Chapter 30

Rentre au tombeau muet où l'homme enfin s'abrite,Et là, sans nul souci de la terre et du ciel,Repose, ô malheureux, pour le temps éternel.Leconte de Lisle.

Rentre au tombeau muet où l'homme enfin s'abrite,Et là, sans nul souci de la terre et du ciel,Repose, ô malheureux, pour le temps éternel.

Rentre au tombeau muet où l'homme enfin s'abrite,

Et là, sans nul souci de la terre et du ciel,

Repose, ô malheureux, pour le temps éternel.

Leconte de Lisle.

Presque avec regret, ils s'arrêtèrent à Naples, parce qu'ils l'avaient décidé; mais chacun pensait n'y pas rester longtemps, et chacun sans le dire, car il ne fallait pas craindre tout haut que rien pût arrêter les progrès de la délivrance.

Ils durent en convenir pourtant, dès le second jour.

Jeanne était dans les rues; Pierre la fuyait; Georges la flairait.

—Allons, allons, disait Arsemar, il faut se vaincre. Voilà l'épreuve définitive.

Il avait vu Naples pleine de poésie et de couleur, une fête de lumière; il ne la vit plus que pleine d'ordures, une léproserie, une hagne de vermine.

Il luttait pour trouver belles des choses qui devant lui avaient cessé de l'être; il sentait la sérénité lui échapper; pourtant, il prétendait rester là, afin d'y conquérir virilement la libération promise; dans la lutte, déjà, il s'énervait: un fourmillement de fièvre agaçait sa pensée.

Trois fois, en parlant à Desreynes, il ne put retenir ces phrases stridentes, qu'on lance à coups de cravache, et qui font souffrir celui qui les entend moins que celui qui les prononce.

Cependant, il aimait l'ami, et non plus l'amante: il le voulait ainsi.

Le second soir, il lui sembla presque qu'il n'aimait ni l'un ni l'autre.

Allait-il s'effondrer encore au fond des nihilismes qui l'avaient empoisonné dans la haute Italie? L'anxiété, sans doute, ne valait rien? Il eut peur de faillir.

—Partons, dit-il.

Ils descendirent à Pouzzoles; assailli par les guides, il leva sa canne sur l'un d'eux; leur foule hua.

—Marauds, cria-t-il, arrière!

Il en eût assommé quelqu'un.

—Pardieu! Je regrette le temps où pour vingt-cinq sous mes aïeux avaient le droit de vous rompre le crâne!

Puis, comme les autres reculaient: «Est-ce bien moi, pensa-t-il, qui dis de semblables sottises! La plèbe vous rend marquis!»

Que lui importaient l'amphithéâtre où Néron joua devant la foule, et le temple d'Isis?

Il jeta comme un autre son caillou sur la Solfatare.

—Allons à Cumes.

Ils pataugèrent dans le bourbier de la Sibylle: que lui importait l'entrée des Enfers?

—Allons au cap Misène.

Qu'importaient la route d'Enée et la splendeur de la mer poétique, et les îles lointaines?

—Passons à Capri.

Ah! Ces belles filles aux lèvres rouges, aux dents luisantes, aux yeux mouillés, aux seins bombés, au pas lascif: femelles!

—Gardez vos coqs, les poules sont dehors!

Il acheta un collier de coraux: «Voilà pour ma prochaine fiancée.»

Le lendemain:

—Viens à Sorrente.

Le flot chante au pied des falaises, et l'air sort des fleurs: dans une de ces grottes, Jeanne et lui se sont arrêtés sous une bleue après-midi, et se sont longtemps embrassés.

Le calme s'en va: plus il fait effort pour le retenir, plus il le perd, et la fièvre d'efforts allume son sang; il n'a plus de sommeil.

—C'était donc un mensonge, cette paix de l'autre jour? C'était donc une folie?

Il n'insulte plus Georges: il le caresse: mais pour se contraindre à l'aimer.

—A quoi bon méditer, juger sa conscience, faire des plans, faire des vœux? En vérité, je n'aime plus rien. Ce n'est plus moi qui vis: c'est un être inconnu avec ma ressemblance, et qui m'obsède… Si notre corps se mue en sept tours d'années et change tous ses atomes, si notre âme se renverse à la secousse des événements, que reste-t-il donc? Si notre essence est une perpétuelle métempsycose physique et morale, de quel droit croire à notre identité et pourquoi tenir à la vie? L'homme n'existe-t-il pas aussi bien quand il n'est plus qu'une touffe d'herbe sur son sépulcre ou un anneau de larves sous la terre?

L'ancien moi ne revenait en lui que pour pleurer sa propre mort.

—Je ne souffre plus, c'est évident. Je ne pourrai donc même pas souffrir!

Sa douleur, qu'elle fût inavouée ou abstruse, s'envenimait du remords et de la honte de ne plus l'absorber tout entier. Il fallait souffrir, aimer: l'un ou l'autre, ou les deux! Mais ni l'un ni l'autre, c'était peu: immoral, plat, bête, ennuyeux!

—Allons à Castellamare.

Pendant que la voiture, au sommet de pentes rapides, longeait les côtes, il oublia qu'il avait tantôt dénié son enfer:

—Ma vie est courte, mais ne puis-je pas dire que c'est une douleur éternelle, celle qui tiendra toute ma vie, puisque les temps qui s'écouleront après ma mort seront pour moi comme s'ils n'existaient pas, puisque cette vie est toute ma part d'éternité?

Après un long silence il dit, d'une voix perçante et rauque:

—Georges! Nous sommes les traîne-malheur!

Il éclata de rire; ce rire fit froid à Desreynes.

Celui-ci, depuis leur départ de Naples, ne savait plus, ne vivait plus, cherchait, puis renonçait: cette violente réaction le désespérait.

De même que Pierre ne se semblait plus avoir ni haine ni amour, Georges ne se trouvait plus de remords.

Ils étaient déséquilibrés.

Ils avaient supprimé le mal ancien, et leur cœur s'en était pâmé: mais tout cela n'était que pour réédifier un mal nouveau.

—L'horrible sous-préfecture! fit Pierre, en dévisageant, sur la place de Castellamare, les badauds expectants qui les contemplaient de loin, avec la froideur antipathique dont toute l'Italie honore ce qui parle français.

Le soir, il dit:

—Allons à Pompéi.

La journée était belle; le vent de la mer soufflait doucement; devant eux, le Vésuve fumait.

—Ce volcan m'horripile, depuis que nous tournons autour: je voudrais bien voir autre chose.

Il s'amusa à quelques sophismes: «Accepter la mort pour éviter une douleur légère à ce qu'on aime, n'est-ce point la plus forte preuve d'amour?—L'homme qui se tue pour une peine futile se donnerait donc à lui-même la suprême marque d'amour.—Or, plus l'existence sacrifiée était heureuse, plus le sacrifice en est grand: en sorte que d'un heureux et d'un misérable qui se tuent, c'est l'heureux qui, plus que l'autre, se donne une immense preuve d'amour.»

Il rit, et, comme Georges l'interrogeait sur la cause de sa gaieté, il répondit:

—Si je déclare que le suicide est la plus grande preuve d'amour qu'un homme heureux puisse se donner, on rejettera le paradoxe; mais si j'affirme simplement que le suicide est la plus grande preuve d'égoïsme, on m'approuvera sans hésiter. Pourtant qu'est-ce que l'égoïsme, sinon l'amour de soi?»

Desreynes, en pâlissant, s'efforça de sourire; mais désormais il évita de permettre un seul instant de loisir aux silencieuses rêveries.

Ils parvinrent à Pompéi.

Quand arriva la nuit, la ville morte, sous leurs fenêtres, dormait comme une vaste tombe, dans la paix bleue: au-dessus, le volcan flambait rouge, phare de mort, fanal de la nature à l'orgueil des hommes sans cesse avertis de leur néant, perpétuelle menace aux peuples qui osaient bâtir là des foyers, et dont l'accoutumance oubliait d'avoir peur.

—Quoi? Un mode de passer outre, ajouté à tant d'autres… Le volcan n'est pas plus dangereux qu'un fiacre; il travaille par intermittence et n'écrase pas en tas plus de gens que nos carrefours n'en écrasent en détail. Les plus grandes choses sont banales… Où est l'Eden? Où la sécurité? Quand on ne risque pas sa peau, on risque son âme… La mort nous guette à tous les coins. Qu'elle nous prenne donc, elle ne prendra rien qui vaille!

Dix minutes plus tard, il considéra:

—Je suis un niais: je m'offre dans le vague des pessimismes allemands, et je ne souffre même pas… Mais, à quoi bon souffrir?… Vraiment, Georges m'agace avec ses perpétuelles interruptions: on ne peut lier deux idées… Se tuer, ce n'est pas renoncer à la vie, mais à la forme de vie que l'on a: c'est affirmer, par une protestation contre les occurrences, l'amour d'une vie qui serait autre… Mais, à quoi bon une autre vie?… Je m'assomme.

Il se montra gai, et sans contrainte; il le constata:

—Voilà que je ne m'ennuie même plus!

Au matin suivant, ils pénétrèrent dans les fouilles; il dit en entrant: «Revoyons cette colonie anglaise.»

Ils allaient par les rues lourdement dallées, des maisons aux places publiques, stationnant devant les fresques ou se courbant sur les mosaïques. Et Jeanne était partout.

Jamais il ne l'avait tant vue, ni si bien.

Elle n'était donc pas morte?

—Va-t'en!

Elle l'attendait au coin des voies, à l'angle des murs, derrière les colonnades; elle lui sautait au cou, elle lui baisait les lèvres.

Brusquement, intensément, elle le reprit.

Il l'aima de toute sa haine.

—Ces pas, dans la maison du Faune?… Cette voix de femme, chez Méléagre?

Si elle avait, elle aussi, refait le pèlerinage de leur amour? Car c'est cela, sans l'avouer, qu'il venait de faire à travers l'Italie, et l'on était au bout, et c'était donc fini!

Elle, partout.

Il questionna le gardien: «N'avez-vous pas vu une dame brune, française, élégante, de taille moyenne?»

Desreynes se retourna avec stupeur.

—Quand tu me regarderas! Qu'y a-t-il d'extraordinaire dans ce que je demande?

Au Musée, devant le moulage des Pompéiens nus et surpris sous la pluie de cendre, Jeanne avait osé une timide grivoiserie, puis elle avait rougi jusqu'aux ailes de son petit nez fin, qui palpitaient dans le rire contenu… Il eut un trouble à cette vision.

En descendant sous la porte Marine, il voulut retourner sur ses pas et remonta dans la ville.

Avec une superstition païenne, il revint au temple de Vénus. Il vit Georges monter sur le soubassement, s'arrêter et se baisser vers le tas blanc des mosaïques décarrelées qu'il ramassait dans sa main gauche: Jeanne avait fait ainsi, à cette même place, et, accroupie, elle s'était retournée vers lui, avec son rire de carmin, en jouant aux osselets, comme une fille antique, et les dés de marbre claquaient en retombant sur ses doigts effilés.

Il s'enfonça dans le dédale des rues; il marchait d'un pas si rapide que Desreynes et le guide avaient peine à le suivre.

Georges était dans une grande inquiétude.

Pierre avait l'aspect d'un fou.

—Il faut qu'elle soit là!

Dans la villa de Diomède, il se pencha sur le sable pour y chercher des traces. Elle avait passé par ici! Était-elle à jamais introuvable?

—Tu as perdu quelque chose? dit Georges.

—Oui.

—Quoi?

—Rien!

Il vint vers l'autre, et avec rage, il répéta: «Rien!»

Qu'était-elle, en effet, sinon rien, la maudite, l'adorée?

Au seuil du cirque, il attendit Desreynes; il le fixa d'un œil furieux, puis, le prenant par le bouton de son habit qu'il secouait d'un mouvement sec et anguleux, il déclara avec un calme terrible: «Il y a des moments où je te hais.»

Il sortit de là comme un homme ivre qui revient au plein air.

—Quelle heure est-il? Déjeunons et montons au Vésuve.

Ils prirent des chevaux et partirent: à travers les villages dix fois ruinés, les jardins luxuriants, les vignes gigantesques, les laves noires, ils gravissaient la côte, en silence, au pas rythmique et lent des trois montures, dont le balancement berçait leurs songeries.

Le soleil leur plombait l'échine.

Ils avançaient, avec leurs rêves assoupis.

Arsemar s'était calmé, sous le poids du jour.

Georges disait:

—J'ai tout éprouvé, je n'ai rien trouvé.

Et Pierre:

—J'ai cru tout fait; rien n'était fait.

Il méditait, en regardant les deux oreilles du cheval las, qui oscillaient de bas en haut dans la cadence pénible de leur ascension.

Des sentiments confus dorment sourdement dans notre âme, sans qu'elle ose seulement se méfier des occasions qui les font naître. Quelque jour, on imagine qu'ils pourraient exister, et c'est la première marque qu'ils existent. On n'en voit d'abord que le côté irréalisable, dangereux, criminel. La conscience en écarte paisiblement la pensée, comme on renvoie de la main la fumée d'un cigare, et les oublie. Le temps va: ils incubent; la confiance en soi-même fait autour d'eux une paix d'ombre où s'abrite leur éclosion; ils bougent: l'âme qui les sent frémir se rassure dans sa force, et ne s'en trouble pas plus que d'un rêve après le sommeil; ils grandissent: on sent qu'ils sont là, et l'habitude leur fait un lit. Combien de temps encore? Ils se lèvent, on prend peur: ils ont la voix d'un maître et la brutalité d'un bourreau, et tout se tait pour eux quand leur jour est venu de crier: «Me voilà.»

—Mourir! Finir!

L'idée du suicide était en lui.

Il fut plus étonné qu'effrayé de la voir si puissamment assise, et constituant pour ainsi dire une essence de sa personnalité actuelle; elle n'habitait pas en lui, elle était lui. A l'examen de ses actes récents, il constata qu'elle avait obscurément présidé à toutes ses décisions, à ses pensées, à ses pas même, ses pas hâtifs qui couraient avec impatience vers le terme de leur voyage: car, où Jeanne s'était arrêtée, on s'arrêtait.

—Comme j'ai vécu vite!

Sa conduite des derniers jours, la multiplicité et aussi la constance des sentiments qui l'avaient travaillé dans cette unique semaine, les heurts, les ressauts, les arrivées, les fuites, tout, les impressions et les faits s'étaient succédé, poursuivis, chassés l'un l'autre, avec une rapidité qui lui donnait maintenant le vertige.

En une si courte durée, l'amitié, le remords, la honte, l'espoir, l'ennui, le découragement, la peur, le désir, le dégoût, l'amour, la haine, la mort! Il avait résumé la vie entière en une semaine, et le reste, s'il persistait, ne saurait plus être qu'une écœurante et banale répétition, interminablement la même.

—Non, cria-t-il, je veux vivre pour savoir jusqu'où l'on peut souffrir.

Mais il ne souffrait pas.

—Nous étions si heureux, en quittant Rome! Pourquoi cela ne reviendrait-il plus?

Quand on eut traversé la région des pins et des genêts, ils quittèrent leurs chevaux et gravirent à pied, sur les laves durcies qui renflaient les courbes folles de leurs torrents figés; quelques fleurs exilées s'épanouissaient sur le métal. Le sol devint rouge et friable, puis d'un brun terreux, puis, commença le pays noir. Sur la pente abrupte, ils s'enfonçaient jusqu'à mi-jambe dans un gravier coupant comme du mâchefer. On entendit le bruit rauque du volcan et des avalanches. Un froid glacial courait sur le flanc du cône; des nuées pâles, en foule, en cercle, montaient à l'assaut du sommet, dans le vent rapide. Ils atteignirent un sentier qui glissait entre deux lignes de roches: des trous d'ombre étaient pleins de neige; les gouttes suintaient ou claquaient sur la paroi déchiquetée.

Brusquement, la bise cessa, la chaleur fut celle d'une étuve, l'air s'emplit d'une odeur de soufre: les croûtes brûlantes avaient sous leurs pas la sonorité du verre; autour d'eux, dans l'anfractuosité des rocs, fumaient de petits cratères. Le Porphyrogénète avait, dans son palais, étendu, sur le gris des laves, de fulgurants tapis qui se juxtaposaient avec une satanique harmonie: des velours non rêvés où la sourde richesse des bruns sans nombre se mariait à l'éclat de tous les rouges, vermillons, carmins, pourpres et saturnes, des ocres violents ou câlins qui se nuançaient jusqu'à la presque blancheur, des verts violents ou tendres comme des pousses en avril; puis dans d'étroits ravins, des peluches violettes et mauves où glissent les blêmes courants d'une haleine sulfureuse…

Pierre se retourna. Ils étaient dans un cirque fermé par le surhaussement des coulées anciennes, qui se crispaient convulsivement, se tordaient dans une douleur fantastique, et se cabraient, se déchiraient de cent mille angles, lançant à travers la nue leur infernale chevauchée, comme un troupeau de chimères, sur la vapeur opaline du ciel; et derrière celles-là, d'autres batailles encore, plus grises, et d'autres, qui semblaient sans fin, profilaient sur le vague leurs nettes découpures; à gauche, entre deux montagnes éboulées, un gouffre, et par delà, pareille à une montagne ronde et plus haute, dans la perspective des horizons montait la plaine voilée de buée, d'un bleu suavement gris, d'un bleu béni, que les villages et les routes pointaient ou rayaient d'exquises taches rosées, et sur lequel les reflets semaient des étoiles.

De l'autre côté, se bombait la mer diaprée.

En haut, avec un fracas de fusillade lointaine, dans son nuage blond comme des corps de nymphes, le volcan crachait au loin des blocs spongieux qui, fusant et hurlant, noirs et difformes, tombaient de toutes parts, ainsi que des tronçons d'arbres tordus.

Arsemar vint s'asseoir au bord de la rivière incandescente qu'une source de feu vomit avec lenteur, et qui flue, rouge parmi les scories, haletante comme une poitrine, sous son vent embrasé qui siffle, et darde dans l'air une stridence aiguë.

Un homme y planta son bâton, et le bois, dès qu'il toucha le flot pâteux, s'alluma.

—Se jeter, là dedans, la face la première! Je n'aurais même pas le temps de le savoir!

Le rayonnement du brasier lui cuisait le visage.

—J'aurais certainement, moins qu'ici, de souffrance physique… Vrai, la mort est une banalité, une réputation surfaite!… La peur d'elle n'est pas un instinct, car des peuples entiers l'ont ignorée… La douleur d'elle n'est qu'une fantaisie de notre imagination, qui croit à la nécessité de souffrir beaucoup pour mourir, puisque l'on souffre tant sans pouvoir en mourir. La véritable mort est dans la résignation au trépas: difficile, d'où lutte, d'où sanglots et terreurs d'agonie… Mais, moi, je suis déjà mort, puisque je suis désireux de l'être, intimement mort… Un pas manque, rien de plus.

Il revint au pied du cône et s'assit encore: les masses ignées pleuvaient autour de lui. Une donc ne le traverserait pas, trouant sa chair d'une boule de feu? Il la renfermerait dans ses entrailles grésillantes, et ce serait fini!

Tout à coup, il se précipita à l'escalade du volcan. Les guides stupéfaits l'appelaient à grands cris. Georges se lança à sa poursuite, et les guides derrière eux. Pierre montait, sauvage, des pieds, des genoux, des mains; il râlait dans les fumerolles. La pluie de laves se faisait plus dense.

—Encore!

Georges, dans les vapeurs, ne le distingua plus.

Là bas, les gens criaient.

Leur voix grêle se mêlait aux tonnerres.

Enfin, Pierre, étouffant, s'affaissa: les guides le rejoignirent avant Desreynes et l'entraînèrent de force; un d'eux avait la main brûlée; ils dévalèrent sur la pente.

Georges tremblait sur ses jarrets cassés d'effroi.

Il savait, maintenant, il était sûr.

A cela donc, tout avait abouti!

Il rassembla dans son cœur une force d'homme dont nul ne l'aurait cru capable; une volonté de Titan naquit de son épouvante; la révolte décupla sa virilité: puisqu'il avait affaire à un fou, il le traiterait avec un despotisme de tyran; pardieu! dans sa rage de le sauver, et fou à son tour, fou de sa force et de son vouloir, il l'eût presque tué pour l'empêcher de mourir!

Il l'empoigna par le coude et lui fit descendre la montagne: sans mot dire… Pierre se sauvait en avant, par immenses enjambées, avec une gaminerie d'enfant. Georges le planta sur son cheval, que Pierre fit galoper au risque ou dans l'espoir de se rompre le cou.

Ils arrivèrent à Pompéi: Arsemar dîna d'excellent appétit; il souriait; il monta sur la terrasse de l'hôtel, au lever de la lune qui d'un argent doré glaçait les champs de fèves, si bleus, si placides, rayés de noir par la profondeur des sillons, pareils aux vagues d'une mer morte.

Georges le suivait pas à pas. Il coucha dans sa chambre. Pierre souriait.

Au matin, Desreynes boucla les valises, et sans demander avis, fit atteler une voiture. Arsemar le laissa tout faire et se laissa conduire en souriant: comme ils passaient devant Portici, il sifflota gaiement un air de laMuette.

Depuis la veille, ils n'avaient pas échangé une parole.

Le jour même, ils partirent pour Palerme: Pierre obéissait sans quitter son énigmatique sourire.

Cette ridicule et périlleuse attitude ne pouvait se prolonger ainsi; Georges parla: on lui répondit, d'un ton ironique, quelque banalité qui voulait mettre un mur.

La nuit vint.

Arsemar, accoudé sur le bastingage, regardait les eaux montueuses dont la sombre épaisseur remuait par myriades le peuple des phosphorescences; la lune glissait son miroitement sur la pente et dans le creux des flots; l'écume chantait à la proue. Il humait le vent de la nuit, et se berçait dans les tangages.

La résolution de mourir, qu'il avait gestée sans le savoir, et proclamée dans la démence, cent fois depuis hier il l'avait reprise et arrêtée: non plus gravement, mais avec la rancune taquine d'un espiègle qui veut se venger: restaient seulement à chercher l'occasion et le moyen.

Cependant, l'inéluctable paix de ces deux forces, la mer, la nuit, le gagna peu à peu.

La certitude que bientôt il ne serait plus acheva de lui rendre, sinon la sérénité, du moins la raison qui pèse la vie.

Desreynes était à son côté: cette persistante surveillance qui l'avait offusqué tantôt le toucha maintenant. Malgré tout, on l'aimait. Encore une fois il eut honte et remords. Quel chagrin ne léguerait-il pas au frère abandonné?

L'âme s'épure, devant la tombe qui s'entrouvre.

Il ne s'agissait pas de sa mort, mais de la leur.

—Ce qu'il a fait par égarement, je le ferais par volonté!

Le survivant survivrait peu, et telle était encore la meilleure espérance qu'il pût se permettre en partant, car le trépas serait, pour cet autre damné, le seul refuge, le seul accueil, le seul oubli.

—Ma vie m'appartient, mais, la sienne?

Déjà les côtes ne formaient plus à l'horizon qu'une bande inégale et d'un bleu épais: au-dessus flambait le phare du Vésuve.

La mer les berçait toujours.

Arsemar, de plus en plus, se rendait à l'impossibilité du double meurtre; il avait trop peu de vanité pour songer que le suicide est lâche; mais il avait trop de bonté naïve pour ne pas se convaincre que ce suicide serait un crime.

—Nous vivrons.

Hélas! Cette tranquillité relative qu'avait donnée la mort prochaine s'évanouit avec le droit de mourir; la conscience du devoir accompli en voulut rendre une autre, mais plus vague et moins puissante: elle lui eût certes suffi en d'autres temps, mais l'homme épuisé ne portait plus en lui le ressort de ses vertus premières. Donc, il retomba dans l'anxiété de vivre. L'avenir lui parut long d'une éternité: c'était comme une nuit d'années sans terme, un marasme qui ne ressemblait à l'existence ni au néant, l'écrasante insomnie d'un homme qui sans bouger ferme les yeux, et pendant un siècle attend le bon dormir… Il sentit l'idée de la mort remonter perfidement sur son âme, et par minutes, il faiblissait; il se déféra le serment d'être fort et ne point faillir, mais il n'osa jurer.

En face d'eux, et par derrière la chaîne des monts, une rouge aurore teinta un coin du ciel, et disparut: c'était l'Etna.

Pierre, entre ces deux feux, voyait l'image de sa destinée: qu'il allât ou qu'il vînt, l'enfer!

Il vivrait! Il devait vivre!

A peine descendu à Palerme, que pourtant il ne connaissait point, il proposa doucement d'en repartir.

—Soit. Veux-tu que nous passions en Grèce? En Afrique?

—Je suis las. Retournons.

—En France?

—Oui.

Ils visitèrent le Palais et la Cathédrale; dans la chapelle de Sainte-Rosalie, une voix française leur cria:

—Il faut venir si loin pour se rencontrer! Les montagnes seules…

M. le substitut Perrenet les aborda avec les marques d'une joie vive. Le comte lui rendit assez froidement ses politesses.

—J'ai quitté Lyon depuis quelques jours…

Arsemar pâlit; Georges emmena l'intrus. Il apprit sans trop faire violence à la discrétion du jeune magistrat que la comtesse avait tout dernièrement donné à sa ville l'esclandre d'un roman d'amour, où le capitaine B. de R. avait joué le plus beau rôle.

—Mars et Vénus, concluait le spirituel gazetier! Ce pauvre M. d'Arsemar en a l'air vraiment affecté.

Desreynes prit congé, pour ne gifler personne.

—Qu'est-ce qu'il t'a conté?

—Rien.

—Tu as un air, pourtant…

—Moi, non?… Je suis fort gai.

Le paquebot qui les avait conduits devait reprendre au soir la route du continent: les bagages ne furent même pas déchargés.

Pierre, cette nuit encore, demeura sur le pont; Georges, harassé, resta près de lui.

Arsemar pensa qu'il était cruel d'imposer au convalescent ce dangereux excès de fatigues. Mais cette nuit était si bonne et reposante au cœur! Il jura de ne pas mourir…

Une autre chose aussi le retenait dehors. Fréquemment il parlait le premier, et par vingt ambages ramenait la conversation sur le compatriote de Jeanne; il voulait savoir. La réserve de Georges inquiétait sa curiosité, et la changea en une étrange et confuse jalousie. Il devinait déjà, et pour apprendre, se faisait caressant.

—On t'a appris, n'est-ce pas, quelque nouvelle vilenie… Tu peux me dire, mon petit Georges… Je suis tranquille, tu vois bien… Dis-moi…

—Mais on ne m'a rien rapporté d'intéressant, je t'assure. Elle est chez son père, en bonne santé.

—Ah!…

Puis:

—Regarde combien tu es menteur. Tantôt, tu ne voulais même pas m'avouer cela. C'est donc qu'il y a autre chose? Dis-moi le reste.

—Mais, ami, je me taisais simplement pour ne point parler d'elle.

—Tu mens encore.

Puis, de soudaines colères le prenaient contre le silence de Georges, et parmi elles, venaient les mauvais reproches.

—A quoi bon se dévouer pour qui me rend si peu!

La perspicacité du malheur, qui toujours en pressent ou même en désire un nouveau, l'assurait de quelque trahison d'épouse, ajoutée encore à la première: il ne manquait à sa certitude que le complément d'un récit. Il fut bientôt si convaincu, qu'un revirement d'idées en résulta chez lui. S'il se trompait dans ses soupçons, l'injure d'une croyance si blessante devait se réparer: la passion qui se cachait sous le prétexte de justice osa concevoir une hypothétique espérance. Il joua sa vie sur un dé.

—Si je l'ai diffamée, je répare, et je la reprends: si j'ai cru vrai…

Il ne se permettait plus de dire: «Je me tuerai.» A peine se permettait-il de le penser.

L'heure de sentir, l'heure de raisonner, elles n'étaient plus: il subtilisait seulement: et presque sans douleur, sans amour. La lutte n'était plus dans son cœur, mais dans sa tête.

Il harcelait son compagnon.

—Si tu savais ce que je te sacrifie, toi qui ne veux même pas me raconter cela!

Ils débarquèrent à Naples.

Desreynes, obsédé, en vint à peser les avantages et les dangers d'un aveu: il persista dans le silence.

Tout le jour, ils se traînèrent par la ville.

—Georges, j'ai une idée: veux-tu rentrer au Merizet?

—Ami!

—Je suis très calme: la guérison s'achèverait d'un coup. C'est le plus sage, va! Bientôt, voici l'automne. C'est beau, l'automne, au Merizet.

—Plus tard…

—Maintenant! J'irai seul si tu ne viens pas.

Il en causa jusqu'à la nuit; nul argument ne put le dissuader; il voulait partir le lendemain. Il se fit, de cette menace, une arme pour forcer le mutisme de Desreynes. Puis, il parlait de retourner à Palerme et d'y chercher M. Perrenet; il parlait aussi de reprendre sa femme.

—Eh! Garde-le, ton secret! Elle a un amant! Je le sais bien.

Desreynes ne répondit pas.

Arsemar, sombre, le regardait de côté: il porta la main à ses yeux et se mit à marcher.

Au bout de quelques secondes, il dit simplement:

—Tu vois bien que je le savais.

Le lendemain, il ne parla plus de retour; à peine même y songeait-il, avec autant d'ennui qu'à la pensée de demeurer ici.

Silencieux, il errait dans un morne désœuvrement.

Tout désir était mort en lui; l'espérance, ainsi que le désir, était un mot vide de sens.

Les réalités s'estompaient sous une brume incertaine; le monde contingent ne se manifestait à lui que comme un rêve, et son passé comme le souvenir d'un rêve.

Il crut par instants que Jeanne n'existait point, et qu'il l'avait imaginée; il ne parvenait qu'avec peine à restituer ce visage de femme.

Encore, il douta de sa propre existence. Il subsistait non seulement hors de tout, mais hors de lui-même, abstrait et désintéressé de lui comme des choses, suspendu dans une sorte d'attente, qui était l'attente de rien. Sa vie ressemblait à un homme accroché sous la nacelle d'un aérostat immobile, plus haut que les vents; il était un pendule conscient qui voit s'alanguir et diminuer une à une les oscillations de son monotone balancement.

Ne plus souffrir, ne plus pouvoir, ne plus savoir souffrir; degré suprême des douleurs!

Le surlendemain fut pareil.

Desreynes, dans la désolation de son impuissance, contemplait ce jeu de la mort.

Il chassait vainement un soupçon terrible.

Quand vint le soir du troisième jour, après le dîner muet, Pierre, sombre, se promena longtemps à travers la chambre de Georges.

Il serra la main de son ami, et se retira.

L'un ne put dormir, ni l'autre.

Un peu de vie était revenu en Pierre: assez pour que ce fût trop.

Il luttait.

Il murmurait: «Je ne peux plus.»

Ou bien: «Pauvre cher ami.»

Il se levait, faisait le tour des sièges, regardait les meubles, et se recouchait.

Puis, une heure encore… A l'appel de la mort, l'âme, s'affranchissant des intérêts humains, jugeait avec une sagesse divine. Tout et à tous, il pardonnait, du fond de son cœur éclairé. A lui seul, il reprochait la faute encore inaccomplie, et rêvait d'y soustraire sa faiblesse.

Mais il répétait: «Je ne peux plus.»

Les heures tintaient au clocher d'une église.

Il vint à sa table et écrivit.

«J'institue mon légataire universel M. Desreynes Georges, demeurant à…»

«J'institue mon légataire universel M. Desreynes Georges, demeurant à…»

Quand il eut terminé, il s'allongea sur le lit.

Aussi longtemps qu'il put, il lutta.

L'aube commençait à bleuir les vitres, derrière les rideaux grisâtres.

Il redescendit à la chambre de Desreynes, et, sans bruit, il entra.

—Qu'as-tu, que veux-tu?

—Rien, j'avais envie de te voir un peu.

Oh! Ce soupçon!

Ils s'assirent face à face, profondément émus tous deux, et tous deux le cachant.

Enfin, Pierre s'avança pour embrasser l'ami.

—Adieu, dit-il, il faut aller dormir… dormir.

—Je t'accompagne.

—Reste là.

—Non.

Ils montèrent, sous la froide clarté du matin.

Leurs pas lourds s'écrasaient sur les marches et sourdement sonnaient dans les couloirs.

Desreynes inspecta la pièce et n'y vit rien de suspect.

—Qu'est-ce que cette lettre? Tu écris à ton notaire?

—Oui, des histoires d'argent… Tu vois bien que je suis calme, puisque je traite des affaires.

Et il sourit.

Georges ne promit de partir que si Pierre se recouchait d'abord.

—Je suis sage, je t'obéis. Maintenant laisse-moi reposer.

—Dors.

—Je ne pourrai pas si tu restes: va-t'en.

Mais Georges demeura debout auprès du lit.

—Pourquoi, songeait-il, suis-je si tourmenté? En tout cas, je le montre trop.

Arsemar lui dit en souriant: «Embrasse-moi, petit frère.»

Il ajouta: «C'est une mauvaise nuit, mais, ça va finir. Console-toi.»

Il prit la main de l'autre qui s'était approché.

—Écoute, dit-il… Viens entendre mon secret… Pierre n'a plus de rancune…

Et tandis qu'il s'était redressé sur les coussins pour étreindre son ami, il murmura: «Pardon.»

—De quoi? fit l'autre avec frayeur.

—Mais, du mal que je te donne, que je t'ai donné, et que je te donnerai encore… peut-être…

—Je t'aime, répondit Georges.

Ils s'embrassèrent une seconde fois.

Pierre dit: «Je t'aime.»

Alors, Desreynes, cédant à la prière d'un regard, s'en alla.

Arrivé sur le seuil, il se retourna, et les deux amis se sourirent.

Arsemar entendit la porte se fermer, et les pas s'éloigner.

Il essaya de lutter encore.


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