Chapter 19

On peut user une fois l'an de sa conscience.Le Roux de Lincy. (Proverbes.)

On peut user une fois l'an de sa conscience.

Le Roux de Lincy. (Proverbes.)

Ils ne se retirèrent qu'après avoir donné l'ordre de laisser toutes les portes ouvertes: Pierre fut souvent réveillé par le rêve des pas qu'il désirait entendre.

Jeanne, en ouvrant les yeux, ne comprit plus.

Qui ne s'est endormi dans les ambitions, pour se réveiller dans les craintes? Sa raison, somnolente encore, laissait plus libre la simple conscience. Peut-être sommes-nous meilleurs à l'aurore qu'au soir, parce que notre belle sagesse a moins discuté nos devoirs.

—Impossible, je n'ai pas fait cette folie, c'est un cauchemar!

L'époux dormait à son côté; longtemps elle le regarda, pleine d'angoisses. Il était trop immobile et trop calme: elle l'avait tué! Elle frémit de voir ses paupières closes, et frémit à la pensée qu'elles allaient s'ouvrir. Elle n'osait bouger, et retenait son haleine; enfin elle eut trop peur et se tourna vers le mur.

Le sommeil ne revint pas: dehors, les oiseaux commençaient à piailler. Elle crut percevoir un bruit de pas qui couraient sur le sable, puis, plus rien. Une heure ainsi.

Vite elle ferma les yeux, car son mari se levait: elle l'entendit descendre à la chambre de Georges, ouvrir la porte: nulle voix. Pierre s'éloignait déjà.

—Mon Dieu, soupira-t-elle, qu'il ne soit pas arrivé de malheur!

Oh, dans ce moment-là, comme elle eût sacrifié les bonheurs défendus pour reprendre le passé!

—Hélas, qu'avais-je donc?

Pierre reparut.

—Personne, dit-il.

—Ne t'effraye pas, mon chéri; il sera resté là-bas.

—Mais il n'y a point passé la nuit.

—On ne sait pas… Si elle avait pu… C'est une mauvaise femme.

Une calomnie est bientôt tombée des lèvres qui tremblent: l'âme souvent n'y est pour rien.

Pierre sella un cheval et partit pour la ville.

Jeanne ne voulut pas demeurer seule; le talon des domestiques, sur les marches et dans les salles, lui martelait le crâne.

Elle mit une robe sombre; elle allait et venait dans la maison, parlait à ses gens avec une douceur inaccoutumée…

Un instant, elle fut persuadée qu'on venait de choquer la porte de l'absent: sans doute, une illusion des sens?…

Elle reçut elle-même les fournisseurs et régla des comptes. Rien ne la distrayait. Vingt fois elle songea à ce bruit entendu. Le besoin de savoir la harcelait.

Elle osa pénétrer chez Desreynes, et le vit, allongé sur le lit, tout vêtu et boueux.

Elle se sauva.

—Seigneur! Seigneur! Qu'ai-je fait?

Elle courut s'enfermer dans sa chambre, car tous les yeux lisaient en elle.

—Et Pierre qui va revenir! Si je m'en allais? Sainte Vierge, sauvez-moi!

Elle s'affaissa, à genoux sur son prie-dieu, et pleura, dans un renoncement de tout effort et de tout espoir.

Sa prière fut sans doute entendue, car le courage renaquit.

—Ne suis-je qu'une poupée? J'ai voulu! Debout!

Elle revint chez son amant et laissa derrière elle la porte entre-bâillée.

Elle n'aurait pas cru qu'un homme, en une seule nuit, pût changer à ce point.

Elle lui posa sa main tremblante sur le bord de l'épaule.

—Georges… Georges…

Était-il mort ou évanoui, pour rester si insensible?

—Georges! Levez-vous! Il le faut.

Il tourna vers elle un regard de néant, et ses lèvres blanches béaient sur les dents serrées; puis, avec un geste d'effroi pareil à ceux qu'on a dans le délire, des deux mains il repoussa l'air autour de lui, comme si l'air eût été imprégné de celle qu'il ne voulait toucher.

—Georges, je vous conjure…

Mais il se mit sur son séant: ses prunelles de fou dardaient une menace furieuse, et Jeanne se sauva encore.

Rentrée chez elle, elle verrouilla la serrure et alla s'écrouler sur un divan.

—Oh, c'est donc si terrible, l'adultère!

Immobile, écrasée, elle attendit. Quoi? Ce que Dieu voudrait.

Les minutes étaient plus longues que des heures: «Que tout soit fini!» Mais, soudain, elle s'effrayait en voyant les instants s'écouler si rapides.

Elle crut que le châtiment venait la prendre, quand les sabots d'un cheval sonnèrent sous ses fenêtres. Pierre! Elle reconnut le pas, dans l'escalier, puis, là, derrière cette cloison… Il frappait…

—C'est moi, ma Jeanne.

—N'entre pas!

La voix lui répondit à travers la muraille:—Personne ne l'a vu, as-tu des nouvelles?

—Non.

Un domestique passa et dit:

—Monsieur le comte cherche M. Desreynes? Monsieur doit être chez lui: j'ai cru l'entendre à sa toilette.

—Je suis perdue! Grâce!

Georges, en effet, s'était levé, et, comme un assassin qui cache les traces de son crime, en hâte, il avait entassé ses hardes fangeuses dans le fond de sa malle et s'était rhabillé.

Assis dans un fauteuil, pâle, morne, la tête inclinée sur le torse, les bras pendants, il somnolait dans une stupeur morbide, quand Pierre parut devant lui.

Il se dressa de son haut, hagard, et retomba.

—Quelle mine as-tu, mon pauvre ami! Voyons, donne-moi ta main.

Mais Georges s'écartait, la face toujours basse; Pierre se pencha sur lui.

—Mon bon Georges, parle-moi. Tu es souffrant, ami? On va chercher un médecin.

L'autre hocha la tête pour refuser.

—Est-il arrivé un accident?… Tu ne veux pas me parler, petit?

Le malheureux saisit les mains de son ami et y colla son front en sanglotant; il releva vers lui ses yeux en pleurs, avec adoration, et, se cachant encore pour répondre, il murmura:

—Plus tard… plus tard…

Il lui baisait les mains; de longues larmes sinuaient sur son visage, et, brûlantes, glissaient entre les doigts d'Arsemar.

—Tu as du mal, mon petit Georges?

Au son de la voix, Desreynes reconnut que son frère était prêt à pleurer.

—Non! s'écria-t-il en se jetant à son cou. Pas sur moi, ne pleure pas sur moi, Pierre, je ne veux pas!

Il roulait sa tête sur l'épaule d'Arsemar, qui le soutenait tendrement.

Si Pierre l'avait interrogé, il aurait vidé tout son cœur; mais, commencer, il ne pouvait pas…

—Rassieds-toi, pauvre cher. Tu es malade?

—Non.

—Tu as de la peine?

—Oui.

—Tu auras reçu de mauvaises lettres?… Une histoire de femmes, encore?

—Oui.

—Reste avec nous, petit! Cela passe, nous te consolerons.

Il se tenait debout, devant le fauteuil où Georges soupirait en s'essuyant les yeux.

—Allons, mon pauvre, un peu de vaillance! Embrasse-moi.

Georges voulut le repousser, puis l'étreignit avec force contre sa poitrine.

Cet abandon le soulageait comme la première expansion d'un aveu; les angoisses de sa tendresse s'abîmaient dans un immense repentir, et en serrant son ami sur son cœur, il croyait y serrer son pardon. Hélas! Lorsque tout serait dit, voudrait-on lui permettre encore cette étreinte? Il s'y plongeait une dernière fois, avant d'en être arraché pour toujours, et, sentant la poigne du bourreau sur sa nuque, il embrassait sa vie dans un adieu suprême.

Un autre que Pierre eût deviné peut-être; mais il est des natures où le soupçon du crime ne monte pas.

—Encore une heure, disait Georges, et je parlerai.

Sa fièvre s'était presque évanouie dans les bras d'Arsemar.

—Viens au jardin, mon Georges; nous serons mieux pour causer.

Desreynes se fit serment: «Dans une heure!»

Jeanne, là-haut, par une intuition de femme, apprenait cette pensée.

Elle n'y voulut pas croire d'abord, et en rejeta l'hypothèse avec indignation. Mais ce couple d'amis-là ne vivait-il point en dehors des lois et des règles communes? Qu'une telle confidence fût de la forfaiture, elle l'affirmait: mais cette affirmation ne la rassurait pas.

Elle se vit trahie par l'un, chassée par l'autre, insultée par tous deux. Le danger inconnu l'avait terrorisée; le danger précis n'était plus qu'une menace devant laquelle sa nature hautaine, peu à peu, commençait à se relever pour la défense, comme un tigre qui se réveille et regarde ses ongles. L'idée qu'on allait la bafouer publiquement, la traîner dans sa honte, sans qu'elle pût rien dire, la fustigea et la mit debout. Elle voyait les regards, elle entendait les mots, et, comme elle eût été sans pitié pour les autres, elle ne pouvait imaginer les autres que sans pitié pour elle.

Il s'agissait bien, maintenant, des douleurs d'un ami ou des désespoirs d'un époux, sur lesquels sa faiblesse de femme s'était alarmée un instant! C'est la lutte! Eh bien, aux armes! Elle aimait mieux cela, la petite guerrière aux prunelles d'acier, et dans le premier cri de bataille, l'égoïsme remonta sur son âme, avec l'épée au poing et la colère aux yeux.

De sa fenêtre, elle vit, comme la veille, les deux hommes qui cheminaient dans le jardin, à côté l'un de l'autre: Pierre marchait, très calme; Georges avait une allure incertaine et pesante.

—Que de choses en si peu d'heures! Hier, j'ai cru qu'il était perdu pour moi, et c'était le matin du jour où il devait abdiquer sous mes pieds. Qui sait? Je me crois perdue à mon tour, et je pourrais bien n'avoir jamais été plus forte… Mais non, il parlera, le lâche! Qu'il parle donc, je répondrai!

Les frayeurs du matin avaient trop despotiquement dompté cet être intolérant pour que la réaction ne fût pas indignée et la révolte violente.

Elle répétait: «Lâche!» comme si sa prévision eût été un acte accompli.

—Lâche!… Bah! Les hommes le sont tellement, que celui-ci ne dira rien.

Donc, qu'il confessât ou qu'il se tût, le même mot le flétrissait: «Lâche!»

—Descendons: je serais curieuse d'entendre ce qu'ils se disent.

Mais devant cette résolution, l'inquiétude reparut, et Jeanne eut besoin de convoquer tous les ordres de son vouloir pour exécuter une fantaisie si hasardeuse; elle évita d'y réfléchir pour ne pas reculer, et marcha droit. Pourtant, arrivée dans le parc, elle ne les vit plus, ces deux hommes, et fut, sans en convenir, très soulagée de ce répit.

—Voilà Jeanne, s'écria Pierre.

Mais à ce moment un groupe s'avançait vers eux: un ouvrier, une femme, trois enfants; Arsemar reconnut les Barraton.

—Venez, mon brave! Eh bien, vous voilà libre, je vous félicite.

Cette diversion empêcha Pierre de remarquer que Jeanne et Georges ne se saluaient point: face à face, pâles tous les deux, les amants se battaient de leurs prunelles fixes: Georges avec un mélange de colère, d'effroi et de menace, Jeanne avec défi.

Encore, elle eut pitié de le voir si défait, surtout parce qu'elle se sentait forte. Dans cet instant, s'il eût montré la plus simple bienveillance, elle l'eût aimé: peu de temps, sans doute.

—Sûr, monsieur le comte, que j'ai passé un temps bien dur à cette justice, et c'est cruel tout de même de vous enfermer dans des prisons avant de savoir qui a fauté…

—Si ça durait moins longtemps, reprit la femme, mais voilà quasiment trois mois que mon homme est là dedans, ma bonne dame. Et sans votre mari, qui a eu bien de la bonté pour nous, je ne sais pas où nous serions, moi et mes pauvres enfants.

—Sans compter que j'y moisirais encore si vous ne vous étiez pas donné tout le mal qu'on m'a dit… Mais vous n'aurez pas affaire à un ingrat, allez! Et si jamais vous avez besoin d'un homme…

—Oui que vous avez là un bon époux, ma bonne dame, et qui vous aime bien, et si tout le monde était comme vous autres, il n'y aurait pas tant de mauvaises gens sur la terre…

Jeanne, de bonne foi, acceptait pour sa part la moitié des éloges; l'adultère rompt-il un ménage? Une coquette peut tromper un mari: quand il est à la gloire, elle est à ses côtés. Pourquoi non? Un mari, c'est pour le monde; un amant, c'est pour soi-même.

Afin de s'associer plus pleinement à l'œuvre de sa maison, la comtesse tira de sa poche une jolie bourse de velours dont elle partagea le contenu entre les trois enfants. Elle se retourna vers l'ennemi, et son regard disait:

—Voyez que je suis charitable et qu'on m'aime!

Mais, dans les yeux qu'elle cherchait, elle se vit condamnée.

—«Il va tout dire!»

D'Arsemar invita la famille à déjeuner chez lui, et voulut garder à sa table la fille aînée des Barraton.

La petite était jolie et riante; le comte la prit par la main; comme la cloche de l'office venait de sonner, il dit à Georges en souriant:

—Suis-je gentil de te faire déjeuner avec une si belle enfant? Tu sais, contre le chagrin,

Plus oblige et peut davantageUn beau visageQu'un homme armé…

Plus oblige et peut davantage

Un beau visage

Qu'un homme armé…

Offre le bras à Merizette, et allons!

Jeanne vint audacieusement vers Desreynes, et lui prit le coude avec un rire qui proposait la paix: il se dégagea d'un geste menaçant, et, dans la secousse, son poing faillit la heurter.

Elle se mordit les lèvres: «Ah, c'est ainsi!»

La femme de Barraton, arrêtée derrière eux, les contemplait curieusement.

—T'assiéras-tu à cette table? disait le remords.

Georges regardait avec stupeur Pierre qui s'en allait, si tranquille, entre le père et la fillette. Soudain il se précipita et, tout haut: «Il faut que je te parle»!

—Tout de suite, ami? Je suis à toi.

Jeanne chancelait, mais dans son cœur; toute sa force assemblée lui faisait un visage serein.

—Vous n'êtes pas raisonnables; mon déjeuner ne sera plus mangeable. Vous n'en finissez plus lorsque vous commencez. Vous causerez au dessert.

—Comme il vous plaira; mais si Georges…

—Georges peut attendre et les œufs ne peuvent pas.

—Ami, peux-tu attendre?

Celui-là aussi eut peur quand il se vit trop près de l'action: il consentit d'un mouvement de tête, et Jeanne, délivrée, respira. Elle glissa sa main sous le bras de son mari, et, en courant, elle emporta sa proie.

—C'est un lâche! Il n'osera pas.

Desreynes s'assit à sa place, comme, au banc de justice, un parricide lapidé par les huées de la foule.

Pierre rompit le pain, et, souriant à son ami pour le faire sourire, lui tendit un morceau en disant:

—Mange, ceci est mon pain.

Jeanne se rassurait de minute en minute; elle examinait son amant à la dérobée: elle était travaillée du désir d'éprouver sa faiblesse, et ruminait des mots taquins, qu'elle avait la prudence de garder en réserve.

Même, elle essaya quelques avances, mais ses efforts n'aboutirent qu'à des échecs: elle resta patiente.

—Vous nous avez fait passer hier une bien mauvaise soirée, monsieur Georges…

Il ne répondit pas.

—Laisse-le, mie, il a du chagrin.

—Oh, pardon, fit-elle avec une grâce désolée.

Puis, s'adressant à Pierre, elle risqua doucement, oh! si doucement, une phrase empoisonnée: «Un chagrin… d'amour?»

—Laisse-le, je ne sais pas.

—Tu sauras, répondit Georges d'une voix profonde.

—Toujours trop tôt, répliqua Jeanne, insolemment.


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