morale qu’on ne parvient pas toujours à dominer, que beaucoup seront à jamais incapables de dominer quelle que soit leur ardeur de charité, leur force de sympathie et leur largeur de vues. Mais tous ne sont pas appelés à labourer le même champ; un certain nombre d’ouvriers est seul nécessaire à la culture de cette vigne-là. Toutefois pour trouver, rallier, grouper ces ouvriers, il est nécessaire qu’une atmosphère se soit créée autour d’eux, favorable au travail auquel on les convie. S’ils ne sont pas imités par tous, ils doivent sentir du moins que l’opinion publique les encourage et les approuve.

Or, comment cette opinion favorable à la rentrée des criminels dans la société pourra-t-ellese former, si la mentalité humaine ne se modifie pas, si le respect du repentir ne pénètre pas les âmes, si l’estime se détourne des pécheurs repentants, dont les fautes n’ont pas été un péril pour la sécurité du prochain, ni pour sa bourse ni pour sa vie. Avant d’arriver à ce que la justice et la défense sociale demandent, c’est-à-dire à la réhabilitation du coupable qui a humainement expié sa peine, l’élite morale de la société doit atteindre cette équité et cette sérénité d’appréciation qui fera juger les individus sur l’ensemble de leur vie et de leur caractère, et non sur un acte isolé commis peut-être dans une heure d’égarement ou d’entraînement irrésistible. Elle doit également avoir appris que les natures supérieures et généreuses sont seules capables d’un repentir sincère et que ces natures possèdent d’inépuisables ressources. Ceux qui ont commis le mal sont souvent plus capables d’accomplir le bien que les natures trop pondérées, stérilisées souvent par le sentiment de leur propre justice, cette tare des existences correctes. Accueillir le repentir, l’encourager, le glorifier même, c’est recruter pour l’armée du bien des soldats courageux, ardents, aguerris par l’expérience et capables souvent de prodigieux efforts, ledésir de réparer étant l’un des plus puissants leviers des cœurs.

Le mal serait-il donc dans l’ordre moral la fournaise dont doit sortir le bien comme la pourriture qui s’infiltre dans le terrain sert à l’éclosion plus splendide de la fleur? La question se pose et ne saurait être résolue dans l’état encore inférieur de notre développement mental: le problème reste irrésolu. Mais pourquoi se troubler? Si le bien est le produit du mal, point n’est nécessaire d’y participer soi-même directement ou indirectement; sa vue, sa constatation, les douleurs dont il est cause suffisent à faire germer le désir de la réparation dans les âmes, à en créer le besoin, à en déterminer les manifestations. Les purs eux-mêmes peuvent puiser à cette source.

La préface de M. Étienne Lamy à l’Histoire des Missions catholiques auxixesièclecommence par ces mots: «La plus grande misère de l’homme n’est pas la pauvreté, ni la maladie, ni l’hostilité des événements, ni les déceptions du cœur, ni la mort; c’est le malheur d’ignorer pourquoi il naît, souffre et passe.» A cette ignorance troublante de sa destinée, l’homme doit ajouter une autre cause d’angoisse: le problème du mal tel qu’il se présenteaux esprits trop chercheurs pour se contenter de la vague explication que les théologiens en donnent. Ce mal pour lequel un Dieu a dû mourir et qui en même temps est l’alambic où le bien s’élabore, ce mal qui détruit l’harmonie pour laquelle nous sommes créés et qui, en même temps, par les expiations volontaires qu’il provoque, ramène dans l’âme cette harmonie perdue, quelle redoutable et angoissante énigme! Énigme insoluble pour l’esprit et que la conscience interrogée ne peut résoudre elle non plus.

Les générations futures arriveront peut-être à connaître par quelle mystérieuse tragédie un incommensurable abîme s’est creusé entre les aspirations de l’homme et la réalité de sa vie, entre ses désirs et ses capacités. Ceux qui vivent aujourd’hui l’ignoreront toujours, et s’ils arrivent à des certitudes morales, elles seront strictement personnelles. Ils ne peuvent donc penser, sentir, agir qu’en aveugles, des aveugles dont les yeux cependant perçoivent encore des lueurs. La plus vive et la plus claire est le besoin qui les tourmente de ramener à l’harmonie leurs pensées et leurs sentiments, de créer en leurs âmes un refuge où ils puissent s’abriter, d’étouffer ou, du moins, d’adoucir les notesdiscordantes qui montent des bas-fonds moraux où les cœurs que le mal détériore, avilit, envenime, exhalent leurs plaintes désespérées.

Pour ne plus entendre ces sons d’angoisse, ces cris de révolte, pour en diminuer le nombre et la force, un seul moyen existe: changer ces voix fausses et acerbes en voix justes et douces, capables de se joindre à la grande symphonie des âmes sereines; tendre les mains et les bras pour les aider dans leurs premiers efforts; ouvrir les cœurs tout grands pour la récompense de ces efforts.

Jusqu’ici, sauf de rares exceptions devant lesquelles il faut s’incliner, le système suivi a été fautif; ceux mêmes qui consacrent leur temps et leurs forces au rachat des existences perdues, ne comprennent pas qu’ils suivent un faux courant d’idées en exigeant de ceux qu’ils recueillent moralement ou matériellement des attitudes humbles et pénitentes. Cachant leurs fronts dans la poussière, prêts à toutes les obéissances et à tous les renoncements, n’osant prendre aucune initiative, les malheureux doivent accepter l’ombre, le silence, la décoloration sous toutes ses formes.

C’est que ces âmes d’élite, dont le dévouement ne saurait être assez admiré, commettent presque toujours l’irréparable erreur d’établir entre elles et ceux qu’elles relèvent une infranchissable barrière. Elles sont les anges purificateurs, et un abîme les sépare des pécheurs repentants, abîme qu’ils ne pourront jamais franchir et qui les condamne nécessairement à une vie d’expiation, de tristesse, de renoncement. Pour eux désormais, grisaille, toujours grisaille! Cette idée est à la base de toutes les œuvres de relèvement, et il n’en est pas de plus dure, de plus injuste, de plus fausse, de plus contraire à cet esprit chrétien dont ces œuvres prétendent s’inspirer.

«Si Dieu a fait l’homme à son image, l’homme le lui a bien rendu.» La boutade s’applique merveilleusement à ce double phénomène moral: le repentir déconsidérant plus que le vice; le juste n’acceptant le repentir qu’avec l’écrasement définitif du pécheur. Le juste aurait enfermé Madeleine au couvent, envoyé Pierre aux Trappistes et employé les énergies de Paul dans quelques tristes fonctions de gardien de prison.

Avant que l’homme le meilleur n’arrive à la compréhension du vrai repentir et des profondeursdont il sort, avant qu’il ne se rende compte qu’il faut le traiter par la lumière et non par les ténèbres, avant qu’il ne sente la supériorité de la repentance sur la simple justice, il devra vaincre beaucoup de répugnances, bouleverser toute une partie de sa mentalité, descendre dans les abîmes de sa propre conscience et les examiner au microscope de la vérité. Il n’y a pas un être humain, même parmi les altruistes et les équitables, qui soit prêt aujourd’hui à traiter le repentir comme l’enseigne l’Évangile et comme l’enseignera cette justice nouvelle qui, pour prononcer ses verdicts, s’attachera à l’esprit et non à la lettre des choses.

Jusqu’ici les poètes seuls ont compris le repentir et ce qu’il représentait pour Dieu. Les uns, comme Victor Hugo, l’ont mis avant la vertu et après l’innocence. D’autres, comme Moore, lui ont donné la première place dans la pensée divine. Les larmes du pécheur repentant parviennent seules à racheter l’âme de la Péri, à lui ouvrir les portes du ciel.

There fell a light more lovely farThan ever came from sun or star,Upon that tear that, warm and meek,Dew’d that repentant sinner’s cheek.

Aux yeux des mortels cette lumière peut paraître un rayon ou un simple météore, mais la Péri savait qu’elle provenait du sourire des anges. Les hommes ne deviendront-ils jamais curieux ou désireux de provoquer ce sourire?


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