The Project Gutenberg eBook ofAmica AmericaThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: Amica AmericaAuthor: Jean GiraudouxIllustrator: Maxime DethomasRelease date: November 15, 2020 [eBook #63777]Most recently updated: October 18, 2024Language: FrenchCredits: Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse, The InternetArchive (Canadian Libraries) and the Online DistributedProofreading Team at https://www.pgdp.net (This file wasproduced from images generously made available by theBibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) athttp://gallica.bnf.fr)*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AMICA AMERICA ***
This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.
Title: Amica AmericaAuthor: Jean GiraudouxIllustrator: Maxime DethomasRelease date: November 15, 2020 [eBook #63777]Most recently updated: October 18, 2024Language: FrenchCredits: Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse, The InternetArchive (Canadian Libraries) and the Online DistributedProofreading Team at https://www.pgdp.net (This file wasproduced from images generously made available by theBibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) athttp://gallica.bnf.fr)
Title: Amica America
Author: Jean GiraudouxIllustrator: Maxime Dethomas
Author: Jean Giraudoux
Illustrator: Maxime Dethomas
Release date: November 15, 2020 [eBook #63777]Most recently updated: October 18, 2024
Language: French
Credits: Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse, The InternetArchive (Canadian Libraries) and the Online DistributedProofreading Team at https://www.pgdp.net (This file wasproduced from images generously made available by theBibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) athttp://gallica.bnf.fr)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AMICA AMERICA ***
Au lecteur
Table
L’image de couverture a été réalisée pour cette édition électronique.Elle appartient au domaine public.
L’image de couverture a été réalisée pour cette édition électronique.Elle appartient au domaine public.
AUTRES OUVRAGES DE JEAN GIRAUDOUXPROVINCIALESchez Grasset.L’ÉCOLE DES INDIFFÉRENTSchez Grasset.SIMON LE PATHÉTIQUEchez Grasset.LECTURES POUR UNE OMBREchez Émile-Paul frères.
AUTRES OUVRAGES DE JEAN GIRAUDOUX
AMICA AMERICA
VOYAGE DE JEAN GIRAUDOUX, ILLUSTRÉ PAR LES DESSINS DE MAXIME DETHOMAS. SE VEND CHEZ ÉMILE-PAUL FRÈRES, SUR LA PLACE BEAUVAU, A PARIS.
VOYAGE DE JEAN GIRAUDOUX, ILLUSTRÉ PAR LES DESSINS DE MAXIME DETHOMAS. SE VEND CHEZ ÉMILE-PAUL FRÈRES, SUR LA PLACE BEAUVAU, A PARIS.
TABLE DES CHAPITRES1PROLOGUE13Discours dans leMassachusetts39Déjà l’on voit...55Repos au lac Asquam69Pour Groton etMiddlesex83Film111ÉPILOGUE
PROLOGUEC’C’était le samedi matin. De chaque estuaire de France s’élançait vers l’Amérique, du milieu exact du fleuve, comme d’une couleuvre sa langue, un beau steamer et son sillage. Le phare blanc acceptait tous les rayons et tous les regards qu’il renvoie la nuit colorés. Notre navire tirait derrière lui la nappe étincelante de l’eau, habile et sans renverser un seul des objets en équilibre sur le fleuve, bouées, bateaux et mines. Le dirigeable de l’escorte au-dessus de nous, nousvoyait enfin étendus sur nos chaises, face à lui, et même le visage ensoleillé; et il devait nous quitter, c’est la vie, au moment juste où il aurait pu nous comprendre. Le soleil était si éclatant au-dessus de la France, qu’à part une femme aux yeux protégés à la fois par des jumelles, des lunettes noires, des larmes, il fallut renoncer à la voir disparaître. Déjà chaque passager était doublé d’un de ces compagnons de traversée que la Compagnie dispose par avance dans le bateau, en nombre égal au nombre des voyageurs, et qu’après l’arrivée jamais l’on ne revoit. Le mien s’appelait Bordéras, et toujours, quel que fût le sujet de vos pensées, il parlait du sujet contraire:—Que les couchers de soleil sont beaux sur la mer, était-il en train de me dire.D’ailleurs, le coucher du soleil vint aussi. De grandes vagues plates se succédaient, pourpres; l’angle de l’une se recourbait soudain, une page était cornée pour nous dans un livre encore inconnu. Le mousse lavait les bouées; on pourrait les jeter aux noyés sans se salir les mains. A la place exacte où se croisaient le reflet du soleil et l’onde de la T.S.F., l’opérateur illuminé notait la hauteur de l’Alpe escaladée la veille par les Italiens. Puis les oiseaux de mer se couchaient dans la mer. La femme en pleurs s’attristait d’apprendre que, pour la première fois depuis son lancement, le bateau n’avait pas d’enfant à bord, et soudain s’en réjouissait. Le mousse quêtait par ordre les cigarettes allumées, les jetait par dessus le bastingage, et signalait auxmarins le mégot du capitaine, qu’on pût suivre des yeux un long moment. Pour masquer toute lumière on avait retrouvé dans quelque chantier les ronds de tôle découpés jadis dans le navire pour faire les hublots, dans un autre navire sans doute, car les femmes de chambre les ajustaient difficilement, debout sur notre valise neuve. Au salon s’assemblaient des ombres hostiles, attirées par l’idée du bridge,—une dame, avec d’énormes yeux dont elle n’abaissait jamais les paupières, quelque espionne,—et l’Américain à l’index coupé jouaitTannhaüsersur le piano qui semblait avoir perdu une note.—Les chevaux pie portent malheur et non bonheur, disait Bordéras; et il m’en expliquait la cause.Puis d’autres jours passaient. Le jour où nous étions au large des Açores, et l’on vit flotter des herbes, une table: au large de Terre-Neuve, il en vint une tortue. En face du Pôle même, et la dame aux yeux ouverts vit dans la même heure un poisson volant, un requin, un corsaire. Les dernières lettres reçues au départ, sur le quai de Bordeaux, se recouvraient peu à peu, par-dessus l’écriture anglaise adorée, des comptes au crayon du jeu de tonneau. Les kodaks, qui portaient au départsur leur film entamé deux ou trois clichés de Carency, de Reims, photographiaient le canon de l’avant le matin, le canon de l’arrière le soir, et gardaient une plaque pour l’arrivée à New-York. En France, nos parents vivaient maintenant en retenant leur pensée, car ils ne pouvaient recevoir de nouvelles avant l’autre semaine que si nous étions morts. Sur notre grand bateau rouleur qui recevait les messages sans jamais y répondre, s’amassait comme autrefois, au temps sans télégrammes, une rouille, un secret. Seule, chaque soir, après avoir lu le communiqué, la dame se précipitait à son bureau et répondait par lettres. Quand une fumée s’élevait à l’horizon, deux rayons argentés bougeaient à la proue et à la poupe, c’étaient les canons qui tournaient sur leur pivot. Un grand charbonnier nous croisa, lent, usant son charbon avec avarice, usant le plus mauvais, fumant noir, un marin, un seul marin accoudé sur le pont et qui ne nous fit aucun signe. Les vents s’étaient calmés et les nuages s’entassaient par paquets à quelques mètres du cube d’eau dont ils étaient nés. Les vents se déchaînaient, et le commandant, pour faire le point, mettait son navire en travers de l’Atlantique. Bordéras me parlait des chats et de leur fidélité. Puis la nouvelle arriva que l’Amérique déclarait la guerre à l’Allemagne; on vit cinq passagers en complet de voyage descendre au galop dans leur cabine, tirant sur leur cravate, et remonter en uniforme: c’étaient les officiers de ma mission.Or, il y avait à bord notre plus grand philosophe, qui allait à Washington, aidé de notre plus grand physicien, poser sur des mots choisis par Wilson les immenses colonnes d’air qui sont sur les mots français. S’il survenait un torpillage, le hasard voulait que nous montions sur le même canot. C’était à moi de le réchauffer, de lui donner ma part d’alcool. Si la barque coulait, c’est moi qui soutiendrais une minute encore sa tête au-dessus d’un gouffre. Nous coulions l’un avec l’autre. La première lueur aspirée par son âme libérée était mon âme, et j’en étais le premier aliment dans le stade où elle égalerait peut-être Dieu. Tous les après-midi, il sortait de sa cabine, sous un faux-nom,—le même toujours, sachant quelle médiocre continuité nous infligeons aux êtres,—mais me saluant chaque fois d’un nom différent, par je ne sais quelle flatterie. Etendu près de moi, il dilatait devant une mer entière la pensée conçue le matin par le hublot, il étalait et repassait de la main un papier roulé. Parfois, il prenait un crayon, il écrivait; et deux plans du monde par ce seul geste étaient pour moi fondus. Il cessait d’écrire, et le ciel ne s’appliquait plus contre la mer. Parfois, comme un poète s’amuse en plein soleil à regarder fixement les yeux d’un hibou captif, il regardait, sans le savoir peut-être, au fond de mes yeux. J’y laissais cette petite Idée nue qui les habite, mais d’ailleurs il ne voyait rien, et moi j’apercevais, dans les siens, sinon l’âme de sa pensée, du moins sa forme même, son spectre, matériel, fluide, presque aussi matériel qu’un regard,—mais aprèstout un philosophe est un homme. Parfois, à d’imperceptibles signes, je le sentais se loger et se complaire une minute, comme les archéologues s’étendent dans un tombeau grec pour voir la longueur des morts grecs, dans une pensée creusée par d’autres. Parfois, le soleil l’atteignait à la seconde exacte où deux pensées en lui se choquaient, il s’étonnait d’être pour la première fois, par ce choc, inondé de chaleur. Il se croyait seul, mais je surveillais, je concevais chaque mouvement et chaque glissade de sa pensée, je n’en éprouvais que le vertige physique, mais comme le roitelet caché sur la tête du plus grand des oiseaux, sans voler, sans penser, j’arrivais dans son monde même une ligne au-dessus de lui.Etendu le premier, j’avais chaque jour à défendre contre Bordéras, sans qu’il le sût jamais, sa chaise longue et sa couverture. Une seule fois, Bordéras s’attardant, il fut obligé de tourner autour du navire, et commença l’après-midi par le paraphe qui la finissait d’ordinaire. Mon silence au début lui plaisait, puis l’inquiéta, et pour s’en libérer, il voulait m’adresser la parole. Tout un lundi, tout un mardi, je le vis chercher un prétexte... En vain... Avant de s’asseoir, il me regardait, il me visait; mais le cœur d’un homme, de haut,est un terrain d’atterrissage si étroit. Le jour où je me mis en uniforme, il lut tout haut le numéro de mon collet, et ce fut par les chiffres, puisque les mots se refusaient, qu’il put me saisir enfin; ainsi Pythagore parvint, avec sept chiffres en plus, à saisir le monde. Il me demanda si j’avais connu Clermont, adjudant dans ma brigade, son élève.—J’avais connu Clermont. Nous étions amis. La semaine avant sa mort, je l’avais même rencontré, au repos, surveillant les exercices sur des champs labourés. Il m’avait crié au revoir, et était parti, suivant son commandant dans le même sillon, s’écartant de moi par la ligne la plus droite, posant ses pas minuscules avec précautions dans les larges empreintes du commandant, et tous les huit jours avant sa mort, jours de boue, il put rester propre, mais il ne laissa point de traces à lui.Il voulut savoir si Clermont avait souffert, qui détestait le froid, qui se chargeait de diriger le poêle au Collège de France.—Il gelait. Nous gelions. Pour que nous puissions entendre les balles, on nous confisquait nos cache-nez. Pour que nous n’ayons pas le tétanos, au cas où les balles nous traverseraient, on nous interdisait nos peaux de bique. Comme nous tous Clermont réclamait l’été, quand le général nous ferait combattre tout nus, sans doute invulnérables.Et les combats d’aéroplanes, en avais-je vu?—Quelquefois. Nous nous enfoncions dans la sape pour les voir plus distinctement. Au-dessus d’eux, en plein jour on apercevait des étoiles. En septembre, un avion français avait été abattu juste devant notre ligne. Clermont, les autres sergents de la compagnie, le lieutenant, nous avions fait le serment de ne plus nous baisser de l’après-midi. Nos mères auraient été tranquilles, ce jour-là, si elles avaient été au courant...Il me questionna encore.Mon langage le surprenait un peu. Il le trouvait, non, il ne le trouvait pas tout à fait sympathique. Il eût préféré, chez un soldat, plus de gestes. Il ne savait pas que nous, lieutenants, qui vivons avec nos hommes, chaque fois que nous leur parlons, nous devons penser que c’est la dernière phrase qu’ils entendent; malgré nous elle ressemble à la première que nous leur donnerons après leur mort; en sorte que notre voix est mate, notre pensée gonflée, et nous ne disons jamais rien, dans nos escouades, qui ne puisse être entendu et compris par une ombre.Il n’était pas le premier à s’en étonner. Souvent nos colonels, guidés dans la tranchée par un chef de section inconnu, surpris de sa parole sans argot, de ses pensées sans haine, le ramenaient au camp d’instruction et l’y chargeaient de faire les conférences sur la discipline, sur les fusils lance-grenades; des ombres elles-mêmes eussent aimé, l’écoutant, se ranger par sections, appuyer leurs grenades,ombres qu’elles étaient, sur leur tromblon et rêver. Mon philosophe étendu sentait que mes paroles touchaient une part de son âme; il ne savait laquelle; il ramenait sa couverture sur lui, pour contenir le doux esprit qui la soulevait. Sans qu’il s’en doutât, il me suivit chaque après-midi, entre trois et quatre, dans ce domaine à demi souterrain qui est mon royaume; ne me parlant que des élèves tués, des poètes tués, et il parcourut avec moi ce monde d’amis pétrifiés, dispersés par les vents, embaumés, amincis, chacun de si loin grand sans raison ou minuscule, entre lesquels, ô femmes, je lui montrai que vous circulez toutes encore, avec votre vraie grandeur, avec votre corps vivant qu’on incline sur les grands blessés dans les gares,—on se hâte,—pour qu’ils reprennent dès qu’ils ouvriront les yeux notion de la taille moyenne des êtres et fassent juste l’effort, pas plus, qu’il faut pour vivre...C’est ainsi que j’eus pendant une semaine, une heure par jour, sur un bateau de tôles chargé d’acier, un dialogue avec l’ombre de Bergson.Puis la mer se peupla.Tout ce qui s’était amassé en bloc au-dessus de nous, le temps, la semaine, s’effrita, et il tomba un soir sur le pont une nuée de petites nouvelles américaines. Les navires venant de France, sans lest, laissaient à peineune trace. Les bateaux de New-York, combles, traçaient un long sillon. Au-dessus de la corde qui sépare les premières des secondes, une jeune Française et un Américain se disaient adieu, et rentraient l’un au cœur de la richesse, l’autre au cœur de la pauvreté. Ceux qui savaient que Joffre allait bientôt venir, parfois se retournaient. Puis un jour, où, hélas, je ne pus être rasé,—car le capitaine de laSylvie, coulée en Grèce, qui allait chercher leBacchusà Détroit, se faisait couper les cheveux, les favoris, la moustache, la mouche et la barbe,—comme une de ces dalles enchantées sur la terre, avec un gros anneau, par où l’on arrive aux antipodes, une énorme bouée rouge parut, fixée sur la mer plate, qu’on souleva, et ce fut l’Amérique. Le bateau poste déjà nous harcelait, et nous écrivions lentement, pour qu’il ne les emportât pas, les lettres qui devaient rester à bord et revenir en France. Sur le remorqueur, à la place où je l’avais laissé voilà dix ans, Jérôme Greene nous attendait, se levait quand un navire ne passait pas dans le voisinage, et je montrais son canot aux commissaires du port qui voulaient savoir où j’allais, en Amérique. Puis un nuage s’éleva, qui était Long-Island. L’Américain au doigt coupé me désignait du pouce l’échancrure du nuage où il se baignait, la voussure du nuage où un chanteur de Honolulu avait joué avec les pieds sur son piano... puis New-York apparut; de gigantesques cubes d’ombre rangés parmi des cubes de lumière plus gigantesques encore bornèrent l’horizon, les bâtiments vieux de plus de dix ans à côté deceux de cinq ans, et, dominant, plus blancs que la lumière même, les édifices de l’année étincelaient. Bordéras tout joyeux me serrait les épaules, tendait la main vers eux:—Vendôme! criait-il, Vendôme!
C’
C’était le samedi matin. De chaque estuaire de France s’élançait vers l’Amérique, du milieu exact du fleuve, comme d’une couleuvre sa langue, un beau steamer et son sillage. Le phare blanc acceptait tous les rayons et tous les regards qu’il renvoie la nuit colorés. Notre navire tirait derrière lui la nappe étincelante de l’eau, habile et sans renverser un seul des objets en équilibre sur le fleuve, bouées, bateaux et mines. Le dirigeable de l’escorte au-dessus de nous, nousvoyait enfin étendus sur nos chaises, face à lui, et même le visage ensoleillé; et il devait nous quitter, c’est la vie, au moment juste où il aurait pu nous comprendre. Le soleil était si éclatant au-dessus de la France, qu’à part une femme aux yeux protégés à la fois par des jumelles, des lunettes noires, des larmes, il fallut renoncer à la voir disparaître. Déjà chaque passager était doublé d’un de ces compagnons de traversée que la Compagnie dispose par avance dans le bateau, en nombre égal au nombre des voyageurs, et qu’après l’arrivée jamais l’on ne revoit. Le mien s’appelait Bordéras, et toujours, quel que fût le sujet de vos pensées, il parlait du sujet contraire:
—Que les couchers de soleil sont beaux sur la mer, était-il en train de me dire.
D’ailleurs, le coucher du soleil vint aussi. De grandes vagues plates se succédaient, pourpres; l’angle de l’une se recourbait soudain, une page était cornée pour nous dans un livre encore inconnu. Le mousse lavait les bouées; on pourrait les jeter aux noyés sans se salir les mains. A la place exacte où se croisaient le reflet du soleil et l’onde de la T.S.F., l’opérateur illuminé notait la hauteur de l’Alpe escaladée la veille par les Italiens. Puis les oiseaux de mer se couchaient dans la mer. La femme en pleurs s’attristait d’apprendre que, pour la première fois depuis son lancement, le bateau n’avait pas d’enfant à bord, et soudain s’en réjouissait. Le mousse quêtait par ordre les cigarettes allumées, les jetait par dessus le bastingage, et signalait auxmarins le mégot du capitaine, qu’on pût suivre des yeux un long moment. Pour masquer toute lumière on avait retrouvé dans quelque chantier les ronds de tôle découpés jadis dans le navire pour faire les hublots, dans un autre navire sans doute, car les femmes de chambre les ajustaient difficilement, debout sur notre valise neuve. Au salon s’assemblaient des ombres hostiles, attirées par l’idée du bridge,—une dame, avec d’énormes yeux dont elle n’abaissait jamais les paupières, quelque espionne,—et l’Américain à l’index coupé jouaitTannhaüsersur le piano qui semblait avoir perdu une note.
—Les chevaux pie portent malheur et non bonheur, disait Bordéras; et il m’en expliquait la cause.
Puis d’autres jours passaient. Le jour où nous étions au large des Açores, et l’on vit flotter des herbes, une table: au large de Terre-Neuve, il en vint une tortue. En face du Pôle même, et la dame aux yeux ouverts vit dans la même heure un poisson volant, un requin, un corsaire. Les dernières lettres reçues au départ, sur le quai de Bordeaux, se recouvraient peu à peu, par-dessus l’écriture anglaise adorée, des comptes au crayon du jeu de tonneau. Les kodaks, qui portaient au départsur leur film entamé deux ou trois clichés de Carency, de Reims, photographiaient le canon de l’avant le matin, le canon de l’arrière le soir, et gardaient une plaque pour l’arrivée à New-York. En France, nos parents vivaient maintenant en retenant leur pensée, car ils ne pouvaient recevoir de nouvelles avant l’autre semaine que si nous étions morts. Sur notre grand bateau rouleur qui recevait les messages sans jamais y répondre, s’amassait comme autrefois, au temps sans télégrammes, une rouille, un secret. Seule, chaque soir, après avoir lu le communiqué, la dame se précipitait à son bureau et répondait par lettres. Quand une fumée s’élevait à l’horizon, deux rayons argentés bougeaient à la proue et à la poupe, c’étaient les canons qui tournaient sur leur pivot. Un grand charbonnier nous croisa, lent, usant son charbon avec avarice, usant le plus mauvais, fumant noir, un marin, un seul marin accoudé sur le pont et qui ne nous fit aucun signe. Les vents s’étaient calmés et les nuages s’entassaient par paquets à quelques mètres du cube d’eau dont ils étaient nés. Les vents se déchaînaient, et le commandant, pour faire le point, mettait son navire en travers de l’Atlantique. Bordéras me parlait des chats et de leur fidélité. Puis la nouvelle arriva que l’Amérique déclarait la guerre à l’Allemagne; on vit cinq passagers en complet de voyage descendre au galop dans leur cabine, tirant sur leur cravate, et remonter en uniforme: c’étaient les officiers de ma mission.
Or, il y avait à bord notre plus grand philosophe, qui allait à Washington, aidé de notre plus grand physicien, poser sur des mots choisis par Wilson les immenses colonnes d’air qui sont sur les mots français. S’il survenait un torpillage, le hasard voulait que nous montions sur le même canot. C’était à moi de le réchauffer, de lui donner ma part d’alcool. Si la barque coulait, c’est moi qui soutiendrais une minute encore sa tête au-dessus d’un gouffre. Nous coulions l’un avec l’autre. La première lueur aspirée par son âme libérée était mon âme, et j’en étais le premier aliment dans le stade où elle égalerait peut-être Dieu. Tous les après-midi, il sortait de sa cabine, sous un faux-nom,—le même toujours, sachant quelle médiocre continuité nous infligeons aux êtres,—mais me saluant chaque fois d’un nom différent, par je ne sais quelle flatterie. Etendu près de moi, il dilatait devant une mer entière la pensée conçue le matin par le hublot, il étalait et repassait de la main un papier roulé. Parfois, il prenait un crayon, il écrivait; et deux plans du monde par ce seul geste étaient pour moi fondus. Il cessait d’écrire, et le ciel ne s’appliquait plus contre la mer. Parfois, comme un poète s’amuse en plein soleil à regarder fixement les yeux d’un hibou captif, il regardait, sans le savoir peut-être, au fond de mes yeux. J’y laissais cette petite Idée nue qui les habite, mais d’ailleurs il ne voyait rien, et moi j’apercevais, dans les siens, sinon l’âme de sa pensée, du moins sa forme même, son spectre, matériel, fluide, presque aussi matériel qu’un regard,—mais aprèstout un philosophe est un homme. Parfois, à d’imperceptibles signes, je le sentais se loger et se complaire une minute, comme les archéologues s’étendent dans un tombeau grec pour voir la longueur des morts grecs, dans une pensée creusée par d’autres. Parfois, le soleil l’atteignait à la seconde exacte où deux pensées en lui se choquaient, il s’étonnait d’être pour la première fois, par ce choc, inondé de chaleur. Il se croyait seul, mais je surveillais, je concevais chaque mouvement et chaque glissade de sa pensée, je n’en éprouvais que le vertige physique, mais comme le roitelet caché sur la tête du plus grand des oiseaux, sans voler, sans penser, j’arrivais dans son monde même une ligne au-dessus de lui.
Etendu le premier, j’avais chaque jour à défendre contre Bordéras, sans qu’il le sût jamais, sa chaise longue et sa couverture. Une seule fois, Bordéras s’attardant, il fut obligé de tourner autour du navire, et commença l’après-midi par le paraphe qui la finissait d’ordinaire. Mon silence au début lui plaisait, puis l’inquiéta, et pour s’en libérer, il voulait m’adresser la parole. Tout un lundi, tout un mardi, je le vis chercher un prétexte... En vain... Avant de s’asseoir, il me regardait, il me visait; mais le cœur d’un homme, de haut,est un terrain d’atterrissage si étroit. Le jour où je me mis en uniforme, il lut tout haut le numéro de mon collet, et ce fut par les chiffres, puisque les mots se refusaient, qu’il put me saisir enfin; ainsi Pythagore parvint, avec sept chiffres en plus, à saisir le monde. Il me demanda si j’avais connu Clermont, adjudant dans ma brigade, son élève.
—J’avais connu Clermont. Nous étions amis. La semaine avant sa mort, je l’avais même rencontré, au repos, surveillant les exercices sur des champs labourés. Il m’avait crié au revoir, et était parti, suivant son commandant dans le même sillon, s’écartant de moi par la ligne la plus droite, posant ses pas minuscules avec précautions dans les larges empreintes du commandant, et tous les huit jours avant sa mort, jours de boue, il put rester propre, mais il ne laissa point de traces à lui.
Il voulut savoir si Clermont avait souffert, qui détestait le froid, qui se chargeait de diriger le poêle au Collège de France.
—Il gelait. Nous gelions. Pour que nous puissions entendre les balles, on nous confisquait nos cache-nez. Pour que nous n’ayons pas le tétanos, au cas où les balles nous traverseraient, on nous interdisait nos peaux de bique. Comme nous tous Clermont réclamait l’été, quand le général nous ferait combattre tout nus, sans doute invulnérables.
Et les combats d’aéroplanes, en avais-je vu?
—Quelquefois. Nous nous enfoncions dans la sape pour les voir plus distinctement. Au-dessus d’eux, en plein jour on apercevait des étoiles. En septembre, un avion français avait été abattu juste devant notre ligne. Clermont, les autres sergents de la compagnie, le lieutenant, nous avions fait le serment de ne plus nous baisser de l’après-midi. Nos mères auraient été tranquilles, ce jour-là, si elles avaient été au courant...
Il me questionna encore.
Mon langage le surprenait un peu. Il le trouvait, non, il ne le trouvait pas tout à fait sympathique. Il eût préféré, chez un soldat, plus de gestes. Il ne savait pas que nous, lieutenants, qui vivons avec nos hommes, chaque fois que nous leur parlons, nous devons penser que c’est la dernière phrase qu’ils entendent; malgré nous elle ressemble à la première que nous leur donnerons après leur mort; en sorte que notre voix est mate, notre pensée gonflée, et nous ne disons jamais rien, dans nos escouades, qui ne puisse être entendu et compris par une ombre.
Il n’était pas le premier à s’en étonner. Souvent nos colonels, guidés dans la tranchée par un chef de section inconnu, surpris de sa parole sans argot, de ses pensées sans haine, le ramenaient au camp d’instruction et l’y chargeaient de faire les conférences sur la discipline, sur les fusils lance-grenades; des ombres elles-mêmes eussent aimé, l’écoutant, se ranger par sections, appuyer leurs grenades,ombres qu’elles étaient, sur leur tromblon et rêver. Mon philosophe étendu sentait que mes paroles touchaient une part de son âme; il ne savait laquelle; il ramenait sa couverture sur lui, pour contenir le doux esprit qui la soulevait. Sans qu’il s’en doutât, il me suivit chaque après-midi, entre trois et quatre, dans ce domaine à demi souterrain qui est mon royaume; ne me parlant que des élèves tués, des poètes tués, et il parcourut avec moi ce monde d’amis pétrifiés, dispersés par les vents, embaumés, amincis, chacun de si loin grand sans raison ou minuscule, entre lesquels, ô femmes, je lui montrai que vous circulez toutes encore, avec votre vraie grandeur, avec votre corps vivant qu’on incline sur les grands blessés dans les gares,—on se hâte,—pour qu’ils reprennent dès qu’ils ouvriront les yeux notion de la taille moyenne des êtres et fassent juste l’effort, pas plus, qu’il faut pour vivre...
C’est ainsi que j’eus pendant une semaine, une heure par jour, sur un bateau de tôles chargé d’acier, un dialogue avec l’ombre de Bergson.
Puis la mer se peupla.
Tout ce qui s’était amassé en bloc au-dessus de nous, le temps, la semaine, s’effrita, et il tomba un soir sur le pont une nuée de petites nouvelles américaines. Les navires venant de France, sans lest, laissaient à peineune trace. Les bateaux de New-York, combles, traçaient un long sillon. Au-dessus de la corde qui sépare les premières des secondes, une jeune Française et un Américain se disaient adieu, et rentraient l’un au cœur de la richesse, l’autre au cœur de la pauvreté. Ceux qui savaient que Joffre allait bientôt venir, parfois se retournaient. Puis un jour, où, hélas, je ne pus être rasé,—car le capitaine de laSylvie, coulée en Grèce, qui allait chercher leBacchusà Détroit, se faisait couper les cheveux, les favoris, la moustache, la mouche et la barbe,—comme une de ces dalles enchantées sur la terre, avec un gros anneau, par où l’on arrive aux antipodes, une énorme bouée rouge parut, fixée sur la mer plate, qu’on souleva, et ce fut l’Amérique. Le bateau poste déjà nous harcelait, et nous écrivions lentement, pour qu’il ne les emportât pas, les lettres qui devaient rester à bord et revenir en France. Sur le remorqueur, à la place où je l’avais laissé voilà dix ans, Jérôme Greene nous attendait, se levait quand un navire ne passait pas dans le voisinage, et je montrais son canot aux commissaires du port qui voulaient savoir où j’allais, en Amérique. Puis un nuage s’éleva, qui était Long-Island. L’Américain au doigt coupé me désignait du pouce l’échancrure du nuage où il se baignait, la voussure du nuage où un chanteur de Honolulu avait joué avec les pieds sur son piano... puis New-York apparut; de gigantesques cubes d’ombre rangés parmi des cubes de lumière plus gigantesques encore bornèrent l’horizon, les bâtiments vieux de plus de dix ans à côté deceux de cinq ans, et, dominant, plus blancs que la lumière même, les édifices de l’année étincelaient. Bordéras tout joyeux me serrait les épaules, tendait la main vers eux:
—Vendôme! criait-il, Vendôme!
DISCOURS DANS LE MASSACHUSETTSLLa nuit tombait. Au milieu des acclamations, de vieux messieurs les yeux en pleurs ont retiré par la main chaque officier français du navire, impatients mais cependant sans le hâter, pour qu’il restât au centre de son cercle de lumière, car un projecteur accompagnait chacun de nous. Nous avons émergé de notre vieux et sombre continent éblouis, comme d’une tranchée,—le commandant un peu moins car il avait un projecteur vert,—et maintenant, clos dans nos Cercles où leshommes seuls pénètrent, nous vivons hors de toute atteinte féminine. Les attentions qu’en France les femmes imaginent, des hommes les ont pour nous, et les vieillards celles des petites filles. Ce n’est point la femme du banquier qui m’éveille, la femme de l’évêque qui me borde, c’est le banquier lui-même, c’est l’évêque. Si nous ouvrons notre porte un peu vite, un professeur à cheveux blancs, surpris à y clouer une cocarde, s’enfuit désolé par la fenêtre et par les toits. Ou bien ce sont les chirurgiens qui, chaque matin, nous offrent, comme un miroir à leur malade, des illustrés où nous voyons nos portraits, blâmant sévèrement ceux où nous sommes maigres. Ou bien c’est un vieux colonel qui nous envoie par amitié les photographies historiques de sa vie, et sur l’une d’elles, car il fut champion de nage, il est nu. Chacune de nos chambres est dédiée à une promotion de l’Université; j’habite par hasard la chambre 1888, et tous ceux qui passèrent leur examen cet été-là, où justement je naquis, ont le droit d’entrer me voir sans s’annoncer, amenant en fraude leurs amis qui échouèrent. Le soir, chaque soir, banquet. Du perron, un hôte s’avance vers chacun de nous, s’incline, et nous montons par couples à la salle des fêtes. Le commandant donne le bras au Président; pour notre capitaine qui a deux mètres, on a mandé par télégramme du Canada le membre le plus haut du Club (comme on compte ici par pieds et par pouces, on n’arrive pas à savoir quel est le plus grand des deux); et, pour le dernier officier, pour moi, le Bostonien réputé dans le cercle,—quelqu’il soit, on lui doit aujourd’hui ce triomphe,—pour aimer la France avec le plus de passion. C’est un colosse à front têtu, trapu: sous ma main son bras tremble. C’est un petit homme timide, bouleversé, qui doit prononcer un discours, que deux amis géants rattrapent comme il se dérobe, soulèvent, et m’apportent tout droit, pour ne pas troubler ses idées et ses mots, comme une bouteille de vieux whisky. C’est un avocat, un géographe, un professeur; il voit la France comme la perfection de son métier, comme un discours sans paroles, comme un pays étendu sur quatre couches de même épaisseur, comme un enfant portant son âme. C’est un orfèvre: la France est un gros diamant, et son œil étincelle.Nous montons. Les jeunes gens s’écartent, même de moi, qui ai leur âge, et la jeunesse chez un Français leur paraît une qualité antique et stable, comme chez d’autres la beauté, la bonté. Sur chaque marche le magnésium éclate, l’air américain grésille ou flambe sous ces premiers éclats de la guerre d’Europe. Les pères, les oncles touchent notre sabre, notre médaille, tout ce qui est de métal dans ces gens d’une autre planète, la main de fer du commandant, puis sa seconde main qui est de chair; et leurs yeux se mouillent. Du premier, les vétérans en costume nous jettent des iris bleus;—on croit là-bas que l’iris est notre fleur nationale, et les morts de l’Indépendance seuls nous ont offert ce matin au cimetière, sur leurs tombes, de vraies fleurs de lys; les morts savent tout... Un iris atteint mon guide au visage.Il frémit comme le héraut du prince de Galles, du roi d’Angleterre quand l’effleurent trois vraies plumes d’autruche, une vraie licorne; il me serre la main, il me dit:—Je voudrais... je voudrais que les avions allemands bombardent enfin nos villes!Voici le hall. Les tribunes sont bondées et toute la ville veut nous voir dîner, au centre, sur notre estrade. Seuls nous avons des coupes, car l’Etat est abstentionniste, et l’on amoncelle à nos trois places ce pain et ce vin dont senourrissent les Français. Chaque fois que nous portons un verre à nos lèvres, selon qu’il est blanc ou rouge, nous sourient,—chez nous c’est un usage, mais chez eux c’est l’instinct,—tous les blonds ou tous les bruns. Chacune des immenses baies, car c’est la salle des concerts, porte l’écusson d’un musicien allemand. Dans la baie Schubert, la plus lointaine, s’est réfugié l’orchestre, qui ne jouera ce soir que des morceaux à solos de flûtes, car les flûtistes de l’univers entier sont Français. Dans la baie Mozart, juste en face, à la distance type d’où les millionnaires écoutent et voient le monde, les banquiers et leurs familles; ceux qui ont un nom ou un ancêtre français, et qui agitent les mains vers nous, qui rient plus fort, comme si nous devions reconnaître leur parenté aux ongles, aux dents; ceux qui s’appellent Schmidt, Mayer, Meyer, que leurs filles mariées plaisantent et qui tirent des cartes de visite où ils ont fait graver pour ce jour-là leur surnom seulement, Teddy, Billy. Dans la baie Schumann, un visage étincelant de jeune femme, qui se trompe d’ailleurs, qui, au lieu de regarder, écoute, qu’on appelle de la salle, qui n’entend rien. En bas, réunies, voilà les familles des étudiants tués en France, oncles, tantes, cousines les plus éloignées en deuil,—les parents, orgueilleux, en toilette. Voilà ce vétéran de l’Oklahomaqui s’est rendu à pied à toutes les guerres, à la guerre de Sécession, à celle d’Espagne, du Mexique, arrivé du matin à la guerre allemande. Voilà les étudiants de l’Equateur à Harvard, ceints de l’écharpe bleue qui flotte, les jours de fête, à peine debiais, sur l’Equateur lui-même. Voilà l’auteur célèbre deJours paresseux en Patagonie, qui s’agite, enjambe des bancs, les renverse avec leurs dames. Voilà tous les enfants riches mal élevés—les autres sont couchés—qui regardent sans dire une parole, tout droits, sages, tendres. Voilà,—de quelle baie, de quel désespoir allemand s’échappe-t-il?—un oiseau qui traverse la salle sans hésiter, d’un maître à un maître connu, et il effleure mon voisin qui en profite pour me dire:—Je voudrais de petites Américaines crucifiées, de petits corps éteints dans des robes toutes fraîches. Leurs pères pacifistes les secouent, et enfin comprennent!De tous côtés, écrites, orales, arrivent les questions, car chacun des plis, des numéros, des lisérés de nos vareuses est une énigme. On étudie notre uniforme, à nous sortis de la guerre, comme on étudia à Paris le visage du premier soldat sorti de la bataille. Jamais feuille cornée dans un livre n’intrigua plus que mon col rabattu, le seul de la mission: ai-je reçu une balle au cou? Ai-je servi en Egypte? Est-ce de la fantaisie? Suis-je un fantaisiste? Qu’ai-je sur moi qui soit allé à la guerre? Mon briquet? Tous lèvent la tête, éteignent leur cigare, et s’en allument un nouveau à cette balle allemande qui passe, apprivoisée. Voilà les délégués de la ville qui adopta Péronne; ils ont des cartes de Péronne, des plans, des photographies; mais ils voudraient savoir d’un Français même si leur filleule—tout d’ailleurs serait racheté par ses souffrances—était une ville aimée enFrance, ou détestée, ou seulement indifférente. Je les rassure; bien que du Centre, j’adorais Péronne; je croyais même que Jeanne Hachette y était née; je le leur révèle;—ils s’en vont heureux. Voilà les cent visages un peu tristes de ceux qui ont juré de ramener pour le dimanche un officier français à leurs femmes et à leurs enfants qui préparent déjà leurs meubles anciens et leur coq de bruyère apprivoisé,—mais déjà ils n’espèrent plus. Voilà, qui me sourit, le pasteur d’Amérique qui parle le mieux de la Mort. S’il parle de la Mort, ses paroles deviennent on ne sait quels papillons vivants, qui se posent sur les auditeurs mortels, non sur leur corps mais sur leur âme. On sent l’âme onduler, fléchir. Il va parler tout à l’heure, et vous aurez son discours. Il me fait des signes, qui se posent sur mes prunelles...Le dîner s’achève. On distribue les éphémérides de la guerre que tous les membres du Club ont réclamés. Désormais ils sauront enfin àtouteheure ce que les Français, tous ensemble, ont fait voilà juste un an, voilà deux ans. Mais déjà cela ne leur suffit plus: ils veulent apprendre ce qu’a fait chaque Français à chaque heure, ils interrogent chacun de nous, à brûle-pourpoint, comparant les réponses. Que faisions-nous le 3 avril, le 15 juin? Parfois, sans qu’ils s’en doutent, ils atteignent un de ces jours sensibles que l’on tait, ils enfoncent dans notre cœur même, comme le douanier sa pointe dans la caisse où se cache un homme. Parfois un jour qui n’a pour anniversaire, dans ces trois années mêmes, que des jours de repos et de paix, et ilspassent un peu désappointés le bras à travers toute ma guerre. Mais aujourd’hui ils tombent bien, et j’avoue tout, et j’ai des raisons aussi de m’en souvenir:—Voilà un an? insiste l’orfèvre.—Un an? Quel jour c’était? C’était le jour le plus long de l’année. Ma fête allait bientôt venir, tout en haut du printemps, comme un portrait cloué au-dessous, juste au-dessous de la frise. C’était un jour où se baignaient une lune et un soleil tous deux entiers. Un soleil allongé, transparent,—je le reconnaîtrais, si je le voyais,—percé de part en part par ses propres rayons. Soudain, le vent se leva, puis la rafale, un objet me frappa au visage; pas de sang, ce n’était pas une balle: c’était une carte de visite, je la ramassai, je lus le nom: c’était la carte de mon lieutenant disparu depuis deux mois, que nous croyions depuis deux mois en France, jouant au jacquet, qu’il adorait. Le crépuscule vint; avec son ancien ordonnance, je me glissai devant les lignes et il était là, à demi enterré; l’ordonnance le reconnut à ses jambières neuves: de ses poches coupées par un rôdeur tombaient des lettres, et une autre carte de visite, toute prête à m’appeler au prochain ouragan...Il se tait.—Voilà deux ans?—Encore ma fête. Mais cette fois c’était la nuit. Près de moi dormait Juéry monté aux tranchées pour me voir et qui répondait "Invité" chaque fois qu’un chef de patrouille le secouait. De petites étoiles selogeaientdans les plusgrosses et n’en bougeaient plus. Ma sentinelle aussi dormait dans une ombre plus grande qu’elle. Je m’approchais en rampant, je la prenais par les épaules:—Et si j’étais les Turcs, que ferais-tu maintenant?Elle se débattait sans pouvoir dégager ses bras, elle balbutiait:—Mon lieutenant, je vous... je vous tuerais.Il se tait.—Et voilà trois ans?—Je pêchais à la ligne, à Chelles.—Comment?Alors mon voisin se rappelle soudain, ému, que voilà trois ans c’était la paix; il renverse le petit vase où étaient les drapeaux,—pour son malheur, car on avait mis de l’eau dans le vase. Il s’emporte, il espère qu’un sous-marin au moins pourra remonter l’Hudson et bombarder à Albany une certaine maison qu’il connaît, avec le portrait du Kaiser.Mais les orchestres se taisent, et les musiciens, qui en Amérique préfèrent la parole à la musique même, la musique étant un son précis, la parole un appel étrange, ont rejeté dans le couloir leurs instruments. Les cinématographes s’arrêtent, on ne voit plus qu’un carré blanc; prodige, l’opérateur du cinéma écoute. Le plafond s’ouvre et sur les trappes se penchent des têtes, lointaines encore et prudentes à cause du vertige. Toute la salle est hypnotisée,comme aux Etats-Unis toute salle, toute famille, dès qu’on prononce un discours... Le président se lève... D’un geste, il détourne les projecteurs, qui dirigent alors leurs faisceaux par les lucarnes, éclaboussant, éblouissant les gens de la nuit... Il ouvre la bouche... Une seconde avant ce miracle, un homme qui parle!... Il parle!Mais pourquoi un président ne connaît-il pas mieux le danger ou les règles de la parole? Pourquoi, dès sa première phrase, a-t-il lancé un défi à tant d’oreilles bienveillantes? Pourquoi, sans prévenir, a-t-il usé du mot qui tout appelle, qui cueille tête et cœur:—La France..., a-t-il dit...Aussi n’a-t-il pu continuer. Tous les auditeurs se dressent, tous montent sur les bancs, les tables, et la profondeur de ce tapis humain tout d’un coup s’est doublée. Tous crient, tous sifflent. Le nom prononcé s’est écrit en une seconde sur le béret des enfants, sur les drapeaux: on les agite. Les belles têtes lourdes de nattes blondes, d’où les pensées s’évaporent moins vite, s’inclinent lentement et les têtes chauves ondulent avec délire. Nom toujours présent, et à chaque seconde inattendu; nom qu’aucun autre en Amérique ne peut aujourd’hui équilibrer, et ces frénétiques ne s’assiéront à nouveau que s’ils le veulent, et il ne servirait à rien de leur crier les autres cris: Patrie, Amour,—ou de chercher au hasard dans les délires du passé un nom antidote,—Montjoie, Washington,—ou même de crier à l’oreille de chacun le nom de son secret. Les officiers aussi se lèvent, et mêmeSir Beltie, consul des Nouvelles-Galles du Sud, qui est sourd, et veut interroger son voisin suffocant. Le président s’est tourné vers lui, il profite d’un instant plus calme, et il se hâte, il semble vouloir ne parler que pourSir Beltie, n’avoir à dire qu’une seule phrase, sans intérêt pour tous les autres, d’importance suprême pour les Nouvelles-Galles du Sud, et il reprend, à voix presque basse, puisque aussi bienSir Beltien’entendra jamais:—La France chaque jour...Mais la même fureur agite la salle. On n’a pu arrêter le président qu’au quatrième mot, car il a parlé d’un trait, mais tant pis, ou tant mieux, pour le mot «chaque», pour lemot "jour", pris par hasard dans un tel triomphe. Les portes s’ouvrent, et un flot pressé bouscule les maîtres d’hôtel irlandais, fils et frères des agents, qui tentent par atavisme de résister. Les spectateurs du plafond, moins rigides, mieux équilibrés maintenant, se penchent, retenus dans le ciel par un ami qui se sacrifie et leur tient les pieds et ils battent l’un contre l’autre des bâtons de buis. Le Président comprend enfin son impuissance. Jamais ces vingt mille sentinelles ne le laisseront s’évader avec son mot; et il fait signe qu’il renonce; qu’il va recommencer, mais par une autre phrase. Méfiante, la foule se tait, reste debout. Il la flatte.—Amis, mes chers et vrais amis...Il est blême; il hésite; de pitié trois ou quatre vrais amis s’asseyent. Alors, il dit dans un langage entrecoupé à faux:—Amis, ne—voyez-vous pas chaque—jour le visage de la—France devenir plus pâle?Tous trois, recevant cette phrase inattendue, nous avons pâli. Pas un regard qui ne se porte vers nous, puis par pudeur aussitôt ne nous laisse. Honteux de son délire, chacun à la dérobée regagne sa place. Les têtes aux nattes blondes s’inclinent, ferment les paupières, voient à l’intérieur sur leur fond bleu une France de taille humaine blêmir, mourir. Puis les yeux se lèvent et reviennent à nos visages. Sur nos visages où le sang monte peu à peu, les voilà roses,—les voilà, sous ces milliers de regards, tout rouges,—l’un d’eux écarlate. Alors les applaudissements reprennent, sans cris,sans sifflets cette fois, joyeux, interminables, et nos voisins nous forcent à nous lever, à saluer,—encore tout guindés, meurtris par ce sang venu trop vite, immortels...L’orfèvre me montre six étudiants en robe, assis au premier rang des loges. L’Université a supprimé les concours de fin d’année avec l’Université rivale, les régates, le baseball, les courses au stade, mais le tournoi d’éloquence est maintenu et sera disputé lundi. Le sujet en est déjà connu: la France. De même que l’on nous emmenait du lycée avant la composition surBritannicusou surPhèdre, observer à l’Odéon la vie et les habitudes de Britannicus lui-même, avec son nez en trompette, ses jambes arquées, ou la forme vivante de Phèdre, fille de Pasiphaé, qui débutait, surveillée des coulisses par sa mère, on leur a réservé des sièges d’où l’on peut nous voir de face. Du côté de Harvard, mon ami Davis, radieux et muet, car il sait de la veille que nos colonies ont la superficie de l’Union tout entière, et il rumine un tel secret; Zimmermann, qui doit improviser en vers, radieux aussi car les trois noms des officiers français, par un prodige, valent le premier un spondée, le second un dactyle et le troisième un ïambe; et un petit Israélite attentif qui, lui, pour ne rien perdre, a pris des lorgnettes. Ces trois de Harvard soutiendront que la France est un patrimoine commun aux peuples, et sera leur jardin, leur musée. Du côté de Yale, trois qui prétendent que la France, au contraire,est la France, et, pour l’honneur d’ailleurs des nations, une nation. Tous ont des carnets, et, au moindre de nos gestes, prennent des notes; c’est qu’ils ont trouvé pour leur cause un argument décisif, c’est que tous les Français se ressemblent, c’est que tous les Français sont dissemblables; c’est, auquel des deux camps l’argument servira-t-il? que les lieutenants français lisent l’avenir dans la main des orfèvres, la pressent avec amitié... Mais le célèbre professeur Golias, qui découvrit un fleuve en Bolivie, s’est levé...Il débute—comme tous les orateurs là-bas, car il est juste d’offrir au public un appât vivant—par une anecdote sur un homme. C’est jour de fête, il choisit un grand homme.—Il y a quelques jours, dit-il, le général-maréchal Joffre vint déjeuner, en France, chez de nouveaux amis. On prit le café sur la terrasse. Une rivière coulait au bas du jardin. Le général-maréchal l’admira et demanda son nom.—Monsieur le Général-Maréchal, répondit l’hôte, c’est la Marne.Les auditeurs autour de moi s’épanouissent. Zimmermann a trouvé la quantité du mot Joffre et la note à la hâte... La Marne est pour tous ici la seule bataille de la guerre, et il n’est pas de jour où ils ne la discutent entre eux. Il faudra quand ils seront en France, même au prix d’un recul, faire combattre leurs premiers soldats sur ce fleuve. Chaque soir, oubliés sur les tables des clubs, tracés à l’intérieur de papiers à lettres qu’on n’a pas osé déchirer et qu’on remit avec dévotion dans le pupitre, nous trouvons des plans à l’encre fraîche, des lignes qui se croisent sans raison,—corrigés parfois au crayon bleu, indice que l’intendant du cercle lui-même a dû intervenir,—indéchiffrables, s’il n’y avait en bas et à gauche une marque isolée, un poinçon, qui rend cette feuille précieuse, qui est Paris, Paris tout rond pour qui l’ignore, ovale pour qui le connaît de vue: c’est leur solution de la Marne. Parfois le critique se trompe. Des villes étrangères à la victoire—celles où une promenade en auto l’a conduit de Paris—sont conviées par reconnaissanceà la bataille ou glissées au moins jusqu’à portée du front: Provins, traversé par un peu de Voulzie, Evreux, avec un peu de l’Eure, chaque cité portant à la Marne un segment de rivière comme un oiseau son fil. Parfois sur l’extrême-gauche, de petites circonférences trop pressées pour être des villes, les roues des taxis. Parfois, à gauche, un cercle avec deux bras et deux jambes: c’est qu’un de mes amis a tenu à indiquer ma place, ma place à moi. Parfois aussi une vraie carte de l’Ourcq, où les épingles dans la soirée ont creusé autant de trous qu’on en voit des avions. De vieux messieurs, qui n’ont visité que le Sud de la France, Nice, Pau, restent un peu en arrière des stratèges et suivent la lutte comme l’ont suivie les Niçois et les Palois eux-mêmes, sans parler, sans fumer...Maintenant Golias décrit la Marne, comme elle naît dans les noisetiers, finit dans les tilleuls, comment, sans aucune pente, elle garde le courant des plus vives cascades, comment ses affluents ont lutté eux aussi contre la Meuse qui les voulait jeter au Rhin, et l’ont vaincue et isolée par le subterfuge des méandres coupés. Puis, triomphant enfin de sa modestie, il avoue que la rivière découverte par lui en Bolivie est juste, à un mille près, de la même longueur que la Marne, qu’elle aurait sur une carte le même aspect,—mais il avoue aussi qu’elle est desséchée, rugueuse, sans histoire, et la voilà rejetée par lui-même au soleil équatorial comme d’une couleuvre en renom la peau primitive.Le pasteur Cox s’est levé. Il s’étonne de tant de silence. Il dit:—Non, ne me forcez pas aujourd’hui à vous parler de la Mort. Rallumez tous ces yeux éteints. Rentrez vite, comme y rentrera après une minute à peine l’heureuse génération qui vivra et mourra le jour du jugement dernier, dans vos corps encore tout chauds. Toi, mon ami le soldat, ne te trompe pas, voilà que tu reprends à tort un corps plus paresseux, un visage plus tendre que les tiens. Jeunes filles, jeunes gens, je ne veux pas venir aujourd’hui du fond de votre vie, le dos à votre mort; un instant je m’aligne dans votre file, je marche à vos pas, je vais au-devant d’elle, pour la première fois je l’aperçois comme vous l’apercevez, invisible, un gouffre, un cri sans aucun son, et je remets l’âme du chrétien qui mourut voilà une heure dans mes bras à une mort lointaine et solitaire. Aujourd’hui je parle au lieutenant français, qui a mon âge et qui fut quelques mois jadis, dans ma promotion même, élève de notre Université.Tous les regards déjà fixés sur la mort sans transition me touchent. Une seconde, sous mon projecteur, tous m’aperçoivent comme un pauvre insecte pris entre le télescope et un astre affreux. Tous les visages contractés par l’angoisse me font le sourire qui sera un jour leur dernier sourire, ou le premier après le Jugement. Le pasteur Cox continue:—C’est au nom de cette promotion que je lui parle. Il l’a autrefois à peine connue; nous nous le rappelions à peine. Désormais nous voulons qu’il soit l’un de nous et je prends son adresse à Paris pour qu’il reçoive dans l’avenir nos circulaires, nos lettres de mariage, de mort. Enrichir son passé est rare, il nous aide à cela. Je le prends, je le replace dans l’année la plus douce de notre vie, et celle d’où partirent nos amitiés. Hier je l’ai reçu à notre banquet annuel. Je lui ai dit—j’avais cherché dans le dictionnaire français les synonymes au mot heureux—je lui ai dit que nous étions tout cela, bienheureux, sanctifiés, ravis, d’avoir retrouvé, inconnu, un compagnon d’enfance. Banquet qui ne réunissait que des hommes de trente-trois ans, où un siège eut été vide si nous avions été apôtres; première année où le squelette tendu dans l’homme n’a jamais soutenu un corps divin; oùmanquaientd’ailleurs deux de nos camarades morts dans le semestre: Elias Dorzia, perdu en Chine, dont la mort nous semble je ne sais quelle dilatation immense, Francis Norton, tué en France, et qui est devenu au contraire un point, une simple petite croix noire à l’encre. Mais nous pensions surtout à sa promotionfrançaise mutilée, et, c’est pour cela que je parle ce soir, nous voulons qu’il en comble les vides en puisant comme il l’entendra dans la nôtre. Qu’ilchoisisseparmi nous un ami pour chaque ami français tué; je le conseillerai, notre année par chance est bonne, les paresseux n’y sont pas lâches, les menteurs n’y sont pas hypocrites, et peut-être y trouvera-t-il le poids exact de ceux-là même qui personnifiaient pour lui les dons et les vertus.Il s’assied. Il s’est assis, et soudain après une minute, s’est tourné, a tourné sa chaise, comme s’il avait oublié de se replacer dos à la mort. On sait de quel côté maintenant elle vient; elle vient suivant une ligne qui effleure un flûtiste, traverse un enfant. L’assistance respecte mon deuil, se tait. Les vieillards et les enfants s’excluent par dévouement de mon amitié pour y laisser la place à ceux qui ont juste mon âge, et, un jeune homme venant vers moi, l’orfèvre avec empressement s’écarte, s’incline devant ce cadet et le respecte, comme si déjà arrivait le remplaçant de mon meilleur ami.Amitié, mon amitié, où ces feux inégaux que sont les Français s’éteignent, et où le pasteur Cox veut placer vingt cœurs ingénus, vingt lampes égales brûlant aux mêmes heures. Amitié, qui sur des corps déjà froids, à la place des visages où mes amis français entassaient des moustaches, des lorgnons, à vingt ans des rides, pose vingt têtes simples et nues, à cheveux blonds. Amitié, ou plutôt Café-terrasse de la rue Pigalle, d’où chaque année partait ma promotion pour dîner rue Vignon dans le Café-caveau; où se sontrencontrés encore, une semaine avant la guerre, les huit fidèles, dont je veux bien, Amitié nouvelle, vous dire les noms, et je glisserai même pour vous dans la phrase la part du corps où ils furent meurtris, mais dont je vous cacherai toujours s’ils sont tués ou vivants: Gilly, qu’une femme adorait, qu’on voyait arriver quand l’horloge sonnait neuf heures, partir dès qu’elle sonnait dix,—qui, orgueilleux, entendait ne donner par journée que vingt-trois heures juste à l’amour. Rouvère, qu’une femme adorait, qui s’accrochait au dernier de nous, l’accompagnait jusqu’à sa porte, le couchait, le bordait, qui partait alors bienheureux, enfin libre, avec sa tête qu’il coiffait à l’américaine, ses cravates américaines; et il sera ainsi le plus facile à remplacer. Jorlet du Plessis de Guillot de Therouanne, qui avait encore deux autres particules, et que nous n’appelions jamais que par tous ses noms; il ne répondait qu’au dernier, à l’avant-dernier il ouvrait la bouche. David, le seul d’entre nous qui eût un fils, David immense, et de toutes façons j’eusse parlé de son cœur... que nous appelions Goliath. Guenle, qui se vantait de descendre de Ganelon, cela s’expliquait par une crase ou une catachrèse, que nous appelions Dreyfus,—avec ses yeux. Bianci,... avec son front, son oreille, son genou droit, son pauvre foie.Puis venait le discours de mon commandant, à qui l’on avait offert, à l’entrée, un bouquet d’immortelles, et quiprenait ces fleurs pour thème, sans voir qu’il confondit, dans tout son second paragraphe, immortalité et éternité. On saisissait, on acclamait chaque nuance sur la longévité, la résurrection, la double naissance; car, pendant les trois premiers mois de sa guerre, par un prodige, l’Amérique comprit le Français, comprit Viviani, Bergson, et eût compris,—je le tiens de Bédier—un discours en vieux français. Puis se levait un vieil amiral, qui reçut sur la tête, à Manille, le pavillon de son navire démoli par un boulet, qui voit depuis (à ce que nous expliqua lespeaker) tous les gens avec un de leurs membres diminués ou manquants, et, après avoir promené ses yeux sur ces vingt mille êtres pour lui borgnes ou manchots ou paralytiques, qui commença par cette phrase:—Je vois la France avec son corps entier et sain, vierge avec ses deux yeux... Puis le poète (toujours à ce que dit lespeaker) le plus imagé de l’Amérique, et chacun secouait un peu ce qui pouvait sur soi provoquer une métaphore, ses cheveux, son ombre, la harpiste sa harpe, et chacun peu à peu se retourna, regarda vers les coins obscurs, curieux, car l’imagiste prenait toutes ses comparaisons dans un couple amoureux.Puis les orchestres jouèrent laMarseillaiseet, avant leChant américain, un autre hymne qui étaitLe Chant du Départ, inconnu là-bas—mais si terrible que beaucoup partirent inquiets, anxieux de savoir quelle troisième nation s’était glissée, en armure, entre la France et l’Amériquenues, rassurés le lendemain quand ils apprirent la vérité par le journal.C’était la fin. Un petit homme se glissait vers moi, me disait en anglais, les larmes aux yeux:—Ah! comme je voudrais parler avec vous, et j’ignore le français:Sprechen Sie deutsch? Mille têtes graves nous accompagnaient à l’ascenseur, et discrètes, nous laissant partir seuls tous trois, s’écartaient aussitôt pour ne pas contrôler si nous montions dans la nuit ou si nous descendions et suivions la route... Nous suivions la route... La ville, que nous ne connaissions que par son plan de fêtes, vain et illogique, nous offrait sa vraie pente, ses avenues les plus larges, des marronniers en fleurs. La lune avait la forme d’un navire, un vrai pont, une vraie voile, on pouvait deviner l’âge du capitaine. Respectant sur les deux autres l’honneur amassé dans un tel soir, leur prenant doucement le bras, chacun, s’il glissait, s’il éternuait, prenait soin de n’injurier que soi-même. Sur chaque maison, appliqué contre la vitre où l’on affiche, le matin, pour attirer le glacier, la pancarte avec le mot Glace, un petit drapeau français; mais il était minuit, nous ne pouvions monter dans toutes. Devant le poste de police, on ouvrait l’arrière d’une voiture-cellule comme une malle Innovation, et nous apercevions assis sans faux-col un rôdeur en complet à carreaux qui levait les bras criant Vive la France, et le policeman muet devait suivre sesgestes en les amplifiant, car l’autre avait des menottes. Parfois, profitant d’un énorme incendie qui nous avait attirés, un membre du Club nous rejoignait, nous invitait pour le dimanche, cachant sa rougeur sous d’immenses reflets pourpres, s’enfuyait sans attendre la réponse, renonçant pour ce soir-là, dans sa joie, à la joie peut-être de sauver des enfants;—et de tout ce que d’autres appellent cataclysme, tremblement de terre, de l’inondation, de la tornade, un Américain timide eût tiré parti pour nous joindre. Nous rentrions au Club; nous traversions sans hâte les salles où veillaient, avec des yeux semblables, les têtes innombrables des tigres, des antilopes, des buffles tués par Roosevelt ou morts chez Barnum. Un lion dormait. Je caressais comme chaque soir la barbe du bouquetin. L’Irlandais de l’ascenseur, impitoyable, pour nous souhaiter à loisir bonne nuit, arrêtait et pérorait entre deux étages. Dans ma chambre les fleurs envoyées par mon chauffeur King s’étaient écloses, œillets qu’ils étaient, sous la pensée de mon chauffeur fidèle. Sur chaque objet, un visiteur anonyme avait installé pendant mon absence un petit pavillon de nation alliée,—"d’une des nations justes et impartiales", comme il me l’expliquait sur une carte; je ne pouvais désormais, le drapeau deCuba pavoisant mon téléphone, téléphoner sans penser à La Havane, à une créole endormie et juste; me regarder dans la glace surmontée du drapeau siamois sans penser au Siam, à une Siamoise aux cheveux coupés en brosse, aux dents rouges et impartiale. Dans la chambre jumelle Morize s’endormait, les pieds en l’air, se renouvelant dans la nuit comme un sablier, et, la tête haute sur des oreillers, je rêvais... Je rêvais que la soirée continuait. Je rêvais que le roi des transitions prononçait son discours. Il décrivait sa ville natale, Worcester, mais l’on sentait qu’il voulait maintenant parler de Paris; il faisait en vain mille efforts, s’aidant des premiers mots venus pour quitter Worcester, y renonçant, désolé, prêt à rendre son titre; quand soudain, radieux, il trouvait enfin, et, passant de sa ville à ma ville par des avenues, les plus larges, il disait:—Worcester, c’est la beauté, la beauté c’est l’amitié; l’amitié c’est Paris...C’est ainsi que la nation nièce de la Grèce embaumait une nation vivante. C’est ainsi que l’Amérique incrustait au centre d’elle-même—et des enfants mes amis découpant les atlas le firent dix-sept fois sur leur carte des Etats-Unis à l’école—une France de vraie grandeur. Ce qui dépassait des dix-sept Finistères, des dix-sept Manches, des dix-sept Bouches-du-Rhône, les écoliers l’entassaient dans le Texas immense, avec les dix-sept Corses. C’est ainsi qu’on nous honorait, les femmes comme si nous habitions une immense Andromède,éventés par ses cils, haletants sur sa gorge, les hommes Prométhée. Les policemen arrêtaient dans les rues les chauffeurs qui avaient mis, dans le trophée du capot, le drapeau français à gauche de l’américain et non à droite. D’un quinzième,—de notre voiture nous la voyions tombant comme la Vierge d’Albert,—une mère nous tendait son fils. Puis, parfois, notre guide s’agitait, nous attirait vers lui, nous disait à voix basse:—Vite!... Vite!... regardez là-bas! un Français!Sans réfléchir, nous nous précipitions, gagnés par l’angoisse de voir une parcelle de cette nation, de cet honneur, et nous apercevions un petit homme aux habits râpés, le nez busqué et craintif, avec une mouche et deux moustaches;—une seconde nous étions déçus, et soudain nous l’aimions, nous étions heureux...
L
La nuit tombait. Au milieu des acclamations, de vieux messieurs les yeux en pleurs ont retiré par la main chaque officier français du navire, impatients mais cependant sans le hâter, pour qu’il restât au centre de son cercle de lumière, car un projecteur accompagnait chacun de nous. Nous avons émergé de notre vieux et sombre continent éblouis, comme d’une tranchée,—le commandant un peu moins car il avait un projecteur vert,—et maintenant, clos dans nos Cercles où leshommes seuls pénètrent, nous vivons hors de toute atteinte féminine. Les attentions qu’en France les femmes imaginent, des hommes les ont pour nous, et les vieillards celles des petites filles. Ce n’est point la femme du banquier qui m’éveille, la femme de l’évêque qui me borde, c’est le banquier lui-même, c’est l’évêque. Si nous ouvrons notre porte un peu vite, un professeur à cheveux blancs, surpris à y clouer une cocarde, s’enfuit désolé par la fenêtre et par les toits. Ou bien ce sont les chirurgiens qui, chaque matin, nous offrent, comme un miroir à leur malade, des illustrés où nous voyons nos portraits, blâmant sévèrement ceux où nous sommes maigres. Ou bien c’est un vieux colonel qui nous envoie par amitié les photographies historiques de sa vie, et sur l’une d’elles, car il fut champion de nage, il est nu. Chacune de nos chambres est dédiée à une promotion de l’Université; j’habite par hasard la chambre 1888, et tous ceux qui passèrent leur examen cet été-là, où justement je naquis, ont le droit d’entrer me voir sans s’annoncer, amenant en fraude leurs amis qui échouèrent. Le soir, chaque soir, banquet. Du perron, un hôte s’avance vers chacun de nous, s’incline, et nous montons par couples à la salle des fêtes. Le commandant donne le bras au Président; pour notre capitaine qui a deux mètres, on a mandé par télégramme du Canada le membre le plus haut du Club (comme on compte ici par pieds et par pouces, on n’arrive pas à savoir quel est le plus grand des deux); et, pour le dernier officier, pour moi, le Bostonien réputé dans le cercle,—quelqu’il soit, on lui doit aujourd’hui ce triomphe,—pour aimer la France avec le plus de passion. C’est un colosse à front têtu, trapu: sous ma main son bras tremble. C’est un petit homme timide, bouleversé, qui doit prononcer un discours, que deux amis géants rattrapent comme il se dérobe, soulèvent, et m’apportent tout droit, pour ne pas troubler ses idées et ses mots, comme une bouteille de vieux whisky. C’est un avocat, un géographe, un professeur; il voit la France comme la perfection de son métier, comme un discours sans paroles, comme un pays étendu sur quatre couches de même épaisseur, comme un enfant portant son âme. C’est un orfèvre: la France est un gros diamant, et son œil étincelle.
Nous montons. Les jeunes gens s’écartent, même de moi, qui ai leur âge, et la jeunesse chez un Français leur paraît une qualité antique et stable, comme chez d’autres la beauté, la bonté. Sur chaque marche le magnésium éclate, l’air américain grésille ou flambe sous ces premiers éclats de la guerre d’Europe. Les pères, les oncles touchent notre sabre, notre médaille, tout ce qui est de métal dans ces gens d’une autre planète, la main de fer du commandant, puis sa seconde main qui est de chair; et leurs yeux se mouillent. Du premier, les vétérans en costume nous jettent des iris bleus;—on croit là-bas que l’iris est notre fleur nationale, et les morts de l’Indépendance seuls nous ont offert ce matin au cimetière, sur leurs tombes, de vraies fleurs de lys; les morts savent tout... Un iris atteint mon guide au visage.Il frémit comme le héraut du prince de Galles, du roi d’Angleterre quand l’effleurent trois vraies plumes d’autruche, une vraie licorne; il me serre la main, il me dit:—Je voudrais... je voudrais que les avions allemands bombardent enfin nos villes!
Voici le hall. Les tribunes sont bondées et toute la ville veut nous voir dîner, au centre, sur notre estrade. Seuls nous avons des coupes, car l’Etat est abstentionniste, et l’on amoncelle à nos trois places ce pain et ce vin dont senourrissent les Français. Chaque fois que nous portons un verre à nos lèvres, selon qu’il est blanc ou rouge, nous sourient,—chez nous c’est un usage, mais chez eux c’est l’instinct,—tous les blonds ou tous les bruns. Chacune des immenses baies, car c’est la salle des concerts, porte l’écusson d’un musicien allemand. Dans la baie Schubert, la plus lointaine, s’est réfugié l’orchestre, qui ne jouera ce soir que des morceaux à solos de flûtes, car les flûtistes de l’univers entier sont Français. Dans la baie Mozart, juste en face, à la distance type d’où les millionnaires écoutent et voient le monde, les banquiers et leurs familles; ceux qui ont un nom ou un ancêtre français, et qui agitent les mains vers nous, qui rient plus fort, comme si nous devions reconnaître leur parenté aux ongles, aux dents; ceux qui s’appellent Schmidt, Mayer, Meyer, que leurs filles mariées plaisantent et qui tirent des cartes de visite où ils ont fait graver pour ce jour-là leur surnom seulement, Teddy, Billy. Dans la baie Schumann, un visage étincelant de jeune femme, qui se trompe d’ailleurs, qui, au lieu de regarder, écoute, qu’on appelle de la salle, qui n’entend rien. En bas, réunies, voilà les familles des étudiants tués en France, oncles, tantes, cousines les plus éloignées en deuil,—les parents, orgueilleux, en toilette. Voilà ce vétéran de l’Oklahomaqui s’est rendu à pied à toutes les guerres, à la guerre de Sécession, à celle d’Espagne, du Mexique, arrivé du matin à la guerre allemande. Voilà les étudiants de l’Equateur à Harvard, ceints de l’écharpe bleue qui flotte, les jours de fête, à peine debiais, sur l’Equateur lui-même. Voilà l’auteur célèbre deJours paresseux en Patagonie, qui s’agite, enjambe des bancs, les renverse avec leurs dames. Voilà tous les enfants riches mal élevés—les autres sont couchés—qui regardent sans dire une parole, tout droits, sages, tendres. Voilà,—de quelle baie, de quel désespoir allemand s’échappe-t-il?—un oiseau qui traverse la salle sans hésiter, d’un maître à un maître connu, et il effleure mon voisin qui en profite pour me dire:
—Je voudrais de petites Américaines crucifiées, de petits corps éteints dans des robes toutes fraîches. Leurs pères pacifistes les secouent, et enfin comprennent!
De tous côtés, écrites, orales, arrivent les questions, car chacun des plis, des numéros, des lisérés de nos vareuses est une énigme. On étudie notre uniforme, à nous sortis de la guerre, comme on étudia à Paris le visage du premier soldat sorti de la bataille. Jamais feuille cornée dans un livre n’intrigua plus que mon col rabattu, le seul de la mission: ai-je reçu une balle au cou? Ai-je servi en Egypte? Est-ce de la fantaisie? Suis-je un fantaisiste? Qu’ai-je sur moi qui soit allé à la guerre? Mon briquet? Tous lèvent la tête, éteignent leur cigare, et s’en allument un nouveau à cette balle allemande qui passe, apprivoisée. Voilà les délégués de la ville qui adopta Péronne; ils ont des cartes de Péronne, des plans, des photographies; mais ils voudraient savoir d’un Français même si leur filleule—tout d’ailleurs serait racheté par ses souffrances—était une ville aimée enFrance, ou détestée, ou seulement indifférente. Je les rassure; bien que du Centre, j’adorais Péronne; je croyais même que Jeanne Hachette y était née; je le leur révèle;—ils s’en vont heureux. Voilà les cent visages un peu tristes de ceux qui ont juré de ramener pour le dimanche un officier français à leurs femmes et à leurs enfants qui préparent déjà leurs meubles anciens et leur coq de bruyère apprivoisé,—mais déjà ils n’espèrent plus. Voilà, qui me sourit, le pasteur d’Amérique qui parle le mieux de la Mort. S’il parle de la Mort, ses paroles deviennent on ne sait quels papillons vivants, qui se posent sur les auditeurs mortels, non sur leur corps mais sur leur âme. On sent l’âme onduler, fléchir. Il va parler tout à l’heure, et vous aurez son discours. Il me fait des signes, qui se posent sur mes prunelles...
Le dîner s’achève. On distribue les éphémérides de la guerre que tous les membres du Club ont réclamés. Désormais ils sauront enfin àtouteheure ce que les Français, tous ensemble, ont fait voilà juste un an, voilà deux ans. Mais déjà cela ne leur suffit plus: ils veulent apprendre ce qu’a fait chaque Français à chaque heure, ils interrogent chacun de nous, à brûle-pourpoint, comparant les réponses. Que faisions-nous le 3 avril, le 15 juin? Parfois, sans qu’ils s’en doutent, ils atteignent un de ces jours sensibles que l’on tait, ils enfoncent dans notre cœur même, comme le douanier sa pointe dans la caisse où se cache un homme. Parfois un jour qui n’a pour anniversaire, dans ces trois années mêmes, que des jours de repos et de paix, et ilspassent un peu désappointés le bras à travers toute ma guerre. Mais aujourd’hui ils tombent bien, et j’avoue tout, et j’ai des raisons aussi de m’en souvenir:
—Voilà un an? insiste l’orfèvre.
—Un an? Quel jour c’était? C’était le jour le plus long de l’année. Ma fête allait bientôt venir, tout en haut du printemps, comme un portrait cloué au-dessous, juste au-dessous de la frise. C’était un jour où se baignaient une lune et un soleil tous deux entiers. Un soleil allongé, transparent,—je le reconnaîtrais, si je le voyais,—percé de part en part par ses propres rayons. Soudain, le vent se leva, puis la rafale, un objet me frappa au visage; pas de sang, ce n’était pas une balle: c’était une carte de visite, je la ramassai, je lus le nom: c’était la carte de mon lieutenant disparu depuis deux mois, que nous croyions depuis deux mois en France, jouant au jacquet, qu’il adorait. Le crépuscule vint; avec son ancien ordonnance, je me glissai devant les lignes et il était là, à demi enterré; l’ordonnance le reconnut à ses jambières neuves: de ses poches coupées par un rôdeur tombaient des lettres, et une autre carte de visite, toute prête à m’appeler au prochain ouragan...
Il se tait.
—Voilà deux ans?
—Encore ma fête. Mais cette fois c’était la nuit. Près de moi dormait Juéry monté aux tranchées pour me voir et qui répondait "Invité" chaque fois qu’un chef de patrouille le secouait. De petites étoiles selogeaientdans les plusgrosses et n’en bougeaient plus. Ma sentinelle aussi dormait dans une ombre plus grande qu’elle. Je m’approchais en rampant, je la prenais par les épaules:
—Et si j’étais les Turcs, que ferais-tu maintenant?
Elle se débattait sans pouvoir dégager ses bras, elle balbutiait:
—Mon lieutenant, je vous... je vous tuerais.
Il se tait.
—Et voilà trois ans?
—Je pêchais à la ligne, à Chelles.
—Comment?
Alors mon voisin se rappelle soudain, ému, que voilà trois ans c’était la paix; il renverse le petit vase où étaient les drapeaux,—pour son malheur, car on avait mis de l’eau dans le vase. Il s’emporte, il espère qu’un sous-marin au moins pourra remonter l’Hudson et bombarder à Albany une certaine maison qu’il connaît, avec le portrait du Kaiser.
Mais les orchestres se taisent, et les musiciens, qui en Amérique préfèrent la parole à la musique même, la musique étant un son précis, la parole un appel étrange, ont rejeté dans le couloir leurs instruments. Les cinématographes s’arrêtent, on ne voit plus qu’un carré blanc; prodige, l’opérateur du cinéma écoute. Le plafond s’ouvre et sur les trappes se penchent des têtes, lointaines encore et prudentes à cause du vertige. Toute la salle est hypnotisée,comme aux Etats-Unis toute salle, toute famille, dès qu’on prononce un discours... Le président se lève... D’un geste, il détourne les projecteurs, qui dirigent alors leurs faisceaux par les lucarnes, éclaboussant, éblouissant les gens de la nuit... Il ouvre la bouche... Une seconde avant ce miracle, un homme qui parle!... Il parle!
Mais pourquoi un président ne connaît-il pas mieux le danger ou les règles de la parole? Pourquoi, dès sa première phrase, a-t-il lancé un défi à tant d’oreilles bienveillantes? Pourquoi, sans prévenir, a-t-il usé du mot qui tout appelle, qui cueille tête et cœur:
—La France..., a-t-il dit...
Aussi n’a-t-il pu continuer. Tous les auditeurs se dressent, tous montent sur les bancs, les tables, et la profondeur de ce tapis humain tout d’un coup s’est doublée. Tous crient, tous sifflent. Le nom prononcé s’est écrit en une seconde sur le béret des enfants, sur les drapeaux: on les agite. Les belles têtes lourdes de nattes blondes, d’où les pensées s’évaporent moins vite, s’inclinent lentement et les têtes chauves ondulent avec délire. Nom toujours présent, et à chaque seconde inattendu; nom qu’aucun autre en Amérique ne peut aujourd’hui équilibrer, et ces frénétiques ne s’assiéront à nouveau que s’ils le veulent, et il ne servirait à rien de leur crier les autres cris: Patrie, Amour,—ou de chercher au hasard dans les délires du passé un nom antidote,—Montjoie, Washington,—ou même de crier à l’oreille de chacun le nom de son secret. Les officiers aussi se lèvent, et mêmeSir Beltie, consul des Nouvelles-Galles du Sud, qui est sourd, et veut interroger son voisin suffocant. Le président s’est tourné vers lui, il profite d’un instant plus calme, et il se hâte, il semble vouloir ne parler que pourSir Beltie, n’avoir à dire qu’une seule phrase, sans intérêt pour tous les autres, d’importance suprême pour les Nouvelles-Galles du Sud, et il reprend, à voix presque basse, puisque aussi bienSir Beltien’entendra jamais:
—La France chaque jour...
Mais la même fureur agite la salle. On n’a pu arrêter le président qu’au quatrième mot, car il a parlé d’un trait, mais tant pis, ou tant mieux, pour le mot «chaque», pour lemot "jour", pris par hasard dans un tel triomphe. Les portes s’ouvrent, et un flot pressé bouscule les maîtres d’hôtel irlandais, fils et frères des agents, qui tentent par atavisme de résister. Les spectateurs du plafond, moins rigides, mieux équilibrés maintenant, se penchent, retenus dans le ciel par un ami qui se sacrifie et leur tient les pieds et ils battent l’un contre l’autre des bâtons de buis. Le Président comprend enfin son impuissance. Jamais ces vingt mille sentinelles ne le laisseront s’évader avec son mot; et il fait signe qu’il renonce; qu’il va recommencer, mais par une autre phrase. Méfiante, la foule se tait, reste debout. Il la flatte.
—Amis, mes chers et vrais amis...
Il est blême; il hésite; de pitié trois ou quatre vrais amis s’asseyent. Alors, il dit dans un langage entrecoupé à faux:
—Amis, ne—voyez-vous pas chaque—jour le visage de la—France devenir plus pâle?
Tous trois, recevant cette phrase inattendue, nous avons pâli. Pas un regard qui ne se porte vers nous, puis par pudeur aussitôt ne nous laisse. Honteux de son délire, chacun à la dérobée regagne sa place. Les têtes aux nattes blondes s’inclinent, ferment les paupières, voient à l’intérieur sur leur fond bleu une France de taille humaine blêmir, mourir. Puis les yeux se lèvent et reviennent à nos visages. Sur nos visages où le sang monte peu à peu, les voilà roses,—les voilà, sous ces milliers de regards, tout rouges,—l’un d’eux écarlate. Alors les applaudissements reprennent, sans cris,sans sifflets cette fois, joyeux, interminables, et nos voisins nous forcent à nous lever, à saluer,—encore tout guindés, meurtris par ce sang venu trop vite, immortels...
L’orfèvre me montre six étudiants en robe, assis au premier rang des loges. L’Université a supprimé les concours de fin d’année avec l’Université rivale, les régates, le baseball, les courses au stade, mais le tournoi d’éloquence est maintenu et sera disputé lundi. Le sujet en est déjà connu: la France. De même que l’on nous emmenait du lycée avant la composition surBritannicusou surPhèdre, observer à l’Odéon la vie et les habitudes de Britannicus lui-même, avec son nez en trompette, ses jambes arquées, ou la forme vivante de Phèdre, fille de Pasiphaé, qui débutait, surveillée des coulisses par sa mère, on leur a réservé des sièges d’où l’on peut nous voir de face. Du côté de Harvard, mon ami Davis, radieux et muet, car il sait de la veille que nos colonies ont la superficie de l’Union tout entière, et il rumine un tel secret; Zimmermann, qui doit improviser en vers, radieux aussi car les trois noms des officiers français, par un prodige, valent le premier un spondée, le second un dactyle et le troisième un ïambe; et un petit Israélite attentif qui, lui, pour ne rien perdre, a pris des lorgnettes. Ces trois de Harvard soutiendront que la France est un patrimoine commun aux peuples, et sera leur jardin, leur musée. Du côté de Yale, trois qui prétendent que la France, au contraire,est la France, et, pour l’honneur d’ailleurs des nations, une nation. Tous ont des carnets, et, au moindre de nos gestes, prennent des notes; c’est qu’ils ont trouvé pour leur cause un argument décisif, c’est que tous les Français se ressemblent, c’est que tous les Français sont dissemblables; c’est, auquel des deux camps l’argument servira-t-il? que les lieutenants français lisent l’avenir dans la main des orfèvres, la pressent avec amitié... Mais le célèbre professeur Golias, qui découvrit un fleuve en Bolivie, s’est levé...
Il débute—comme tous les orateurs là-bas, car il est juste d’offrir au public un appât vivant—par une anecdote sur un homme. C’est jour de fête, il choisit un grand homme.
—Il y a quelques jours, dit-il, le général-maréchal Joffre vint déjeuner, en France, chez de nouveaux amis. On prit le café sur la terrasse. Une rivière coulait au bas du jardin. Le général-maréchal l’admira et demanda son nom.
—Monsieur le Général-Maréchal, répondit l’hôte, c’est la Marne.
Les auditeurs autour de moi s’épanouissent. Zimmermann a trouvé la quantité du mot Joffre et la note à la hâte... La Marne est pour tous ici la seule bataille de la guerre, et il n’est pas de jour où ils ne la discutent entre eux. Il faudra quand ils seront en France, même au prix d’un recul, faire combattre leurs premiers soldats sur ce fleuve. Chaque soir, oubliés sur les tables des clubs, tracés à l’intérieur de papiers à lettres qu’on n’a pas osé déchirer et qu’on remit avec dévotion dans le pupitre, nous trouvons des plans à l’encre fraîche, des lignes qui se croisent sans raison,—corrigés parfois au crayon bleu, indice que l’intendant du cercle lui-même a dû intervenir,—indéchiffrables, s’il n’y avait en bas et à gauche une marque isolée, un poinçon, qui rend cette feuille précieuse, qui est Paris, Paris tout rond pour qui l’ignore, ovale pour qui le connaît de vue: c’est leur solution de la Marne. Parfois le critique se trompe. Des villes étrangères à la victoire—celles où une promenade en auto l’a conduit de Paris—sont conviées par reconnaissanceà la bataille ou glissées au moins jusqu’à portée du front: Provins, traversé par un peu de Voulzie, Evreux, avec un peu de l’Eure, chaque cité portant à la Marne un segment de rivière comme un oiseau son fil. Parfois sur l’extrême-gauche, de petites circonférences trop pressées pour être des villes, les roues des taxis. Parfois, à gauche, un cercle avec deux bras et deux jambes: c’est qu’un de mes amis a tenu à indiquer ma place, ma place à moi. Parfois aussi une vraie carte de l’Ourcq, où les épingles dans la soirée ont creusé autant de trous qu’on en voit des avions. De vieux messieurs, qui n’ont visité que le Sud de la France, Nice, Pau, restent un peu en arrière des stratèges et suivent la lutte comme l’ont suivie les Niçois et les Palois eux-mêmes, sans parler, sans fumer...
Maintenant Golias décrit la Marne, comme elle naît dans les noisetiers, finit dans les tilleuls, comment, sans aucune pente, elle garde le courant des plus vives cascades, comment ses affluents ont lutté eux aussi contre la Meuse qui les voulait jeter au Rhin, et l’ont vaincue et isolée par le subterfuge des méandres coupés. Puis, triomphant enfin de sa modestie, il avoue que la rivière découverte par lui en Bolivie est juste, à un mille près, de la même longueur que la Marne, qu’elle aurait sur une carte le même aspect,—mais il avoue aussi qu’elle est desséchée, rugueuse, sans histoire, et la voilà rejetée par lui-même au soleil équatorial comme d’une couleuvre en renom la peau primitive.
Le pasteur Cox s’est levé. Il s’étonne de tant de silence. Il dit:
—Non, ne me forcez pas aujourd’hui à vous parler de la Mort. Rallumez tous ces yeux éteints. Rentrez vite, comme y rentrera après une minute à peine l’heureuse génération qui vivra et mourra le jour du jugement dernier, dans vos corps encore tout chauds. Toi, mon ami le soldat, ne te trompe pas, voilà que tu reprends à tort un corps plus paresseux, un visage plus tendre que les tiens. Jeunes filles, jeunes gens, je ne veux pas venir aujourd’hui du fond de votre vie, le dos à votre mort; un instant je m’aligne dans votre file, je marche à vos pas, je vais au-devant d’elle, pour la première fois je l’aperçois comme vous l’apercevez, invisible, un gouffre, un cri sans aucun son, et je remets l’âme du chrétien qui mourut voilà une heure dans mes bras à une mort lointaine et solitaire. Aujourd’hui je parle au lieutenant français, qui a mon âge et qui fut quelques mois jadis, dans ma promotion même, élève de notre Université.
Tous les regards déjà fixés sur la mort sans transition me touchent. Une seconde, sous mon projecteur, tous m’aperçoivent comme un pauvre insecte pris entre le télescope et un astre affreux. Tous les visages contractés par l’angoisse me font le sourire qui sera un jour leur dernier sourire, ou le premier après le Jugement. Le pasteur Cox continue:
—C’est au nom de cette promotion que je lui parle. Il l’a autrefois à peine connue; nous nous le rappelions à peine. Désormais nous voulons qu’il soit l’un de nous et je prends son adresse à Paris pour qu’il reçoive dans l’avenir nos circulaires, nos lettres de mariage, de mort. Enrichir son passé est rare, il nous aide à cela. Je le prends, je le replace dans l’année la plus douce de notre vie, et celle d’où partirent nos amitiés. Hier je l’ai reçu à notre banquet annuel. Je lui ai dit—j’avais cherché dans le dictionnaire français les synonymes au mot heureux—je lui ai dit que nous étions tout cela, bienheureux, sanctifiés, ravis, d’avoir retrouvé, inconnu, un compagnon d’enfance. Banquet qui ne réunissait que des hommes de trente-trois ans, où un siège eut été vide si nous avions été apôtres; première année où le squelette tendu dans l’homme n’a jamais soutenu un corps divin; oùmanquaientd’ailleurs deux de nos camarades morts dans le semestre: Elias Dorzia, perdu en Chine, dont la mort nous semble je ne sais quelle dilatation immense, Francis Norton, tué en France, et qui est devenu au contraire un point, une simple petite croix noire à l’encre. Mais nous pensions surtout à sa promotionfrançaise mutilée, et, c’est pour cela que je parle ce soir, nous voulons qu’il en comble les vides en puisant comme il l’entendra dans la nôtre. Qu’ilchoisisseparmi nous un ami pour chaque ami français tué; je le conseillerai, notre année par chance est bonne, les paresseux n’y sont pas lâches, les menteurs n’y sont pas hypocrites, et peut-être y trouvera-t-il le poids exact de ceux-là même qui personnifiaient pour lui les dons et les vertus.
Il s’assied. Il s’est assis, et soudain après une minute, s’est tourné, a tourné sa chaise, comme s’il avait oublié de se replacer dos à la mort. On sait de quel côté maintenant elle vient; elle vient suivant une ligne qui effleure un flûtiste, traverse un enfant. L’assistance respecte mon deuil, se tait. Les vieillards et les enfants s’excluent par dévouement de mon amitié pour y laisser la place à ceux qui ont juste mon âge, et, un jeune homme venant vers moi, l’orfèvre avec empressement s’écarte, s’incline devant ce cadet et le respecte, comme si déjà arrivait le remplaçant de mon meilleur ami.
Amitié, mon amitié, où ces feux inégaux que sont les Français s’éteignent, et où le pasteur Cox veut placer vingt cœurs ingénus, vingt lampes égales brûlant aux mêmes heures. Amitié, qui sur des corps déjà froids, à la place des visages où mes amis français entassaient des moustaches, des lorgnons, à vingt ans des rides, pose vingt têtes simples et nues, à cheveux blonds. Amitié, ou plutôt Café-terrasse de la rue Pigalle, d’où chaque année partait ma promotion pour dîner rue Vignon dans le Café-caveau; où se sontrencontrés encore, une semaine avant la guerre, les huit fidèles, dont je veux bien, Amitié nouvelle, vous dire les noms, et je glisserai même pour vous dans la phrase la part du corps où ils furent meurtris, mais dont je vous cacherai toujours s’ils sont tués ou vivants: Gilly, qu’une femme adorait, qu’on voyait arriver quand l’horloge sonnait neuf heures, partir dès qu’elle sonnait dix,—qui, orgueilleux, entendait ne donner par journée que vingt-trois heures juste à l’amour. Rouvère, qu’une femme adorait, qui s’accrochait au dernier de nous, l’accompagnait jusqu’à sa porte, le couchait, le bordait, qui partait alors bienheureux, enfin libre, avec sa tête qu’il coiffait à l’américaine, ses cravates américaines; et il sera ainsi le plus facile à remplacer. Jorlet du Plessis de Guillot de Therouanne, qui avait encore deux autres particules, et que nous n’appelions jamais que par tous ses noms; il ne répondait qu’au dernier, à l’avant-dernier il ouvrait la bouche. David, le seul d’entre nous qui eût un fils, David immense, et de toutes façons j’eusse parlé de son cœur... que nous appelions Goliath. Guenle, qui se vantait de descendre de Ganelon, cela s’expliquait par une crase ou une catachrèse, que nous appelions Dreyfus,—avec ses yeux. Bianci,... avec son front, son oreille, son genou droit, son pauvre foie.
Puis venait le discours de mon commandant, à qui l’on avait offert, à l’entrée, un bouquet d’immortelles, et quiprenait ces fleurs pour thème, sans voir qu’il confondit, dans tout son second paragraphe, immortalité et éternité. On saisissait, on acclamait chaque nuance sur la longévité, la résurrection, la double naissance; car, pendant les trois premiers mois de sa guerre, par un prodige, l’Amérique comprit le Français, comprit Viviani, Bergson, et eût compris,—je le tiens de Bédier—un discours en vieux français. Puis se levait un vieil amiral, qui reçut sur la tête, à Manille, le pavillon de son navire démoli par un boulet, qui voit depuis (à ce que nous expliqua lespeaker) tous les gens avec un de leurs membres diminués ou manquants, et, après avoir promené ses yeux sur ces vingt mille êtres pour lui borgnes ou manchots ou paralytiques, qui commença par cette phrase:—Je vois la France avec son corps entier et sain, vierge avec ses deux yeux... Puis le poète (toujours à ce que dit lespeaker) le plus imagé de l’Amérique, et chacun secouait un peu ce qui pouvait sur soi provoquer une métaphore, ses cheveux, son ombre, la harpiste sa harpe, et chacun peu à peu se retourna, regarda vers les coins obscurs, curieux, car l’imagiste prenait toutes ses comparaisons dans un couple amoureux.
Puis les orchestres jouèrent laMarseillaiseet, avant leChant américain, un autre hymne qui étaitLe Chant du Départ, inconnu là-bas—mais si terrible que beaucoup partirent inquiets, anxieux de savoir quelle troisième nation s’était glissée, en armure, entre la France et l’Amériquenues, rassurés le lendemain quand ils apprirent la vérité par le journal.
C’était la fin. Un petit homme se glissait vers moi, me disait en anglais, les larmes aux yeux:—Ah! comme je voudrais parler avec vous, et j’ignore le français:Sprechen Sie deutsch? Mille têtes graves nous accompagnaient à l’ascenseur, et discrètes, nous laissant partir seuls tous trois, s’écartaient aussitôt pour ne pas contrôler si nous montions dans la nuit ou si nous descendions et suivions la route... Nous suivions la route... La ville, que nous ne connaissions que par son plan de fêtes, vain et illogique, nous offrait sa vraie pente, ses avenues les plus larges, des marronniers en fleurs. La lune avait la forme d’un navire, un vrai pont, une vraie voile, on pouvait deviner l’âge du capitaine. Respectant sur les deux autres l’honneur amassé dans un tel soir, leur prenant doucement le bras, chacun, s’il glissait, s’il éternuait, prenait soin de n’injurier que soi-même. Sur chaque maison, appliqué contre la vitre où l’on affiche, le matin, pour attirer le glacier, la pancarte avec le mot Glace, un petit drapeau français; mais il était minuit, nous ne pouvions monter dans toutes. Devant le poste de police, on ouvrait l’arrière d’une voiture-cellule comme une malle Innovation, et nous apercevions assis sans faux-col un rôdeur en complet à carreaux qui levait les bras criant Vive la France, et le policeman muet devait suivre sesgestes en les amplifiant, car l’autre avait des menottes. Parfois, profitant d’un énorme incendie qui nous avait attirés, un membre du Club nous rejoignait, nous invitait pour le dimanche, cachant sa rougeur sous d’immenses reflets pourpres, s’enfuyait sans attendre la réponse, renonçant pour ce soir-là, dans sa joie, à la joie peut-être de sauver des enfants;—et de tout ce que d’autres appellent cataclysme, tremblement de terre, de l’inondation, de la tornade, un Américain timide eût tiré parti pour nous joindre. Nous rentrions au Club; nous traversions sans hâte les salles où veillaient, avec des yeux semblables, les têtes innombrables des tigres, des antilopes, des buffles tués par Roosevelt ou morts chez Barnum. Un lion dormait. Je caressais comme chaque soir la barbe du bouquetin. L’Irlandais de l’ascenseur, impitoyable, pour nous souhaiter à loisir bonne nuit, arrêtait et pérorait entre deux étages. Dans ma chambre les fleurs envoyées par mon chauffeur King s’étaient écloses, œillets qu’ils étaient, sous la pensée de mon chauffeur fidèle. Sur chaque objet, un visiteur anonyme avait installé pendant mon absence un petit pavillon de nation alliée,—"d’une des nations justes et impartiales", comme il me l’expliquait sur une carte; je ne pouvais désormais, le drapeau deCuba pavoisant mon téléphone, téléphoner sans penser à La Havane, à une créole endormie et juste; me regarder dans la glace surmontée du drapeau siamois sans penser au Siam, à une Siamoise aux cheveux coupés en brosse, aux dents rouges et impartiale. Dans la chambre jumelle Morize s’endormait, les pieds en l’air, se renouvelant dans la nuit comme un sablier, et, la tête haute sur des oreillers, je rêvais... Je rêvais que la soirée continuait. Je rêvais que le roi des transitions prononçait son discours. Il décrivait sa ville natale, Worcester, mais l’on sentait qu’il voulait maintenant parler de Paris; il faisait en vain mille efforts, s’aidant des premiers mots venus pour quitter Worcester, y renonçant, désolé, prêt à rendre son titre; quand soudain, radieux, il trouvait enfin, et, passant de sa ville à ma ville par des avenues, les plus larges, il disait:—Worcester, c’est la beauté, la beauté c’est l’amitié; l’amitié c’est Paris...
C’est ainsi que la nation nièce de la Grèce embaumait une nation vivante. C’est ainsi que l’Amérique incrustait au centre d’elle-même—et des enfants mes amis découpant les atlas le firent dix-sept fois sur leur carte des Etats-Unis à l’école—une France de vraie grandeur. Ce qui dépassait des dix-sept Finistères, des dix-sept Manches, des dix-sept Bouches-du-Rhône, les écoliers l’entassaient dans le Texas immense, avec les dix-sept Corses. C’est ainsi qu’on nous honorait, les femmes comme si nous habitions une immense Andromède,éventés par ses cils, haletants sur sa gorge, les hommes Prométhée. Les policemen arrêtaient dans les rues les chauffeurs qui avaient mis, dans le trophée du capot, le drapeau français à gauche de l’américain et non à droite. D’un quinzième,—de notre voiture nous la voyions tombant comme la Vierge d’Albert,—une mère nous tendait son fils. Puis, parfois, notre guide s’agitait, nous attirait vers lui, nous disait à voix basse:
—Vite!... Vite!... regardez là-bas! un Français!
Sans réfléchir, nous nous précipitions, gagnés par l’angoisse de voir une parcelle de cette nation, de cet honneur, et nous apercevions un petit homme aux habits râpés, le nez busqué et craintif, avec une mouche et deux moustaches;—une seconde nous étions déçus, et soudain nous l’aimions, nous étions heureux...