Chapter 23

—Mais cela est invraisemblable, monsieur!Sottise humaine.

—Mais cela est invraisemblable, monsieur!

Sottise humaine.

Pierre la regarda sortir: et, quand elle disparut, il s'écroula sur sa chaise, contre la table, la tête dans ses bras, et Georges restait debout.

Ils demeurèrent ainsi dans le silence.

Pas un sanglot.

La vie s'était effondrée sur eux; toutes les choses semblaient mortes autour.

Ni l'un ni l'autre ne pensaient; ils étaient rentrés dans le néant.

Le monde venait de finir.

Pas un geste; ils s'engourdissaient dans l'immobilité des statues.

Cela dura si longtemps, que les domestiques, derrière les serrures, s'impatientaient de ne plus rien entendre.

Georges, enfin, voulut s'approcher de son ami et lui toucha l'épaule; l'autre frémit de tout son corps et le repoussa doucement.

Alors, Georges s'en alla aussi.

Comme il ouvrait la porte, il perçut le bruit de pas qui se sauvaient dans le couloir, et des rires étouffés.

Pierre savait, mais il ne croyait pas encore.

Quand il releva la face, il vit la chambre vide, nue, muette, grandie.

Les murs s'écartaient de lui.

La table en désordre indiquait un repas interrompu.

Une chaise était renversée.

Personne ne s'assiérait plus là.

Seul!

Oh! Bienheureux encore dans leur détresse, ceux qui peuvent, quand l'avenir s'éboule, se réfugier dans leur passé intact! Ne pas renier les heures d'autrefois, et si l'on ne croit plus à la vie, croire du moins qu'on a vécu!

Tous partis…

Quand Pierre se réveilla, il douta, car le doute est la dernière forme de l'espérance.

Il se leva et voulut s'en aller comme les autres.

Ses jambes le supportaient à peine.

Il se retira dans le jardin.

Les arbres chaviraient comme des mâts de navires.

Il s'assit sur un banc, les bras gourds et les prunelles vagues.

Il ne voulait toujours pas croire.

Pourquoi donc l'abandonnaient-ils ainsi? Ah! Pas un ami avec qui l'on pleurerait!

Il resta là.

Personne.

C'était donc vrai?

Il souffrait tant, qu'il s'étonna de souffrir si peu.

Les plus terribles douleurs sont parfois les moins lourdes à porter d'abord, car notre être s'abîme en un gouffre si profond et si ténébreux, si vaste, que l'âme s'y déperd et presque s'y oublie: la complète souffrance veut une précision d'analyse qui demeure interdite à la folie des premiers instants: ces minutes-ci sont vouées à l'écrasement; le plein malheur aura le reste de la vie.

Il souffrait, bien qu'il ne voulût pas croire.

Au bout de plusieurs heures, il entendit, tout près, un pas qu'il ne connaissait point: Georges, qui n'osait avancer…

—Malheureux, dit-il, va-t'en!

Georges s'en retourna docilement, et Pierre vit qu'il sanglotait.

Alors, il crut.

Il regarda le dos de son ami qui s'éloignait: sans haine, sans colère, accablé.

Il faillit rappeler Georges.

Bientôt, il ne le vit plus.

Personne et rien!

Cette fois, il pleura: les premières larmes qu'il répandît depuis bien des années: le prix du rêve!

Était-ce donc possible?

Il n'eut pas un instant d'indignation ni de révolte: il ployait sous le destin, sous une force inexpliquée contre laquelle on ne discute pas, et qui courbait sa volonté après avoir courbé celle desautres.

A intervalles égaux, comme les appels renouvelés d'un glas, son cœur, lamentablement, disait: «Seul!»

La journée se passait ainsi.

A la fin, pourtant, il pensa; et lui qui n'avait rien su remarquer des choses, rien soupçonner, rien deviner, comprit tout dès qu'il voulut comprendre.

Le voile était tombé; la raison prenait sa revanche.

Avec une lucidité cruelle, le passé défilait.

Les inquiétudes de Georges, ses longues tristesses, ses départs toujours projetés, sa disparition de la veille, ses fièvres, ses larmes, ses mots inachevés qui voulaient être le commencement d'un aveu; tout lui revenait à la mémoire et chaque souvenir en expliquait un autre. La vérité surgissait, nette, froide, claire, avec une précision subite qui ne laissait dans l'ombre aucun mystère; puis elle s'étalait d'ensemble, comme une carte déployée. Il savait quel jour et à quelle heure Georges avait succombé, sous quelle influence on avait, sans amour, résolu de le prendre, et dans quelle colère on l'avait dénoncé.

Il n'analysait pas: les choses se dégageaient, se montraient, spontanément en quelque sorte, et s'affirmaient avec la sécheresse d'une formule algébrique: devant la solution apprise, son imagination, ou plutôt sa raison, remontait le cours des événements et lui déroulait la vieille erreur de tout son rêve.

Le cadavre de son bonheur ouvert devant lui, il le touchait avec stupeur, pareil à un amant qui assisterait à l'autopsie de la bien-aimée. Rien n'était plus de rien. Et, sans maudire personne, il voyait que l'homme est bien misérable, ballotté parmi les hasards de son impuissance et de ses instincts.

Cette Jeanne, cette méchante et pauvre malade, il la regardait maintenant vivre sous ses yeux dessillés, et se tordre, plus malheureuse encore que criminelle, dans les angoisses de son âme hantée. Il examinait avec effarement cet être nouveau qu'il n'avait jamais connu et qui venait de se révéler à lui.

Car il pensait à Georges moins qu'à Jeanne, comme si elle seule eût été perdue sans recours; entre deux égales tortures d'amour et d'amitié, laquelle donc gémira le plus fort? L'amour tient l'esprit et la chair.

Oui, c'est sur elle qu'il gémissait, la morte, sur elle plus que sur lui-même; et plus il la sentait coupable, plus il la regrettait, parce qu'elle était morte davantage!

Il pensa commettre une profanation, à contempler ainsi les ruines de son culte. Il se sentait presque outrageant envers l'idole tant chérie, pour avoir osé la surprendre dans la nudité de son âme.

Voilà donc ce qu'elle était, hélas!

Lorsqu'on a mis quelque chose en elles et qu'on l'arrache, on souffre comme si on l'arrachait de soi-même: mais n'est-ce pas de nous que nous les arrachons, les divines? Elles ne vivaient qu'en nous, créées par nous à l'image de nos songes et de nos vœux, masquées de notre âme, belles pour nous seuls, et quand elles faillissent, quand elles s'en vont, jetant leur rôle, si nous pensons mourir, c'est que le meilleur de nous vient de se briser dans nos cœurs, et nous pleurons sur nous en croyant les pleurer.

Sous l'idole abolie, un spectre, difforme, grimaçant, Jeanne la vraie!

Cette vision lugubre se dressait avec une véracité si despotique, que Pierre se révolta enfin comme on se débat sous l'obsession d'un cauchemar: le monstre était trop palpable et trop proche; l'homme ne voulait plus croire.

C'est ainsi: on assemble avec peine toutes les preuves de sa misère, on se tue à la rendre indéniable, vivante, présente, et quand la tâche est accomplie, on dit: «J'ai rêvé.»

Il se reprit donc à espérer, d'une foi irraisonnée et machinale; elle s'éteignit bientôt, et un affaissement absolu s'empara de lui, définitivement; sur toutes choses pesait l'inexorable condamnation: «Seul.»

Jeanne, pendant ce jour, avait fort médité.

Après sa brusque déclaration, elle était revenue à sa chambre, dans une crispation nerveuse que son coup de folie n'avait nullement calmée, au contraire.

Elle tremblait de tous ses membres, mais non de peur: ses petites mains remuaient comme des feuilles.

Elle se jeta sur son lit et s'y enfouit le visage.

Peu après, elle descendit en elle, et constata qu'elle venait d'accomplir une sottise.

Elle ne la pardonna pas à Georges, qui l'y avait poussée, et sa rancune s'exagéra devant la prévision des mille désagréments qui ne manqueraient pas de l'assaillir: une existence précaire, désorientée, les tracas d'une situation fausse, les cancans, des procès peut-être, des regrets, des luttes… Il y avait là pourtant bien des choses faites pour la séduire, mais puisqu'elle tenait quelqu'un à qui les reprocher, elle n'envisageait pour l'instant que leurs côtés pénibles. Sa vie était brisée, en somme, pour et par le caprice de ce coureur de gueuses! Elle voulut n'y plus réfléchir, car son emportement redoublait, et l'on avait pour le quart-d'heure un bien autre emploi de son temps.

—Que faut-il, maintenant?

Elle n'était pas assez dénuée de sens pour ne pas concevoir d'inquiétude au souvenir de son mari, qui l'avait toujours tant aimée, entourée de tant de soins et de délicatesses, sauvée de la pire existence pour lui donner le luxe, l'amour, la considération, des bijoux, l'estime, la poésie, pour faire enfin sa religion de celle que l'on traitait ailleurs avec si peu d'égards. Elle avait tout mérité, oui, mais Pierre lui avait tout donné. Elle perdait trop en le perdant, pour qu'un remords ne se mêlât pas à son regret; et comme la désolation de son époux devait être en raison de la tendresse qu'il lui portait, elle se donna beaucoup de remords afin de supposer beaucoup d'amour.

Il ne lui déplaisait pas non plus d'avoir un ample chagrin de son méfait: car notre vanité trouve des joies en nos souffrances même et se plaît à nous les grandir encore, pour la gloire d'être plus sensibles ou plus insensibles que le commun des foules. Indiscutablement, elle avait mal agi: mais, à qui la faute? On l'avait contrainte.

Elle aurait volontiers rétracté son aveu: moins par bonté d'âme, d'ailleurs, que par intérêt bien entendu.

Mais puisque l'acte était consommé, il fallait aviser à l'avenir, et au présent, sans délai!

Regrets, remords, elle repoussa le bagage sentimental, pour discuter son devoir.

—Où aller?

Car, rester, elle n'y pensait pas; le départ s'imposait à elle, ne fût-ce que pour laisser au Merizet le vide de sa perte et le désir de son retour. A Paris? C'est bien tentant, en vérité, mais attendre là-bas, sans relations? Et les médisances? Il était indispensable qu'on ne pût rien lui reprocher… La famille et Lyon?

—Voilà qui sera gai! C'est à Georges que je dois cela.

Mais cette vie durerait peu.

Car elle gardait, au fond, une rassurante confiance dans l'attachement de Pierre, et sans effort se devinait si bien aimée et si ardemment convoitée, qu'elle n'imaginait pas une longue résistance aux appels de la passion… S'il demeurait ferme et si son orgueil d'homme le retenait, elle-même, au besoin, lui faciliterait la faiblesse et se permettrait le premier pas. Il ne convient pas toujours d'être trop fière…

Quant aux amis, rien ne les rapprocherait. A moins d'un manque de dignité si ravalant qu'on ne saurait y croire, leur divorce était sans appel. Dire que la jeune femme en avait de la joie serait trop dire, apparemment; mais on est logique, et la réconciliation du ménage se subordonnait à la rupture des amis. Non, Jeanne n'abdiquait pas sa haine.

Elle se ressouvint de sa sortie théâtrale, et en fut contente.

Mais, retourne, ma mie, aux affaires sérieuses…

Donc, elle partait.

Le calme était nécessaire: elle en eut.

Elle sonna, demanda ses malles et délibéra: car ceci exigeait la concentration. Emporterait-elle les objets strictement indispensables, afin de revenir pour qu'on se jetât à ses pieds? Laisserait-elle ses bijoux, pour paraître désintéressée? La sagesse conseillait cela et la prudence indiquait ceci. Elle se décida à prendre ses diamants et oublier six robes; les bagages seraient moins gros et les intérêts ménagés.

Elle empilait

Soudain, elle eut l'idée d'écrire à Pierre une lettre qu'il trouverait après son départ, comme dans un roman. La fantaisie était séduisante: les proses épistolaires ont tant de charmes pour ces belles!

—Ce serait bête.

Elle revint aux grandes malles et aux petits coffrets.

—Que conterai-je à ma chipie de tante? Ah, tout ceci est déplorable!

Sa lettre d'adieu la hantait; elle n'y put tenir davantage et aligna soigneusement quelques phrases prudentes où tout était dit, mais desquelles l'avocat le plus retors n'eût su tirer le moindre indice de la faute.

Quand ce fut terminé, elle relut, et, regardant l'ensemble des deux pages, elle se souriait de complaisance.

Elle vêtit une toilette de voyage et boucla sa valise.

Décidément, sa lettre était trop longue; elle la froissa et la mit dans sa poche. La voiture était attelée.

Pendant que l'on chargeait caisses et paquets, elle examina le parc, derrière son rideau, avec l'espoir encore qu'on la guettait pour la retenir au passage.

Vite, elle ôta son gant de suède, reprit la plume et traça une seule ligne:

«Adieu. Je t'aime.«Jeanne.»

«Adieu. Je t'aime.

«Jeanne.»

Elle cacheta l'enveloppe: «Monsieur le comte d'Arsemar.» Elle remit son gant de suède et descendit.

Pierre avait vu de loin ces préparatifs d'abandon; il restait fixe, avec de grosses larmes entre les cils, et le cœur lui tremblait dans la poitrine.

Oh! De quelle joie navrante il eût donné tous les pardons, si la misérable se fût seulement élancée à son cou, en implorant grâce!

C'est maintenant que tout allait finir, et le malheur prenait une forme palpable: cette voiture, le char funèbre! On allait emporter la morte!

Existe-t-il donc une différence vraie entre les vides laissés autour de nous par ceux qui sont partis, par ceux qui sont défunts? Possédons-nous plus les absents que les trépassés? Le mot qu'on jette aux portières closes est le même qu'on laisse aux tombes: «Adieu!»

Pierre avait toujours frémi dans les départs, car ils étaient pour lui une des manifestations les plus tangibles de la mort.

La voir une dernière fois!

Il se tenait, haletant, sous les feuilles.

Il avait peur de courir vers elle, quand elle paraîtrait, de la prendre aux poignets, de se plonger, de se baigner encore dans ses regards, et de lui dire peut-être, oh! oui, de lui dire: «Demande-moi donc pardon, je t'aime!»

Jeanne ne venait toujours point.

Il attendait: ses genoux claquaient l'un contre l'autre.

—Ma femme!

Il regardait si intensément, là-bas, que des globes de clartés multicolores dansaient devant ses yeux.

—Quand elle sortira, je ne pourrai plus voir… la voir!

Pourrait-il rester là?

—Mon Dieu, donnez-moi la force.

Qu'est-ce qu'une faute, qu'est-ce qu'un crime, devant l'amour? Il l'adorait malgré tout.

Elle parut.

Il eut un éblouissement.

Il tendait son être entier dans un immense effort de la voir davantage: il s'emplissait d'elle.

Elle jeta sur le parc un coup d'œil circulaire: elle fit un pas et la voiture la cacha.

Derrière la cloison de cette boîte, elle était là! Et lui ne la voyait plus.

—La force, par pitié…

Il sanglotait.

Puis, un choc. Épouvantablement, l'âme se cassa en lui, au choc de la portière fermée.

Il s'appuya contre un tronc d'arbre, et glissa avec lenteur, sur ses jarrets brisés, la tête pendante.

Le cocher cria, et les roues grincèrent sur le gravier.

Il entendit la voiture s'éloigner, et, par la pensée, la suivit à travers la courbe des allées: les vibrations sonores venaient à lui et faisaient dans l'air une chaîne invisible qui le rattachait à l'aimée: un lien encore, le dernier!… Plus loin… Le lien s'allonge, s'atténue, plus encore… On dirait un imperceptible fil de soie, un cheveu, leur ombre, un rêve… Plus rien.

Mais il croyait entendre encore.

Plus rien!

La séparation est consommée.

Pour toujours.

—Jeanne! cria-t-il.

Il se redressa pour courir après elle, et vint comme un fou jusqu'à la grille du parc.

La voiture était loin, là-haut, tache brune sur le grand ruban de la route.

Il s'affaissa sur la borne: son haleine râlait dans sa gorge; les larmes tombaient sur ses genoux.

Desreynes aussi guettait. Il venait de s'élancer à la poursuite de son ami, et, le voyant là, sur ce coin de pierre, anéanti, il s'arrêta près du fossé.

Les champs se recueillaient dans le silence du soir.

Arsemar devina un homme, et regarda: il vit cette face vieillie, Georges!

D'un bond, il fut debout, et, désespérément, il se tourna encore du côté de la route. Elle était nue.

Seul au monde!

Il leva au ciel ses mains frémissantes: Georges se précipita pour le soutenir…

Alors Pierre, éclatant en sanglots, tomba dans les bras de son ami:

—Ah! Pitié… Ne m'abandonne pas!


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