VI

VI

LIONEL l'avait bien dit à Renée, et ce n'était pas là un fantôme créé à plaisir pour mieux se délivrer de son engagement: le Grand Ministère allait tomber.

On en était sûr dans Paris, même avant cette fameuse séance du 26 janvier 1882, qui brisa un grand citoyen.

Toutes les accusations les plus fausses: intention de lancer la France dans une guerre de revanche, projet de dissoudre la Chambre, ambition d'établir à son profit la dictature, alliance secrète avec la Droite, pillage et vol des deniers publics, étaient lancées contre Gambetta. Les plus modérés dans cette méfiance universelle et folle, dont la honte pèse encore sur notre pays, reprochaient au ministre de n'avoir rien fait de mieux que ses devanciers depuis deux mois qu'il était au pouvoir. Apparemment les gens croyaientque parce que cet homme était plein d'éloquence, d'intelligence et de bonne volonté, il devait d'un coup de baguette amener le règne du bonheur et de la vertu sur la terre. On lui demandait l'impossible, et on l'entravait de toutes façons dans l'accomplissement de ce qu'à tort ou à raison, il croyait être le bien. S'il avait été moins sincère, s'il avait jeté à poignées la poudre aux yeux de ses concitoyens, s'il avait parlé de réformes immédiates, gigantesques, radicales, qui sont la manie de notre malheureuse nation déséquilibrée, on se fût sans doute jeté avec enthousiasme dans ses bras, et on lui eût imposé cette dictature, qu'on l'accusa de vouloir fonder simplement parce que, malgré sa nature bruyante et en dehors, il était encore trop modeste.

Son programme n'était pas assez gonflé de promesses menteuses. On le renversa d'ailleurs sur le premier article qu'il en présenta, le scrutin de liste, sans en vouloir lire une ligne de plus. Le scrutin de liste fut voté peu après par la même législature. On renversa donc Gambetta pour le bonheur de le renverser, sans lui donner le temps de montrer si vraiment le pays pouvait ou non tirer quelque parti de ses très réelles et très supérieures facultés. Belle action pour une Chambre française!

Renée, profondément intéressée par le sort de cet homme auquel celui de Lionel et le sienpropre étaient attachés, tenait absolument à assister à la séance qui en déciderait définitivement. Elle avait un billet, et elle arriva de bonne heure. Elle trouva les vestibules, les corridors et même les cours du Palais-Bourbon envahis. Elle apprit que déjà les tribunes et la galerie se trouvaient presque remplies par les privilégiés.

Ce qui augmentait l'encombrement, c'est qu'on s'était attendu à ce que la séance eût lieu le mardi; au dernier moment, elle avait été remise au jeudi; si bien que les billets donnés pour l'avant-veille, comme ceux du jour même, comptaient également. Il y avait même priorité pour les premiers. Lionel, qui ne songeait pas à cela et savait d'avance que la Chambre ne se réunirait pas le mardi, avait eu soin de n'envoyer à Renée qu'un billet pour le 26.

Il vint la rejoindre à travers la foule qui remplissait la salle d'attente du public, et il la trouva debout, s'appuyant contre un mur, se lassant dans la chaleur, les piétinements et le bruit.

—Venez avec moi, mademoiselle, lui dit-il tout haut avec cet air important qui ne le quittait jamais. Je vais vous faire placer.

Il lui fraya à grand'peine un passage à travers les assistants qui murmuraient contre ce passe-droit:

—Ce que c'est que d'être jolie femme, souffla à l'oreille de Renée un monsieur qui cherchait aumoins dans l'incident une diversion à l'impatience et à l'ennui.

—Venez vite, vite, répétait Lionel, je ne sais plus si moi-même je vais pouvoir vous faire entrer. Tout est déjà comble.

—Oh! mon Dieu! s'écria Renée, contrariée. Je voudrais tellement l'entendre et le voir aujourd'hui! Je vous en prie, Lionel, faites ce que vous pourrez. Cela m'est égal d'être en haut.

Lionel Duplessier parcourait les corridors, interpellait les huissiers par leurs noms, tous secouaient la tête irrévocablement.

—Qu'est-ce que c'est, demanda Renée, que toutes ces personnes assises le long du mur sur des banquettes? Pourquoi n'entrent-elles pas? Elles ont des billets à la main cependant.

—Elles attendent, dit-il, l'unique chance qui leur reste. C'est que quelqu'un se fatigue ou se trouve mal pour prendre sa place. Elles vont rester tout l'après-midi, car Gambetta ne prendra la parole que très tard.

—Mais alors, dit Renée, il faut que j'y renonce.

A ce moment Lionel bondit comme un tigre qui vient de voir passer une gazelle dans la clairière d'un bois, et il abattit, non point sa griffe, mais une main énergique sur l'épaule du petit monsieur Bécherelle, le chef des huissiers, qui arrivait tout affolé.

—Ayez pitié de moi, monsieur Duplessier, dit le pauvre vieux, je perds absolument la tête. Ces messieurs les députés ne sont pas raisonnables. Ils me font des scènes parce que je ne peux pas caser tout leur monde. Dieu les bénisse! qu'ils aillent donc parler sur la place de la Concorde. Leurs amis sauront où se mettre.

—Bécherelle, fit Duplessier, je ne vous ai encore rien demandé, moi; vous allez me trouver un petit coin pour mademoiselle. Voyons, Bécherelle, soyez gentil.

Il fit tant, que le vieux Bécherelle, tout grommelant, se dirigea vers une petite porte fermée à clef qu'il ouvrit, et dévoila un escalier tournant étroit et raide comme une échelle. C'était un accès interdit au public et qui menait à la galerie au-dessus des tribunes. Comme Renée allait s'y engager, trois ou quatre messieurs, témoins des pourparlers, s'élancèrent pour passer devant, en écartant Bécherelle. Mais Lionel, furieux, les repoussa presque à coups de poing. La jeune fille était enfin assise, au premier rang de la galerie, entre des dames qui se serrèrent avec complaisance. Elle avait obtenu la toute dernière petite place qui fût encore libre dans l'enceinte.

Armée de sa lorgnette de spectacle, elle pouvait examiner à loisir les députés, dont elle voyait très bien les visages, étant à l'angle de gauche de la salle et par conséquent presque en faced'eux. Ils paraissaient déjà au grand complet. Elle n'aperçut pas Lionel dans l'hémicycle. Avec sa connaissance des habitudes parlementaires, le jeune homme venait de retourner tranquillement à son ministère expédier un travail pressé. Il savait avoir du temps devant lui avant le discours de Gambetta. En effet, ce discours commença tellement tard que Renée crut que la fatigue de la longue attente et de la longue séance serait subie par elle en pure perte.

Elle eut le loisir d'examiner toutes les têtes, chauves ou chevelues, brunes, blondes ou blanches, barbues ou glabres, qui émergeaient des fauteuils, et toutes les toilettes s'étalant aux tribunes, avant que l'huissier criât: «M. le Président, messieurs!» et que M. Brisson parût, dominant l'assemblée de toute la hauteur de son siége élevé, de sa taille imposante et son imperturbable gravité.

Quelques minutes après lui, le Président du Conseil, ministre des Affaires étrangères, vint s'asseoir à son banc, au pied de la tribune, entre ses collègues, dont pas un seul ne manquait.

Alors commença le brouhaha des discours, des interruptions coupées par la sonnette, des: «Silence, messieurs!» que lançait l'huissier d'une voix retentissante. Renée écoutait tout cela d'une oreille distraite. Elle rentrait en elle-même. Elle se rappelait.

Il n'était pas bien loin le jour où pour la dernière fois, toute curieuse des grandes questions, des grandes personnalités, des débats brûlants, elle était venue s'asseoir dans cette même enceinte. Deux mois à peine! Et ce jour-là avait décidé de sa vie. Insouciante et pure encore, elle s'intéressait alors à tout, s'amusait de tout, s'efforçait de comprendre. Et comme son cœur avait battu quand Lionel était entré, s'était appuyé là, à cette place qu'elle retrouvait, sur le banc des ministres, pour dire quelques mots à Gambetta.

Hélas! deux mois avait suffi pour qu'elle connût les plus enivrantes délices et la plus effroyable angoisse. L'angoisse restait seule et bien complète; car la froideur récente de Lionel, qu'elle ne savait pas calculée, voulue, lui persuadait qu'il se lassait d'elle, la voyant malheureuse, et qu'elle était en train de perdre son amour, acheté d'un tel prix.

Dans le bruit et l'animation de cette grande assemblée, elle perdait un peu le sentiment de désolation, d'isolement, et d'irrémédiable honte qui maintenant lui torturait l'âme à toute minute. Une espèce de vague espoir, d'incrédulité à l'égard de son horrible destinée, l'apaisait quelque peu. Une mélancolie sans bornes, mais très douce, endormait son atroce souffrance. Elle contemplait cette scène si extraordinaire; tous ces hommes en bas, secoués par l'ambition et lebesoin d'agir; toutes ces femmes au-dessus, apportant là leurs coquetteries et leurs intrigues; le sort de ce grand lutteur, dont elle voyait parfois osciller de dédain les larges épaules, prêt à se décider tout à l'heure; et parmi tout cela, l'avenir de la France, qui se faisait comme au hasard: trame mystérieuse dont ces pygmées croyaient diriger les fils, tandis qu'ils se trouvaient lancés eux-mêmes dans leur réseau comme d'aveugles navettes. Sous quel jour singulier, à travers le prisme de sa cruelle expérience, Renée voyait maintenant toutes ces choses! Combien le monde avait changé depuis qu'elle y avait porté ses regards!

La séance durait toujours, et Gambetta ne bougeait pas de sa place, écoutant avec le plus grand calme tous les orateurs qui se succédaient à la tribune, et ne les interrompant que très rarement. On finit par les huer, par se moquer d'eux, car les députés plus encore que le public commençaient à se lasser. Le parti de chacun était pris. Toutes les paroles prononcées ce jour-là ne devaient pas y changer grand'chose. Mais on se réjouissait d'entendre celles de Gambetta, comme un superbe morceau oratoire. On ne doutait pas qu'il se surpasserait. Puis ses ennemis avaient hâte de le terrasser, et ne souhaitaient pas reculer leur victoire jusqu'à un autre jour. Dans des circonstances aussi défavorables, Monsieur F... C...eut le triste courage de braver pendant deux heures la lassitude et l'impatience de la Chambre. Il finit par parler devant des sièges vides, chacun étant aller reprendre des forces à la buvette. Enfin M. Brisson agita sa sonnette d'une manière significative: «La parole est à M. le Président du Conseil.»

Gambetta se leva..

«Mais, pensa Renée, ils sont tous partis.»

Son inquiétude ne dura guère. Le bruit se répandit que, enfin,ilmontait à la tribune. Il n'en avait pas gravi les degrés que tous étaient à leur place. Ce fut une invasion. Il ne resta plus un fauteuil libre. Une foule de messieurs, sénateurs, hauts fonctionnaires ou autres, suivirent les députés; quelques-uns occupèrent les places restées vacantes ou s'assirent sur les marches du bureau. Le plus grand nombre se tint debout dans l'hémicycle. Parmi ces derniers, au premier rang, à droite et tout près de la tribune, Renée remarqua immédiatement Lionel. Il se tenait les bras croisés, la tête rejetée en arrière, et elle observa combien son teint était pâle et mat à côté des visages, pourtant vieux et décolorés pour la plupart, qui l'entouraient. Avec son type rappelant le type juif, sa fine barbe en pointe, ses grands yeux doux, il avait l'air d'un Christ brun.

«Le voilà, se dit-elle, le voilà celui qui me fait tant de mal. Hélas! je souffre surtout del'aimer et de n'être pas pour lui ce qu'il est pour moi. Oh! s'il était à ma place et moi à la sienne, comme d'un mot je guérirais avec joie sa blessure! Comme je le prendrai à moi pour toujours, dussé-je tout perdre excepté lui. A quoi pense-t-il? Peut-être qu'il regrette de m'avoir jamais aimée, tandis que moi, dont il a pris la vie, je ne trouve pas de force, même à présent, pour me repentir de rien.»

Soudain Lionel se retourna, dit quelque chose à un jeune homme placé un peu derrière lui, puis prit amicalement le bras de ce jeune homme et l'attira à son côté. Renée devina Fabrice de Ligneul. Il était en contraste parfait d'apparence avec Lionel. Plus mince et plus élégant de taille, mais moins beau de visage; blond avec une fine moustache estompée sur des joues gracieuses et doucement colorées, des joues de femme; de grands yeux noisette, de longs cils recourbés, de fins sourcils; un ensemble charmant sans être d'un dessin aussi mâle et aussi régulier que celui de son ami; quelque chose de délicat et de pensif; et avec cela une tenue assez martiale, comme d'un officier en civil. Il avait des mains superbes que Renée remarqua parce que souvent il affilait le bout de sa moustache. Sa distinction était telle que Lionel à côté semblait presque commun de taille et de tournure. Il est vrai que—suivant l'avis de ce dernier—unvrai républicain ne doit pas être élégant. Le jeune Duplessier se piquait d'acheter ses vêtements tout faits et affichait dans ses façons un grand laisser-aller. Renée le déplorait en vain.

Ces différentes observations empêchèrent la jeune fille d'écouter très attentivement les premières phrases de Gambetta. Au silence profond qui soudain s'était fait dès qu'il avait pris la parole, avaient succédé les rumeurs et les interruptions. C'était là le coup de fouet nécessaire pour éveiller la verve du tribun. Bientôt sa voix s'éleva, s'éclaircit; les périodes superbes, amples, d'une clarté limpide et d'une foudroyante énergie, tombèrent l'une après l'autre de ses lèvres. Il s'anima, secoua ses cheveux comme une crinière, se croisa les bras, arpenta la tribune, avec ce pas à la fois pesant et élastique des fauves qui lui donnait l'air d'un lion en cage. Cette comparaison, devenue banale, s'imposait à l'esprit dès qu'on l'entendait. Et surtout ce jour-là, en face de cette Chambre hostile, de ce pays qui le calomniait, en face de ce vote suspendu sur sa tête et prêt à briser entre ses mains le pouvoir qu'il avait à peine eu le temps de saisir, ce jour-là, il poussa des rugissements sublimes.

On put voir comme il aimait la France. Oui, c'est pour elle qu'il parla bien plus que pour lui. Il tremblait qu'on ne s'obstinât à accorderau Congrès plein pouvoir pour toucher à la Constitution.

—«Il serait subversif, s'écria-t-il, dans un pays qui s'est donné, il y a six ans à peine, les institutions qui abritent sa fortune, assurent sa paix et le développement de toutes ses richesses, il serait subversif de tout remettre en question!»

Il dit à tous les républicains cette parole profonde:

—«Nous nous sommes débarrassés de nos adversaires, il reste à nous gouverner nous-mêmes.»

Il repoussa magnifiquement l'accusation de dictature:

—«Vous êtes les maîtres, s'écria-t-il, vous pouvez, à l'aide d'un simple carton bleu, mettre hors de concours toutes ces puériles et factieuses pensées.»

Il essaya d'expliquer son plan de gouvernement. Il annonça que ses collègues étaient tout prêts à montrer à la Chambre les projets de loi qui permettraient de juger dans leur ensemble l'œuvre et le but de son Cabinet. Il défendit le scrutin de liste, mais il montra qu'il n'en avait pas fait la condition sans laquelle il refuserait ses services au pays lorsqu'il s'était vu appelé au ministère. Enfin, dans une admirable péroraison qui enleva ses auditeurs et fit éclater jusque dans les tribunes, malgré tous les règlements, desapplaudissements frénétiques, il rappela son passé, il invoqua la conscience publique comme le témoin de sa loyauté et de son amour pour la France.

Après deux heures de cette lutte terrible, il descendit de la tribune, dans une émotion profonde, brisé, se sentant vaincu quand même par une monstrueuse coalition, malgré la victoire momentanée de son éloquence. Un silence où vibrait l'âme de cette assemblée si puissamment remuée par lui, suivit les applaudissements. Mais au moment où il tombait, écrasé, à sa place, et posait le front sur sa main, une salve enthousiaste, et plusieurs fois reprise, assura ce vrai patriote que du moins le cri de son cœur ne retentissait pas sans écho au cœur même de la France.

Renée trouvait presque doux d'avoir dans les yeux des larmes qui ne coulaient pas sur son propre malheur.

«Quoi! pensait-elle, je me suis tant affligée sur moi! Que sont les maux qui me frappent à côté de la chute terrible de cet homme qui voit se briser entre ses mains son espoir de relever son pays? Quelle importance a ma destinée auprès de celle de la France, qui se joue peut-être en ce moment? Eh! que je sois déshonorée ou que je meure, je songerai combien je suis peu, je me rappellerai cette grande scène, et je tâcherai de me consoler en m'oubliant.»

Cette noble exaltation qui soulevait l'âme artiste, l'âme généreuse de Renée, comme une brise qui passe soulève un passereau sur le flot mouvant des airs, lui causa un soulagement infini. Elle s'y livrait tout entière, lorsqu'une main lui toucha l'épaule. C'était Lionel, qui l'appela hors de la galerie.

—Tu ne vas pas attendre la fin de la séance? lui demanda-t-il. Sais-tu qu'il est plus de sept heures.

—Vraiment, mais je désire assister au vote. Mes parents savent où je suis et ne seront pas inquiets. Ils pensent bien que cela peut se prolonger très tard.

—Mais tu en aurais bien encore pour une heure. Voilà un autre orateur à la tribune. Tu dois être épuisée, ma pauvre chérie. Viens dîner avec moi chez Ledoyen. Nous retournerons ensuite savoir le résultat du scrutin.

—As-tu quelque espoir?

—Aucun. Gambetta a été magnifique. Mais le ministère est flambé.

Comme Lionel insista pour emmener Renée, elle le suivit. Dans l'escalier, il lui dit négligemment:

—J'ai invité Fabrice à dîner avec nous. Cela ne te fait rien?

Elle s'arrêta net, comme frappée de stupeur.

—Va le rejoindre, Lionel, moi je ne peux pas.

—Pourquoi? Il est comme un frère pour moi.

—Mais tu aurais un frère que je ne le verrais pas dans ces conditions. O Lionel! tu me mènerais avec un ami au restaurant. Qu'est-ce qu'il penserait que je suis?

—Si cela te contrarie tant... dit le jeune homme.

—Je ne peux pas en supporter l'idée, Lionel. Puis, ajouta-t-elle d'un air triste, nous nous voyons si rarement maintenant, n'aimerais-tu pas mieux être seul avec moi?

—Soit, attends-moi un instant. Je vais descendre le congédier. Je ne me gêne pas avec lui.

Un moment après, Lionel et Renée, assis tout près l'un de l'autre, dans un cabinet particulier, chez Ledoyen, mangeaient des huîtres. Ils parlaient de la séance. La chute du ministère était pour eux une catastrophe. A travers les rideaux soulevés de la fenêtre, ils apercevaient une terrasse, et, au delà, les arbres noirs des Champs-Élysées, parmi les branches desquels scintillaient des étoiles.

—C'est joli, n'est-ce pas? dit Lionel en attirant Renée vers la fenêtre, comme ils achevaient le dessert.

Il la serrait toujours plus tendrement contre lui, embrassait son cou et sa joue, cherchait ses lèvres.

—Tu sais qu'on peut voir nos silhouettes du dehors, lui dit-elle, effrayée.

Alors il laissa tomber les rideaux.

Et lorsqu'ils sortirent de chez Ledoyen, cette escapade, qui peut-être eût amusé Renée si elle avait été sa femme, laissa dans cette âme délicate l'impression horrible d'une profanation. C'était son cher et précieux Lionel qui la traitait ainsi, elle, la mère future de son enfant! Il descendait même au-dessous de l'affreuse chambre garnie. Il en arrivait au cabinet particulier. Et encore, il l'avait prise dans ses bras, à la fin d'un bon dîner, parce qu'elle se trouvait là. Mais il n'avait même pas souhaité, cherché ce tête-à-tête, puisqu'il pensait d'abord amener un ami.

Quand elle eut passé, rapide, les joues en feu, devant la grosse dame, imposante, à la caisse, devant les garçons qui se rangeaient, la serviette sous le bras, et le chasseur qui offrait de chercher une voiture, elle saisit le bras de Lionel. Il allumait une cigarette d'un air tranquille. Tous deux revinrent, sous les arbres et le long des quais, sans prononcer un mot; elle, songeant à ses beaux rêves de jadis piétinés sous la marche indifférente de la vie, tombés au fait-divers banal et près d'aboutir au réchaud de charbon de l'ouvrière dans sa mansarde; lui, se disant que Gambetta, après tout, n'était pas si solide qu'on aurait pu le croire, et qu'il fallait sansavoir l'air de lui tourner le dos, ne pas manquer les occasions qui pourraient s'offrir pour se créer des amitiés du côté de l'Extrême-Gauche, dont les chances, décidément, prenaient de plus en plus de poids.

Quand ils arrivèrent au Palais-Bourbon, tout était encore éclairé, les grilles ouvertes, et un grand remue-ménage de gens encombrait les portes d'allées, de venues, de colloques sans fin. Lionel quitta Renée un moment, la laissant sous le péristyle.

—Eh bien? lui dit-elle, tout anxieuse, lorsqu'il reparut.

—C'est fini, il est tombé.

Et il lui donna le résultat du scrutin. Les voix pour, les voix contre, les abstentions. Il lui indiqua aussi le mécanisme de cette mauvaise action parlementaire: c'était l'œuvre de l'Extrême-Gauche, traînant après elle, instrument docile, le troupeau aveugle et stupide de la Droite. Il parlait d'un ton calme et très grave.

—Viens, dit-il en terminant, nous n'avons plus rien à faire là, je vais te ramener aux Batignolles.

—Mon pauvre mignon! faisait Renée, s'oubliant elle-même, ne pensant qu'à lui dans ce désastre, lui serrant le bras dans cet élan protecteur et tendre qu'ont les femmes pour l'homme qu'elles aiment et qui souffre.

—Que veux-tu?... répondit-il.

C'était le mot qu'il opposait à toutes les tristesses de la vie. Longtemps, bien longtemps, Renée se demanda ce qu'il y avait au fond de ce mot banal: une résignation courageuse? une philosophie supérieure? ou bien une douleur si profonde qu'elle ne pouvait s'épancher par des paroles? Ce n'était rien de tout cela. C'était l'égoïsme suprême de l'être qui ne veut pas souffrir, qui chasse de son cœur toute impression lorsqu'elle commence à s'aigrir et à le tourmenter, et qui, dès qu'il a cru sentir l'aiguillon de l'épreuve, tourne le dos, s'esquive, abandonne le terrain devenu dangereux, et s'en va gaîment, hors d'atteinte des traits qui déchirent, planter sa tente ailleurs.

Lionel, après tout, ne manquait pas d'un point de vue consolant pour envisager la chute de son illustre patron. L'embarras où il allait se trouver le rendrait intéressant aux yeux de Renée, empêcherait la jeune fille de trop se lamenter sur elle-même et surtout de compter sur lui à aucun égard, particulièrement à celui de l'argent. Elle avait encore intact le produit de la vente de son dernier tableau. Deux ou trois mois de voyage ne coûteraient pas si cher. Cela ne faisait pas de mal qu'elle se crût plus riche que lui; il aurait soin de ne pas parler de ses plaidoiries, de ses articles de journaux qui lui rapportaient beaucoup.

Donc, tandis qu'il remontait aux Batignolles, il éprouva une douceur toute particulière à s'entendre plaindre et consoler par elle.

—Tu es une bonne petite femme, lui dit-il en l'embrassant à la dérobée dans l'angle d'une porte, comme il allait lui dire adieu. Maintenant que tu me vois si malheureux, tu ne voudras pas augmenter mon chagrin par tes vilaines idées de suicide?

—Non, mon Lionel, plutôt tout endurer que de te faire de la peine.

—Jure-le-moi, reprit-il, jure-moi que tu ne tenteras rien pour te tuer, pour tuer notre petit enfant, à nous deux, ma Renée, auquel je pense et que j'aime déjà.

Elle hésitait.

—Jure-le-moi, ou je croirai que tu ne m'as jamais aimé.

Et elle, se haussant sur la pointe des pieds, buvant dans ses yeux ce beau regard triste qui l'aurait fait aller au bout du monde, elle lui dit, les lèvres contre les siennes:

—Je te le jure, mon Lionel.


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