Chapter 16

Je ne tardai à l'exécuter qu'autant de temps qu'il en fallait aux contradictions pour l'irriter et la rendre triomphante.J.-J. Rousseau.

Je ne tardai à l'exécuter qu'autant de temps qu'il en fallait aux contradictions pour l'irriter et la rendre triomphante.

J.-J. Rousseau.

Quand elle parut devant eux, Georges éprouva une inquiétude que la pensée de son prochain départ ne suffit pas à dissiper; et comme s'il eût senti que déjà elle avait changé d'âme, il l'examinait de loin, avec une prudence suspicieuse; il revoyait en elle l'adversaire des anciens jours; il s'étonna d'une impression dont il était si loin, hier, et que ne justifiait aucun nouvel indice.

—Saurai-je un jour penser comme la veille?

Ils voulurent descendre une dernière fois vers le fleuve: ils parlaient peu, chacun ayant en lui une méditation muette; tous trois étaient assez intimes pour se permettre et permettre aux autres cette solitude contemplative dans laquelle on se renferme parfois aux côtés d'un ami, plus délicieuse qu'une solitude réelle, puisqu'elle en joint le charme au charme d'être ensemble: la solitude sans l'isolement.

Arsemar songeait au départ de Desreynes, et sa méditation était un regret.

Merizette synthétisait quelques jugements psychologiques et s'octroyait des louanges: «Pierre est un rêveur qui suit son idée et ne voit pas la vie; Georges, un promeneur qui voit la vie et ne suit pas son idée; la seule tête de la maison, c'est moi.»

Quant à Desreynes, il échafaudait une série d'aphorismes sur les fluctuations de son individu: «La rectitude dans l'idée, n'est-ce point, en vérité, ce qui constitue l'homme? Mais combien la possèdent, et ne serait-on pas un grand homme par cela seul qu'on est digne d'être un homme? L'humanité se résume en quelques têtes: le reste s'appelle végétation… De quoi parlé-je? Je suis une matière qui s'agite, et je n'ai point de moi, puisque j'ai chaque matin un autre moi!

—Mériterais-je, conclut-il à voix haute, de porter tous les jours le même nom?

Jeanne le regarda avec ébahissement, et éclata de rire.

Ils étaient sur une roche taillée à pic: la rivière sonnait à leurs pieds.

—Oui, répondit Arsemar au bout d'un long instant: c'est toujours une eau nouvelle qui court dans le lit du fleuve.

—Ils sont fous, pensa Merizette.

—Mais nous lui donnons, reprit Pierre, le même nom qu'à celle qui coulait un siècle ou dix siècles plus tôt: il nous semble qu'elle soit toujours une, puisqu'elle garde le même aspect et la même saveur, qu'elle tourne sensiblement aux mêmes angles, bondit sur les mêmes obstacles et dévale la même pente, par la double force de nature et de coutume… Et comme on dit l'eau de cette rivière, on dit l'âme de cet homme; mais nous ne restons pas plus nous que le fleuve qui passe.

—Seigneur, murmurait l'épouse, que mon mari est donc ennuyeux!

Georges lui paraissait d'autant plus spirituel et plus joli; mais d'un esprit qu'elle constatait en dehors de ses paroles et d'une grâce qu'elle ne cherchait pas à analyser dans ses lignes; elle l'admirait en quelque sorte pour ce qu'il aurait pu dire et montrer, et cela, volontairement un peu, avec un effort conscient pour l'admirer et s'en repaître davantage; elle se concentrait à trouver plaisir dans chacun de ses gestes et chacune de ses phrases, afin de ne rien perdre des agréments du dernier jour. Elle le fixait d'un regard plus profond, comme pour voir en lui, et Georges, à quelques reprises, en fut gêné. Il essayait de deviner toute la pensée de Jeanne; elle-même s'y attachait aussi.

—Est-ce que je l'aime?… C'est sa vie, que j'aimerais… Pierre est pourtant plus beau… Comme nous allons nous assommer demain!

Des révoltes subites la secouaient contre ce départ: l'existence était bien injuste pour elle! Mais de quel droit s'en plaindre, puisque sa faiblesse y souscrivait? Donc, elle avait accepté qu'on la frustrât d'un peu de joie qui lui venait. Et pourquoi? Pour d'autres! Elle se jugeait dupée, volée, par son propre consentement, et s'injuriait de l'avoir donné.

Une seule chose la consolait un peu, et son visage prenait alors une sérénité enfantine: «Dans quelques heures, nous serons seuls.» Elle était impatiente de ce moment.

Il vint.

D'Arsemar avait proposé de déjeuner plus tôt, pour ne se point retarder, et la jeune femme avait accueilli sa demande avec empressement. Elle hâta le service et voulut conduire son mari jusqu'à la grille du parc. Ses mains tremblaient légèrement pendant qu'elle regardait sur la route s'éloigner la petite voiture du comte. Elle écoutait le roulement des roues, et ce bruit déjà lointain lui semblait caressant et terrible. Tout son être criait: Enfin! Immobile à côté de Georges, et un peu pâle, elle patientait. Le dog-car disparut derrière un bouquet de noisetiers. Alors, elle frémit, elle eut peur d'elle-même et de l'homme qui était là. (Dans la suite, elle constata que cette minute avait été la plus exquise et la plus douloureuse de sa vie.) Il lui sembla que tout était consommé et qu'au départ de son mari était liée irrévocablement la nécessité de sa chute. Poursuivre l'absent, le rejoindre…

—Pierre! cria-t-elle… Mais sa voix était si épuisée…

Dernière alarme de la conscience!… Jeanne s'assit sur une borne.

Mais soudain elle s'offusqua d'une faiblesse qui n'était pas sans témoin, et, dans ce rappel de l'orgueil, tout son égoïsme lui revint, sec, impérieux et froid. Elle se leva: puis, redressant son buste comme un lutteur qui paraît sur l'arène, elle prit le bras de Georges, et sourit: «Profitons de ces heures», disait-elle.

Ils rentrèrent dans le parc. La gêne qu'ils éprouvaient tous deux croissait à chaque pas; ils ne retrouvaient plus la confiante intimité de la veille, ni le calme que leur avait donné la résolution du devoir. Georges s'efforçait d'y remonter, en se persuadant que rien n'était changé depuis un jour; mais il ne réussissait qu'à souffrir davantage d'un tête-à-tête aussi fâcheux que délicat. Ce silence et cette contrainte les rendaient trop complices de leurs souvenirs; il aurait voulu en être délivré, et cette préoccupation le travaillait, mais sans l'effrayer, tant le passé lui semblait loin. Il aborda plusieurs conversations, qui moururent d'impuissance dans un ennui banal.

Jeanne répondait à peine.

«N'était-ce donc que cela?» Elle avait rêvé de ce moment, venu enfin, et n'y rencontrait qu'une accablante monotonie, et l'inepte entretien d'un quadrille: d'émotion, point; d'inquiétude, pas davantage, et de plaisir, moins encore; un regret seulement, celui de l'attente déçue. Les galanteries du baron de Valtors étaient moins niaises et plus réjouissantes. Elle éprouva un vif dépit, et fut humiliée comme d'une bassesse intellectuelle de ne pouvoir se créer à elle-même le raffinement de voluptés et d'angoisses qu'elle s'était plu à espérer.

Ils parcouraient bien des allées, et se ramenaient inconsciemment aux mêmes endroits, n'ayant même pas l'imagination de choisir un chemin.

—Quelle heure est-il?

Ils étaient seuls depuis cinquante minutes,—elle le calcula exactement,—et leur colloque ne s'était pas un instant départi de la plus plate insignifiance.

—Cela durera-t-il jusqu'au soir? Il faudrait cependant…

Que faudrait-il? N'importe: elle voulait quelque chose et ignorait que vouloir.

Son impatience devint fébrile; Jeanne se jugeait stupide et ne jugeait pas mieux son interlocuteur. Elle fut désagréable et presque acariâtre. Elle eût souhaité tout au moins d'être triste.

—C'est donc que je ne l'aime pas?… Pourquoi l'aimerais-je?… Je ne mérite pas la vie que j'ambitionne, puisque je n'en sais rien tirer.

Elle s'insultait, se détestait, et se méprisait elle-même; mais jamais nous ne nous aimons si bien qu'à l'instant où nous nous blasphémons: suprême triomphe de l'égoïsme, puisqu'il réussit à nous faire mal penser et mal parler de nous.

Une heure encore s'écoula. Jeanne était exaspérée.

Une servante annonça la visite du baron de Valtors: Merizette sursauta. Du monde! Il ne manquait plus que cela!

—Dites que je suis sortie!

—Pourquoi le renvoyez-vous? supplia Georges: il nous aurait divertis.

—Vous vous morfondez donc bien en ma seule compagnie, mon cher? Pour le dernier soir…

Valtors se retira, très vexé, sachant que la comtesse était au parc avec Desreynes.

Le contre-temps auquel elle venait d'échapper rendit la jeune femme plus sensible à la perte du jour suprême. La phrase de Georges l'incita aussi: puisque l'homme reculait, à elle d'avancer!

—Il faut… il faut…

Desreynes avait enfin reconquis une sorte de naturel, et se jouait avec insouciance et même avec esprit dans les mille riens que l'on redit aux femmes.

Jeanne l'écoutait mal, obsédée par la volonté fixe, lancinante, d'inventer une minute qui fût anormale, qui lui donnât une émotion, qui lui laissât un souvenir. Son imagination, tracassée par la fuite du temps, s'enfiévrait à la recherche d'une folie qu'elle ne trouvait pas. Elle sautait d'une idée à peine conçue à une idée que d'autres venaient chasser en foule. Elle s'agitait sur son banc, faisait claquer ses petits doigts et pressait ses ongles dans ses paumes. La tranquillité que Georges avait gagnée acheva, par contraste, de la jeter dans cette violence de sensations où s'engouffre, chez les êtres nerveux, le dernier reste de raison.

Jamais femme ne fut plus près de se donner ou de s'offrir: la conscience qu'elle n'avait point d'amour ne l'intéressait même plus; elle se tourna vers Georges, et resta stupéfaite, en apercevant au détour du sentier une femme qui marchait vers eux.

—Bonjour! cria la sous-préfète: ai-je forcé la consigne? J'ai vu le comte, su de lui que je vous verrais au château, et me voici!

Fraîche et gaie, la Parisienne leur tendit les deux mains. Desreynes l'adora comme un messie; Mmed'Arsemar, malgré sa politesse, la regardait d'un œil mauvais.

—Que je suis ravie de vous rencontrer chez vous! Je vais donc passer une après-midi qui me dédommagera des autres.

Au fond, elle croyait troubler une entrevue galante, un adieu d'amour, et se réjouissait d'être maudite. Elle fut surprise de l'accueil empressé de Desreynes, et en garda reconnaissance.

«Le pauvre homme en a déjà assez, de sa Lyonnaise… La petite fait une autre tête.»

—Est-il vrai que vous partiez demain, monsieur? Combien je vous envie de rentrer dans mon cher Paris! Moi qui voulais vous prier d'assister à une dernière sauterie que nous offrons après-demain. Ce sera moins royal que chez vous, chère comtesse, mais si vous y venez, vous m'aurez donné le plus beau de votre fête.

Jeanne fut peu touchée du compliment. Elle était profondément agacée. On parla de quelques voisines: la conversation tourna bientôt à la plus soigneuse médisance. Merizette se déridait un peu.

—Les femmes sont admirables, dit Georges. Où dénichez-vous des vertus qui vous fassent tant louer votre sexe, après avoir blâmé tout ce que vous apprenez de lui?

—En nous-mêmes, monsieur.

—Je m'en doutais… Votre logique est royale: louer la femme contre l'homme, pour la mettre au-dessus de l'espèce, et, ce point acquis, blâmer les femmes pour monter au dessus de toutes et de tous.

—Imbécile! pensa Jeanne, qui sentait la vérité du jugement.

—Nous sommes bien malheureuses, comtesse! Les hommes ne connaissent pas de milieu entre nous ennuyer et nous dénigrer: ceux qui s'agenouillent nous font bâiller, et ceux qui nous plairaient nous font rougir de nous.

—Un célibataire assez mûr, dit la comtesse, ne se croit supérieur qu'à condition d'être désabusé des femmes.

—La mode veut cela, monsieur?

—Et vous faites la mode, ô déesses!… D'ailleurs, voulez-vous un conseil?… Si vous prenez un amant…

—Vous dites?

—Si vous prenez un amant, choisissez un simple: les hommes trop habiles ne valent pas mieux que vous.

—Quelle Circé a donc empoisonné votre hôte, ma chère, pour le faire si méchant? Il était plus aimable, l'autre soir.

La jolie dame, en souriant, rayait le sable du bout de son ombrelle; l'impatience de la comtesse ne lui avait pas échappé, et la coquette s'amusait de taquiner cette jalousie avec le souvenir de ce qu'elle pensait être une infidélité.

La croyance qu'elle volait un amour l'eût rendue indulgente à toutes les galanteries de Georges. Car, le point d'honneur varie, ici-bas: une fille ne voudrait prendre les amants d'une amie, et cède avec joie aux amis d'un amant; une dame se ferait scrupule d'agréer l'ami d'un amant, et se fait gloire de ravir l'amant d'une amie. Dût celle-ci en souffrir!

Et Jeanne souffrait; non point dans sa tendresse: elle n'en avait pas; mais dans sa vanité. Rarement une femme perd assez l'esprit pour n'être pas sensible aux pointes d'une autre femme; celle-ci trouvait ridicules son rôle et son attitude, et détestait cette amie pour sa visite et ses lazzis. Georges l'indignait aussi par les attentions dont il entourait l'autre; et, plus froidement que tantôt, ayant en plus un besoin de vengeance, elle arrêta sa résolution d'avoir avant demain, avant ce soir, un triomphe qui serait éclatant.

L'étrangère riait, causait, montrait ses dents, montrait sa cheville, faisait parade des complaisances de Desreynes et les entretenait de tout son pouvoir. Le jeune homme finit par la trouver trop séduisante, et, sevré d'amour, le laissa trop paraître. Il n'eut pas la sagesse de comprendre que dans l'état d'âme où se trouvait Merizette, tout ce qui ne s'adressait pas à elle devenait une provocation. La Parisienne le savait et se faisait de tous ces jeux un plaisir infini. «Les hommes les plus intelligents sont des sots qui ne voient rien.» Une véritable sympathie s'établissait pourtant entre elle et lui. Soudain, Jeanne crut percevoir que sa présence les encombrait, et qu'ils eussent désiré être seuls. Ce fut le dernier coup. Elle était blême… Jamais son amour-propre ne fut soumis à une si cruelle épreuve; pour la première fois, on la bafouait, on se liguait contre elle, devant elle: elle en eut la ferme conviction. Elle concentra son énergie dans une affectation de gracieuseté; sous cette contrainte, sa colère s'envenimait encore. Trois heures! Elle ne partira donc plus! Jeanne, oubliant de se juger en même temps, était scandalisée par l'impudence de cette autre femme. Elle la regardait avec une répugnance vertueuse, un dégoût bien sincère: cependant, puisqu'on semblait désirer Georges, elle le désira… Mais elle le détestait… Quatre heures!

La sous-préfète annonça son départ.

—Déjà? répondit la comtesse.

La Parisienne salua, avec un sourire ironique; Jeanne voulut à son tour la railler d'un défi.

—Si vous m'en croyez, vous ne monterez en voiture qu'au tournant de la côte: la route est jusque-là mauvaise pour les chevaux, et monsieur Georges se fera une joie de vous conduire à la petite porte du parc.

—Mais, très volontiers, ma chère, et je vous remercie du conseil.

—Vous m'excuserez sans peine, reprit Mmed'Arsemar, si je ne puis vous accompagner.

Jeanne expliqua ses ordres au cocher de la sous-préfète. Les deux ennemies s'embrassèrent, la visiteuse prit le bras de Desreynes.

—Au revoir: je compte sur vous pour mon quadrille, mercredi, 20 mai.

—Sans faute… Ne vous perdez pas dans les bois… Georges, vous viendrez me chercher au pavillon, n'est-ce pas?

La voiture s'éloigna. Jeanne rentra dans la maison, et prit son peignoir de bain. Elle tremblait de tout son corps.

—Oh, la honte, si j'échoue!

Elle s'arrêta, la main sur le pommeau de la rampe.

—Je ne peux pas vouloir cela: c'est fou!

Savoir que l'on va faire une sottise, et la préméditer: quel charme!

Elle aperçut au loin le couple qui entrait sous les arbres.

—Tant pis, tant pis! Puisqu'il faut…

Elle crut entendre un éclat de rire à la lisière du bois.

—J'aurai mon tour, moi!

Georges avait mêlé ses doigts à ceux de sa compagne. A peine la jeune femme essaya-t-elle de se dégager. Elle baissait les yeux.

—Allons, dit-elle, laissez-moi.

Il se pencha, puis, très bas:

—Vous êtes belle, et je vous aime.

Elle lui échappa, et s'enfuit. Il la rejoignit en courant. Elle riait. Il la saisit, et étouffa son rire dans un baiser qu'il colla sur ses dents. Elle renversait la tête.

—Marchons… Si l'on vous voyait… Marchons.

Elle se laissa retenir par la taille, et tous deux firent quelques pas encore. Puis un second baiser les arrêta.

—Vous me rendez fou! Vous êtes trop belle!

Il la pressait, debout contre son torse; elle rendit le baiser, et longtemps ils restèrent ainsi. Georges la désirait ardemment.

—Laissez-moi… Je vous en prie… On nous guette… Venez, oh, venez…

Georges savait Merizette capable de les espionner: il baisa les mains qui le repoussaient.

—Vous partez donc? dit-elle.

Ils marchèrent: le chemin fut long. Elle s'éloignait un peu de lui, et obliquait à chaque pas vers la lisière du sentier; elle tremblait légèrement, avec cet instinctif et vague effroi du mâle, qui fait encore frémir et reculer la femme au moment même où elle va se livrer. Pudeur? Vertu? Non pas: c'est la chair qui prend peur.

Mais quand ils sortirent du bois et parvinrent au pied du mur qui fermait le parc, lorsque tout danger fut passé pour la promeneuse, toute peur s'évanouit et le regret surgit seul: elle aurait voulu retourner en arrière, pour se moins défendre, cette fois.

Elle porta vers lui ses yeux clairs et humides, et lui tendit ses lèvres entr'ouvertes. Derrière la porte, ils entendaient le piaffement des chevaux. Il lui murmurait sur les dents:

«Je t'aime! je t'aime!» Il l'étreignait et l'enlevait presque de terre. Puis sa bouche courait sur les tempes, le cou, les yeux et les lèvres encore, qu'il humait dans les siennes.

Le danger, à nouveau, se dressait: elle soupira: «Assez,» puis, s'écarta, et tout haut, elle dit: «Au revoir, cher monsieur. Vous viendrez mercredi. Je le veux.»

Elle arrangeait, en parlant, ses cheveux défrisés et les rubans de son chapeau.

Georges tourna la clef dans la serrure rouillée; la sous-préfète sortit, et monta en voiture.

Desreynes, au marchepied, la salua profondément, mais, sous un prétexte, il s'avança: un rapide baiser unit leurs bouches. La calèche partit.

Georges la suivait des yeux: il vit la tête blonde qui se penchait à la portière: il eut contre lui une énorme rancune.

—J'aurais dû vouloir davantage! Les femmes sont à qui ose les prendre.

Il referma la porte, et lentement, comme à regret, lui aussi, il redescendit les sentiers: il reconnaissait chaque place où une étreinte les avait enserrés; il y stationnait; son imagination s'allumait au souvenir du bonheur promis et perdu; des visions lascives le hantaient. Il allait et venait, en contemplant à terre les mousses encore froissées. Il prit un autre chemin et arriva au pavillon où Jeanne devait l'attendre.

—Est-ce vous, Georges?

Il rêvait avec l'autre: cet appel le troubla comme une surprise. Jeanne disait d'une voix faible:

—Venez m'aider… Vite…

Il vint, il entra; il n'aperçut rien d'abord; et soudain, il la vit, demi-nue sous son peignoir entr'ouvert: des gouttes d'eau glissaient encore sur sa peau brune. Il lui sembla qu'elle s'approchait de lui, incertaine, les bras tendus, les cils baissés…

La dernière pudeur des femmes n'est point de ne pas se montrer nues, mais de fermer les yeux, alors, pour ne pas voir les yeux qui les regardent.


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