D'où vient que vous vous servez parmi vous de cette parabole, et que vous l'avez tournée en proverbe: «Les parents ont mangé du raisin vert et les dents des enfants en sont agacées.»Ezéchiel.
D'où vient que vous vous servez parmi vous de cette parabole, et que vous l'avez tournée en proverbe: «Les parents ont mangé du raisin vert et les dents des enfants en sont agacées.»
Ezéchiel.
Le lendemain et les jours suivants, chaque matin, pendant les absences régulières de son ami, Georges retrouvait la jeune femme, et tous deux se promenaient au hasard, s'en allant à travers le parc, ou descendant au fleuve, ou gravissant quelque colline peu boisée, du haut de laquelle ils regardaient le rayonnement des paysages. Jeanne avait tenu sa promesse et ne parlait jamais de leur première rencontre. Elle montrait à Georges une sympathie déjà cordiale, toujours gaie, souvent malicieuse, et à les voir passer ensemble, on eût dit une couple d'amis anciens et qui ne songeaient qu'à rire.
Prenait-elle sans arrière-pensée le plaisir de n'être plus seule? S'efforçait-elle d'effacer en eux la mémoire de ce passé d'une heure, ou rêvait-elle de le faire revivre encore? Voulait-elle rassurer les scrupules de leur hôte, et les endormir dans une dangereuse sécurité? Peut-être: elle n'en savait rien elle-même, mais pour cela seulement, peut-être, elle avait forcé ses souvenirs à un silence qui lui pesait, et qu'elle aurait, sans ce calcul, secoué comme une servitude. Souvent, en effet, au milieu de quelque causerie indifférente ou grave, elle commençait un sourire aussitôt contenu, et, relevant la tête comme pour parler, se taisait.
Georges, dont l'esprit féminin avait avec le sien des contacts et des ressemblances, devinait parfois le sens de ces mimiques, et la pensée qu'elle avait eue. Il se démontrait par là que Jeanne n'avait rien oublié, mais comment pouvait-il espérer qu'elle oubliât, si tôt du moins? Il se sentait provisoirement satisfait par cette soumission à leur pacte, et bien qu'il se tînt sur une réserve armée, il se félicitait d'avoir triomphé et mené les choses au point marqué d'avance. La victoire, pour incomplète qu'elle fût, lui paraissait plus facile qu'il n'avait espéré, et sa vanité même le conduisait à en grandir les conséquences possibles. Il voyait là une preuve de la faiblesse de Jeanne, plutôt que de sa vertu; mais, content de l'avoir subjuguée dès sa première résistance, il augurait des résistances à venir, et involontairement lui savait quelque gré de s'être laissé vaincre.
Elle remarqua en peu de temps l'avantage que lui donnait cette attitude, et prit soin de s'y perfectionner.
Puis, elle voulait plaire; elle avait, dans son essence femelle, l'instinct de séduire, si commun aux femmes dont la vertu même veut demeurer intacte, cette fonction de coquetterie que la nature laisse dans les plus chastes, comme un rappel de ses droits à l'amour.
Elle voulait plaire. Elle arriva peu à peu à réprimer jusqu'à son besoin de sourire, quand un rapprochement de mots ou d'idées lui rappelait leur intrigue passée ou leur complicité présente. Ainsi, au lieu d'en tromper un seul, elle en trompait deux: cette pensée la mettait en joie.
Non pas qu'elle eût le dessein, ou même le désir d'amener Georges à ses pieds: mais n'était-ce pas, pour le moment du moins, un plaisir suffisant, que de tenir deux hommes à la fois, et de les leurrer, l'un par son amour, l'autre par son indifférence, tous les deux par sa vertu!
Une semaine s'écoula ainsi.
Georges, pas encore, n'était dupe d'une telle déférence à sa prière, mais, jour par jour, son humeur s'en allait. Il reconnaissait Jeanne meilleure qu'il n'avait pensé, et, de plus en plus, mêlait à son hostilité cette reconnaissance d'orgueil que le vainqueur garde au vaincu pour sa défaite. Lui-même, d'ailleurs, feignait un oubli absolu et exagérait son amicale bienveillance.
Jeanne, en constatant ce progrès d'estime, joua son rôle avec plus d'amour.
—Vous vous adorez étrangement, disait-elle. Votre amitié prend des airs mystiques! Vous êtes les prêtres d'une religion morte, mes pauvres gémeaux!
—Je ne demande pas mieux que de l'admettre, pour la honte de l'humanité; mais croyez bien que j'aurais été par moi-même incapable d'un tel sentiment si Pierre n'eût tout rapporté.
—Vous êtes modeste.
—Devant lui seul…
Au fond, et bien qu'elle se sentît en présence d'une union de cœur qu'elle n'aurait pas soupçonnée, et dont elle n'avait rencontré aucun exemple, elle croyait ce mondain trop épris de la femme pour qu'il n'y eût pas quelque affectation dans son austérité. Elle en ferait beau jeu, si elle voulait! Et la pensée qu'elle pourrait vouloir s'habitua dans son esprit. Confusément d'abord, puis, avec une perversité plus précise, elle songea qu'il serait amusant de suivre jusqu'où persisterait tant de vertu. Quelle distraction que la lutte, et surtout celle-là! Des tactiques, des plans qu'on fait et qu'on défait, jouer avec une âme comme un chat roule un peloton de laine, jouer, pour voir! Et quand un soir, dans sa chambre, l'idée fixe de tenter cela devint brusquement une chose résolue, elle rit et tapa des mains.
Son mari se retourna.
—Qu'y a-t-il donc, Merizette?
—Rien, chéri! Je suis contente.
Elle lui sauta au cou et le baisa.
Il la retint.
—Reste là… Que je vous aime, quand vous voulez bien être heureuse! Pardonne, mais la joie que tu montres m'est plus douce encore que celle dont tu me combles… Reste là. Donne tes yeux. Vos yeux sont beaux. Il me semble, lorsque tu les lèves sur mon front, que ton regard me lave comme un nouveau baptême…
—Tu m'aimes?
—Je t'adore…
—Eh bien, bonsoir!
Mais, le lendemain, la jeune femme se réveilla nerveuse.
Il avait plu; des gouttes tombaient encore des toits et claquaient par intervalles sur le rebord des fenêtres. De gros nuages gris traînaient confusément par le ciel, et le soleil, sans pouvoir les disperser, les harcelait et les trouait de rayons.
Pendant que Jeanne se vêtait, l'orage éclata de nouveau, et, durant quelques minutes, de longues flèches de pluie s'abattirent, criblant les vitres, couchant les gazons, giflant les feuilles. Puis tout cessa, et le soleil brillait dans le ciel bleu, sur lequel s'enfuyaient de légers flocons blancs.
Jeanne quitta sa chambre: elle était triste. Le souvenir des projets arrêtés la veille lui revint à l'esprit, mais elle s'en détourna avec lassitude. Un domestique l'indigna, pour avoir entrechoqué deux tasses; une mèche de cheveux, en lui effleurant la tempe, la faisait horriblement souffrir. Elle se trouva trop malheureuse. Elle était bien jolie, pourtant, ce matin-là, avec son visage doucement pâli, où tour à tour passaient de courtes colères et de grandes langueurs. Georges constata que ses cils étaient fort beaux, longs et luisants.
Elle voulut aller dans le parc, malgré la terre détrempée: ses petits talons se collaient dans la boue. Une bonne odeur humide montait des herbes et descendait des branches. Parfois, Jeanne tremblait d'un petit frisson: cependant, le soleil s'échauffait.
La pluie, au printemps, sent l'amour: on le hume dans l'air: il émane du sol et des mousses; le flanc de la terre semble recevoir avec ivresse l'eau du ciel qui le féconde; le bois a les senteurs d'une alcôve à la fois sensuelle et religieuse; les petites flaques, dans l'ombre, s'entr'ouvrent comme des yeux noyés de volupté; et tout ce monde des plantes jase, bouge, se baise, et la vie sourd dans ces caresses. Georges songea qu'il ferait bon être là, avec celle qui vaudrait un rêve…
Comme Jeanne était lente à marcher! Son compagnon la regardait avec plus d'abandon qu'à l'ordinaire; il lui plaisait de la retrouver vraiment femme, et plus faible. Il avait pris un châle pour la couvrir. Elle s'assit sur un banc, sans force, et ramena sa jupe pour faire une place auprès d'elle. Sur ses cheveux, une goutte tomba des hautes aiguilles d'un sapin: elle eut un nouveau frisson: il lui posa le châle sur les épaules.
—Merci, dit-elle.
Sa parole était lasse. Elle soupira.
—C'est bien vilain, ici, l'hiver, quand il pleut, quand il fait froid. Nous causons, ou bien je lis; je lis beaucoup. Je fais de la musique aussi.
Elle contemplait des bouquets d'arbres où de jeunes feuilles, bien lavées et d'un vert tendre, luisaient sous le reflet bleu du ciel.
—Oui, l'hiver est long. Avez-vous remarqué quelle influence la nature a sur nous? Quand elle se chagrine, on est chagrin. Il y a une phrase que Pierre répète souvent et qui n'est pas de lui; il dit qu'un paysage est un état de conscience. Qu'est-ce que cela signifie?
Puis, ils se taisaient.
—Comme tu m'aurais plu, pensa Georges, si tu étais toujours comme te voici!
Jeanne avait tiré sur sa poitrine les deux pans de son châle; elle se tournait parfois vers le jeune homme, avec un sourire de convalescente.
—N'est-ce pas que vous ne m'avez point aimée tout d'abord, en venant? Ne niez rien, je l'ai vu, et Pierre me l'a presque dit.
Elle avait à demi baissé les paupières, et pendant quelques minutes, elle resta comme muette: muette et non silencieuse, car il y avait en elle une sorte de lutte inconsciente entre un besoin maladif de se confier et une pudeur d'ouvrir son âme; sa pensée ébauchait des phrases courtes et sans suite qu'elle ne proférait pas.
A la fin, pourtant, elle dit:
—C'est que je n'ai pas toujours été heureuse, voyez-vous. J'ai vécu bien seule. Personne ne m'a jamais aimée.
—Cependant…
—Oui, Pierre! Mais nous nous ressemblons si peu! Et puis, il m'aime trop, lui: cela gêne. Mais, avant, si vous saviez…
—Votre famille, votre mère…
—Ah, ma mère!
Elle eut un mauvais rire, strident et rancunier.
—Elle est morte, et je n'en peux rien dire, mais elle avait bien d'autres soucis que celui de sa fille.
Georges se tut, car il ignorait, et la crainte de remuer quelque douleur arrêta sur ses lèvres la formule de sympathie qu'il cherchait et trouvait à peine.
Jeanne était de moins en moins maîtresse d'elle-même.
—Mon père avait sa charge, il maniait l'or, et ne connaissait que la banque. Notre maison n'était pas d'ailleurs la seule où il eût un feu pour se chauffer et un lit pour dormir. Vous vous étonnez de me voir si instruite? Tout le monde savait cette histoire, et les amis ont bien pris soin de me l'apprendre.
Ses mots claquaient, maintenant; Georges n'osait la détourner de sa mémoire, ni l'y entretenir.
—Ma mère, disiez-vous? Elle le savait comme les autres, mais on la consolait.
—Voyons…
—Je vous révolte à parler ainsi? J'en ai bien assez pleuré pour que j'aie enfin le droit de le dire!
Un sanglot lui vint à la gorge; elle se renversa sur le dossier du banc.
—Cela me soulage, d'en causer un peu. Vous êtes un ami, vous! Pierre, je ne peux pas…
Elle porta vivement une main à ses yeux, qu'elle essuya du doigt, en se détournant.
—Oh, oui, j'ai bien souffert, entre eux deux, qui me voyaient d'un œil si froid! Les enfants sentent cela. On m'a fourrée dans un couvent. Ils étaient plus libres, ainsi!
Les sanglots l'étouffaient: elle ne cachait plus ses larmes.
—Ni sœur, ni frère, je n'avais rien, personne! Aux jours de sortie, je m'ennuyais dans un angle de salon. Les dames me donnaient un baiser poli.
Elle raconta qu'une grande, au couvent, l'avait appelée mademoiselle la présidente, et les autres riaient; un lundi, on affecta de répéter autour d'elle les détails d'un drame dont elle n'avait pas entendu parler la veille: un magistrat trouvé pendu, dans sa chambre, par chagrin d'amour, disait-on à voix basse.
—On m'appela désormais madame la colonelle. Je ne comprenais rien, alors! Elles non plus, sans doute, car elles auraient eu moins de pitié encore. Je n'ai commencé à deviner qu'à la mort de ma mère. Un de nos amis tomba à genoux dans sa chambre, au pied du lit. Mon père était tout pâle, et je lui ai pardonné bien des choses, à ce moment-là. J'avais douze ans. L'homme pleurait et je le secouais par les épaules, de toutes mes forces; je lui criais: «Allez-vous-en! Allez-vous-en!» Et les commérages que ce fut, au sujet de cette terrible scène!
Jeanne regardait la terre; elle ajouta froidement:—Dans toutes les larmes que j'ai versées alors, il n'y en eut que bien peu pour ma mère.
Georges avait mis une main sur les siennes; lui aussi, en ce moment, pardonnait bien des choses, et devant ce chagrin du mal, il se reprenait à croire au bien de l'avenir. Il n'imaginait pas que Jeanne voulût le tromper; elle était sincère, en effet; et bien que ses paupières ne fussent plus qu'à peine humides, parfois de grands hoquets secouaient sa poitrine et râlaient dans sa gorge.
D'une voix dolente, humble presque, elle rappela son renvoi du couvent, vers la fin de la treizième année, et sa vie nouvelle entre un père affairé et une tante impitoyable qui la tyrannisait, sous prétexte de «refréner les mauvais penchants». Sa mère morte était tellement honnie, que la petite en arriva à l'absoudre de tout, et la vertu était prônée d'une si terrible façon qu'elle apparut comme un fantôme à la fois grotesque et cruel, capable de tuer ou d'abêtir toute vie, si l'on n'avait pas la force de s'en défendre. La jeune fille se consola dans les livres, en cachette.
Ce fut une telle jeunesse; puis, le mariage: Pierre avait commencé à l'aimer à cause de la vie misérable qu'il lui devinait, et son premier attachement était né d'une causerie intime un peu semblable à celle-ci; la famille était trop heureuse de se délivrer d'une fille, mais on avait exigé que le prétendu reprît son titre de noblesse et son blason!
Elle fit l'éloge des qualités de Pierre; elle les voyait toutes, mais quelque chose la glaçait, peut-être tant d'amour.
Jeanne s'exprimait lentement, et les phrases irréfléchies venaient sans étude à sa bouche. Elle ne songea même pas un instant à s'étonner devant un si complet abandon d'elle-même. Quoi donc l'avait séduite ainsi et poussée à tant de confessions? Elle ne cherchait pas à le savoir. Elle tenait une des mains de Georges, et, calmée, souriait.
Les dernières gouttes de pluie achevaient de tomber des arbres, et des oiseaux sautaient par-dessus les sentiers.
Desreynes, conquis pleinement, compatissait; mais sa tristesse était heureuse; il lui sembla qu'il assistait à la crise où une existence venait de se transformer tout entière; l'entraînement des révoltes s'arrêtait là. Trop longtemps cette âme avait réagi contre la persécution d'une vertu acariâtre. Il la voyait, cette tante, il la comprenait, cette enfant. On avait par degrés desséché cette adolescence, et les tortures d'une inquisition l'avaient plus dépravée que la contagion d'un exemple. Et voilà qu'elle était passée, la rage sourde, intérieure, profonde qui jusqu'ici avait fait de la pauvre femme un être glacial et inquiet: passée, puisque les larmes avaient coulé! Georges s'en félicita presque comme de son œuvre. Son imagination s'échauffant, il vit Pierre sauvé, Jeanne sauvée, et pour jamais.
Avec effusion il la remercia de sa confiance, la caressa de mots émus, l'interrogea encore, afin qu'elle eût tout dit en une fois, puisqu'elle parlait maintenant sans souffrance ni effort.
—N'avez-vous pas froid? Vous frissonniez, tantôt.
Ils marchèrent.
—Pierre va rentrer: il ne faut pas qu'il voie que j'ai pleuré.
Ils s'en allèrent au bassin d'une source, où Jeanne voulait laver ses yeux rougis; elle se pencha vers l'eau et tendit les deux bras; mais elle s'arrêta dans son geste et se redressa, toute rose: elle avait peur de plonger ses mains dans la fraîcheur de l'eau.
—Aidez-moi, dit-elle.
Des acacias formaient toiture.
Merizette offrit son mouchoir, dont Georges baigna le coin, et, debout devant elle, il lui mouilla les yeux. Cambrée, le buste en avant, Jeanne levait le visage. Elle avait fermé les paupières, et, par instants, remuait les cils où tremblait une goutte; un long fleuve serpenta jusqu'à ses narines, et, chatouillée, elle les fronçait furieusement en secouant la tête, comme une jeune chatte dont on agace les oreilles. Tous deux riaient. Georges se baissait et se relevait tour à tour.
—Vous êtes gentil, dit-elle.
Puis, s'essuyant:
—Est-ce que cela se voit encore?
Elle voulut se promener jusqu'au retour de Pierre. Ils suivaient des sentiers, les quittaient pour d'autres, passaient, repassaient: leur double silhouette se perdait entre les bosquets et les taillis, pour reparaître plus loin. Ils traversèrent les pelouses. Plus de tristesse; ils s'interrogeaient et répondaient gaîment.
—Racontez-moi donc l'histoire de cette reine des Indes dont vous fîtes la conquête et dont le mari jaloux…
—Je veux bien, fit Georges… D'abord, et comme en tout récit de voyages, le roi, que j'avais guéri d'une migraine, me fit premier ministre. La reine se nommait…
Le couple s'enfonça sous les arbres, dans les chemins tortueux, et le rire de Jeanne voletait à travers les branches, pareil à une chanson de fauvette.