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CET amour, dont elle avait cru mener le deuil parmi le deuil splendide du grand patriote, dans cette journée du 8 janvier, il devait, comme tous les incendies mal éteints, avoir encore, dans le fond de son cœur, de cruels ressauts et de sourdes brûlures. Cela dura encore deux ans. Il fallut deux longues années pour que tout fût réduit en cendres.

D'abord il y eut la lutte à soutenir contre cet homme, autrefois tant admiré et tant aimé, maintenant trop bien compris, dont les caprices et les retours de passion l'assiégeaient avec des entêtements, des ruses, des repentirs et des sanglots qui la brisaient. Elle eut encore des jours d'aveuglement et d'illusion pendant lesquels elle crut entrevoir enfin le sentiment profond et vrai qui lui eût fait tout pardonner, tout accepter. Mais plus le temps passait, moins elle pouvaity croire. Loin de s'épurer et de se fortifier, tous les ressorts se détendaient au contraire et s'amollissaient dans cette faible et voluptueuse nature de Lionel, à mesure que le but poursuivi se faisait plus lointain, plus difficile à atteindre. Cette fortune qu'il avait crue tout à portée de sa main, au milieu de ses premiers et faciles succès d'éloquence auprès des hommes, de beauté auprès des femmes, et dans la forte et fidèle amitié de Gambetta, cette fortune, elle tardait bien à lui arriver, et les droits chemins de l'honnêteté et du travail semblaient bien longs pour y parvenir.

Lorsque son protecteur eut disparu, le jeune homme vit un peu diminuer autour de lui l'empressement et les flatteries que son rôle de favori plus que son mérite lui avait attirés. Son immense vanité dut s'avouer qu'il avait bien des égaux dans la course entreprise, et que plusieurs, par leur seule persévérance, allaient le dépasser, maintenant qu'une puissante main ne le maintenait plus au premier rang. Le vernis de grands sentiments qu'il se plaisait à étaler, non pas seulement pour les autres, mais pour lui-même, pour le luxe de sa propre conscience, craquait dès les premières épreuves. Il en souffrit peut-être tout d'abord, mais, quand la débâcle eut commencé, elle continua avec une rapidité dont il cessa de s'inquiéter lui-même. En quelquesmois, ce garçon d'avenir, autour duquel la jeune génération politique concevait déjà, suivant les partis, les craintes et les espérances qu'inspire toute valeur qui s'affirme, ne fut plus qu'un personnage hasardeux et taré, qu'on savait à vendre, mais qui n'avait même pas su se coter assez haut pour valoir la peine d'être acheté. Rayé pour un certain temps du tableau de l'Ordre des avocats, à la suite d'une vilenie, il s'associa avec le directeur d'une obscure Revue dans une entreprise de chantage. Toutes les semaines, il écrivait dans cette Revue le portrait d'un homme politique, sous le pseudonyme deSaint-Simon jeune; l'éloge et la critique y étaient servis au prix coûtant; un maire de village qui consentait à payer y était traité de Solon; un député qui ne répondait pas à d'habiles avances se voyait traîné dans la boue. Malheureusement pour les entrepreneurs de cette ingénieuse affaire, le palais des Français est blasé sur la délicatesse ou le piquant d'une épithète, et ne sent presque plus la différence qu'il y a entrecanailleetbienfaiteur de l'humanité, quand ces mots paraissent dans certaines feuilles. Lionel avait la main trop lourde; il ne sut ni amuser ni faire peur. La publication ne fit pas ses frais.

Il s'en consola par des succès galants qui, vu l'âge de ses conquêtes, semblèrent rentrer dans la catégorie de ses opérations habituelles. Balzac cependant vante les charmes de la femme dequarante ans; et un poète, qui, pour appartenir à l'antiquité, n'en reste pas moins le plus célèbre connaisseur en la matière, l'auteur de l'Arte amandi, trouve que la beauté, pour être vraiment désirable, doit compter tout au moins sept lustres. Le beau Lionel étendait un peu plus loin ses expériences et ses adorations, et le monde aiguisait sa langue à ce sujet, mais le monde a la langue si longue!

En 1884, Lionel Duplessier parvint à se faire nommer conseiller municipal de Paris, en prouvant d'une façon suffisamment péremptoire, dans un quartier excentrique, que si jamais il avait bien voulu traiter Gambetta comme son ami, c'est que ce grandfaiseuravait surpris sa confiance par de fallacieuses paroles. Il reconnaissait maintenant que ce mauvais citoyen n'était pas un véritable ami du peuple, et il se déclarait prêt à expier sa propre déplorable naïveté en se faisant l'esclave du vrai et légitime souverain du monde, c'est-à-dire de l'ouvrier de Paris.

Ces bonnes dispositions et ces garanties de loyauté futures méritaient bien un siège à l'Hôtel de Ville. Il l'obtint. Aux élections législatives de 1885, son département desPyrénées-Maritimes, dans lequel il comptait autrefois tant d'amis, se montra réfractaire à toutes ses avances et ne l'inscrivit sur aucune liste. Il s'en alla porter sa candidature dans l'Oise-Inférieure, dontles opinions avancées lui laissaient quelque espoir. Et là, pendant les semaines de campagne électorale, on entendit, sans repos ni trêve, au comptoir des marchands de vin, comme à la tribune des comités, sa belle voix sonore—qu'il ne s'était jamais exercé à modérer, et qui, tout de suite, dès la première phrase, montait à son plus haut diapason—vomir injure sur injure contre Gambetta, et salir, en tant qu'il lui était possible, cette généreuse et franche figure. Pierre, l'ardent disciple, n'avait renié son Maître que trois fois, sur les questions de servantes d'auberge... A combien de questions semblables, hurlées du fond de salles puantes par des voix grossières et avinées, Lionel ne répondit-il pas: «Je ne l'ai jamais connu! Qu'y a-t-il de commun entre cet homme et moi?»

Et que de mépris avec cela, que d'allusions vengeresses il recueillait des amis et des partisans fidèles du tribun! L'un des plus bouillants le souffleta un jour d'une parole d'écrasant dédain: «Qui êtes-vous, monsieur? Assurément, vous n'êtes pas le Duplessier que je rencontrais chez Gambetta et qui lui devait tout? Veuillez donc me rappeler votre nom puisque vous me saluez.» Comme Lionel ripostait en élevant la voix, l'autre demanda à quelle heure on le trouvait chez lui et lui envoya ses témoins. Le candidat d'Oise-Inférieureprésenta des excuses, dissimuléessous la phrase habile d'un de ses amis: «Ces deux messieurs étaient officiers; on parlait de bruits de guerre; leurs épées ne devaient pas se croiser en présence de l'ennemi commun.» D'ailleurs Lionel protestait de sa haute estime pour le caractère de M. X***, qui ne lui retourna pas son compliment.

Le comité radical d'Oise-Inférieuremit le nom de Duplessier, en huitième, sur sa liste. Cela fut décidé sur cette belle parole du président:

—C'est un bonhomme qui n'est pas très sûr. Mais il ira plus loin que les autres parce qu'il a son ancienne réputation d'opportuniste à effacer. D'ailleurs, «il a de la gueule!» Nommons-le.

La liste radicale passa, et, pour le plus grand bonheur de la France, Lionel Duplessier commença à préparer et à proposer des lois.

Pendant ce temps, Renée peignait des toiles charmantes et luttait bravement contre la vie. Elle était parvenue à l'apaisement nécessaire à force d'énergique volonté. Le dernier coup terrible qu'elle reçut fut cette trahison sans nom de leur chère idole commune par l'homme qu'elle avait aimé. Ce n'était pas même de la politique, cela; c'était une question de cœur, d'élémentaire reconnaissance. Elle trouva cela plus odieux que l'indifférence et la dureté avec lesquelles il lui avait pris jadis et pour toujours le repos sacré de son âme.

Elle n'était guère au courant des propos mondains, et ne connaissait pas la détestable réputation que se faisait Lionel. Le dernier souvenir qu'elle gardait de lui se mêlait à une romanesque tentative qu'il avait faite pour la reprendre. Il connaissait l'impressionnable imagination de la jeune artiste, et c'était toujours en complicité avec cette tendance qu'il essayait d'agir. Un matin que la neige tombait en tourbillons, il vint stationner dans un fiacre au coin de sa rue, et lui envoya un billet par le concierge pour qu'elle soulevât un coin de son rideau si elle consentait à venir le rejoindre. Il fallait absolument qu'il lui parlât. Elle, inquiète que quelque chose ne fût arrivé à sa fille, fit le signal, mais ne pouvant trouver aucun prétexte pour descendre par un temps pareil, vit pendant plus d'une heure cette malheureuse petite voiture sombre s'ensevelir sous les flocons épais, tandis que, de temps à autre, un visage trop bien connu paraissait au-dessus de la glace à demi-abaissée, tout pâle d'attente et de froid.

Enfin elle parvint à s'échapper, et il l'emporta comme une proie, avec des étreintes farouches, des larmes, des protestations qu'il ne pouvait vivre sans elle, qu'il aimait mieux mourir si elle lui refusait son pardon, si elle n'était pas bonne et généreuse jusqu'au bout, si elle ne lui faisait pas l'aumône de ses baisers qu'il ne méritaitplus. Il l'emmena jusqu'au Bois de Boulogne, malgré les protestations du cocher, qui resta à la grille. Et tous deux, trop troublés pour s'apercevoir de la folie d'une pareille excursion, remarquaient seulement la poésie du grand désert blanc dans lequel ils s'enfonçaient sous les merveilleuses girandoles des arbres couverts de givre. Lionel se jeta à genoux dans la neige, et Renée, le relevant aussitôt, le serra éperdument, avec des larmes d'une pitié divine, contre son cœur.

Mais des luttes plus humiliantes, plus douloureuses que jamais, suivirent cette réconciliation. Et Renée en arriva jusqu'à la haine envers Lionel quand elle comprit qu'il lui faudrait vivre séparée de son enfant.

La petite Madeleine avait été fort mal en nourrice. La paysanne qui s'en était chargée, se trouvant enceinte, la sevra dès l'âge de six mois, sans d'abord en rien dire ni à la mère ni au médecin. Quand celui-ci s'en aperçut, le mal était fait; la petite ne pouvait plus être remise au régime du sein. On se contenta donc de régler d'une façon plus saine la nourriture que cette femme ignorante lui donnait d'abord trop abondante et trop forte. Mais un échauffement terrible du sang se produisit; une inflammation se déclara qui, siégeant surtout dans la bouche du pauvre bébé, l'empêchait de rien avaler etfaillit le faire mourir de faim. On badigeonnait d'iode les gencives boursouflées de la pauvre petite créature, et telle était la cruauté de cette opération, que le père nourricier, un vigoureux forgeron employé dans une fabrique de rails, ne pouvait en être témoin.

La douleur de Renée, en contemplant les tortures de l'innocente petite victime de sa faute, auprès de laquelle elle passait tout le temps dont il lui était possible de disposer, fut d'autant plus amère que le sentiment maternel avait chez elle toute l'intensité qu'il devait puiser dans cette nature ardente et tendre.

La petite Madeleine guérit pourtant, et se développa, tout en restant chétive, gardant une faiblesse de jambes qui l'empêcha longtemps de marcher, et une nervosité qui l'épuisait en colères terribles, suite sans doute du long tourment moral de sa mère avant sa naissance. D'ailleurs, elle devenait ravissante, avec les magnifiques yeux de Lionel, les traits délicats de Renée et les jolis cheveux bruns dorés, une des parures de la jeune femme.

Elle n'avait pas un an, lorsqu'il fallut la retirer de chez les pauvres gens qui, après tout, l'aimaient. La nourrice allait mettre au monde son quatrième enfant.

Renée fit si bien, déploya tant d'ingéniosité, de courage et de dévoûment, qu'elle obtint deMmeSorel qu'on prendrait l'enfant, et que la jeune mère l'élèverait elle-même comme une petite filleule.

Le vieux professeur se laissa convaincre par les admirables mensonges des deux femmes, et pendant dix-huit mois toutes deux menèrent à bien, parmi des difficultés morales et physiques sans nombre, la tâche, déjà si compliquée, de sortir des limbes de la première enfance un petit être volontaire et délicat. Madeleine, à deux ans, était une belle et forte fillette, mais Renée, épuisée d'anémie, ne suffisait plus à tous les devoirs qu'elle s'était imposés.

De constantes secousses morales aggravaient la lassitude physique. Une des menaces de Lionel—car il eut recours aux menaces comme aux scènes de repentir et d'attendrissement—fut de lui enlever la petite et de la cacher au loin si Renée résistait à ses caprices. La jeune mère eut si grand'peur qu'elle ne voulait plus que Lionel vît l'enfant, sinon en sa présence. De là, des entrevues atrocement pénibles, fréquemment provoquées par le jeune homme, et à la suite desquelles Renée, remuée jusqu'au fond de l'âme, restait de longs jours sans retrouver son équilibre.

D'autres causes de trouble lui venaient de sa mère, qui, avec les brusques sautes d'humeur dues à son âge et à ses chagrins, tantôt s'attendrissaitdouloureusement sur la petite Madeleine, qu'elle adorait et qu'elle se désolait de ne pouvoir nommer sa petite-fille, tantôt s'indignait de prodiguer ses soins et sa peine à l'enfant d'un homme détesté.

Et mille difficultés de travail et d'argent, mille inquiétudes pesaient encore sur l'esprit et sur le cœur de Renée.

Un jour, quelque chose de bizarre et d'émouvant se produisit.

C'était la fête de M. Sorel, et Madeleine, qui déjà parlait gentiment et l'appelaitbon ami, devait lui réciter un très court compliment que Renée lui avait appris. Elle le débita sans une seule faute. Quand elle eut fini, les deux femmes, qui écoutaient, anxieuses, toutes prêtes à lui souffler le mot qui manquerait, restèrent surprises de voir la figure grave et brusquement changée de l'aveugle. Il ne parlait pas, n'embrassait pas l'enfant, n'étendait pas ses mains tâtonnantes pour caresser la tête bouclée.

—Eh bien, père, dit Renée, à quoi penses-tu? Ne trouves-tu pas que c'est une belle surprise?

—Si... répondit-il.

Puis au bout d'un moment:

—Répète un peu, dit-il à la petite.

Elle, capricieuse, étonnée, refusait, commençait une scène de cris. La promesse d'un jouet la décida; elle répéta son compliment.

—C'est extraordinaire, murmura le vieillard. C'est la voix de Renée. On dirait que j'entends Renée redevenue petite.

La mère et la fille se regardèrent en pâlissant. On emmena Madeleine. Depuis lors, quand elle babilla longtemps, on l'interrompit, on couvrit sa petite voix, on épia avec anxiété les sombres méditations du vieillard.

Il arriva un moment où le médecin qui avait mis l'enfant au monde et connaissait toute la situation, déclara que Renée n'avait plus six mois à vivre si elle s'obstinait à soutenir ainsi toutes les charges qu'elle avait acceptées. Il prit la jeune femme à part, la raisonna, lui enjoignit—avec l'autorité de sa profession et du profond intérêt qu'il lui avait voué—de choisir entre sa propre santé, son avenir, la vieillesse de ses parents que sa mort désolerait, laisserait presque sans ressources, et la satisfaction, peut-être un peu égoïste, de garder sa fille auprès d'elle. Il avait pris sur lui d'écrire à MmeDuplessier, la mère, et de lui peindre la situation. La grand'maman brûlait de connaître et de posséder cette petite-fille, qui peut-être la dédommagerait de bien des désillusions au sujet du fils sur lequel elle avait tant compté.

Après tout, la famille Duplessier était la vraie famille officielle de l'enfant, celle dont elle portait le nom, et, puisqu'on était prêt à l'y reconnaîtreet à l'y accueillir, Renée avait-elle bien le droit de l'en tenir éloignée?

—Jamais je ne leur donnerai mon enfant, s'écria la jeune femme, ce serait la perdre pour toujours! Il m'est impossible de me séparer d'elle.

—La mort vous en séparera, dit le médecin avec une brutalité voulue. Vous n'y gagnerez rien ni elle non plus, et vous sacrifierez votre mère qui s'est déjà tant sacrifiée pour vous.

La cruelle évidence des faits brisa la volonté obstinée de la jeune mère plus que tous les raisonnements. Un jour d'automne, elle entreprit ce voyage du Midi, emmenant sa petite Madeleine qu'elle allait laisser là-bas, «pour quelques mois seulement,» disait-elle. Elle eut la consolation de voir qu'elle la remettait entre les mains d'une vraie mère, non moins tendre, non moins délicate, non moins dévouée qu'elle-même. Pourtant, le matin du cruel adieu, pour la première fois depuis tant de jours sombres, elle maudit le terrible amour qui lui avait tout pris, la maternité comme la virginité, l'honneur de la jeune fille, comme les folles joies de l'amante et comme le bonheur de l'épouse.

Au moment où elle avait dû reprendre le train de Paris, comme elle allait encore embrasser sa jolie petite chérie dans son berceau, l'enfant s'était réveillée; et c'est poursuivie par les sanglotsde cette petite poitrine et par les appels inquiets et déchirants de: «Marraine! marraine! Je veux voir ma marraine!» qu'affolée elle s'était enfuie.

Maintenant, tout était fini. Elle avait repris l'existence des anciens jours. Elle exposait au Salon, elle vendait assez bien ses tableaux, elle faisait le soir la lecture à l'aveugle, elle s'efforçait de montrer à sa mère du courage et de la gaîté. Quand sa grâce et son talent lui attiraient des flatteries, des adulations, des déclarations d'amour ou des demandes en mariage, elle souriait d'un sourire mystérieux et triste, de ce sourire à la fois ironique et profond que Léonard de Vinci a fixé, éternelle et provocante énigme, sur tous les visages qu'il a peints.

Un jour, elle arriva dans un salon au moment où l'on racontait une histoire scandaleuse. Le narrateur se tut lorsqu'elle entra, déclarant que son fait divers ne pouvait être détaillé devant une jeune fille.

—Voyons, dit Renée en souriant, ne privez pas ces dames. Je ne vous écouterai pas. D'ailleurs, je ne suis pas une jeune fille, moi, vous le savez bien, je suis un vieux garçon.

—Bon! fit une amie, tu poses à la Rosa Bonheur, mais tu as ce qu'elle n'a plus, ma chère, tes vingt-quatre ans, et ce qu'elle n'a jamais eu,la beauté. On ne te prendra pas pour un vieux garçon. Mais enfin, une histoire que tous les journaux racontent, une histoire de duel...

—Permettez, reprit l'homme bien informé, les journaux annoncent le duel, ce sont les motifs qu'ils ne disent pas.

—Bah! des raisons de politique. Les députés se battent tous les jours, personne n'en meurt et personne ne s'en inquiète.

—C'est un député qui se bat? demanda Renée.

—Oui, ce Lionel Duplessier, un bavard de peu de valeur qui veut toujours faire parler de lui. Cependant, jusqu'à présent, il avait soigneusement évité la réclame à l'épée ou au pistolet. Mais ayant été souffleté...

—Quel est son adversaire? dit la jeune fille en s'asseyant.

—Jean d'Altenheim, le fils du banquier juif.

—Jean d'Altenheim? répéta-t-elle avec stupéfaction.

—Oui, dit son amie—en se penchant à son oreille et sans autant de respect pour son ignorance que l'orateur interrompu par son arrivée,—M. de B*** veut nous donner à entendre qu'il y a quelque vilenie là-dessous. Ce Duplessier, paraît-il, visait la dot de Mlled'Altenheim, en même temps qu'il compromettait lamère, si toutefois la grosse Judith d'Altenheim peut encore être compromise. C'est, du reste, le banquier, qui, l'automne dernier, a avancé les frais de son élection. On a eu beau fermer les yeux, tout cela, vous comprenez, a fini par faire scandale. Jean d'Altenheim a entendu des propos qui lui ont chauffé les oreilles, et sur une querelle voulue, en plein théâtre, il a envoyé un revers de main à ce joli drôle. La rencontre a dû avoir lieu aujourd'hui, je ne sais où, aux environs de Paris, à l'épée. Qu'est-ce que vous dites de cela? Quand on pense qu'on trouve des milliers de gens pour mettre les noms de pareils chenapans dans l'urne électorale!

Renée répondit, se raidissant contre le sentiment de défaillance qui lui montrait les objets dansant autour d'elle et la faisait se cramponner à sa chaise pour ne pas vaciller comme eux:

—C'est peut-être exagéré... Il ne faut pas croire tout ce qu'on raconte.

Elle partit dès qu'elle crut pouvoir se tenir debout, marcher droit et d'un pas ferme. Et, dans la rue, tandis que la singulière sensation physique la reprenait, que les pavés semblaient glisser sous ses pas comme des galets roulants, elle voyait toujours la même vision: le beau visage, si souvent baisé par elle avec passion, pâle et les paupières closes,—les longues paupières,si doucement abaissées vers elle autrefois, aux heures de confiance et d'amour. Elle voyait une étroite et mortelle blessure dans cette poitrine que jadis le contact de son propre cœur dévoué gonflait de bonheur et d'orgueil. Et cependant, au milieu de ce bouleversement nerveux, elle sentait son cœur rester insensible et muet. Cette épreuve-là était bien décisive.

Sa mémoire, où malgré tout vivaient encore quelques doux souvenirs, vagues et légers comme des illusions sans forme réelle et sans corps vivant, sa mémoire et sa faible chair de femme que l'idée de la mort faisait tressaillir, pouvaient palpiter encore. Mais c'était bien tout. La guérison était venue. Elle n'aimait plus. C'est à peine si elle pouvait plaindre.

Le soir, lorsqu'on apporta les journaux, tandis que M. Sorel s'installait dans son fauteuil pour la lecture habituelle,—la meilleure heure de sa longue journée obscure,—Renée tint un moment les feuilles d'une main tremblante. Elle n'osait pas briser les bandes. Enfin, elle déplia lentement l'un des grands papiers tout imprégné de la forte odeur de l'encre d'imprimerie. Ses yeux allèrent tout de suite à un titre de colonne, écrit en gros caractères.

Elle eut un éblouissement, crut qu'elle se trouvait mal; mais elle ne le voulut pas. Et, se raidissant contre une faiblesse physique qui trahissaitla froideur et la fermeté de sa pensée, elle lut d'une voix calme, aux articulations lentes et nettes:

Affaire Duplessier-d'AltenheimUn duel fatalMort d'un député de l'Extrême-Gauche.


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