Mlle Perdrix fit encore une pause, continua le docteur Meruel; puis elle me regarda avec un sourire qu'elle cherchait à rendre mystérieux; mais elle n'a pas le don du mystère, cela lui manque, et voilà pourquoi je crains pour son avenir; il y a du mystère dans tous les grands talents.
«Docteur, me dit-elle, savez-vous qui était cet homme?
—Je vous l'ai dit, ma chère, lui répondis-je, quelque comédien en congé, qui repassait ses rôles, et je regrette pour vous que son répertoire manquât à ce point de gaieté.»
Elle me fit la moue, elle me montra les cornes.
«Êtes-vous comme moi? reprit-elle. Quand j'ai peur, je me sauve; quand je me décide, je me décide très vite, et quand les hommes ne me conviennent pas ou ne me conviennent plus... Pourtant j'en touchai deux mots à ma mère. C'est pour le coup qu'elle me dit:—Oui ou non, t'avais-je prévenue? tu ne veux jamais me croire. J'étais pour l'autre, moi. L'autre est un galant homme, un homme sérieux, un homme rangé. Enfin tu avoues que j'avais raison; mieux vaut tard que jamais. Il ne reste plus qu'à te sauver bien vite. Sauve-toi donc!—Je fis ce qu'elle disait, je me sauvai. Vraiment les chemins de fer sont une belle invention. On a bientôt fait de mettre ordre à ses petites affaires, et votre servante! cherchez, il n'y a plus personne.
«Seize heures plus tard, j'étais commodément installée dans un beau wagon-coupé, où je ne fis qu'un somme jusqu'à Lyon. En me réveillant, je poussai un profond soupir de délivrance. Cependant une inquiétude me prit; peut-être l'homme qui me faisait peur avait-il eu vent de ma fuite, peut-être courait-il à toutes jambes après le train. J'avançai la tête à la portière, je poussai un second soupir de soulagement, et je me rendormis. Je fis le plus beau rêve du monde; je croyais voir mon directeur qui s'arrachait les cheveux. Je me flattais de l'avoir plongé dans un cruel embarras et qu'il n'y avait pas moyen de jouer sans moi lePrince toqué. J'étais bien jeune; une fée, cela se remplace aussi aisément qu'un perroquet. Il faut vous dire que ce vieux roquentin avait eu de grands torts à mon égard. Il m'avait solennellement promis un rôle dans la nouvelle pièce qu'on répétait, et il avait eu l'infamie de le donner à la grande Mathilde. J'avais juré d'en tirer vengeance. Oh! oui, j'étais bien jeune, je ne prenais pas encore la vie au sérieux, je ne savais pas ce qu'il en coûte d'avoir la tête et le pied trop légers, et qu'il suffit d'une escapade pour compromettre toute une carrière... Après cela, il faut vous dire aussi qu'une superbe occasion s'offrait à moi de voir l'Italie.
—Dites-moi tout d'un temps qui c'était, repartis-je à Mlle Perdrix.
—De quoi vous mêlez-vous, docteur? vous êtes curieux, beaucoup trop curieux.»
Et après avoir rêvé un instant:
«Ce que c'est que de nous, et à quoi tient le coeur d'une femme! Je vous jure que cette villa était un amour de villa, plantée au bord d'un amour de lac. Figurez-vous que de mon balcon je pouvais pêcher des truites à la ligne. Pendant deux semaines, je fus heureuse, parfaitement heureuse; je me croyais en paradis. Mais un matin, je m'aperçus que mon paradis m'ennuyait, que mon bonheur sonnait creux, qu'il me manquait quelque chose, que le charme de la vie est d'avoir à soi un beau fou qui parle tout seul en gesticulant. Bref, je dis à l'autre:
«—Mon cher, votre villa est charmante, mais on s'y ennuie à crever.
«Et je repartis bien vite pour Paris, où, à peine fus-ja arrivée, je courus au Grand-Hôtel.
«—Le numéro 107 est-il chez lui?
«—Ils sont à déjeuner.
«—Qu'est-ce à dire? Ils sont donc plusieurs à présent? Il y a trois semaines, ils n'étaient qu'un.
«Je dus me rendre à la vérité, le bel Edwards venait de partir, et une famille avait pris sa place. J'en aurais fait une maladie, si je pouvais être sérieusement malade, mais cela n'est pas dans mes moyens, et, puisqu'on finit toujours par se consoler, le mieux n'est-il pas de commencer par là?
«Un mois après, je reçus d'Angleterre une lettre en anglais, que j'ai eu la sottise de brûler. Je me l'étais fait traduire, et je l'avais apprise par coeur. La voici mot pour mot, je vous ai dit que j'ai bonne mémoire:
«Pendant plus de quinze jours, j'ai passé chaque soir et chaque matin devant ta porte; je ne pouvais croire à mon malheur, c'est à peine si j'y crois maintenant. Soit! que la volonté du destin s'accomplisse! Tu lui avais pris son ouvrier, tu le lui as rendu. Tout est pour le mieux, je ne te reproche rien. C'était ma lâcheté qui t'aimait... Est-il bien possible que tu n'aies plus voulu de moi? Et pour qui m'as-tu trahi? Tu m'as sacrifié à quelque pleutre, à quelque imbécile titré. Je crois l'avoir rencontré un soir dans les coulisses de ton théâtre. Tu en seras bientôt dégrisée. Ah! pauvre fille, le vrai prince, c'était moi, et tu me regretteras, mais il sera trop tard... Je te le répète, tout est pour le mieux. En me rendant ma liberté, tu as voulu sauver ma gloire et que le monde parlât du bel Edwards. Il en parlera, ma chère, et alors tu connaîtras mon vrai nom.
«Écoute-moi: le jour où tu apprendras qu'un grand coup vient d'être frappé et que la terre a frémi d'épouvante, dis hardiment: «L'homme qui a fait cela, c'est lui...» Et en vérité, si ce n'était moi, qui serait-ce? L'idée que j'ai dans la tête, d'autres l'ont eue, ma chère Rosette; mais la main leur tremble, la mienne ne tremblera point, et ce que je ferai, nul autre ne pourrait le faire à ma place... Je ne sais pas encore ce que je dirai en frappant. Sûrement je dirai quelque chose; ce sera vraiment le mot de la fin, et ce mot traversera les siècles.
«Te souviens-tu de Villebon, de cette nuit passée dans les bois? Le soleil était déjà levé, et tu dormais encore dans la voiture, car Dieu sait si tu aimes à dormir. Je te réveillai, je t'emportai dans mes bras, je t'assis au pied d'un vieux chêne. Il y avait là des violettes cachées dans la mousse, l'air en était comme embaumé. Pense quelquefois à ces violettes. J'y penserai, moi, le jour de ma mort, et je penserai aussi à cette fossette que tu as au coin de la bouche.
«J'ai une grâce à te demander: envoie à l'adresse ci-jointe une boucle de tes cheveux. Ils ne me quitteront pas, et quelque chose de toi sera mêlé à mes derniers jours. Après ma mort, on les trouvera sur mon coeur, et on se demandera qui me les avait donnés. Sois sûre que les journaux en parleront; ces bavards parlent de tout. Copie bien exactement l'adresse et expédie-moi sans plus tarder ton petit paquet. Elle y consent,elle!carellen'est plus jalouse de toi. Elle sait que c'est fini, qu'elle m'a repris à jamais, qu'elle me tient, que je suis à elle corps et âme, et qu'avant peu de jours j'irai où elle m'envoie... Tu veux boire du sang, vieille sorcière. Paix! tu en boiras.
«Dieu! que ces violettes sentaient bon! et que ces cheveux bruns étaient doux à la main! N'en sois pas trop avare; il faut qu'il y en ait assez pour que je puisse les pétrir dans mes doigts. Je fermerai les yeux, et je croirai que tu es là.»
«Docteur, après avoir lu cette lettre, je fis ce que vous auriez fait à ma place, je me coupai une grande boucle de cheveux... Tenez, on voit encore l'endroit, ils n'ont pas tout à fait fini de repousser. Il a dû les recevoir, je m'étais beaucoup appliquée en copiant l'adresse. Depuis, il s'est écoulé près de deux années, et je dois me rendre cette justice que, pendant la première, j'ai pensé au bel Edwards une fois au moins chaque semaine; mais, pendant la seconde, je n'y ai guère pensé qu'une fois par trimestre. Dame! j'étais devenue une fille raisonnable, très raisonnable. Vous savez ce que tout le monde dit de moi. Il faut bien que l'expérience serve; ma petite fugue en Italie m'avait fait beaucoup de tort. Les directeurs refusaient de me prendre au sérieux, impossible de trouver un engagement. Mais, à force de me remuer, j'ai réussi à me refaire une situation. La féerie n'est pas mon genre, j'étais née pour l'opérette. Je n'ai pas besoin de vous dire où j'en suis maintenant, me voilà tout à fait lancée et même classée. Croiriez-vous qu'ils veulent absolument m'avoir à Saint-Pétersbourg? Vous ne leur ôterez pas cela de la tête. Ils me font des propositions superbes. Vrai, je suis bien perplexe à ce sujet et bien aise de vous consulter.»
A l'entendre, on lui offrait 60 000 francs, quatre mois de congé, un palais impérial et pour le moins un grand-duc. Cette extravagante ne tarissait pas sur cette matière; après avoir fini, elle recommençait. Par moments, elle me regardait du coin de l'oeil, je comprenais ce que cela voulait dire. Elle mourait d'envie que je l'interrompisse pour lui demander la fin de son histoire. Je ne voulus pas lui faire ce plaisir, et ce fut elle qui perdit patience et s'interrompit elle-même, en s'écriant avec dépit:
«Quel singulier homme vous faites, docteur! Tantôt vous êtes trop curieux, tantôt vous ne l'êtes pas assez. Je vous ai dit qu'il m'était arrivé quelque chose d'extraordinaire. Vous ne voulez donc pas savoir ce que c'est?
—Gageons, lui dis-je, que vous avez revu sur le boulevard le bel Edwards. Il vous a juré qu'il n'est plus fou, et vous voilà rapatriés.
—Ah! le pauvre garçon! fit-elle en s'attendrissant tout à coup, autant du moins qu'il lui est donné de s'attendrir. Oui, vous dites vrai; il y a quelques heures, je l'ai rencontré sur le boulevard, dans la vitrine d'un marchand de photographies. Je le reconnus sur-le-champ, et le coeur me battit. Ses yeux, son front, sa moustache, ses cheveux frisés, sa main passée dans l'échancrure de son gilet... C'était lui, vous dis-je, lui tout entier. Je me précipite comme un coup de vent dans le magasin, et je dis au marchand:
«—D'où avez-vous cette photographie?
«Il me répond d'un air étonné:
«—Nous l'avons reçue tantôt de New-York.
«—C'est donc le portrait d'un homme célèbre?
«—Très célèbre, mon enfant.
«Et il ajouta... M'écoutez-vous, docteur?... Il ajouta:
«—C'est le portrait de John Wilkes Booth, l'assassin du président Lincoln.»
A ces mots, Mlle Perdrix, après m'avoir considéré fixement pour jouir de ma surprise, se leva et se mit à arpenter la chambre la tête haute, les joues enflammées, la narine frémissante. Ses pieds ne touchaient pas à la terre, on eût dit qu'elle allait s'envoler. Par intervalles, elle se retournait de mon côté, et, du haut de sa nuée, elle abaissait sur moi un regard superbe; c'était une divinité contemplant un ciron. Je l'arrêtai au passage, je lui secouai énergiquement les deux bras, et je lui dis:
«Malheureuse, qu'as-tu fait? Ce fou avait été placé sous ta garde, et il ne tenait qu'à toi de le défendre contreelle, de le soustraire aux obsessions de cette fille de l'enfer, de cette horrible idée fixe dont il était tourmenté. Mais tu ne sais pas aimer, et tu as eu peur. Tu as lâché ton prisonnier, tu as déserté ton poste et ta mission, tu es partie pour l'Italie avec je ne sais quel prince de rencontre, et, grâce à toi,ellea repris sa proie. O destinée à la fois tragique et ridicule! Si Mlle Rose Perdrix avait eu la tête et le pied moins légers, un peu plus de coeur ou un peu plus de courage, le président Lincoln vivrait encore!»
Elle ne m'écoutait point. Elle se dégagea, se remit à marcher à grands pas, transportée et comme possédée par son aventure et par sa gloire. Elle se trouvait mêlée à un grand événement, elle avait été aimée d'un homme dont l'exécrable mémoire vivra toujours. Son air de triomphe me parut souverainement déplaisant; je lui dis d'un ton sardonique:
«Ma foi, ma belle, puisque vous voulez qu'on se mette à votre place, je vous le dis franchement, à votre place je ne serais pas si fière; car enfin est-ce une chose bien réjouissante et bien glorieuse d'avoir été la maîtresse d'un homme qui a été pendu?»
Elle se retourna vivement, revint sur moi comme un trait, l'oeil courroucé et terrible; je crus vraiment qu'elle m'allait dévorer.
«Mais vous ne savez donc pas l'histoire, docteur? Je me la suis fait conter tout à l'heure dans le plus grand détail. Lui, pendu! Y pensez-vous? Est-ce qu'on pend un homme comme lui? Apprenez, je vous prie, qu'il s'était réfugié dans une grange, où la police le cerna; comme il refusait d'en sortir et de se rendre à discrétion, on y mit le feu; à travers une palissade, on tira sur lui plus de vingt coups de carabine. Lui pendu! Mais taisez-vous donc. John Wilkes Booth est mort les armes à la main, en se défendant comme un héros.»
Je la contemplais avec stupeur, et je m'écriai: «On croit connaître les femmes, elles nous étonneront toujours. Où donc la gloire va-t-elle se nicher?»
Cela dit, le docteur Meruel prit sa canne et son chapeau, et il se dirigeait vers la porte, quand quelqu'un lui cria: «Votre histoire est-elle bien vraie?»
Il répondit: «Je vous ai répété fidèlement ce qui m'a été conté l'autre soir; si vous ne me croyez pas, vous vous ferez une mauvaise affaire avec Mlle Perdrix.»
M. Johannes Drommel arriva à Barbison le mardi 30 septembre selon les uns, le mercredi 1er octobre selon les autres. Ces derniers se trompent. Ce qui en fait foi, c'est le double témoignage très authentique de M. Taconet, ex-commissaire de police, et de Mme Denis, marchande de marée, qui tous deux partirent de Melun dans le même omnibus que M. Drommel et firent route avec lui. Quoique M. Taconet ait la figure un peu dure, d'épais sourcils, la parole brève, tranchante, le regard perçant et inquisitif, c'est le plus honnête et le meilleur des hommes, et tous ceux qui le connaissent savent qu'il n'a jamais menti de sa vie, hors les nécessités de sa profession. Quant à Mme Denis, cette digne personne est incapable d'altérer sciemment la vérité, quand il n'y va pas de sa tête ou de la défaite de son poisson. D'ailleurs, il est de notoriété publique qu'elle ne porte sa marée à Barbison que deux fois la semaine et jamais le mercredi. Il s'ensuit que ce fut bien le mardi 30 septembre qu'elle eut l'honneur de faire route avec M. Johannes Drommel.
«A quoi sert-il, demandera-t-on peut-être, de déterminer minutieusement cette date?»
La main sur la conscience, cela ne sert à rien; mais on ne saurait être trop précis dans ses informations lorsqu'il s'agit d'un sociologue allemand, qui se pique lui-même de la plus scrupuleuse exactitude en toute matière, et qui reproche aux Français de n'avoir jamais su ni la géographie ni l'histoire. Se donne-t-il le plaisir de relever quelque bévue commise par un Velche, son oeil gris pétille de malice, sa tête a l'air de danser sur ses robustes épaules, et il laisse échapper un de ces gros rires qui font aboyer les chiens.
M. Drommel arriva à Barbison dans la matinée, à dix heures ou dix heures et demie; nous ne pouvons rien affirmer de plus précis à ce sujet, et pour cause. Tout l'univers sait que l'entreprise Lejosne fait le service des voyageurs et de la poste entre Barbison, Chailly et Melun; l'univers n'ignore pas non plus que cette recommandable entreprise s'acquitte de son office à la satisfaction générale, qu'elle s'applique à concilier l'utile et l'agréable. Quand vous allez à Melun, c'est pour y prendre le train, et le train n'attend pas; fiez-vous à l'entreprise Lejosne, vous ne le manquerez point. Ses chevaux n'ont pas besoin de sentir le fouet pour courir comme le vent. Au retour, c'est une autre affaire: il n'y a plus rien qui presse, et les choses se passent comme en famille. Qu'importe d'être à Chailly ou à Barbison une demi-heure plus tôt ou plus tard? Une allure modérée permet au voyageur de contempler le paysage, d'étudier la route, qui est charmante. Aussi ces mêmes chevaux si affairés, qui tantôt dévoraient l'espace, se mettent à compter leurs pas; ils lorgnent amoureusement toutes les maisons, comme s'ils grillaient d'envie d'y entrer, et ils s'arrêteraient volontiers pour lier conversation avec tous les passants. Le cocher, qui se conforme à leur humeur, multiplie les haltes. Il disparaît dans un bouchon, où il se rafraîchit à loisir; il a des paquets à déposer ou à prendre, des nouvelles à donner ou à demander, des accolades à distribuer ou à recevoir; il a surtout une cousine à embrasser. Excusez-le, elle est jolie, et laissez-le faire, il y a cela de bon avec l'entreprise Lejosne qu'on finit toujours par arriver; c'est une grâce du ciel.
«Voilà bien la France! s'écria M. Drommel lorsqu'il entendit la voiture rouler sur le pavé de Barbison! Deux heures pour faire dix kilomètres! Et c'est ainsi qu'on perd les batailles.»
C'était une forte exagération. Quel que soit son goût pour l'exactitude, M. Drommel est un homme très passionné, et la passion exagère toujours.
M. Johannes Drommel jouit dans son pays d'une certaine réputation, dont il est fier. Peu lui importe que son mérite et son caractère soient discutés; pourvu qu'on s'occupe de lui, il est content. Ce gros homme court n'a pas un visage ordinaire. M. Taconet, qui était assis en face de lui dans l'omnibus, ne put s'empêcher d'admirer l'ampleur de sa tête, sa grande bouche tortueuse, la longueur démesurée de ses bras, son nez conquérant, solennel, héroïque, toujours prêt à partir en guerre, un nez fait pour affronter les grandes batailles de la vie. Tant que M. Drommel garda le silence, M. Taconet l'admira; mais, à peine eut-il articulé deux mots, adieu le prestige! M. Drommel a deux voix, l'une grave, un peu rauque, l'autre perçante, aiguë; il passe brusquement de l'une à l'autre, et ce contraste est plus plaisant qu'agréable. Il y a dans le monde de vieilles brouettes mal graissées, qui ont aussi deux voix et la même façon de parler que M. Drommel, quand on les pousse un peu vivement sur le gravier. J'en connais une intimement; mais, comme elle est modeste, elle est à mille lieues de s'imaginer que je ne puis l'entendre sans penser à un grand homme.
M. Drommel est né en Lusace, à Goerlitz, et, si vous consultez à son sujet les habitants de Goerlitz, ils vous diront que dans le fond c'est un bonhomme, qu'il n'a jamais fait de mal à personne, mais qu'il est difficile de trouver quelqu'un à qui il ait rendu service. Que voulez-vous! il n'a pas le temps. Il est convaincu que le monde a été mal fait et que M. Johannes Drommel est chargé de le refaire; c'est à cela qu'il emploie ses journées et ses veilles. On cite de lui un mot mémorable qui prouve que cette préoccupation lui vint dès sa plus tendre jeunesse. Il n'avait pas dix-huit ans, quand trois ou quatre de ses camarades, qui sortaient d'une brasserie, le rencontrèrent par une froide nuit d'hiver arpentant tout seul les rues de Goerlitz, les mains dans ses poches, les cheveux au vent. Ils lui demandèrent à qui il en avait. Il les contempla d'un air compatissant; puis il leur répondit:
«Je cherche la synthèse!»
Et il passa son chemin. Depuis lors, il a toujours cherché la synthèse, et la satisfaction superbe qui se peint dans son regard témoigne qu'il a fini par la trouver. C'est un grand avantage qu'il a sur nous tous; car enfin qui de nous l'a trouvée? Assurément ce n'est pas moi.
Qu'on n'aille pas s'imaginer là-dessus que M. Drommel est un métaphysicien, un idéaliste; il méprise profondément l'idéalisme, la métaphysique et les songe-creux. Il appartient à cette nouvelle génération d'Allemands qui explique tout par les cellules et qui n'a pour Goethe et Hegel qu'une médiocre considération. M. Drommel se pique d'être réaliste jusque dans la moelle des os. Il estime que la société repose sur des opinions erronées et sur de sots préjugés. Son grand principe est que la nature a, comme M. Drommel, le génie de la synthèse, que toutes les maladies sociales proviennent de l'abus de l'analyse. Par une série de raisonnements fort bien déduits, il conclut de là que la propriété et le mariage sont, de tous les préjugés, les plus ridicules, les plus funestes, et que le point dont il s'agit est de remettre en circulation la terre et la femme. Il en a découvert la méthode, et il se fait fort de démontrer qu'il suffirait de deux ou trois décrets rendus par un gouvernement intelligent pour que tout marchât à merveille. M. Drommel ne demande à être gouvernement que pendant quarante-huit heures pour réformer à jamais l'humanité. Par malheur, jusqu'à ce jour il ne s'est pas trouvé dans toute l'Allemagne un seul principicule qui consentît à lui prêter sa couronne d'un lever à un coucher de soleil. Il s'en plaint, car il croit fermement à sa méthode.
Cet homme a du caractère, une forte volonté. Son père, qui ne croyait pas à son génie et qui le destinait au commerce, l'envoya faire ses études dans uneRealschule, où il n'apprit que quelques mots de latin. Il en appela, et le décret fut rapporté. Il répara le temps perdu, suppléa par ses efforts aux lacunes de sa première éducation. Quelques années plus tard, il était docteur, et, à peine fut-il docteur, il enseigna la sociologie à l'université de Koenigsberg en qualité deprivat-docent. Ses doctrines furent jugées dangereuses, sans compter qu'il avait la déplorable habitude de levrauder, de vilipender, de déchirer à belles dents tous ses collègues. Du haut de sa chaire, il traita l'un d'eux d'asinus ridiculissimus, ce qui fut pris en mauvaise part. On lui donna des avertissements, des dégoûts; il reconnut qu'il ne deviendrait jamais professeur ordinaire, ni même extraordinaire; il abandonna la partie. Il avait hérité de son père, qui s'était enrichi dans le commerce du bétail, une fortune assez rondelette. Il se retira fièrement sous sa tente, c'est-à-dire à Goerlitz, où il fonda une feuille hebdomadaire, intituléedas Licht, oula Lumière. Celui de ses ex-collègues qu'il avait traité d'asinus ridiculissimusécrivit contre lui un sanglant article dans lesGrenzboten; il y décriait sans merci son journal et accusait le directeur d'être une lanterne fumeuse qui se prenait pour le soleil. M. Drommel méprisa ces injures et ne se lassa point d'éclairer l'univers. Ses abonnés assurent qu'il les étonne plus qu'il ne les convainc. Cela suffit à son bonheur.
M. Drommel n'est pas seulement un penseur et un polémiste; dans l'occasion, il sait se remuer, tracasser, s'intriguer. Après une tentative infructueuse, il réussit à se faire élire au parlement impérial, où il siégea dans le voisinage des socialistes, mais sans frayer avec eux. Il les considérait comme de pauvres hères, car il n'est pas socialiste, il est sociologue, et vous en sentez la différence. Si le prince de Bismarck avait daigné prendre quelquefois ses avis et se gouverner par ses conseils, il serait peut-être devenu bismarckien; mais le prince de Bismarck ne lui ayant point fait d'avances et s'étant permis de quitter un jour la salle des séances au moment où M. Drommel était à la tribune, M. Drommel se mit à bouder le gouvernement, se détermina à constituer un parti lui tout seul. Il représentait dans leReichstagles drommeliens, et il n'y en avait qu'un, animal unique en son espèce. Sa solitude ne l'inquiétait pas, la synthèse est toujours solitaire. Il jouit de son bonheur pendant trois ans, mais il ne fut pas réélu. Cette mortification lui fut sensible; il s'en consola en pensant que les temps n'étaient pas mûrs, que son jour viendrait.
On n'est jamais tout à fait conséquent. Quoique M. Drommel aspire à mettre la propriété en circulation, il ne laisse pas de posséder une maison fort cossue, qu'il ne songe point à faire circuler, et un assez grand nombre de titres de rente, dont il ne fait part à personne. On prétend qu'il est dur à la détente, qu'il ne laisse jamais voir sans de bons motifs la couleur de son argent. D'autre part, quoique le mariage soit à ses yeux une piètre institution, destinée à disparaître dans un prochain avenir, il eut à cinquante-quatre ans la faiblesse de se marier. Dans le temps qu'il était député, il avait conçu de tendres sentiments pour une danseuse de l'Opéra de Berlin. Cette charmante Francfortoise, qui passait pour être aussi sage que jolie, le renvoya bien loin. Il est persévérant, il n'eut garde de se rebuter, et le destin lui vint en aide. Il arriva que la jolie et sage Ada se laissa un soir tomber dans une trappe, où elle se cassa la jambe. On la raccommoda; mais il lui resta de cette mésaventure un léger clochement du pied droit, qui, au dire de ses admirateurs, ajoutait à ses grâces et qui toutefois la gênait beaucoup dans ses entrechats. Elle se ravisa subitement, prêta l'oreille aux propositions de M. Drommel; mais elle entendait être épousée dans toutes les règles, civilement et à l'église. Il en passa par tout ce qu'elle voulut, tout en lui représentant qu'il est dur à un philosophe de faire le sacrifice de ses principes et de se conformer aux préjugés. Il le lui déclara fort nettement, et peut-être eut-il le tort de le lui déclarer trop souvent: les gens convaincus aiment à se répéter.
Il n'eut pas d'ailleurs à se repentir de son pénible sacrifice. Il trouva dans Mme Ada Drommel non seulement une ménagère accomplie, mais une femme exemplaire, qui témoignait une soumission touchante à ses volontés, un acquiescement absolu à ses idées, une parfaite déférence à ses conseils, une confiance entière en son génie. Lui-même s'applaudissait d'être l'unique et légitime possesseur d'une beauté que les connaisseurs lui enviaient et qui, tout en clochant un peu, faisait sensation partout où elle se montrait. Il éprouvait aussi quelque satisfaction à l'idée qu'il s'était fait aimer et adorer, lui Prussien, d'une femme née en pays rhénan, sur terre conquise. Il avait fait à sa façon acte de conquérant; il n'avait pas épousé sa femme, il se l'était annexée, sans compter qu'il était beau de voir une danseuse devenir la femme d'un sociologue. Il y avait un peu de synthèse dans cette union, et M. Drommel estimait que, si le mariage doit être condamné comme un préjugé ridicule, les mariages synthétiques méritent peut-être qu'on fasse une exception en leur faveur. Il se flattait d'avoir donné au monde un grand exemple, et par voie d'insinuation il en toucha quelques mots discrets dans un article dela Lumière, ce qui fournit à l'asinus ridiculissimusl'occasion désirée de lui dire une fois de plus son fait. M. Drommel, comme on peut croire, le remoucha d'importance, en prenant tout l'empire germanique pour juge du camp. Ce fut vraiment une belle polémique.
Il avait mis dans son bonnet de tenter de nouveau les chances du scrutin dans les élections au parlement prussien qui ont eu lieu tout récemment. Il sonda le terrain, acquit la triste conviction qu'il courait au-devant d'un échec assuré. Pour se dérober à sa défaite et pour évaporer son dépit, il résolut d'aller faire un long voyage en France et en Italie. Ce fut de sa part une détermination salutaire. Tant qu'il était dans son pays, il était mécontent de tout, critiquait amèrement les institutions et les hommes, se plaignait que les affaires allaient de mal en pis. A peine avait-il passé la frontière, les comparaisons qu'il faisait le réconciliaient avec sa maudite et chère Allemagne. S'il avait beaucoup de griefs contre ses compatriotes, il contemplait les Velches du haut d'un mépris juché sur cinquante canons Krupp. Il enferma dans une sacoche de voyage, qu'il suspendit à son cou, cinq ou six mille marks en billets et en rouleaux d'or, qu'il économisait depuis longtemps à cet effet, et, accompagné de sa charmante femme, il se mit en chemin pour Paris, où il passa quinze jours, après quoi il continua son voyage, en allant visiter la forêt de Fontainebleau. Voilà comment il se fit que, le 30 septembre 1879, l'entreprise Lejosne eut le privilège de voir monter M. Drommel dans un de ses omnibus et de le transporter moyennant la somme d'un franc de Melun à Dammarie, de Dammarie à Chailly, de Chailly à Barbison.
M. Drommel était curieux de tout. Durant le trajet, il fit subir un interrogatoire en règle à ses compagnons de route; il avait l'air d'une corneille qui abat des noix, et au demeurant il ne doutait pas que des Français ne fussent très sensibles à l'honneur que leur fait un penseur d'outre-Rhin en les questionnant. La marchande de marée, qui aimait à jaser, lui répondit de point en point. Il voulut savoir quelles espèces de poisson elle portait dans sa corbeille, et il sourit majestueusement quand elle lui vanta ses anguilles; il lui fit la grâce de lui déclarer qu'il n'y a de vraies anguilles que celles qui barbotent dans la Neisse. M. Taconet fut moins complaisant, se renferma dans un morne silence, et ne daigna pas apprendre à l'interrogant sociologue que, étant né à Metz, il avait peu de goût pour les Allemands. Il n'eut garde non plus de lui dire qu'il avait été commissaire de police à Melun, que, ayant fait depuis peu un héritage, il avait pris sa retraite et qu'il se rendait à Barbison pour y donner des ordres touchant une maisonnette qu'il y faisait bâtir et dans laquelle il se promettait de passer ses vieux jours. Il se donna encore moins la peine de lui révéler qu'il n'avait lu dans toute sa vie qu'un seul livre, écrit par François Rabelais, mais qu'il l'avait bien lu, qu'il le savait par coeur, et qu'à sa manière il y avait trouvé la synthèse. A quoi bon le dire? M. Drommel n'en aurait rien cru.
Choqué du silence obstiné de l'ex-commissaire de police et trouvant de ce côté portes et fenêtres closes, M. Drommel se retourna vers Mme Denis. A peu de distance de Chailly, elle lui montra sur le bord de la route une sorte de tour crénelée coiffée d'une sorte de minaret, et elle lui raconta que cette tour était un tombeau qu'un particulier assez original s'est fait construire pour y être enterré avec ses chevaux et ses chiens. M. Drommel sourit de nouveau; poussant le coude de Mme Drommel, il s'écria:Französische Eitelkeit. M. Taconet, qui savait un peu d'allemand, comprit que cela voulait dire: Voilà bien la vanité française! Un peu plus loin, on rencontra une jolie vachère qui, armée d'une longue gaule, menait ses bestiaux aux champs. Elle interpella de loin le cocher de l'omnibus, et lui montrant toutes ses dents, elle lui cria:
«Redemandez mon ombrelle à Eugénie, j'en aurai besoin pour la fête de dimanche.»
M. Drommel haussa les épaules, poussa encore le coude de sa femme, et lui dit:Französische Frivolität. Quand M. Taconet n'aurait pas su l'allemand, il aurait deviné sans peine que cela signifiait: Voilà bien la frivolité française!
Cette seconde impertinence lui fut amère; il eut peine à digérer cette pilule. Il fut bien tenté de saisir M. Drommel à bras-le-corps et de le jeter par la portière; mais quand on a été commissaire de police, on a appris à maîtriser son premier mouvement. Il se contenta de penser à Dindenaut, le marchand moutonnier, à ses insolents propos et, passant la main sur ses favoris, il grommela sourdement:
«Patience! répondit Panurge.»
M. Taconet et Panurge avaient raison, la patience est une bonne chose, elle sait toujours trouver le mot de la fin. De ce moment, l'ex-commissaire de police s'efforça d'oublier l'existence de M. Drommel, en ne regardant plus que Mme Drommel. Plus il la regardait, plus elle lui plaisait. Il admira sans réserve ses cheveux d'un blond argenté, la douceur de sa voix flûtée, l'aisance de son maintien, la vivacité de ses manières, ses yeux de teinte indécise couleur du temps. Il admira surtout les grâces mignonnes de son sourire. N'étant jamais allé à Francfort-sur-le-Mein, ce sourire lui était nouveau; il ignorait qu'on l'y rencontre souvent et qu'il est le frère des bons vins du Rhin. Ce qui le chagrinait, c'était le respect que Mme Drommel semblait témoigner à son mari, les attentions qu'elle avait pour lui, l'air soumis dont elle l'écoutait, l'empressement avec lequel elle approuvait ses sentences comme les paroles d'un oracle. Il ressentit un accès d'indignation, en pensant que ce butor avait su gagner le coeur de cette ravissante créature, à qui il disait en lui-même avec colère:
«Ne vengeras-tu donc pas les Messins?»
En descendant de l'omnibus, M. Drommel s'embarrassa les jambes dans son parapluie, il trébucha sur le marchepied et faillit se laisser choir tout de son long sur le pavé, ce qui fit passer dans l'âme et dans les yeux de M. Taconet un éclair d'espérance. Mais Mme Drommel était là, car elle était toujours là, toujours attentive et toujours souriante. Elle retint par le coude son mari, qui ne tomba point. Sa tendresse vigilante s'alarmait facilement.
«Tu m'as fait peur! lui dit-elle.
—Ce n'est rien, ma chatte, répondit-il; M. Drommel n'est jamais tombé.»
Cela dit, il lui mit sur les bras deux gros sacs de nuit, bien bondés et fort lourds, se bornant, quant à lui, à porter sa poche de voyage, son parapluie et sa personne.
«Tout supporter et tout porter, pensa M. Taconet, voilà le sort de cette chatte.»
Après avoir commandé son déjeuner, M. Drommel voulut donner un coup d'oeil à l'exposition permanente de peinture qui est ouverte au rez-de-chaussée de l'hôtel où il venait de descendre. Il a du goût pour les beaux-arts, la prétention de s'y connaître et d'en juger; il dessine lui-même à ses moments perdus. Jointe au talent, l'application d'esprit produit des miracles; le talent manque à M. Drommel, mais il est fort appliqué. Si jamais vous passez à Goerlitz, demandez à voir ses tableaux; il y met de la synthèse, comme il en a mis dans son mariage. Il se plaît à rassembler sur la même toile toutes les roches connues, le calcaire, le granit, la mollasse, et au moins dix essences d'arbres; tout cela est rendu très exactement. Il n'y manque qu'une chose, le je ne sais quoi qui fait qu'un tableau est un tableau; mais il ne lui importe guère, il estime que l'exactitude est une vertu qui tient lieu de toutes les autres. Il en trouva peu dans les peintures des jeunes exposants de Barbison, et il faut convenir que ce jour-là il n'y avait dans le nombre aucun chef-d'oeuvre. Hélas! les Dioscures de ce glorieux village sont morts: Rousseau et Millet ne peindront plus.
M. Drommel trouva tout détestable et se dirigea vers la porte, en se couvrant les yeux pour ne plus voir les honteux peinturlurages qui offensaient la délicatesse de son goût. Comme il allait sortir, Mme Drommel le rappela; elle venait de découvrir à l'un des bouts de la cimaise une toute petite toile, qu'elle trouvait charmante. Ce tableautin, qui représentait une cavalcade dans une chênaie, joignait une finesse rare de dessin à un ragoût de couleur tout à fait appétissant. Le jeune homme qui l'avait peint, et que vous connaissez tous, s'appelle Henri Lestoc. Ce joli garçon a le diable au corps; on peut lui promettre un superbe avenir, si ses premiers succès ne le grisent pas. Puisse-t-il se défier de l'habileté prodigieuse de sa main et ne pas sacrifier le sérieux de l'art au croustillant, qui est le dieu du jour! La peinture qu'on préfère depuis quelques années est celle qui donne envie d'en manger; on peut douter pourtant qu'elle soit faite pour cela.
Malgré son parti pris, M. Drommel se sentait attiré par le croustillant du tableautin. Il y promena longtemps ses yeux et son nez, et il s'informa du prix. Son admiration redoubla quand on lui dit que le peintre demandait deux mille francs de cette petite pochade, qu'on aurait logée dans une tabatière. Tous les philosophes ont leurs faiblesses; la sienne était d'éprouver une admiration naturelle pour les choses qui coûtent cher et un vif désir de les avoir à bon marché. Mais quand on lui assura que M. Henri Lestoc n'avait qu'un prix et ne faisait jamais de rabais, il déclara que M. Henri Lestoc était un extravagant, que ses prétentions étaient impertinentes, et il s'en alla déjeuner.
Le couvert avait été mis sous un hangar qui s'ouvre sur une allée de jardin. M. Drommel mangea de grand appétit; il dévora, tout en se plaignant que rien ne fût mangeable. Il prétendit que les oeufs n'étaient pas frais; la poule venait de les pondre. Il prétendit aussi que sa côtelette de mouton était coriace, que le jambonneau ne valait pas le plus grossier jambon de la Westphalie. Il fit la grimace en buvant son café, qui était exquis. Après avoir tout passé par l'étamine, il voulut, avant de retenir une chambre, savoir ce que lui coûtait son déjeuner. Il se récria sur l'addition, discuta, marchanda, liarda, si bien que l'aubergiste finit par se fâcher, et de mémoire d'homme Mme Picaud ne s'est jamais fâchée qu'à bon escient. Il y a des voyageurs qui aiment à voyager à bon compte et qui s'accommodent de tout; il y en a d'autres qui sont fort exigeants et qui payent volontiers en conséquence; il y en a d'autres enfin qui exigent tout et qui voudraient ne rien payer. C'était le cas de M. Drommel.
L'ex-commissaire de police avait assisté de loin à cette petite scène. Il dit tout bas à l'aubergiste, qui se retirait en colère:
«Il vous demandera ce soir pour son dîner un ange rôti, et il le payera six sous comme une alouette.»
Une demi-heure plus tard, M. Drommel traversait le Bas-Bréau, se dirigeant d'un pas délibéré vers les gorges et les rochers de la Solle. Avant de se mettre en campagne, il n'avait consulté personne,—il ne consultait jamais que lui-même. Son intention n'était pas de visiter des sites célèbres; il faisait peu de cas des endroits où tout le monde va, par la même raison qu'en matière de politique, d'histoire et de sociologie, il méprisait tous les lieux communs; c'était sa bête noire. Il avait daigné acheter à Paris l'excellent Guide Joanne; il y avait lu que les huit ou dix chaînes qui traversent la forêt de Fontainebleau semblent être des lambeaux d'une ancienne assise de sable et de grès, détruite en partie par des cataclysmes, que les vallées qui les séparent ont été formées par l'érosion violente de courants sous-marins, que les immenses tables de grès, privées d'appui, se sont affaissées, et que leurs débris ont produit ces entassements sauvages et pittoresques qui offrent un caractère si particulier. Cette explication n'avait pas eu le bonheur d'agréer à M. Drommel. Il avait peu de goût pour les courants sous-marins, il ne croyait qu'aux actions lentes, et il désapprouvait tous les cataclysmes. Esprit méthodique, il était fermement convaincu que, comme lui, la nature procédait toujours avec méthode, qu'elle avait, comme M. Drommel, le génie novateur sans y mêler aucune passion révolutionnaire, et que, si elle avait siégé pendant trois ans auReichstag, elle aurait pris place dans le voisinage des socialistes sans jamais frayer avec eux. Il se flattait de rapporter de son excursion une petite théorie toute neuve, un réquisitoire en règle contre les idées reçues. Il se promettait d'en faire le sujet d'un article qu'il expédierait dès le lendemain à la rédaction de son journal, en l'assaisonnant de quelques épigrammes contre l'asinus ridiculissimus, qui avait la sottise de croire aux cataclysmes. Ce qu'il cherchait à cette heure, ce n'était pas le Nid-d'Amour, ni le Gros-Fouteau, ni d'admirables cépées de charmes, ni de beaux points de vue, ni le plaisir de ses yeux; c'étaient des preuves sans réplique, des arguments irréfutables, et, tout en marchant, il pensait à l'asinus, qui peut-être en ce moment pensait à lui. Touchante sympathie des belles âmes!
Il serait mort de confusion s'il avait demandé sa route à qui que ce fût, et même il n'accordait que peu d'attention aux marques rouges et aux marques bleues que des mains prévoyantes ont imprimées sur le tronc des chênes ou sur la paroi des rochers, dans le dessein louable d'orienter le piéton. Il avait pris avec lui sa boussole et sa carte, encore ne les consultait-il qu'à de rares intervalles: son idée était la plus sûre des boussoles. Devant lui marchait son grand nez héroïque, aux narines frémissantes, qui savait toujours son chemin, guide infaillible, sondant l'espace et flairant l'inconnu. Mme Drommel suivait. Quoiqu'on fût au 30 septembre, il faisait chaud; le ciel n'avait pas un nuage, et la pauvre femme était sans défense contre le soleil, qui était ardent. Par l'ordre de son maître elle avait laissé à l'hôtel son parasol de soie caroubier. Et d'ailleurs à quoi lui aurait-il servi? Elle avait les deux bras empêchés, l'un par un grand plaid à carreaux, plié en quatre, que M. Drommel se proposait de mettre sous lui quand il s'assiérait dans l'herbe et sur lui quand le serein tomberait, l'autre par le panier aux provisions, destiné à parer à quelqu'une de ces crises violentes de l'estomac auxquelles les sociologues sont sujets.
Le plaid était gênant, le panier était terriblement lourd; le sentier, qui serpentait parmi des blocs épais, était abrupt. Mme Drommel souriait. On sait qu'elle avait peine quelquefois à se faire obéir de sa jambe droite: il lui prenait des lassitudes, elle doutait de pouvoir aller jusqu'au bout; mais elle rassemblait ses forces, elle ramassait son courage, et elle souriait. Le soleil l'incommodait beaucoup, elle pensait en soupirant à son parasol. Ses pieds mignons enfonçaient tour à tour dans un sable poudreux ou glissaient sur de perfides aiguilles de pins, et elle se disait que celui qui a inventé les voitures à huit ressorts était un homme de génie. Elle avait toujours eu peur des serpents; il lui semblait à chaque instant qu'elle allait marcher sur une vipère, qui se redresserait en sifflant; elle ne laissait pas de sourire. Par intervalles, s'arrêtant pour reprendre haleine, elle regardait derrière elle et croyait apercevoir dans l'épaisseur d'une futaie ou dans le vague des airs je ne sais quoi, une vision, quelque scène de son passé, un visage dont elle avait gardé un obligeant souvenir. Puis, se retournant, elle ne voyait plus qu'un gros homme court, dont l'énorme tête et la puissante nuque se détachaient insolemment sur le ciel bleu; ce gros homme court était le présent et l'avenir; il possédait à la vérité la synthèse, mais il ne songeait pas à demander à sa chatte si elle était lasse; nonobstant elle souriait. Elle se disait parfois: «Si pourtant... s'il arrivait par miracle...» Le miracle ne se faisait pas, et elle souriait encore, elle souriait toujours.
Cette vaillante petite femme prenait tout en bonne part, ne regardait que l'aimable côté des choses, brave dans les épreuves, croyant fermement aux occasions, convaincue par son expérience qu'il y a dans ce monde plus d'épines que de roses, mais faisant bon visage aux épines et cueillant la rose sans se piquer les doigts. Ce sourire de belle humeur, qu'une mère accorte et facile lui avait appris dès son bas âge, à la petite pointe du jour, ne l'avait jamais quittée. Il avait résisté à toutes les inclémences du sort, il avait traversé avec elle les misères d'une ingrate jeunesse, il l'avait suivie dans tous les défilés, dans tous les fourrés de la vie, dans les hasards de débuts contestés comme dans l'ivresse des premiers succès, et il lui avait toujours tenu compagnie, à la ville, sur les planches, au foyer de la danse, même dans la trappe où elle s'était cassé la jambe, et, ce qui est plus digne de remarque, jusque dans les plaisirs douteux d'un mariage synthétique. Ce sourire est destiné à ne mourir qu'avec elle, et, quand on la clouera dans son cercueil, ce bel oiseau sera encore là, doucement posé sur ses lèvres pâlies et chantant à la camarde sa dernière chanson.
Comme il venait de déboucher dans la vallée de la Solle, M. Drommel se mit à allonger le pas, et sa femme lui dit, tout essoufflée:
«Tu ne te ménages pas assez, je crains que tu ne te fatigues.»
Elle s'approcha de lui. Il avança vers elle son vaste front ruisselant, dont elle étancha la sueur avec son mouchoir de dentelle, se flattant du vain espoir qu'il allait lui dire:
«Imbécile que je suis, je te fais trotter, tu n'en peux plus, reposons-nous.»
Il lui montra du doigt ses jarrets et ses pieds d'éléphant et lui dit:
«C'est de l'acier.»
Il ajouta:
«N'est-il pas plaisant que tu aies épousé depuis deux ans M. Drommel et que tu ne saches pas encore que M. Drommel n'est jamais las?»
A ces mots, il se remit en route.
Cependant, après trois heures d'enjambées et à travers beaucoup de circuits, ils atteignirent le mont Chauvet, où M. Drommel résolut de faire une halte, non qu'il fût las, mais son estomac commençait à parler ou plutôt à crier. Il se garda bien de pousser jusqu'à la fontaine, qui commande un beau point de vue; on lui avait conseillé d'y aller, et il n'en faisait jamais qu'à sa tête. Il avisa au pied d'un hêtre solitaire une pierre plate, qui formait un siège commode. Laissant à sa femme le soin de s'en procurer un autre, il la déchargea de son plaid, qu'il étendit sur la pierre; il s'y installa, le hêtre lui servant de dossier. Mme Drommel posa à terre son cabas, en tira un poulet froid que le grand homme expédia lestement. Puis il avala trois verres de bière, en déclarant qu'elle était exécrable. Après cela, il ouvrit son calepin, se mit à crayonner des notes pour le grand article qu'il ruminait dans sa tête, et dans lequel il comptait tailler des croupières au Guide Joanne et à l'asinus.
Mme Drommel s'était assise tant bien que mal sur un tronc d'arbre renversé; elle n'avait pas de dossier, elle s'en passait. Elle croquait des noisettes, qu'elle cassait entre deux cailloux, et elle admirait le paysage. Par instants, elle grattait la bruyère défleurie avec le bout de son pied, et, comme précédemment, elle se disait:
«Si pourtant... oui, s'il arrivait par miracle qu'en creusant la terre du pied, il en sortit?...»
Quoi donc? Elle ne le disait pas, son sourire achevait sa phrase. Hélas! le petit pied avait beau gratter, la terre était sourde à son désir, il n'en sortait rien ni personne.
En ce moment, M. Drommel était bien loin de se souvenir qu'elle existât. Il continuait de prendre ses notes, et, selon sa coutume en écrivant, il pinçait entre son pouce et son index la coquille de son oreille gauche, il la chiffonnait, la tiraillait en tous sens, l'allongeait indéfiniment; c'était sa manière de s'inspirer. Mme Drommel regardait par intervalles cette oreille énorme, qui était du plus beau rouge, et des visions de chauves-souris passaient devant ses yeux. Après cela, elle contemplait le plaid à carreaux, le panier qu'elle avait porté et dont elle sentait encore le poids à son bras, puis le grand vide du ciel, où elle croyait voir courir une belle calèche, bien moelleuse, dans laquelle il y avait quelqu'un qui la regardait. L'instant d'après, son petit pied recommençait à gratter la terre. Le voeu qu'elle venait de former ressemblait à une résolution. Comme on peut croire, M. Drommel ne se doutait de rien.
Il était tellement absorbé par son travail qu'il ne s'avisa pas de la fuite des heures. Le soleil allait se coucher quand il quitta sa grosse pierre et donna le signal du départ. Soit que sa clairvoyance fût intermittente, soit par l'effet de quelque distraction, il ne sut pas retrouver son chemin et finit par s'égarer complètement. Mme Drommel s'en aperçut, mais il coupa court à ses représentations en l'assurant qu'il possédait au suprême degré la bosse des localités. Le malheur fut que, en descendant un sentier rocailleux, elle fit une glissade et tomba, sans se faire grand mal à la vérité. Il lui reprocha vivement sa maladresse, la rabroua, se fâcha, avant de l'aider à se relever. Elle fut bientôt sur pied, s'excusa de son mieux. Étourdie par sa chute, craignant d'en faire une autre, elle ralentit le pas. Il se fâcha de plus belle. Ce qui mit le comble à sa colère, c'est que le sentier qu'ils suivaient les conduisit à un carrefour où aboutissaient cinq chemins de traverse. Lequel prendre? M. Drommel était fort embarrassé et furieux de l'être. Il ne faisait plus assez jour pour qu'on pût déchiffrer les indications des poteaux. Cet irascible sociologue s'en prit à sa femme, qui, pendant qu'il parlait et délibérait, s'assit sur le revers d'un talus pour donner un peu de relâche à ses pieds meurtris.
«Mulier magnum impedimentum!» s'écria M. Drommel.
Et, la priant de l'attendre, il enfila au hasard l'une des cinq traverses, dans l'espérance qu'elle aboutissait à une grande route, où il trouverait à qui parler.
Mme Drommel n'aimait pas les vipères, elle n'aimait pas non plus la solitude. Elle promena ses yeux autour d'elle et ressentit quelque émotion. Elle voyait le crépuscule s'épaissir rapidement, et cette grande forêt, dont la nuit s'emparait par degrés, lui faisait peur. Elle se mit à chanter, ce qui est un signe grave; elle ne se doutait pas qu'on l'écoutait. Elle s'interrompit soudain, elle avait entendu le bruit d'un pas. Le coeur lui battit très fort, le sang lui monta aux joues.
«Johannes, est-ce toi?» cria-t-elle.
Une voix claire et fraîche lui répondit:
«Je ne suis pas Johannes, et j'en ai bien du regret, madame, puisque c'est lui que vous appelez.»
Son émotion se dissipa subitement et fit place à la surprise. La voix qui venait de lui parler n'avait rien d'inquiétant; ce n'était pas celle d'un malandrin. Elle se rassura tout à fait quand elle vit apparaître un joli garçon, à la fine moustache blonde, qui portait sur ses épaules tout l'attirail d'un peintre. C'en était un en effet, car il s'appelait Henri Lestoc, et il revenait de faire une étude dans la gorge du Houx. Si son talent ne fait pas banqueroute, peut-être l'appellera-t-on un jour le grand Lestoc ou Fortuny II; pour le moment, on le traite de petit, non qu'il soit court sur jambes, mais parce qu'il est mince, svelte, fluet, ce qui ne l'empêche pas d'avoir une santé de fer. Jusqu'à trente ans au moins, il aura l'air jeunet. Il y a du reste deux petits Lestoc, celui que connaissent les hommes et celui que connaissent les femmes. Avec les hommes, il est froid, réservé, compassé, narquois, sèchement ironique, gai par accès, mais toujours pince-sans-rire; beaucoup de gens le prennent pour un Anglais. Auprès des femmes, il est tout autre: il a des naïvetés volontaires, des candeurs calculées, jointes à l'effronterie d'un page, et il se permet de grandes libertés sans qu'elles se fâchent. Se fâche-t-on contre un enfant?
L'une d'elles, qui le connaît bien, disait de lui:
«C'est Chérubin qui en est à sa seconde comtesse et à sa seconde manière.
—Ajoutons-y deux ou trois Suzannes,» répondit une autre qui le connaît mieux encore.
Il s'était approché, la tête haute, l'oeil allumé; il paraissait ravi de la trouvaille qu'il venait de faire. Quand il fut à trois pas de Mme Drommel, il ôta respectueusement son chapeau, resta quelque temps à la regarder, la mangeant ou, pour mieux dire, la buvant des yeux; il avait l'air surpris et charmé d'un gourmet savourant un grand cru qu'il a découvert dans un cabaret du village. Elle le regardait aussi, et elle se souvint du rêve qu'elle avait caressé sur la cime du mont Chauvet. Elle ne put s'empêcher de se dire que son joli pied n'avait pas travaillé en vain, que la terre s'était émue, qu'il en était sorti quelque chose. Était-ce précisément ce qu'elle cherchait? Certes, non; mais ce qu'elle venait de trouver ne lui déplaisait pas. Elle s'était toujours résignée à toutes les volontés du Ciel; elle lui disait dans ses prières:
«Si ce n'est lui, que ce soit un autre, pourvu que ce soit quelqu'un!»
Elle se rappela qu'elle devait une réponse au jeune inconnu.
«Vous voyez, monsieur, lui dit-elle, une femme bien malheureuse. Voici cinq chemins, et je ne sais pas lequel conduit à Barbison.
—J'y vais de ce pas, répondit-il. Convenez que c'est le Ciel qui m'envoie.»
Et il lui offrit son bras, qu'elle n'accepta point.
«Ma situation est plus compliquée que vous ne pensez, reprit-elle. Mon mari est allé à la découverte, et je l'attends.»
En apprenant qu'il y avait dans cette affaire un mari et que ce mari était proche, Henri Lestoc éprouva la plus vive contrariété; il parut consterné, et son dépit se peignit si naïvement sur sa figure que Mme Drommel, qui avait toujours bon coeur et beaucoup de pitié pour les chagrins qu'elle causait, trouva son cas intéressant.
«Me permettez-vous au moins de l'attendre avec vous?» fit-il après un silence.
Elle lui répondit par un signe de tête qui voulait dire:
«Il m'a fait faire tout d'une haleine quatre grandes lieues au moins, sans s'informer si j'étais lasse, et notez que je portais à mon bras le panier aux provisions; j'en ai encore la marque. Tout à l'heure, c'est lui qui s'est assis sur le plaid, et, un siècle durant, il a griffonné je ne sais quoi, sans trouver un mot à me dire; je n'avais pas d'autre distraction que de contempler son oreille gauche, qui ne m'avait jamais paru si grande; le fait est qu'elle est énorme. Que tous ses péchés lui soient pardonnés! je suis une âme sans malice. Mais vous arrivez dans un bon jour, dans un moment favorable. Tâchez d'en profiter. L'occasion a des ailes et s'envole.»
Quoique le petit Lestoc n'eût pas compris la moitié de ce que voulait dire le mouvement de tête de Mme Drommel, il s'assit bien vite à ses côtés, sur le talus, un peu plus bas qu'elle, et bientôt il se trouva presque à ses genoux.
La conversation s'engagea; ils firent connaissance avec une promptitude qui s'explique par l'imprévu de leur rencontre, par la fatalité des sympathies, par la nuit qui tombait, par le lieu où ils se trouvaient. Les choses vont très vite dans les bois; sous leurs voûtes mystérieuses, la pensée acquiert des rapidités qui l'étonnent elle-même. Une forêt n'est jamais un témoin incommode, quelquefois elle a la figure d'un complice.
Après deux minutes d'entretien, Mme Drommel avait deviné que ce joli blondin était l'auteur du petit tableau qu'elle avait admiré, et elle lui dit le cas infini qu'elle faisait de son talent. A son tour, il lui adressa le compliment qu'il regardait comme le plus flatteur de tous: il lui signifia qu'il l'avait prise pour une Parisienne, qu'il en avait jugé ainsi à ses manières, à sa tournure, à son chapeau, à sa jolie robe jaune paille, qui sortait des mains de la meilleure faiseuse. Elle lui apprit que son éducation avait été très soignée; on lui avait enseigné dès son enfance qu'une Berlinoise doit se faire habiller à Francfort et une Francfortoise à Paris. Il sut bientôt qu'elle avait été danseuse et que, par une dispensation singulière du sort, elle était la femme d'un sociologue. Ce genre d'animal lui était absolument inconnu, mais il avait l'imagination vive: il devina tout de suite de quoi il s'agissait, et, bien que Mme Drommel s'exprimât en termes fort discrets, le personnage lui apparut, il le refit tout entier de la tête aux pieds. Bref, au bout d'un quart d'heure, il savait tout, sans qu'elle eût rien dit, mais ils étaient l'un et l'autre fort intelligents et disposés à s'entendre comme larrons en foire.
Cependant M. Drommel ne revenait pas, cela devenait inquiétant. Mme Drommel ne songeait plus à s'inquiéter, elle pensait à toute autre chose.
«Madame, lui dit le jeune homme en attachant sur elle un regard à la fois très candide et très audacieux, l'an dernier j'ai trouvé dans la forêt un bijou de prix; j'ai fait mettre à ce sujet une annonce dans les journaux, personne n'a réclamé le bijou, et il m'est resté. Cette fois, je viens de trouver une femme, et quelle femme! Personne ne la réclame, j'ai bien envie de la garder.»
Il mentait, car il aimait à prendre, mais il ne gardait jamais rien.
Sa hardiesse ne la choqua point.
«Un instant, monsieur! répliqua-t-elle en riant; commencez par me mettre dans les journaux, à l'article des objets perdus, et nous verrons après.»
En ce moment, une voix aiguë, qui partait du bout de l'un des chemins de traverse, cria:
«Ada! Ada!
—Me voici, j'y vais,» répondit-elle en se levant.
Le petit Lestoc se leva aussi; il fit un geste de désespoir, murmura:
«C'est lui! je reconnais sa voix. Dieu me fasse grâce! Voici où mon aventure se gâte.»
Il salua, fit quelques pas; puis, se retournant, l'audacieux jeune homme dit tout bas:
«Est-il gênant?»
Elle se mit encore à rire et dit:
«Vous en jugerez ce soir.»
Elle ajouta d'un ton d'autorité, de commandement:
«Tâchez de lui plaire.
—On lui plaira,» fit-il.
Et il disparut dans un sentier. Ada rejoignit aussitôt son mari, qui lui cria d'un ton goguenard:
«Te voilà tout émue; gageons que tu as eu peur. Tête de femme ou de linotte, que pouvait-il donc t'arriver? Tu crois aux loups?»
Elle aurait pu lui répondre qu'elle venait d'en rencontrer un et qu'il en est d'aimables. Elle se contenta de lui arranger sa cravate, qui s'était dénouée. Cela fait, elle lui dit:
«Te voilà superbe!»
Puis elle lui tendit sa blanche main, pour qu'il la baisât. Il s'acquitta de cette formalité en rechignant et avec la grâce d'un ours qu'il était.
«Dépêchons-nous, fit-il d'un ton d'humeur, et ne t'avise plus de tomber. La route est ici près, mais il faut une heure encore pour arriver au gîte, et je meurs de faim.»
Elle fit un effort suprême pour se remettre vaillamment en chemin. L'entorse qu'elle s'était faite dans sa chute, et qu'elle avait oubliée en causant avec un jeune inconnu, se rappelait douloureusement à son souvenir. A la vérité, cette entorse était fort légère, mais elle n'avait plus le pied sûr: elle butait à chaque instant. Quand elle atteignit l'extrémité de la traverse, à peine eut-elle fait dix pas sur le chemin de Fleury, elle se sentit au bout de ses forces et fut prise d'une défaillance qui lui attira une algarade.
La fortune, qui s'intéresse aux jolies femmes, eut pitié d'elle et lui porta secours. Une calèche vint à passer; un noble étranger mit sa tête à la portière, et, agitant une main toute chargée de bagues, il s'écria avec un accent très prononcé:
«Je viens de Fontainebleau, je retourne à Barbison; j'ai deux places à offrir, et je serais charmé si on les accepterait.»
A ces mots, il s'élança à terre, fit monter M. et Mme Drommel, et coupa court à leurs remerciements, en disant:
«Quand je vois une femme qu'elle est lasse, mon coeur il s'émeut.»
Si le noble étranger ne parlait pas très purement le français, il avait en revanche grand air, de grandes manières, une belle tête, un visage au teint mat, encadré de noirs sourcils et d'une barbe artistement peignée et taillée. Ada, qui avait le goût délicat, trouvait à redire à l'abondance excessive de ses bagues et à la profusion des odeurs qu'exhalaient son mouchoir, ses vêtements, ses cheveux. Mais, mollement étendue dans la calèche, elle se sentait revenir de mort à vie, et elle avait trop d'obligations à cet homme providentiel pour ne pas tout lui pardonner. Quant à M. Drommel, il était disposé à voir dans la politesse qu'un Italien venait de faire à un penseur allemand un de ces hommages instinctifs et tout naturels que les races subalternes rendent aux races supérieures. On aurait pu croire et peut-être croyait-il lui-même de bonne foi que la calèche était à lui, que l'Italien était son obligé; il le traitait de haut, d'un air de condescendance. Cependant, quand il eut appris par les hasards de la conversation que l'homme aux bagues était un grand personnage sicilien et portait la beau titre de prince de Malaserra, il changea subitement d'attitude, sa morgue dégela, son coeur s'attendrit et s'exalta. Il n'avait pas seulement la faiblesse d'admirer les choses qui coûtent cher, il avait un respect natif pour les grandeurs; l'amitié d'un prince lui semblait un bienfait des dieux. Il déploya toutes les grâces de son esprit pour démontrer au noble étranger que, quoi qu'en pussent dire les mauvaises langues, M. Drommel ne s'était pas égaré dans la forêt, attendu qu'il ne s'égarait jamais; il lui expliqua point par point qu'en définitive le chemin qu'il avait suivi était le bon, et que, s'il avait éprouvé un moment d'embarras, cela tenait à ce que la carte dont il s'était muni était celle de l'état-major français; il profita de cette occasion pour déclarer que les Français n'ont jamais su la géographie et que leurs cartes sont de qualité inférieure. Le noble étranger lui donna raison, abonda dans son sens; il en fut charmé, et, quand la calèche s'arrêta devant la porte de l'auberge de Barbison, il ressentait déjà une vive sympathie pour son nouvel ami le prince de Malaserra.