XII

XII

C'EST fini. Lionel et Renée viennent de se dire adieu.

Elle a lutté pour garder son amour. Elle a lutté pour garder son enfant. Et, comme il lui a refusé l'un et l'autre, comme elle ne voit dans cette hâte de la ramener chez elle qu'un prétexte à se dégager de tout lien durable et sérieux, elle a trouvé le déchirant, l'affreux courage de rompre. Le passé ne peut plus se recommencer. Comment retrouver l'ivresse insouciante des premiers rendez-vous? Non, elle ne s'échappera plus furtivement de la maison paternelle pour aller au hasard, dans quelque endroit suspect, recevoir la triste aumône d'un baiser! Si l'amante était lâche, la mère ne peut pas l'être. Elle accepterait peut-être l'avilissement pour elle... et les partages... et l'avenir abominable avec le grand mariage rêvé par Lionel, et sonconsentement, à elle, et ses bras ouverts quand même, toujours, comme il le lui demande. Car il devient cynique, car il lui a dit: «Pourquoi pas? Nous nous aimerions davantage si nous étions mariés chacun de notre côté...»

Oui, elle l'a tant aimé,—lui, l'homme de chair et de sang et non plus l'idéal chimérique des premiers jours,—elle l'a tant aimé qu'il l'eût peut-être conduite jusqu'aux extrémités dont elle avait le plus horreur, jusqu'à la traîtrise et au mensonge de toute la vie. Mais l'amante s'est doublée de la mère... La dignité qu'elle renoncerait à conquérir pour elle-même, elle l'obtiendra pour sa fille. Elle ne verra pas les yeux de son enfant se lever vers elle plus tard avec lespourquoiet lescommentdu petit être qui sent si finement la fausseté d'une position et la comédie des appellations convenues. S'il existe un moyen pour que cette enfant lui dise: «Maman,» en même temps qu'elle donnera à l'homme qui l'a ouvertement reconnue le nom de «père»; s'il est possible qu'elle ne perde ni l'un ni l'autre de ses parents, mais les nomme et les aime tous les deux au grand jour, Renée cherchera ce moyen, découvrira cette possibilité et dépensera jusqu'à son dernier souffle avant de se déclarer vaincue.

Vaincue... hélas! et ne l'est-elle pas déjà? Il y a deux semaines à peine qu'elle a mis aumonde son enfant, et pour la dernière fois tout à l'heure elle s'est éperdument appuyée contre la poitrine de Lionel. Comment résiste-t-elle? Comment traverse-t-elle sans succomber une telle crise physique et morale?

L'homme qui s'en va là-bas—et qu'elle regarde s'en aller, cramponnée à la plus haute lucarne de la petite maison—celui qui s'éloigne et qui va disparaître entre les deux haies d'aubépine toutes rouges de fruits, est-il conscient de ce qu'il fait? Sait-il de combien peu il s'en faut qu'il ne devienne un meurtrier?

C'est vers la maison de la nourrice qu'il se dirige. Il veut embrasser sa fille avant de rentrer à Paris. Comme il doit reprendre le même chemin pour aller à la gare, Renée attend qu'il revienne pour l'apercevoir encore une fois.

Et, quand il reparaît, quand il lève la tête, quand il traverse après un moment d'hésitation et qu'il sonne à la grille, la jeune femme défaille de bonheur. Il revient!... Il ne peut pas se décider à la quitter!

Malgré sa faiblesse, elle court elle-même lui ouvrir cette porte, devant laquelle il attend comme un étranger, car ce matin il a rendu les clefs.

—J'ai manqué un train, dit-il. Cela me ferait manger à une heure impossible. Si tu as une côtelette ici, je vais déjeuner avec toi.

—Oh! quel bonheur.

Elle ne peut pas croire que ce soit simplement ce qu'il dit. Il a manqué son train avec intention... Et il va lui dire que l'adieu du matin était un cauchemar affreux dont il faut se réveiller, que le baiser donné à son enfant lui a ôté la force de séparer leurs trois existences, et qu'il faut trouver un moyen de s'appartenir pour jamais.

Elle prépare elle-même le repas, ayant renvoyé de bonne heure sa femme de ménage, pour qu'une curiosité vulgaire ne pénètre pas sa douleur.

Quand ils ont fini, elle emmène Lionel dans leur chambre à coucher. Elle ouvre le coffret qui contient ses lettres et lui fait relire les plus anciennes, celles qu'il a écrites avant même de la posséder, puis les délicieuses expansions, et l'extase, et la reconnaissance qui ont suivi le premier moment de bonheur. Qu'il était tendre alors, enthousiaste, enivré! Avec quelle force et quel feu il lui dépeignait leur commun avenir, plein d'amour et de gloire.

Lionel relit ces pages les larmes aux yeux, puis il lui dit:

—Tu ne veux pas être raisonnable. On ne peut pas rester toujours monté à un diapason pareil. Ce n'est pas ma faute si je t'aime à présent d'une façon plus calme. Je t'aime encore,je t'aime sincèrement... Je désire te garder, te garder tout entière...

Renée secoua la tête avec une infinie douceur:

—Non, Lionel, tu ne me désires pas tout entière. C'est bien peu de chose, au contraire, que tu demandes de moi: un rendez-vous bien furtif, bien court, de temps à autre... Cela te contenterait; cela surtout satisferait ta vanité, qui s'excite un peu parce que je te résiste. Voilà tout. Oui, voilà tout ce que tu demandes à la mère de ton enfant.

—Eh bien, puisque c'est si peu, pourquoi donc me le refuses-tu?

—Parce que, Lionel, je ne suis pas libre de m'anéantir physiquement et moralement. Parce que j'ai trop de devoirs à remplir. Je vis de mon art et j'en fais vivre d'autres. Te voir comme tu le désires m'ôterait mon énergie. Je mourrais chaque fois de douleur en te quittant, et ma vie ne serait plus que le déchirement éternel d'un adieu...

—Eh bien, dit avec dureté le jeune homme en se levant, prononçons-le donc une fois et pour toujours cet adieu, puisque tu l'exiges.

Il l'embrassa et la quitta trop précipitamment pour la voir pâlir et défaillir. Il n'avait pas traversé le jardin qu'elle avait glissé du sofa à terre, évanouie. Il n'en sut rien, courut à Paris, et, trouvant Fabrice rue Las-Cases, lui annonçad'un air dégagé qu'il venait de rompre, que tout était fini entre Renée et lui. Cette brusque nouvelle troubla tellement M. de Ligneul qu'il ne chercha même pas à cacher les émotions diverses dont il se sentit bouleversé. D'abord un sentiment de pitié profonde pour la jeune femme, une inquiétude atroce qu'elle ne se livrât à quelque extrémité de désespoir.

—La malheureuse! fit-il. Et tu l'as laissée!... Seule!... Dans son état de santé. Elle se meurt peut-être, elle...

Lionel l'arrêta, et, ricanant:

—C'est elle qui l'a voulu.

Un singulier embarras fit monter une rougeur aux joues pâles de Fabrice:

—Elle?... murmura-t-il. Mais alors...

Il reprit:

—Mais toi? demanda-t-il. Tu ris... Tu ne l'aimes donc plus?

—Mon Dieu, dit Lionel, c'était une gentille maîtresse. Mais nous avons, elle et moi, deux personnalités trop fortes pour nous entendre. Je veux l'avoir d'une façon, elle veut m'avoir d'une autre. A lutter ainsi, l'amour s'effarouche et s'en va. Pour ma part, j'en ai assez,—conclut-il brutalement.

—Est-ce vrai? dit Fabrice. Est-ce tout à fait vrai? Es-tu sûr de ton cœur? Tu ne l'aimes plus, tu ne l'épouseras pas?

Lionel haussa les épaules.

A partir de ce jour-là, une existence morale singulière commença pour les deux jeunes habitants de l'hôtel de Ligneul. La même demeure continua de les réunir chaque jour, la table commune les replaça sans cesse l'un en face de l'autre, une préoccupation de nature semblable les rendit tous deux rêveurs et silencieux. Cependant jamais ils ne furent si éloignés l'un de l'autre.

Lionel, voyant les jours passer, sachant que Renée restait toujours à Clamart, s'irritait de l'obstination de la jeune femme et craignait que tout ne finît pas aussi aisément qu'il l'aurait voulu. Quant à Fabrice, quoi qu'il essayât de faire, il ne pouvait se sentir étranger au drame douloureux qui se déroulait si près de lui. Sa résolution était bien arrêtée: il ne retournerait plus à Clamart; il n'interviendrait pas entre Lionel et la jeune femme. Ce n'était pas son rôle, cela ne le regardait en rien. Et pourtant, il lui devenait impossible de détacher sa pensée d'une situation qui, semblait-il, aurait dû lui être absolument indifférente. Chaque fois que l'heure d'un repas le ramenait en présence de son ami, il interrogeait son visage d'une façon muette, espérant y surprendre le secret de quelque généreuse et loyale résolution. Et chaque fois qu'il se séparait de lui, après quelqueconversation banale, et sans avoir rien découvert, il songeait à cette petite maison près des bois, si triste sans doute par l'automne qui s'avançait, et dans laquelle se cachait un si grand désespoir.

Cela devint chez lui une obsession. L'image de Renée ne quitta plus sa pensée. Il s'imagina d'abord que c'était là un effet de son anxiété pour cette infortunée jeune femme, qui méritait mieux que sa destinée. Puis, un beau jour, il s'aperçut qu'il souffrait de ne plus la voir, et que l'habitude des causeries et des lectures partagées avec elle laissait, par sa brusque interruption, un vide pénible au fond de son cœur. Il s'épouvanta, il se révolta lorsqu'il fit cette découverte. Il s'efforça consciencieusement d'oublier. Cela sans doute lui eût été facile s'il avait su Renée heureuse auprès de Lionel amoureux. L'idée que cette femme appartenait à un autre, la réalité de leur amour mutuel, la certitude de la félicité cherchée, trouvée par les deux amants dans une liaison irrégulière que lui, Fabrice, désapprouvait, l'eût à coup sûr éloigné, presque dégoûté. Mais le malheur même de Renée, l'incertitude où il était de ce qu'elle pensait, de ce qu'elle faisait, de ce qu'elle allait devenir, excitaient son imagination, sa sympathie, sa pitié, et du même coup, son admiration, par le contraste des qualités supérieures de la jeune femme, avecla misérable situation dans laquelle elle se débattait.

Et le moment vint où il n'y tint plus, où il partit pour aller la voir. A ses yeux, la plus élémentaire courtoisie excusait sa démarche. Après tout, rien ne s'était passé entre elle et lui qui dût interrompre les relations amicales établies autrefois. Il allait chez elle jadis par amitié pour Lionel. Maintenant qu'il appréciait la jeune femme à la mesure de sa haute valeur intellectuelle et morale, il devenait son ami personnel, à elle-même. C'est à ce titre qu'il lui rendait visite. Il voulait lui offrir ses services dans l'isolement où elle se trouvait. Il voulait aussi lui prouver à quel point elle pouvait être estimée, même par ceux qui connaissaient les secrets de sa vie.

Il la revit donc, simple, triste, indulgente et charmante comme il se la rappelait, comme il se la représentait depuis des semaines dans l'intensité d'une pensée devenue bientôt dominante. Elle se remettait à grand'peine d'une maladie de langueur où elle avait failli s'éteindre tout doucement après les grands bouleversements physiques et moraux qu'elle avait subis. Le charme mystérieux de la souffrance la poétisait singulièrement. Comme elle ne sortait jamais que pour aller à deux pas voir sa fille, elle était constamment vêtue de longs vêtements de chambre;leurs amples plis donnaient de la dignité à sa démarche et à sa taille, leurs frous-frous de dentelle, en encadrant sa tête, faisaient ressortir la finesse de ses traits et de son teint, en même temps que la jeunesse de sa physionomie. Ses lectures, ses conversations avec Fabrice recommencèrent. Ni l'un ni l'autre ne parlèrent jamais de Lionel. M. de Ligneul put croire qu'il était mort pour elle, qu'elle l'avait chassé de son cœur par mépris, sans effort de volonté.

Lui-même, il aurait voulu oublier l'existence de cet ancien ami. Bientôt il se sépara de lui. Le revoir après avoir passé une heure auprès de Renée, lui devenait impossible. Il lui abandonna momentanément sa maison de la rue Las-Cases, prétextant un voyage. En réalité, il s'installa pour quelques semaines à l'Hôtel de la Tête-Noire, à Bellevue.—«J'y resterai, pensait-il, jusqu'à ce que Renée soit assez rétablie pour rentrer chez ses parents. Quand je lui aurai rendu par mes soins la force, la santé, la confiance en elle-même, j'aurai achevé mon œuvre. Mon rôle près d'elle sera terminé. Je ne serai plus pour elle qu'un ami, au même titre que tous ceux qu'elle pourra rencontrer dans la vie, et qu'attireront à ses côtés la profondeur, la franchise de son cœur et de son caractère.

Deux mois se passèrent ainsi. La Toussaint arriva. Il devenait impossible de rester pluslongtemps à la campagne, surtout dans ce chalet de Clamart, ouvert à tous les vents, difficile à chauffer. Renée se rendit à l'évidence de sa situation. La seule ligne de conduite qu'elle eût à suivre consistait à revenir prendre sa place d'autrefois entre son père et sa mère, et à effacer—si elle le pouvait—de sa vie et de sa mémoire l'année qui venait de s'écouler. Elle se sentait à bout de forces, entre la tendresse de sa mère qui la rappelait dans des lettres journalières et le silence de Lionel, dont l'abandon semblait définitif. Le plan qu'elle avait d'abord formé de vivre là, près de sa fille, et de se conserver fidèle à son ingrat amant, qui peut-être un jour, vaincu ou blessé dans un des combats de la vie, reviendrait tomber dans ses bras, ce plan romanesque, elle voyait bien à présent qu'il était impossible à accomplir. D'ailleurs l'émotion douloureuse de la séparation une fois surmontée, sa fierté se révoltait et se redressait, lui rendant toute l'énergie dont elle avait besoin. La tranquille, vaillante et discrète amitié de M. de Ligneul la soutint puissamment dans cette crise. Un jour, très maîtresse d'elle-même, remise en apparence au moral comme au physique, elle annonça au jeune homme que son retour à Paris avait été fixé de concert avec MmeSorel, et qu'elle allait bientôt lui dire adieu, en le remerciant de son dévoûment, qu'elle n'oublierait jamais.

Le lendemain, au commencement de l'après-midi, Fabrice prit le train à Bellevue pour faire une de ses dernières visites à la jeune femme. D'étranges idées le préoccupaient depuis vingt-quatre heures. Il n'avait pas dormi de la nuit, et, en sondant bravement jusqu'au repli le plus caché de son cœur, il avait dû s'avouer que le départ de la jeune femme lui causerait un véritable déchirement.—«L'aimerais-je? se demandait-il avec effroi... Non, non, mille fois non!» Il s'indignait presque à cette question instinctivement posée et qui lui semblait monstrueuse. Cependant il fallait bien faire une concession à la vérité.—«J'étais sur la pente de cet amour, songeait-il. C'est un bonheur pour moi qu'elle s'en aille. Si ce n'était pas elle qui s'éloignait, il faudrait absolument que moi-même je partisse.»

Le jeune homme en était là de ses réflexions, et se sentait à la fois désolé, satisfait, inquiet, mais surtout irrité contre lui-même, lorsqu'il sauta de wagon à la station de Clamart. Il donna son billet à l'employé, fit trois pas sur la route. Quelqu'un courut après lui, une main s'abattit sur son épaule, une voix frémissante lui cria:

—Où vas-tu?

Il se retourna. C'était Lionel, blanc de rage, la tête rejetée en arrière, un regard mauvais et méprisant dans ses grandes prunelles foncées,plus beau que jamais du reste, et presque digne dans son effrayante colère.

—Je reviens de Versailles... dit-il, haletant presque, et étreignant toujours l'épaule de Fabrice. Je t'ai vu monter à Bellevue... Je te croyais en voyage. Alors je me suis senti sûr que tu allais descendre ici... Et tu allais tout droit là-bas?... Tu y allais!...

Il ne trouvait plus ses mots. Comme Fabrice, absolument stupéfait, ne répondait pas tout de suite, Lionel le lâcha, et murmurant:—«Ah! la misérable...» partit rapidement vers le haut du village.

M. de Ligneul ne le laissa pas aller bien loin.

—Tu n'iras pas la voir dans l'état où tu es! s'écria-t-il en le rejoignant. Je saurai bien t'en empêcher. Qu'est-ce que tu veux donc d'elle? Ne seras-tu satisfait que quand tu l'auras tuée?

Il y eut presque une courte lutte entre les deux jeunes gens. Puis, comme les commères du pays paraissaient déjà de toutes parts sur leurs portes:

—Écoute, dit Fabrice, je ne crois te devoir aucune explication, puisque tu t'es séparé de cette jeune femme et qu'elle n'est plus rien pour toi. Cependant, à cause d'elle-même, et pour que tu n'ailles pas la troubler de nouveau par tesviolences, je te ferai connaître jusqu'aux moindres détails de ma conduite à son égard. Nous ne pouvons pas causer ici. Viens à Paris. Si tu n'es pas content de ce que je te dirai, eh bien, je me tiendrai à ta disposition.

Son calme finit par avoir raison de la fureur subite qui aveuglait Lionel. Ils parcoururent, partie à pied, partie en voiture, le long trajet de Clamart à la rue Las-Cases sans échanger une seule parole. Quand ils furent tous deux enfermés dans la bibliothèque:

—Allons, parle, fit Duplessier d'un air sombre.

Fabrice, en quelques phrases, hautaines et claires, décrivit son rôle tout de pitié, de respectueux intérêt, auprès d'une femme si malheureuse et si cruellement traitée.

Lionel eut un long ricanement.

—Je vois ce que c'est, dit-il. Je la connais. C'était impossible qu'elle m'oubliât... Seulement toi, avec tes idées de l'autre monde, tu lui auras promis le mariage... Et, dame, ton nom, ton hôtel... Avec sa marotte d'épousailles, cela lui aura tourné la tête.

—Tu deviens fou, dit Fabrice, dont les épaules se soulevèrent.

—Ah! ah! ah! reprit Lionel, riant d'un méchant rire. Eh bien, non, j'aurais dû laisser faire, pour voir... Elle serait devenue ta femme,et ensuite, au premier signe que j'aurais fait, elle serait retombée dans mes bras.

—Ah! par exemple, c'en est trop! cria Fabrice en se levant. Je te défends de l'insulter... Et, sache-le bien, je te défends de retourner vers elle, de la tourmenter, de l'accuser, de la faire souffrir à cause de moi. Elle recouvre à grand'peine un peu de calme, de repos d'esprit, de courage et de santé. Tu ne lui enlèveras pas cela, tant que je serai vivant pour l'empêcher!

M. de Ligneul était sincère en cherchant à protéger Renée contre de nouvelles douleurs dont il pourrait se croire la cause involontaire. Mais, dans le secret de son âme, il y avait quelque chose peut-être qu'il redoutait plus encore que les injustes reproches de Lionel, et ce quelque chose, c'était une réconciliation des deux amants. Non, certes, au matin de ce même jour, il n'aimait pas assez la jeune femme pour le lui avouer ou seulement pour se l'avouer à lui-même, mais maintenant, devant l'accès de jalousie inattendue qui avait saisi Lionel, tout à coup, voici qu'il l'aimait trop pour la revoir encore entre les bras d'un autre.

Cependant Duplessier, devenu brusquement d'une froideur suspecte, demandait avec insolence:

—Et de quel droit, s'il te plaît, te fais-tu son champion?

—Du droit, riposta Fabrice, qu'elle m'accordera, j'en suis sûr, et que je vais lui demander.

Sus ces mots, rapidement et fermement prononcés, sans qu'il y attachât peut-être toute la portée qu'y vit aussitôt son rival, il saisit son chapeau, ouvrit la porte et sortit.

Lionel demeura seul.

Il eut un moment de stupéfaction et d'incertitude. Une fois il se leva, s'apprêta à suivre Ligneul, descendit quatre à quatre la moitié de l'escalier; puis il se ravisa, remonta lentement, hésita encore, et enfin, décidément, remit son chapeau à sa place avec un geste résolu et un sourire presque de triomphe.

Pendant ce temps Fabrice retournait à Clamart.

—Eh bien, oui, le sort en est jeté. Je ferai tout, je lui dirai tout, je m'engagerai à tout, pourvu seulement qu'elle retourne dans sa famille et qu'elle me laisse arranger son avenir... notre avenir. Qu'importe les rigides traditions de ma race et l'idéal de mariage et d'existence que j'ai accepté, tout fait pour ainsi dire, de mes parents en venant au monde? Je sens bien à présent que je le poursuivrai en pure perte, cet idéal, qu'il ne m'apporterait pas le bonheur. J'ai connu autre chose, qui ne lui est pas préférable au point de vue des préjugés peut-être, mais dont je ne puis plus me passer. Après tout, je suisorphelin, je suis libre, absolument maître de ma vie et de mes affections.

Lorsque Fabrice sonna, le cœur battant de mille émotions diverses, à la grille du chalet, la femme de ménage, qui lui ouvrit, lui annonça que «madame» était de nouveau souffrante, et que peut-être elle ne pourrait pas le recevoir.

—Dites que c'est moi, fit-il, et que je suis venu pour lui parler de choses extrêmement importantes.

Un moment après, il pénétrait dans la chambre. Renée, sans le savoir, s'y tenait dans le costume et dans l'attitude où il la préférait, à demi étendue sur le sofa, et sa jolie tête touchante encadrée par la dentelle couleur d'ivoire, sous laquelle ses cheveux faisaient de chaudes ombres rousses.

—Encore malade? dit avec douceur le jeune homme en s'asseyant auprès d'elle.

—Non, presque rien, dit Renée en souriant.

—Ces violettes, j'espère, ne vous feront pas mal à la tête, dit Fabrice en posant un énorme bouquet sur ses genoux.

La jeune femme ne dit pas à son ami la vraie cause de sa langueur. Elle souffrait de tous les souvenirs si soigneusement ensevelis, et remués de nouveau à l'idée du départ. Depuis la veille, elle n'avait pas mangé, toute nourriture lui semblantinsupportable. Dans la faiblesse qui l'envahissait, elle espérait presque sentir se fondre, se dissiper et s'anéantir tout son être. Elle venait de relire une des dernières lettres de Lionel et elle serrait encore le papier entre ses doigts sous le neigeux châle blanc qui la recouvrait à moitié.

Pourtant ce qui lui avait rendu un peu d'énergie, c'est que tout à l'heure on lui avait apporté sa fille. La frêle créature lui avait envoyé son premier sourire, et, passionnément, Renée l'avait serrée sur sa poitrine, jurant dans sa petite oreille, aux échos encore indistincts, qu'elle s'efforcerait de vivre pour l'amour d'elle. Puis, comme le soir s'approchait, la nourrice était venue reprendre la petite Madeleine. Elle repartait à peine quand M. de Ligneul était arrivé.

Et maintenant, voici que Fabrice, respectueusement, avec d'infinies délicatesses, abordait des sujets de confidences qui, pendant longtemps, avaient paru ne pas exister pour lui. Renée, surprise d'abord, s'enfermait dans un silence lassé ou dans des phrases vagues. Qu'importait à qui que ce fût l'état exact de son cœur? Qu'il fût guéri ou qu'il saignât pour toujours, elle ne se souciait pas de s'en expliquer? Cependant le besoin où elle était de s'affirmer bien haut certaines choses à elle-même, la fit changer de ton brusquement, et M. de Ligneul entendit à la fin les hautaines déclarations de rupture absolueavec le passé, qu'il cherchait à provoquer et dont il avait soif.

Il les crut, parce qu'on croit toujours ce qu'on désire, et parce qu'il lui semblait tout simple qu'un cœur fait comme celui de Renée n'eût plus rien de commun avec un cœur comme celui de Lionel, dès qu'il l'avait pénétré et compris.

Fabrice parla alors de l'avenir de Renée auprès de ses parents, et de la possibilité qu'il y aurait pour lui-même de se faire présenter à M. et à MmeSorel, de devenir leur ami et de rester celui de leur fille.

Elle exprima vivement le désir qu'il en fût ainsi. Et alors lui, grisé par la grâce et la profondeur de la reconnaissance qu'elle lui montrait, et qui ressemblait presque à un autre sentiment dans les chaudes paroles émues que prononça la jeune femme, il en vint à lui parler de bonheur possible, d'oubli du passé, d'existence nouvelle. Il lui demanda si, plus tard, elle ne consentirait pas à devenir sa femme, lui promit de l'emmener bien loin, dans un pays où ils seraient seuls et l'un à l'autre, comme dans cette campagne, où depuis deux mois, il avait fini par concentrer sa vie. Seulement il trouverait un site nouveau, où rien, rien au monde, n'éveillerait jamais une image douloureuse.

Pendant longtemps il continua ainsi; et, devantle silence obstiné de Renée, il s'excitait dans son désir, il s'animait dans sa prière; il la suppliait seulement de ne pas dire irrévocablementnon, de ne pas le désespérer. Il sentait vraiment à cette minute, que si elle lui échappait, si elle refusait de rien lui promettre, la vie pour lui deviendrait sans espoir et sans charme, sans goût et sans saveur, fade jusqu'à l'écœurement, et qu'il n'aurait pas le courage de l'épuiser jusqu'au bout.

Renée l'écoutait dans un attendrissement profond. Une mélancolie infinie l'envahissait à l'idée des erreurs étranges du cœur et de la destinée. Le bonheur eût été là pour elle, si elle eût rencontré Fabrice sur son chemin au lieu de Lionel, et, même encore aujourd'hui, si elle pouvait aimer celui qui en était si digne. Et elle ne le pouvait pas! Elle regardait ce jeune homme, beau pourtant aussi, éloquent, sincère, et si divinement délicat et tendre, et, tandis qu'il étreignait avec une ferveur passionnée les doigts de sa main droite, elle serrait dans sa main gauche cette lettre de Lionel qu'elle avait relue jusqu'à la savoir par cœur, et qui la brûlait.

Elle n'avait pas encore parlé, elle ne décourageait M. de Ligneul que de son regard, lorsque sa domestique vint frapper à la porte et entra, lui remettant une enveloppe qu'un commissionnaire venait d'apporter. Sur cette enveloppe,Renée et Fabrice en même temps reconnurent l'écriture de Lionel.

Cependant la femme de ménage tardait à quitter la chambre, demandant si madame n'avait besoin de rien, et finissant par déclarer timidement que l'heure où elle s'en allait d'habitude était passée et qu'il devenait grand temps pour elle d'aller tremper la soupe de son homme. Renée la congédia jusqu'au lendemain matin.

M. de Ligneul s'était éloigné du sofa, et se tenait maintenant debout devant l'une des fenêtres, le front contre la vitre, le regard comme fasciné par les tristesses de l'automne au dehors. Son destin sans doute tenait dans le court billet que Renée lisait en ce moment. Quelle violence, quelle ruse ou quelle fausse tendresse employait Duplessier pour triompher, pour se venger de lui, et pour briser à jamais l'infortunée qu'il sacrifiait non à son amour, mais à son infernal orgueil?

Cinq mortelles minutes s'écoulèrent, puis une voix douce, mais qui ne tremblait pas, dit:

—Monsieur Fabrice!...

Le jeune homme se retourna vivement.

Renée se tenait debout au milieu de la chambre, très pâle, les yeux brillants et secs, la contenance résolue. Elle lui tendait la main.

—J'accepte, dit-elle, l'avenir que vous m'avez généreusement offert. Je tâcherai qu'il soitheureux pour vous, et que vous n'ayez jamais à vous repentir de votre noble confiance en moi.

Si Lionel avait pu voir l'effet immédiat produit par sa lettre, il eût été satisfait, car il l'avait sincèrement cherché. Lorsque Fabrice le quitta, déclarant qu'il courait demander à Renée le droit d'être désormais son défenseur et son appui, son premier mouvement fut de le suivre et de l'en empêcher. Hors de lui de fureur, il aurait commis à ce moment quelque irréparable violence. Jamais son intention n'avait été de perdre pour toujours sa maîtresse. Il voulait simplement la punir d'oser lui résister, la dompter par le silence et la solitude et la contraindre à rentrer chez ses parents. En soupçonnant l'amour de Fabrice, il avait senti se réveiller le sien, exalté du reste par la séparation qu'il s'imposait. La jalousie le domina un instant. Mais il était trop vaniteux, trop sûr de lui, pour craindre sérieusement un rival, surtout ce doux Fabrice dont il méprisait ce qu'il appelait «la sentimentalité féminine.» Comment! c'était ce sournois, sans ressort, sans personnalité, sans talent, sans muscles, qui songeait à le supplanter, lui... lui, Lionel! Et qui peut-être y travaillait depuis longtemps... Mais lui-même n'aurait qu'à paraître, qu'à dire un mot, pour que Renée fît jeter Fabrice dehors. L'idée d'une scène théâtrale où il paraîtrait entre eux deux, où, par sa seule présence,il renverserait les rôles et reconquerrait celle qui peut-être aurait écouté par lassitude, par faiblesse, les déclarations et les promesses de l'autre, lui vint à l'esprit, tandis qu'il combinait des plans de triomphe et de vengeance. Cette idée flatta sa fureur mauvaise en même temps que son besoin de paraître, de déclamer, et tous ses instincts comédiens. Il souhaita que Renée eût été aussi loin que possible dans ses engagements, pour que Fabrice fût ensuite plus humilié, et il écrivit à la jeune femme une lettre offensante, par laquelle il lui conseillait d'accepter les propositions qui lui seraient faites, «propositions qu'elle préparait et amenait de longue main, disait-il, depuis le premier jour où il lui avait présenté le vicomte de Ligneul.» L'ingratitude, la fausseté voulue, l'ironie méchante de cette lettre, produisirent chez Renée le mouvement d'indignation spontanée, invincible, qui lui fit tendre la main à Fabrice, en même temps qu'elle prenait la résolution de joindre au don de cette main, autant qu'il serait possible, le don absolu de son cœur.

Cependant quelques heures passèrent, le sang de Lionel se calma, et, à mesure que descendirent les ombres de cette soirée de novembre, il sentit sa colère tomber un peu, ses fibres intérieures se détendre. Une inquiétude le prit sur les suites de son action, puis un attendrissementqui venait peut-être moins de son âme que de ses sens, émus de songer obstinément à Renée et au désir qu'un autre avait d'elle.

Il lui devint impossible d'attendre davantage pour la revoir. Il allait partir pour Clamart; il y arriverait vers neuf heures; il la trouverait seule, triste, méditant avec des larmes, sans doute, sur les soupçons injurieux de son Lionel, sur la conversation, quelle qu'elle fût, qu'elle aurait eue dans la journée avec M. de Ligneul, et sur la résolution qu'elle aurait à prendre. Il sonnerait à ce moment-là; il entrerait; elle tomberait dans ses bras. La réconciliation serait délicieuse. Et demain elle écrirait à Fabrice qu'elle ne voulait plus le revoir.

Avec la nature bouillante et impatiente de Lionel, l'action suivait de près la pensée. Déjà il était dans le train de Versailles, rive gauche, et, roulé dans sa fourrure, il ne se sentait pas emporté assez vite à son gré vers celle que jamais il n'avait plus aimée que ce soir-là.

Les circonstances lui réservaient une punition—malheureusement de trop courte durée.—Mais il passa quelques moments cruels.

Aussitôt après la promesse, fort distincte et fort décidée, que Renée avait faite à M. de Ligneul, tous deux sentant que cette promesse ne pouvait se rapporter qu'à un avenir relativement lointain, et que la situation devenait extrêmementdélicate, s'étaient, par un accord tacite, absolument rejetés et renfermés dans le moment présent. Ils avaient fixé quelques arrangements matériels pour le retour de Renée à Paris dès le surlendemain; puis Fabrice, voyant la décoloration absolue et persistante du visage de la jeune femme, s'était fort prosaïquement inquiété de savoir si elle ne songeait pas à dîner. Elle déclara qu'il lui serait impossible de manger, et il découvrit en outre qu'elle n'avait rien voulu prendre depuis la veille.

—Mais c'est de la folie! s'écria-t-il.

Il insista si bien qu'il obtînt d'elle pleins pouvoirs. Prenant les clefs de la maison, pour ne pas la déranger au retour, il s'élança dehors chercher des provisions. Elle se sentait soulagée qu'il partît. Depuis qu'elle s'était comme engagée à lui, l'amitié, la reconnaissance, l'estime profonde, tous les doux sentiments qu'il lui inspirait depuis longtemps semblaient s'évanouir. Elle les recherchait en vain; de l'irritation, presque de la haine les remplaçait tout à coup. Elle en demeurait surprise et épouvantée.

Quand il n'était pas là, elle se sentait mieux disposée pour lui. Et elle s'enfonçait dans son triste rêve, respirant les violettes qu'il lui avait données, inclinant sa tête sur les coussins du sofa, dans le demi-jour qu'envoyait à travers l'abat-jour de gaze, la lampe qu'il avait lui-mêmeallumée, avec un soin et une sollicitude de garde-malade.

Elle lui avait promis sa main?... C'était vrai. Elle avait bien dit oui. Pourquoi? Elle épouserait cet homme... Était-ce possible? Et l'autre?... Ah! l'autre. L'oublierait-elle, enfin, alors que la colère et le mépris auraient accompli leur œuvre en elle?

Un bruit de voix se fit entendre. Fabrice revenait suivi d'un garçon du restaurant de la gare qui portait un immense panier. Et Renée, sans même se lever, écouta M. de Ligneul qui donnait des ordres, faisait dresser le couvert dans la pièce à côté, puis renvoyait le garçon en lui recommandant de venir reprendre toutes ses affaires le lendemain.

Elle descendit alors du sofa, et, toute chancelante, passa dans la salle à manger. Sur la table, il y avait des huîtres, un poulet froid, des gâteaux, du vin blanc. Et Fabrice, d'un air préoccupé, cherchait quelque chose dans tous les compartiments du meuble ancien qui servait de buffet.

—Qu'est-ce que vous désirez donc? demanda Renée.

—Le tire-bouchon. Où le mettez-vous?

Malgré son affreuse tristesse, Renée ne put pas s'empêcher de rire.

Elle avala quelques huîtres, fit semblant detoucher à une aile de poulet, et M. de Ligneul, plus tranquille, allait enfin partir, lorsqu'un coup de sonnette retentit à la porte du jardin.

—C'est votre femme de ménage qui vient vous offrir ses services avant de se coucher, dit Fabrice.

—Non, répondit Renée, elle a ses clefs, je ne comprends pas...

Déjà M. de Ligneul s'était élancé dehors. Une seconde après, dans le cadre de la porte, parut la haute silhouette de Lionel.

Il jeta un regard circulaire autour de la petite pièce, vit les deux couverts sous la lampe, et Fabrice, debout près de Renée, affectant l'air inquisiteur et contrarié d'un homme qui, chez lui, se voit dérangé par un intrus.

Que crut-il?

Il tenta une sorte d'épreuve, et s'avança vers la jeune femme, les bras tendus, les lèvres en avant, cherchant sa bouche.

Elle recula.

—Oh! pas cela, dit-elle, oh! maintenant c'est impossible.

L'expression de Lionel devint si farouche que Fabrice, instinctivement, entraîna Renée en arrière. Comme elle défaillait presque, il l'emmena dans la chambre voisine et la posa sur le sofa. Derrière eux, violemment, Lionel referma la porte, et tout à coup, dans la salle à mangeroù il était resté, ils l'entendirent, parmi le grand silence de la campagne et de la nuit, exhaler d'effrayants sanglots, semblables aux hurlements d'un loup blessé plus qu'aux plaintes d'un être humain.

Ce n'était pas de la pitié que Renée éprouvait à l'entendre; c'était une joie triomphante, car jamais il ne lui avait adressé si furieuse déclaration d'amour. Qu'importaient ses caprices, son absence de deux mois et même la lettre de cet après-midi? Peut-être que, de bonne foi, il avait essayé de se séparer d'elle. Et l'épreuve était faite, il ne le pouvait pas... Il lui revenait pour toujours. D'un mot elle apaiserait son désespoir, en lui jurant que jamais elle n'en avait aimé un autre que lui.

Elle fût allée se jeter dans ses bras, mêler ses cris d'ivresse aux cris de douleur de cet amant adoré, si elle n'eût songé au malheureux debout près d'elle, qui allait souffrir comme elle avait souffert par Lionel, et comme Lionel souffrait par elle à cette même minute. Pourtant elle se leva, et, tremblante, passa dans la salle à manger.

Il était là, devant la table chargée encore des restes du repas, et il pleurait, la tête dans ses mains. Quand elle voulut les écarter pour voir son visage, il la repoussa.

—Envoie Fabrice me parler, lui dit-il.

Elle l'envoya. Ce fut pour elle un momentd'épouvante que celui pendant lequel dura la conversation des deux jeunes gens. Elle resta debout, immobile, au milieu de la chambre, craignant entre eux quelque horrible violence. Leurs voix, à côté, frémissaient, ardentes et basses.

Enfin M. de Ligneul la rejoignit.

—Madame, lui dit-il, j'ai fait part à Lionel de la promesse que j'ai obtenue de vous aujourd'hui. Il me jure qu'il ne vous dira rien pour que vous la rétractiez. Il ne vient pas pour cela. Cependant il insiste pour que je le laisse seul avec vous. Votre présence me paralyse. Sous votre toit je ne puis lui répondre comme je le ferais ailleurs. Mais donnez-m'en l'autorisation et je saurai bien trouver des arguments pour l'emmener hors d'ici et pour vous laisser à vous-même.

—Monsieur, balbutia Renée, puisqu'il veut me parler, laissez-le avec moi. Je n'oublie pas ce que je vous ai dit aujourd'hui. Mais il a le droit de s'expliquer... D'ailleurs, je suis mourante... Quelle jalousie, lui ou vous, pourriez-vous concevoir?

M. de Ligneul passa la main sur ses yeux et sur son front comme pour éloigner quelque cauchemar.

—Est-ce possible? fit-il. C'est là ce que vous me répondez?

Renée se tut.

—Qu'il en soit donc comme vous le voulez, reprit Fabrice. Demain je viendrai vous demander compte de ce qui se sera passé entre vous. Oui, j'ai confiance en vous jusque-là. Mais écoutez-moi bien, Renée: Méfiez-vous de cet homme comme j'ai appris à m'en méfier moi-même. J'aimerais mieux qu'il me tuât à vos pieds que de vous quitter en ce moment dans des conditions pareilles. Rappelez-vous que vous vous êtes engagée à moi aujourd'hui. Adieu.

Elle retomba sur le sofa, pénétrée d'horreur devant la réalité de sa situation.

Lorsque Lionel rentra dans sa chambre, après avoir suivi Fabrice jusqu'à la route pour bien verrouiller les portes derrière lui, elle joignit les mains, et s'écria:

—O malheureux! qu'as-tu fait? Tu m'as rendue fausse et criminelle... Je n'ose même plus souhaiter que tu m'aimes encore...

Il approcha son visage de celui de Renée et grinça des dents:

—Ah! tu l'avoues, tu me l'avoues en face!... cria-t-il.

Il resta un moment silencieux, l'écrasant d'un regard noir d'une haine et d'un mépris voulus. Tout à coup il bondit sur le bouquet de violettes:

—Ah! cela, non, par exemple, c'est trop fort!

Et ouvrant la fenêtre, il jeta les fleurs au dehors, à tour de bras.

Puis il se lança dans la salle à manger.

—Des huîtres!... hurla-t-il. Du vin blanc!... Un vrai souper de fille en cabinet particulier!...

Il souleva la table d'une main et renversa tout sur le parquet.

Cette fureur inouïe, dont elle ne comprenait pas la cause; cette scène si différente de la réconciliation qu'elle attendait; les injures qu'elle entendait sortir de cette bouche, qui—avait-elle cru—lui apportait des excuses et des supplications, pétrifièrent absolument Renée. Elle n'avait jamais vu un homme dans une colère pareille, les cheveux hérissés, les prunelles roulant dans l'orbite agrandi, la voix tantôt rauque, tantôt montée en éclats effrayants. Chez Lionel surtout, ces violences l'impressionnaient d'une façon sinistre. Elle se demandait s'il était devenu fou; ou bien si—plus méchant qu'elle ne l'aurait jamais cru—il la torturait de parti-pris, pour le plaisir, pour se venger peut-être de ce qu'elle avait paru se soumettre et accepter son abandon.

Il ne voulait pas d'elle... Il ne voulait pas qu'un autre l'eût... Il ne voulait pas seulement qu'elle reprît possession d'elle-même! Tout à coup il lui apparaissait comme un démon malfaisant—dont il avait le visage, avec ses grincementsde dents, ses gestes insensés, ses sifflements et ses cris.

En vain elle essaya de l'apaiser par de douces paroles. Puis, dans une agonie d'épouvante, elle alla au-devant de lui, tâcha de lui prendre les mains. Mais il la meurtrit brutalement.

—Tu me tues, dit-elle défaillante. C'en est trop, je sens que je meurs.

—Tu quitteras cette maison demain! criait-il. Demain, entends-tu? Je te mettrai dans un fiacre et je te ramènerai moi-même chez ta mère.

—Je comptais rentrer après-demain, Lionel... Tu attendras bien...

—Je n'attendrai rien. Je t'emporterai demain, à la première heure, en robe de chambre, comme tu es là. Tu ne dois pas rester seule ici une minute de plus, puisque tu n'es pas capable de te garder toi-même.

—Que veux-tu donc, Lionel? Faire un scandale affreux?... Ne m'as-tu pas assez perdue?

—Un scandale!... répéta-t-il. Avec cela que tu les crains, les scandales!... Hypocrite!... En tête-à-tête avec un homme, devant un souper fin, à onze heures du soir... Ce n'est pas scandaleux, cela?

—O Lionel! il était neuf heures et demie. A quoi penses-tu? Un souper fin?... Je melaissais mourir de faim sans ce pauvre garçon...

—Ne me parle pas de lui!... rugit-il.

Puis, après avoir bousculé un moment de côté et d'autre, il demanda:

—Où sont les clefs de la maison? Rends-moi les clefs.

Renée, péniblement, chercha aussi, puis tout à coup, se rappelant:

—Tiens! dit-elle, M. de Ligneul les a emportées. La femme de ménage rapportera les miennes demain matin; mais les autres, M. de Ligneul a oublié de les remettre en revenant du restaurant.

Elle eut à peine le temps d'achever; d'un grand coup Lionel l'avait abattue à terre. Mais la voyant évanouie, la croyant blessée, il eut peur de ce qu'il avait fait. Il se calma soudain, la releva, la porta sur le lit. Dès qu'elle rouvrit les yeux, cependant, sa colère le reprit. Et Renée le croyait devenu fou, en voyant sa tête s'approcher d'elle avec des regards aigus, des dents serrées, des injures sifflantes: «Traîtresse!... Vipère!...»

Ne soupçonnant pas, même de loin, l'idée qui agissait en lui comme une liqueur infernale et lui brûlait les veines, elle renonçait à le comprendre, et, brisée, n'ayant plus même de plaintes et de larmes, elle se contentait de gémir doucement:

—O mon Lionel! mon Lionel de Versailles? Où es-tu? Où es-tu?

Vainement elle tâchait de retrouver le bien-aimé d'autrefois dans cet insensé qui gesticulait à côté d'elle.

Une seule chose... elle regrettait une seule chose, c'est qu'il ne l'eût pas tuée tout à l'heure, quand il avait violemment brutalisé son pauvre corps, si faible et tout endolori encore d'avoir mis au monde leur enfant parmi tant de luttes et de larmes.

Elle invoqua le nom de leur fille, mais il déclara qu'elle n'était pas digne de l'avoir et qu'il l'empêcherait de s'occuper d'elle.

Enfin, vers quatre heures du matin, elle eut l'explication de cette horrible scène: Lionel n'avait-il pas cru que là, dans cette maison où ils s'étaient aimés, où leur fille venait de naître, où, peu auparavant, ils avaient échangé un si déchirant adieu, elle s'était donnée à Fabrice!... Le soupçon était vraiment infâme, mais la jalousie d'un jeune homme de vingt-quatre ans est une passion qui bien vite va jusqu'au délire. Ce tableau intime, ces débris de ce qu'il avait cru un joyeux souper, l'étonnement de trouver son rival à une heure relativement avancée de la soirée, avaient soudain fait croire à Lionel que sa ruse tournait contre lui et qu'il tombait dans son propre piége.

Renée souffrait tant depuis quelques heures, que, lorsque, enfin, elle eut compris de quoi il l'accusait, elle ne s'indigna même pas.

—Oh! dit-elle avec un soupir de délivrance et en joignant les mains... Oh! c'est cela que tu as cru? Mais quel bonheur alors! Tu vas être calmé tout de suite. C'est si facile de te prouver que tu te trompes!

Ces mots, prononcés si doucement, avec une telle confiance, produisirent sur Lionel un effet de réaction presque immédiat. Une sorte de certitude morale en faveur de Renée succéda brusquement à ses doutes. Au fond, et de sang-froid, il la connaissait trop pour la croire coupable. Il s'était seulement grisé de sa propre fureur. Il se précipita à genoux, et s'écria:

—Dis-le donc, dis-le donc que tu n'as pas fait cela! Pourquoi m'as-tu laissé toute une nuit cette abominable pensée?

—Mais, Lionel, pouvais-je imaginer que tu l'avais? C'était trop monstrueux. Moi qui ai passé tout l'après-midi avec ma petite fille sur les genoux!... notre petit ange, Lionel!... Et tu supposerais qu'ensuite...

Il se roulait maintenant sur le tapis, le front dans ses mains, gémissant:

—Oh! si je pouvais être sûr, si je pouvais être sûr!...

—Écoute, Lionel, je vois que tu souffres sincèrement.Je m'abaisserai donc jusqu'à me défendre, jusqu'à te donner des preuves... Ces clefs... Mais tu es donc fou, malheureux!... Qui? Moi! j'aurais donné mes clefs à cet homme?... Tu lui demanderas comment il les a prises, et je t'en ferai le récit ensuite, sans l'avoir revu. Tu compareras. Oui, je descendrai jusque-là, parce que je te vois pleurer.

Il releva la tête, sombre encore.

—Et tu ne l'aimes pas, ce Fabrice? dit-il.

—D'amour, non, certes.

—Tout à l'heure, là, dans la salle à manger, il m'a dit que tu avais promis de l'épouser.

—Promis... pas précisément. Il me demandait la permission d'espérer que ce serait possible. Je la lui ai donnée.

—Pourquoi? gémit Lionel.

—Par dépit et par fierté vis-à-vis de toi. Par reconnaissance pour lui. Je l'aurais certainement rendu heureux, de tout mon pouvoir.

—Ce n'est pas vrai! cria Lionel avec rage. Tu aurais été sa femme, puis je serais revenu, et tu serais retombée dans mes bras.

—Jamais! s'écria Renée. Je serais plutôt morte. Que dis-tu? Dans quel bourbier me traînes-tu depuis que je t'aime? A quelles pensées, à quels sentiments arrivons-nous, mon Dieu! Veux-tu me faire un jour horreur comme je me fais horreur à moi-même?

—Que veux-tu dire?

—Oui. Ne faut-il pas que je retire à présent la parole que j'ai donnée loyalement à cet homme loyal? Qu'est-ce que tu m'as fait faire? Pourquoi m'as-tu écrit cet affreux billet que j'ai reçu de toi précisément aujourd'hui?

Lionel ne répondit pas à cette question.

—Ainsi, demanda-t-il, tu ne l'épouseras pas?

—Après ce que j'ai vu et entendu cette nuit, répondit Renée, jamais!

—Jamais?... Tu me le jures?...

Elle dit avec un soupir de lassitude mortelle:

—Je te le jure.

Il se jeta sur elle et la couvrit de baisers. Délirant dans sa joie comme tout à l'heure dans sa colère, il balbutiait:

—Mon petit amour!... Ma douce petite femme!... Je t'adore!

Il lui demandait pardon de ses accusations, de ses violences. Il répétait:

—Je souffrais tant! J'étais jaloux, j'étais jaloux!

Il disait avec de grands soupirs:

—Ah! que c'est bon, que c'est bon d'être heureux!

Un moment après, il dormait les deux bras autour d'elle, la serrant parfois plus étroitement dans son sommeil, et murmurant des paroles de caresse.

Et elle...

Elle contemplait cette belle et brune tête fine qu'elle avait tant aimée, qu'hier encore elle aurait tout donné pour tenir pressée sur sa poitrine, et elle s'étonnait du navrement infini, du vide affreux, de l'isolement désespéré où elle s'enfonçait, même en retrouvant cet amour qu'elle comprenait toujours de moins en moins. Son corps, dangereusement secoué, s'engourdissait dans un repos traversé parfois d'étranges douleurs aiguës. Elle retenait un cri pour ne pas réveiller Lionel. Et son cœur arrivait à un état tout semblable: un anéantissement profond, où il n'avait plus conscience de lui-même que lorsqu'une pensée déchirante le perçait tout à coup, de part en part, ainsi qu'une flèche.


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