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LA torture morale subie par Renée dans les alternatives de tendresse et d'oubli que lui infligea Lionel, était cruelle au dernier point pour son âme franche. En s'apercevant de sa grossesse, elle avait senti tournoyer dans sa pensée tout un cortège de terreurs. Elle avait craint le déshonneur, la malédiction de son père, la mort subite de sa mère désespérée. Pourtant rien, parmi ses imaginations les plus sombres d'alors, ne pouvait être comparé au noir abîme de mystérieuse désolation dans lequel son âme s'enfonçait. L'être aimé, dont le cher visage se détachait jadis si brillant et si clair sur un fond lumineux d'azur et de ciel, devenait une misérable énigme, qu'elle n'osait même pas pénétrer, tant elle tremblait d'en sonder le néant. Ah! si c'était seulement le génie de Lionel dont elle avait douté!... Mais non, c'étaitle cœur même de son amant qu'elle redoutait d'interroger. Quelle froide poussière y trouverait-elle, au lieu du sang généreux et brûlant qui—à ce qu'elle croyait jadis—le faisait battre, dans leurs étreintes, contre sa propre poitrine?

Et nulle parole, vraiment, ne saurait peindre sa profonde douleur, cette douleur que Fabrice de Ligneul comprenait tout entière, et qu'il commençait à partager dans le doute et l'étonnement où le jetait l'étrange conduite de son ami.

Car Fabrice avait tenu sa promesse. Il venait souvent à Clamart. Renée maintenant connaissait son pas, son coup de sonnette. Elle épiait avec impatience l'heure de son arrivée. Elle pouvait parler avec lui de Lionel! C'était un peu de son amant qui soudain surgissait dans le désert de sa demeure et de son âme, lorsque le jeune homme s'asseyait à ses côtés et l'entretenait de l'absent. Jamais, ni l'un ni l'autre, ils n'en disaient du mal. L'ancien camarade de collège, qui, jadis, se voyait toujours enlever la première place et les premiers prix par l'extrême facilité de travail de son rival Duplessier, conservait toujours l'admiration généreuse que, dès les bancs de la classe, il lui avait vouée. Il disait parfois à la jeune femme: «Voyez-vous, madame, il ne faut pas espérer que l'amour remplisse longtemps seul la vie de Lionel. Je crois que sa passiondominante sera une patriotique ambition. Je vois en lui une sorte de Romain héroïque, qui s'efforce de dompter sans cesse les dispositions tendres de son âme. C'est le secret de sa froideur et de votre souffrance. Vous êtes assez grande et assez noble pour le comprendre. Je suis sûr qu'il vous aime bien plus qu'il ne veut le laisser voir. S'il vous sacrifie, c'est en vous adorant.»

Le doute vint cependant pour Fabrice comme pour Renée, pour l'ami comme pour l'amante. Mais plus ce doute déchirant grandissait dans leurs âmes, plus leurs lèvres étaient éloquentes à plaider l'un pour l'autre et chacun pour soi-même la cause de celui qui leur était si cher. M. de Ligneul, en particulier, revenait avec des termes toujours plus enthousiastes sur les qualités de son ami, même alors que Renée cessait de faire chorus, et le regardait tristement et silencieusement, ses yeux meurtris, cernés, brûlant d'une flamme pénible et fixe dans son visage pâli.

C'est que maintenant Fabrice avait peur de lui-même. C'est qu'il sentait grandir en lui un sentiment dont sa délicate conscience s'épouvantait. S'il allait aimer la femme de son ami! S'il allait être assez lâche pour le laisser voir, ou assez infâme pour noircir l'amant aux yeux de la maîtresse par de perfides insinuations. Cela ne lui eût pas été difficile, sans sortir de la vérité.Ne conservait-il pas, présentes à sa mémoire, les conversations cyniques de Lionel, les paroles par lesquelles celui-ci l'avait tout d'abord invité à Clamart, manquant si profondément de respect à cette fière jeune femme qu'il représentait comme une créature entretenue? Ne connaissait-il pas les secrètes débauches de Lionel, dont les sens blasés trouvaient Renée trop naïve et trop pure—il le lui avait dit à lui-même dans une ignoble confidence. Enfin ne venait-il pas de recevoir une lettre où Lionel se vantait de tromper actuellement, sous son propre toit, un ami qui le recevait avec la plus cordiale hospitalité—ce même ami, dont la femme, Isabelle, avait la première fait connaître à Renée l'amertume de la jalousie? Et lorsque la jeune femme demandait à M. de Ligneul des détails sur les parents de Lionel, sur ce terrible père qui défendait à son fils d'épouser celle qu'il avait compromise, Fabrice n'aurait-il pas pu répondre par le récit de scènes dont il avait été témoin: Ce même père, homme intelligent et distingué, mais faible, courbant timidement l'échine devant la hauteur insolente de son fils; ce vieux monsieur Lionel Duplessier si complètement effacé par le tapage dont s'entourait le jeune Lionel Duplessier, qu'il suppliait celui-ci de signer toujours avec ses deux prénoms,—Lionel-Adolphe,—afin que sa personnalité ne se perdît pasabsolument dans la jeune renommée envahissante à laquelle depuis peu tout allait, la réputation du vieillard, les félicitations qu'on lui adressait sur ses écrits et jusqu'à des lettres confidentielles. Non, ce n'est pas Fabrice qui pouvait prendre au sérieux la soumission de son ami ni les scrupules de son respect filial. Lorsque Renée lui en parlait, il était stupéfait d'une telle hardiesse dans le mensonge.

De plus en plus, il vit clair; de plus en plus il s'indigna qu'un adorable cœur de femme eût été brisé pour quelques rares heures de plaisir, avec tant d'insouciance et de cruauté. Lionel lui fit l'effet d'un géant malfaisant qui déracinerait tout un arbre, simplement pour en cueillir une fleur, puis qui laisserait la fraîche et frémissante verdure se flétrir et mourir sur le sol. Il lui devint impossible de faire l'éloge de son ami, d'interpréter au mieux sa conduite. Cependant il ne le trahit pas, ne dit rien de ce qu'il savait ni de ce qu'il pensait. Il se contenta de n'en plus parler.

Presque tous les jours, il allait à Clamart. Ses visites, qui d'abord la gênaient, devinrent pour Renée une diversion très douce. Elles l'empêchèrent de s'abandonner aux extrémités de désespoir, qui, dans sa navrante solitude, l'eussent conduite peut-être à la folie, à la maladie ou au suicide. Au contact de l'esprit charmant de ce parfait homme du monde, les goûts intellectuels,le plaisir des fines causeries, si vifs chez Renée, se réveillèrent. Les sujets interdits pour elle autrefois, comme jeune fille, pouvaient être effleurés entre eux, et étendaient à l'infini le champ de leur conversation. C'était une nouveauté piquante de parler du monde, de la vie, de l'amour, et une profonde satisfaction de voir avec quel respect, malgré leur étrange situation, Fabrice traitait devant elle les questions un peu hasardées. Puis on causait religion, philosophie, littérature. M. de Ligneul se montra, sinon dévot, du moins croyant, et ce fut une surprise le jour où Renée découvrit qu'il était protestant, comme sa mère: un Ligneul, au seizième siècle, ayant suivi, sur le champ de bataille d'Ivry, le panache blanc de Henri IV.

Presque toutes les fois, Fabrice apportait un livre. On s'asseyait dans le jardin, sous l'acacia touffu, parmi le parfum des rosiers et le vol vibrant des abeilles. Les grands bois calmes dressaient tout auprès leurs cimes, et, dans le bleu pur du ciel, flottaient de légers nuages blancs. Renée brodait une brassière, ourlait une fine chemise, grande comme la main, et Fabrice lui lisait des vers. Il lui relut tout Musset, il lui fit connaître Leconte de Lisle; il apporta même des poètes anglais, Swinburne, Shelley, Byron, dans leur langue originale, qu'il prononçait fort bien et que Renée entendait à merveille.

Elle apprécia les beaux poèmes plus qu'elle n'avait fait jusqu'alors. La précision un peu froide, l'élégance si rigoureuse et si châtiée, la pauvreté relative de la langue française, lui donnaient autrefois l'idée que les nuances infinies des sentiments, que le vague des sensations, ne pouvaient être rendus par la plume du poète aussi vivement que par la palette inépuisablement variée du peintre ou par les fantaisies divines du musicien. Elle reconnut son erreur. Elle s'émerveilla en voyant combien la tendresse et la douleur rendent le génie ingénieux à combiner des syllabes rebelles, à faire chanter et pleurer les longs et lourds alexandrins. Et, toute hantée par la lente harmonie des strophes, par l'allure rythmée des grands vers, par le double écho de la rime, un jour elle prit un crayon, et, tout d'une traite, fixa, dans ce langage nouveau pour elle, le premier, le plus cher souvenir de sa trop courte histoire d'amour. Ce fut le récit de cet après-midi à Versailles où elle s'était donnée à Lionel; cet après-midi voilé d'hiver, où, si souvent, elle avait prononcé le mot de rêve, et qui, en effet, avait passé comme un songe, sans que jamais depuis elle en retrouvât l'impression d'ivresse délicieuse et mystique.

Et voici ce qu'elle écrivit:

«Un rêve...» te disais-je. Et je ne pouvais croire,Cependant, qu'un seul jour épuisât mon bonheur,Et qu'il fût sur la terre une nuit aussi noireQue celle où je descends, gardant dans ma mémoireCe souvenir d'un jour, amer et seducteur.Hélas! j'eusse pensé ce que disait ma lèvre,J'eusse prévu le deuil, l'angoisse et le remords,Et qu'une heure de vie enfantait mille morts,Que j'eusse dit encore, acceptant cette fièvre,A l'ange épouvanté qui me parlait tout bas:«Ah! laisse-moi rêver... Ne me réveille pas!»Poètes, célébrant, du fond de votre chambre,Par classique devoir, sur la foi des auteurs,L'azur, et le printemps, et les bois enchanteurs,Les parfums voltigeants formes de miel et d'ambre,Les chuchotantes voix qui troublent..., savez-vousTout ce que l'amour prend d'invincible et de douxDans la complicité d'un jour gris de décembre?Sur les massifs du parc royal, un brouillard finS'étendait, ouatant de ses épaisseurs blanchesL'enchevêtrement dur et sinistre des branches,Et faisant les sentiers voilés, vagues, sans fin.Le grand palais, hanté de visions de fête,Dans la brume traçait la ligne de son faîte,Solennelle, et rigide, et droite. Vers le bordDes terrasses de marbre à l'orgueilleux abord,Les vieux ifs découpés dressaient d'étranges formes;Au delà de ces ifs et des vases énormesQue des balustres lourds portaient, un voile froid,Mystérieux, fermait notre horizon étroit,Rendait la solitude énervante et profonde,Et cachait pour nos yeux tout le reste du monde.C'est comme deux amis que nous étions venus.Nous avons bien longtemps marché dans les allées;Nous sondions du regard les brumes deroulées,Imaginant plus loin des pays inconnus.Nos pas silencieux foulaient les feuilles molles;Et, comme en nous taisant une peur nous prenait,Nous nous étourdissions par des ripostes folles,Dont le désert pensif et troublé s'étonnait.O fièvre du danger bravé! Saveur étrangeDes mots contredisant les regards qu'on échange,Morsure du désir encore inassouvi!Lorsque tous les frissons d'une pâle natureAggravaient pour nos sens cette exquise torture,A quoi notre courage aurait-il donc servi?Nous luttions cependant. Mais les heures passèrent,Le froid devint plus vif... Et nos bras s'enlacèrent.Nous n'avions jamais su combien nous nous aimions!En nous livrant enfin, brisés, vaincus, sans armes,Nous ignorions aussi les maux que nous formions,Et que sous nos baisers jailliraient tant de larmes.Eh bien, j'en puis encore verser jusqu'au tombeau:—Leur source dans mes yeux doit être assez profonde—Du moins j'aurai vécu... Rien qu'un jour, mais si beau!Un instant de bonheur, c'est beaucoup dans ce monde;C'est beaucoup d'emporter, dans l'ombre qui m'inonde,Cette étincelle ardente à mon triste flambeau.

«Un rêve...» te disais-je. Et je ne pouvais croire,Cependant, qu'un seul jour épuisât mon bonheur,Et qu'il fût sur la terre une nuit aussi noireQue celle où je descends, gardant dans ma mémoireCe souvenir d'un jour, amer et seducteur.Hélas! j'eusse pensé ce que disait ma lèvre,J'eusse prévu le deuil, l'angoisse et le remords,Et qu'une heure de vie enfantait mille morts,Que j'eusse dit encore, acceptant cette fièvre,A l'ange épouvanté qui me parlait tout bas:«Ah! laisse-moi rêver... Ne me réveille pas!»

«Un rêve...» te disais-je. Et je ne pouvais croire,

Cependant, qu'un seul jour épuisât mon bonheur,

Et qu'il fût sur la terre une nuit aussi noire

Que celle où je descends, gardant dans ma mémoire

Ce souvenir d'un jour, amer et seducteur.

Hélas! j'eusse pensé ce que disait ma lèvre,

J'eusse prévu le deuil, l'angoisse et le remords,

Et qu'une heure de vie enfantait mille morts,

Que j'eusse dit encore, acceptant cette fièvre,

A l'ange épouvanté qui me parlait tout bas:

«Ah! laisse-moi rêver... Ne me réveille pas!»

Poètes, célébrant, du fond de votre chambre,Par classique devoir, sur la foi des auteurs,L'azur, et le printemps, et les bois enchanteurs,Les parfums voltigeants formes de miel et d'ambre,Les chuchotantes voix qui troublent..., savez-vousTout ce que l'amour prend d'invincible et de douxDans la complicité d'un jour gris de décembre?

Poètes, célébrant, du fond de votre chambre,

Par classique devoir, sur la foi des auteurs,

L'azur, et le printemps, et les bois enchanteurs,

Les parfums voltigeants formes de miel et d'ambre,

Les chuchotantes voix qui troublent..., savez-vous

Tout ce que l'amour prend d'invincible et de doux

Dans la complicité d'un jour gris de décembre?

Sur les massifs du parc royal, un brouillard finS'étendait, ouatant de ses épaisseurs blanchesL'enchevêtrement dur et sinistre des branches,Et faisant les sentiers voilés, vagues, sans fin.Le grand palais, hanté de visions de fête,Dans la brume traçait la ligne de son faîte,Solennelle, et rigide, et droite. Vers le bordDes terrasses de marbre à l'orgueilleux abord,Les vieux ifs découpés dressaient d'étranges formes;Au delà de ces ifs et des vases énormesQue des balustres lourds portaient, un voile froid,Mystérieux, fermait notre horizon étroit,Rendait la solitude énervante et profonde,Et cachait pour nos yeux tout le reste du monde.

Sur les massifs du parc royal, un brouillard fin

S'étendait, ouatant de ses épaisseurs blanches

L'enchevêtrement dur et sinistre des branches,

Et faisant les sentiers voilés, vagues, sans fin.

Le grand palais, hanté de visions de fête,

Dans la brume traçait la ligne de son faîte,

Solennelle, et rigide, et droite. Vers le bord

Des terrasses de marbre à l'orgueilleux abord,

Les vieux ifs découpés dressaient d'étranges formes;

Au delà de ces ifs et des vases énormes

Que des balustres lourds portaient, un voile froid,

Mystérieux, fermait notre horizon étroit,

Rendait la solitude énervante et profonde,

Et cachait pour nos yeux tout le reste du monde.

C'est comme deux amis que nous étions venus.Nous avons bien longtemps marché dans les allées;Nous sondions du regard les brumes deroulées,Imaginant plus loin des pays inconnus.Nos pas silencieux foulaient les feuilles molles;Et, comme en nous taisant une peur nous prenait,Nous nous étourdissions par des ripostes folles,Dont le désert pensif et troublé s'étonnait.

C'est comme deux amis que nous étions venus.

Nous avons bien longtemps marché dans les allées;

Nous sondions du regard les brumes deroulées,

Imaginant plus loin des pays inconnus.

Nos pas silencieux foulaient les feuilles molles;

Et, comme en nous taisant une peur nous prenait,

Nous nous étourdissions par des ripostes folles,

Dont le désert pensif et troublé s'étonnait.

O fièvre du danger bravé! Saveur étrangeDes mots contredisant les regards qu'on échange,Morsure du désir encore inassouvi!Lorsque tous les frissons d'une pâle natureAggravaient pour nos sens cette exquise torture,A quoi notre courage aurait-il donc servi?Nous luttions cependant. Mais les heures passèrent,Le froid devint plus vif... Et nos bras s'enlacèrent.Nous n'avions jamais su combien nous nous aimions!En nous livrant enfin, brisés, vaincus, sans armes,Nous ignorions aussi les maux que nous formions,Et que sous nos baisers jailliraient tant de larmes.

O fièvre du danger bravé! Saveur étrange

Des mots contredisant les regards qu'on échange,

Morsure du désir encore inassouvi!

Lorsque tous les frissons d'une pâle nature

Aggravaient pour nos sens cette exquise torture,

A quoi notre courage aurait-il donc servi?

Nous luttions cependant. Mais les heures passèrent,

Le froid devint plus vif... Et nos bras s'enlacèrent.

Nous n'avions jamais su combien nous nous aimions!

En nous livrant enfin, brisés, vaincus, sans armes,

Nous ignorions aussi les maux que nous formions,

Et que sous nos baisers jailliraient tant de larmes.

Eh bien, j'en puis encore verser jusqu'au tombeau:—Leur source dans mes yeux doit être assez profonde—Du moins j'aurai vécu... Rien qu'un jour, mais si beau!Un instant de bonheur, c'est beaucoup dans ce monde;C'est beaucoup d'emporter, dans l'ombre qui m'inonde,Cette étincelle ardente à mon triste flambeau.

Eh bien, j'en puis encore verser jusqu'au tombeau:

—Leur source dans mes yeux doit être assez profonde—

Du moins j'aurai vécu... Rien qu'un jour, mais si beau!

Un instant de bonheur, c'est beaucoup dans ce monde;

C'est beaucoup d'emporter, dans l'ombre qui m'inonde,

Cette étincelle ardente à mon triste flambeau.

Renée composa ces vers une nuit où elle ne dormait pas, dans la surexcitation d'une insomnie qui l'énervait, qui rendait plus aiguës ses facultés et plus vivants ses souvenirs. Elle ne comptait les montrer à personne, pas même à Lionel. Mais le lendemain, comme elle les recopiait, elle entendit à la porte du jardin le coup de sonnette spécial de M. de Ligneul. Se trouvant seule—car c'était l'après-midi et sa femme de ménage ne passait chez elle que la matinée—ellealla ouvrir. Les papiers restaient là, tels quels.

«Oh! pensa-t-elle en mettant le pied dehors, nous allons avoir un orage.»

En effet, tout absorbée par son travail et ses pensées, elle n'avait pas vu le ciel se couvrir d'énormes nuages noirs, elle n'avait même pas entendu le premier roulement de tonnerre.

Au moment où Fabrice entra, de larges gouttes commencèrent à tomber, en même temps qu'une effrayante rafale de vent courbait les arbres du petit jardin puis s'engouffrait dans la forêt avec des gémissements lugubres.

Les deux jeunes gens n'eurent que le temps de se précipiter dans la maison.

—Tiens! dit Renée avec inquiétude, où donc sont mes papiers?

Le petit guéridon où elle écrivait se trouvait près de la fenêtre. Les légères feuilles, sans doute, s'étaient envolées dans la tourmente. La jeune femme voulut sortir pour les chercher.

—Ne faites pas cela, s'écria M. de Ligneul, regardez!

Des torrents maintenant tombaient du ciel, entraient par la fenêtre, qu'il fallut fermer, ruisselaient en cascades sur les marches devant la porte.

—Il faut que j'y aille, dit-elle, l'écriture va s'effacer, ils seront perdus.

Elle hésitait pourtant, très contrariée.

—C'est une lettre de Lionel? demanda Fabrice.

Renée secoua la tête.

—Si c'est vous qui écriviez, reprit le jeune homme vous en serez quitte pour recommencer.

—Oh! fit-elle, j'ai écrit quelques lignes si vite cette nuit que je ne les sais pas par cœur. Il me semblait entendre comme une voix en moi qui me dictait.

—La Muse est une voix qui nous parle à l'oreille,

dit en souriant Fabrice, à qui les paroles de Renée rappelèrent tout à coup ce vers de Musset. Votre Muse à vous, madame, n'est pourtant pas celle de la poésie, et ce n'est pas la nuit, c'est au grand jour qu'elle vous parle.

La jeune femme rougit.

—Ah bah! s'écria Ligneul. Serait-ce possible? C'étaient des vers que vous commettiez! Oh! mais alors, il faut les sauver à tout prix. Je serais curieux de les voir.

Et, riant, avec cette gaîté voulue qu'il s'imposait souvent pour distraire celle au bonheur de qui, sans le savoir lui-même, il se consacrait chaque jour plus complètement, il s'élança sous l'averse. Deux minutes après, il revint, tout ruisselant, agitant avec un air de triomphe, deux feuillets souillés de boue. Ses courts cheveux, naturellement frisés, se séparaient en une foulede petites mèches toutes roulées sur elles-mêmes, par l'effet de l'eau.

—J'ai l'air d'un nègre blond, dit-il, s'apercevant par hasard dans une glace.

Et, très amusé, il frottait sa chevelure avec son mouchoir, s'excusant du procédé, refusant les serviettes que Renée lui apportait.

—Ce sont bien des vers! ce sont bien des vers! répétait-il. Maintenant, pour ma peine, madame, vous allez me permettre de les lire.

—Ne me demandez pas cela, dit-elle.

Le connaissant si discret, elle était sûre qu'il n'insisterait pas. Pourtant, dans cette petite circonstance, il sortit de ses habitudes. Tout ce qui touchait à Renée l'intéressait extraordinairement. Pour lui, l'âme de la jeune femme apparaissait comme un mystérieux sanctuaire, dont, avec une curiosité presque religieuse, il eût voulu exploiter les recoins les plus secrets.

Il supplia tant, qu'elle finit par lui tendre le papier en disant:

—Ce n'est que juste, après tout, je vous dois bien cela. D'ailleurs ce griffonnage ne vous apprendra rien que vous ne connaissiez déjà.

Il le lut. Et, quand il eut fini, il mit le front dans ses mains avec un geste pensif et presque découragé.

—Oh! murmura-t-il sourdement. Comme vous l'aimez!

—Hélas! monsieur de Ligneul, dit-elle, ne comprenant pas le sens de son mouvement et de son exclamation. Hélas! si je m'en défendais, quelle excuse me resterait-il?

—J'ai cru, dit-il, parlant entre ses doigts qui cachaient toujours son visage, j'ai cru que vous aviez aimé un idéal en lui, que la désillusion venait... Et voici, vous ne regrettez rien. Vous déclarez que les souffrances de toute une vie ne sont rien auprès du bonheur de lui avoir appartenu, même quelques mois, même un seul jour!...

Renée écouta cette phrase avec stupeur. Une sorte de lumière se fit tout à coup en elle... Eh quoi! cet ami qui lui était si cher, qu'elle appréciait tant, qu'elle savait si sensible, à qui elle avait voué une telle reconnaissance, allait-elle involontairement lui infliger toutes les tortures dont elle-même avait tant souffert?

Puis aussitôt, elle repoussa cette idée presque invraisemblable, avec une sorte d'indignation contre elle-même pour l'avoir seulement laissée naître.

Fabrice, lui, n'eut pas même ce léger débat intérieur. Il n'alla pas jusqu'au fond de ce qu'il éprouvait. Comment eût-il pu craindre un seul instant de ressentir pour cette jeune femme autre chose qu'une sympathie attendrie et qu'une respectueuse pitié? Son idéal d'amour était bienarrêté, bien défini au dedans de lui. Quand il l'aurait rencontré, il se marierait tout de suite et ne ferait pas de roman. Celle qui deviendrait la compagne de sa vie et qui porterait son nom ne ressemblerait pas à une héroïne de feuilleton. Elle serait douce, modeste, absolument pure; elle ne saurait pas trop de choses. En songeant à elle, il revoyait ses vieux portraits de famille, des figures naïves et fières de jeunes filles, devenues grand'mères depuis lors, dont les longs doigts fins s'enlaçaient avec tant de ferveur dans la prière quand ils ne maniaient pas avec agilité l'aiguille ou le fuseau. Elle existait peut-être encore dans quelque coin de ce pays modernisé et bouleversé, cette vraie Française, héroïque et chaste, qui s'était révélée à lui dans les vieilles légendes huguenotes; elle grandissait peut-être pour lui. C'était bien elle qui remplissait ses rêves. Qu'est-ce donc qu'il aurait pu craindre près de cette ardente Renée, de cette victime volontaire d'une imprudente passion?

Pourtant il avait éprouvé comme un singulier tressaillement douloureux en constatant combien elle aimait Lionel. Lorsqu'elle le pressa d'expliquer les étranges paroles qui lui étaient échappées, il eut à s'en donner l'interprétation à lui-même en même temps qu'à elle, tant il les avait senties sortir de son cœur involontaires. Il s'excusa, disant qu'il ne pouvait s'empêcher deredouter l'avenir pour elle, que, plus elle conservait encore d'illusions, plus elle devait s'apprêter à souffrir. S'apercevant alors qu'il accusait son ami, il termina sur cette phrase embarrassée:

—Ce n'est pas seulement à cause du caractère de Lionel que je vous parle ainsi, madame. Le meilleur d'entre nous autres hommes quand il est aimé exclusivement, absolument, comme une femme seule sait aimer, reçoit encore, voyez-vous, plus qu'il ne mérite et plus qu'il ne peut rendre.

Renée élevait légèrement ses sourcils, un peu étonnée du tour à la fois indiscret et banal que prenait la conversation. Fabrice, troublé, gêné lui-même sans savoir pourquoi, changea de sujet brusquement.

—Madame, fit-il, me permettez-vous de vous adresser une prière?

—Laquelle?

—Voulez-vous, si la marraine que vous aurez choisie pour votre enfant y consent, m'accepter comme son parrain?

—Hélas! monsieur, Lionel ne veut pas que le pauvre petit être soit baptisé. Il refuserait de le reconnaître si je m'obstinais à le contrarier sur ce point.

—Ah! madame, reprit Fabrice avec un léger accent de reproche, comme les idées des femmes se façonnent vite sur celles de l'hommequelles aiment! Lionel vous a convertie à son matérialisme.

—Vous vous trompez. Votre ami vous dira combien je déplore, combien je combats sa haine de la religion. Cette haine me paraît absolument indigne d'un esprit supérieur; elle ne concorde pas avec une compréhension complète des évolutions de l'humanité. D'ailleurs, sans pénétrer dans ces régions philosophiques, je dirai tout simplement que je comptais faire baptiser mon enfant avant tout pour ne pas causer de la peine à ma mère. Cette raison-là, dans un cœur de femme, doit primer, monsieur, toutes les philosophies du monde.

Fabrice ne resta pas longtemps ce jour-là auprès de Renée, et, depuis cette visite, il alla moins souvent à Clamart. Un double sentiment lui était venu, irraisonné, indistinct. Il commençait à trouver quelque inconvenance à ses longs tête-à-tête avec Renée, dans lesquels d'abord il n'avait vu qu'un office de charité près de la pauvre solitaire et d'amitié pour Lionel. Puis ces vers qu'il avait lus lui avaient causé—effet bizarre!—comme une sourde irritation, une ombre de colère indignée contre leur auteur. Était-il possible qu'une femme supportât tant d'un homme, et vît dans l'humiliation et les souffrances qu'il lui infligeait le plus beau privilége de sa vie? N'était-ce pas trop fort surtout qu'elle l'écrivît,qu'elle l'avouât? Le jeune homme oubliait que les lignes passionnées de Renée avaient été tracées pour elle seule, qu'il avait lutté moralement avec elle pour les lire, qu'elle avait accompli un vrai sacrifice en les lui montrant. Mais il se sentait changé depuis quelques jours; il devenait nerveux, ennuyé. Surtout lorsqu'il pensait à cette triste histoire de son ami, il perdait maintenant son calme, sa logique et son esprit de justice. Un désir impatient le prenait de voir Lionel de retour.


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