Le Seigneur a créé sur la terre un nouveau prodige: une femme environnera un homme.Jérémie.
Le Seigneur a créé sur la terre un nouveau prodige: une femme environnera un homme.
Jérémie.
Jeanne s'enferma dans sa chambre et n'en voulut pas sortir de la journée entière.
Desreynes n'hésita pas, ne trembla plus: le devoir était trop clairement imposé. Il écrivit sans retard plusieurs lettres destinées à provoquer sur-le-champ son retour à Paris. La chose urgente, c'était de fuir. Rien ne lui restait du trouble parfois ressenti dans sa chair, auprès de cette femme. Mais comment donc en était-elle arrivée à l'amour? L'amour! Il prononça le mot. Il se maudissait d'être venu dans cette maison. Une profonde tristesse le désolait au souvenir de Pierre, de son ami tant vénéré, si bon, si digne de tous les bonheurs. Partir, était-ce donc assez, et pour que l'époux reconquît l'épouse chérie, ne fallait-il pas quelque tâche de plus, quelque sacrifice réparateur? Effacer à jamais son nom dans la mémoire de cette songeuse enfiévrée, et si le mal l'exigeait ainsi, ne plus être pour elle qu'un objet de haine ou de mépris? Il cherchait. A Jeanne, il ne gardait nulle rancune, mais il blasphémait contre la destinée impitoyable et ridicule. Oui, de cette fantaisie, faire une haine, dût l'amante en souffrir un peu! Il trouverait. Partir, avant tout! N'est-il donc besoin, pour plaire aux femmes, que de les dédaigner? Quelle pitié que ces petits êtres soient toujours mêlés à la vie, et combien le monde marcherait mieux, sans cette race!
Le lendemain, il accompagna d'Arsemar; chemin faisant, il déclara avec prudence qu'il serait peut-être obligé avant peu de quitter le Merizet; il appréhendait certains événements qui le mettraient hors d'état de prolonger davantage un séjour où il avait trouvé des heures si heureuses…
Pierre ne demanda rien, mais cette nouvelle le surprit d'autant plus douloureusement qu'il était inquiet déjà d'un malaise survenu à sa femme.
—J'espère que ce ne sera rien, mais est-ce que tu me quitterais, si elle tombait malade?
Georges n'osa répondre: Pierre en fut chagriné.
—Enfin, tu sais que tu es libre, mon bon ami.
Ils s'étonnèrent de voir, à deux cents mètres des ateliers, un apprenti qui semblait surveiller la route et qui s'enfuit vers les bâtisses. Quand ils arrivèrent, les ouvriers, de toutes parts, se précipitaient sur le seuil, essuyant leurs larges mains et boutonnant leurs habits des dimanches. Berthaud et les chefs d'équipes s'avançaient les premiers; le plus âgé des hommes tenait un énorme bouquet noué d'un ruban de satin crème, au chiffre brodé d'or:P. A. Mai 1885. Il rappela les bontés de monsieur le comte, les misères qu'il avait soulagées, et le plaisir toujours nouveau qu'ils avaient chaque année… Quand il eut fini de parler, les autres crièrent ensemble.
D'Arsemar, gêné au milieu d'un tel apparat, les remerciait. Plusieurs vinrent ensuite, et chacun rappelait quelque service rendu: Desreynes s'émerveilla de voir que la générosité pût engendrer autre chose que des rancunes. Il plaisanta son ami sur ce rôle de bon ingénieur, si goûté au théâtre et dans les revues, et qui avait fait la gloire sentimentale des littératures modernes; c'était sa façon d'être ému, que de railler ses émotions. D'Arsemar serra la main de tous; il exprima son regret d'une absence. Barraton, qu'il croyait innocent, et que sans doute on reverrait bientôt. Il laissa quelques louis à Berthaud, pour les distribuer après son départ, et ordonna de fermer les ateliers.
Pierre et Georges reprirent la grand'route.
—Donc, te voilà demi-dieu des foules, monsieur le comte: Saint-Vincent-de-Paul pour adultes, cours de bienfaisance à domicile, père et pair élu des libéraux à force de libéralités! D'ailleurs, ils t'adorent, ces gens.
—Jusqu'à ce qu'ils me pendent.
—Hein?
—Que ton scepticisme est donc jeune, mon pauvre Georges, et faut-il que les croyants te donnent la leçon de ne pas croire! Ce n'est point moi qu'ils aiment, c'est eux seuls: je suis l'ami de leurs besoins. «Il nous doit bien ça, il est assez riche!» A l'occasion qui donc ornerait la première potence? Le cher patron!
—Mais alors, pourquoi?…
—Voilà bien votre enfantillage et vos logiques superficielles! Parce que l'humanité sort d'un moule qu'elle n'a point choisi, faut-il renoncer à la plaindre et à la secourir quand c'est possible? Laisseras-tu mourir ton chien sous prétexte qu'il a des crocs? Le printemps réchauffe bien les vipères!
—Le printemps, mais toi?
—D'abord, ce sont des couleuvres! N'importe. La sagesse est de ne point ignorer, le devoir, d'agir comme si l'on ignorait. En face de ce qui souffre, «sache ne pas savoir», c'est une devise comme une autre…
—Tu me reprocheras encore mes doutes et mon mépris! Viens-y donc maintenant!
—Oui, parce que tu te souviens à l'heure d'oublier. Au fond, mon scepticisme est plus profond que le tien, et serait plus triste si je ne vous avais pas. Mais j'ai foi en elle, et en nous deux. N'est-ce pas assez pour garder l'indulgence à tout le reste de la terre?… Marchons un peu plus vite.
Au Merizet, ils trouvèrent Jeanne abattue et très pâle.
Elle reçut Desreynes avec indifférence; sincère, ce matin-là, car l'épuisement de ses forces ne lui laissait de sa colère et de sa honte qu'une mémoire presque importune. Elle sourit, quand Georges l'interrogea courtoisement sur son état.
—Cela passe, fit-elle: je suis une femmelette.
Elle se montrait affable; il eut pitié. Cette tiédeur à peine amicale le rassurait aussi. Elle voulut essayer quelques pas dans les allées du parc; elle prit le bras du comte, et Desreynes marchait seul. Elle ne lui parlait qu'à de rares intervalles, avec une bienveillance polie. D'Arsemar n'avait osé tout d'abord annoncer le départ prochain de leur ami. Mais, le soir, comme Jeanne se trouvait mieux, il parla. Elle releva le front, encore lasse dans sa brusquerie, et dit simplement:
—Ce n'est pas vrai.
—Je vous en demande pardon, madame.
—Savez-vous mieux que moi, reprit-elle avec un persiflage hautain, ce qui doit se passer dans ma maison?
Pierre ne pouvait voir en cette parole qu'une boutade de fièvre.
—Serait-ce vrai? pensa-t-elle. Bah! Qu'il s'en aille, et que m'importe? Il m'agace.
Mais elle fut dès lors nerveuse, intolérante; elle interrompait chaque dialogue et protestait d'une faible et courte rage contre les assertions les plus banales. Elle se retira de bonne heure et ne put dormir. La peau chaude, les tempes battantes, elle entendait, l'autre après l'autre, sonner les heures de la nuit. Sa songerie maladive zigzaguait dans mille incohérences, sautillant et se posant comme un oiseau sur le bord des rêves épars, et s'affolant de plus en plus dans l'appel impuissant du sommeil. Elle frappait ses coussins avec une rage d'enfant. De l'air, de la paix! Que c'est donc ennuyeux de vivre! Le souvenir de Georges la poursuivait à travers ses agitations et l'obsédait avec une persistance tyrannique dont elle se révoltait plus que de sa souffrance. Cet homme ne la laisserait-il pas en repos? Elle le fit responsable de ce qu'elle endurait, et le voua vingt fois à toutes les Euménides. Donc, il partait! L'avait-il assez torturée? Il ajouterait un nom, ce fat, à la liste de ses dérisoires conquêtes, et rirait d'une femme encore! D'elle, vraiment! Il l'avait bernée comme une autre! Elle ne l'aimait pas, du moins, mais il aurait le droit de le croire et d'en rire! Quelle ridicule comédie elle avait jouée hier! Il faudrait brûler le banc maudit! Mais, ne pouvoir dormir! Vaincue par ce coureur de filles! Et c'est fini… Sans recours… Il part…
Elle s'assoupit enfin, et encore rêva des revanches. Pour son honneur! Chacun le comprend comme il peut.
Au contraire de la plupart des femmes, qui presque toutes se sont bercées quelque jour d'un adultère qui ne s'appellerait pas ainsi, d'une passion défendue mais qui ne se consommerait pas, d'une chimère qui changerait leur vie sans les rendre infidèles, d'un bonheur coupable qui pourrait être sans reproche, celle-ci eût désiré l'amour à cause du mal, et la trahison pour elle-même; le baiser ne serait plus un but, mais un moyen: comme d'autres trompent pour leur amour, elle eût pris un amour pour tromper; mais si délicieusement et avec tant d'inconscience, malgré tous les calculs qu'elle s'acharnait à faire!
Elle dormait.
Georges fut debout le premier: il voulait suivre Pierre et ne plus se trouver seul en compagnie de Jeanne.
—Je t'accompagne, dit-il, quand son ami parut.
—Merizette est mieux, ce matin; comme je rentrerai tard, elle te prie de rester avec elle.
—Mais j'aurais bien aimé…
—Moi aussi… aujourd'hui surtout… je ne sais pourquoi… mais pouvons-nous, égoïstes, refuser ce plaisir à ma pauvre malade? Au revoir!
D'Arsemar s'éloigna en ouvrant son courrier: Desreynes, immobile, le regardait.
—Georges! Georges! s'écria Pierre qui agitait une lettre. Dernière heure! Barraton est au rôle de la cour; jugement demain. Dis-le à Elle.
Desreynes attendit. Que voulait-elle encore? Au moins, il courrait loin avant deux jours, demain peut-être. Il régla sa conduite et ses attitudes.
Jeanne ne descendit que trois heures plus tard. Ses yeux étaient bistrés, son teint pâle.
—Vous m'avez réveillée avant les coqs, cher monsieur: quelle hâte de prendre l'air! Rassurez-vous, je me suis rendormie…
—Pierre m'a donné de vos nouvelles.
—Faites-moi grâce; je suis fort bien.
—Et m'a dit que vous me faisiez l'honneur de désirer ma compagnie.
—Je vous en vois ravi. Déjeunons.
A table, ils se firent l'un à l'autre les politesses convenues, puis elle sortit d'un pas calme et descendit les marches du perron. Georges la suivait. Elle se retourna.
—Prenez-en mieux votre parti, cher, et restez mon chevalier galant, comme si j'étais une sous-préfète ou une servante.
Desreynes ne répondit pas. Ils allaient côte à côte. Le silence dura longtemps.
—Ne daignerez-vous plus, parce que je suis souffrante, m'offrir l'appui de votre bras?
Ils marchèrent encore sans rien dire.
—N'ai-je pas appris, cher monsieur, que vous aviez dessein de nous quitter?
—En effet, madame; j'y suis contraint…
—Épargnez-nous, par pitié, les mensonges…
Georges se tut et le silence reprit.
Jeanne respirait largement, et la santé du matin la vivifiait, âme et corps. Ses gestes seuls demeuraient languissants; mais dans son cœur, comme dans ses yeux et sa voix, la double force de sa jeunesse et de sa volonté remontait ainsi qu'une marée.
La réserve de Desreynes l'impatienta d'une intolérable façon.
—Cueillez-moi quelques fleurs, je vous prie.
Les derniers muguets étoilaient les gazons. Il se baissa, cueillit les fleurs, et les présenta en saluant. Elle flaira le bouquet et le jeta. Georges gardait une respectueuse impassibilité.
Jeanne fut lassée la première de ces vaines impertinences, et sa colère féminine s'exaspérait normalement au spectacle de la sérénité qu'on lui opposait. Le calme au milieu des insultes n'est-il pas la suprême insulte? Tant de mépris suppliciait la jeune femme et affolait sa pensée: elle était de ceux que la résistance de la matière inerte blesse et courrouce plus que la pire hostilité, et elle ressentait en présence de Georges cette sourde mais fougueuse rancune qu'elle avait tant de fois éprouvée devant l'ironie d'une pierre ou d'un chiffon; sa raison agonisait sous un trucidant besoin de punir. Elle ne calcula plus, et tournoyant au hasard dans le vertige de ses passions, elle lançait ses phrases comme des pierres dans un gouffre.
—C'est tout ce que vous avez à me dire, mon cher? Votre société est d'un charme assez mince!
Desreynes restait muet. Il voyait sans dépit croître cette animosité.
—Quand partez-vous?
—Demain, sans doute.
—Ou dans un mois?
—Je regrette de ne pouvoir profiter davantage d'une hospitalité…
—Vous en profiterez!
Il s'inclina.
—Trêve d'hypocrisie! Nous nous connaissons, n'est-ce pas? et nous pouvons nous regarder en face. Je suis maîtresse ici, j'espère! Il me plaît que vous ne partiez pas, et me déplaît d'en dire les raisons. Donc, vous resterez là.
Ces verbes d'autorité soulageaient sa faiblesse.
—J'ose croire que vous vous trompez, madame.
—M'insulterez-vous aussi? Vous vous imaginez donc qu'on vient chez une femme, qu'on la guette, qu'on la vilipende, qu'on la prend comme jouet, comme victime, deux mois durant, qu'on fait de sa maison, Dieu sait quoi, sous ses yeux, qu'on remplace son ennui par… par tout, et qu'il suffit de refermer ses malles pour que la farce soit finie… A mon tour, maintenant!
—J'avoue…
—Qu'avouera-t-il? M'avez-vous assez tourmentée, méprisée? Maintenant encore! Mais voici la revanche, mon cher!
Des souvenirs âpres lui revenaient en foule: toutes ses anciennes rancunes se réveillaient l'une l'autre sous la chaleur de sa parole, semblables à des serpents qui se détordent. Elle faisait en elle des découvertes de souffrance et de haine: sa propre voix lui révélait des misères nouvelles; son cœur suivait sa phrase; chaque mot était comme un mineur qui davantage creuse un puits.
—Vous m'avez fait pleurer, vous m'avez fait rougir; je vous ai détesté, je vous déteste. Mais vous rêvez que je vous aime, et votre antique fatuité me compte déjà dans ses derniers triomphes; ah, je saurai vous détromper.
—Je n'en doute point, madame, et je voudrais seulement demander dans quel but…
—Mon but, mon but, s'écria Jeanne, menaçante, quel est mon but?
Elle chercha une réponse sans la trouver, car elle ignorait elle-même. Elle se vit stupide en tout ce qu'elle avait dit, et sa colère s'accrut; mais elle fit un effort pour en contenir les excès.
—Le but, c'est mon bon plaisir; et le moyen, c'est mon secret.
—Conservez-le, madame.
—Et si je veux vous le dire, m'en empêcherez-vous? Vous resterez parce que je le veux, et que j'ai dans les mains le pouvoir de vous tenir!
Georges se garda de poser une question.
—Lequel, monsieur? Courte mémoire, que la vôtre! Avez-vous oublié certaine lettre, certaine lettre d'amour donnée à une passante, un matin où vous étiez trop pressé pour dater vos épîtres?
Le besoin de triomphe aveuglait à tel point le sens moral de cette femme, qu'elle ne vit rien, dans la confuse insinuation d'une vilenie, sinon la preuve étalée de sa force. L'homme eut peur. Jeanne le sentit, et, sûre de l'avantage, elle persifla.
—Supposez que j'aie reçu aujourd'hui même cette galanterie sans date… Renierez-vous votre écriture ou direz-vous qu'elle était pour une autre? Le portrait est trop ressemblant. Vous plairait-il, d'ailleurs, de vous entendre? Je récite: «Pardonnez à une audace que ma folie excuse; vous êtes trop belle, avec vos yeux d'acier et votre couronne d'ébène, et puisque je ne peux vous le dire, que je l'écrive, au moins! J'aime mieux risquer votre courroux ou vos dédains, et si vous avez compris de mes yeux le désir ardent de baiser vos mains fines, dites où pourrait vous revoir seule celui qui va rêver de vous avoir trop vue…» Le pathos est joli. Mais qu'en dirait votre hôte, si je m'en plaignais à lui? Je m'amuserais fort de vous voir.
—Eh quoi, madame, vous pourriez…
Elle répondit froidement:
—Bouclez une valise et vous en jugerez.
Georges trembla: il revit tout le passé, et, tout à nu, il vit cette âme égoïste et sèche: ce que Jeanne avait dit, elle le ferait, et par cela seul qu'elle l'avait dit.
Il contemplait ce monstre gracieux et frêle, rayonnant de joie dans sa victoire.
Il se révoltait, à la fin! Mais sa révolte mourut dans un balbutiement.
Elle minaudait:
—Tentez l'épreuve.
—Soit! J'irai trouver Pierre, et je raconterai…
—Allons donc, mon cher! Vous êtes assez lâche pour le désirer, mais vous êtes trop lâche pour l'oser… Je vous connais par cœur. Vous iriez dire à votre ami: «Ta femme accepte dans la rue la déclaration des coureurs d'aventures!» Car c'est ce que vous pensez, mon beau viveur! Mais il fallait parler au premier jour! Essayez donc maintenant! N'avez-vous pas mangé deux mois à notre table, et sans rien dire? Ce qui pourrait, ne semble-t-il pas, éveiller quelque légitime soupçon sur la durée de cette intrigue… Monsieur me fera-t-il l'honneur de penser comme moi?
—Mais que voulez-vous donc?
—Rien; me désennuyer… Vous commencez seulement à m'égayer un peu.
—Tenez, ceci est une dérision ou une telle infamie!
Elle éclata de rire.
Il dit simplement: «Je vous supplie…»
Mais il ne put rien ajouter. Ils se reprirent à marcher en silence, et si longtemps que Jeanne elle-même en fut embarrassée. Dans les minutes d'une situation si fausse, elle reconquit peu à peu son tact féminin, et, comme elle se sentait maintenant la plus forte, elle perdait sa colère. Elle aurait bien voulu qu'il parlât; elle aurait voulu n'avoir rien dit. «J'ai l'air de l'aimer!» Elle éprouvait l'humiliation d'une femme qui vient de s'offrir, et qu'on hésite à prendre.
Il murmura: «Vous plaisantiez…»
Pour qu'il parlât encore:
—Que dites-vous? fit-elle.
Desreynes n'osa rien répéter et le silence les remmena à travers les allées.
—J'ai passé toutes les bornes, pensait Jeanne.
Elle avait bien honte.
—Non! s'écria Georges, c'est impossible! Et il parlait avec une extrême volubilité: Vous avez voulu vous moquer de moi, c'est fait, je m'humilie, vous me pardonnerez d'avoir pu un instant vous soupçonner d'une lâcheté aussi basse. A quoi servirait-elle? Existe-t-il une femme qui en serait capable? J'aurais dû le savoir plus tôt, mais vous raillez trop bien. Je sais que vous avez souffert, mais vous êtes bonne, au fond. Faire le malheur de ceux qui vous chérissent! Que veut-on? Vous voir heureuse. Pardonnez-moi. Je ferai ce qu'il vous plaira. Je resterai, si cela vous amuse, je vous le promets, je vous le jure, mais ne dites rien, ne dites rien!
Il était sincère et se jugeait fou d'avoir prêté crédit aux menaces de Merizette: son désir lui faisait une réalité de son rêve, et, du fond du cœur, il implorait pitié. Il avait pris la main de Jeanne.
—Enfin! songeait-elle. Elle le laissait faire, soulagée et triomphante.
Il acheva de croire à une gageure d'ironie. Comme lui, elle comprenait qu'elle n'aurait pas eu l'odieux courage d'exécuter cette promesse étrange.
Il répétait:
—N'est-ce pas que vous êtes bonne? Qu'il faut brûler la lettre?
Déjà Merizette lui souriait avec une complaisance presque tendre; une rougeur teintait ses joues.
Elle dit: «Venez», et le conduisit dans la maison, jusqu'au seuil de sa propre chambre. Il hésitait à la suivre plus loin.
—Entrez avec moi.
Sa voix était chaste comme une prière, caressante comme une promesse de sœur. Georges obéit, mais s'arrêta encore, tenant du bras levé la lourde tenture de peluche. Jamais il n'était venu là. Une pudeur le gênait, devant l'intimité de cette pièce close à tous, sévère et pleine d'amour, tiède, où mouraient de subtils parfums sous les grands plis des draperies… De ces choses inconnues, se dégageait pour lui la crainte révérente qui émane du lit des vierges, et qui trouble le cœur d'un respect éloigné, suprême religion du souvenir pour l'innocence et la vertu.
—Avancez donc!
La portière laissa tomber derrière lui ses lignes majestueuses, infranchissable mur. Georges se sentit trop loin du monde et demeura au milieu de la pièce.
Il voyait Jeanne courbée vers un secrétaire, fouillant un tiroir. Quand elle vint à lui, elle agitait une carte de papier japonais. Elle la lui tendit.
—Les chambres de malade ont du feu: brûlez ceci vous-même.
Il s'élança et saisit le poignet de la jeune femme,
—Merci, murmura-t-il.
Tous deux s'approchèrent ensemble de la cheminée où brillaient dans le gris les derniers tisons d'une bûche. Alors il s'agenouillèrent: Georges, sans toucher cette lettre, conduisit au-dessus de l'âtre la main qu'il avait prise et qui s'ouvrit. Le billet tomba sur les cendres, et lentement, il se dora et se tordit; une petite fumée montait au-dessus. Le couple regardait, immobile et toujours à genoux; bientôt cette chose ne fut plus qu'une plaque noire et racornie: un souffle l'eût éparpillée en poussière.
Merizette, avec le bon sourire qu'elle trouvait parfois, inclina la tête vers l'épaule de Georges, en appuyant sur lui le rebord de son bras.
—Dites encore que je ne suis pas gentille.
Ils se levèrent, l'un contre l'autre encore.
—Et maintenant, mauvais, m'aimerez-vous un peu?
—Bien mieux, dit-il.
—Alors… embrassez-moi.
Les bras en arrière, il se pencha pour poser ses lèvres sur les cheveux de Merizette. Mais elle se dressa sur le bout de ses petits pieds, et, haussant les mains jusqu'à la tête de son ami, elle le tira vers elle et sa bouche reçut le baiser.
Georges se recula; ils se trouvèrent face à face. Interdits, dans une confusion faite de honte et de délices, ils restèrent là. Jeanne, en ce moment, d'un coup, vit comme Georges toute la grandeur du crime avec lequel jouait son inconscience; dans le même instant elle sentit l'amour et la faute, et sa première terreur ne s'éveilla que de son premier désir. Tous deux frémissaient, éblouis par cette caresse, qu'il n'avait pas attendue, et qu'elle attendait sans la deviner telle. Ils tremblaient d'ivresse moins encore que de crainte… Personne! Nul bruit! Toute la terre faisait autour de cette chambre une solitude d'ignorance et d'oubli. Jeanne, appelée par elle et malgré elle, allait franchir le seul pas qui les séparait: elle le sentit.
—Sortez, mon ami, sortez, soupira-t-elle avec une langueur suppliante.
—Vous voyez bien qu'il faut que je parte!
Il s'éloigna sans retourner la tête, et Jeanne, chancelante, s'affaissa parmi les coussins d'un divan. Son cou fléchissait: et dans le grand silence qui l'épeurait, elle rêva sans rêver à rien.