Tous les hommes se haïssent naturellement.Pascal.
Tous les hommes se haïssent naturellement.
Pascal.
Georges resta stupéfait; les ongles de la jeune femme avaient déchiré sa main; il était sûr de n'avoir rien fait qui la dût révolter, et ne s'expliquait pas qu'une simple maladresse l'indignât aussi fort.
Il pensa l'avoir serrée trop étroitement, et attribua à la pudeur cette colère soudaine et cette fuite.
Jusqu'au soir, Jeanne l'évita; mais après la veillée elle s'approcha de lui:
—Pardon, dit-elle à voix basse.
Il comprenait mal; pourtant, il demeura satisfait de reconnaître en elle une chasteté si scrupuleuse, et dont il ne la croyait point capable. Mais, ce mot de pardon?—Elle a senti combien sa crainte était déplacée, offensante même, et s'en excuse.
Au lendemain, Jeanne rougit en le voyant, et reprit son allure ordinaire.
C'était le jour du bal; les deux amis laissèrent la petite comtesse aux soucis de toilette, et sortirent.
—Tu ne sais pas, dit Pierre… mais tu me promettras le secret? Je prépare sournoisement notre retour à Paris; je laisse à Berthaud la direction des affaires: c'est un garçon sérieux et entendu… Elle va être si heureuse! Ne lui raconte rien; je suis égoïste, moi, et je veux me réserver la joie de porter les bonnes nouvelles.
Les premiers lilas fleurissaient; Pierre et Georges marchèrent longtemps.
Ils s'arrêtèrent au bord des brandes, parmi l'avalanche des roches qui se poussent vers le fleuve, sinueux et fou dans cet endroit. Tous deux aimaient ce coin sauvage, noir, peuplé de ronces et de genêts, et qu'assourdit la rauque brusquerie des eaux.
—Voilà que je préfère à notre bal, mon Georges.
Étendus sur un pan de mousses, ils se perdaient en de vagues causeries sans suite, regardant tour à tour le ciel bleu et la rivière blanche. Subitement, Pierre se dressa, sauta sur Georges, le saisit aux épaules, l'enleva de terre et plaqua sur le sol un violent coup de talon: à la place où Desreynes s'était couché, une vipère, les reins écrasés, les dents accrochées à la guêtre de Pierre, se tordait. Arsemar prit la bête par la queue et lui brisa la tête sur un roc.
—Elle glissait sous ta nuque!
—C'est donc ça qui me chatouillait?
Un dernier frisson vibrait dans ce corps mince et luisant, que Georges toucha d'un doigt répugné.
—Si nous rentrions, fit Pierre: on a peut-être besoin de nous, là-bas?
Desreynes prit la main de son ami et la serra.
—Que tu es enfant, Georgeot! Est-ce que tu n'en aurais pas fait autant?
Il ajouta encore ému:
—Ce n'est pas bien dangereux, mais j'ai eu peur pour toi… Allons, en route!
Ils arrivèrent.
—Vous avez failli danser sur mon cadavre, belle dame!
Georges raconta l'aventure: Jeanne écoutait avec un frémissement de peur et de dégoût.
—T'es-tu lavé les mains, au moins?
Elle sauta au cou de son mari, puis de Georges, et les baisa tous deux.
Le dîner fut court et rieur. L'incident avait réveillé Desreynes, qui se montra tout heureux de vivre.
Il avait inconsciemment cette joie que l'existence rend à ceux qu'elle lassait, dès qu'ils ont manqué de la perdre. On se sépara. Merizette se faisait belle, et les deux amis, en habit noir, se retrouvèrent ensemble.
Trois invités étaient venus déjà, et se promenaient dans les jardins, en attendant.
—Qu'ils attendent!
—Qu'ils se promènent!
Droits et corrects dans leur costume de bal, Georges et Pierre s'admiraient l'un l'autre.
—Comme il y a longtemps qu'on n'a marché ainsi, bras dessus, bras dessous, tous les deux, avec le claque et les gants blancs! Nous allions chez les autres, on vient chez nous, maintenant!
—C'est drôle! Les mêmes souvenirs nous montrent que nous vieillissons, et à la fois nous rajeunissent…
Des serviteurs allumaient les flambeaux: dans le parc, des taches de clartés multicolores s'épanouissaient entre les frondaisons plus vertes: de-ci, de-là, il en naissait; plus loin de nouvelles naissaient encore. Lentement, ce fut comme un cercle de feux épars qui cernaient le château. Au large, dans cette demi-lueur, on entendait des appels. Deux torchères brûlaient sur le perron. Il y avait des étoiles plein le ciel, et des parfums plein l'atmosphère. Dans la maison, autour des salles, les feuilles des arbres exotiques brillaient d'un éclat de métal, semblables à des plantes fausses. Une tente grise et rose menait du salon à la serre, où un jet d'eau chantait dans l'air attiédi.
—Me voilà!
Jeanne parut, debout sur le seuil.
Elle était entièrement vêtue de noir: une cuirasse de satin, basse et sans épaulettes, ronde comme un corset, l'emprisonnait des hanches jusqu'aux seins, et tout le haut du torse restait nu; sur les épaules toutes blanches s'arrondissait une imperceptible chaînette d'argent mat, ornée au centre d'un diamant: la jupe, sans traîne, était drapée de dentelle. Les pieds, qu'on entrevoyait sous la maille des soies, s'habillaient à peine d'un fin soulier, et les gants noirs, aux manchettes de dentelle, montaient jusqu'à la naissance des bras. Elle avait aux oreilles deux clous de diamant, qui scintillaient au-dessous des cheveux sombres et plaqués; et marmoréenne ainsi, d'un bloc posé sur son socle d'ébène, elle ressemblait à un buste vivant de Paros.
Les deux hommes furent éblouis: elle était superbe et désirable, décente aussi, malgré l'audace de ses épaules dévêtues.
Elle souriait et se tourna.
A sa nuque ondulaient des frisons légers; sur son dos, souple et charnu, le corsage s'évasait. Elle resta sans bouger, le visage de profil, se détachant en clarté sur la pénombre d'une fenêtre. Oui, vraiment belle, elle l'était!
Georges, fasciné, s'approcha. Elle inclina la tête. Ses vêtements paraissaient dressés autour d'elle; il semblait qu'en la saisissant au col, comme on empoigne un glaive, on l'eût dégainée toute nue!
Pierre un peu jaloux des hommes qui la verraient ainsi, voulait parler, quand un domestique cria des noms: avec force révérences, les trois promeneurs du parc arrivèrent en file indienne, inquiets sur le parquet glissant: ils s'assirent, les genoux tendus, en cachant leurs pieds sous les fauteuils.
—Mais très bien, je vous remercie, disaient-ils. Et l'on parla de la saison.
Puis, des roulements de voitures, des grelots, des coups de fouet, des cris; des pas couraient devant le perron, des roues grinçaient sur le sable. En un quart d'heure le salon s'emplit. D'Arsemar présentait les hommes à son ami; Jeanne s'empressait à toutes les dames, qui s'avançaient rigidement, avec des gestes préparés pour être naturels. L'arc-en-ciel des robes se déploya sur les fauteuils, au bruit des soies froissées.
Les invitées regardaient la comtesse de côté, avec un œil arrondi; quelques cavaliers chuchotaient un juron admiratif, vers l'oreille d'un intime.
La noblesse arriva plus tard; les noms sonnaient; à chacun d'eux, on voyait toutes les têtes de femmes converger d'ensemble sur la porte, avec l'exactitude d'une manœuvre militaire; on causait à voix basse. Georges, debout près du piano, était magnifique. Les mères contemplaient comme les filles.
—C'est un Parisien.
—Il est très riche.
—Il est très bien.
—C'est un artiste.
—Oh!
Mais l'hôtesse rappelait tous les yeux,
—Peut-on?
—Un mari peut-il?
—Oh!
De petits sifflements satiriques susurraient sur les bouches. Une froideur régnait encore. Mais l'atmosphère s'échauffa; la sous-préfète parut; les dialogues s'animaient.
Sous les fenêtres du salon, des accords se modulèrent et tout un orchestre chanta: les dames immobiles avaient de tendres airs pensifs; les demoiselles arrangeaient d'un coup de main les plis de leurs jupes; les messieurs, raides contre les chambranles, s'étudiaient à écouter. Un petit mouvement de tête signalait parfois les plus apparents connaisseurs; il entraînait aussitôt beaucoup d'autres mouvements de têtes. L'orchestre s'enleva, dans une brusque colère de cuivres, et tout le monde se redressa en souriant de plaisir.
—Quelle jolie installation!
Les dialogues reprirent discrètement; mais la comtesse ayant parlé tout haut, chacun parla.
Jeanne traversa le salon, seule, sous l'éclat des lustres; à sa droite et à sa gauche les faces tournaient comme dans un sillage. Maintenant, l'orchestre soutenait les conversations, et quand il se tut, on fut gêné pour parler encore.
Les hommes s'approchèrent des fauteuils comme des automates de salutations.
—Madame!
—Monsieur!
Le baron de Valtors se multipliait auprès des plus jeunes; bon nombre en étaient flattées.
—Ne chanterez-vous pas quelque chose?
—Vous nous direz des vers! Le baron dit si bien, madame!
—Je sais, madame!
—Oh, monsieur de Valtors, je disais tout à l'heure à madame… et vous me comprendrez, vous qui êtes poète: n'est-ce pas qu'avec une pendule et des fleurs une chambre n'est jamais déserte?
M. Moulin exposait à Georges ses théories sur la peinture.
—… A moins que le bitume n'ait pas dit son dernier mot…
Toutes les phrases faisaient tous les sourires.
—Vous n'avez pas amené votre demoiselle?
—Elle est si jeune!
—Et si jolie!
Un père qui appelait sa fille cria: «Jeanne!» Pierre se retourna brusquement.
—C'est plus fort que moi, dit-il à Georges: il me semble que nulle femme ne peut porter son nom…
Desreynes fut présenté à la sous-préfète, Parisienne blonde, qui riait. Il s'amusa de son humour.
La fille du percepteur vocalisa une romance d'amour; l'orchestre lança un galop qui fit frémir les robes claires.
Le baron avait préparé quelque chose, et sut avec tant de grâce se trahir, qu'il fallut le prier de prendre la parole. Mais il se récusait, indigne; de nobles personnes insistèrent; il allait céder, puisqu'on l'y obligeait, quand la musique d'un quadrille précipita les danseurs au travers de la salle; les jeunes filles se levaient en posant leur éventail, et le baron s'assit au bord d'une douairière.
Desreynes avait engagé la sous-préfète, et la comtesse fut leur «vis-à-vis». Puis ce furent des polkas et des valses; les robes s'envolaient dans des tourbillons de lumière. Jeanne, en rencontrant Georges, lui souriait: ses lèvres étaient fort rouges sur ses dents blanches.
La première heure s'écoula; Pierre ne dansait point; Desreynes, au milieu de ces visages inconnus, se sentait dans sa propre maison et recevait les gens comme ses hôtes, Merizette l'en remercia.
—Vous ne m'invitez pas, ami?
Il avait peur un peu; et lorsque, dans une valse, il l'eut entre ses bras, il crut concevoir qu'il faisait là quelque chose de mal. Elle se serrait contre lui. L'étoile de diamant étincelait sur son épaule: sa chair avait des tons chauds et des courbes douces qu'il voyait se perdre et se rejoindre; de son corps montait l'odeur d'aucune autre femme; ses yeux ardaient, et quand elle les élevait vers lui, il se sentait trop proche d'elle. Le rythme se précipita. Jeanne, pressée plus fort contre son cavalier, l'entraîna dans une cadence exaltée. Elle avait fermé les yeux. Accrochée à lui, elle le forçait à tourner; ils pivotaient vertigineusement, les genoux aux genoux. Il sentait à travers son plastron la chaleur et le battement d'une poitrine de femme; il étreignit sa danseuse et tourna plus vite; mais soudain: «Assez!» dit-il. Ils s'arrêtèrent.
Les couples s'étaient lassés depuis longtemps, et, rangés autour du salon vide, contemplaient froidement, comme des bancs d'inquisiteurs.
Georges, d'un coup d'œil circulaire, vit ces figures impassibles. Il dressa le front, dans une hautaine impertinence, et tendit à la comtesse un bras qu'elle prit en riant.
La foule, muette, échangeait des coups d'œil; les plus politiques inventaient une banalité pour en sourire.
Il reconduisit Jeanne à son fauteuil: il avait un remords et se promit de ne plus valser avec elle.
—Peut-on?
—Oh!
Il invita des jeunes filles; toutes avaient ordre de le refuser.
Des couples se dirigeaient vers la serre, où un buffet était dressé.
—Avez-vous soif, mademoiselle?
—Quelle délicieuse installation!
—Il est à quoi, le sirop?
—La production est un des éléments primordiaux du bien-être social, monsieur.
Desreynes se rapprocha de la sous-préfète et s'offrit en chevalier servant; ils avaient, dans leurs souvenirs, rencontré des noms d'amis communs; elle possédait un esprit vif et enjoué.
—Vous êtes un remarquable valseur, mon cher compatriote.
De très près, il murmura une réponse, et elle se voila derrière son éventail.
—Pourquoi donc, alors?
—Pour que vous me les accordiez toutes.
—Y pensez-vous? Que dirait la comtesse? Et son mari? Je tiens à mes yeux!
—On dirait que je vous aime.
—Déjà? Et pour la vie?
—Je le jure sur votre honneur.
—Je suis bien tranquille! Les hommes disent «toujours», les femmes «jamais», et cela signifie une fois ou deux.
Dans une salle, des gravités jouaient au whist.
Georges quittait peu la Parisienne. Le substitut Perrenet les aborda; il arrondit quelques phrases avec autorité.
—Mon frère l'a connu à l'École de droit, dit tout bas la sous-préfète. Un jour, à la suite d'une altercation, un camarade gifla M. Perrenet; il recula avec dignité et dit: «Ah, point de menaces, n'est-ce pas?»
Le jeune magistrat les suivit au buffet: ils rencontrèrent la comtesse au bras de Valtors.
—Vous faites des conquêtes, Georges?
D'Arsemar survint.
—Eh bien, monsieur le comte, avez-vous quelque bonne nouvelle de votre protégé?
—Quel protégé, monsieur le substitut?
—Barraton! L'oubliez-vous? Avouez que vous m'en avez voulu; je ne vous en veux pas.
—Je vous garde toujours rancune et je ne vous pardonnerai que si je réussis.
—Réussissez, je vous le souhaite, ayant réussi moi-même, et votre victoire ne donnera que plus de prix à la mienne.
—Qu'est-ce donc? demanda Georges.
—Un rien, reprit le substitut. Figurez-vous, monsieur, qu'un certain Barraton fut soupçonné d'un vol commis dans les ateliers de monsieur le comte; les preuves n'étaient rien moins que concluantes; mais comme j'avais eu, récemment, le malheur de laisser acquitter, coup sur coup, deux prévenus (ce que n'aime pas M. l'avocat général), je fis tous mes efforts pour gagner cette cause. Comprenez; mon avancement se jouait. J'eus quelque mal, en vérité, et quelque mérite à obtenir la condamnation. Monsieur le comte assistait aux débats, et lorsqu'il me vit, au parquet, félicité par mes collègues du succès de mon réquisitoire, lorsqu'il m'entendit avouer mes incertitudes sur la culpabilité et ma satisfaction sur l'issue finale, il me fit l'honneur d'entrer dans une grande colère… oh! ne niez pas…
—Je ne le nie point, monsieur, et même…
—Que voulez-vous? C'est le métier! Chacun le sien. Ne sommes-nous pas l'avocat de la société? C'est affaire entre nous et l'avocat du prévenu. Gagne qui peut! L'un joue sa clientèle et l'autre son avancement, chacun son avenir.
—Sur la vie des hommes, n'est-ce pas?
—Quelquefois seulement… Je disais donc que monsieur le comte entra dans une grande colère et qu'il prit aussitôt un mal énorme pour mener cette affaire en appel. Voulez-vous mon avis? Je crois que le Barraton sera acquitté devant la cour. Mais qu'est-ce que cela prouve?
—Cela prouve, monsieur, que la justice est la mort de l'équité, comme l'équité est la condamnation de la justice, et que l'une ne peut vivre, sinon en l'absence de l'autre.
—Ah, permettez…
On faisait cercle.
—Je crois comme mon ami, poursuivit Desreynes, que la justice est un mal, un mal utile; je m'en sers, mais je ne le respecte pas.
—Distinguons! Je ne suis pas assis. Le parquet…
—Asseyez-vous sur le parquet.
—Très joli, monsieur de Valtors!
—Ce baron, il est tout or et azur!
—Les hommes n'ont pas de droits naturels sur les hommes.
—Excusez! La société, dont la base repose sur des conventions acceptées et tendant au bien-être commun, peut créer des lois.
—Mais non des droits, s'écria Pierre. Juger, punir, que ce soit une nécessité, j'y consens avec tristesse; mais ce n'est pas un droit, en morale pure. Cela est légal, mais non point légitime.
Plusieurs s'ennuyaient: on entendait les mesures d'un quadrille.
—Ces gens de la capitale ont des idées bien subversives et nuisibles au bon ordre.
—Pourquoi viennent-ils chez nous? Les derniers venus font les cimetières bossus.
—Je crois que le comte se prépare une candidature aux élections prochaines.
—Il n'aura pas ma voix.
—Ni la mienne: c'est un charmant homme, au fond.
—L'ami est bien déplaisant.
—Demandez à la comtesse.
—La sous-préfète ne pense pas ainsi.
—Chacun aime les têtes qui lui plaisent.
—Voyez comme Mmed'Arsemar les regarde!
—On la dirait jalouse.
—Quelle toilette! Si ma femme…
Jeanne accosta Desreynes:
—Prenez garde de négliger votre Juliette, ô Roméo.
Elle fit deux pas, et, revenant:
—Je vous préviens qu'elle est déjà mariée sous le régime de la communauté.
Elle reprit le bras du baron. Il déclama:
—Comme vous me quittez pour lui, ô perfide! Vous ne voulez donc pas m'aimer?
—Ne le demandez plus, je me le demanderai peut-être.
—Je voudrais baiser vos épaules.
—Vous leur faites trop d'honneur.
—Cruelle!
—Nous avons manqué le lancier.
Jeanne éprouvait un dépit de toujours rencontrer Desreynes au bras de la même rivale.
—Soyez gentil avec elle, souffla Merizette; elle vient d'avoir des chagrins et se console de l'amant avec l'amoureux.
Le baron, dans un intermède, récita quelques vers d'une poésie sentimentale: il secouait sa calvitie.
—Heureux jeune homme, soupira Georges: moi, j'ai tant aimé que j'en ai perdu l'habitude.
—Pauvre vieillard! soupira la sous-préfète. N'êtes-vous plus assez faible pour aimer?
—Ni assez fort pour être aimé.
—Vous n'en semblez qu'à peine triste.
—Il faut être philosophe: j'ai tant d'orgueil que, lorsqu'une chose me manque, je m'en félicite. D'ailleurs, tout veut un terme: vos pareilles m'auraient rendu stupide, ou du moins aussi bête, si vous approuvez la comparaison, qu'une femme intelligente.
Les dames du beau monde se plaisent volontiers et se prennent parfois aux insolences qui sont doucement prononcées, tout au contraire des courtisanes, qui réclament d'abord la déférence et ne se grisent que de respect, à défaut d'or.
La Parisienne ne répondit que: «Vraiment?»
—Bien vrai! Je me suis fait bête pour elles, car il faut rire comme elles, parler comme elles, penser comme elles, et tant est grand leur petit égoïsme vaniteux, qu'elles ne sont séduites que par leur propre image, et ce qu'elles aiment en nous, c'est encore elles.
—Vous avez une façon de faire votre cour!
—Un mari en serait rassuré.
—Oh, le nôtre est bien couché, et bien bordé.
Le premier magistrat de l'arrondissement s'était en effet retiré de bonne heure; la présidente ramènerait madame.
M. Perrenet s'approcha.
—Vous avez beaucoup voyagé en Orient, monsieur?
Desreynes parla de l'amour et des femmes.
—En sorte, formula le substitut, que l'Occident procède par sélection, et l'Orient par généralisation; nous cherchons en amour une personnalité; ils n'ont souci que de l'animalité.
—Exactement, monsieur.
Les sièges voisins écoutaient: une dame avait écarté sa fille; des hommes se tenaient presque droits.
—Comment donc alors, demanda le receveur des domaines, expliquez-vous la jalousie bien connue de ces peuples?
—Ce n'est, monsieur, qu'un exclusivisme de propriétaire, et non une jalousie d'amant; quelque chose comme une horreur des hypothèques.
—Le proverbe dit pourtant…
—A tout proverbe, on en trouve un autre qui le dément…
—La sagesse des nations…
—La sottise humaine signe volontiers Sagesse des Nations: c'est tout égal, d'ailleurs.
Les regards avaient une froideur de complot. Un banquier s'écarta et dit:
—Ces gens de Paris sont d'une impertinence! Ils croient tout savoir.
—C'est un peintre. M. Moulin l'a fait causer, et dit qu'il n'a pas de talent…
—Oh, lui-même… Mais, enfin, il s'y connaît. Comment se nomme celui-là?
—Délaine.
—J'ai vu de ses œuvres, il fait bien. M. Moulin en parle avec jalousie:Genus irritabile! Car, entre nous, M. Moulin…
—Dame, il ne faut pas se le dissimuler, n'est pas Raphaël qui veut.
—Bien entendu. On naît avec cela.
Les groupes circulaient plus librement; quelque chose comme de la gaieté se dégageait.
—Ma chère, il a fait une déclaration à la sous-préfète! La première fois qu'il la voit! Faut-il qu'une femme…
—En voilà une qui pose pour la grande dame et qui a plus de fermes que de châteaux!
Georges dansait éperdument. Jeanne trouva inconvenante une telle assiduité; la Parisienne était ravie. Elle disait:
—Voyez donc, mon chevalier, les doux yeux que le baron fait à votre comtesse!
—Ce gentilhomme m'émerveille par la sincérité de sa bêtise, et je ne le comprends pas! Il est bien sot, mais pas assez pour l'ignorer, car il l'est tellement qu'il faudrait l'être bien plus encore pour ne pas s'en apercevoir.
—Vous êtes jaloux!
Les heures passaient.
Tout à coup, sur un air de galop, de petites tables toutes dressées envahirent le salon, et le souper s'organisa: des familles à peu près sympathiques s'attablaient ensemble. Desreynes se plaça près de sa nouvelle amie. Il se penchait parfois vers son épaule, murmurant une malice ou une galanterie; la jeune dame minaudait; il demanda l'autorisation de lui rendre visite.
—Certes, j'y compte bien!
Jeanne les examinait de loin. Elle répondit sèchement à une parole de Desreynes. Il ne s'en étonna point, et attribua cette bouderie à une vanité de jolie femme. Lui-même estimait, d'ailleurs, qu'elle eût pu montrer plus de réserve au baron de Valtors. Il le lui fit remarquer, «pour le monde». Elle se redressa, piquée d'abord; mais une seconde pensée la rendit souriante.
—Bien, dit-elle simplement.
Le cotillon déroula ses folies; le champagne avait égayé toutes les têtes.
La comtesse, à chaque figure, ne choisissait plus que Desreynes: à lui seul le miroir et le coussin; pour lui seul le flambeau s'abaissait; à lui ses fleurs et ses rubans: toujours lui; toutes ses valses furent à lui. On jasait.
—Soyez prudent, lui dit la sous-préfète en balançant son éventail de nacre et de malines: vous dansez trop après souper, beaucoup de généraux sont morts comme cela.
Georges sentait l'imprudence d'un tel jeu, et bien que l'opinion de tous ces gens l'intéressât comme une mouche qui vole, il était importuné par l'honneur de son ami. Il en parla discrètement à Merizette.
—Encore! Quand les hommes invitaient, vous m'avez délaissée: je me rattrape.
Autour du salon, on se réjouissait du scandale plus encore que du plaisir même, et l'excellence du souper avait rendu des forces contre les maîtres du logis. Que de choses à dire demain! La comtesse était peu aimée, et d'Arsemar, nouvel Aristide dans l'ostracisme de canton, avait amassé, par la grandeur même de son caractère, d'humbles et glapissantes rancunes. Rien à reprocher à un tel homme, et venu de loin! Il aurait donc enfin son lot! Et tout en riant dans sa fête, on se pâmait à la promesse de l'en punir.
On épuisa les suprêmes fantaisies du cotillon; Valtors usait son génie à se rappeler du nouveau.
Dans le parc, les lanternes s'éteignaient; une pâleur bleue monta dans le ciel et baigna les vitres blanchies de buée. Le bruit des carrosses roulait sous les fenêtres; par degrés, le salon se vida.
Au fond des voitures bien closes, dans l'odeur des soies et des fourrures, des dialogues commençaient, tous pareils.
—Quelle charmante soirée!…
—C'est une justice à lui rendre.
Mais chacun hésitait à parler le premier de ce qui les tenait tous au cœur.
—Quelle toilette, cette comtesse!
—Et quelle valse! Sainte Vierge!
—Chut! Votre demoiselle entend.
—Ne croyez-vous pas que ce M. Georges?…
—La sous-préfète aurait donc servi de paravent?
—Elle ne l'a pas volé!
Les calèches s'attardaient à la porte du parc.
—Ne croyez vous pas, mon cher fils, que ce M. Des Reynes?…
—Non, ma mère, répondit de Valtors, j'ai de trop bonnes raisons pour en douter.
Le bord du ciel était d'un vert tendre; les arbres de la route dessinaient de confuses silhouettes. Les attelages se rejoignaient et se dépassaient: les loueurs fouettaient leurs chevaux pour la gloire de l'écurie.
—Alors, vous croyez aussi que ce monsieur?…
—Dame! On ne sait pas…
—Euh, euh! disait le monde.
Dans le salon désert, d'Arsemar, la comtesse et Desreynes entendaient au loin le bourdonnement confus des roues.