Chapter 6

Retirée à la campagne, séquestrée du monde, elle s'occupa deux ans entiers à régler sa conscience…Bossuet.

Retirée à la campagne, séquestrée du monde, elle s'occupa deux ans entiers à régler sa conscience…

Bossuet.

A table, elle riait à tout propos, commençait une phrase et l'interrompait pour une autre, parlait vite, commandait le service d'un regard bref, cherchait l'esprit et disait mille riens avec de brusques gestes d'enfant gâtée; mais au milieu de tout, elle restait féline et caressante.

Pierre l'appelait: «Petit oiseau.» Elle s'ingéniait à mériter ce nom. Il la nommait aussi «Merizette», comme la fée de sa maison.

Elle interrogeait, répondait, sans trêve, sans objet, pour s'entendre, pour s'aimer, pour être aimée.

Georges s'impatienta bientôt de cette exubérance qui lui rappelait trop sa propre vie et tout ce qu'il voulait oublier ici: tant de volubilité sonnait faux à son oreille. Il se ressouvint de l'inimitié sourde qu'il avait éprouvée d'abord, aux premiers mots de son ami, contre la femme qu'il allait voir. C'était maintenant comme une vieille rancune qui s'accentuait de minute en minute, et que chaque parole, chaque intonation, chaque mouvement justifiaient et rendaient plus vive.

—Je l'avais pressentie…

Sa vanité de psychologue se trouvait engagée à ne rien voir que de répréhensible en elle. Il s'inquiéta pourtant de savoir si, dans cette hostilité, n'entrait pas quelque jalousie d'amitié.

Le repas, sans elle, eût été presque recueilli; la foule de ses mots tranchait et taillait les bonnes phrases émues, si insignifiantes pour ceux qui surviennent et si précieuses pour ceux qui s'aiment, nids de souvenirs et de tendresses où se réchauffe tout le passé, mais dont les trilles s'effarouchent au moindre bruit d'une voix étrangère.

Jeanne s'agitait, raillait, et ses mains voletaient, prestes, au bord des larges manches, ouvertes sur une ombre où se perdaient les bras nus.

Desreynes, malgré sa malveillance, ne pouvait pourtant s'empêcher de la trouver jolie: elle avait le nez droit et fin, les lèvres un peu minces, mais d'un rouge excessif, qui fleurissaient sur des dents fort belles; ses yeux, d'un bleu gris, étaient perçants plutôt que profonds, et son front se cachait à demi, sous deux bandeaux plats qui descendaient durement vers les tempes: physionomie ambiguë, d'impression double, énigmatique, car le bas du visage brillait d'une gaîté jeune, plein du rire et de la chaleur des lèvres, tandis que le front et les yeux gardaient une impitoyable sévérité; le cou mat, les épaules rondes, un peu frêle…

—Comme vous me regardez, tous les deux! Vous me faites rougir…

Elle rougit, en effet, mais sans trouble, et éclata de rire.

Le déjeuner s'achevait.

—Ah! dit Pierre, quand nous étions de maigres lycéens, si j'avais pu voir tout ceci dans la carafe de Cagliostro: cette chambre, ce couvert, et nous trois ensemble!

Il renversa légèrement sa chaise et frappa la table du bord de ses doigts.

—Mon Dieu, je ne pourrai lui faire perdre cette horrible manie de jouer à la main chaude avec les meubles!

Georges sourit, sans effort cette fois, car il souriait d'un jour passé.

—Te rappelles-tu le soir où ce geste nous joua un si méchant tour? On sommeillait studieusement dans l'étude, sous les lampes à gaz qui nous cuisaient le crâne: tout à coup, oh! ce fut un vrai cri d'admiration que tu poussas, et un vrai coup de poing qui sonna sur le bureau. «M. Arsemar, privé de sortie!» Tu avais l'air de ne pas entendre, et tu lisais; toute la classe, excepté moi, pouffait derrière ses trente-quatre mains: et ce fut bien pis quand tu levas la tête d'un air si étonné, avec deux grands yeux tout pleins de larmes…

—Quel fou!

—Je me souviens! Je venais de lire pour la première fois cette phrase du cher de Thou qui, allant à l'échafaud pour le crime de Cinq-Mars, disait simplement: «Il m'a cru son ami sincère et véritable et je n'ai pas voulu le tromper.» Il n'y a pas à dire, tu sais, c'est une des plus superbes choses du monde, cette phrase-là.

—Était-ce une raison pour assommer un pupitre innocent?

—Sotte! marmonnait Georges… Avouez, madame, que ce massacre-là ne saurait damner votre mari: il a frappé un pupitre, c'est mal; innocent, c'est pis; même dans une émotion qui pourrait vous paraître religieuse, mais citerez-vous des cultes qui n'aient pas un crime en leur histoire?

—Pierre a donc un culte?

—Oh, si peu! La religion d'aimer: la lui reprochez-vous?

—Des mots! Pierre n'est qu'un abominable païen et je désespère de sa conversion.

—Nos efforts seront comptés en jours de paradis, madame.

—Je ne suis pas si loin de toi, Merizette, que tu le penses.

—Un païen!

—Pourquoi? Les âmes d'athées ne sont souvent que des âmes de croyants, venues trop tard. J'aime le Christ pour sa force si douce et son conseil d'amour: et si je pouvais encore me prosterner… ailleurs que devant toi, ma Dame, je voudrais être chrétien: mais c'est une religion si haute qu'elle semble n'avoir jamais pu exister humainement.

—Voyez le renégat! Tu n'as aucune foi.

—J'ai foi en vous, mignonne.

—Profane! Si tu n'as que celle-là…

—Qu'ai-je à faire d'une autre? D'ailleurs, je le confesse: de vos trois vertus théologales, je n'ai jamais compris que la charité, et c'est elle que Jésus prêchait par-dessus tout.

—Et la foi? Et l'espérance?… Nous prendrons le café ici, n'est-ce pas?

—L'espérance et la foi sont des vertus égoïstes, consolatrices des faibles, utiles, par cela seul; mais qu'importeraient-elles à Dieu? Crois-tu qu'il distingue les cultes comme fait le fanatisme des hommes? Quelle que soit la religion qui adresse la prière, c'est toujours une prière; quel que soit le nom sous lequel on invoque la conception divine, c'est toujours vers elle…

—L'invoques-tu, mécréant?

—Mais, chérie, prétendre qu'il y a pour Dieu des païens ou des mécréants selon qu'ils ont pris leur formule en tel ou tel dogme, dire qu'il s'indigne et punira ceux qui ont adoré Jupiter, Allah, Isis, Ormuzd, Bouddha, ou simplement l'amour, c'est comme si l'on disait qu'il ne veut être adoré qu'en une seule langue, qu'il n'entend et ne comprend que celle-là, et maudit ceux qui lui parlent dans les autres. Pour Dieu, les religions ne sont que des idiomes.

—Dans quel évangile as-tu pris ces horreurs? Continue.

—Elle en joue, pensa Desreynes.

—Je n'ai vu aux évangiles que cette sentence: «Aimez-vous, aidez-vous!» Je n'ai rien compris au delà.

—D'abord, tu nous ennuies avec ta théologie. Est-ce une façon, que de recevoir les gens par un sermon, mauvais diacre?

—Laissez-le dire, madame, il me réchauffe; quand nous vivions ensemble, il était ma conscience et notre bonté…

—Bon? Je ne suis qu'heureux, mais…

—Ah! vous êtes sans pitié, il recommence! Quelle trahison, vous qui deviez égayer mon ennui…

—Vous vous ennuyez donc bien fort?

Georges se reprocha sa phrase inopportune, qui soulignait un mot cruel.

—Mais… parfois. Vous en jugez à votre aise, vous qui vivez, et qui courez les théâtres, les fêtes et les musées…

Elle sourit en détachant ce mot. Elle continua:

—Tandis que je n'ai, moi, recluse, pour me distraire, que les livres vieillots d'une bibliothèque.

Elle s'arrêta. Pierre semblait confus; Georges songeait nerveusement à l'Orient qui mure les femmes dans les sérails.

Elle reprit, résolue, d'une voix vaillante, mais harmonieuse toujours, une voix enlaçante comme des serpents, et qui ferait adorer les blasphèmes:

—Qu'est-ce que j'ai? Qu'est-ce que j'ai eu? Jeune fille, les couvents; jeune femme, les champs! Vous trouvez cela réjouissant?… Vous autres, du moins, vous avez un passé.

Elle s'interrompit encore, et, changeant son visage comme un masque, elle se tourna vers Georges, toute gaie.

—Dites-moi donc! Est-il vrai qu'il n'ait jamais eu de maîtresse, de vraie maîtresse?

—Jamais.

Elle fit une moue.

—Vous le jureriez? Quel drôle de corps! Ah bien, si j'avais été homme, moi!

—Jeanne!

—Quoi? Puisque je suis femme! Quelle liqueur préférez-vous? La tyrannie de nos maîtres ira-t-elle jusqu'à nous défendre d'avouer que nous ne vaudrions que ce qu'ils valent, si nous avions leurs droits? Sommes-nous des anges? Je crois peu aux anges de la terre!

Personne ne répondait.

—D'ailleurs, opprimez-nous, c'est bien! Puisque nous sommes assez faibles pour ne pas résister à vos lois, faites-nous des lois! Suis-je conciliante, et vous le confesserai-je encore? Je ne vois aucun mal à toutes vos libertés. Usez-en! Que serons-nous dans trente ans? Poussière! Et que restera-t-il alors de votre vertu, ou de la nôtre?

—Eh! madame, vous voici à votre tour en des théories peu orthodoxes.

—J'ai l'esprit plus large que vous ne pensez. Je pardonne beaucoup aux pécheurs. Quel crime y a-t-il, si vous rencontrez une inconnue dont la taille vous séduit, à glisser un billet doux entre ses doigts?

Elle regarda Georges en plein visage, avec un défi ironique.

—Ce n'est pas vous, n'est-ce pas, qui me contredirez? car vous êtes coutumier, dit-on, de ces assauts…

Desreynes baissa la tête vers sa tasse, qu'il porta lentement à ses lèvres.

Jeanne, triomphante, éclata de rire:

—Moi, pauvre femme, pour une lettre d'amour que j'écrivis, j'ai cru que le ciel allait crouler… Pourquoi nous fais-tu cette grimace? L'histoire est vénielle, et je ne te l'ai pas cachée avant notre mariage… Figurez-vous (j'étais alors au couvent) que je me pris d'une belle passion pour l'abbé qui nous sermonnait. Ce n'est pas que j'aime les sermons! Mais l'aumônier était le seul… homme qui entrât dans le cloître. Compterai-je le jardinier, qui défrisait ses soixante ans? L'abbé avait le nez en trompette, trois cheveux au front, juste autant que Cadet-Roussel, et des yeux rouges, comme un lapin blanc. Mais je m'étais donné la tâche de l'aimer; à l'office, je le contemplais avec extase, autant d'extase que j'en pouvais, et je me demandais, le soir en me couchant: «Est-ce que je l'aime?—Non, pas assez encore,» et je me poussais, je me poussais, si bien que ma flamme se déclara un jour dans une épître que le monstre porta à notre supérieure.

—A quel âge aviez-vous donc le cœur si tendre, madame?

—Treize ans! Je ne veux plus que vous m'appeliez madame, vous! D'ailleurs, on m'a mise à la porte du couvent.

—Quelle injustice!

—Eh bien, ma petite Jeanne, je pense que tu te confesses!

—Ne sommes-nous pas en famille? Ne m'as-tu pas dit que M. Georges était la moitié de toi-même, et pourvu que je ne me trompe pas de moitié, de quoi te plains-tu?

Elle se leva, égayée de son inconvenance, et, s'approchant de Georges qui se levait:

—Dites-moi franchement. Vous ne me trouvez pas trop provinciale?

Georges s'inclina:

—Au contraire, madame.

Elle le menaça du doigt.

—Cela, c'est une pierre dans mon clos! Je ne vous en veux pas.

Son mari était venu vers elle.

—Tu es une grande enfant, dit-il; et lui prenant la tête dans ses mains, il se pencha pour la baiser au front, mais elle le repoussa:

—Oh, tu m'ennuies. Tiens, tu me fais rougir encore… C'est vrai: je n'aime pas les sentimentalités, comme ça, en plein jour…

Elle s'appuya au bras de Georges.

—Défendez-moi!

Il pensa: «Je vous écraserais volontiers, madame.»

Tous trois errèrent ensemble jusqu'à la tombée du soir.

La journée avait paru longue à Desreynes et son ami l'avait senti. Il en était chagrin. Georges n'osait plus douter que son inconnue des Beaux-Arts ne fût réellement celle qui marchait là, à leurs côtés. A plusieurs reprises, Jeanne avait prononcé, avec une malice contente, quelques mots d'allusions équivoques, que son mari n'entendait pas. Cette complicité mortifiait Desreynes.

—Ah, si du moins c'était sur moi qu'une telle créature fût tombée! J'étais armé pour la défense, moi! Mais celui-ci!

—Savez-vous qu'il est fort mal, monsieur Georges, de refuser son portrait aux amis?… Supposez…

—J'ai la tête bien lasse, madame, pour supposer quelque chose qui ait le sens commun.

—Nous nous passerons de ce sens-là; je n'aime pas ce qui est commun.

—Dis-nous donc ta supposition, Jeanne?

—Je ne m'en souviens plus. C'était une histoire de rencontre… Aimez-vous le talent de Claude Perrenet? J'ai vu son œuvre, au dernier voyage que je fis en compagnie de mon père et de ma tante… Ils sont venus nous rendre visite, et m'ont emmenée à Paris… Donc… moi, je trouve…

Elle se promenait dans des théories d'art et pesait ses mots avec une attention d'écolier.

—J'ai étudié cela dans de gros livres pour vous paraître savante. Suis-je assez gentille? Demain, je vous appellerai Georges tout court! Nous nous connaîtrons, n'est-ce pas, depuis assez longtemps!

Elle le harcelait. Plusieurs fois, Pierre remarqua chez son ami une impatience trop mal dissimulée.

—Tu es soucieux, petit Georges, et tu me fais de la peine. Aurais-tu quelque sujet d'ennui?

—Mais non, mon cher, un peu de lassitude, voilà tout.

—C'est égal, tu changes; autrefois, tes idées ne restaient pas en place: tu avais un cent de carpes dans la tête. Je t'aime autant comme cela, pour ma part. Dis, est-ce qu'on deviendrait vieux déjà? Car je ne te fais pas l'injure de supposer que notre compagnie t'obsède…

Il sentait bien pourtant que sa pauvre Jeanne avait déplu et qu'on la jugeait mal: bien à tort, pensait-il, mais il excusait Georges de cette prévention, tant la mignonne s'était montrée légère! Elle était comme grise de plaisir! Et Pierre s'enchantait à songer que tous deux seraient bons amis, enfin, quand Georges la connaîtrait mieux: cela viendrait bientôt. Merizette a voulu briller un peu; lui, en ami trop dévoué, s'est ému de voir un ménage où l'on se ressemble si peu. Arsemar comprenait tout cela; même, il leur savait gré à tous deux, à elle, de son effort pour plaire, à lui, de son ombrageuse affection, et quand ils allaient devant lui, il lui semblait voir deux enfants taquins et de bon cœur, que le jeu a brouillés pour la moitié d'un jour.

—Demain, il n'y paraîtra plus!


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