Cette fois, Mme Drommel fut du dîner. Son aimable présence mit en joie la petite table ronde autour de laquelle se réunirent les convives de la veille; il en est de la beauté comme du bon vin: elle réjouit le coeur de l'homme. Le petit Lestoc fut le seul qui ne fit pas fête à cette jolie femme. Il ne paraissait pas se douter qu'elle fût là. Il était distrait, préoccupé; il avait le regard rêveur et le front nuageux. M. Drommel en conclut malignement qu'il regrettait ses trois cents francs; il le plaisanta finement sur son silence, sur son air raide et taciturne.
«Excusez-moi, répondit le jeune homme; je creuse un problème. Oh! j'y arriverai; mais il y a là une question de lieu, de temps, de méthode qui me donne beaucoup à penser.
—La méthode est la grande chose, dit M. Drommel. Jeune homme, faites-moi part de vos perplexités, je vous aiderai à résoudre ce cas embarrassant.
—Je compte bien sur vous pour m'y aider, répliqua-t-il; mais vous m'y aiderez sans avoir besoin de parler. Je gage que l'inspiration me viendra en vous regardant.»
Et il se replongea dans sa méditation.
Sur ces entrefaites, l'ex-commissaire de police arriva. En voyant paraître son ennemi intime, M. Drommel se renfrogna; cet homme lui était souverainement antipathique; il se promit de ne pas manquer l'occasion de lui dire son fait.
Le prince de Malaserra avait secoué sa mélancolie; assis à côté de Mme Drommel, il se montrait galant et attentif.
«Le sort de M. Drommel, lui dit-il, il est le plus enviable de tous les sorts; mais ce que je lui envie surtout, c'est qu'il est adoré par une femme qu'elle est, paraît-il, un ange de douceur et de complaisance. Et pourtant, qu'a-t-il besoin d'être heureux, M. Drommel? Il m'a dit lui-même qu'il se consolerait facilement de tous les petits accidents qui pourraient lui arriver. Les sociologues, ils se consolent de tout.
—Surtout des chagrins des autres, je le crois sans peine, interrompit M. Taconet, en remuant ses épais sourcils. Mais, quant aux petits accidents qui peuvent les atteindre dans leur chère personne, je les crois à cet égard aussi tendres aux mouches que le premier pékin venu.»
Le regard de M. Drommel s'alluma; on en vit jaillir cette flamme qui sort quelquefois de l'oeil des sages et qui dévore le profane vulgaire. Si M. Taconet eut la vie sauve, cela prouve qu'il est solidement bâti et de forte trempe.
«Un homme qui se respecte, lui cria M. Drommel, s'abstient soigneusement de parler de ce qu'il ne sait pas. Que savez-vous de la sociologie?
—J'en sais, répliqua-t-il, ce que vous avez bien voulu nous en apprendre hier au soir. Au surplus, que Dieu bénisse les sociologues! mais j'ai déjà rencontré dans ma vie beaucoup de faiseurs de paradoxes, et je puis vous certifier que, le cas échéant, leurs paradoxes étaient à la merci des accidents et ne les consolaient de rien. Il y a des gens qui ne prennent leur parapluie que quand le temps est beau et qui l'oublient chez eux dès qu'il se gâte. Aussi sont-ils mouillés comme le commun des martyrs.
—Et moi, repartit impétueusement M. Drommel, je connais des gens qui traitent de paradoxes toutes les vérités qui dépassent la médiocrité de leurs pensées et la faiblesse de leur petit entendement.
—Croyez-moi, reprit M. Taconet, il faut se défier des opinions singulières. Le lieu commun est le fond de la vie!
—Les lieux communs sont le cachet des sots, répondit M. Drommel en colère.
—Et les inconséquences, dit l'autre, sont le propre des sociologues. Tôt ou tard, ils ont le sort de l'écolier limousin.
—Que voulez-vous dire avec votre Limousin?
—Il est donc inconnu à Goerlitz? Voici l'histoire. Un jour, je ne sais quand, Pantagruel se promenait après boire par la porte d'où l'on va à Paris, et il advint qu'il rencontra un écolier tout joli et qui venait par icelui chemin.—Mon ami, d'où viens-tu? lui dit-il.—L'écolier répondit:—De l'alme, inclyte et célèbre académie que l'on vocite Lutèce, où nous déambulions par les compites et quadrivies, en despumant la verbocination latiale.—Bren, bren, dit Pantagruel, qu'est-ce que veut dire ce fou! Je crois qu'il nous forge ici quelque langage diabolique. Par Dieu! je lui apprendrai à parler; mais devant, réponds-moi, d'où es-tu?—A quoi l'écolier répondit: «L'origine primève de mes aves et ataves fut indigène des régions lemoviques.»—J'entends bien, dit Pantagruel, tu es Limousin pour tout potage.—Et le prenant à la gorge: «Tu écorches le latin; par saint Jean! je t'écorcherai tout vif.» Lors commença le pauvre Limousin à crier: «Vee dicou gentilastre, laissas a quo au nom de Dious, et ne me touquas grou!» Ce qui signifiait: «Eh! dites donc, mon gentilhomme, laissez-moi, au nom de Dieu, et ne me touchez pas.»—Dieu soit loué! répondit Pantagruel, à cette heure tu parles limousin.
—Je n'entends rien à cette histoire, s'écria M. Drommel; mais, si en la racontant vous aviez l'intention de m'insulter, je vous jure que vous m'en rendrez raison.»
L'ex-commissaire lui répondit:
«C'est bien de cela que vous avez besoin, comme le disait je ne sais plus qui.»
A ces mots, M. Drommel, ne se possédant plus, se leva pour courir sus à l'insolent; heureusement, sa femme l'arrêta par le bras, tandis que le prince de Malaserra le retenait par une des basques de son habit, en lui disant:
«Les philosophes ils ne se fâchent jamais.
—Au nom de Dious! ne vous disputez pas, dit tranquillement le petit Lestoc. Vous m'empêchez de piocher mon problème.
—Bah! lui dit M. Taconet sans se départir de son flegme, quand on est deux à chercher, l'un aidant l'autre, on finit toujours par trouver.»
En prononçant ces paroles, il regardait fixement Mme Drommel, qui ne put s'empêcher de rougir jusqu'au blanc des yeux. Il ajouta:
«Au surplus, qui de nous n'a son problème a piocher? Gageons que Son Excellence M. le prince de Malaserra a le sien, qui l'occupe beaucoup, et c'est lui qu'il faut plaindre, car personne ne l'aidera.
—Je ne sais ce que vous voulez dire, répondit le prince un peu troublé, en fourrant son nez dans son assiette.
—Monsieur, reprit l'ex-commissaire, s'adressant à M. Drommel, j'ai peu de goût pour vos idées, pour vos manières, pour votre personne, et aussi bien il n'y a qu'un mot qui serve, je suis de Metz, et vous êtes Allemand. Cependant j'étais venu ici déterminé à vous donner un bon conseil; mais de l'humeur dont vous êtes...
—Je n'ai que faire de vos conseils, interrompit-il, et le seul service que vous puissiez me rendre est de me délivrer de votre sotte présence.
—Qu'à cela ne tienne, tout est pour le mieux,» répondit en souriant M. Taconet.
Et, jetant sa serviette sur la table, il sortit.
Nous avons le regret de dire que son départ soulagea tout le monde, y compris le petit Lestoc, qui s'écria:
«Décidément cet homme est un gêneur.»
Quant à M. Drommel, il jura par la synthèse universelle et par la gymnastique allemande qu'il retrouverait ce croquant, ce bélître, et lui ferait payer cher ses insolences.
«Eh quoi! mon cher ami, lui dit le prince, irez-vous vous commettre avec une espèce? car il est une espèce, cet homme, et un esprit tout à fait subalterne. Je vous l'ai déjà dit, la police en France elle n'a aucune éducation. Et puis, le combat serait trop inégal. Je vous ai vu à l'oeuvre cette après-midi. Dieu! quel gymnaste, quels poignets et quel équilibriste! Ma parole d'honneur, les rochers ils avaient peur de vous, ils ne pouvaient vous regarder sans frémir, et ils frémissent encore.»
Il raconta à Mme Drommel les prouesses par lesquelles s'était illustré son mari en revenant de Fontainebleau. Il les célébra en si bons termes que le héros de l'aventure, chatouillé dans son amour-propre, finit par se dérider.
«M. Drommel, je n'ai qu'un reproche à lui faire, poursuivit le prince; il n'admire pas assez la forêt, et pourtant elle est une belle chose la forêt. S'il la voyait par la lune!... Mais savez-vous quoi? La nuit elle est douce, elle est tiède, et la lune elle éclaire. Que diriez-vous si nous irions souper à Franchard? Le vin d'Aï, vous savez qu'il est bon, et j'ai dans mon armoire un pâté de perdreaux truffés qu'il attendait une occasion... O mon cher ami, vous ne direz plus que la forêt on l'a surfaite, quand vous l'aurez vue par la lune.»
La proposition fut goûtée comme elle le méritait. Les forêts et la lune ne révélant toutes leurs beautés qu'aux piétons, il fut convenu que M. Drommel et le prince feraient une partie de la route à pied, que Mme Drommel irait les rejoindre en voiture dans les gorges d'Apremont, emportant avec elle les bouteilles et le pâté, et que de là on s'acheminerait de compagnie sur Franchard.
«Et vous, joli garçon, neveu de Mlle Dorothée, naïf enfant de la Brie et glorieux représentant de l'école du plein air, ne serez-vous pas de la partie?» s'écria M. Drommel.
Le joli garçon commença par refuser, alléguant qu'il avait affaire ailleurs. M. Drommel insista, le pressa vivement. Il aimait à faire politesse aux gens sans bourse délier, aux frais d'autrui; il était charmé que le vin d'Aï, que le pâté de perdreaux du prince de Malaserra lui servissent à payer l'aquarelle. Nous avons déjà dit qu'il était fort entendu dans ce genre de petites combinaisons. Mme Drommel ne prit aucune part à ce débat, elle paraissait absolument indifférente au dénouement. Sans mot dire, elle pliait et dépliait son éventail, seul confident de ses pensées.
«Eh bien, soit! répondit enfin le jeune homme. Quoique le vin d'Aï et les perdreaux truffés ne me disent rien, je ne veux pas vous désobliger. Mais j'ai la sainte horreur des voitures; encore un héritage qui me vient de ma tante Dorothée. J'irai là-bas tout seul par des sentiers que je connais, où je serai fort à mon aise pour rêver à mon satané et délicieux problème, car il est délicieux mon problème. Il a un visage comme il n'y en a pas deux dans tout l'univers, une gorge et des bras faits au tour, une taille ronde et souple, des cheveux clairs à rendre jaloux le soleil, un sourire qui donne la fièvre, et avec cela un joli petit coeur tout vide, il n'y a rien dedans, c'est une maison à louer. Oh! que bienheureux sera le locataire, s'il a le bon esprit de faire un bail à vie!... Je vous répète que je l'adore, mon problème; j'en raffole, j'en perds la tête, je donnerais mon corps et mon sang pour le résoudre, pour le posséder, pour qu'il soit à moi tout entier, et vive Dieu! j'en viendrai à bout dès ce soir, ou que le diable emporte mon âme et l'école du plein air!... ce qui ne m'empêchera pas, messieurs, d'arriver avant vous à Franchard.»
Cela dit, il quitta la salle en courant.
«Ma parole d'honneur! il est devenu fou, dit M. Drommel à sa femme.
—Sa folie ne me déplaît pas,» répondit-elle d'un ton bref, car depuis un moment elle avait le souffle un peu court.
Il était onze heures et demie quand M. Drommel et le prince de Malaserra quittèrent la grande avenue de Barbison pour s'engager dans la cavalière de la Mare du Revoir, qui conduit aux gorges d'Apremont en grimpant et serpentant au travers d'un éboulis. La lune, qu'on avait priée à cette petite fête, s'était piquée de faire honneur à la parole d'un prince. Elle avait revêtu tous ses atours, elle était charmante, elle était coquette; on eût dit une lune toute fraîche, fabriquée pour la circonstance. Elle se plaisait à argenter le sable fin des sentiers, elle semait à profusion ses diamants sur les blocs de grès. Deux nuages noirs laissaient entre eux un intervalle d'un bleu sombre où elle voguait mollement, ils cherchaient à l'arrêter au passage, et tout à coup elle disparaissait, comme mangée par la nuit. L'instant d'après, elle recommençait à répandre dans la forêt ses mystérieuses blancheurs, son pâle sourire, la douceur de ses longs silences, que Virgile a chantés.
Quand les deux piétons eurent atteint la crête de la colline, le prince s'arrêta, et montrant de la main à M. Drommel l'océan de verdure qui se déroulait devant eux:
«Eh bien, mon ami, lui dit-il, ne trouvez-vous pas cela fort beau, et ne frémissez-vous pas?
—Prince, je ne frémis jamais, repartit M. Drommel. Cela n'est pas dans mes moyens.»
Et il redressa brusquement sa puissante nuque, appliqua ses poings sur ses hanches. Il avait l'air de jeter le gant à la forêt, il la mettait au défi d'émouvoir M. Drommel.
«Comment donc êtes-vous fait, mon ami? Votre coeur il est de chêne, il est de bronze... Moi je trouve cela tout à fait romantique. Ah! le romantisme il est un certain vague dans l'âme.
—Le romantisme est un poison qui engourdit le sang, qui amollit les cervelles, qui énerve les volontés, répliqua M. Drommel de sa voix aiguë, dont l'intonation gouailleuse était tempérée par le respect qu'on doit aux princes. Nous en sommes bien revenus, nous autres Allemands. De sottes gens prétendaient jadis que les Français avaient pris la terre, les Anglais la mer, et qu'il n'était resté pour tout potage aux Allemands que le bleu du ciel. Aujourd'hui la terre est à nous, un jour nous aurons la mer, et nous laisserons le bleu à qui voudra. Des âmes fortes et rusées dans des corps d'acier, voilà ce qui convient aux maîtres du monde. Nous possédons la force, nous avons César, la ruse nous vient, et déjà Rome se sent revivre en nous.»
Ainsi s'exprimait M. Drommel, saisi d'un noble transport, et il appuyait sa pensée en frappant la terre du pied. Ses deux bras étendus, qui semblaient s'allonger jusqu'à perte de vue, menaçaient à la fois le Sénégal et la Chine.
«Je vous laisse la force, mon ami, répondit le prince, et la ruse, ô pauvre moi! elle n'est pas mon affaire... Mais la rêverie elle a toujours été la compagne de mon coeur.
—Défiez-vous du vague dans l'âme, prince, lui cria M. Drommel; il est cause que vous vous trompez de chemin.»
En effet, le prince, s'étant remis en marche, venait d'enfiler un sentier mal tracé, qui aboutit à un dévaloir ou pour mieux dire à un véritable casse-cou, dans lequel il ne serait pas prudent de s'aventurer de nuit.
«Laissez donc, répondit-il, je connais la forêt comme le fond de ma poche.
—Permettez, prince, dit M. Drommel, un homme tel que vous peut se tromper une fois par hasard, sans que cela tire à conséquence. La gorge d'Apremont est ici, devant nous. Vous me l'avez montrée de loin en revenant de Fontainebleau; il me suffit de voir les choses une fois, elles me restent dans l'oeil, et en voilà pour l'éternité.»
Le prince de Malaserra n'en voulait pas démordre et cherchait à l'entraîner; mais M. Drommel était un homme de fortes convictions. Malgré le prestige qu'exerçaient sur lui deux palais, les plus beaux oliviers de la Sicile et le nom si bien sonnant de Malaserra, son entêtement l'emporta sur son respect; pour la première fois il s'éleva une légère contestation entre les deux amis; mais ce nuage se dissipa bientôt. Le prince finit par confesser son erreur, il se rendit de bonne grâce, il revint sur ses pas. L'instant d'après, on entendit le roulement d'une voiture.
«Ma femme, dit M. Drommel, est arrivée avant nous et nous attend.»
Il se trompait, car la voiture ne s'arrêta pas; elle passa tout droit et s'éloigna rapidement.
«Il paraît, mon cher ami, dit le prince, que nous trouverons de la société à Franchard; la lune elle a beaucoup d'amateurs.»
Ils allaient déboucher sur la grande route. Le cirque de rochers qu'ils venaient de traverser, s'élargissant tout à coup, offrit à leurs yeux les plus beaux accidents de terrain et l'un des sites les plus admirables de la forêt. Devant eux se dressaient au milieu d'une lande quatre ou cinq chênes énormes aux branches tortueuses et tourmentées, semblables à de grands bras tragiques; ces cinq patriarches se détachaient sur un ciel blanc et contemplaient leur ombre sommeillant à leurs pieds dans la bruyère. Plus loin, de minces bouleaux, à l'écorce argentée, émergeaient comme des fantômes du sein des fourrés épineux. Le sol s'élevait en gradins, couronnés de lierre et de ronces. Des genévriers d'une taille extraordinaire montraient de toutes parts leur front ébouriffé, leur verdure noire, maigre et hérissée. Quelques-uns semblaient être en colère, on ne savait pourquoi. D'autres causaient tranquillement avec la lune. Il y en avait un qu'on eût pris pour un coq gigantesque qui dormait, sa tête rentrée dans ses plumes. Les blocs de grès faisaient çà et là des taches de neige dans les feuillages. Le rocher de Marie-Thérèse ressemblait à un sphinx accroupi, qui propose des questions aux passants et qui les mange, quand ils répondent de travers. Rochers, arbres, chênes, genévriers, ils avaient tous cet air particulier aux choses qui ont longtemps vécu, qui ont un passé, des habitudes, des souvenirs, une histoire à raconter, et sur lesquelles les siècles ont usé leur lime et les tempêtes leurs fureurs.
Quoique M. Drommel considérât l'admiration comme une faiblesse coupable, il ne put se défendre d'un certain saisissement; il observa pendant deux minutes ce site merveilleux, où le sauvage s'unit à la noblesse des formes, à la beauté des lignes, et qui, n'en déplaise à la lune et au prince de Malaserra, l'eût frappé bien davantage encore s'il l'avait vu de jour. Il se remit bien vite de son émotion; il déclara que les forêts françaises manquent de cette intimité qui caractérise le moindre bocage allemand, que les chênes français ont toujours un air apprêté, un peu poseur, qu'on ne trouve qu'en Allemagne des arbres parfaitement naturels, qui aient duGemüth. Il ajouta aimablement qu'il était du reste enchanté de sa petite expédition, que, lorsqu'on avait le bonheur de posséder pourciceroneun prince de Malaserra, tous les lieux de la terre semblent beaux.
Cependant il avait martel en tête; Mme Drommel n'arrivait pas. Il n'aimait point à attendre, et pour la première fois de sa vie il attendait.
«Mme Drommel elle nous est bien nécessaire, lui dit le prince. Non seulement sa présence elle est adorable, mais c'est elle qui a le champagne et le pâté.»
Il ajouta que sans doute il y avait eu erreur, que le cocher avait fait passer Mme Drommel par un autre chemin, que le mieux était de se diriger à pied sur Franchard, où ils ne pouvaient manquer de la retrouver. M. Drommel répondit du ton le plus assuré que jamais sa femme ne s'était écartée d'un iota de ses instructions, qu'elle était absolument incapable de passer par d'autres chemins que ceux qu'il lui prescrivait, que son départ avait été retardé par quelque incident. Il proposa au prince d'aller à sa rencontre, en s'acheminant par la grande route dans la direction de Barbison. Le prince s'y résigna, non sans faire la grimace.
A peine eurent-ils fait deux cents pas:
«Mon ami, regardez cet arbre, s'écria-t-il. N'est-il pas beau, celui-là?»
Il lui montrait du doigt, au bord de la route, celui qu'on a appeléle Rageur, et, comme chacun sait,le Rageurest un gros chêne qui, à vrai dire, n'est plus; il a rendu les armes, il est fini. Adieu les bourgeons et les glands! il ne lui reste qu'un tronc crevassé, des branches sans rameaux, couvertes de balafres et de cicatrices; qui pourrait compter ses blessures? En vain les derniers printemps lui ont chanté leurs plus douces chansons, ils n'ont pu le réveiller, rien n'a remué dans son vieux coeur et dans sa sève tarie. Il n'a plus de feuilles, et les oiseaux l'évitent. Longtemps il a bataillé contre les vents, contre les noirs hivers, contre les destins; il s'est endormi à jamais dans sa lassitude, et il porte sur son front ravagé l'étonnement de sa fin. Mais ce vaincu est mort debout, il est encore solide sur ses pieds, sa suprême défaite ressemble à une victoire.
—J'ai vu mieux que cela dans la Suisse saxonne, répondit M. Drommel. Si gros qu'il paraisse, gageons que j'en fais le tour avec mes bras.»
Il courut s'appliquer les bras étendus contre l'arbre, qui le laissa faire; mais il reconnut aussitôt le ridicule de sa prétention.
«Je veux savoir de combien il s'en faut, s'écria le prince de Malaserra. Mon ami, je vous prie, restez là comme vous êtes. J'ai une petite méthode à moi pour mesurer les arbres; c'est une petite expérience que je veux faire.
M. Drommel craignait d'avoir blessé son cher prince en se permettant deux fois de n'être pas de son avis, en refusant à deux reprises d'obtempérer à ses désirs. Il voulut se faire pardonner d'avoir pris cette liberté grande; il se prêta, le sourire aux lèvres, à une petite expérience dont le sens lui échappait.
Avec une agilité étourdissante, le prince avait détaché de son cou une longue écharpe de soie rouge qu'il portait sous son manteau et dont les bouts traînaient jusqu'à terre. De l'un des bouts il lia solidement le poignet gauche de M. Drommel, qui le regardait avec des yeux étonnés. Puis il enroula l'écharpe autour du tronc.
Je crains qu'elle ne soit trop courte, dit-il, et la petite expérience elle serait manquée. Avancez bien le bras droit. L'écharpe elle n'aura pas de jeu; mais ce n'est pas un malheur.»
La minute d'après, le second poignet de M. Drommel était lié aussi solidement que l'autre.
«Qu'est-ce que cela prouve, mon cher prince? fit-il. Décidément, je ne comprends rien à votre petite méthode.»
Il n'en put dire davantage; profitant de ce qu'il avait la bouche ouverte, le prince y avait introduit de ses doigts subtils une jolie petite poire d'angoisse en caoutchouc, tenue par un cordon élastique, qui fut ramené vivement derrière une grosse tête, laquelle savait beaucoup de choses, mais n'avait pas deviné celle-là.
Puis, d'un coup de canif, le prince coupa la courroie de la sacoche, qu'il ouvrit pour s'assurer que les rouleaux d'or et les billets de banque s'y trouvaient.
Alors, d'un ton presque suppliant et avec un sourire exquis, que M. Drommel n'oubliera jamais, que M. Drommel reverra souvent dans ses rêves:
«Excusez-moi, mon cher ami, murmura-t-il, je vous les rendrai à Malaserra.»
Et il disparut.
Il survient quelquefois dans la vie des circonstances si bizarres, si étranges, si imprévues, que le premier mouvement est de ne pas croire. On n'y est plus, on ne se reconnaît pas. On se dit: Où suis-je? est-ce bien moi?—Et on se frotte les yeux pour se réveiller; mais, pour se frotter les yeux, il faut avoir les mains libres, et c'est un bonheur que n'a pas tout le monde.
M. Drommel demeura d'abord confondu, comme éperdu de son aventure. Le coup l'avait étourdi, hébété; il ne parvenait pas à rassembler ses pensées, ses souvenirs; il y avait un gros nuage entre l'univers et lui. Sa première idée fut de se croire à Goerlitz, dans son jardin, sous un berceau de chèvrefeuille; il fut tenté de s'écrier: «Ada, apporte-moi mes pantoufles et va-t'en bien vite à l'imprimerie dire à ces paresseux qu'ils m'envoient mes épreuves.» Le jardin disparut; il aperçut distinctement un carrefour de forêt, et il se souvint que tantôt il y avait dans cette forêt deux hommes qui se promenaient au clair de la lune et qui s'entretenaient des effets que peut produire le vague dans l'âme. L'un était un sociologue, qui avait trouvé la synthèse; l'autre était un prince sicilien, et le prince traitait le sociologue de pair à compagnon, ce qui le flattait infiniment. En cet instant, une grosse mouche, qui prenait la lune pour le soleil et qui avait oublié d'aller se coucher, se heurta contre son front. Il voulut la chasser et ne put pas. Ce fut pour lui une occasion de découvrir qu'il avait les deux mains liées par les deux bouts d'une écharpe et qu'il était le prisonnier d'un chêne. Il regarda le chêne, le chêne le regarda. Il fut sur le point d'appeler son cher prince, pour qu'il vînt le délivrer; mais, ses idées s'étant débrouillées, il s'avisa que c'était son noble ami qui l'avait attaché à l'arbre, avant de lui voler sa bourse et de se sauver. Il crut le voir courir, il crut entendre le bruit sourd que faisait une sacoche bien garnie en détalant à toutes jambes au travers des fourrés et des fondrières, et il fit la réflexion judicieuse qu'à chaque minute qui s'écoulait cette sacoche gagnait de l'avance, devenait plus difficile à rattraper, qu'entre elle et lui il y aurait bientôt toute l'épaisseur d'une forêt.
Alors son sang bouillonna dans ses veines; il lui sembla que sa colère décuplait ses forces, qu'il avait à ses pieds des bottes de sept lieues pour rejoindre son voleur, des bras d'acier pour le saisir, des mains de fer pour l'étrangler, et il fit un violent effort pour se dégager. L'arbre ne le lâcha pas, il garda son prisonnier. On l'avait insulté, cet arbre, on lui avait fait l'affront de le comparer aux sapins de la Suisse saxonne; il prenait sa revanche, il se vengeait, et la vengeance est douce au coeur des vieux arbres, même quand ils sont morts. Quand M. Drommel eut reconnu la vanité de ses efforts et que la gymnastique allemande avait trouvé son maître, il éprouva un accès de rage, il fut comme suffoqué par le sentiment de son impuissance, auquel se joignaient l'humiliation d'avoir été dupe, la honte d'avoir pu croire aux oliviers et aux oranges de Malaserra, l'amer chagrin de s'être laissé berner par un faux prince, par un escroc de haute volée, qui dans ce moment faisait sans doute des gorges chaudes en pensant à son cher ami. S'il n'avait pas eu un bâillon sur la bouche, il aurait poussé un cri plus terrible que celui qui jadis dans les plaines d'Ilion épouvanta les Grecs et les Troyens; mais son cri lui resta au cou. Pour la seconde fois M. Drommel regarda le chêne et le chêne regarda M. Drommel, il avait l'air de lui dire: «Souviens-toi, mon grand sociologue, que la sélection est la loi de ce monde et qu'il n'y a de sacré dans la nature que le droit du plus fort.» Le fait est qu'il ne disait rien; mais peut-être n'en pensait-il pas moins. Qui peut savoir ce qui se passe dans l'âme d'un chêne mort?
M. Drommel se calma, s'apaisa. «Elle va venir, pensa-t-il; car il est impossible qu'elle ne vienne pas.» C'était de sa femme qu'il entendait parler. A vrai dire, il était tourmenté par l'idée qu'il allait s'offrir à ses yeux dans une situation bien peu digne de lui. Elle aurait peine à reconnaître son maître et son dieu, elle le prendrait en pitié, son prestige en souffrirait. Il cherchait péniblement dans sa tête les termes d'une explication propre à sauver sa dignité. Cependant les quarts d'heure succédaient aux quarts d'heure, et Mme Drommel ne venait pas, et personne ne passait sur la route, à l'exception de celui qui passe sans cesse dans les forêts, de ce rôdeur infatigable qui va, vient et tantôt court à perte d'haleine; tantôt s'arrête pour muser, frôlant de son aile la cime des arbres, secouant les faînes des hêtres pour s'assurer qu'elles sont solides, remuant les feuilles, dérobant les secrets des nids et disant aux oiseaux qu'il réveille: Ne vous dérangez pas, je passe mon chemin, je suis le vent, je suis l'éternel passant.
Comment se faisait-il que Mme Drommel ne vint pas? Comment une femme si dévouée, si attentive, qui avait toutes les clairvoyances du coeur, n'était-elle pas avertie par un pressentiment secret de l'affreuse détresse à laquelle se trouvait réduit l'objet unique de son culte? Une idée sinistre traversa l'esprit de M. Drommel. Il se rappela certains propos de son cher prince, l'admiration que Mme Drommel avait inspirée à ce scélérat, les empressements qu'il lui avait témoignés pendant le dîner. Ce monstre ne lui avait-il pas confessé à lui-même qu'il était né avec une disposition fatale à convoiter la femme d'autrui? Il lui parut démontré que ce pick-pocket doublé d'un don Juan lui avait volé du même coup sa femme et sa bourse, que le cocher de Fontainebleau était un argousin à la solde du ravisseur, qu'il avait emmené sa chère Ada dans quelque repaire, qu'en cet instant elle se débattait dans les bras d'un faux prince, en s'écriant: «Johannes, mon éternel amour, défends-moi contre cet infâme!» Il fut saisi d'un nouveau transport de rage, il rassembla tout ce qui lui restait de force pour tenter une fois encore de rompre les noeuds où ses poignets étaient pris. Ne pouvant parler à son arbre, il lui dit avec les yeux: «Ne vois-tu pas qu'il faut que je coure après elle?» Son arbre ne sourcilla pas, et l'écharpe résista. Elle était d'une excellente étoffe: le prince de Malaserra n'achetait jamais que de la marchandise de première qualité et du meilleur choix.
Le désespoir de M. Drommel se transforma par degrés en une sorte de stupeur. Il tourna la tête, promena dans la clairière ses yeux hagards. Il lui parut qu'il y avait là beaucoup de gens occupés à se moquer de lui. Les cinq grands chênes qu'il apercevait au loin dans la lande causaient entre eux; ils trouvaient quele Rageuravait fait preuve d'esprit, qu'on n'en pouvait demander davantage à un arbre mort, qu'il avait joué un bien bon tour à un sociologue allemand. Les genévriers se haussaient sur la pointe des pieds pour observer la scène, pour se rendre compte de cette aventure. Celui qui ressemblait à un grand coq ne dormait plus; il avait sorti sa tête de son noir plumage, et il regardait. Les rochers blancs se dressaient dans les hautes herbes pour attacher sur le prisonnier leurs yeux mornes et séculaires. La lune elle-même le contemplait d'un oeil blême, ironique, narquois. Il y avait derrière elle une petite étoile très brillante, qui lui servait de page; cette étoile était en joie et dansait, tant le cas lui paraissait plaisant. M. Drommel s'indigna de l'insolente et maligne curiosité qu'osaient témoigner ces rochers latins et cette lune velche. Il sentit que l'inviolable majesté de la sociologie allemande était insultée en sa personne; il pensa aux canons Krupp, et il appela à son secours le grand empire germanique et son omnipotent chancelier. Malheureusement, l'empire germanique était occupé ailleurs. Il sifflait un air de chasse et se disposait à lancer ses chiens sur quelque chose ou sur quelqu'un; il aiguisait son oeil pour savoir ce qui se préparait à Saint-Pétersbourg, il prêtait l'oreille pour savoir ce qui se disait à Vienne. Bref, M. Drommel eut beau implorer son assistance, l'empire germanique ne bougea point, et les canons Krupp n'eurent garde de se déranger.
Les souffrances physiques font quelquefois une diversion utile aux douleurs morales. A vrai dire, M. Drommel ne souffrait pas précisément du froid. Il se trouvait par bonheur que cette nuit d'octobre était presque tiède; au surplus, il était bien vêtu, sans compter qu'il n'est rien de tel qu'une grande colère pour vous tenir chaud. Mais l'attitude contrainte et immobile à laquelle il était condamné gênait singulièrement la circulation de son sang; il éprouvait des fourmillements insupportables, et ses deux clavicules lui faisaient mal. Une pénible langueur s'empara de lui. Il n'était plus maître de ses idées et se sentait défaillir. Il lui semblait que sa cervelle s'était vidée, que les sublimes théories dont son orgueil était amoureux venaient de s'envoler comme une fumée, de se dissiper comme un nuage. Il ne trouvait plus dans sa royale tête que certaines maximes très sottes, très vulgaires, très rebattues, fort triviales, qu'on peut ramasser à tous les coins de rue, et pour lesquelles il professait jadis un souverain mépris. Apparemment M. Taconet avait eu raison d'avancer que le lieu commun est le fond de la vie, puisque M. Drommel employait son temps à méditer sur des aphorismes tels que ceux-ci:
«L'homme n'est vraiment libre que lorsqu'il peut disposer de ses bras et de ses jambes.
«Si mes jambes étaient libres, je m'en servirais pour courir après ma sacoche et ma femme, et si je pouvais disposer de mes bras, j'en ferais usage pour étrangler mon voleur.
«Le génie est la chose du monde la plus inutile quand on a les poignets pris dans un noeud coulant.
«La propriété est sacrée; ceux qui attentent au bien d'autrui sont des scélérats.
«Lorsqu'on a une femme, on entend la garder pour soi.
«Tous les faux princes mériteraient d'être mis en croix.
«La vie est pleine d'accidents fâcheux; mais le plus fâcheux de tous les accidents est un gros arbre auquel on se trouve étroitement lié. On lui parle, et il n'entend pas, parce qu'il est sourd; on l'interroge, et il ne répond pas, parce qu'il est muet; en quoi il ressemble à la destinée, qui, elle aussi, est sourde et muette et ne répond mot à toutes les questions qu'on lui peut faire.»
Si peu romantique que fût M. Drommel, il avait, comme le prince de Malaserra, du vague dans l'âme. L'angoisse toujours croissante qu'il éprouvait, les vives douleurs qu'il commençait à ressentir à l'épaule et dans les bras lui portèrent au coeur. Il vit la lune disparaître derrière la crête d'un coteau, et la nuit se fit dans sa pensée comme dans les gorges d'Apremont. Il perdit à moitié connaissance. Ce fut un bonheur pour lui; il fut dispensé de la tâche ingrate de compter les heures et les minutes. Le temps coula plus rapidement.
Il recouvra ses sens à la pointe du jour; la fraîcheur du matin dissipa sa somnolence, le rendit à lui-même. Il rouvrit et leva les yeux. Le premier objet qu'il avisa fut un écureuil, qui, perché sur la plus haute branche d'un pin, fronçant le nez, la queue en panache, attachait sur lui son oeil vif et l'observait avec une attention soutenue. Cet écureuil, à ce qu'il faut croire, n'avait jamais de sa vie rencontré de sociologue; il était bien aise d'en voir un, de s'assurer comment c'était fait, ne fût-ce que pour pouvoir en parler. Dès qu'il eut satisfait sa curiosité, il fit une gambade, se perdit dans le taillis.
M. Drommel baissa la tête, et il aperçut devant lui, juste à la hauteur de ses yeux, quelque chose qui frappa vivement son regard et son esprit. C'étaient des caractères gravés à la pointe du couteau dans l'écorce duRageur; libre à vous de les voir, ils y sont encore. Ces caractères formaient l'inscription que voici:
A. D.H. L.79.SEMPRE.
A. D.H. L.79.SEMPRE.
A. D.
H. L.
79.
SEMPRE.
Ce mot desemprefit jaillir une étincelle de son cerveau. Il regarda autour de lui, il s'avisa que le lieu où il se trouvait, le vieux chêne mort, la route, le sentier qui se perdait dans un bois de pins, il avait déjà vu tout cela en peinture. Où donc? Dans une charmante petite aquarelle. On voyait aussi dans cette aquarelle un amant agenouillé aux pieds de sa maîtresse. M. Drommel se souvint que cette jolie femme était blonde, qu'elle avait une robe jaune paille et un parasol rouge. Il lui revint à la mémoire que la veille au matin, comme il se promenait près d'un kiosque, il avait entendu un jeune homme qui s'écriait: «Convenez que c'est un sot.» Était-il prouvé que le sot fût M. Taconet? Un peu plus tard, le même jeune homme avait dit: «J'en demandais quatre, je n'en demande plus que trois.» S'agissait-il bien de trois cents francs? M. Drommel crut même se rappeler qu'en ce moment il avait vu une femme qui s'appelait Ada, qu'elle était émue, qu'elle avait la joue en feu. Un poison brûlant coula dans toutes ses veines, la jalousie le prit à la gorge et la serra plus fortement que l'écharpe du prince de Malaserra ne serrait ses deux mains; il lui sembla que tout ce qu'il avait souffert dans cette nuit de malheur était peu de chose auprès de ce qu'il ressentait depuis deux minutes. Tous les souvenirs qu'il venait d'évoquer s'étaient rassemblés, combinés, tassés dans sa tête, et il en était résulté une grosse évidence. Il lui paraissait clair comme le jour que le neveu de Mlle Dorothée s'était moqué de lui, que l'école du plein air est une école de jeunes libertins, et que l'inscription qu'il avait sous les yeux signifiait ceci: «Le 1er octobre 1870, Ada Drommel et Henri Lestoc ont pris un gros chêne à témoin qu'ils s'aimeraient toujours.»
Un bruit de pas se fit entendre. Un promeneur qui s'était levé matin pour aller à la cueillette des champignons parut sur la route. Ce promeneur, qui avait d'énormes sourcils, s'arrêta tout à coup, frappé d'étonnement; il plaça ses deux mains au-dessus de ses yeux en guise d'abat-jour, il aperçut distinctement un gros chêne et un gros homme, et il lui sembla que ce gros homme avait contracté une intime liaison avec ce gros chêne.
«O dieux hospitaliers, que vois-je? cria-t-il. Voilà un genre de synthèse qui ne manque ni d'imprévu ni de piquant.»
Il ajouta:
«Hier soir, s'il m'en souvient, mon cher monsieur, vous m'avez signifié que j'étais de trop. Dois-je m'en aller ou avez-vous changé d'avis?»
Point de réponse, et pour cause. Il continua d'avancer, s'approcha, reconnut le cas, et il eut bientôt fait de débarrasser M. Drommel de son bâillon. Alors tout ce que le coeur du prisonnier avait amassé de colère rentrée, de rage impuissante, de malédictions silencieuses, sortit, déborda; ce fut un torrent, ce fut une avalanche.
«Ce sont des drôles, des scélérats; vous les connaissez, arrêtez-les... Il y avait plus de cinq mille francs dans ma sacoche, je les ai comptés hier matin. Faites jouer le télégraphe, car c'est un faux prince, un prince de carton... Il m'ont indignement trompé; Mlle Dorothée est une coureuse, l'école du plein air est une sentine... Vous savez bien qu'elle a une robe jaune paille et un parasol rouge, comme dans l'aquarelle. Donnez partout son signalement, elle n'a pas eu le temps d'aller bien loin, elle a mal au pied... Je vous ai déjà dit qu'elle est toute neuve, elle était pendue à mon cou par une courroie qu'il a coupée avec un canif. Ils m'ont tout pris, tout volé. Y a-t-il par hasard des tribunaux et des lois dans ce triste pays? Votre forêt est une caverne, un vrai coupe-gorge. Je le dirai, je l'écrirai, tout l'univers le saura. On ne se moque pas d'un homme comme moi, et, quand je le tiendrai par sa moustache blonde, je l'arracherai poil à poil... N'allez pas croire un mot de ce qu'ils vous répondront. Ils mentent tous comme l'asinus, ils n'ont pas plus de vergogne qu'une danseuse. Dansera bien qui dansera le dernier!.. M'entendez-vous? Un parasol rouge. Et l'autre, qui se croit bel homme avec son teint blême et ses oliviers! S'il y avait une police, il serait sous les verrous depuis vingt ans. Êtes-vous assez niais pour croire à ses oliviers, vous? Il n'y a pas plus de Malaserra en Sicile que dans mon oeil... Mille tonnerres! Qu'attendez-vous pour les arrêter? Je veux qu'on les coffre tous, qu'on les bâtonne et qu'on les pende.»
A ces mots, Taconet l'interrompit en s'écriant:
«Vee dicou gentilastre, au nom de Dious ne me touquas grou... Quand je vous disais que les sociologues parlent quelquefois limousin!»
M. Drommel ne l'écoutait pas, il continuait d'écouler son torrent. Les mots se pressaient, s'entre-choquaient sur ses lèvres, qui ne suffisaient pas à ce débordement. Il entremêlait dans sa harangue sa sacoche, sa femme, la moustache blonde du petit Lestoc, la barbe noire du prince de Malaserra, l'école du plein air, les pick-pockets, les tribunaux, les prisons, la potence et tout l'univers. Pendant ce temps, M. Taconet travaillait activement à le délier, et quand il eut fini:
«De quoi vous plaignez-vous, mon grand philosophe? lui dit-il avec un sourire un peu trop goguenard. Vous ne croyez donc plus aux affinités électives? Vos espèces, votre femme, tout circule, et vous n'êtes pas content? Là, vous avez l'humeur difficile.»
Il changea de ton en voyant le pauvre homme, qui avait enfin les mains libres, pâlir, flageoler sur ses jambes, prêt à se trouver mal. Se repentant de ses ironies, il le soutint dans ses bras, l'aida à s'asseoir sur le talus de la route, tira de sa poche un flacon de rhum, dont il lui fit avaler une gorgée. Il se comparait en lui-même au bon Samaritain.
Le rhum produisit un effet magique. En un clin d'oeil M. Drommel recouvra ses forces et toute la vivacité de son humeur bouillante. La première chose qu'il fit fut de saisir son sauveur à la gorge en lui criant:
«Vous êtes commissaire de police, je vous rends responsable de tout.
—Vous vous trompez, répondit M. Taconet; adressez-vous à mon successeur.
—Tout est donc faux, dans ce pays, les commissaires comme les princes?
—Commissaire, je le fus, je ne le suis plus... Mais en vérité, mon cher monsieur, vous n'êtes pas homme commode. Quoique je n'eusse pas de preuves, il m'était venu des soupçons touchant ce prince de Malaserra, dont la visage me plaisait peu; j'étais disposé à vous en faire part, vous m'avez envoyé au diable, et à l'heure qu'il est vous voulez m'étrangler... Laissez donc, votre malheur n'est pas si grand que vous le pensez. M. Lestoc est un gentil garçon, incapable d'enlever une femme et de se la mettre sur les bras; il prend quelquefois, mais il rend toujours. Vous retrouverez Mme Drommel. En général, lorsqu'on perd sa femme, on la retrouve. Quant à la sacoche, je ne réponds de rien, mais si je puis vous être bon à quelque chose...»
M. Drommel ne le laissa pas achever. Il avait cru confier ses malheurs à un représentant de la loi; il rougissait d'avoir dérogé en les racontant et en ouvrant son âme à un simple croquant qui s'appelait M. Taconet. Il abaissa sur lui un regard de suprême mépris, et, sans vouloir accepter le secours de son bras, il s'achemina vers Barbison avec une majesté vraiment olympienne, que l'ex-commissaire de police ne put s'empêcher d'admirer.
Il avait dit vrai M. Taconet; il est absolument certain que M. Drommel ne tarda pas à retrouver sa femme. Au premier tournant du chemin, il la vit accourir à lui. L'abordage fut tragique; mais les protestations qu'elle lui fit et l'innocence de ses beaux yeux désarmèrent bientôt sa fureur. Elle lui affirma qu'elle était partie en voiture à l'heure convenue, qu'elle l'avait attendu longtemps dans les gorges d'Apremont, que, ne le voyant pas venir, elle avait continué sa route, espérant toujours le rejoindre, qu'arrivée à Franchard elle avait trouvé M. Lestoc, qu'elle avait envoyé incontinent le jeune homme à la recherche de son cher Johannes, tandis qu'elle-même se rongeait, se dévorait d'inquiétude. Le petit Lestoc, qui survint en ce moment, répéta de point en point toute cette histoire. En ce qui concernait la fameuse inscription gravée sur l'écorce duRageur, il représenta à M. Drommel qu'il y a des hasards de coïncidence dont les esprits graves se gardent bien de rien conclure. M. Drommel interrogea en secret le cocher, qui confirma par ses dires la parfaite exactitude de cette double déposition. A la vérité, il avait l'air narquois; mais les cochers de Fontainebleau sont tous narquois, sans que cela tire à conséquence. Aussi ne faut-il ajouter aucune foi au témoignage suspect d'un bûcheron, qui se trouvait dans les environs de Franchard quand Mme Drommel y arriva, et qui n'a pas craint d'avancer qu'elle n'était pas seule, qu'il a vu, de ses yeux vu, un jeune homme assis auprès d'elle dans la voiture. Que deviendrait la réputation des femmes si l'on se mettait à tenir pour parole d'évangile tout ce que peut dire un bûcheron?
L'essentiel est que M. Drommel ait pris le bon parti: il abjura ses soupçons téméraires, il crut fermement à l'innocence de l'école du plein air. Le petit Lestoc acheva de se concilier ses bonnes grâces en l'assistant dans toutes ses démarches pour recouvrer son argent, et surtout en lui ouvrant sa bourse, car il lui prêta cinq mille francs avec de grandes facilités de remboursement. Il lui gagna si bien le coeur, que M. Drommel l'engagea à faire avec sa femme et lui le voyage d'Italie. Le jeune homme a des affaires urgentes qui le retiennent encore à Paris, mais on s'est donné rendez-vous à Venise. Mme Drommel souriait en lui disant adieu, elle sourira en le revoyant au mois de février, et le printemps se mettra de la partie. Honni soit qui mal y pense!
Quant à la sacoche, c'est une autre affaire, et il a été impossible de la retrouver, impossible de mettre la main sur le prince de Malaserra. Une bonne femme prétend qu'elle a rencontré dans la gorge aux Néfliers quelqu'un qui lui ressemblait. Nous sommes en mesure de certifier qu'il n'est pas dans la forêt, qu'on ne l'y retrouvera jamais, non plus que le Grand-Veneur noir qui apparut à Henri IV et que la jument de Gargantua.
On raconte qu'un communiste à tous crins, qui réclamait dans ses écrits le partage universel, vint à hériter de soixante mille francs; il publia une seconde édition de son livre, dans laquelle il démontrait que, toute réflexion faite, il serait plus équitable et plus humain de ne partager que les fortunes supérieures à trois mille livres de rente. M. Drommel ne se rendra jamais coupable d'une si criante inconséquence. Il s'est borné à faire insérer dansla Lumièreun article explicatif, destiné à établir nettement que l'État seul a le droit de mettre en circulation les espèces, et que dans la société à venir tous les voleurs continueront d'être mis sous clef; il propose même qu'on leur donne de temps à autre la bastonnade. Il publie en ce moment un récit de son voyage. Il déclare dans sa préface que, somme toute, la France n'est pas un pays aussi corrompu qu'on le prétend, qu'il est facile d'y rencontrer de jeunes artistes pleins de talent et fort aimables, mais qu'en revanche les aubergistes et les commissaires de police français, en charge ou démissionnaire, sont de vilains malotrus, qui mériteraient qu'on leur administrât une verte correction pour leur enseigner les égards que les races subalternes doivent aux races supérieures.
«Patience!» répondaient Panurge et M. Taconet.