FILMUUn matin...Je mens. Ce n’était pas un matin. Mais laissez-moi essayer à vide toutes ces phrases qui soudain, au cinématographe, apparaissent sur l’écran, d’or en Europe, d’argent en Amérique, pour vous annoncer ce que l’on redoutait le plus, ou aussi, c’est si bien la vie, ce qu’on n’osait plus espérer. Laissez-moi contrôler mon cœur, s’il répond, s’il est un cœur naïf... Un matin... Toi qui es près de moi, pose ta main sur ma poitrine, et prononce ce mot sans m’avertir, etje vais penser à la nuit pour que le coup soit plus sensible... Que tu parles brusquement, amie, quelle secousse! quel mauvais boy d’ascenseur tu ferais!Une nuit...Seul être qu’on approche en le fuyant, qu’on voit en fermant les yeux! Nuit de New-Jersey où les feuilles des palmiers claquent de chaque dent sous la fraîcheur, où l’étang est de plomb, et sur lui les cygnes glissent tout hors de l’eau, on voit leurs pattes; où le mari rentré du club avant la fin de l’opéra, contemplant la photo de sa femme Ivy, découvre sur les lèvres la trace de deux lèvres et ne sait ce qu’il doit souhaiter, savoir son meilleur ami amoureux d’elle ou apprendre que c’est elle-même, égoïste, qui s’embrasse. Nuit d’été, que l’opérateur poursuit en plein midi et avec une plaque bleue, de sorte qu’on voit animé tout ce qui dort à pareille heure, les canards d’Inde sur les bassins, la tête d’un facteur, et des petites filles en pyjama qu’un bandit vole de leur berceau à minuit juste et qui clignent des yeux à cause du soleil.Soudain...Mot qu’ils emploient toujours à contre-sens, pour dire "alors"! Soudain, lentement, la femme imprudente vient, honnête, chez l’Oriental; il la marque au fer rouge de la première lettre du mot Japon (moi je peux l’épouser, j’ai la même initiale...) Soudain, peu à peu, le professeur français de troisième classique, égaré dans la ville des cow-boys, raconte les aventures qui lui arrivèrent en Europe: cebrigand qui l’avait étendu sur un lit, qui coupait les pieds de ses victimes quand ils dépassaient à travers les barreaux de cuivre, quand les jambes étaient trop courtes qui les allongeait par des supplices—lui avait eu juste la taille;—ce cheval indomptable qu’il changea en agneau, qui avait peur de son ombre, qu’il monta simplement un jour de pluie, les autres jockeys étaient pâles de fureur, inondés... Soudain, à pas de loup, doucement, l’enfant qui a trouvé une boîte de tisons veut allumer des taches de soleil sur la vérandah et met le feu à la maison.Un soir...Mais cela c’est mon histoire.Ecoutez...Un soir, rentrant de l’exercice, j’appris par le portier du Harvard-Club que Clyton m’avait demandé quatre fois et qu’il attendait dans ma chambre. Mais c’était mercredi, le jour où venait le courrier de France, et je ne me hâtai point. J’avais depuis trois mois l’habitude d’ouvrir aussitôt mes lettres et de les lire debout, appuyé au bureau du caissier. Je l’aurais désobligé en les emportant intactes. Il me souriait en silence, et derrière le pupitre d’en face la téléphoniste évitait de parler haut, comme pour me laisser téléphoner dans un pays lointain. La dernière lettre lue, il demandait si tout allait bien en France. Tout allait bien. Les mercredis sans courrier, il me consolait et me donnaitles nouvelles deNiagara Falls, sa patrie, où tout est à peu près parfait.Aujourd’hui je mentais. Tout n’allait pas très bien. Jacques s’était tué en avion. Les messages de morts qu’on reçoit en France à chaque heure m’arrivaient tous ensemble dans cette seule journée. Amis chargés pour moi, quelques instants à peine après leur mort, dans le transatlantique, mais qui n’étaient plus que des ombres, après un si long voyage, en débarquant. Malgré ma pitié, ma peine, je ne parvenais pas à veiller un cadavre étendu; un mois, tout un mois maintenant qu’ils étaient morts; ils me touchaient, mais déjà impalpables; leurs yeux à nouveau étaient ouverts, leurs bouches souriaient. Spectres venus pour moi seul dans ce continent nouveau, je les sentais souffrir de ce bruit, de cette électricité, pénibles déjà à des émigrés vivants, d’entendre la téléphoniste appeler en chuchotant Boskiewitch, être débordant de santé, de la part de J. K. Smith, qui certes un jour mourra, mais qui n’est point mort. Je montais chez moi; les lettres ouvertes ne tenaient plus dans ma grande enveloppe, je déchirais le haut des enveloppes, je jetais les morceaux déchirés, je les regardais sur le plancher; je pensais à la terre qui reste d’une tombe fermée, je les ramassais... Huit jours, j’avais huit jours jusqu’au prochain passage. Huit jours pour rayer une adresse, dans mon carnet, de la liste justement qui servira à établir mes lettres de faire-part; huit jours pour imaginer qu’une veuve n’était plus folle; que les enfants avaient remplacé la phrasepour un père vivant, dans la prière du soir, par la phrase pour un père mort; qu’une mère recommençait à manger un peu, à boire un peu de lait, à ne plus résister à ceux qui parlaient de phoscao, de biscottes...Aujourd’hui Jacques était mort. Avec Gonzalve, qui ne le quittait pas et que nous commencions, lui aussi, à aimer. L’avion qu’il conduisait s’était abattu près de Meaux, et ainsi mon ami si cher avait tué avec lui le seul moyen de le retrouver un peu, un ami à peine moins cher, son seul reflet. Il était mortaussitôt. Gonzalve avait vécu huit heures. Les amis de Jacques étaient arrivés en foule de Paris, de Dammartin, de Melun. Gonzalve put les recevoir, leur parler, leur dire que Jacques n’avait pas commis de faute: L’avion s’était abattu de lui-même, et comme pour certains la vie se brise sans qu’ils aient eu un premier léger tort envers elle, une première maladresse, fait un petit mensonge, conçu une petite haine. Toute sa famille était trop loin, à Pau, à Nice, quelqu’un à Venise; il écrivit à sa mère, à son père, signa avec son sang,—fit recharger son stylo,—à une amie, mais il ne vit que les amis de Jacques, leur transmit les derniers mots de Jacques, qui furent ainsi, à huit heures d’intervalle ses derniers mots. Il était calme, calme. On se consolait presque de donner cette parcelle sereine à l’éternité. Mais on pensa tout à coup, un inconnu qui se trouvait là pensa à lui dire qu’il mourait pour la France. Il se mit alors à pleurer. Il ne chercha plus d’excuse à sa chute. L’idée de cet honneur en lui détruisit soudaintoute volonté, toute énergie, et ce qui apaisait les autres mourants n’en fit plus qu’un enfant ébloui, que des sanglots secouaient, meurtrissant sa dernière heure même. Il se cachait le visage de ses mains, il appelait désespérément la seule présence qui, désormais, ne lui était plus refusée: Jacques! Jacques! Puis un général arriva. Il l’entendit d’avance saluer le corps du mort qu’on avait étendu dans la première chambre pour que le blessé fût plus tranquille. Il se souleva pour le recevoir. C’était un vieux général d’aviation, habitué à ces visites, muet, qui n’avait pas vu sa jambe coupée, qui lui promit que dans quinze jours il serait remis; qui enfin ému, se pencha sur lui, affectueux, regarda longuement ce qu’un vieux général comprend mal, des yeux débordants de larmes, une bouche qui riait, un masque pur et lisse tenu au visage par d’effroyables rides. Alors Gonzalve mourut, et le général se retournait atterré, appelant un prêtre, ne sachant à qui passer cette âme demeurée dans ses mains malhabiles...Mais pourquoi ce début à une histoire de petite fille?Clyton était étendu sur mon lit, endormi. Il avait les cheveux blonds de Jacques, sa taille. Pendant un mois je rencontrai ainsi, mais de moins en moins ressemblantes, les images encore libres de mon ami, puis, un jour, une image à peine reconnaissable, sur un enfant, et ce fut tout. Je secouai Clyton pour chasser de lui cette ombre. Il ne bougea pas,saisit ma main au vol, en regarda distraitement les lignes, et soudain effaré, respectueux et bégayant comme s’il venait de voir en une seconde toute ma vie, et quelle vie, il se dressa.—Ecoutez-moi!Souvent, sorti en civil, j’avais surpris Clyton, en civil aussi, qui me suivait de loin. Souvent j’avais reçu des lettres sans signature, écrites par une femme, et me priant de passer à midi dans un rond-point sans arbres, inondé de soleil. Je sus que Clyton les mettait à la poste. On m’apprit aussi qu’il parlait de moi à tout propos, prétendant que j’avais la grâce, que j’étais devin, et que sur dix paroles que je lançais au hasard, cinq atteignaient leur objet, blessaient la matière même du monde. Un jour, dans son auto, j’avais prononcé par hasard et brutalement le mot pinson. Au premier arrêt, nous trouvions un pinson mort sur le capot. Le lendemain matin, pour me moquer de lui, loin de la mer, j’avais prononcé, mais avec des précautions, le mot mouette. Au déjeuner, dans la cour de l’hôtellerie, une mouette apprivoisée se promenait, mais avec une aile tordue.—Ma sœur Mae veut vous voir, lieutenant. Il s’agit peut-être de sa vie. Vous me suivez?—Votre cousine Barbara?—Ma sœur Mae!J’eusse certes préféré Barbara que j’avais connue la semaine passée chez les Thackeray, dans les jardins florentins ornés d’autels chinois qui descendent auCharles River, et où des moutons paissent, protégés contre les grosses mouches par des chiens loups. Le soir tombait. Les deux petits frères Thackeray, dont Teddy a les yeux bleus, Bill les yeux noirs, jouaient avec leur fox vairon qu’ils se sont partagés en longueur selon la couleur de leurs yeux et dont ils tiraient la queue indivise. Dans sa minuscule et ronde culotte de cheval, Perscilla, leur cadette, qu’on avait pour la première fois de sa vie photographiée officiellement le matin, se sentait quelque chose en moins, quelque chose en plus, et n’était point sûre que l’on ne souffrît pas un peu jusqu’au moment où le cliché enfin est révélé. Nous étions assis sur la terrasse fermée par de hauts fusains où l’on découpe des fenêtres diverses avec des cadres en bois d’or pour voir la plaine, et nous regardions le soleil tout rond par la fenêtre ovale; au milieu des lilas, des lilas blancs qui sont à Teddy, des violets qui sont à Billy; au-dessous d’ormes centenaires qui n’avaient pas ombragé de Français depuis Chateaubriand, et oubliant qu’alors ils étaient jeunes trouvaient ce nouvel hôte bien petit, bien facile à couvrir. Par la fenêtre en forme de cœur un rayon éclairait Barbara d’une lumière de même forme, mais qui semblait émaner d’elle seule. Ses paupières, son cœur, battaient à intervalles longs mais réguliers. On m’avaitprévenu qu’elle inspire, plus violemment et plus subtilement que jamais femme inspira l’amour, le désir,—mais exigeant, insoutenable, immédiat—du mariage. Chacune de ses trois sœurs s’est mariée en un jour avec un jeune homme la veille inconnu. On éprouve près d’elle je ne sais quel tourment et quelle sécurité, comme si l’on avait à son côté une femme créée de la veille; on touche cette main neuve, on délie ces cheveux épais et on les livre, pour la première fois, à la brise; on caresse et fend du doigt ces lèvres qui jamais encore ne se sont ouvertes; on veut partir sans passé dans un avenir neuf; on se voit, avec Barbara, sous tous les espaces clos, dans la salle à manger avec les cristaux, dans la chambre avec un rayon, dans l’auto par la tempête, sous la tente, où, pour ne pas la réveiller, au lieu d’embrasser son visage, on cherche sa main à la lampe électrique. On traverse des marais en la portantdans ses bras. Derrière elle, on la pousse—elle rit, se raidissant—jusqu’au haut des arènes; elle détourne son ombrelle vers les gradins de sorte qu’on embrasse un visage étincelant de soleil. On entend le pasteur, le jour du mariage,—demain,—vous dire:—Réfléchissez, imprudent jeune homme, vous avez encore une seconde; pensez aux autres femmes, aux brunes, à leur fidélité, et à leur délire; à leurs yeux dans les théâtres, à leurs belles joues qu’on appelle sanglantes... On répond:—Je veux Barbara! je veux Barbara!...Mais les enfants autour de nous devenaient insupportables. Perscilla courait vers la maison, en rapportait des mots italiens tout neufs, courait encore, revenant avec des mots français—et l’on devinait qu’elle avait parlé à sa bonne italienne, à l’institutrice française. Puis l’ombre tomba, et Teddy vint s’asseoir entre nous, nous séparant, tout triste, car, sans qu’il le sache encore, il l’apprendra toujours assez tôt, ce n’est pas le jour, malgré ses yeux bleus, c’est la nuit qui lui appartient.Mae Clyton était plus belle même, disait-on, que Barbara.Mae avait seize ans. Depuis son enfance, elle vivait chez elle sans jamais être sortie, et souvent désirait mourir. On n’avait trouvé à ce mal qu’un remède: l’amitié. Mais, inconstante, elle détestait soudain, au bout de cinq ou sixsemaines, l’ami qu’elle avait adoré et appelait la mort par son nom. Avant donc que le mois commençât, Clyton lui amenait un homme, une femme nouvelle, qu’il lui avait appris, pendant l’amitié et le mois précédent, à désirer. Toute l’Amérique se prêtait à ce jeu, car la beauté de Mae devenait célèbre, on l’appelait Scheherazade, et l’on s’ingéniait à la conserver à la vie par un conte qui ne s’achevât point. Clyton recevait par paquets les lettres d’inconnus ou degens illustres qui se proposaient eux-mêmes, offraient ou des amis parfaits, ou (pour varier) des amis bizarres, ou tout ce qui était la renommée d’une famille, d’une ville: la fille du ministre des finances guatémalien dont on voyait les trois corps astraux à la lueur des cocuyos, le champion du monde au tennis. Clyton avait d’abord choisi tous ceux qu’un sacrifice à l’amitié avait rendu célèbres, Marjorie Dupont, qui sauva de la mer à dix ans Muriel Aspinwall, qui vivait depuis avec elle, qui l’abandonna (tout un mois de juillet, le mois qu’elles passaient à se baigner dans leur plage) pour Mae: Edith Bronte, dont on avait ravi au berceau la sœur jumelle, qui depuis la cherchait sans cesse, frissonnante devant chaque miroir inattendu. Puis étaient venues à la villa les gloires de la mode, auxquels Mae ne voulut jamais parler de leur talent: Edvina qui ne put chanter pendant le mois le plus long et le plus sonore d’Amérique; Sargent auquel Mae refusait de poser dans son sommeil même, se tournant sans cesse; on devait mettre le lit au milieu de la chambre et Sargent peignait en en faisant le tour. De temps en temps Clyton choisissait au hasard dans les lettres, et aujourd’hui il en gardait deux:—Mon nom est Adélaïde de los Montes. Votre sœur veut-elle voir quelqu’un qui n’a jamais rien vu? Je ne suis point sortie non plus de ma maison et je viendrai, si Mae le veut, dans un train spécial et fermé! Ci-joint mes cheveux blonds. La tête de l’oiseau qui n’a pas volé est moins douce, me disent les poètes d’ici, à la main.Poètes de Californie, consciencieux, qui passent leur temps à caresser les têtes d’oiseaux qui n’ont pas volé!...—Mon nom est Jeanne Blanchard. Vous m’appellerez, Mae, quand vous saurez comment j’imagine la vie. Je l’imagine comme un bonheur sans bornes, comme une fulguration, comme un cœur sans limites. Chaque matin, au réveil, je me précipite à la fenêtre; je vois la mer infinie, le ciel qui tout embrasse; je me dis que ce sont des nains à côté de mon bonheur. De joie, je sanglote. Quel doit être le vôtre, qui êtes belle, riche, qui n’êtes pas seule en ce monde!Vous devinez pourquoi Clyton m’enlevait.Cette nuit, l’ami du mois allait partir, Lee, le poète,—il était devenu amoureux, Mae déjà le détestait,—et Clyton avait reçu, à midi seulement, un message de celle qui devait être l’amie du nouveau mois; elle retardait son voyage. C’était Mary Miles Minter, l’enfant qu’on voit dans les cinémas au premier acte toujours pauvre, au dernier acte toujours riche (ne pas s’aviser de tourner le film à rebours), sauvée de la rue par un lord, du music-hall par un milliardaire déguisé en barman, qui apprivoise les mégères dont la bru empoisonna le fils, les brigands auxquels une fille a truqué le télégramme annonçant la mort de leur mère; et qu’on voit à la fin du film s’étendre dans sa propre image agrandie, comme l’enfance dans la jeunesse. Mae ne supporterait point de ne pas trouver au réveil son amitié nouvelle; un gouffre pareil s’était produit voilà six mois; haineuse, silencieuse, elle refusait de manger, de boire. Lesanimaux précieux que Clyton avait couru acheter à New-York, le renard bleu apprivoisé, l’ocelot, elle semblait ne pas les voir, elle marchait sur eux sans pitié; l’ocelot, qui ne connaissait pas auparavant les humains, s’indignait, cassait tout, devint enragé. A cette époque, d’ailleurs, Mae ne savait pas que l’on se tue, mais depuis, je vous dirai peut-être comment, elle l’avait appris, et tout était à craindre si je ne venais pas.Nous arrivions. L’auto gravissait maintenant les allées en lacet d’un jardin. En bas, la mer, et sur le rivage les statues tranquilles des Muses, couvertes de longs voiles; à mi-côte sur la terrasse, une piscine de marbre, bordée de torses antiques, agités, à demi vêtus; on devinait dans la maison, au-dessus d’une baignoire taillée dans une opale, un vrai cœur vivant, tout nu. Au fond d’un labyrinthe de buis, perdue, une fillette appelait, sans voir la chouette au-dessus d’elle qui dessinait le bon chemin. Les héliotropes se relevaient peu à peu pour n’avoir pas à tourner de tout un arc dans la seconde où le soleil reparaîtrait. Les jeunes fleurs de rosiers, écloses voilà une heure, satisfaites d’avoir vécu une heure, roses ignorantes, croyaient se fermer pour toujours. Poussés par la brise marine, à peine salés, les parfums du même jasmin nous inondaient dans chaque allée à la même hauteur. C’était la nuit. Un cargo de plomb dormait sur l’océan léger; de lourds mélèzes sur la clarté; le ciel tout sombre sur un nuage blanc; et l’on eût retourné le monde qu’il en eût été plus solide. C’étaitla nuit. Des mouettes volaient en ligne, formant un nom qu’on ne pouvait comprendre, car il était composé de lettres toutes semblables, argentées du côté du couchant,—puis elles se dispersèrent, une seule resta et l’on comprit. On comprit le mot Solitude, le mot Espace, la phrase: "agité par les vents". La lune apparaissait entière, c’était le soir où aucun astre ne se glisse entre elle et moi. C’était la nuit, et, un long moment, entêté comme un roulier qui ne veut pas allumer sa lanterne, je m’enfonçai dans cette nuit sans appeler la pensée et ce nom qui éclairent pour moi toute ombre. Mais je me heurtais durement à chaque obstacle, au cri lointain de la fillette, aux maisons endormies, à chaque étoile. Ils me meurtrissaient, ils m’atteignaient en plein visage... Alors je pensai à toi, rêve, et ils s’écartèrent...—C’est la nuit, dis-je.Clyton frissonna, me regarda de biais, comme si nous allions la trouver à l’arrêt, nuit expirante, clouée sur notre capot.Lee était dans le salon où me laissa Clyton. J’avais vu des portraits de lui, je le reconnus, mais il n’avait plus ses yeux provocants, son front qui étincelle. Toutes ces qualités contraires qu’il aimait cultiver en lui séparées, l’arrogance et l’humilité, l’énergie et l’indolence, la générosité et l’envie, maintenant se mélangeaient et il ne se trouvait plus qu’une âme médiocre et confuse. Il ne l’avouait pas, la guerre en était cause.—La guerre gâtera le métier des cowboys, avait-il déclaré d’abord.—Que les femmes prennent garde, avait-il dit ensuite. La guerre est leur mort!Or les cowboys gardaient leur prestige, les femmes continuaient, en masse, à vivre. C’est son métier à lui, son métier de poète, qui était gâté. Il se tenait, au début de la guerre, à la limite du génie. Je venais de lire ses œuvres: il atteignait le sublime, non encore par la pensée, mais par les transparences de son style, par un mot placé de telle sorte dans presque chaque vers qu’il en jaillissait je ne sais quelle lueur, quel éclatement, qui d’ailleurs mourait aussitôt. Il s’était rendu compte de ce talent à piquer l’âmede brûlures. Tous ses derniers poèmes, comme pour provoquer enfin l’embrasement, avaient pour sujet la flamme, l’étincelle, les yeux, Suzaia et ses oiseaux brûlants. Un jour tout flamberait... Mais la guerre était venue.Tout ce qu’il avait entassé chez lui comme une panoplie, le droit de souffrir, de faire souffrir, de tuer, de se tuer, tout ce qu’il considérait à juste titre comme ses biens propres et ses armes dans toute l’Amérique, fut distribué par elle au moindre soldat d’Europe. Les permissionnaires français dans les rues de New-York portaient sur eux mille marques, qu’il avait cru réservées à lui seul, le regardaient du regard qu’il savait trouver devant un miroir mais qui lui échappait encore devant un homme autre que lui. Il les suivait toute une journée, il essayait de reprendre à la dérobée sur eux un de ses propres sentiments, ils les emmenait boire, et de même qu’il s’enivrait pour se venger de lui-même, il les enivrait. Chaque victoire, française, ou serbe, ou allemande, l’exaspérait; il ne pouvait supporter cette gloire sans cesse en remous, ni surtout cette vie exaspérée que prenaient maintenant les noms propres; ces noms de chefs inconnus soudain illustres, ces noms médiocres de l’Ourcq, de Verdun s’élargissant sans fin, ces noms sur lesquels toute une semaine, Cambrai, Sédul-Bahr, se posait l’aurore même... pour s’évanouir; et ces déblaiements du moindre village qui rendaient plus en gloire que toute une nécropole antique. Son plus grand orgueil avait été de créer une fois un nom propre: "Pan Bix", le héros de tous ses livres, unEsprit, frère d’Ariel. Enfantinement, il se surprenait à opposer ce nom à tous ceux que créait sa rivale, Pan Bix la Marne, Pan Bix Guynemer. Mais Pan Bix, qui tenait encore sa petite place, sémillant, près de Desdémone, près de Fantasio, devenait dans ce nouveau domaine, et près d’Hindenburg aussi, un pitre ridicule.Donc, près du foyer, il était là, avec sa main droite inutile qu’il brûla le soir de ce jour où il frappa son meilleur ami. Tout en lui d’ailleurs semblait avoir commis un sacrilège et l’avoir expié par le plus beau sacrifice. Son regard si vif avait un halo terne; avait-il vu son amie le jour où son amie mentait? sa parole n’employait que des mots bégayants; avait-il dit du mal de sa mère? et sa pensée, partie toujours d’un côté délaissé de l’âme, surprenait comme la balle d’un joueur de tennis gaucher... Il répondit à peine à mon salut. Il regarda mon uniforme, demanda si le revolver était chargé,—je l’ignorais; me questionna sur ma vie à Boston, sur mon sabre, et je répondis encore de façon évasive, et je veillai à ce qu’il ne sût point si j’étais ou non dangereux. Puis, m’abandonnant, il se promena dans la salle. Malgré ma défiance je l’admirais. On le sentait lire par profession dans chaque lumière, dans chaque ombre comme un devin lit dans la main. On le sentait frappé par les moindres signes de ce rébus distribué pour les poètes sur les objets qui semblent les plus familiers. Il posa son index tendu sur une statuette couchée, il l’y maintint tant que je ne sais quel nœud ne fût pas fait et refait autour d’elle. Il ouvrit un livre deLongfellow, au hasard, mais ce fut à la page où Longfellow avait écrit de sa main, en long de la marge, un distique qui donnait un nouveau sens au poème; il souriait, il inclinait la tête, il pensait à un archet étendu près de son violon. Il ne me savait pas poète; il agissait sans discrétion, se croyant seul avec elle, avec la Poésie. Il s’arrêtait brusquement, rayonnait, écoutant en lui,—n’entendant rien, furieux. Il aiguisait sans pudeur ses sens, son odorat, en plongeant la tête sans mesure, avec les oreilles qui n’avaient rien à y faire, dans une touffe de seringat, sa vue en promenant des regards sur deux boules de cristal placées sur une table, et soudain il regarda mes yeux. Il ne les quitta plus. Il s’assit en face de moi...Le feu flamba soudain, feu d’été traître, qui fit un signal à l’hiver. Au loin les tramways glissaient, les verges éclatant en globes de feu aux aiguillages des trolleys, cerveau des tramways, donnant tout ce que donne un tramway de pensée, une étincelle. Le vieux monsieur de la villa voisine rentrait de sa promenade et tapait, comme chaque soir, pour la vider, sa pipe contre la plaque en marbre du petit obélisque de Washington. Lee semblait m’avoir choisi pour victime, et c’est de cette nuit, en effet, qu’il a daté son poème sur moi. Je le sentais supprimer de mon visage ce qui le gênait, mes cheveux qu’il a décrits bruns; m’ajouter une moustache; me donner deux béquilles, jeter autour de moi cet échafaudage qu’on construit autour d’une tour, chez nous, avant de la réparer. Parfois il se frottait les mains, ilricanait; il me prenait je ne sais quel esprit, quelle forme et j’eus l’impression quand il disparût, qu’un maillot, une ombre de soie, entre mes vêtements et mon corps, avait été dérobée. Parfois, il tirait un carnet de sa poche, lisait, me contemplait et coupait à ma taille la métaphore qu’un enfant, un oiseau, lui avait inspirée le matin; et, tout d’un coup, la raison de son poème découverte, il me combla de prévenances; il me présenta une cigarette de sa main valide; il prodigua son côté gauche, son côté intact, m’offrit des mots, des regards qui n’avaient jamais outragé personne: le mot "cher officier", le mot "cher Français". Je prenais la cigarette de ma main droite, car mon bras gauche est blessé; je répondais à ses regards de mon œil droit, car mon œil gauche est myope; je jouais à mon insu, mais avec perfection, le rôle de l’Innocencequ’il m’a donné dans ses vers; et comme je me levai, il se leva et il me suivit à la fenêtre, et il me dit le nom anglais des fleurs; et il insistait poliment sur la prononciation; et il me traitait tout à fait comme Elle.—Mon lieutenant, dit Clyton. Venez!C’était l’heure où la lune aspire ceux qu’elle aime à la hauteur des toits, où les somnambules, effleurées par la brise, avancent pas à pas sur les fils de fer tendus pour elles, par leurs parents, entre le château et l’annexe. Un oiseau de nuit et un oiseau de jour, égarés, voletaient dans la même chambre: fallait-il éteindre, fallait-il illuminer pour que chacun d’euxpût partir? C’était l’heure où Mae, dans son premier sommeil, subitement attristée, se lamentait. Des larmes coulèrent de ses paupières closes. Tous les soirs, à la même heure, ainsi que jaillit, bue aussitôt, une source d’eau pure au fond de l’Océan, naissait ce petit désespoir, larmes sans amertume, au milieu de la Nuit. J’étais penché un peu à l’écart, et mon ombre ne la couvrait pas, courbée sur le lit devant elle. C’était l’heure où sans conscience, elle s’attachait tendrement, et l’on sentait qu’en rêve elle aimait embrasser un visage. Rêve léger, mais plus lourd pour elle que sa vie, et, croyant se pincer pour être sûre de ne pas dormir, elle pinçait sans force ma main. Puis, toujours rêvant, comme une déesse enfant le ferait de sa main coupée, elle appuya ma main sur sa joue fraîche, elle la cacha dans ses cheveux blonds innombrables, elle l’embrassa. Puis, ouvrant sans chagrin ses yeux humides, elle choisit deux petits regards clairs qui se promenaient dans mes regards plus larges comme les rayons de deux visages jeunes dans le faisceau noir d’un film et,—j’aurais tout donné pour qu’elle me sourît,—fronçant de colère ses sourcils noirs, durcissant de rage ses yeux bleus, tendant son front irrité, Mae pour la première fois me sourit.—C’est vous, me dit-elle, où est Lee?Elle parla plusieurs fois de Lee ce premier soir, à chacun de mes gestes comparant, rattachant les gestes de Lee; sans doute pour qu’il n’y eût pas d’intervalle dans sa ronde d’amis, rattachant nos pensées et se trompant parfois, comme unmauvais télégraphiste dans ses fils rattache la peine au plaisir, la confiance au désespoir. Ainsi, le dernier jour, elle dirait à Mary Miles, si Mary riait que j’étais triste, si Mary était triste que j’étais tendre...—Lee est parti, dit Clyton.Or Mae si sévère et timide au début de chaque amitié, qui ne recevait ses amis hommes qu’habillée et coiffée, me tendit ses bras nus, m’assit près d’elle, et, ne retrouvant plus dans sa chevelure cette main coupée qu’elle y avait cachée tout à l’heure, caressa tendrement ma main, s’étonnant qu’elle eût même chaleur, même forme que l’autre.—Posez votre manteau, dit Clyton.Je jetai mon manteau. C’était le premier poète en uniforme qu’elle voyait, en uniforme bleu clair, avec des boutons de bois peints en bleu clair, poète invisible sur les champs de bataille. Elle me regardait, fière d’elle, comme si elle arrivait à voir un être invisible. Elle écoutait mon français, non sans orgueil, comme si elle, Mae, pouvait entendre un être muet.—Un ami, dit-elle, enfin!Derrière la porte, Lee s’agitait, toussait. Jamais remords ou regret dans un cœur ne fit plus de bruit que Lee dans ce salon. Il exagérait. Nous n’étions pas les deux premiers poètes qui se soient jeté, d’un monde à l’autre, une jeune fille nue dans son voile.—J’ai rêvé, dit Mae, que j’avais trois corps égaux, et chacun, le matin, partait de son côté. Deux sont perdus.Des bouleaux flambaient dans la cheminée, j’en voyais les lueurs dans ses yeux, et, allumés à l’âtre même, au vrai feu, déjà y brûlaient ces feux de l’amitié, qui pour les simples humains s’allument une fois, deux fois au cours de toute leur vie, une fois chaque lune dans le cœur de Mae.—La chambre de Mary Miles est prête, dit-elle. Vous y coucherez. Mais parlez-moi. Clyton dit que vos mots tuent les êtres; prononcez mon nom; prononcez-le encore. Quelle voix profonde est la vôtre! Voilà morts mesdeux corps errants! Tout ce qui existe, tout ce qui palpite et respire de Mae est devant vous. Oh! que m’arrive-t-il? Avez-vous donc pensé mon nom?Je voulus parler de Mary Miles; mourir par elle, lui donner la main dans cette ronde autour de Mae m’était doux. Mais Clyton disposait sur la table des portraits. C’était des photographies de moi, que je ne connaissais point, prises par lui à mon insu et sur toutes j’étais solitaire. Seul au milieu des rues toujours encombrées, seul au fond d’une auto qui roulait sans chauffeur, et Mae égoïste, pouvait sans peine imaginer que le monde est un grand monde vide et qu’elle seule a des amis. Mon sourire cependant annonçait parfois qu’il y avait un être vivant dans mon voisinage, pas un être semblable à nous sans doute, car j’avais les yeux levés, mais un chat, un écureuil, un titan. D’ailleurs, d’instinct, elle préféra le seul portrait que Clyton n’eût pas truqué, celui où j’étais vraiment seul, assis sur le perron du Polo-Club, un ours empaillé à ma droite avec des drapeaux dans son collier, où le vent soufflait, où les cèdres du bosquet étaient durement battus par les arbres encore sans feuillage, où, la petite girouette du Club l’indiquait, j’étais tourné vers mon pays, vers mon enfance; où je souffrais enfin d’être arrivé à l’âge où l’on n’est plus que soi, rien que soi...Or, décidé à ne pas me prêter au jeu puéril de Clyton, à guérir Mae, je résolus de lui apprendre ce qu’est la vie.Ce soir-là, je lui parlai d’abord des villes. De Pau, qui fait le tour des Pyrénées avec ses petits tramways rouges qui stoppent d’eux-mêmes à chaque marque et chaque femme rouge, où les médecins promènent sans cesse de longs cortèges de bœufs au joug, pour imposer à la cité le seul rythme sensé, où chaque bébé dans le parc Beaumont a droit à un paon qui le suit, au ciel toujours bleu duquel, chaque semaine, un enfant de vingt ans, avec des grands cheveux peignés à l’argentine, tombe mort. De Coulonge-sur-l’Autize, où les employés de la poste, en France, ont l’ordre d’envoyer les poèmes égarés ou anonymes. De Montargis où la belle Simone, suivie de sa nourrice, au bord de ruisseaux écumants et que l’ombre des peupliers zèbre, pour arrêter son âge soudain s’arrête, et la nourrice, sa distance un moment perdue, part affolée à reculons. De Buzançais où chaque soir, entre quatre et cinq, l’écluse bruissant, un enfant songeur refuse de répondre, de jouer, de faire collation; son père le bat, le jette dehors et parfois il tombe au soleil. De la France en un mot, où les êtres ne sont pas des apparences qui surgissent selon vos besoins, mais où chacun, pris au hasard, a son histoire, sa vie durable—et parfois, pour en être sûr, je suis resté près du même des années entières sans qu’un seul de ses gestes ait trahi qu’il n’existait pas.—Je rêve, disait Mae...Liée à un petit corps timide et immobile, elle agitait ses bras, secouait sa tête, je caressais une sirène-enfant.Curieuse, elle avançait sur le rivage même de la vie où je l’attirais non sans ruse. D’abord je lui contai le plus beau rêve qu’un homme ait jamais fait. Puis je lui dis la plus belle histoire véritable. Au loin la mer étincelait, mais couverte de rayons cassés et morts, et je ne sais quel poète hypocrite y avait pêché à la grenade. Parfois j’avais à prononcer un mot étrange et dangereux, le mot "Oubli", le mot "Joie", le mot "Haine" et alors j’entendais Lee aux écoutes s’agiter, s’inquiéter de me voir manier de telles armes comme un soldat quand le civil prétend dévisser un obus. Parfois des oiseaux, effarés de tant de clartés, voletaient autour des fenêtres, puis se réfugiaient à tire-d’ailes vers le cœur de l’ombre, dans le cyprès du centre de la pelouse, s’y retrouvaient tous et trouvaient ce soir-là la nuit bien étroite. Alors, écoutant ce bruit des ailes, bienheureux, nous nous souriions, nous pensions à ce qu’il y a de plus petit et de plus frissonnant, au cœur des oiseaux endormis. Puis, tristes, nous pensions à nos propres cœurs, si proches, nous pensions à leur taille, à leur poids, à leur douce forme, à la fossette qu’y cause la flèche en s’enfonçant. Elle s’étonnait de n’avoir pas à revenir, avec ce nouvel ami, au point d’où elle partait chaque mois; elle en éprouvait un espoir infini; quelle vie divine, si désormais, chaque amitié, au lieu de la détruire, s’amoncelait sur l’amitié! Nos deux visages étaient à la même hauteur, aucun de nous maître de l’autre, elle m’attira vers elle, posa ses lèvres sur mes lèvres, et soudain son corps entier s’agita,s’évanouit: l’idée d’un ami unique en Mae venait de naître, bue par un grand sommeil.Le jour va se lever. Ma voiture revient à toute vitesse entre la mer violette et les loteries, les montagnes russes, les panoramas des interminables plages, tout blanc et or, avec des glaces où mon chauffeur se regarde chaque fois. Une bise aigre souffle; de gros rayons maladroits nous frappent, durs comme des palettes. Mary Miles a pu venir, malgré son télégramme, et j’ai dû quitter Mae endormie. Clyton ne lui parlera jamais de moi; mes photographies sont en morceaux, on lui dira qu’elle a rêvé... La mer, comme une ville, rejette à nos pieds tout ce que le jour d’hier a sali en elle, les algues touchées par quelque plongeur, les méduses mortes, et tous ces objets acceptés dans son sein avec dignité dont elle met un jour à comprendre la dérision, de vieux chapeaux, de vieilles chaises. Tout le long du rivage, les becs électriques brûlent encore, mais sans reflet dans l’eau laiteuse. Heure sinistre! Heure où sur mon pays, dans la tranchée, la sentinelle se réveille, se promène avec ses lourds souliers, et l’on entend à nouveau le bruit de l’homme contre sa planète sèche.Je songe à Mae. Je songe à son réveil, dans quelques heures; à son silence devant Mary Miles, car elle n’osera jamais interroger son frère; à ce petit aiguillon dans son cœur; à ce baiser qu’elle ne croit pas avoir donné, à cettemain perdue qu’elle cherchera tout le jour dans ses cheveux; à ce qu’elle pense un rêve; à ce jeune homme un peu triste, avec ses yeux, un peu bavard, avec ses villes, mais qui lui tendit les bras dans un costume invisible, qui la pressa—car sa mémoire chaque jour enrichira son rêve—sur son cœur enflammé, dont on voyait vraiment les flammes; qui la porta à travers une forêt semée de marécages dont on voyait vraiment les vipères et dragons; qui lui promit de vivre toute la vie près d’elle, de mourir près d’elle, qui avait tué cent Allemands, qui avait pris Constantinople, qui nulle part n’existe et ne soupire, nulle part, hélas!—qui est moi...
U
Un matin...
Je mens. Ce n’était pas un matin. Mais laissez-moi essayer à vide toutes ces phrases qui soudain, au cinématographe, apparaissent sur l’écran, d’or en Europe, d’argent en Amérique, pour vous annoncer ce que l’on redoutait le plus, ou aussi, c’est si bien la vie, ce qu’on n’osait plus espérer. Laissez-moi contrôler mon cœur, s’il répond, s’il est un cœur naïf... Un matin... Toi qui es près de moi, pose ta main sur ma poitrine, et prononce ce mot sans m’avertir, etje vais penser à la nuit pour que le coup soit plus sensible... Que tu parles brusquement, amie, quelle secousse! quel mauvais boy d’ascenseur tu ferais!
Une nuit...
Seul être qu’on approche en le fuyant, qu’on voit en fermant les yeux! Nuit de New-Jersey où les feuilles des palmiers claquent de chaque dent sous la fraîcheur, où l’étang est de plomb, et sur lui les cygnes glissent tout hors de l’eau, on voit leurs pattes; où le mari rentré du club avant la fin de l’opéra, contemplant la photo de sa femme Ivy, découvre sur les lèvres la trace de deux lèvres et ne sait ce qu’il doit souhaiter, savoir son meilleur ami amoureux d’elle ou apprendre que c’est elle-même, égoïste, qui s’embrasse. Nuit d’été, que l’opérateur poursuit en plein midi et avec une plaque bleue, de sorte qu’on voit animé tout ce qui dort à pareille heure, les canards d’Inde sur les bassins, la tête d’un facteur, et des petites filles en pyjama qu’un bandit vole de leur berceau à minuit juste et qui clignent des yeux à cause du soleil.
Soudain...
Mot qu’ils emploient toujours à contre-sens, pour dire "alors"! Soudain, lentement, la femme imprudente vient, honnête, chez l’Oriental; il la marque au fer rouge de la première lettre du mot Japon (moi je peux l’épouser, j’ai la même initiale...) Soudain, peu à peu, le professeur français de troisième classique, égaré dans la ville des cow-boys, raconte les aventures qui lui arrivèrent en Europe: cebrigand qui l’avait étendu sur un lit, qui coupait les pieds de ses victimes quand ils dépassaient à travers les barreaux de cuivre, quand les jambes étaient trop courtes qui les allongeait par des supplices—lui avait eu juste la taille;—ce cheval indomptable qu’il changea en agneau, qui avait peur de son ombre, qu’il monta simplement un jour de pluie, les autres jockeys étaient pâles de fureur, inondés... Soudain, à pas de loup, doucement, l’enfant qui a trouvé une boîte de tisons veut allumer des taches de soleil sur la vérandah et met le feu à la maison.
Un soir...
Mais cela c’est mon histoire.
Ecoutez...
Un soir, rentrant de l’exercice, j’appris par le portier du Harvard-Club que Clyton m’avait demandé quatre fois et qu’il attendait dans ma chambre. Mais c’était mercredi, le jour où venait le courrier de France, et je ne me hâtai point. J’avais depuis trois mois l’habitude d’ouvrir aussitôt mes lettres et de les lire debout, appuyé au bureau du caissier. Je l’aurais désobligé en les emportant intactes. Il me souriait en silence, et derrière le pupitre d’en face la téléphoniste évitait de parler haut, comme pour me laisser téléphoner dans un pays lointain. La dernière lettre lue, il demandait si tout allait bien en France. Tout allait bien. Les mercredis sans courrier, il me consolait et me donnaitles nouvelles deNiagara Falls, sa patrie, où tout est à peu près parfait.
Aujourd’hui je mentais. Tout n’allait pas très bien. Jacques s’était tué en avion. Les messages de morts qu’on reçoit en France à chaque heure m’arrivaient tous ensemble dans cette seule journée. Amis chargés pour moi, quelques instants à peine après leur mort, dans le transatlantique, mais qui n’étaient plus que des ombres, après un si long voyage, en débarquant. Malgré ma pitié, ma peine, je ne parvenais pas à veiller un cadavre étendu; un mois, tout un mois maintenant qu’ils étaient morts; ils me touchaient, mais déjà impalpables; leurs yeux à nouveau étaient ouverts, leurs bouches souriaient. Spectres venus pour moi seul dans ce continent nouveau, je les sentais souffrir de ce bruit, de cette électricité, pénibles déjà à des émigrés vivants, d’entendre la téléphoniste appeler en chuchotant Boskiewitch, être débordant de santé, de la part de J. K. Smith, qui certes un jour mourra, mais qui n’est point mort. Je montais chez moi; les lettres ouvertes ne tenaient plus dans ma grande enveloppe, je déchirais le haut des enveloppes, je jetais les morceaux déchirés, je les regardais sur le plancher; je pensais à la terre qui reste d’une tombe fermée, je les ramassais... Huit jours, j’avais huit jours jusqu’au prochain passage. Huit jours pour rayer une adresse, dans mon carnet, de la liste justement qui servira à établir mes lettres de faire-part; huit jours pour imaginer qu’une veuve n’était plus folle; que les enfants avaient remplacé la phrasepour un père vivant, dans la prière du soir, par la phrase pour un père mort; qu’une mère recommençait à manger un peu, à boire un peu de lait, à ne plus résister à ceux qui parlaient de phoscao, de biscottes...
Aujourd’hui Jacques était mort. Avec Gonzalve, qui ne le quittait pas et que nous commencions, lui aussi, à aimer. L’avion qu’il conduisait s’était abattu près de Meaux, et ainsi mon ami si cher avait tué avec lui le seul moyen de le retrouver un peu, un ami à peine moins cher, son seul reflet. Il était mortaussitôt. Gonzalve avait vécu huit heures. Les amis de Jacques étaient arrivés en foule de Paris, de Dammartin, de Melun. Gonzalve put les recevoir, leur parler, leur dire que Jacques n’avait pas commis de faute: L’avion s’était abattu de lui-même, et comme pour certains la vie se brise sans qu’ils aient eu un premier léger tort envers elle, une première maladresse, fait un petit mensonge, conçu une petite haine. Toute sa famille était trop loin, à Pau, à Nice, quelqu’un à Venise; il écrivit à sa mère, à son père, signa avec son sang,—fit recharger son stylo,—à une amie, mais il ne vit que les amis de Jacques, leur transmit les derniers mots de Jacques, qui furent ainsi, à huit heures d’intervalle ses derniers mots. Il était calme, calme. On se consolait presque de donner cette parcelle sereine à l’éternité. Mais on pensa tout à coup, un inconnu qui se trouvait là pensa à lui dire qu’il mourait pour la France. Il se mit alors à pleurer. Il ne chercha plus d’excuse à sa chute. L’idée de cet honneur en lui détruisit soudaintoute volonté, toute énergie, et ce qui apaisait les autres mourants n’en fit plus qu’un enfant ébloui, que des sanglots secouaient, meurtrissant sa dernière heure même. Il se cachait le visage de ses mains, il appelait désespérément la seule présence qui, désormais, ne lui était plus refusée: Jacques! Jacques! Puis un général arriva. Il l’entendit d’avance saluer le corps du mort qu’on avait étendu dans la première chambre pour que le blessé fût plus tranquille. Il se souleva pour le recevoir. C’était un vieux général d’aviation, habitué à ces visites, muet, qui n’avait pas vu sa jambe coupée, qui lui promit que dans quinze jours il serait remis; qui enfin ému, se pencha sur lui, affectueux, regarda longuement ce qu’un vieux général comprend mal, des yeux débordants de larmes, une bouche qui riait, un masque pur et lisse tenu au visage par d’effroyables rides. Alors Gonzalve mourut, et le général se retournait atterré, appelant un prêtre, ne sachant à qui passer cette âme demeurée dans ses mains malhabiles...
Mais pourquoi ce début à une histoire de petite fille?
Clyton était étendu sur mon lit, endormi. Il avait les cheveux blonds de Jacques, sa taille. Pendant un mois je rencontrai ainsi, mais de moins en moins ressemblantes, les images encore libres de mon ami, puis, un jour, une image à peine reconnaissable, sur un enfant, et ce fut tout. Je secouai Clyton pour chasser de lui cette ombre. Il ne bougea pas,saisit ma main au vol, en regarda distraitement les lignes, et soudain effaré, respectueux et bégayant comme s’il venait de voir en une seconde toute ma vie, et quelle vie, il se dressa.
—Ecoutez-moi!
Souvent, sorti en civil, j’avais surpris Clyton, en civil aussi, qui me suivait de loin. Souvent j’avais reçu des lettres sans signature, écrites par une femme, et me priant de passer à midi dans un rond-point sans arbres, inondé de soleil. Je sus que Clyton les mettait à la poste. On m’apprit aussi qu’il parlait de moi à tout propos, prétendant que j’avais la grâce, que j’étais devin, et que sur dix paroles que je lançais au hasard, cinq atteignaient leur objet, blessaient la matière même du monde. Un jour, dans son auto, j’avais prononcé par hasard et brutalement le mot pinson. Au premier arrêt, nous trouvions un pinson mort sur le capot. Le lendemain matin, pour me moquer de lui, loin de la mer, j’avais prononcé, mais avec des précautions, le mot mouette. Au déjeuner, dans la cour de l’hôtellerie, une mouette apprivoisée se promenait, mais avec une aile tordue.
—Ma sœur Mae veut vous voir, lieutenant. Il s’agit peut-être de sa vie. Vous me suivez?
—Votre cousine Barbara?
—Ma sœur Mae!
J’eusse certes préféré Barbara que j’avais connue la semaine passée chez les Thackeray, dans les jardins florentins ornés d’autels chinois qui descendent auCharles River, et où des moutons paissent, protégés contre les grosses mouches par des chiens loups. Le soir tombait. Les deux petits frères Thackeray, dont Teddy a les yeux bleus, Bill les yeux noirs, jouaient avec leur fox vairon qu’ils se sont partagés en longueur selon la couleur de leurs yeux et dont ils tiraient la queue indivise. Dans sa minuscule et ronde culotte de cheval, Perscilla, leur cadette, qu’on avait pour la première fois de sa vie photographiée officiellement le matin, se sentait quelque chose en moins, quelque chose en plus, et n’était point sûre que l’on ne souffrît pas un peu jusqu’au moment où le cliché enfin est révélé. Nous étions assis sur la terrasse fermée par de hauts fusains où l’on découpe des fenêtres diverses avec des cadres en bois d’or pour voir la plaine, et nous regardions le soleil tout rond par la fenêtre ovale; au milieu des lilas, des lilas blancs qui sont à Teddy, des violets qui sont à Billy; au-dessous d’ormes centenaires qui n’avaient pas ombragé de Français depuis Chateaubriand, et oubliant qu’alors ils étaient jeunes trouvaient ce nouvel hôte bien petit, bien facile à couvrir. Par la fenêtre en forme de cœur un rayon éclairait Barbara d’une lumière de même forme, mais qui semblait émaner d’elle seule. Ses paupières, son cœur, battaient à intervalles longs mais réguliers. On m’avaitprévenu qu’elle inspire, plus violemment et plus subtilement que jamais femme inspira l’amour, le désir,—mais exigeant, insoutenable, immédiat—du mariage. Chacune de ses trois sœurs s’est mariée en un jour avec un jeune homme la veille inconnu. On éprouve près d’elle je ne sais quel tourment et quelle sécurité, comme si l’on avait à son côté une femme créée de la veille; on touche cette main neuve, on délie ces cheveux épais et on les livre, pour la première fois, à la brise; on caresse et fend du doigt ces lèvres qui jamais encore ne se sont ouvertes; on veut partir sans passé dans un avenir neuf; on se voit, avec Barbara, sous tous les espaces clos, dans la salle à manger avec les cristaux, dans la chambre avec un rayon, dans l’auto par la tempête, sous la tente, où, pour ne pas la réveiller, au lieu d’embrasser son visage, on cherche sa main à la lampe électrique. On traverse des marais en la portantdans ses bras. Derrière elle, on la pousse—elle rit, se raidissant—jusqu’au haut des arènes; elle détourne son ombrelle vers les gradins de sorte qu’on embrasse un visage étincelant de soleil. On entend le pasteur, le jour du mariage,—demain,—vous dire:—Réfléchissez, imprudent jeune homme, vous avez encore une seconde; pensez aux autres femmes, aux brunes, à leur fidélité, et à leur délire; à leurs yeux dans les théâtres, à leurs belles joues qu’on appelle sanglantes... On répond:—Je veux Barbara! je veux Barbara!...
Mais les enfants autour de nous devenaient insupportables. Perscilla courait vers la maison, en rapportait des mots italiens tout neufs, courait encore, revenant avec des mots français—et l’on devinait qu’elle avait parlé à sa bonne italienne, à l’institutrice française. Puis l’ombre tomba, et Teddy vint s’asseoir entre nous, nous séparant, tout triste, car, sans qu’il le sache encore, il l’apprendra toujours assez tôt, ce n’est pas le jour, malgré ses yeux bleus, c’est la nuit qui lui appartient.
Mae Clyton était plus belle même, disait-on, que Barbara.
Mae avait seize ans. Depuis son enfance, elle vivait chez elle sans jamais être sortie, et souvent désirait mourir. On n’avait trouvé à ce mal qu’un remède: l’amitié. Mais, inconstante, elle détestait soudain, au bout de cinq ou sixsemaines, l’ami qu’elle avait adoré et appelait la mort par son nom. Avant donc que le mois commençât, Clyton lui amenait un homme, une femme nouvelle, qu’il lui avait appris, pendant l’amitié et le mois précédent, à désirer. Toute l’Amérique se prêtait à ce jeu, car la beauté de Mae devenait célèbre, on l’appelait Scheherazade, et l’on s’ingéniait à la conserver à la vie par un conte qui ne s’achevât point. Clyton recevait par paquets les lettres d’inconnus ou degens illustres qui se proposaient eux-mêmes, offraient ou des amis parfaits, ou (pour varier) des amis bizarres, ou tout ce qui était la renommée d’une famille, d’une ville: la fille du ministre des finances guatémalien dont on voyait les trois corps astraux à la lueur des cocuyos, le champion du monde au tennis. Clyton avait d’abord choisi tous ceux qu’un sacrifice à l’amitié avait rendu célèbres, Marjorie Dupont, qui sauva de la mer à dix ans Muriel Aspinwall, qui vivait depuis avec elle, qui l’abandonna (tout un mois de juillet, le mois qu’elles passaient à se baigner dans leur plage) pour Mae: Edith Bronte, dont on avait ravi au berceau la sœur jumelle, qui depuis la cherchait sans cesse, frissonnante devant chaque miroir inattendu. Puis étaient venues à la villa les gloires de la mode, auxquels Mae ne voulut jamais parler de leur talent: Edvina qui ne put chanter pendant le mois le plus long et le plus sonore d’Amérique; Sargent auquel Mae refusait de poser dans son sommeil même, se tournant sans cesse; on devait mettre le lit au milieu de la chambre et Sargent peignait en en faisant le tour. De temps en temps Clyton choisissait au hasard dans les lettres, et aujourd’hui il en gardait deux:
—Mon nom est Adélaïde de los Montes. Votre sœur veut-elle voir quelqu’un qui n’a jamais rien vu? Je ne suis point sortie non plus de ma maison et je viendrai, si Mae le veut, dans un train spécial et fermé! Ci-joint mes cheveux blonds. La tête de l’oiseau qui n’a pas volé est moins douce, me disent les poètes d’ici, à la main.
Poètes de Californie, consciencieux, qui passent leur temps à caresser les têtes d’oiseaux qui n’ont pas volé!...
—Mon nom est Jeanne Blanchard. Vous m’appellerez, Mae, quand vous saurez comment j’imagine la vie. Je l’imagine comme un bonheur sans bornes, comme une fulguration, comme un cœur sans limites. Chaque matin, au réveil, je me précipite à la fenêtre; je vois la mer infinie, le ciel qui tout embrasse; je me dis que ce sont des nains à côté de mon bonheur. De joie, je sanglote. Quel doit être le vôtre, qui êtes belle, riche, qui n’êtes pas seule en ce monde!
Vous devinez pourquoi Clyton m’enlevait.
Cette nuit, l’ami du mois allait partir, Lee, le poète,—il était devenu amoureux, Mae déjà le détestait,—et Clyton avait reçu, à midi seulement, un message de celle qui devait être l’amie du nouveau mois; elle retardait son voyage. C’était Mary Miles Minter, l’enfant qu’on voit dans les cinémas au premier acte toujours pauvre, au dernier acte toujours riche (ne pas s’aviser de tourner le film à rebours), sauvée de la rue par un lord, du music-hall par un milliardaire déguisé en barman, qui apprivoise les mégères dont la bru empoisonna le fils, les brigands auxquels une fille a truqué le télégramme annonçant la mort de leur mère; et qu’on voit à la fin du film s’étendre dans sa propre image agrandie, comme l’enfance dans la jeunesse. Mae ne supporterait point de ne pas trouver au réveil son amitié nouvelle; un gouffre pareil s’était produit voilà six mois; haineuse, silencieuse, elle refusait de manger, de boire. Lesanimaux précieux que Clyton avait couru acheter à New-York, le renard bleu apprivoisé, l’ocelot, elle semblait ne pas les voir, elle marchait sur eux sans pitié; l’ocelot, qui ne connaissait pas auparavant les humains, s’indignait, cassait tout, devint enragé. A cette époque, d’ailleurs, Mae ne savait pas que l’on se tue, mais depuis, je vous dirai peut-être comment, elle l’avait appris, et tout était à craindre si je ne venais pas.
Nous arrivions. L’auto gravissait maintenant les allées en lacet d’un jardin. En bas, la mer, et sur le rivage les statues tranquilles des Muses, couvertes de longs voiles; à mi-côte sur la terrasse, une piscine de marbre, bordée de torses antiques, agités, à demi vêtus; on devinait dans la maison, au-dessus d’une baignoire taillée dans une opale, un vrai cœur vivant, tout nu. Au fond d’un labyrinthe de buis, perdue, une fillette appelait, sans voir la chouette au-dessus d’elle qui dessinait le bon chemin. Les héliotropes se relevaient peu à peu pour n’avoir pas à tourner de tout un arc dans la seconde où le soleil reparaîtrait. Les jeunes fleurs de rosiers, écloses voilà une heure, satisfaites d’avoir vécu une heure, roses ignorantes, croyaient se fermer pour toujours. Poussés par la brise marine, à peine salés, les parfums du même jasmin nous inondaient dans chaque allée à la même hauteur. C’était la nuit. Un cargo de plomb dormait sur l’océan léger; de lourds mélèzes sur la clarté; le ciel tout sombre sur un nuage blanc; et l’on eût retourné le monde qu’il en eût été plus solide. C’étaitla nuit. Des mouettes volaient en ligne, formant un nom qu’on ne pouvait comprendre, car il était composé de lettres toutes semblables, argentées du côté du couchant,—puis elles se dispersèrent, une seule resta et l’on comprit. On comprit le mot Solitude, le mot Espace, la phrase: "agité par les vents". La lune apparaissait entière, c’était le soir où aucun astre ne se glisse entre elle et moi. C’était la nuit, et, un long moment, entêté comme un roulier qui ne veut pas allumer sa lanterne, je m’enfonçai dans cette nuit sans appeler la pensée et ce nom qui éclairent pour moi toute ombre. Mais je me heurtais durement à chaque obstacle, au cri lointain de la fillette, aux maisons endormies, à chaque étoile. Ils me meurtrissaient, ils m’atteignaient en plein visage... Alors je pensai à toi, rêve, et ils s’écartèrent...
—C’est la nuit, dis-je.
Clyton frissonna, me regarda de biais, comme si nous allions la trouver à l’arrêt, nuit expirante, clouée sur notre capot.
Lee était dans le salon où me laissa Clyton. J’avais vu des portraits de lui, je le reconnus, mais il n’avait plus ses yeux provocants, son front qui étincelle. Toutes ces qualités contraires qu’il aimait cultiver en lui séparées, l’arrogance et l’humilité, l’énergie et l’indolence, la générosité et l’envie, maintenant se mélangeaient et il ne se trouvait plus qu’une âme médiocre et confuse. Il ne l’avouait pas, la guerre en était cause.
—La guerre gâtera le métier des cowboys, avait-il déclaré d’abord.
—Que les femmes prennent garde, avait-il dit ensuite. La guerre est leur mort!
Or les cowboys gardaient leur prestige, les femmes continuaient, en masse, à vivre. C’est son métier à lui, son métier de poète, qui était gâté. Il se tenait, au début de la guerre, à la limite du génie. Je venais de lire ses œuvres: il atteignait le sublime, non encore par la pensée, mais par les transparences de son style, par un mot placé de telle sorte dans presque chaque vers qu’il en jaillissait je ne sais quelle lueur, quel éclatement, qui d’ailleurs mourait aussitôt. Il s’était rendu compte de ce talent à piquer l’âmede brûlures. Tous ses derniers poèmes, comme pour provoquer enfin l’embrasement, avaient pour sujet la flamme, l’étincelle, les yeux, Suzaia et ses oiseaux brûlants. Un jour tout flamberait... Mais la guerre était venue.
Tout ce qu’il avait entassé chez lui comme une panoplie, le droit de souffrir, de faire souffrir, de tuer, de se tuer, tout ce qu’il considérait à juste titre comme ses biens propres et ses armes dans toute l’Amérique, fut distribué par elle au moindre soldat d’Europe. Les permissionnaires français dans les rues de New-York portaient sur eux mille marques, qu’il avait cru réservées à lui seul, le regardaient du regard qu’il savait trouver devant un miroir mais qui lui échappait encore devant un homme autre que lui. Il les suivait toute une journée, il essayait de reprendre à la dérobée sur eux un de ses propres sentiments, ils les emmenait boire, et de même qu’il s’enivrait pour se venger de lui-même, il les enivrait. Chaque victoire, française, ou serbe, ou allemande, l’exaspérait; il ne pouvait supporter cette gloire sans cesse en remous, ni surtout cette vie exaspérée que prenaient maintenant les noms propres; ces noms de chefs inconnus soudain illustres, ces noms médiocres de l’Ourcq, de Verdun s’élargissant sans fin, ces noms sur lesquels toute une semaine, Cambrai, Sédul-Bahr, se posait l’aurore même... pour s’évanouir; et ces déblaiements du moindre village qui rendaient plus en gloire que toute une nécropole antique. Son plus grand orgueil avait été de créer une fois un nom propre: "Pan Bix", le héros de tous ses livres, unEsprit, frère d’Ariel. Enfantinement, il se surprenait à opposer ce nom à tous ceux que créait sa rivale, Pan Bix la Marne, Pan Bix Guynemer. Mais Pan Bix, qui tenait encore sa petite place, sémillant, près de Desdémone, près de Fantasio, devenait dans ce nouveau domaine, et près d’Hindenburg aussi, un pitre ridicule.
Donc, près du foyer, il était là, avec sa main droite inutile qu’il brûla le soir de ce jour où il frappa son meilleur ami. Tout en lui d’ailleurs semblait avoir commis un sacrilège et l’avoir expié par le plus beau sacrifice. Son regard si vif avait un halo terne; avait-il vu son amie le jour où son amie mentait? sa parole n’employait que des mots bégayants; avait-il dit du mal de sa mère? et sa pensée, partie toujours d’un côté délaissé de l’âme, surprenait comme la balle d’un joueur de tennis gaucher... Il répondit à peine à mon salut. Il regarda mon uniforme, demanda si le revolver était chargé,—je l’ignorais; me questionna sur ma vie à Boston, sur mon sabre, et je répondis encore de façon évasive, et je veillai à ce qu’il ne sût point si j’étais ou non dangereux. Puis, m’abandonnant, il se promena dans la salle. Malgré ma défiance je l’admirais. On le sentait lire par profession dans chaque lumière, dans chaque ombre comme un devin lit dans la main. On le sentait frappé par les moindres signes de ce rébus distribué pour les poètes sur les objets qui semblent les plus familiers. Il posa son index tendu sur une statuette couchée, il l’y maintint tant que je ne sais quel nœud ne fût pas fait et refait autour d’elle. Il ouvrit un livre deLongfellow, au hasard, mais ce fut à la page où Longfellow avait écrit de sa main, en long de la marge, un distique qui donnait un nouveau sens au poème; il souriait, il inclinait la tête, il pensait à un archet étendu près de son violon. Il ne me savait pas poète; il agissait sans discrétion, se croyant seul avec elle, avec la Poésie. Il s’arrêtait brusquement, rayonnait, écoutant en lui,—n’entendant rien, furieux. Il aiguisait sans pudeur ses sens, son odorat, en plongeant la tête sans mesure, avec les oreilles qui n’avaient rien à y faire, dans une touffe de seringat, sa vue en promenant des regards sur deux boules de cristal placées sur une table, et soudain il regarda mes yeux. Il ne les quitta plus. Il s’assit en face de moi...
Le feu flamba soudain, feu d’été traître, qui fit un signal à l’hiver. Au loin les tramways glissaient, les verges éclatant en globes de feu aux aiguillages des trolleys, cerveau des tramways, donnant tout ce que donne un tramway de pensée, une étincelle. Le vieux monsieur de la villa voisine rentrait de sa promenade et tapait, comme chaque soir, pour la vider, sa pipe contre la plaque en marbre du petit obélisque de Washington. Lee semblait m’avoir choisi pour victime, et c’est de cette nuit, en effet, qu’il a daté son poème sur moi. Je le sentais supprimer de mon visage ce qui le gênait, mes cheveux qu’il a décrits bruns; m’ajouter une moustache; me donner deux béquilles, jeter autour de moi cet échafaudage qu’on construit autour d’une tour, chez nous, avant de la réparer. Parfois il se frottait les mains, ilricanait; il me prenait je ne sais quel esprit, quelle forme et j’eus l’impression quand il disparût, qu’un maillot, une ombre de soie, entre mes vêtements et mon corps, avait été dérobée. Parfois, il tirait un carnet de sa poche, lisait, me contemplait et coupait à ma taille la métaphore qu’un enfant, un oiseau, lui avait inspirée le matin; et, tout d’un coup, la raison de son poème découverte, il me combla de prévenances; il me présenta une cigarette de sa main valide; il prodigua son côté gauche, son côté intact, m’offrit des mots, des regards qui n’avaient jamais outragé personne: le mot "cher officier", le mot "cher Français". Je prenais la cigarette de ma main droite, car mon bras gauche est blessé; je répondais à ses regards de mon œil droit, car mon œil gauche est myope; je jouais à mon insu, mais avec perfection, le rôle de l’Innocencequ’il m’a donné dans ses vers; et comme je me levai, il se leva et il me suivit à la fenêtre, et il me dit le nom anglais des fleurs; et il insistait poliment sur la prononciation; et il me traitait tout à fait comme Elle.
—Mon lieutenant, dit Clyton. Venez!
C’était l’heure où la lune aspire ceux qu’elle aime à la hauteur des toits, où les somnambules, effleurées par la brise, avancent pas à pas sur les fils de fer tendus pour elles, par leurs parents, entre le château et l’annexe. Un oiseau de nuit et un oiseau de jour, égarés, voletaient dans la même chambre: fallait-il éteindre, fallait-il illuminer pour que chacun d’euxpût partir? C’était l’heure où Mae, dans son premier sommeil, subitement attristée, se lamentait. Des larmes coulèrent de ses paupières closes. Tous les soirs, à la même heure, ainsi que jaillit, bue aussitôt, une source d’eau pure au fond de l’Océan, naissait ce petit désespoir, larmes sans amertume, au milieu de la Nuit. J’étais penché un peu à l’écart, et mon ombre ne la couvrait pas, courbée sur le lit devant elle. C’était l’heure où sans conscience, elle s’attachait tendrement, et l’on sentait qu’en rêve elle aimait embrasser un visage. Rêve léger, mais plus lourd pour elle que sa vie, et, croyant se pincer pour être sûre de ne pas dormir, elle pinçait sans force ma main. Puis, toujours rêvant, comme une déesse enfant le ferait de sa main coupée, elle appuya ma main sur sa joue fraîche, elle la cacha dans ses cheveux blonds innombrables, elle l’embrassa. Puis, ouvrant sans chagrin ses yeux humides, elle choisit deux petits regards clairs qui se promenaient dans mes regards plus larges comme les rayons de deux visages jeunes dans le faisceau noir d’un film et,—j’aurais tout donné pour qu’elle me sourît,—fronçant de colère ses sourcils noirs, durcissant de rage ses yeux bleus, tendant son front irrité, Mae pour la première fois me sourit.
—C’est vous, me dit-elle, où est Lee?
Elle parla plusieurs fois de Lee ce premier soir, à chacun de mes gestes comparant, rattachant les gestes de Lee; sans doute pour qu’il n’y eût pas d’intervalle dans sa ronde d’amis, rattachant nos pensées et se trompant parfois, comme unmauvais télégraphiste dans ses fils rattache la peine au plaisir, la confiance au désespoir. Ainsi, le dernier jour, elle dirait à Mary Miles, si Mary riait que j’étais triste, si Mary était triste que j’étais tendre...
—Lee est parti, dit Clyton.
Or Mae si sévère et timide au début de chaque amitié, qui ne recevait ses amis hommes qu’habillée et coiffée, me tendit ses bras nus, m’assit près d’elle, et, ne retrouvant plus dans sa chevelure cette main coupée qu’elle y avait cachée tout à l’heure, caressa tendrement ma main, s’étonnant qu’elle eût même chaleur, même forme que l’autre.
—Posez votre manteau, dit Clyton.
Je jetai mon manteau. C’était le premier poète en uniforme qu’elle voyait, en uniforme bleu clair, avec des boutons de bois peints en bleu clair, poète invisible sur les champs de bataille. Elle me regardait, fière d’elle, comme si elle arrivait à voir un être invisible. Elle écoutait mon français, non sans orgueil, comme si elle, Mae, pouvait entendre un être muet.
—Un ami, dit-elle, enfin!
Derrière la porte, Lee s’agitait, toussait. Jamais remords ou regret dans un cœur ne fit plus de bruit que Lee dans ce salon. Il exagérait. Nous n’étions pas les deux premiers poètes qui se soient jeté, d’un monde à l’autre, une jeune fille nue dans son voile.
—J’ai rêvé, dit Mae, que j’avais trois corps égaux, et chacun, le matin, partait de son côté. Deux sont perdus.
Des bouleaux flambaient dans la cheminée, j’en voyais les lueurs dans ses yeux, et, allumés à l’âtre même, au vrai feu, déjà y brûlaient ces feux de l’amitié, qui pour les simples humains s’allument une fois, deux fois au cours de toute leur vie, une fois chaque lune dans le cœur de Mae.
—La chambre de Mary Miles est prête, dit-elle. Vous y coucherez. Mais parlez-moi. Clyton dit que vos mots tuent les êtres; prononcez mon nom; prononcez-le encore. Quelle voix profonde est la vôtre! Voilà morts mesdeux corps errants! Tout ce qui existe, tout ce qui palpite et respire de Mae est devant vous. Oh! que m’arrive-t-il? Avez-vous donc pensé mon nom?
Je voulus parler de Mary Miles; mourir par elle, lui donner la main dans cette ronde autour de Mae m’était doux. Mais Clyton disposait sur la table des portraits. C’était des photographies de moi, que je ne connaissais point, prises par lui à mon insu et sur toutes j’étais solitaire. Seul au milieu des rues toujours encombrées, seul au fond d’une auto qui roulait sans chauffeur, et Mae égoïste, pouvait sans peine imaginer que le monde est un grand monde vide et qu’elle seule a des amis. Mon sourire cependant annonçait parfois qu’il y avait un être vivant dans mon voisinage, pas un être semblable à nous sans doute, car j’avais les yeux levés, mais un chat, un écureuil, un titan. D’ailleurs, d’instinct, elle préféra le seul portrait que Clyton n’eût pas truqué, celui où j’étais vraiment seul, assis sur le perron du Polo-Club, un ours empaillé à ma droite avec des drapeaux dans son collier, où le vent soufflait, où les cèdres du bosquet étaient durement battus par les arbres encore sans feuillage, où, la petite girouette du Club l’indiquait, j’étais tourné vers mon pays, vers mon enfance; où je souffrais enfin d’être arrivé à l’âge où l’on n’est plus que soi, rien que soi...
Or, décidé à ne pas me prêter au jeu puéril de Clyton, à guérir Mae, je résolus de lui apprendre ce qu’est la vie.
Ce soir-là, je lui parlai d’abord des villes. De Pau, qui fait le tour des Pyrénées avec ses petits tramways rouges qui stoppent d’eux-mêmes à chaque marque et chaque femme rouge, où les médecins promènent sans cesse de longs cortèges de bœufs au joug, pour imposer à la cité le seul rythme sensé, où chaque bébé dans le parc Beaumont a droit à un paon qui le suit, au ciel toujours bleu duquel, chaque semaine, un enfant de vingt ans, avec des grands cheveux peignés à l’argentine, tombe mort. De Coulonge-sur-l’Autize, où les employés de la poste, en France, ont l’ordre d’envoyer les poèmes égarés ou anonymes. De Montargis où la belle Simone, suivie de sa nourrice, au bord de ruisseaux écumants et que l’ombre des peupliers zèbre, pour arrêter son âge soudain s’arrête, et la nourrice, sa distance un moment perdue, part affolée à reculons. De Buzançais où chaque soir, entre quatre et cinq, l’écluse bruissant, un enfant songeur refuse de répondre, de jouer, de faire collation; son père le bat, le jette dehors et parfois il tombe au soleil. De la France en un mot, où les êtres ne sont pas des apparences qui surgissent selon vos besoins, mais où chacun, pris au hasard, a son histoire, sa vie durable—et parfois, pour en être sûr, je suis resté près du même des années entières sans qu’un seul de ses gestes ait trahi qu’il n’existait pas.
—Je rêve, disait Mae...
Liée à un petit corps timide et immobile, elle agitait ses bras, secouait sa tête, je caressais une sirène-enfant.Curieuse, elle avançait sur le rivage même de la vie où je l’attirais non sans ruse. D’abord je lui contai le plus beau rêve qu’un homme ait jamais fait. Puis je lui dis la plus belle histoire véritable. Au loin la mer étincelait, mais couverte de rayons cassés et morts, et je ne sais quel poète hypocrite y avait pêché à la grenade. Parfois j’avais à prononcer un mot étrange et dangereux, le mot "Oubli", le mot "Joie", le mot "Haine" et alors j’entendais Lee aux écoutes s’agiter, s’inquiéter de me voir manier de telles armes comme un soldat quand le civil prétend dévisser un obus. Parfois des oiseaux, effarés de tant de clartés, voletaient autour des fenêtres, puis se réfugiaient à tire-d’ailes vers le cœur de l’ombre, dans le cyprès du centre de la pelouse, s’y retrouvaient tous et trouvaient ce soir-là la nuit bien étroite. Alors, écoutant ce bruit des ailes, bienheureux, nous nous souriions, nous pensions à ce qu’il y a de plus petit et de plus frissonnant, au cœur des oiseaux endormis. Puis, tristes, nous pensions à nos propres cœurs, si proches, nous pensions à leur taille, à leur poids, à leur douce forme, à la fossette qu’y cause la flèche en s’enfonçant. Elle s’étonnait de n’avoir pas à revenir, avec ce nouvel ami, au point d’où elle partait chaque mois; elle en éprouvait un espoir infini; quelle vie divine, si désormais, chaque amitié, au lieu de la détruire, s’amoncelait sur l’amitié! Nos deux visages étaient à la même hauteur, aucun de nous maître de l’autre, elle m’attira vers elle, posa ses lèvres sur mes lèvres, et soudain son corps entier s’agita,s’évanouit: l’idée d’un ami unique en Mae venait de naître, bue par un grand sommeil.
Le jour va se lever. Ma voiture revient à toute vitesse entre la mer violette et les loteries, les montagnes russes, les panoramas des interminables plages, tout blanc et or, avec des glaces où mon chauffeur se regarde chaque fois. Une bise aigre souffle; de gros rayons maladroits nous frappent, durs comme des palettes. Mary Miles a pu venir, malgré son télégramme, et j’ai dû quitter Mae endormie. Clyton ne lui parlera jamais de moi; mes photographies sont en morceaux, on lui dira qu’elle a rêvé... La mer, comme une ville, rejette à nos pieds tout ce que le jour d’hier a sali en elle, les algues touchées par quelque plongeur, les méduses mortes, et tous ces objets acceptés dans son sein avec dignité dont elle met un jour à comprendre la dérision, de vieux chapeaux, de vieilles chaises. Tout le long du rivage, les becs électriques brûlent encore, mais sans reflet dans l’eau laiteuse. Heure sinistre! Heure où sur mon pays, dans la tranchée, la sentinelle se réveille, se promène avec ses lourds souliers, et l’on entend à nouveau le bruit de l’homme contre sa planète sèche.
Je songe à Mae. Je songe à son réveil, dans quelques heures; à son silence devant Mary Miles, car elle n’osera jamais interroger son frère; à ce petit aiguillon dans son cœur; à ce baiser qu’elle ne croit pas avoir donné, à cettemain perdue qu’elle cherchera tout le jour dans ses cheveux; à ce qu’elle pense un rêve; à ce jeune homme un peu triste, avec ses yeux, un peu bavard, avec ses villes, mais qui lui tendit les bras dans un costume invisible, qui la pressa—car sa mémoire chaque jour enrichira son rêve—sur son cœur enflammé, dont on voyait vraiment les flammes; qui la porta à travers une forêt semée de marécages dont on voyait vraiment les vipères et dragons; qui lui promit de vivre toute la vie près d’elle, de mourir près d’elle, qui avait tué cent Allemands, qui avait pris Constantinople, qui nulle part n’existe et ne soupire, nulle part, hélas!—qui est moi...
EPILOGUELettre à Gladys,de Lawrence M. Scott, frère jumeau de Leslie M. Scott, premier régulier américain tué en France.CComme jamais je ne me suis expliqué, Gladys, pourquoi vous m’aviez préféré à Leslie, je ne m’étonne pas,—depuis cette mort qui fait de lui pour toujours mon cadet fragile, mon aîné de mille ans,—de vous voir désirer avec passion le connaître, c’est-à-dire le reconnaîtrede moi-même; me délaisser... Vous désirez savoir lequel est lui, lequel est moi sur les photographies de notre enfance: c’est lui qui a les régates rayées, et moi les régates unies. Nos parents distinguaient leurs fils à cela, et, rassurés, alors qu’à notre sortie du collège nous commencions à n’avoir plus exactement les mêmes visages, et que changeaient en nous ces traits seuls d’ailleurs qui passent pour immuables, la couleur des yeux, la forme des dents, ils avaient fini par ne plus voir entre nous de différences. De sorte que pour mes parents seuls je suis le portrait de Leslie. Pour tous les autres, il est disparu, et pour vous surtout, qui le trouviez ardent, jaloux, autant que j’étais résigné et paisible. Mais je contiens toute sa vie. Je suis né une minute avant lui, et chacun de mes jours nouveaux croît en cercle autour de sa tombe. Pas une de ses pensées qu’il ne m’ait dites par des phrases, pas un animal qu’il ait caressé et dont j’ignore le nom propre. Le jour seulement de son départ pour la France je l’avais quitté; je viens de refaire son voyage jusqu’aux Vosges; hier, j’ai vu la tranchée où il est mort et j’ai rejoint, depuis deux mois couchée, cette ombre que je me plaisais du moins à imaginer fugitive. Depuis hier ma vie est à moi et je n’ai hérité, dans ce deuil, que de moi-même. Depuis hier, je vis séparé de lui, et de moi aussi séparé, car je perds mon enfance, ma jeunesse avec la sienne. Il se cramponne à son jumeau comme un noyé. Je relâche dans le néant, les reprendrai-je jamais? tous mes souvenirs, qui étaient les siens. Je vousvois déliée de je ne sais quels anneaux, Gladys, vous qu’encadraient toujours nos corps et nos pensées; pour la première fois, vous m’apparaissez seule, libre, vos cheveux sont flottants, votre tunique s’ouvre; c’est en face de vous que je songe à me mettre et non plus à votre côté droit, le gauche occupé par Leslie. Vous voilà à la poupe, me voilà à l’avant de notre canot à trois places, vous gouvernez, je pagaye, une mort unique le prive de tous ses passagers... Vous rappelez-vous ce jour sur leCharles River, où il vous reprochait de parler du printemps avec les mots qui servent pour le soleil? Devant moi aujourd’hui le printemps se lève, Gladys. Je vous écris de la cantine de Cusset, au bord d’un ruisseau, dans ce qui était un parc, et l’on a cloué une planchette, pour en faire une table, sur le tronc de chaque arbre coupé. A droite, une Américaine donne à ceux qui veulent manger; à gauche, une Française à ceux qui veulent boire. Des soldats s’installent au centre: c’est, bienheureux, qu’ils ont à la fois faim et soif. Je n’ai que faim. De loin je vois, me souriant sans m’approcher, la fille du pays dont je foule présentement le sol, que je viens défendre, et de près,—si je veux je la toucherai,—la fille de ma patrie lointaine. Alors je pense à vous, minuscule, sur une petite Amérique, je vous souris, j’allume votre pipe, j’attends, comme un enfant, que le printemps se couche.Vous êtes froissée, Gladys, d’entendre parler du printemps dans la première lettre que je vous écris de la guerre. Mais à mes pieds, découpée par un rayon, je vois soudainnoircir la première ombre des feuilles nées ce matin; au flanc des collines, je vois des poiriers, des pêchers généreux contenir la sève des feuilles pour livrer plus tôt toutes leurs fleurs, c’est la guerre, sur des squelettes encore desséchés, et, dans le vallon, de hauts pruniers tout blancs, drus comme des choux-fleurs. Ici le printemps dure, Gladys, il n’est pas d’un jour ou deux comme chez nous, et j’ai trouvé enfin le contrepoids à notre automne. Tous les mots que vous usiez, d’une usure imperceptible,—mille fois vous les diriez sans qu’ils se percent ou se boursouflent—pour parler de la lumière, du couchant, de mon jeune paon, ou de vous-même, vous pourriez à juste titre les donner à ce printemps français. Dans un guéret fumant, le semeur, seul homme de France qui ait le blé à discrétion, le prodigue d’un geste économe et précis. Sur chaque cep, le vigneron se courbe comme sur son baril, quand il tire le vin. Un canard, que sur la rive droite effarouchent des soldats américains, sur la gauche des zouaves, nage au milieu exact du torrent, rampant sans modifier son axe sur les rocs qui affleurent, au lieu de les contourner, et son sillage atteint toujours les deux bords à la même seconde. Le train glisse sur le fond de l’horizon au moment où une nuée s’écarte du soleil, et c’est le bruit d’un grand store qu’on tire. Leslie était né pour le printemps. Tous ces mouvements qui l’agitaient et nous semblaient inutiles, lorsqu’en plein été s’écartant de la mer il remontait en maillot un ruisseau, lorsque dans l’automne résonnant comme une cathédrale il chantait destwo-steps, quand sous la neige ilpeignait au ripolin vert notre palmier de ciment et de tôle, c’était les gestes qu’il ne pouvait réunir par cette saison qu’il n’aura jamais connue. Saison qui rend compatissant, inoffensif, et chacun croit à l’innocence. Autour du tronc d’arbre voisin, quatre soldats français qui repartent pour le front boivent dans des verres qu’orne de lauriers minces, quand ils les reposent, l’ombre d’un buisson, et je les écoute qui parlent sans haine. Le premier raconte que les serpents les plus dangereux, les serpents corail ou coraux, il a oublié le pluriel, ont la bouche trop petite pour mordre; le second que le requin n’attaque jamais l’homme, qu’il suit les navires à cause des épluchures, et que s’il a mordu un cuisinier tombé, il se sauve en voyant le sang; le troisième assure qu’il suffit de frapper dans l’eau avec les mains pour traverser le Niger sans crainte des mille crocodiles et il nageait même avec sa femme arabe sur le dos; et le quatrième parle de deux Saxons qui lui donnèrent de l’eau un jour qu’il fut blessé... Rassurés, dans un monde enfin libéré d’hommes et d’animaux méchants, ils laissent leurs bras,leurs jambes s’écarter d’eux sans péril. Le ciel est maintenant tout bleu, avec un de ces gros nuages d’explosion qu’on voit depuis la guerre, blancs et gonflés, et près d’exploser à leur tour. La rivière Allier roule des eaux filtrées vers la rivière Loire. A travers cet air, cette saison inconnue, Gladys, je vous vois, votre corps et votre âme, comme sous des rayons violets qui m’en dévoilent soudain les formes et les métaux; votre obstination, tendue de biais dans votre cerveau comme un os d’ivoire; votre éternel contentement qui ressemble tant à un vrai cœur, et qui dispense une rosée superbe; la glande de vos larmes, sans rides... Il n’y a, au fond, que Dieu d’impitoyable, Dieu seulement que rien ne pacifie ou n’émeuve, ni quand on bat un fleuve de ses bras, son esclave nue sur le dos, ni quand on est blessé et qu’on a soif en sa présence, car aujourd’hui Debussy est mort. Les Allemands ont heurté de leur pioche pour la troisième fois, dans les tranchées, je ne sais quelle racine de la France. Vous vous rappelez le Message de notre Université, où nous déclarions nous battre pour Rodin, pour Degas, pour Debussy... Il est trop tard. Tous trois sont tués...Je suis venu de New-York sur le même bateau que Leslie. Le capitaine m’a pris pour lui et vingt fois m’a demandé par quelle ligne j’étais revenu. Pas d’attaques, pas de torpilles. La seule alerte fut un homme à la mer, qui sans se débattre, sans plonger, mourut noyé aussitôt comme si l’eau dans ces parages était seulement empoisonnée; je le voyais flotter surle dos, autour de lui la lumière de la lune apaisait les flots comme l’huile autour d’un navire en péril, et de son corps nous pouvions à loisir sauver mille pensées, les transborder sans même les mouiller jusqu’à nous. Toutes les fois qu’un peu de mort, un peu de sang ouvre la terre, il en sort à la fois toutes les pensées que j’aie eues, une à peu près par an, depuis que je vous connais, et ce noyé m’ouvrait l’océan, jumeau de quel cœur. Il flottait, et la bouée que j’avais lancée auprès de lui paraissait de plomb. On le repêcha, rien ne put le ranimer, on dut le rejeter le soir, mais cette fois avec un poids de fonte... Ce fut tout, la traversée ne fut plus que banale; c’est-à-dire que le soir venait, et que le soleil, un de nos regards pris entre chacun de ses rayons, tournait vers l’Amérique en nous tirant les yeux; que la nuit venait, chaque fois troublée par la folle qui s’évadait nue de sa cabine pour attaquer celle du célèbre juriste qu’elle prétendait cacher un chat-tigre sous son lit, et le matin me réveillaient les engagés arméniens qui partaient délivrer l’Arménie par Jérusalem, Damas et Diarbekir et qui chantaient laMarseillaiseen leur langage. Du pont supérieur, nous les voyions jouer à leur jeu national, qui est saute-mouton, celui qui était courbé gardait parfois à la main sa cigarette allumée, se refusait à la poser malgré les rumeurs, et cela rendait le jeu, s’il est possible, plus homicide encore. Ils étaient équipés à neuf pour tout ce qui coûte moins cher aux Etats-Unis, chaussures, ceintures, cols, mais de haillons pour tout ce qu’ils savaient trouver à meilleur compte enEurope, les chaussettes, les chapeaux, les chemises; et, la nuit, ils parvenaient à graver sur le bastingage, les patrouilles jamais n’en purent saisir un seul, des dessins de cornues, de tubes contournés et renversés, qui étaient leurs nomsdebout, à part l’inscription sur la cabine du capitaine, qui était la légende d’Adam... Puis, de ma chaise, je voyais des vagues doucement se déplier, une jaune et rouge, une verte et jaune, et me rendre le secret donné à l’aller par le bateau espagnol, le bateau brésilien. Le commissaire du bord me terminait l’histoirequ’ilavait commencée à Leslie, et toutes choses, et le lever du soleil lui-même, et le phare de Royan, et Bordeaux avec ses flèches, et depuis tous les petits bourgs de France me disent la fin ou la morale de je ne sais quel mystère dont j’ignorerai toujours le début.Puis j’ai traversé la Guyenne, l’Angoumois. De Bordeaux à Paris on aperçoit tous les vingtmiles, découpée sur l’horizon, ou décalquée, quand il pleut, aux endroits les plus solitaires, une image américaine; inactifs comme les marins sur un radeau, des forestiers glabres, assis sur une clairière; des nègres usant les uniformes de la Sécession et construisant les hangars avec mille précautions car ils ne sont pas encore assurés sur la vie. Je connus Montrichard, dans la Touraine, patrie des cuisiniers, et, venus en permission saluer mon aubergiste il y en avait trois, celui du tsar, celui de l’empereur de Siam, et le chef de l’Hôtel des Voyageurs à Auxerre, que tous respectaient. Je connus cette ville, garde-meubles aussi d’églises et de châteaux, où attendent leurordre de transport tous les Américains qu’on renvoie en Amérique, parce qu’ils sont malades, ou en disgrâce, ou en surnombre dans leur grade, et Français, Françaises sont vraiment hospitaliers, car ils les soignent comme on le fait ailleurs des Américains qui arrivent. M’écartant parfois de la grande ligne, j’arrivai par embranchement dans ces villages encore solitaires où notre intendance, comme un insecte pour ses futures larves, est allée déposer du maïs, des balles de coton, des farines d’avoine là où naîtront des régiments, des compagnies américaines, et je levais la tête des gamins qui déjà balbutiaient l’anglais. Parfois il y avait le feu, tous s’y précipitaient, les soldats combattaient l’incendie avec leurs mains, avec leurs haches, entourés des épouses, des enfants, des blessés, qui tous les encourageaient sans pitié pour les belles flammes, comme si c’était la guerre qui sortait là soudain et qu’il fallait étouffer.Je ne vous dirai pas ce qu’est Paris. On a couvert avec des sacs de sable tout ce qui vaut, m’a-t-on dit, d’être admiré, et j’ai rencontré Mason, le professeur d’art à Albany, qui essayait de voir par les interstices. Privé de toutes ses beautés, Paris est la plus belle ville du monde; je passe près de chaque amas desacsintimidé, comme en lisant le Chaucer où mon oncle puritain avait barré d’encre indélébile toutes les métaphores; je passe près de la Danse, près de la Marseillaise voilées en détournant la tête, mais le cœur vers elles, comme près d’un charme, d’un attribut secret de Paris. Dans la rue des passants portent une poussièreblanche sur les épaules, c’est qu’ils ont été dans la cave à cause des gothas, et le Sacré-Cœur tout entier en sort chaque matin, aveuglant. Chacun surveille sans haine la lune et ce trou d’argent qui chaque soir s’agrandit, comme si la plus grande torpille allait passer par la pleine lune et l’on évite de se mettre en dessous. Je vis un avion s’abattre un jour d’alerte sur la place de la Concorde, l’aviateur en sortir, marcher trois grands pas, un petit, et mourir en fantassin au centre exact de sa ville, du devoir. Le canon tonne: suivant les trottoirs nord-est à cause de la pièce géante, les rues sud à cause des courants d’air, avec des écarts sud-ouest-nord-sud pour éviter les pensionnats de garçon, des files de fillettes en capuchons gagnent les catacombes. C’est alors que je vais voir Hélène Grandin.Car, je vous en dois l’aveu, Leslie s’est fiancé à son passage dans Paris. Lui qui recula toute sa vie devant le mariage dans le pays où l’on s’engage en un jour, en France où tout est convention et attente en un jour il a trouvé sa femme. Hélène habite deux chambres d’où l’on aperçoit à peine larue, mais, du débarras, en posant un tabouret sur une chaise et la chaise sur le fauteuil, par une lucarne on voit tout Paris. Elle me reçoit sans chagrin, sans prévenance. Rien en moi qui l’émeuve, qui l’attire. O légère Gladys, ô indécise et qui nous avez cru semblables, elle ne remarque pas que nous étions jumeaux, elle n’a vu dans Leslie que ce centième de corps, ce centième d’âme par quoi il différait de moi, elle ne l’a aimé que par ce qui toujours vous sera inconnu; et j’ai enfin le sentiment, non pas qu’une part de mon être, mais un être entier avec Leslie est mort. Je lui prends la main, ma main tremble. J’éprouve toujours l’angoisse, près d’une femme d’un autre pays que le mien, de voir une femme d’un autre siècle. Je ne peux découvrir ce qu’il y a du présent dans Hélène, elle est du siècle passé, du siècle prochain. Je regarde ses yeux, mes yeux me piquent. Tout ce qui est sans couleur et terne dans la chambre devient étincelant dans ses prunelles, les rideaux sombres, les meubles sombres, et tout ce qui est éclatant y devient terne et voilé, des couverts d’argent, le soleil. Entre le soleil tout noir et un chapeau de deuil qui étincelle, je vois le visage de Leslie flotter, sourire. Je dis à Hélène que je suis fiancé, que vous vous appelez Gladys, que ma famille est la sienne, et Gladys égoïste sa sœur généreuse. J’engage pour cette orpheline nos biens et l’Amérique entière, et même ce qui nous appartient à peine, car je lui décris le Grand Cañon, les Buildings, le parc de Yellowstone comme si je les lui offrais. J’insiste.—Oui, répond-elle...Que veut dire oui en français? Oui veut-il dire que le Grand Cañon est trop désert, qu’il faut le combler d’éléphants, de lions; que les Buildings sont trop blancs, qu’il faut les peindre en rouge, en argent?... Oui veut-il dire que l’on voit Gladys telle qu’elle est ce matin d’avril, agitée sur notre côte Pacifique, commandant ses amies à cheval sur les chevaux de bois flottants et dirigeant la houle? Oui veut-il dire que la vague arrive, que Gladys tend les épaules, ferme de la main sa bouche riante, car l’idée ne lui vient pas de ne pas rire? Oui veut-il dire que l’on accepte tout cela, que l’on refuse? J’ai honte soudain des pays heureux. Je parle à Hélène de la gloire, de la beauté qu’il y a à mourir pour son pays, pour une femme, et, c’était le cas de mon frère, pour deux femmes, pour deux pays. Elle secoue lentement la tête, de gauche à droite:—Oui,... fait-elle.Adieu, Gladys. J’ai rejoint la brigade de Leslie et tout un jour je suis resté au poste de son général. C’était un carrefour, sur lequel des camions, des compagnies fatiguéess’arrêtaient d’elles-mêmes comme des locomotives sur une plaque, et soufflaient, attendant qu’elle tournât. J’attendais Farnsworth, celui que vous appelez Lunettes à cause de ses énormes prunelles, qui semble un Cyclope étonnant, un Cyclope à deux yeux, et qui a vu de ces immenses cercles mourir Leslie. J’attendais avec le chien du major qu’on ne laissait point ce jour-là faire la chasse aux obus, car on craignait des obus asphyxiants, et le major seul courait pour arriver premier aux blessés. Je vis passer l’avion de notre ami Thaw qui tous les jours va planer une minute à trois mille cent deux mètres au-dessus d’un village ennemi, point exact, hauteur exacte où pour la dernière fois fut aperçu son ami Morton, disparu, et comme si c’était là-haut à un mètre près qu’on dût le retrouver. On apportait des morts tués par les gaz. Des soldats avec crainte délaçaient le masque, par crainte de trouver un ami,—plus triste encore de découvrir un visage pour tous méconnaissable. J’aidais à les porter ensuite à l’ombre, à l’écart, près de ces renflements ou de ces creux de la terre qui semblent faits, par leur forme, pour tenir un corps étendu, et dites à l’Amérique que tous les tués de la septième brigade ont été ce jour-là enterrés dans le bon sens. Parfois le vent nous jetait au visage, comme une mitrailleuse, des gouttes dures de pluie; nous frissonnions, découverts par une fausse mort. Des Français passaient le visage nu, à côté de nos artilleurs masqués, et nous comprenions qu’ils étaient dans leur air, que nous nous battions près d’eux comme des scaphandriers près des géniesdes eaux et ce soir encore, dans ce petit parc, près de ce petit clocher, je me sens un masque, et je prends, pour l’arracher, mon visage dans mes deux mains.O Gladys, vous rappelez-vous cette gouvernante qui nous obligeait à la fin de chaque lettre, en post-scriptum, de définir un des mots qui honorent les hommes, le mot loyauté, le mot éternité, et je fus privé de dessert une semaine pour avoir décrit, dans la lettre à notre évêque, le mot Gladys. Voulez-vous aujourd’hui le mot Nostalgie, le mot Tristesse, sont-ils de ceux qui vous honorent? J’ai vu Farnsworth. Leslie, toujours ennemi de l’emphase, a trouvé un prétexte à mourir pour la France. Il était venu aux tranchées les poches pleines d’oranges, car Farnsworth les aimait; son ami était devant les lignes en patrouille, cerné, il le rejoignit en rampant, le sauva de trois Allemands, mourut pour la plus belle cause, mais à propos d’un ami, et il eut même le temps de lui donner une dernière orange, car il avait lancé les autres ses grenades épuisées. O Gladys cruelle et rose, pourquoi faut-il que le mot Bonheur soit le seul, aujourd’hui que j’aie envie de vous décrire? Le Bonheur Gladys, est l’accord entre tous les hommes, chacun, le nègre aussi, comprenant les plus grands; le bonheur est de sentir son âme immense et au centre son corps minuscule comme un noyau; de voir recommencer, mais cette fois comme s’ils étaient faits pour vous seul, à votre seule intention, tous les gestes qu’on a vus sans les comprendre un quart d’heure plus tôt, quatre soldats amis des requins, des Saxons, leverleurs verres entourés d’ombres de lauriers, s’asseoir autour d’un tronc d’arbre coupé en étendant les mains vers lui comme les fakirs autour d’une graine qui va devenir tout à l’heure palmier; de voir, sans que rien en ce monde puisse l’expliquer, l’Américaine soudain donner à boire, la Française, à manger, deux grands pays changer leur but et leur fonction par simple bienveillance, et, suprême bonheur, de voir un canard, ses ailes ouvertes, plus lent que le courant lui-même, balayer, pour en enlever la poussière, le ruisseau étincelant.
Lettre à Gladys,
de Lawrence M. Scott, frère jumeau de Leslie M. Scott, premier régulier américain tué en France.
C
Comme jamais je ne me suis expliqué, Gladys, pourquoi vous m’aviez préféré à Leslie, je ne m’étonne pas,—depuis cette mort qui fait de lui pour toujours mon cadet fragile, mon aîné de mille ans,—de vous voir désirer avec passion le connaître, c’est-à-dire le reconnaîtrede moi-même; me délaisser... Vous désirez savoir lequel est lui, lequel est moi sur les photographies de notre enfance: c’est lui qui a les régates rayées, et moi les régates unies. Nos parents distinguaient leurs fils à cela, et, rassurés, alors qu’à notre sortie du collège nous commencions à n’avoir plus exactement les mêmes visages, et que changeaient en nous ces traits seuls d’ailleurs qui passent pour immuables, la couleur des yeux, la forme des dents, ils avaient fini par ne plus voir entre nous de différences. De sorte que pour mes parents seuls je suis le portrait de Leslie. Pour tous les autres, il est disparu, et pour vous surtout, qui le trouviez ardent, jaloux, autant que j’étais résigné et paisible. Mais je contiens toute sa vie. Je suis né une minute avant lui, et chacun de mes jours nouveaux croît en cercle autour de sa tombe. Pas une de ses pensées qu’il ne m’ait dites par des phrases, pas un animal qu’il ait caressé et dont j’ignore le nom propre. Le jour seulement de son départ pour la France je l’avais quitté; je viens de refaire son voyage jusqu’aux Vosges; hier, j’ai vu la tranchée où il est mort et j’ai rejoint, depuis deux mois couchée, cette ombre que je me plaisais du moins à imaginer fugitive. Depuis hier ma vie est à moi et je n’ai hérité, dans ce deuil, que de moi-même. Depuis hier, je vis séparé de lui, et de moi aussi séparé, car je perds mon enfance, ma jeunesse avec la sienne. Il se cramponne à son jumeau comme un noyé. Je relâche dans le néant, les reprendrai-je jamais? tous mes souvenirs, qui étaient les siens. Je vousvois déliée de je ne sais quels anneaux, Gladys, vous qu’encadraient toujours nos corps et nos pensées; pour la première fois, vous m’apparaissez seule, libre, vos cheveux sont flottants, votre tunique s’ouvre; c’est en face de vous que je songe à me mettre et non plus à votre côté droit, le gauche occupé par Leslie. Vous voilà à la poupe, me voilà à l’avant de notre canot à trois places, vous gouvernez, je pagaye, une mort unique le prive de tous ses passagers... Vous rappelez-vous ce jour sur leCharles River, où il vous reprochait de parler du printemps avec les mots qui servent pour le soleil? Devant moi aujourd’hui le printemps se lève, Gladys. Je vous écris de la cantine de Cusset, au bord d’un ruisseau, dans ce qui était un parc, et l’on a cloué une planchette, pour en faire une table, sur le tronc de chaque arbre coupé. A droite, une Américaine donne à ceux qui veulent manger; à gauche, une Française à ceux qui veulent boire. Des soldats s’installent au centre: c’est, bienheureux, qu’ils ont à la fois faim et soif. Je n’ai que faim. De loin je vois, me souriant sans m’approcher, la fille du pays dont je foule présentement le sol, que je viens défendre, et de près,—si je veux je la toucherai,—la fille de ma patrie lointaine. Alors je pense à vous, minuscule, sur une petite Amérique, je vous souris, j’allume votre pipe, j’attends, comme un enfant, que le printemps se couche.
Vous êtes froissée, Gladys, d’entendre parler du printemps dans la première lettre que je vous écris de la guerre. Mais à mes pieds, découpée par un rayon, je vois soudainnoircir la première ombre des feuilles nées ce matin; au flanc des collines, je vois des poiriers, des pêchers généreux contenir la sève des feuilles pour livrer plus tôt toutes leurs fleurs, c’est la guerre, sur des squelettes encore desséchés, et, dans le vallon, de hauts pruniers tout blancs, drus comme des choux-fleurs. Ici le printemps dure, Gladys, il n’est pas d’un jour ou deux comme chez nous, et j’ai trouvé enfin le contrepoids à notre automne. Tous les mots que vous usiez, d’une usure imperceptible,—mille fois vous les diriez sans qu’ils se percent ou se boursouflent—pour parler de la lumière, du couchant, de mon jeune paon, ou de vous-même, vous pourriez à juste titre les donner à ce printemps français. Dans un guéret fumant, le semeur, seul homme de France qui ait le blé à discrétion, le prodigue d’un geste économe et précis. Sur chaque cep, le vigneron se courbe comme sur son baril, quand il tire le vin. Un canard, que sur la rive droite effarouchent des soldats américains, sur la gauche des zouaves, nage au milieu exact du torrent, rampant sans modifier son axe sur les rocs qui affleurent, au lieu de les contourner, et son sillage atteint toujours les deux bords à la même seconde. Le train glisse sur le fond de l’horizon au moment où une nuée s’écarte du soleil, et c’est le bruit d’un grand store qu’on tire. Leslie était né pour le printemps. Tous ces mouvements qui l’agitaient et nous semblaient inutiles, lorsqu’en plein été s’écartant de la mer il remontait en maillot un ruisseau, lorsque dans l’automne résonnant comme une cathédrale il chantait destwo-steps, quand sous la neige ilpeignait au ripolin vert notre palmier de ciment et de tôle, c’était les gestes qu’il ne pouvait réunir par cette saison qu’il n’aura jamais connue. Saison qui rend compatissant, inoffensif, et chacun croit à l’innocence. Autour du tronc d’arbre voisin, quatre soldats français qui repartent pour le front boivent dans des verres qu’orne de lauriers minces, quand ils les reposent, l’ombre d’un buisson, et je les écoute qui parlent sans haine. Le premier raconte que les serpents les plus dangereux, les serpents corail ou coraux, il a oublié le pluriel, ont la bouche trop petite pour mordre; le second que le requin n’attaque jamais l’homme, qu’il suit les navires à cause des épluchures, et que s’il a mordu un cuisinier tombé, il se sauve en voyant le sang; le troisième assure qu’il suffit de frapper dans l’eau avec les mains pour traverser le Niger sans crainte des mille crocodiles et il nageait même avec sa femme arabe sur le dos; et le quatrième parle de deux Saxons qui lui donnèrent de l’eau un jour qu’il fut blessé... Rassurés, dans un monde enfin libéré d’hommes et d’animaux méchants, ils laissent leurs bras,leurs jambes s’écarter d’eux sans péril. Le ciel est maintenant tout bleu, avec un de ces gros nuages d’explosion qu’on voit depuis la guerre, blancs et gonflés, et près d’exploser à leur tour. La rivière Allier roule des eaux filtrées vers la rivière Loire. A travers cet air, cette saison inconnue, Gladys, je vous vois, votre corps et votre âme, comme sous des rayons violets qui m’en dévoilent soudain les formes et les métaux; votre obstination, tendue de biais dans votre cerveau comme un os d’ivoire; votre éternel contentement qui ressemble tant à un vrai cœur, et qui dispense une rosée superbe; la glande de vos larmes, sans rides... Il n’y a, au fond, que Dieu d’impitoyable, Dieu seulement que rien ne pacifie ou n’émeuve, ni quand on bat un fleuve de ses bras, son esclave nue sur le dos, ni quand on est blessé et qu’on a soif en sa présence, car aujourd’hui Debussy est mort. Les Allemands ont heurté de leur pioche pour la troisième fois, dans les tranchées, je ne sais quelle racine de la France. Vous vous rappelez le Message de notre Université, où nous déclarions nous battre pour Rodin, pour Degas, pour Debussy... Il est trop tard. Tous trois sont tués...
Je suis venu de New-York sur le même bateau que Leslie. Le capitaine m’a pris pour lui et vingt fois m’a demandé par quelle ligne j’étais revenu. Pas d’attaques, pas de torpilles. La seule alerte fut un homme à la mer, qui sans se débattre, sans plonger, mourut noyé aussitôt comme si l’eau dans ces parages était seulement empoisonnée; je le voyais flotter surle dos, autour de lui la lumière de la lune apaisait les flots comme l’huile autour d’un navire en péril, et de son corps nous pouvions à loisir sauver mille pensées, les transborder sans même les mouiller jusqu’à nous. Toutes les fois qu’un peu de mort, un peu de sang ouvre la terre, il en sort à la fois toutes les pensées que j’aie eues, une à peu près par an, depuis que je vous connais, et ce noyé m’ouvrait l’océan, jumeau de quel cœur. Il flottait, et la bouée que j’avais lancée auprès de lui paraissait de plomb. On le repêcha, rien ne put le ranimer, on dut le rejeter le soir, mais cette fois avec un poids de fonte... Ce fut tout, la traversée ne fut plus que banale; c’est-à-dire que le soir venait, et que le soleil, un de nos regards pris entre chacun de ses rayons, tournait vers l’Amérique en nous tirant les yeux; que la nuit venait, chaque fois troublée par la folle qui s’évadait nue de sa cabine pour attaquer celle du célèbre juriste qu’elle prétendait cacher un chat-tigre sous son lit, et le matin me réveillaient les engagés arméniens qui partaient délivrer l’Arménie par Jérusalem, Damas et Diarbekir et qui chantaient laMarseillaiseen leur langage. Du pont supérieur, nous les voyions jouer à leur jeu national, qui est saute-mouton, celui qui était courbé gardait parfois à la main sa cigarette allumée, se refusait à la poser malgré les rumeurs, et cela rendait le jeu, s’il est possible, plus homicide encore. Ils étaient équipés à neuf pour tout ce qui coûte moins cher aux Etats-Unis, chaussures, ceintures, cols, mais de haillons pour tout ce qu’ils savaient trouver à meilleur compte enEurope, les chaussettes, les chapeaux, les chemises; et, la nuit, ils parvenaient à graver sur le bastingage, les patrouilles jamais n’en purent saisir un seul, des dessins de cornues, de tubes contournés et renversés, qui étaient leurs nomsdebout, à part l’inscription sur la cabine du capitaine, qui était la légende d’Adam... Puis, de ma chaise, je voyais des vagues doucement se déplier, une jaune et rouge, une verte et jaune, et me rendre le secret donné à l’aller par le bateau espagnol, le bateau brésilien. Le commissaire du bord me terminait l’histoirequ’ilavait commencée à Leslie, et toutes choses, et le lever du soleil lui-même, et le phare de Royan, et Bordeaux avec ses flèches, et depuis tous les petits bourgs de France me disent la fin ou la morale de je ne sais quel mystère dont j’ignorerai toujours le début.
Puis j’ai traversé la Guyenne, l’Angoumois. De Bordeaux à Paris on aperçoit tous les vingtmiles, découpée sur l’horizon, ou décalquée, quand il pleut, aux endroits les plus solitaires, une image américaine; inactifs comme les marins sur un radeau, des forestiers glabres, assis sur une clairière; des nègres usant les uniformes de la Sécession et construisant les hangars avec mille précautions car ils ne sont pas encore assurés sur la vie. Je connus Montrichard, dans la Touraine, patrie des cuisiniers, et, venus en permission saluer mon aubergiste il y en avait trois, celui du tsar, celui de l’empereur de Siam, et le chef de l’Hôtel des Voyageurs à Auxerre, que tous respectaient. Je connus cette ville, garde-meubles aussi d’églises et de châteaux, où attendent leurordre de transport tous les Américains qu’on renvoie en Amérique, parce qu’ils sont malades, ou en disgrâce, ou en surnombre dans leur grade, et Français, Françaises sont vraiment hospitaliers, car ils les soignent comme on le fait ailleurs des Américains qui arrivent. M’écartant parfois de la grande ligne, j’arrivai par embranchement dans ces villages encore solitaires où notre intendance, comme un insecte pour ses futures larves, est allée déposer du maïs, des balles de coton, des farines d’avoine là où naîtront des régiments, des compagnies américaines, et je levais la tête des gamins qui déjà balbutiaient l’anglais. Parfois il y avait le feu, tous s’y précipitaient, les soldats combattaient l’incendie avec leurs mains, avec leurs haches, entourés des épouses, des enfants, des blessés, qui tous les encourageaient sans pitié pour les belles flammes, comme si c’était la guerre qui sortait là soudain et qu’il fallait étouffer.
Je ne vous dirai pas ce qu’est Paris. On a couvert avec des sacs de sable tout ce qui vaut, m’a-t-on dit, d’être admiré, et j’ai rencontré Mason, le professeur d’art à Albany, qui essayait de voir par les interstices. Privé de toutes ses beautés, Paris est la plus belle ville du monde; je passe près de chaque amas desacsintimidé, comme en lisant le Chaucer où mon oncle puritain avait barré d’encre indélébile toutes les métaphores; je passe près de la Danse, près de la Marseillaise voilées en détournant la tête, mais le cœur vers elles, comme près d’un charme, d’un attribut secret de Paris. Dans la rue des passants portent une poussièreblanche sur les épaules, c’est qu’ils ont été dans la cave à cause des gothas, et le Sacré-Cœur tout entier en sort chaque matin, aveuglant. Chacun surveille sans haine la lune et ce trou d’argent qui chaque soir s’agrandit, comme si la plus grande torpille allait passer par la pleine lune et l’on évite de se mettre en dessous. Je vis un avion s’abattre un jour d’alerte sur la place de la Concorde, l’aviateur en sortir, marcher trois grands pas, un petit, et mourir en fantassin au centre exact de sa ville, du devoir. Le canon tonne: suivant les trottoirs nord-est à cause de la pièce géante, les rues sud à cause des courants d’air, avec des écarts sud-ouest-nord-sud pour éviter les pensionnats de garçon, des files de fillettes en capuchons gagnent les catacombes. C’est alors que je vais voir Hélène Grandin.
Car, je vous en dois l’aveu, Leslie s’est fiancé à son passage dans Paris. Lui qui recula toute sa vie devant le mariage dans le pays où l’on s’engage en un jour, en France où tout est convention et attente en un jour il a trouvé sa femme. Hélène habite deux chambres d’où l’on aperçoit à peine larue, mais, du débarras, en posant un tabouret sur une chaise et la chaise sur le fauteuil, par une lucarne on voit tout Paris. Elle me reçoit sans chagrin, sans prévenance. Rien en moi qui l’émeuve, qui l’attire. O légère Gladys, ô indécise et qui nous avez cru semblables, elle ne remarque pas que nous étions jumeaux, elle n’a vu dans Leslie que ce centième de corps, ce centième d’âme par quoi il différait de moi, elle ne l’a aimé que par ce qui toujours vous sera inconnu; et j’ai enfin le sentiment, non pas qu’une part de mon être, mais un être entier avec Leslie est mort. Je lui prends la main, ma main tremble. J’éprouve toujours l’angoisse, près d’une femme d’un autre pays que le mien, de voir une femme d’un autre siècle. Je ne peux découvrir ce qu’il y a du présent dans Hélène, elle est du siècle passé, du siècle prochain. Je regarde ses yeux, mes yeux me piquent. Tout ce qui est sans couleur et terne dans la chambre devient étincelant dans ses prunelles, les rideaux sombres, les meubles sombres, et tout ce qui est éclatant y devient terne et voilé, des couverts d’argent, le soleil. Entre le soleil tout noir et un chapeau de deuil qui étincelle, je vois le visage de Leslie flotter, sourire. Je dis à Hélène que je suis fiancé, que vous vous appelez Gladys, que ma famille est la sienne, et Gladys égoïste sa sœur généreuse. J’engage pour cette orpheline nos biens et l’Amérique entière, et même ce qui nous appartient à peine, car je lui décris le Grand Cañon, les Buildings, le parc de Yellowstone comme si je les lui offrais. J’insiste.
—Oui, répond-elle...
Que veut dire oui en français? Oui veut-il dire que le Grand Cañon est trop désert, qu’il faut le combler d’éléphants, de lions; que les Buildings sont trop blancs, qu’il faut les peindre en rouge, en argent?... Oui veut-il dire que l’on voit Gladys telle qu’elle est ce matin d’avril, agitée sur notre côte Pacifique, commandant ses amies à cheval sur les chevaux de bois flottants et dirigeant la houle? Oui veut-il dire que la vague arrive, que Gladys tend les épaules, ferme de la main sa bouche riante, car l’idée ne lui vient pas de ne pas rire? Oui veut-il dire que l’on accepte tout cela, que l’on refuse? J’ai honte soudain des pays heureux. Je parle à Hélène de la gloire, de la beauté qu’il y a à mourir pour son pays, pour une femme, et, c’était le cas de mon frère, pour deux femmes, pour deux pays. Elle secoue lentement la tête, de gauche à droite:
—Oui,... fait-elle.
Adieu, Gladys. J’ai rejoint la brigade de Leslie et tout un jour je suis resté au poste de son général. C’était un carrefour, sur lequel des camions, des compagnies fatiguéess’arrêtaient d’elles-mêmes comme des locomotives sur une plaque, et soufflaient, attendant qu’elle tournât. J’attendais Farnsworth, celui que vous appelez Lunettes à cause de ses énormes prunelles, qui semble un Cyclope étonnant, un Cyclope à deux yeux, et qui a vu de ces immenses cercles mourir Leslie. J’attendais avec le chien du major qu’on ne laissait point ce jour-là faire la chasse aux obus, car on craignait des obus asphyxiants, et le major seul courait pour arriver premier aux blessés. Je vis passer l’avion de notre ami Thaw qui tous les jours va planer une minute à trois mille cent deux mètres au-dessus d’un village ennemi, point exact, hauteur exacte où pour la dernière fois fut aperçu son ami Morton, disparu, et comme si c’était là-haut à un mètre près qu’on dût le retrouver. On apportait des morts tués par les gaz. Des soldats avec crainte délaçaient le masque, par crainte de trouver un ami,—plus triste encore de découvrir un visage pour tous méconnaissable. J’aidais à les porter ensuite à l’ombre, à l’écart, près de ces renflements ou de ces creux de la terre qui semblent faits, par leur forme, pour tenir un corps étendu, et dites à l’Amérique que tous les tués de la septième brigade ont été ce jour-là enterrés dans le bon sens. Parfois le vent nous jetait au visage, comme une mitrailleuse, des gouttes dures de pluie; nous frissonnions, découverts par une fausse mort. Des Français passaient le visage nu, à côté de nos artilleurs masqués, et nous comprenions qu’ils étaient dans leur air, que nous nous battions près d’eux comme des scaphandriers près des géniesdes eaux et ce soir encore, dans ce petit parc, près de ce petit clocher, je me sens un masque, et je prends, pour l’arracher, mon visage dans mes deux mains.
O Gladys, vous rappelez-vous cette gouvernante qui nous obligeait à la fin de chaque lettre, en post-scriptum, de définir un des mots qui honorent les hommes, le mot loyauté, le mot éternité, et je fus privé de dessert une semaine pour avoir décrit, dans la lettre à notre évêque, le mot Gladys. Voulez-vous aujourd’hui le mot Nostalgie, le mot Tristesse, sont-ils de ceux qui vous honorent? J’ai vu Farnsworth. Leslie, toujours ennemi de l’emphase, a trouvé un prétexte à mourir pour la France. Il était venu aux tranchées les poches pleines d’oranges, car Farnsworth les aimait; son ami était devant les lignes en patrouille, cerné, il le rejoignit en rampant, le sauva de trois Allemands, mourut pour la plus belle cause, mais à propos d’un ami, et il eut même le temps de lui donner une dernière orange, car il avait lancé les autres ses grenades épuisées. O Gladys cruelle et rose, pourquoi faut-il que le mot Bonheur soit le seul, aujourd’hui que j’aie envie de vous décrire? Le Bonheur Gladys, est l’accord entre tous les hommes, chacun, le nègre aussi, comprenant les plus grands; le bonheur est de sentir son âme immense et au centre son corps minuscule comme un noyau; de voir recommencer, mais cette fois comme s’ils étaient faits pour vous seul, à votre seule intention, tous les gestes qu’on a vus sans les comprendre un quart d’heure plus tôt, quatre soldats amis des requins, des Saxons, leverleurs verres entourés d’ombres de lauriers, s’asseoir autour d’un tronc d’arbre coupé en étendant les mains vers lui comme les fakirs autour d’une graine qui va devenir tout à l’heure palmier; de voir, sans que rien en ce monde puisse l’expliquer, l’Américaine soudain donner à boire, la Française, à manger, deux grands pays changer leur but et leur fonction par simple bienveillance, et, suprême bonheur, de voir un canard, ses ailes ouvertes, plus lent que le courant lui-même, balayer, pour en enlever la poussière, le ruisseau étincelant.