CONFESSIONALE ANTONINI.

CONFESSIONALE ANTONINI.Incipit summula Confessionis utilissima in qua agit quo modo se habere debeat confessor erga pœnitentem in confessionibus audiendis, quam edidit reverendissimus vir ac in Christo Pater, Dominus Frater Anthonius archiepiscopus florentinus, ordinis fratrum predicatorum.Impressa Parisiis sumptibus honesti viri Francisci Regnault in vico Sancti Jacobi morantis ad interlignum divi Claudi. Anno millesimo quingentesimo decimo, die veroXIXmarci.(1 vol. pet. in-12.)ENSEMBLE:CATÉCHISME SUR LE MARIAGE,POUR LES PERSONNES QUI EMBRASSENT CET ETAT.Imprimé par l'ordre de monseigneur l'archevêque de Sens (Jean-Joseph Languet de Gergy), à l'usage de son diocèse, avec le Catéchisme pour la Confession, la Communion et la Confirmation. A Sens, chez André Janot,Au nom de Jésus.M.DCC.XXXII.(1 vol. pet. in-12.)(1450-73--1510 et 1732.)Ce n'est pas sans raison que nous réunissons, dans cet article, deux ouvrages que le temps sépare: nous cherchons à comparer, par là, deux branches de la théologie, que l'on est convenu de désigner par les noms de théologie morale et de théologie catéchétique. La première de ces divisions est, pour la science divine, un guide au moins périlleux, la seconde un appui solide; l'une produit d'ordinaire, pour tout fruit, chez le maître et chez le disciple, des scrupules, de subtils détours, et quelquefois la fraude, nommée escobarderie; l'autre des sentimens purs et généreux; l'une mène aux cas de conscience, l'autre à la connaissance et à la pratique des devoirs; l'une, enfin, donne les Bauny, les Sanchez, les Fromageau, les Pontas;l'autre les Bossuet, les Nicole, les Charency, les Fleury. Il nous serait facile d'étayer cette proposition par des exemples qui ne laisseraient pas que d'en égayer le sujet. Entre des milliers d'écrits pénitentiaux, le livrede Matrimonionous est ouvert comme à tous, et aussi ceux de Jean Gerson et de Cayckius, que nous n'osons citer, même en latin. Mais comment se respecter après avoir introduit la raillerie cynique et le scandale dans une matière si grave? Il faut laisser de telles gaîtés aux docteurs polémiques et aux impies: toutefois, de courts développemens ne paraîtront pas inutiles, et les ouvrages qui nous en fournissent l'occasion, de quelque manière qu'on les envisage, sortis tous deux de plumes chastes et sévères, n'offriront point d'aliment à la malignité.Le dominicain Antonin de Forciglioni, ce vertueux moine que le pontife Eugène IV éleva au siège archiépiscopal de Florence, en 1446, et qui signala si courageusement sa charité durant la peste de 1448, est l'auteur duConfessionnal. LeCatéchismeappartient à l'archevêque de Sens, Languet de Gergy, digne frère du curé de Saint-Sulpice dont le zèle infatigable pour son église et pour ses pauvres a rendu la mémoire populaire, prélat exemplaire dans ses mœurs, adversaire obstiné des jansénistes dans ses écrits, homme docte et judicieux, malgré son ultramontanisme et sa Vie de Marie Alacoque, dont Voltaire a trop bien fait son profit. Ce simple énoncé garantit assez qu'on trouvera, dans nos deux auteurs, ce qu'il faut, avant tout, chercher, dans les moralistes, l'accord de la conduite, des idées et des sentimens.C'est une grande chose que la confession auriculaire. On n'attend pas de nous que, sans mission aucune, nous reproduisions l'inépuisable controverse à laquelle cette institution a donné lieu depuis saint Cyprien, dont un passage fameux a servi de texte à des objections et à des réfutations sans nombre; ou seulement depuis Erasme, qui émit, sur ce chapitre, dans son livre de l'Exomologèse, des opinions hardies, et Calvin, qui a rudement tranché cette sérieuse matière; ou même, à ne partir que du savant ministre Jean Daillé, que l'abbé Jacques Boileau a réfuté paisiblement en 1684, quatorze ans après la mort de Daillé, avec beaucoup d'érudition aussi, le concile de Latran, en 1295; le concile de Trente, auXVIesiècle; l'usage universel de l'Église romaine ont prononcé sans retour. Il est bien établi aujourd'hui, chez tout catholique orthodoxe, que la confession auriculaire est, pour chacun, une loi obligatoire d'institution divine. Mais, si la loi n'a pas changé depuis dix-huitsiècles, l'exercice en a souffert de nombreuses modifications, selon les temps et les lieux. C'est ce qu'on voit dès l'entrée du Confessional d'Antonin, où ce prélat examine à quelles règles est soumis le choix des confesseurs pour les ecclésiastiques et pour les laïcs. On y lit, par exemple, que personne, pas même le roi, n'a droit de prendre son confesseur hors de son propre prêtre, sans la permission expresse du pape, sauf huit cas seulement dont le premier est celui de l'indiscrétion du confesseur. Il en est autrement de nos jours. Pontas, à l'articleApprobation, établit vingt-deux cas sur ce point, et renvoie encore à ses articles absolution, cas réservés, confesseurs, confession et jubilé! Nous croyons qu'il y a bien d'autres cas analogues pour l'Espagne, l'Allemagne et l'Italie.L'article des cas réservés aux évêques et au pape était déjà chargé du temps d'Antonin: plusieurs casuistes réduisaient ces cas à quatre, d'autres en admettaient cinq, d'autres beaucoup davantage: quelques modernes en posent trente-huit, et annoncent n'avoir pas fini. Antonin pense qu'une grande extension de tels cas ne va qu'à restreindre le pouvoir sacerdotal. Nous croyons que son opinion n'a point arrêté les casuistes. Le même ne rend point le pénitent passible de la distraction ou du sommeil du confesseur, et tient que la confession, en cas pareil, est bonne, quoiqu'elle n'ait pas été entendue. Nous croyons que ce sentiment judicieux a subi nombre d'interprétations et de distinctions de lui à nous. Maintenant, quelle science est absolument requise dans le confesseur? évidemment celle qui détermine la nature mortelle ou vénielle des différens péchés. Bien; mais la classification générale des péchés emporte, même chez Antonin, des distinctions d'un effrayant détail, auxquelles le temps n'a fait qu'ajouter. A quels signes reconnaître la contrition et l'attrition? à quels degrés de défaillance de l'une de ces conditions essentielles la confession devient-elle nulle? Pour simplifier la solution de ces questions, Antonin, d'après saint Thomas, exige seize conditions dans la confession. Il la veut simple, humble, pure, fidèle, fréquente, nue, discrète, volontaire, retenue, entière, secrète, dolente, accélérée, courageuse, accusatrice et soumise. Quoi! la confession qui réunirait toutes ces conditions moins une, qui, par supposition, serait seulementlenteau lieu d'êtreaccélérée, par là même deviendrait nulle? cela n'est pas croyable. Il se peut donc faire que de ces seize conditions nécessaires, il y en ait une qui soit superflue. Ce n'est pas tout; l'explication de chacune de ces conditions entraîne les casuistes dans une foule d'investigations si déliées, qu'elles formentautant de traités divers, dont la connaissance demande l'esprit le plus attentif et le plus pénétrant. Ensuite, comment faut-il interroger? Distinctions sur les circonstances du fait, distinctions par rapport au sexe du pénitent, à son âge, à sa profession, etc.; distinctions sur la forme et la portée de l'absolution; lois innombrables touchant le secret de la confession; que savons-nous? et tout cela ne constitue encore qu'un sommaire (summula) de ce qui concerne le confesseur dans la confession. Puis vient le traité des excommunications, puis celui des devoirs et de leurs contraires. Ici l'espace s'agrandit tellement, que l'œil se perd à considérer seulement ce qui offert au larcin par violence, autrement ditrapine; et il y a des centaines de points de vue pareils dans laSummulad'Antonin; et chez Fromageau il y en a bien autrement; et chez Sanchez il y a trente livres pesant de papier écrit, rien que sur le mariage. Puis viennent les cas d'absolutionin articulo mortis, ensemble tous les cas d'absolution officieuse, avec un nouveau cortége obligé de distinctions sans fin. Les trois parties du Confessional d'Antonin sont suivies d'un long traité des restitutions. A ce propos, l'auteur établit vingt mains rapinantes, lesquelles ayant chacune cinq doigts, donnent cent modes de rapine, et, par contre, cent modes de restitution. Mais, en centuplant ces mains, ces doigts, ces rapines et ces restitutions, on n'a pas encore la millième partie des cas dont se composerait un livre complet sur la matière exécutée selon la méthode des casuistes. En bonne foi, si c'est là de la théologie morale, est-ce bien de la morale? Aussi, dans la pratique, arrive t-il presque toujours que confesseurs et pénitens, se dégageant, soit par un instant prudent, soit par une ignorance heureuse, des liens d'une fausse science, ne sont guère conduits que par cette voix naturelle qu'en théorie ils sont appelés à dédaigner; c'est à dire que les premiers, formés à la connaissance d'autrui par l'étude approfondie d'eux-mêmes et par l'expérience du monde, touchent facilement, sans le secours des livres, les plaies de l'ame les plus cachées; et que les seconds, sur le simple appel de leurs souvenirs, dévoilent non moins facilement, sitôt qu'ils le veulent, ces pénibles secrets qui échappent aux oracles sybillins. Nous en sommes du moins convaincus; mais si nous savions les confesseur et les pénitens casuistes, nous en frémirions pour eux.Dieu a gravé sa loi dans le cœur de tous les hommes, quoi qu'on dise, et, sans doute, il l'a fait à des degrés proportionnés aux forces qu'ils ont reçues de lui pour l'observer. Ici ce n'est plus les théologiens que nous attaquons, mais ces philosophestimides ou téméraires qui, prodiguant les lueurs vacillantes du doute où ils devraient faire briller la lumière du jour, tirent un vain honneur de tout brouiller et de tout confondre, au lieu de simplifier et d'éclaircir. Pensent-ils être sages, lorsqu'ils échappent à cette évidence intime, source première de toute certitude, et s'en vont chercher, aux extrémités de la terre ou dans les tristes asiles des aliénés, des argumens contre les lois de la conscience? Que nous font leurs recherches incertaines, suivies de conclusions forcées! Que nous font les Cafres, les Caraïbes, les Patagons, les infirmes d'intelligence? «Si quis piorum manibus locus, si ut, sapientibus placet, non cum corpore exstinguntur magnæ animæ;» «Si, pour parler avec Tacite, quelque asile est réservé aux manes pieux, si, comme il plaît aux sages de le croire, les grandes ames ne s'éteignent pas avec le corps,» ce ne sera point de la conscience des sauvages ni de celle des fous, que vous aurez à répondre, mais de la vôtre. Au surplus, les faits accidentels ne vous autorisent pas, et les faits réguliers vous démentent. Généralement se révèle, dans l'homme, le sentiment moral; il perce à travers les plus grossières enveloppes, et souvent palpite encore dans les esprits les plus désorganisés. Nous avons connu, dans notre enfance, un paysan frappé d'imbécillité notoire, un de ces hommes que le peuple raille et respecte tout ensemble, par une notion confuse de la vérité. Cet homme, dont l'intellect borné suffisait à peine à ses besoins physiques, manifestait une perception fort claire de la divinité comme du devoir. Il mourut, et peu s'en fallut que la contrée n'invoquât son nom comme celui d'un être chéri du ciel. Or, si la conscience parle à de tels êtres, que ne dit-elle pas, sur les obligations sacrées, à ceux que la nature et la société ont favorisés? Il nous semblerait, en vérité, plus aisé d'indiquer les bornes des sphères célestes, que la mesure des clartés que la conscience répand dans le cœur humain. Témoin rigide, vigilant conseiller, elle éclaire ceux mêmes qui nient sa présence, et toujours assez savant sur la morale est celui qui la consulte avec sincérité. Quant à réglementer ce qui ne peut être prévu ni connu, ni apprécié hors de soi, ce ne sera jamais une entreprise sensée. Posez des millions d'hypothèses, multipliez à l'infini vos cas réservés ou non, jamais vous n'atteindrez l'ame qui se dérobe; et celle qui s'offre au Dieu qui lui dit d'aimer et de pardonner, seule, sans votre formidable appareil, dépassera, de bien loin, vos prévisions et vos rigueurs.Que d'avantages n'a pas, sur cette théologie obscure des cas de conscience, celle qui marque avec une simplicité précise lebut ou nous devons tendre et les écueils qu'il nous faut éviter? Tel est l'objet de la théologie catéchétique, laquelle nous ramène au livre de l'archevêque de Sens. Son catéchisme du mariage, qui est suivi de trois autres sur la confession, la communion et la confirmation, excita, dit-on, de vives réclamations dans le temps, au point que des curés, des maîtres d'école, et jusqu'à des religieuses, le rejetèrent. La raison en est difficile à comprendre. S'il eût ressemblé à certain examen de conscience moderne usité dans le diocèse d'Amiens, ce serait tout le contraire; mais notre archevêque était encore plus modeste que casuiste. Ses quatre catéchismes ont toute sorte de mérites évidens: ils sont clairs, ils sont courts, substantiels, et d'une pureté qui ne prête à aucun mauvais sens. Le premier, qui touchait un sujet délicat, nous a particulièrement frappés. Onze brèves instructions seulement le composent et embrassent toute la matière, depuis la définition du mariage en général, et de l'union chrétienne en particulier, les empêchemens de toute nature, tant sacrés que civils, et les formes cérémoniales, jusqu'aux devoirs des époux, soit entre eux, soit à l'égard de leurs enfans et de leurs inférieurs, soit enfin dans les cas malheureux de viduité. Nous n'y avons trouvé à redire qu'une seule réponse à une question indiscrète; la voici: «N'y a-t-il pas d'autres avis à donner aux nouveaux mariés le jour de leurs noces?»—«Il y en a, sans doute, surtout pour ce qui regarde l'usage du mariage; mais il est plus à propos que chacun les prenne auparavant de son confesseur.»Il nous a paru que ce dont il s'agit ne regardait pas d'avance les confesseurs, et que l'abus seulement pouvait les concerner. Certains avis seront toujours mieux placés dans la bouche des parens que dans celle d'un prêtre. Nous ne reprendrons point, d'ailleurs, la simplicité un peu rustique de quelques passages, tels que celui où il est conseillé aux femmesde ne point prêcher leurs maris quand ils ont du vin. Les catéchismes sont faits pour tous les rangs sociaux, et l'avis est excellent. On peut le traduire ainsi dans le style du beau monde:Ne prêchez vos maris que lorsqu'ils pourront vous comprendre.LE LIVRE DE TAILLEVENT,GRAND CUISINIER DE FRANCE,Contenant l'art et science d'appareiller viandes; à sçavoir: Bouilly, Rousty, Poisson de mer et d'eau douce; Sauces, Epices, etc. A Lyon, chez Pierre Rigaud, en rue Mercière, au coing de rue Ferrandière,M.DC.IIII.SUIVI DULIVRE DE HONNESTE VOLUPTÉ,Contenant la manière d'habiller toute sorte de viandes, etc., etc., avec un Mémoire pour faire escriteau pour un banquet: extrait de plusieurs forts experts, et le tout reveu nouuellement, contenant cinq chapitres (petit texte). A Lyon, pour Pierre Rigaud, 1602. Deux parties en 1 vol. in-16.FESTIN JOYEUX,OULA CUISINE EN MUSIQUE,En vers libres. 2 parties en 1 vol. in-12, avec la musique. A Paris, chez Lesclapart, rue Saint-André-des-Arcs, vis à vis la rue Pavée.A l'Espérance couronnée.1738.(1460—1602—1604—1738.)Le viandier, pour appareiller toutes manières de viandesque Taillevent gueux du roy nostre sire, fist, et dont la première édition, imprimée in-4, gothique, paraît à M. Brunet l'avoir été à Vienne, en Dauphiné, par Pierre Schenck, vers 1490, ne peut être d'une composition antérieure à l'an 1455, puisque, dans la réimpression fidèle que nous en avons de Lyon, 1604, se trouve le menu duchapelet(service) faict au Boys-sur-Mer, leXVIejour de juin mil quatre cent cinquante-cinq, pour monseigneur duMaine. Dans cechapeletfigurait une forêt de plumes blanches couvertes de violettes, d'où partait une montagne étagée de pâtés et de tours pleines de lapins, avec couronnement de bouquets, et les armes dudit seigneur, ainsi que celles de mademoiselle de Chasteaubriant. Dans chaque pâté gissaient, au sein d'une farce de graisse, de girofle et de veau haché, un chevreau, un oison, trois chapons, six poulailles, six pigeons, et un lapereau. Les hérons, les hérissons, les cochons de lait, l'esturgeon cuit au persil et au vinaigre, avec du gingembre par dessus, les sangliers simulés en crème frite, les darioles, les prunes confites en eau rose, les épices, les figues, le vin, le claire et l'hypocras, tout y abondait. Je vois à la suite un banquet plus modeste; c'est celui de monseigneur de Foix. Des poussins au sucre, de la crème d'amandes froide, des cailles au sucre, des dauphins de crème, des oranges frites; par-ci par là quelques épaules de chevreaux farcies, et quelques pâtés de levreaux; c'est tout. Le banquet de monseigneur de la Marche se relève: c'est d'abord du brouet de cannelle, de la venaison à clou; puis des paons, des cygnes et des perdrix au sucre; puis des chapons farcis de crème, des aigles, des poires à l'hypocras et de la gelée de cresson. Quant au banquet de monseigneur d'Estampes, ce n'est guère la peine d'en parler, si l'on en excepte les poules aux herbes, les paons au scélereau (sans doute céleri), et les levreaux au vinaigre rosat. Il y a, d'ailleurs, de quoi se perdre dans la multitude de recettes que donne le vieux Taillevent: je n'en citerai qu'une pour se procurer des œufs à la broche: Faites deux trous opposés à chaque coque de vos œufs; videz ces coques; battez bien ce qui en sort avec de la sauge, de la marjolaine, du pouliot, de la menthe hachés bien menu; faites frire le mélange au beurre; saupoudrez-le, puis après, de gingembre, de safran et de sucre; remplissez alors vos coques de cette farce: embrochez une douzaine de ces coques ainsi remplies; faites rôtir à petit feu; ce fait, vous aurez des œufs rôtis qui ressembleront toujours plus à des œufs que les grives grasses de Pétrone cuites dans des œufs de plâtre.LeLivre des Honnestes voluptésest encore plus splendide que celui de Taillevent: aussi paraît-il plus moderne. J'y trouve un menu ou écriteau de 180 mets divers, et la table générale en présente 378. On voit que, dès le temps de notre Charles VII le Victorieux, nous pouvions rivaliser avec Cœlius Apicius touchantles obsones et condimens.Maintenant, franchissons près de trois siècles, et suivons M. le Bas à son festin joyeux. M. le Bas, anonyme ou pseudonyme,n'importe, dédie sa cuisine en vers et en musique aux dames de la cour. Son ouvrage, divisé en deux parties, est bien conçu: la première renferme le plan d'un repas de quatorze couverts servi de trois services à treize, sans le dessert; et la seconde offre, dans un ambigu, une suite de plusieurs centaines de mets choisis, ou la variété le dispute à la richesse; mais, ce qu'il y a de merveilleux, c'est qu'ici, descriptions, préceptes, conseils, narrations, tout est en vers chantans. Ainsi, pour des perdreaux à l'espagnole, M. le Bas chantera, sur l'air:petits oiseaux, rassurez-vous:Du vin, de l'huile et du citron,Coriandre, la rocambole,Dans ce ragoût à l'espagnole,Le tout ensemble sera bon, etc., etc., etc.Pour le coulis d'écrevisse, chantez sur l'air:petits moutons, qui dans la plaine:Les écrevisses étant pilées,Mitonnez-les dans du bouillon;Joignez-y du pain qui soit bon;Que toutes soient passées, etc., etc., etc.Le Festin joyeuxest imprimé avec permission de monseigneur le chancelier de France. Les connaisseurs accorderont le privilége à la gastronomie de M. Berchoux et à laPhysiologie du Goûtde M. Brillat-Savarin.LA PRENOSTICATIONDES HOMMES ET FEMMES;De leurs Nativitez et Influences selon les douze Signes de l'An: et que chascun pourra facilement cognoistre les diversitez ou bonnes fortunes. 1 vol. pet. in-4, gothique,s. d.(1480 environ) ni nom d'imprimeur, ni chiffres; contenant huit feuillets, avec des signatures de A.IIII., fig. en bois représentant d'abord le Pronostiqueur assis, puis lesXIIsignes zodiacaux.(1480.)L'auteur français de ce petit écrit, précurseur de Nostradamus, nous apprend, dans son Prologue, 1oqu'il l'a translaté de mot en motdu latin; 2oque pour tirer son horoscope, il faut considérer le mois dans lequel on est né, plus le signe du soleil auquel ce mois se rapporte; 3oque le signe du bélier est le premier; 4oque l'autorité des jugemens sur la destinée des hommes rendus par les signes zodiacaux est attestée par Ptolomée,astrologue très expert. Venant ensuite à l'application de ses principes, il établit que l'homme, né de la mi-mars à la mi-avril, sous le Bélier, ne sera ni riche ni pauvre; qu'il sera menteur, colère, courageux, grand fornicateur, et vivra 60 ans,selon nature, s'il échappe aux maladies et aux accidens; que la femme née sous les mêmes conditions sera pareillement colère et menteuse, et qu'elle vivra 40 ans. L'auteur ne dit rien de la chasteté de cette femme, ce qui doit être pris en bonne part pour sa destinée. De la mi-avril à la mi-mai, sous le Taureau, l'homme sera riche par femme, et ingrat, et vivra 85 ans et 3 mois; la femme sera laborieuse, affectueuse, heureuse en ses desseins, et vivra 76 ans,toujours selon nature, bien entendu, et si elle échappe aux accidens. De la mi-mai à la mi-juin, sous les Gémeaux, l'homme est destiné à une vie publique et raisonnable, qu'il poussera jusqu'à 110 ans; voilà qui va bien; mais il sera mordu d'un chien et tourmenté dans l'eau, voilà le correctif. Remarquons ici que, sous nombre de signes, on doit être mordud'un chien et tourmenté dans l'eau. Quant à la femme née sous le Taureau, elle sera pieuse et vivra 70 ans; mais, pour assurer sa vertu, on devra la marier de bonne heure, etc., etc. L'auteur du présent recueil ne poussera pas plus loin cette analyse, pour ne point gâter le métier de pronostiqueur; on doit laisser à chacun ses chalands. Ce n'est pas qu'il soit en doute de la science; il est trop intéressé à y croire pour en douter, puisque étant né de la mi-juillet à la mi-août, sous le Lion, il doit être beau, riche et arrogant; et c'est là de quoi réussir dans le monde.DIVINI ELOQUIIPreconis celeberrimi fratris Oliverii Maillardi ordin. minor. professoris: sermones dominicales: una cu aliquib' aliis sermonib' valde utilib'Jehan Petit. (Paris, s. d., 1 vol. in-8 de 115 feuillets, gothique.Rare.)ENSEMBLE:NOUUM DIVERSORUM.Sermonū opus hactenus nō impressum. reuerendi patris Oliuerii Maillardi. quod merito supplementum priorū sermonū iādudum impressorum poterit nuncupari cujus operis contentorum ordo sequitur pagina sequenti. Venūdatur Parisii in vico sācti Jacobi ad intersignṵ Lilii. in domo Johannis Parvi.(Sans date. 2 vol. in-8 de 176 et 152 feuillets, gothique.Rare.)ENSEMBLE:SERMON DE F. OLIVIER MAILLARD,PRESCHÉ A BRUGES EN 1500,Et aultres pièces du même auteur, avec une notice par M. Jehan Labouderie, président de la Société des Bibliophiles français.Paris, C. Farcy, imprimeur, rue de la Tabletterie, n. 19. 1826. (1 vol. in-8 de 62 pages, papier vélin, tiré à très petit nombre.)ENSEMBLE:SERMONSDE FRÈRE MICHEL MENOT SUR LA MADELEINE,ET L'ENFANT PRODIGUE,Avec une Notice et des Notes, par Jehan Labouderie, président de la Société des Antiquaires de France.Paris, H. Fournier jeune,libraire-imprimeur, rue de Seine, n. 24bis, 1832. (1 vol. in-8 de 83 pages; plus 42 pages préliminaires, pap. vél., tiré à très petit nombre.) EtParis, de l'imprimerie d'Éverat, rue du Cadran, n. 16. 1825. (1 vol. in-8 de 49 pages, aussi tiré à très petit nombre.)(1480-1500-1507-1511-1518-1530-1825-1826-1832.)OLIVIER MAILLARD.Frère Olivier Maillard, moine franciscain, présente une des physionomies les plus remarquables de notreXVesiècle, si riche en figures caractéristiques. Né en Bretagne, vers 1450, il réunit, au plus haut degré, les deux traits saillans attribués à ses compatriotes, la franchise et l'inflexibilité. Sa foi n'est pas douteuse; elle respire trop bien dans sa conduite comme dans ses discours. Disons qu'elle fut absolue pour le fond, et, dans la forme, intraitable et naïve. Certes ce n'était pas un demi-chrétien qui, menacé par les familiers de Louis XI, pour quelques hardiesses lancées du haut de la chaire, d'être cousu dans un sac et jeté à l'eau, répondit: «Dites-lui que j'arriverai plus tôt en paradis par eau que lui sur ses chevaux de poste!» qui, pour mieux flétrir l'impureté, allait la démasquer jusque dans le sanctuaire, et confondait, dans une censure également mordante, les vices de tous les rangs et de toutes les professions, même de la sienne. Il est peu d'actions plus chrétiennes que celle-ci, rapportée par le père Nicéron, et, d'après lui, par notre respectable collègue l'abbé de Labouderie, dans les excellens opuscules qui fondent la présente analyse. Maillard avait offensé deux magistrats de Toulouse en prêchant, devant le parlement de cette ville, contre les mauvais juges. L'archevêque l'interdit pour avoir la paix. Alors que fait-il? il court se jeter aux pieds des offensés, leur demande excuse, mais, en même temps, il leur trace une si vive peinture du sort qui attend les pécheurs impénitens, que ces deux hommes se convertissent et renoncent à leur état, que même l'un d'eux embrasse la vie monastique dans un ordre très austère. Il était infatigable, se trouvait partout, osait tout, et intervenait dans toutes les affaires, grandes et petites, sans intrigue, sans détours, ou, si l'on veut, sans mesure; mais que lui importait l'opinion du monde, à lui, dévoré du zèle évangélique? Il ne connaissait qu'une loi, le triomphe de sa cause. Soit que, sur l'ordre du pape Innocent VIII, il poursuivit vainement, auprès du roi Charles VIII, l'abolition de la pragmatiquede Charles VII; soit que banni de France pour avoir hautement condamné la répudiation de Jeanne de France par Louis XII, il allât aussitôt porter ses dures vérités à la cour de l'archiduc Philippe de Flandre; ou que, ramené dans Paris, il y introduisît de force, dans le grand couvent des frères mineurs, la réforme des cordeliers de l'Observance, il se montra toujours égal, toujours conforme à lui-même, rigide et indomptable. Cette dernière opération de la réforme des cordeliers de la capitale toutefois le surmonta; mais seulement en abrégeant ses jours; c'est à dire que, de nouveau chassé de Paris, il fut pris de chagrin, et s'en alla mourir prématurément à Toulouse, le 12 juin 1502, en odeur de sainteté, comme si le sort eût, par là, voulu nous apprendre qu'il est moins chanceux de gourmander les princes que de réformer les moines.Les historiens, et notamment M. de Thou, qui le traite descélératet detraître, lui ont reproché d'avoir obtenu de Charles VIII, qui voulait Naples, la restitution de la Cerdagne et du Roussillon, que Louis XI avait achetés à réméré 300,000 écus: mais ces auteurs auraient dû songer que la probité religieuse va plus loin que la probité politique, et qu'aux yeux d'un prêtre sévère, un marché de fourbe est révocable, dût-il en coûter à l'usurier deux provinces. Quant à prétendre que, dans cette occasion, Ferdinand d'Arragon acheta la voix du prêtre, c'est une supposition si invraisemblable, qu'elle peut passer pour calomnieuse. Que fait l'argent à de tels hommes? accordons que frère Olivier fut indiscret; mais cupide, mais traître, non sans doute; autant vaudrait le dire de Pierre l'Hermite ou de saint Bernard.Ses travaux de prédication sont immenses: nous avons de lui, sous les yeux, 47 sermons pour les 24 dimanches après la Pentecôte, une longue suite de sermons variés sous le titre deSermon commun prêchable en tout temps, un sermon commun des douze signes de mort, 16 sermons du salaire du péché, un interminable sermon de la Passion pour la sixième férie, 32 sermons pour tous les jours de l'Avent, un carême de 60 sermons avec des paraboles supplémentaires pour la plupart d'entre eux, un second Avent de 4 sermons fort étendus, 46 sermons dits:Les Dominicales, 10 sermons pour l'Épiphanie, 5 sermons pour le temps pascal, 4 sermons pour la dédicace du Temple, 8 sermons sur les misères de l'âme, et une considération sur cette vie mortelle. Ces discours, tels qu'ils nous sont parvenus, sont écrits, ou plutôt le résumé en est tracé en latin barbare; non qu'ils aient été prononcés entièrement dans cettelangue: l'orateur parlait le langage du temps, parsemé de latin; mais, comme le remarque judicieusement son moderne et habile biographe, ses sermons furent recueillis à la volée par des auditeurs plus ou moins fidèles, qui les transcrivirent en abrégé, dans la langue ecclésiastique, pour les rendre plus dignes de la postérité; en quoi ils se sont trompés, car ces monumens d'éloquence sacrée offriraient bien autrement d'intérêt dans leur forme primitive, à en juger par le sermon prêché, en 1500, dans la ville de Bruges, le cinquième dimanche de carême, qui est le plus rare de tous ceux de Maillard, et le seul qu'on recherche aujourd'hui.Ce dernier commence par un trait frappant: «Il est annuict le cinquiesme dimence de quaresme, à l'adventure qu'il y en a de vous aultres qui ne le reverrez jamais, etc., etc.» Après un préambule où sont expliqués, comme emblèmes, les divers ornemens épiscopaux, tels que les sandales vermeilles, la cape rouge, le rubis au doigt, la mitre et la crosse, l'orateur tousse trois fois (hem! hem! hem!), et puis entre en matière. «Qu'en dictes-vous, mesdames?... serez-vous bonnes théologiennes?... Et vous aultres gens de court metterez-vous la main à l'œuvre?... avez-vous point de paour d'estre dampnez?... Et frère! direz-vous, pourquoi serions-nous dampnez?... ne veez-vous pas que nous sommes si songneux de venir en vos sermons tous les jours?... mais vous ne dictes pas tout, je vous asseure... Si vous estes en pechié mortel, Dieu ne vous exaulcera pas... Vous avez une belle loy civile... Quant l'on achate un heritaige, si le vendeur y met des condicions, il les faut garder toutes... aultrement le marchié est nul... Or, le marchié, ce sont les commandemens... il les faut tous garder... quiconque défaillera en l'un d'eulx, il sera coupable de tous... il ne faut qu'un petit trou pour noyer le plus grand navire... Vous, prince! il ne vous suffit pas d'être bon prince, il vous faut encore faire justice... Vous tresoriers et argentiers, estes-vous là qui faictes les besoignes de vostre maistre, et les vostres bien?... Et vous jeunes garches de la court illecques, il vous faut laisser vos alliances... (hem! hem! hem!)» «Ce sermon sera divisé en deulx parties, parce qu'il est annuict dimence...; en la première, nous dirons comment les Juifs reprinrent nostre Sauueur en ses sermons, et la response qu'il leur fist...; en la seconde, nous dirons, après disner, comment les Juifs voulurent lapider Nostre Seigneur, et comme il se sauua. etc., etc.» Cela dit, l'orateur ne pense plus à sa division, mais continue à donner d'excellens préceptes de moralechrétienne à ses auditeurs de tout rang les interpelle souvent arec une familiarité très amère, et finit par leur souhaiter toute perfection.Amen.On doit penser que si l'action oratoire de frère Olivier était vulgaire, c'est qu'il se conformait au goût non encore épuré de son auditoire; car son esprit ne l'était pas, ainsi que le prouvent les ébauches qui nous sont données sous son nom. Celles-ci, développées convenablement, sont des germes d'excellens sermons. Elles se suivent, du reste, en si grand nombre, avec une telle richesse de réflexions et de souvenirs, qu'il n'est peut-être pas un point de doctrine, un trait de l'histoire sainte, un article de croyance, de morale ou de discipline, qui n'y soit traité et appuyé de textes de l'Écriture, des pères et des docteurs. N'est-ce pas un thème fécond que le suivant pris au hasard dans un des sermons après la Pentecôte? D'où vient que les châtimens du pécheur se font d'ordinaire si long-temps attendre? serait-ce que Dieu ne peut pas punir, ou qu'il ne le veut pas, ou qu'il ignore le péché, ou qu'il ne le hait pas? Négation de ces quatre propositions, fondée sur la puissance de Dieu, sur sa justice, sur sa science, sur sa bonté infinie. Alors, d'où vient cette peine tardive? elle vient de la miséricorde d'un père qui laisse au pécheur le loisir de se repentir, de l'équité d'un juge qui veut éprouver les justes, etc., etc., etc.Autre exemple tiré d'un sermon sur la Madeleine: Cette femme était en péril de trois côtés; 1oà cause de sa beauté; 2oà raison de son opulence; 3opar les libéralités dont elle était l'objet. Mais elle eut pareillement trois sources de salut: 1ola connaissance de Jésus lui fit connaître son péché; 2oles ordres de Jésus l'éloignèrent du péché; 3ol'amour de Jésus lui fit détester le péché.Troisième exemple: il faut considérer dans le péché trois choses pour en mesurer l'étendue et régler sa pénitence: 1osa gravité; 2osa multiplicité; 3ola réparation dont il est susceptible. Sur ce dernier point, l'orateur dit judicieusement aux hommes séducteurs ou adultères: Vous voyez bien que vous êtes en péril énorme, vous qui corrompez les vierges ou qui souillez la couche d'autrui; car la virginité ne se peut rendre, ni l'enfant étranger se retrancher de la famille légitime. (Enim duo damna irreparabilia, constupratio, et ex alieno thoro proles susceptio.)Quatrième exemple: trois points de vue constituent l'homme sage: 1oil déplore le passé; 2oil ordonne le présent; 3oil prend garde à l'avenir.Si, des idées générales, nous passons aux mouvemens particuliersde l'orateur, nous en trouverons souvent de dignes d'un prêtre éloquent. Trait contre la luxure vénale: «Et ce qui est bien plus, et ce que je ne peux dire sans verser des larmes, ne voit-on pas des mères qui vendent leurs propres filles à des marchands d'impudicité? (Numquid non sunt, et flens dico quæ proprias filias venundant leonibus?) Autre trait contre les juges et les avocats prévaricateurs: «Et vous, nosseigneurs du parlement, qui donnez sentence par antiphrase (par contre vérité), mieux vaudrait pour vous être morts dans les entrailles de vos mères. (O domini de parlamento, qui datis sententiam per antiphrasin, melius esset vos esse mortuos in uteris matrum vestrarum!)» Autre contre le luxe des habits: «Messieurs et mesdames, vous avez tous vos plaisirs, vous portez de belles robbes d'escarlate; je croy que si on les serroit bien au pressoir, on verroit sortir le sang des poures gens dedans lequel elles ont été teinctes!» Autre contre les avortemens volontaires: «Plût au ciel que nous eussions les oreilles ouvertes pour entendre les voix plaintives de ces enfans jetés dans les fleuves ou dans des lieux d'infection! (Utinam haberemus aures apertas, et audiremus voces puerorum in latrinis projectorum et in fluminibus!)» Autre contre les prélats impudiques: «Jadis les princes de l'Eglise dotaient gratuitement les filles pauvres; maintenant ils leur font gagner leur mariage à la sueur de leur corps.»Observons, avec Henri Estienne, que Maillard, non plus que Menot, ne fait pas grâce au clergé. Barlet est moins vif qu'eux sur le fait des ecclésiastiques. Il serait, d'ailleurs, facile de multiplier infiniment ici les citations; mais comme, dans notre plan, il faut savoir se borner, nous finirons cet examen par deux fortes sorties de frère Olivier contre les vendeurs de reliques et contre les usuriers: «Etes-vous ici porteurs de reliques, de bulles et d'indulgences? caffards et mesureurs d'images? Allez-vous pas caresser vos auditeurs pour prendre leur bourse? (Estis hic portatores bullarum, reliquiarum et indulgentiarum, caphardi et mensuratores imaginum? Numquid linitis auditores vestros ad capiendas bursas?) Croyez-vous que cet usurier, gorgé de la substance des misérables, et chargé de mille milliers de péchés, obtiendra rémission d'iceux pour six blancs mis au tronc? Certes il est dur de le croire, et plus dur de le prêcher! (... durum est credere, durius prædicare!)»En voilà plus qu'il n'est besoin pour mériter du respect à ce moine hardi et sincère, et faire voir que les prêtres vraiment catholiquesn'avaient attendu ni Luther ni Calvin pour prêcher la morale de l'Évangile, pour foudroyer les vices monstrueux de leur temps; en un mot, pour exercer dans toute sa rigueur, avec l'avantage sur les ministres réformés d'une entière et ferme conviction, le ministère périlleux et sacré de la censure des mœurs. Rie qui voudra (ce ne sera pas nous) de ces orateurs généreux à cause de quelques nudités de langage, de quelques contes familiers ou graveleux autorisés par l'esprit de leur siècle, et d'ailleurs ennoblis par le but qui les amène! Nous pensons qu'on n'en doit qu'à peine sourire, mais qu'on doit rire de ceux qui en rient, car ils dédaignent ce qu'ils ne connaissent qu'à demi. L'auteur malin de l'apologie pour Hérodote rendait plus de justice à Olivier Maillard et à ses émules, dans sa véracité incomplète, quand il écrivait ces mots: «Combien que frère Olivier Maillard et frère Michel Menot, pour la France, et Michel Barlette ou de Barletta, pour l'Italie, ayent falsifié la doctrine chrétienne par toutes sortes de songes et de resveries.... Si est-ce qu'ils se sont assez vaillamment escarmouchez contre les vices d'alors, etc., etc.» Si ce sont là des escarmouches, qu'aurait pensé Henri Estienne de nos sermons académiques d'aujourd'hui? Maillard n'a pas fait des sermons seulement, il a de plus produit beaucoup de traités ou de méditations sur divers sujets de morale et d'ascétisme, entre lesquels il faut remarquersa Confession, dans laquelle il s'examine sur les dix commandemens avec une candeur admirable. De plus, encore, il fut poète, pauvre poète, à la vérité, comme le témoignentson Sentier du Paradisetsa Chanson piteuse, sur l'air de Bergeronnette savoysienne, où on lit les vers suivans:Par les frères prédicateursSommes citez et convoquez;Entre vous endurcis pécheurs,Ne faictes que vous en moquer;Mais la mort vous viendra croquerDevant qu'il soit un an en ça;Lors vous aurez bel escouterPour rendre compte et reliqua.Ces vers ne sont pas bons, sans doute; mais on en citerait mille des meilleurs poètes de ce temps qui sont pires. En résumé, frère Olivier fut un prêtre vénérable par ses mœurs, sa science, ses talens, son courage, ses malheurs, par sa vie et sa mort. Passons à son émule, frère Michel Menot, qui, venu après lui, outra ses défauts et prêta ainsi plus spécieusement (nous ne dirons pas plus justement) à l'ironie des beaux-esprits.MICHEL MENOT.Les chefs-d'œuvre de ce prédicateur sont le sermon de la Madeleine et celui de l'Enfant prodigue, au rapport de M. de Labouderie, qui en a donné deux belles réimpressions, avec de savantes notes. Michel Menot, cordelier, vécut sous Louis XI et François Ier, et mourut en 1518. Il prêcha ses plus fameux discours à Tours, dans l'année 1508: il était infiniment plus grossier et plus burlesque dans ses expressions que frère Olivier Maillard, ce qui n'a pas empêché qu'on ne l'ait, de son temps, surnomméLangue d'or(Chrysostôme), et que Chevallon, l'imprimeur de ce recueil, n'ait vanté son élégance peu commune (elegantiam impromiscuam), et sa science variée (doctrinam multivariam). On a de lui, comme de son confrère, un grand nombre de poésies chrétiennes; mais il n'est pas meilleur poète, et c'est, dans l'une comme dans l'autre, l'orateur sacré qu'il faut chercher. Sa Passion contient d'excellens traits: la marche en est dramatique, et si l'on en élaguait tout ce qui tient à une époque grossière, pour ne conserver que le fond des choses et leur enchaînement, il se trouverait que beaucoup de prédicateurs modernes prendraient leur rang après cet homme si souvent travesti. Voici, par exemple, une pensée sublime: l'orateur, après avoir exposé dans toute son horreur le crime de Judas, raconte sa mort; et, tout d'un coup, déposant son indignation, il s'écrie: «O Judas! si vous eussiez eu conseil, jamais ne vous fussiez pendu ni désespéré.» Jetons un coup d'œil sur les sermons de la Madeleine et de l'Enfant prodigue, en commençant par le premier, pour le jeudi de la Passion. Celui-ci est divisé en trois points généraux, qui se subdivisent en plusieurs autres. Ces trois points sont l'offense, la conversion, la satisfaction. On doit d'abord avouer que l'orateur a recueilli, dans la Légende dorée, de trop bons mémoires sur la pécheresse, quand il affirme qu'elle était seigneur des château et mandement de Magdelon, en Palestine; qu'elle avait de belles filles de chambre, bien équipées; qu'elle était vermeille comme une rose, mignonne et fringante; mais il s'aventure moins quand il assigne trois causes à sa perte; 1osa beauté; 2osa richesse; 3ola liberté de son genre de vie; car ce seront là d'éternels dangers pour les jeunes femmes. Sa sœur Marthe lui fait un si beau portrait de Jésus, qu'elle conçoit un vif désir de le voir, et qu'elle court l'entendre prêcher un certain jour où il attaquait justement le luxe des femmes. Madeleine est aussitôt frappée d'horreur de sa vie passée; elle rentrechez elle, le cœur troublé: ses femmes ne la reconnaissent plus; Madeleine est pénitente. Ses galans viennent l'appelerbigote; elle les renvoie avec douceur. «Laissez-moi, leur dit-elle, vous ne l'avez pas entendu! je suis une misérable! fuyez mon exemple!» Elle dépouille alors ses ornemens, s'en vient en Béthanie, pénètre dans le logis de Simon le Pharisien, se jette aux pieds du maître, et verse d'abondantes larmes. On veut la chasser: «Non, dit Jésus, ne la chassez point, car elle a obtenu son pardon.» Marthe, sa sœur, lui dit: «Ne t'avais-je pas promis un amant digne de toi?» De ce jour, ces deux femmes se vouèrent au service de la Vierge Marie.... Pécheurs! considérons notre état, et apprenons, par ce modèle, à revenir au Seigneur! Ainsi finit le sermon. Le père de Saint-Louis l'a suivi pas à pas dans son poème de la Madeleine, qui renferme beaucoup de très beaux vers, aujourd'hui très oubliés.Le sermon de l'Enfant prodigue, pour le samedi après le deuxième dimanche de carême, est aussi le récit paraphrasé de la parabole évangélique. On ne peut rien faire de mieux que de raconter quand il est question d'appuyer la morale sur l'Évangile. L'usage ne s'en est conservé dans nos chaires que pour la Passion. Chaque année, encore à présent, ces sortes de discours sont purement narratifs. Jadis, tous ou presque tous les sermons l'étaient et n'en valaient que mieux. Il règne dans celui-ci un naturel frappant et une chaleur singulière. Dès l'entrée, l'intérêt dramatique commence. On frémit de l'air effronté avec lequel l'Enfant prodigue demande à son père la part de l'héritage maternel. Ce morceau est déparé, sans doute, par le quolibet suivant adressé aux jeunes auditeurs: «Vous voilà bien, jeunes gens! à peine venez-vous à vous connaître, que vous cherchez le bon temps, et quesans monsieur d'Argenton(sine domino argento), on ne fait rien de vous.» Mais de telles saillies, on doit s'en souvenir, n'étaient pas déplacées alors.—Que fera-t-il, cet enfant insensé, sitôt qu'il aura touché sa part héréditaire et quitté le toit paternel pour aller voyager au loin? 1oil s'enfoncera dans la fange des voluptés; 2oil tombera dans la détresse; 3oil enchaînera sa liberté; 4ola dureté des riches lui imposera la plus ignoble servitude. Observons-le d'abord avec ses femmes, nageant dans les délices, et dissipant tous ses biens, puis renonçant à sa dignité d'homme et aux grâces divines. Bientôt le voilà dépouillé par ses folles maîtresses et ses faux amis. Alors les uns et les autres l'abandonnent en riant, et disent: «Celui-là est plumé et espluché; à d'autres!» Il court, sur ce, implorer la commisération d'un homme opulent, et lui demande de l'occupation.Cet homme considère son visage et ses mains, qui n'annoncent pas un artisan. «Vous avez été riche, lui dit-il; mais quoi! que savez-vous faire? les temps sont durs: je n'ai pas besoin d'ouvriers cette année...; cependant, voyons...; il me manque un gardeur de porcs dans une de mes fermes. Allez-y!»—«Ah! misérable et infortuné que je suis! (Ha! miser ego et infortunatus!)» Retour de l'Enfant prodigue sur lui-même; souvenir de son père; projet de retour; espoir de pardon. C'est la parabole même étendue et commentée avec une naïveté parfaite et souvent des plus touchantes. L'orateur, fidèle interprète de l'Évangile, se surpasse dans la scène de retour à la maison paternelle. «Le père, dit-il, n'attend pas les soumissions de son fils; le voyant en si piteux état, il l'embrasse et s'écrie: Tu es mon ami, mon ami très cher! (Tu es amicus meus et carissimus!)» Et la joie de ce père miséricordieux, et le repentir du fils coupable, et la jalousie du frère aîné et les belles paroles qui répriment si doucement cette jalousie en rétablissant la paix dans la famille, tout se trouve dans ce sermon. Aucun trait de ce sentiment n'y est omis; et, pour résumer en un seul mot l'éloge qu'on en doit faire, on peut s'y attendrir encore après avoir lu le livre des livres.M. de Labouderie a publié en patois auvergnat les traductions qu'il a faites de cette parabole et de l'histoire de Ruth. Ces deux ouvrages, par leur admirable simplicité, peuvent passer pour de vrais chefs-d'œuvre, et sont bien faits pour nous guérir de notre inconcevable incurie pour nos dialectes provinciaux.LES DICTZ DE SALOMON.Ensemble quatre autres opuscules tant gothiques que modernes, composant un joli volume manuscrit duXVIIIesiècle, sur peau de vélin, format in-16, avec une parfaite imitation de l'écriture gothique et des figures en bois des éditions originales.(1480-82-88—1509—1631—1750.)1o.Les Dictz de Salomonavecques les Respōces de Marcoul fort joyeuses, translaté du latin, (Salomonis et Marcolphi dialogus, Antuerpiæ, per me Gerardum leeu impressus, 1488, in-4), et mis en rime française par Jehan Divery. Paris, par Guillaume Eustace,M.D.IX.(Très rare.)On connaît une édition sans date des Dictz de Salomon qui est encore plus rare que l'édition de 1509, et c'est celle-là que notre manuscrit représente fidèlement. Quant à l'opuscule lui-même, il est édifiant par le but de l'auteur, mais d'une telle naïveté d'expression, qu'il fait aujourd'hui l'effet d'un écrit des plus libres. Le roi Salomon, voulant détourner les hommes des piéges de la volupté, présente un tableau hideux et vrai des ruses, des tromperies et de la basse cupidité des femmes perdues. Marcou, Marcoul, ou Marcon, son valet, fait chorus avec lui, selon le mode hébraïque, en répondant un tercet à chaque tercet de premier texte: le tout est semé de métaphores, de comparaisons, comme cela se voit dans les psaumes, et compose quatre-vingt-dix-sept tercets, dont à peine oserons-nous citer six:SALOMON.Ne vous chaut semerEn sablon de merIa ny croistra grain.MARCOUL.Bien pert son sermonQui veut par raisonChastoier putain.SALOMON.Cerf va cele partOu il set lessartSi paist volentiers.MARCOUL.Pute de mal artSet bien de musartTraire les deniers.SALOMON.Len tent a le gluOu len a véuReperier oisiaus.MARCOUL.Pute cerche fourLa ou ele espourPlente de troussiaus.Il faut avouer que Jean Divery n'était pas un versificateur élégant, même pour son époque, et que du Verdier l'a beaucoup honoré d'en parler comme il l'a fait.2oLa Grande Confrarie des Soulx d'Ouvrer et Enragez de rien faire.; avecques les Pardons et Statuts d'icelle. Ensemble les monnoies d'or et d'argent servans à la dicte Confrarie. Nouuellement imprimé à Lyon en labbaye de Sainct-Lasche.Cette petite pièce, sans date, qu'on doit rapporter à la fin duXVesiècle, est une vive satire des mœurs du temps cachée sous une imitation burlesque et fort spirituelle des édits royaux et ordonnances seigneuriales. «De par Saoul d'Ouvrer, par la grâce de trop dormir, roi de Négligence, duc d'Oysiveté, palatin d'Enfance, visconte de Meschanceté, marquis de Trop-Muser, connétable de Nulle-Entreprinse, admiral de Faintise, capitaine de Laisse-moy en Paix, et courier de la court ordinaire de monseigneur Sainct-Lasche, à nos amés feaulx conseillers sur le faict de nulle science èt salut, etc.» Suit une longue ordonnance pour obliger lesdits féaulx, sujets de ladicte abbaye, à vivre oisifs, souffreteux, endettés, misérables, etc., moyennant quoi il leur est accordé royalement tous les dimanches deux miches de faulte de pain, les lundis de faulte de vin, et les autres jours nécessité, etc., etc. Après l'ordonnance vient une belleroyale promesse au nom de Bacchus, Cupido, Cérès, Pallas et Vénus, régens de la confrarie de Sainct-Lasche, pour rémunérer en l'autre monde, par toutes sortes de jouissances et profusions, lesdicts sujets de tout ce qu'ils auront souffert sur la terre. Un tarif des monnoies de l'abbaye suit le tout. On y trouve qu'un noble vaut deux vilains, un ducat deux comtes, un réal deux chevaliers, un florin au monde deux de paradis, un marquis deux barons, un ail deux oignons, etc., etc. En vérité, en vérité, la liberté de penser et d'écrire, ou même la licence, n'est pas nouvelle chez les Français: c'est une plante de leur sol et justement de leur âge.3o.S'ensuit la lettre d'Escornifflerie, nouuellement imprimée à Lyon, avec deux figures, dont l'une porte pour épigraphe:Spes Nemesis.L'auteur de cette pièce rarissime est probablement Hans du Galaphe, le même qui doit avoir écrit le Testament de Taste-Vin, roi des Pions, vers 1480, et pourrait bien avoir aussi composé la pièce précédente, qui offre de l'analogie avec la présente lettre: «Nous, Taste-Vin, par la grâce de Bacchus, roy des Pions, duc de Glace, etc., etc., etc., sçavoir faisons à tous nos subjects, vasseaux et taverniers, tripiers, morveux, escorcheurs, escumeurs de pottée froide, ypocrites et gens qui font accroire d'une truie que c'est un veau, et d'un veau que c'est une brebis, etc., etc., et qu'ils soyent prests à donner à nostre très cher et parfaict Teste de C... rosti, tasses, brocs, verres, etc., tous pleins de vin, ypocras, vin d'anis, etc., etc., donné à Frimont en Yvernay, à nostre chastellerie de Tremblay, les octaves sainct Jean en hiver, et de nostre règne la moitié plus qu'il n'y en a, etc., etc., signé par copie de maistre Jehan Gallon, premier chambellan en nostre chapitre général, tenu en l'abbaye de Saincte-Souffrette, etc., etc.»4o.Prenostication nouuelle de frère Thibault, avec une figure et cette épigraphe:Ceste année des merueilles. Imprimé à Lyon.Excellente plaisanterie contre les devins. L'auteur annonce des choses prodigieuses qu'il explique ensuite tout naturellement. Ainsi, cette année, on verra des rois et des reines s'allier ensemble, puis se brouiller, et se consumer en cendres. C'est unjeu de cartes qu'un joueur perdant jettera au feu dans son dépit. Une créature naîtra sur la terre, qui aura barbe de chair, bec de corne, pieds de griffon, faisant grand bruit, et tel que les corps sans âme s'en émouvront, et alors les chrétiens courront sur le dos d'un des signes des quatre Évangélistes, et arriveront en un lieu où des gens morts-vifs crieront jusqu'à ce que le fils ait mangé le père. C'est un coq au chant duquel les cloches sonnent la messe. Alors arrivent les fidèles, chaussés de souliers de cuir de bœuf, qui trouvent des religieux chantant jusqu'après la communion du prêtre. On retrouve cette énigme sous forme de prophétie dans un petit livre passablement plaisant, traduit du toscan, lequel a pu servir de type à son touraux questions tabariniques. Ce livre est intitulé:Questions diverses et responses, divisées en trois livres, à sçavoir:Questions d'amour, questions naturelles et questions morales et politiques, dédiées par le traducteur à la noblesse française et aux esprits généreux. 1 vol. in-12.Lyon, 1570, ouRouen, 1617, ouRouen, (sans date.)5o.Compromis, ou Contrat d'Association passé entre deux Filles de Paris, qui ont promis et juré, l'une et l'autre, de faire argent de tout, 1631. Le titre seul de ce contrat annonce qu'il n'est pas susceptible d'honnête analyse.

CONFESSIONALE ANTONINI.Incipit summula Confessionis utilissima in qua agit quo modo se habere debeat confessor erga pœnitentem in confessionibus audiendis, quam edidit reverendissimus vir ac in Christo Pater, Dominus Frater Anthonius archiepiscopus florentinus, ordinis fratrum predicatorum.Impressa Parisiis sumptibus honesti viri Francisci Regnault in vico Sancti Jacobi morantis ad interlignum divi Claudi. Anno millesimo quingentesimo decimo, die veroXIXmarci.(1 vol. pet. in-12.)ENSEMBLE:CATÉCHISME SUR LE MARIAGE,POUR LES PERSONNES QUI EMBRASSENT CET ETAT.Imprimé par l'ordre de monseigneur l'archevêque de Sens (Jean-Joseph Languet de Gergy), à l'usage de son diocèse, avec le Catéchisme pour la Confession, la Communion et la Confirmation. A Sens, chez André Janot,Au nom de Jésus.M.DCC.XXXII.(1 vol. pet. in-12.)(1450-73--1510 et 1732.)Ce n'est pas sans raison que nous réunissons, dans cet article, deux ouvrages que le temps sépare: nous cherchons à comparer, par là, deux branches de la théologie, que l'on est convenu de désigner par les noms de théologie morale et de théologie catéchétique. La première de ces divisions est, pour la science divine, un guide au moins périlleux, la seconde un appui solide; l'une produit d'ordinaire, pour tout fruit, chez le maître et chez le disciple, des scrupules, de subtils détours, et quelquefois la fraude, nommée escobarderie; l'autre des sentimens purs et généreux; l'une mène aux cas de conscience, l'autre à la connaissance et à la pratique des devoirs; l'une, enfin, donne les Bauny, les Sanchez, les Fromageau, les Pontas;l'autre les Bossuet, les Nicole, les Charency, les Fleury. Il nous serait facile d'étayer cette proposition par des exemples qui ne laisseraient pas que d'en égayer le sujet. Entre des milliers d'écrits pénitentiaux, le livrede Matrimonionous est ouvert comme à tous, et aussi ceux de Jean Gerson et de Cayckius, que nous n'osons citer, même en latin. Mais comment se respecter après avoir introduit la raillerie cynique et le scandale dans une matière si grave? Il faut laisser de telles gaîtés aux docteurs polémiques et aux impies: toutefois, de courts développemens ne paraîtront pas inutiles, et les ouvrages qui nous en fournissent l'occasion, de quelque manière qu'on les envisage, sortis tous deux de plumes chastes et sévères, n'offriront point d'aliment à la malignité.Le dominicain Antonin de Forciglioni, ce vertueux moine que le pontife Eugène IV éleva au siège archiépiscopal de Florence, en 1446, et qui signala si courageusement sa charité durant la peste de 1448, est l'auteur duConfessionnal. LeCatéchismeappartient à l'archevêque de Sens, Languet de Gergy, digne frère du curé de Saint-Sulpice dont le zèle infatigable pour son église et pour ses pauvres a rendu la mémoire populaire, prélat exemplaire dans ses mœurs, adversaire obstiné des jansénistes dans ses écrits, homme docte et judicieux, malgré son ultramontanisme et sa Vie de Marie Alacoque, dont Voltaire a trop bien fait son profit. Ce simple énoncé garantit assez qu'on trouvera, dans nos deux auteurs, ce qu'il faut, avant tout, chercher, dans les moralistes, l'accord de la conduite, des idées et des sentimens.C'est une grande chose que la confession auriculaire. On n'attend pas de nous que, sans mission aucune, nous reproduisions l'inépuisable controverse à laquelle cette institution a donné lieu depuis saint Cyprien, dont un passage fameux a servi de texte à des objections et à des réfutations sans nombre; ou seulement depuis Erasme, qui émit, sur ce chapitre, dans son livre de l'Exomologèse, des opinions hardies, et Calvin, qui a rudement tranché cette sérieuse matière; ou même, à ne partir que du savant ministre Jean Daillé, que l'abbé Jacques Boileau a réfuté paisiblement en 1684, quatorze ans après la mort de Daillé, avec beaucoup d'érudition aussi, le concile de Latran, en 1295; le concile de Trente, auXVIesiècle; l'usage universel de l'Église romaine ont prononcé sans retour. Il est bien établi aujourd'hui, chez tout catholique orthodoxe, que la confession auriculaire est, pour chacun, une loi obligatoire d'institution divine. Mais, si la loi n'a pas changé depuis dix-huitsiècles, l'exercice en a souffert de nombreuses modifications, selon les temps et les lieux. C'est ce qu'on voit dès l'entrée du Confessional d'Antonin, où ce prélat examine à quelles règles est soumis le choix des confesseurs pour les ecclésiastiques et pour les laïcs. On y lit, par exemple, que personne, pas même le roi, n'a droit de prendre son confesseur hors de son propre prêtre, sans la permission expresse du pape, sauf huit cas seulement dont le premier est celui de l'indiscrétion du confesseur. Il en est autrement de nos jours. Pontas, à l'articleApprobation, établit vingt-deux cas sur ce point, et renvoie encore à ses articles absolution, cas réservés, confesseurs, confession et jubilé! Nous croyons qu'il y a bien d'autres cas analogues pour l'Espagne, l'Allemagne et l'Italie.L'article des cas réservés aux évêques et au pape était déjà chargé du temps d'Antonin: plusieurs casuistes réduisaient ces cas à quatre, d'autres en admettaient cinq, d'autres beaucoup davantage: quelques modernes en posent trente-huit, et annoncent n'avoir pas fini. Antonin pense qu'une grande extension de tels cas ne va qu'à restreindre le pouvoir sacerdotal. Nous croyons que son opinion n'a point arrêté les casuistes. Le même ne rend point le pénitent passible de la distraction ou du sommeil du confesseur, et tient que la confession, en cas pareil, est bonne, quoiqu'elle n'ait pas été entendue. Nous croyons que ce sentiment judicieux a subi nombre d'interprétations et de distinctions de lui à nous. Maintenant, quelle science est absolument requise dans le confesseur? évidemment celle qui détermine la nature mortelle ou vénielle des différens péchés. Bien; mais la classification générale des péchés emporte, même chez Antonin, des distinctions d'un effrayant détail, auxquelles le temps n'a fait qu'ajouter. A quels signes reconnaître la contrition et l'attrition? à quels degrés de défaillance de l'une de ces conditions essentielles la confession devient-elle nulle? Pour simplifier la solution de ces questions, Antonin, d'après saint Thomas, exige seize conditions dans la confession. Il la veut simple, humble, pure, fidèle, fréquente, nue, discrète, volontaire, retenue, entière, secrète, dolente, accélérée, courageuse, accusatrice et soumise. Quoi! la confession qui réunirait toutes ces conditions moins une, qui, par supposition, serait seulementlenteau lieu d'êtreaccélérée, par là même deviendrait nulle? cela n'est pas croyable. Il se peut donc faire que de ces seize conditions nécessaires, il y en ait une qui soit superflue. Ce n'est pas tout; l'explication de chacune de ces conditions entraîne les casuistes dans une foule d'investigations si déliées, qu'elles formentautant de traités divers, dont la connaissance demande l'esprit le plus attentif et le plus pénétrant. Ensuite, comment faut-il interroger? Distinctions sur les circonstances du fait, distinctions par rapport au sexe du pénitent, à son âge, à sa profession, etc.; distinctions sur la forme et la portée de l'absolution; lois innombrables touchant le secret de la confession; que savons-nous? et tout cela ne constitue encore qu'un sommaire (summula) de ce qui concerne le confesseur dans la confession. Puis vient le traité des excommunications, puis celui des devoirs et de leurs contraires. Ici l'espace s'agrandit tellement, que l'œil se perd à considérer seulement ce qui offert au larcin par violence, autrement ditrapine; et il y a des centaines de points de vue pareils dans laSummulad'Antonin; et chez Fromageau il y en a bien autrement; et chez Sanchez il y a trente livres pesant de papier écrit, rien que sur le mariage. Puis viennent les cas d'absolutionin articulo mortis, ensemble tous les cas d'absolution officieuse, avec un nouveau cortége obligé de distinctions sans fin. Les trois parties du Confessional d'Antonin sont suivies d'un long traité des restitutions. A ce propos, l'auteur établit vingt mains rapinantes, lesquelles ayant chacune cinq doigts, donnent cent modes de rapine, et, par contre, cent modes de restitution. Mais, en centuplant ces mains, ces doigts, ces rapines et ces restitutions, on n'a pas encore la millième partie des cas dont se composerait un livre complet sur la matière exécutée selon la méthode des casuistes. En bonne foi, si c'est là de la théologie morale, est-ce bien de la morale? Aussi, dans la pratique, arrive t-il presque toujours que confesseurs et pénitens, se dégageant, soit par un instant prudent, soit par une ignorance heureuse, des liens d'une fausse science, ne sont guère conduits que par cette voix naturelle qu'en théorie ils sont appelés à dédaigner; c'est à dire que les premiers, formés à la connaissance d'autrui par l'étude approfondie d'eux-mêmes et par l'expérience du monde, touchent facilement, sans le secours des livres, les plaies de l'ame les plus cachées; et que les seconds, sur le simple appel de leurs souvenirs, dévoilent non moins facilement, sitôt qu'ils le veulent, ces pénibles secrets qui échappent aux oracles sybillins. Nous en sommes du moins convaincus; mais si nous savions les confesseur et les pénitens casuistes, nous en frémirions pour eux.Dieu a gravé sa loi dans le cœur de tous les hommes, quoi qu'on dise, et, sans doute, il l'a fait à des degrés proportionnés aux forces qu'ils ont reçues de lui pour l'observer. Ici ce n'est plus les théologiens que nous attaquons, mais ces philosophestimides ou téméraires qui, prodiguant les lueurs vacillantes du doute où ils devraient faire briller la lumière du jour, tirent un vain honneur de tout brouiller et de tout confondre, au lieu de simplifier et d'éclaircir. Pensent-ils être sages, lorsqu'ils échappent à cette évidence intime, source première de toute certitude, et s'en vont chercher, aux extrémités de la terre ou dans les tristes asiles des aliénés, des argumens contre les lois de la conscience? Que nous font leurs recherches incertaines, suivies de conclusions forcées! Que nous font les Cafres, les Caraïbes, les Patagons, les infirmes d'intelligence? «Si quis piorum manibus locus, si ut, sapientibus placet, non cum corpore exstinguntur magnæ animæ;» «Si, pour parler avec Tacite, quelque asile est réservé aux manes pieux, si, comme il plaît aux sages de le croire, les grandes ames ne s'éteignent pas avec le corps,» ce ne sera point de la conscience des sauvages ni de celle des fous, que vous aurez à répondre, mais de la vôtre. Au surplus, les faits accidentels ne vous autorisent pas, et les faits réguliers vous démentent. Généralement se révèle, dans l'homme, le sentiment moral; il perce à travers les plus grossières enveloppes, et souvent palpite encore dans les esprits les plus désorganisés. Nous avons connu, dans notre enfance, un paysan frappé d'imbécillité notoire, un de ces hommes que le peuple raille et respecte tout ensemble, par une notion confuse de la vérité. Cet homme, dont l'intellect borné suffisait à peine à ses besoins physiques, manifestait une perception fort claire de la divinité comme du devoir. Il mourut, et peu s'en fallut que la contrée n'invoquât son nom comme celui d'un être chéri du ciel. Or, si la conscience parle à de tels êtres, que ne dit-elle pas, sur les obligations sacrées, à ceux que la nature et la société ont favorisés? Il nous semblerait, en vérité, plus aisé d'indiquer les bornes des sphères célestes, que la mesure des clartés que la conscience répand dans le cœur humain. Témoin rigide, vigilant conseiller, elle éclaire ceux mêmes qui nient sa présence, et toujours assez savant sur la morale est celui qui la consulte avec sincérité. Quant à réglementer ce qui ne peut être prévu ni connu, ni apprécié hors de soi, ce ne sera jamais une entreprise sensée. Posez des millions d'hypothèses, multipliez à l'infini vos cas réservés ou non, jamais vous n'atteindrez l'ame qui se dérobe; et celle qui s'offre au Dieu qui lui dit d'aimer et de pardonner, seule, sans votre formidable appareil, dépassera, de bien loin, vos prévisions et vos rigueurs.Que d'avantages n'a pas, sur cette théologie obscure des cas de conscience, celle qui marque avec une simplicité précise lebut ou nous devons tendre et les écueils qu'il nous faut éviter? Tel est l'objet de la théologie catéchétique, laquelle nous ramène au livre de l'archevêque de Sens. Son catéchisme du mariage, qui est suivi de trois autres sur la confession, la communion et la confirmation, excita, dit-on, de vives réclamations dans le temps, au point que des curés, des maîtres d'école, et jusqu'à des religieuses, le rejetèrent. La raison en est difficile à comprendre. S'il eût ressemblé à certain examen de conscience moderne usité dans le diocèse d'Amiens, ce serait tout le contraire; mais notre archevêque était encore plus modeste que casuiste. Ses quatre catéchismes ont toute sorte de mérites évidens: ils sont clairs, ils sont courts, substantiels, et d'une pureté qui ne prête à aucun mauvais sens. Le premier, qui touchait un sujet délicat, nous a particulièrement frappés. Onze brèves instructions seulement le composent et embrassent toute la matière, depuis la définition du mariage en général, et de l'union chrétienne en particulier, les empêchemens de toute nature, tant sacrés que civils, et les formes cérémoniales, jusqu'aux devoirs des époux, soit entre eux, soit à l'égard de leurs enfans et de leurs inférieurs, soit enfin dans les cas malheureux de viduité. Nous n'y avons trouvé à redire qu'une seule réponse à une question indiscrète; la voici: «N'y a-t-il pas d'autres avis à donner aux nouveaux mariés le jour de leurs noces?»—«Il y en a, sans doute, surtout pour ce qui regarde l'usage du mariage; mais il est plus à propos que chacun les prenne auparavant de son confesseur.»Il nous a paru que ce dont il s'agit ne regardait pas d'avance les confesseurs, et que l'abus seulement pouvait les concerner. Certains avis seront toujours mieux placés dans la bouche des parens que dans celle d'un prêtre. Nous ne reprendrons point, d'ailleurs, la simplicité un peu rustique de quelques passages, tels que celui où il est conseillé aux femmesde ne point prêcher leurs maris quand ils ont du vin. Les catéchismes sont faits pour tous les rangs sociaux, et l'avis est excellent. On peut le traduire ainsi dans le style du beau monde:Ne prêchez vos maris que lorsqu'ils pourront vous comprendre.

Incipit summula Confessionis utilissima in qua agit quo modo se habere debeat confessor erga pœnitentem in confessionibus audiendis, quam edidit reverendissimus vir ac in Christo Pater, Dominus Frater Anthonius archiepiscopus florentinus, ordinis fratrum predicatorum.

Impressa Parisiis sumptibus honesti viri Francisci Regnault in vico Sancti Jacobi morantis ad interlignum divi Claudi. Anno millesimo quingentesimo decimo, die veroXIXmarci.(1 vol. pet. in-12.)

ENSEMBLE:CATÉCHISME SUR LE MARIAGE,POUR LES PERSONNES QUI EMBRASSENT CET ETAT.

Imprimé par l'ordre de monseigneur l'archevêque de Sens (Jean-Joseph Languet de Gergy), à l'usage de son diocèse, avec le Catéchisme pour la Confession, la Communion et la Confirmation. A Sens, chez André Janot,Au nom de Jésus.M.DCC.XXXII.(1 vol. pet. in-12.)

(1450-73--1510 et 1732.)

Ce n'est pas sans raison que nous réunissons, dans cet article, deux ouvrages que le temps sépare: nous cherchons à comparer, par là, deux branches de la théologie, que l'on est convenu de désigner par les noms de théologie morale et de théologie catéchétique. La première de ces divisions est, pour la science divine, un guide au moins périlleux, la seconde un appui solide; l'une produit d'ordinaire, pour tout fruit, chez le maître et chez le disciple, des scrupules, de subtils détours, et quelquefois la fraude, nommée escobarderie; l'autre des sentimens purs et généreux; l'une mène aux cas de conscience, l'autre à la connaissance et à la pratique des devoirs; l'une, enfin, donne les Bauny, les Sanchez, les Fromageau, les Pontas;l'autre les Bossuet, les Nicole, les Charency, les Fleury. Il nous serait facile d'étayer cette proposition par des exemples qui ne laisseraient pas que d'en égayer le sujet. Entre des milliers d'écrits pénitentiaux, le livrede Matrimonionous est ouvert comme à tous, et aussi ceux de Jean Gerson et de Cayckius, que nous n'osons citer, même en latin. Mais comment se respecter après avoir introduit la raillerie cynique et le scandale dans une matière si grave? Il faut laisser de telles gaîtés aux docteurs polémiques et aux impies: toutefois, de courts développemens ne paraîtront pas inutiles, et les ouvrages qui nous en fournissent l'occasion, de quelque manière qu'on les envisage, sortis tous deux de plumes chastes et sévères, n'offriront point d'aliment à la malignité.

Le dominicain Antonin de Forciglioni, ce vertueux moine que le pontife Eugène IV éleva au siège archiépiscopal de Florence, en 1446, et qui signala si courageusement sa charité durant la peste de 1448, est l'auteur duConfessionnal. LeCatéchismeappartient à l'archevêque de Sens, Languet de Gergy, digne frère du curé de Saint-Sulpice dont le zèle infatigable pour son église et pour ses pauvres a rendu la mémoire populaire, prélat exemplaire dans ses mœurs, adversaire obstiné des jansénistes dans ses écrits, homme docte et judicieux, malgré son ultramontanisme et sa Vie de Marie Alacoque, dont Voltaire a trop bien fait son profit. Ce simple énoncé garantit assez qu'on trouvera, dans nos deux auteurs, ce qu'il faut, avant tout, chercher, dans les moralistes, l'accord de la conduite, des idées et des sentimens.

C'est une grande chose que la confession auriculaire. On n'attend pas de nous que, sans mission aucune, nous reproduisions l'inépuisable controverse à laquelle cette institution a donné lieu depuis saint Cyprien, dont un passage fameux a servi de texte à des objections et à des réfutations sans nombre; ou seulement depuis Erasme, qui émit, sur ce chapitre, dans son livre de l'Exomologèse, des opinions hardies, et Calvin, qui a rudement tranché cette sérieuse matière; ou même, à ne partir que du savant ministre Jean Daillé, que l'abbé Jacques Boileau a réfuté paisiblement en 1684, quatorze ans après la mort de Daillé, avec beaucoup d'érudition aussi, le concile de Latran, en 1295; le concile de Trente, auXVIesiècle; l'usage universel de l'Église romaine ont prononcé sans retour. Il est bien établi aujourd'hui, chez tout catholique orthodoxe, que la confession auriculaire est, pour chacun, une loi obligatoire d'institution divine. Mais, si la loi n'a pas changé depuis dix-huitsiècles, l'exercice en a souffert de nombreuses modifications, selon les temps et les lieux. C'est ce qu'on voit dès l'entrée du Confessional d'Antonin, où ce prélat examine à quelles règles est soumis le choix des confesseurs pour les ecclésiastiques et pour les laïcs. On y lit, par exemple, que personne, pas même le roi, n'a droit de prendre son confesseur hors de son propre prêtre, sans la permission expresse du pape, sauf huit cas seulement dont le premier est celui de l'indiscrétion du confesseur. Il en est autrement de nos jours. Pontas, à l'articleApprobation, établit vingt-deux cas sur ce point, et renvoie encore à ses articles absolution, cas réservés, confesseurs, confession et jubilé! Nous croyons qu'il y a bien d'autres cas analogues pour l'Espagne, l'Allemagne et l'Italie.

L'article des cas réservés aux évêques et au pape était déjà chargé du temps d'Antonin: plusieurs casuistes réduisaient ces cas à quatre, d'autres en admettaient cinq, d'autres beaucoup davantage: quelques modernes en posent trente-huit, et annoncent n'avoir pas fini. Antonin pense qu'une grande extension de tels cas ne va qu'à restreindre le pouvoir sacerdotal. Nous croyons que son opinion n'a point arrêté les casuistes. Le même ne rend point le pénitent passible de la distraction ou du sommeil du confesseur, et tient que la confession, en cas pareil, est bonne, quoiqu'elle n'ait pas été entendue. Nous croyons que ce sentiment judicieux a subi nombre d'interprétations et de distinctions de lui à nous. Maintenant, quelle science est absolument requise dans le confesseur? évidemment celle qui détermine la nature mortelle ou vénielle des différens péchés. Bien; mais la classification générale des péchés emporte, même chez Antonin, des distinctions d'un effrayant détail, auxquelles le temps n'a fait qu'ajouter. A quels signes reconnaître la contrition et l'attrition? à quels degrés de défaillance de l'une de ces conditions essentielles la confession devient-elle nulle? Pour simplifier la solution de ces questions, Antonin, d'après saint Thomas, exige seize conditions dans la confession. Il la veut simple, humble, pure, fidèle, fréquente, nue, discrète, volontaire, retenue, entière, secrète, dolente, accélérée, courageuse, accusatrice et soumise. Quoi! la confession qui réunirait toutes ces conditions moins une, qui, par supposition, serait seulementlenteau lieu d'êtreaccélérée, par là même deviendrait nulle? cela n'est pas croyable. Il se peut donc faire que de ces seize conditions nécessaires, il y en ait une qui soit superflue. Ce n'est pas tout; l'explication de chacune de ces conditions entraîne les casuistes dans une foule d'investigations si déliées, qu'elles formentautant de traités divers, dont la connaissance demande l'esprit le plus attentif et le plus pénétrant. Ensuite, comment faut-il interroger? Distinctions sur les circonstances du fait, distinctions par rapport au sexe du pénitent, à son âge, à sa profession, etc.; distinctions sur la forme et la portée de l'absolution; lois innombrables touchant le secret de la confession; que savons-nous? et tout cela ne constitue encore qu'un sommaire (summula) de ce qui concerne le confesseur dans la confession. Puis vient le traité des excommunications, puis celui des devoirs et de leurs contraires. Ici l'espace s'agrandit tellement, que l'œil se perd à considérer seulement ce qui offert au larcin par violence, autrement ditrapine; et il y a des centaines de points de vue pareils dans laSummulad'Antonin; et chez Fromageau il y en a bien autrement; et chez Sanchez il y a trente livres pesant de papier écrit, rien que sur le mariage. Puis viennent les cas d'absolutionin articulo mortis, ensemble tous les cas d'absolution officieuse, avec un nouveau cortége obligé de distinctions sans fin. Les trois parties du Confessional d'Antonin sont suivies d'un long traité des restitutions. A ce propos, l'auteur établit vingt mains rapinantes, lesquelles ayant chacune cinq doigts, donnent cent modes de rapine, et, par contre, cent modes de restitution. Mais, en centuplant ces mains, ces doigts, ces rapines et ces restitutions, on n'a pas encore la millième partie des cas dont se composerait un livre complet sur la matière exécutée selon la méthode des casuistes. En bonne foi, si c'est là de la théologie morale, est-ce bien de la morale? Aussi, dans la pratique, arrive t-il presque toujours que confesseurs et pénitens, se dégageant, soit par un instant prudent, soit par une ignorance heureuse, des liens d'une fausse science, ne sont guère conduits que par cette voix naturelle qu'en théorie ils sont appelés à dédaigner; c'est à dire que les premiers, formés à la connaissance d'autrui par l'étude approfondie d'eux-mêmes et par l'expérience du monde, touchent facilement, sans le secours des livres, les plaies de l'ame les plus cachées; et que les seconds, sur le simple appel de leurs souvenirs, dévoilent non moins facilement, sitôt qu'ils le veulent, ces pénibles secrets qui échappent aux oracles sybillins. Nous en sommes du moins convaincus; mais si nous savions les confesseur et les pénitens casuistes, nous en frémirions pour eux.

Dieu a gravé sa loi dans le cœur de tous les hommes, quoi qu'on dise, et, sans doute, il l'a fait à des degrés proportionnés aux forces qu'ils ont reçues de lui pour l'observer. Ici ce n'est plus les théologiens que nous attaquons, mais ces philosophestimides ou téméraires qui, prodiguant les lueurs vacillantes du doute où ils devraient faire briller la lumière du jour, tirent un vain honneur de tout brouiller et de tout confondre, au lieu de simplifier et d'éclaircir. Pensent-ils être sages, lorsqu'ils échappent à cette évidence intime, source première de toute certitude, et s'en vont chercher, aux extrémités de la terre ou dans les tristes asiles des aliénés, des argumens contre les lois de la conscience? Que nous font leurs recherches incertaines, suivies de conclusions forcées! Que nous font les Cafres, les Caraïbes, les Patagons, les infirmes d'intelligence? «Si quis piorum manibus locus, si ut, sapientibus placet, non cum corpore exstinguntur magnæ animæ;» «Si, pour parler avec Tacite, quelque asile est réservé aux manes pieux, si, comme il plaît aux sages de le croire, les grandes ames ne s'éteignent pas avec le corps,» ce ne sera point de la conscience des sauvages ni de celle des fous, que vous aurez à répondre, mais de la vôtre. Au surplus, les faits accidentels ne vous autorisent pas, et les faits réguliers vous démentent. Généralement se révèle, dans l'homme, le sentiment moral; il perce à travers les plus grossières enveloppes, et souvent palpite encore dans les esprits les plus désorganisés. Nous avons connu, dans notre enfance, un paysan frappé d'imbécillité notoire, un de ces hommes que le peuple raille et respecte tout ensemble, par une notion confuse de la vérité. Cet homme, dont l'intellect borné suffisait à peine à ses besoins physiques, manifestait une perception fort claire de la divinité comme du devoir. Il mourut, et peu s'en fallut que la contrée n'invoquât son nom comme celui d'un être chéri du ciel. Or, si la conscience parle à de tels êtres, que ne dit-elle pas, sur les obligations sacrées, à ceux que la nature et la société ont favorisés? Il nous semblerait, en vérité, plus aisé d'indiquer les bornes des sphères célestes, que la mesure des clartés que la conscience répand dans le cœur humain. Témoin rigide, vigilant conseiller, elle éclaire ceux mêmes qui nient sa présence, et toujours assez savant sur la morale est celui qui la consulte avec sincérité. Quant à réglementer ce qui ne peut être prévu ni connu, ni apprécié hors de soi, ce ne sera jamais une entreprise sensée. Posez des millions d'hypothèses, multipliez à l'infini vos cas réservés ou non, jamais vous n'atteindrez l'ame qui se dérobe; et celle qui s'offre au Dieu qui lui dit d'aimer et de pardonner, seule, sans votre formidable appareil, dépassera, de bien loin, vos prévisions et vos rigueurs.

Que d'avantages n'a pas, sur cette théologie obscure des cas de conscience, celle qui marque avec une simplicité précise lebut ou nous devons tendre et les écueils qu'il nous faut éviter? Tel est l'objet de la théologie catéchétique, laquelle nous ramène au livre de l'archevêque de Sens. Son catéchisme du mariage, qui est suivi de trois autres sur la confession, la communion et la confirmation, excita, dit-on, de vives réclamations dans le temps, au point que des curés, des maîtres d'école, et jusqu'à des religieuses, le rejetèrent. La raison en est difficile à comprendre. S'il eût ressemblé à certain examen de conscience moderne usité dans le diocèse d'Amiens, ce serait tout le contraire; mais notre archevêque était encore plus modeste que casuiste. Ses quatre catéchismes ont toute sorte de mérites évidens: ils sont clairs, ils sont courts, substantiels, et d'une pureté qui ne prête à aucun mauvais sens. Le premier, qui touchait un sujet délicat, nous a particulièrement frappés. Onze brèves instructions seulement le composent et embrassent toute la matière, depuis la définition du mariage en général, et de l'union chrétienne en particulier, les empêchemens de toute nature, tant sacrés que civils, et les formes cérémoniales, jusqu'aux devoirs des époux, soit entre eux, soit à l'égard de leurs enfans et de leurs inférieurs, soit enfin dans les cas malheureux de viduité. Nous n'y avons trouvé à redire qu'une seule réponse à une question indiscrète; la voici: «N'y a-t-il pas d'autres avis à donner aux nouveaux mariés le jour de leurs noces?»—«Il y en a, sans doute, surtout pour ce qui regarde l'usage du mariage; mais il est plus à propos que chacun les prenne auparavant de son confesseur.»

Il nous a paru que ce dont il s'agit ne regardait pas d'avance les confesseurs, et que l'abus seulement pouvait les concerner. Certains avis seront toujours mieux placés dans la bouche des parens que dans celle d'un prêtre. Nous ne reprendrons point, d'ailleurs, la simplicité un peu rustique de quelques passages, tels que celui où il est conseillé aux femmesde ne point prêcher leurs maris quand ils ont du vin. Les catéchismes sont faits pour tous les rangs sociaux, et l'avis est excellent. On peut le traduire ainsi dans le style du beau monde:Ne prêchez vos maris que lorsqu'ils pourront vous comprendre.

LE LIVRE DE TAILLEVENT,GRAND CUISINIER DE FRANCE,Contenant l'art et science d'appareiller viandes; à sçavoir: Bouilly, Rousty, Poisson de mer et d'eau douce; Sauces, Epices, etc. A Lyon, chez Pierre Rigaud, en rue Mercière, au coing de rue Ferrandière,M.DC.IIII.SUIVI DULIVRE DE HONNESTE VOLUPTÉ,Contenant la manière d'habiller toute sorte de viandes, etc., etc., avec un Mémoire pour faire escriteau pour un banquet: extrait de plusieurs forts experts, et le tout reveu nouuellement, contenant cinq chapitres (petit texte). A Lyon, pour Pierre Rigaud, 1602. Deux parties en 1 vol. in-16.FESTIN JOYEUX,OULA CUISINE EN MUSIQUE,En vers libres. 2 parties en 1 vol. in-12, avec la musique. A Paris, chez Lesclapart, rue Saint-André-des-Arcs, vis à vis la rue Pavée.A l'Espérance couronnée.1738.(1460—1602—1604—1738.)Le viandier, pour appareiller toutes manières de viandesque Taillevent gueux du roy nostre sire, fist, et dont la première édition, imprimée in-4, gothique, paraît à M. Brunet l'avoir été à Vienne, en Dauphiné, par Pierre Schenck, vers 1490, ne peut être d'une composition antérieure à l'an 1455, puisque, dans la réimpression fidèle que nous en avons de Lyon, 1604, se trouve le menu duchapelet(service) faict au Boys-sur-Mer, leXVIejour de juin mil quatre cent cinquante-cinq, pour monseigneur duMaine. Dans cechapeletfigurait une forêt de plumes blanches couvertes de violettes, d'où partait une montagne étagée de pâtés et de tours pleines de lapins, avec couronnement de bouquets, et les armes dudit seigneur, ainsi que celles de mademoiselle de Chasteaubriant. Dans chaque pâté gissaient, au sein d'une farce de graisse, de girofle et de veau haché, un chevreau, un oison, trois chapons, six poulailles, six pigeons, et un lapereau. Les hérons, les hérissons, les cochons de lait, l'esturgeon cuit au persil et au vinaigre, avec du gingembre par dessus, les sangliers simulés en crème frite, les darioles, les prunes confites en eau rose, les épices, les figues, le vin, le claire et l'hypocras, tout y abondait. Je vois à la suite un banquet plus modeste; c'est celui de monseigneur de Foix. Des poussins au sucre, de la crème d'amandes froide, des cailles au sucre, des dauphins de crème, des oranges frites; par-ci par là quelques épaules de chevreaux farcies, et quelques pâtés de levreaux; c'est tout. Le banquet de monseigneur de la Marche se relève: c'est d'abord du brouet de cannelle, de la venaison à clou; puis des paons, des cygnes et des perdrix au sucre; puis des chapons farcis de crème, des aigles, des poires à l'hypocras et de la gelée de cresson. Quant au banquet de monseigneur d'Estampes, ce n'est guère la peine d'en parler, si l'on en excepte les poules aux herbes, les paons au scélereau (sans doute céleri), et les levreaux au vinaigre rosat. Il y a, d'ailleurs, de quoi se perdre dans la multitude de recettes que donne le vieux Taillevent: je n'en citerai qu'une pour se procurer des œufs à la broche: Faites deux trous opposés à chaque coque de vos œufs; videz ces coques; battez bien ce qui en sort avec de la sauge, de la marjolaine, du pouliot, de la menthe hachés bien menu; faites frire le mélange au beurre; saupoudrez-le, puis après, de gingembre, de safran et de sucre; remplissez alors vos coques de cette farce: embrochez une douzaine de ces coques ainsi remplies; faites rôtir à petit feu; ce fait, vous aurez des œufs rôtis qui ressembleront toujours plus à des œufs que les grives grasses de Pétrone cuites dans des œufs de plâtre.LeLivre des Honnestes voluptésest encore plus splendide que celui de Taillevent: aussi paraît-il plus moderne. J'y trouve un menu ou écriteau de 180 mets divers, et la table générale en présente 378. On voit que, dès le temps de notre Charles VII le Victorieux, nous pouvions rivaliser avec Cœlius Apicius touchantles obsones et condimens.Maintenant, franchissons près de trois siècles, et suivons M. le Bas à son festin joyeux. M. le Bas, anonyme ou pseudonyme,n'importe, dédie sa cuisine en vers et en musique aux dames de la cour. Son ouvrage, divisé en deux parties, est bien conçu: la première renferme le plan d'un repas de quatorze couverts servi de trois services à treize, sans le dessert; et la seconde offre, dans un ambigu, une suite de plusieurs centaines de mets choisis, ou la variété le dispute à la richesse; mais, ce qu'il y a de merveilleux, c'est qu'ici, descriptions, préceptes, conseils, narrations, tout est en vers chantans. Ainsi, pour des perdreaux à l'espagnole, M. le Bas chantera, sur l'air:petits oiseaux, rassurez-vous:Du vin, de l'huile et du citron,Coriandre, la rocambole,Dans ce ragoût à l'espagnole,Le tout ensemble sera bon, etc., etc., etc.Pour le coulis d'écrevisse, chantez sur l'air:petits moutons, qui dans la plaine:Les écrevisses étant pilées,Mitonnez-les dans du bouillon;Joignez-y du pain qui soit bon;Que toutes soient passées, etc., etc., etc.Le Festin joyeuxest imprimé avec permission de monseigneur le chancelier de France. Les connaisseurs accorderont le privilége à la gastronomie de M. Berchoux et à laPhysiologie du Goûtde M. Brillat-Savarin.

Contenant l'art et science d'appareiller viandes; à sçavoir: Bouilly, Rousty, Poisson de mer et d'eau douce; Sauces, Epices, etc. A Lyon, chez Pierre Rigaud, en rue Mercière, au coing de rue Ferrandière,M.DC.IIII.

SUIVI DULIVRE DE HONNESTE VOLUPTÉ,

Contenant la manière d'habiller toute sorte de viandes, etc., etc., avec un Mémoire pour faire escriteau pour un banquet: extrait de plusieurs forts experts, et le tout reveu nouuellement, contenant cinq chapitres (petit texte). A Lyon, pour Pierre Rigaud, 1602. Deux parties en 1 vol. in-16.

FESTIN JOYEUX,OULA CUISINE EN MUSIQUE,

En vers libres. 2 parties en 1 vol. in-12, avec la musique. A Paris, chez Lesclapart, rue Saint-André-des-Arcs, vis à vis la rue Pavée.A l'Espérance couronnée.1738.

(1460—1602—1604—1738.)

Le viandier, pour appareiller toutes manières de viandesque Taillevent gueux du roy nostre sire, fist, et dont la première édition, imprimée in-4, gothique, paraît à M. Brunet l'avoir été à Vienne, en Dauphiné, par Pierre Schenck, vers 1490, ne peut être d'une composition antérieure à l'an 1455, puisque, dans la réimpression fidèle que nous en avons de Lyon, 1604, se trouve le menu duchapelet(service) faict au Boys-sur-Mer, leXVIejour de juin mil quatre cent cinquante-cinq, pour monseigneur duMaine. Dans cechapeletfigurait une forêt de plumes blanches couvertes de violettes, d'où partait une montagne étagée de pâtés et de tours pleines de lapins, avec couronnement de bouquets, et les armes dudit seigneur, ainsi que celles de mademoiselle de Chasteaubriant. Dans chaque pâté gissaient, au sein d'une farce de graisse, de girofle et de veau haché, un chevreau, un oison, trois chapons, six poulailles, six pigeons, et un lapereau. Les hérons, les hérissons, les cochons de lait, l'esturgeon cuit au persil et au vinaigre, avec du gingembre par dessus, les sangliers simulés en crème frite, les darioles, les prunes confites en eau rose, les épices, les figues, le vin, le claire et l'hypocras, tout y abondait. Je vois à la suite un banquet plus modeste; c'est celui de monseigneur de Foix. Des poussins au sucre, de la crème d'amandes froide, des cailles au sucre, des dauphins de crème, des oranges frites; par-ci par là quelques épaules de chevreaux farcies, et quelques pâtés de levreaux; c'est tout. Le banquet de monseigneur de la Marche se relève: c'est d'abord du brouet de cannelle, de la venaison à clou; puis des paons, des cygnes et des perdrix au sucre; puis des chapons farcis de crème, des aigles, des poires à l'hypocras et de la gelée de cresson. Quant au banquet de monseigneur d'Estampes, ce n'est guère la peine d'en parler, si l'on en excepte les poules aux herbes, les paons au scélereau (sans doute céleri), et les levreaux au vinaigre rosat. Il y a, d'ailleurs, de quoi se perdre dans la multitude de recettes que donne le vieux Taillevent: je n'en citerai qu'une pour se procurer des œufs à la broche: Faites deux trous opposés à chaque coque de vos œufs; videz ces coques; battez bien ce qui en sort avec de la sauge, de la marjolaine, du pouliot, de la menthe hachés bien menu; faites frire le mélange au beurre; saupoudrez-le, puis après, de gingembre, de safran et de sucre; remplissez alors vos coques de cette farce: embrochez une douzaine de ces coques ainsi remplies; faites rôtir à petit feu; ce fait, vous aurez des œufs rôtis qui ressembleront toujours plus à des œufs que les grives grasses de Pétrone cuites dans des œufs de plâtre.

LeLivre des Honnestes voluptésest encore plus splendide que celui de Taillevent: aussi paraît-il plus moderne. J'y trouve un menu ou écriteau de 180 mets divers, et la table générale en présente 378. On voit que, dès le temps de notre Charles VII le Victorieux, nous pouvions rivaliser avec Cœlius Apicius touchantles obsones et condimens.

Maintenant, franchissons près de trois siècles, et suivons M. le Bas à son festin joyeux. M. le Bas, anonyme ou pseudonyme,n'importe, dédie sa cuisine en vers et en musique aux dames de la cour. Son ouvrage, divisé en deux parties, est bien conçu: la première renferme le plan d'un repas de quatorze couverts servi de trois services à treize, sans le dessert; et la seconde offre, dans un ambigu, une suite de plusieurs centaines de mets choisis, ou la variété le dispute à la richesse; mais, ce qu'il y a de merveilleux, c'est qu'ici, descriptions, préceptes, conseils, narrations, tout est en vers chantans. Ainsi, pour des perdreaux à l'espagnole, M. le Bas chantera, sur l'air:petits oiseaux, rassurez-vous:

Du vin, de l'huile et du citron,Coriandre, la rocambole,Dans ce ragoût à l'espagnole,Le tout ensemble sera bon, etc., etc., etc.

Du vin, de l'huile et du citron,

Coriandre, la rocambole,

Dans ce ragoût à l'espagnole,

Le tout ensemble sera bon, etc., etc., etc.

Pour le coulis d'écrevisse, chantez sur l'air:petits moutons, qui dans la plaine:

Les écrevisses étant pilées,Mitonnez-les dans du bouillon;Joignez-y du pain qui soit bon;Que toutes soient passées, etc., etc., etc.

Les écrevisses étant pilées,

Mitonnez-les dans du bouillon;

Joignez-y du pain qui soit bon;

Que toutes soient passées, etc., etc., etc.

Le Festin joyeuxest imprimé avec permission de monseigneur le chancelier de France. Les connaisseurs accorderont le privilége à la gastronomie de M. Berchoux et à laPhysiologie du Goûtde M. Brillat-Savarin.

LA PRENOSTICATIONDES HOMMES ET FEMMES;De leurs Nativitez et Influences selon les douze Signes de l'An: et que chascun pourra facilement cognoistre les diversitez ou bonnes fortunes. 1 vol. pet. in-4, gothique,s. d.(1480 environ) ni nom d'imprimeur, ni chiffres; contenant huit feuillets, avec des signatures de A.IIII., fig. en bois représentant d'abord le Pronostiqueur assis, puis lesXIIsignes zodiacaux.(1480.)L'auteur français de ce petit écrit, précurseur de Nostradamus, nous apprend, dans son Prologue, 1oqu'il l'a translaté de mot en motdu latin; 2oque pour tirer son horoscope, il faut considérer le mois dans lequel on est né, plus le signe du soleil auquel ce mois se rapporte; 3oque le signe du bélier est le premier; 4oque l'autorité des jugemens sur la destinée des hommes rendus par les signes zodiacaux est attestée par Ptolomée,astrologue très expert. Venant ensuite à l'application de ses principes, il établit que l'homme, né de la mi-mars à la mi-avril, sous le Bélier, ne sera ni riche ni pauvre; qu'il sera menteur, colère, courageux, grand fornicateur, et vivra 60 ans,selon nature, s'il échappe aux maladies et aux accidens; que la femme née sous les mêmes conditions sera pareillement colère et menteuse, et qu'elle vivra 40 ans. L'auteur ne dit rien de la chasteté de cette femme, ce qui doit être pris en bonne part pour sa destinée. De la mi-avril à la mi-mai, sous le Taureau, l'homme sera riche par femme, et ingrat, et vivra 85 ans et 3 mois; la femme sera laborieuse, affectueuse, heureuse en ses desseins, et vivra 76 ans,toujours selon nature, bien entendu, et si elle échappe aux accidens. De la mi-mai à la mi-juin, sous les Gémeaux, l'homme est destiné à une vie publique et raisonnable, qu'il poussera jusqu'à 110 ans; voilà qui va bien; mais il sera mordu d'un chien et tourmenté dans l'eau, voilà le correctif. Remarquons ici que, sous nombre de signes, on doit être mordud'un chien et tourmenté dans l'eau. Quant à la femme née sous le Taureau, elle sera pieuse et vivra 70 ans; mais, pour assurer sa vertu, on devra la marier de bonne heure, etc., etc. L'auteur du présent recueil ne poussera pas plus loin cette analyse, pour ne point gâter le métier de pronostiqueur; on doit laisser à chacun ses chalands. Ce n'est pas qu'il soit en doute de la science; il est trop intéressé à y croire pour en douter, puisque étant né de la mi-juillet à la mi-août, sous le Lion, il doit être beau, riche et arrogant; et c'est là de quoi réussir dans le monde.

De leurs Nativitez et Influences selon les douze Signes de l'An: et que chascun pourra facilement cognoistre les diversitez ou bonnes fortunes. 1 vol. pet. in-4, gothique,s. d.(1480 environ) ni nom d'imprimeur, ni chiffres; contenant huit feuillets, avec des signatures de A.IIII., fig. en bois représentant d'abord le Pronostiqueur assis, puis lesXIIsignes zodiacaux.

(1480.)

L'auteur français de ce petit écrit, précurseur de Nostradamus, nous apprend, dans son Prologue, 1oqu'il l'a translaté de mot en motdu latin; 2oque pour tirer son horoscope, il faut considérer le mois dans lequel on est né, plus le signe du soleil auquel ce mois se rapporte; 3oque le signe du bélier est le premier; 4oque l'autorité des jugemens sur la destinée des hommes rendus par les signes zodiacaux est attestée par Ptolomée,astrologue très expert. Venant ensuite à l'application de ses principes, il établit que l'homme, né de la mi-mars à la mi-avril, sous le Bélier, ne sera ni riche ni pauvre; qu'il sera menteur, colère, courageux, grand fornicateur, et vivra 60 ans,selon nature, s'il échappe aux maladies et aux accidens; que la femme née sous les mêmes conditions sera pareillement colère et menteuse, et qu'elle vivra 40 ans. L'auteur ne dit rien de la chasteté de cette femme, ce qui doit être pris en bonne part pour sa destinée. De la mi-avril à la mi-mai, sous le Taureau, l'homme sera riche par femme, et ingrat, et vivra 85 ans et 3 mois; la femme sera laborieuse, affectueuse, heureuse en ses desseins, et vivra 76 ans,toujours selon nature, bien entendu, et si elle échappe aux accidens. De la mi-mai à la mi-juin, sous les Gémeaux, l'homme est destiné à une vie publique et raisonnable, qu'il poussera jusqu'à 110 ans; voilà qui va bien; mais il sera mordu d'un chien et tourmenté dans l'eau, voilà le correctif. Remarquons ici que, sous nombre de signes, on doit être mordud'un chien et tourmenté dans l'eau. Quant à la femme née sous le Taureau, elle sera pieuse et vivra 70 ans; mais, pour assurer sa vertu, on devra la marier de bonne heure, etc., etc. L'auteur du présent recueil ne poussera pas plus loin cette analyse, pour ne point gâter le métier de pronostiqueur; on doit laisser à chacun ses chalands. Ce n'est pas qu'il soit en doute de la science; il est trop intéressé à y croire pour en douter, puisque étant né de la mi-juillet à la mi-août, sous le Lion, il doit être beau, riche et arrogant; et c'est là de quoi réussir dans le monde.

DIVINI ELOQUIIPreconis celeberrimi fratris Oliverii Maillardi ordin. minor. professoris: sermones dominicales: una cu aliquib' aliis sermonib' valde utilib'Jehan Petit. (Paris, s. d., 1 vol. in-8 de 115 feuillets, gothique.Rare.)ENSEMBLE:NOUUM DIVERSORUM.Sermonū opus hactenus nō impressum. reuerendi patris Oliuerii Maillardi. quod merito supplementum priorū sermonū iādudum impressorum poterit nuncupari cujus operis contentorum ordo sequitur pagina sequenti. Venūdatur Parisii in vico sācti Jacobi ad intersignṵ Lilii. in domo Johannis Parvi.(Sans date. 2 vol. in-8 de 176 et 152 feuillets, gothique.Rare.)ENSEMBLE:SERMON DE F. OLIVIER MAILLARD,PRESCHÉ A BRUGES EN 1500,Et aultres pièces du même auteur, avec une notice par M. Jehan Labouderie, président de la Société des Bibliophiles français.Paris, C. Farcy, imprimeur, rue de la Tabletterie, n. 19. 1826. (1 vol. in-8 de 62 pages, papier vélin, tiré à très petit nombre.)ENSEMBLE:SERMONSDE FRÈRE MICHEL MENOT SUR LA MADELEINE,ET L'ENFANT PRODIGUE,Avec une Notice et des Notes, par Jehan Labouderie, président de la Société des Antiquaires de France.Paris, H. Fournier jeune,libraire-imprimeur, rue de Seine, n. 24bis, 1832. (1 vol. in-8 de 83 pages; plus 42 pages préliminaires, pap. vél., tiré à très petit nombre.) EtParis, de l'imprimerie d'Éverat, rue du Cadran, n. 16. 1825. (1 vol. in-8 de 49 pages, aussi tiré à très petit nombre.)(1480-1500-1507-1511-1518-1530-1825-1826-1832.)OLIVIER MAILLARD.Frère Olivier Maillard, moine franciscain, présente une des physionomies les plus remarquables de notreXVesiècle, si riche en figures caractéristiques. Né en Bretagne, vers 1450, il réunit, au plus haut degré, les deux traits saillans attribués à ses compatriotes, la franchise et l'inflexibilité. Sa foi n'est pas douteuse; elle respire trop bien dans sa conduite comme dans ses discours. Disons qu'elle fut absolue pour le fond, et, dans la forme, intraitable et naïve. Certes ce n'était pas un demi-chrétien qui, menacé par les familiers de Louis XI, pour quelques hardiesses lancées du haut de la chaire, d'être cousu dans un sac et jeté à l'eau, répondit: «Dites-lui que j'arriverai plus tôt en paradis par eau que lui sur ses chevaux de poste!» qui, pour mieux flétrir l'impureté, allait la démasquer jusque dans le sanctuaire, et confondait, dans une censure également mordante, les vices de tous les rangs et de toutes les professions, même de la sienne. Il est peu d'actions plus chrétiennes que celle-ci, rapportée par le père Nicéron, et, d'après lui, par notre respectable collègue l'abbé de Labouderie, dans les excellens opuscules qui fondent la présente analyse. Maillard avait offensé deux magistrats de Toulouse en prêchant, devant le parlement de cette ville, contre les mauvais juges. L'archevêque l'interdit pour avoir la paix. Alors que fait-il? il court se jeter aux pieds des offensés, leur demande excuse, mais, en même temps, il leur trace une si vive peinture du sort qui attend les pécheurs impénitens, que ces deux hommes se convertissent et renoncent à leur état, que même l'un d'eux embrasse la vie monastique dans un ordre très austère. Il était infatigable, se trouvait partout, osait tout, et intervenait dans toutes les affaires, grandes et petites, sans intrigue, sans détours, ou, si l'on veut, sans mesure; mais que lui importait l'opinion du monde, à lui, dévoré du zèle évangélique? Il ne connaissait qu'une loi, le triomphe de sa cause. Soit que, sur l'ordre du pape Innocent VIII, il poursuivit vainement, auprès du roi Charles VIII, l'abolition de la pragmatiquede Charles VII; soit que banni de France pour avoir hautement condamné la répudiation de Jeanne de France par Louis XII, il allât aussitôt porter ses dures vérités à la cour de l'archiduc Philippe de Flandre; ou que, ramené dans Paris, il y introduisît de force, dans le grand couvent des frères mineurs, la réforme des cordeliers de l'Observance, il se montra toujours égal, toujours conforme à lui-même, rigide et indomptable. Cette dernière opération de la réforme des cordeliers de la capitale toutefois le surmonta; mais seulement en abrégeant ses jours; c'est à dire que, de nouveau chassé de Paris, il fut pris de chagrin, et s'en alla mourir prématurément à Toulouse, le 12 juin 1502, en odeur de sainteté, comme si le sort eût, par là, voulu nous apprendre qu'il est moins chanceux de gourmander les princes que de réformer les moines.Les historiens, et notamment M. de Thou, qui le traite descélératet detraître, lui ont reproché d'avoir obtenu de Charles VIII, qui voulait Naples, la restitution de la Cerdagne et du Roussillon, que Louis XI avait achetés à réméré 300,000 écus: mais ces auteurs auraient dû songer que la probité religieuse va plus loin que la probité politique, et qu'aux yeux d'un prêtre sévère, un marché de fourbe est révocable, dût-il en coûter à l'usurier deux provinces. Quant à prétendre que, dans cette occasion, Ferdinand d'Arragon acheta la voix du prêtre, c'est une supposition si invraisemblable, qu'elle peut passer pour calomnieuse. Que fait l'argent à de tels hommes? accordons que frère Olivier fut indiscret; mais cupide, mais traître, non sans doute; autant vaudrait le dire de Pierre l'Hermite ou de saint Bernard.Ses travaux de prédication sont immenses: nous avons de lui, sous les yeux, 47 sermons pour les 24 dimanches après la Pentecôte, une longue suite de sermons variés sous le titre deSermon commun prêchable en tout temps, un sermon commun des douze signes de mort, 16 sermons du salaire du péché, un interminable sermon de la Passion pour la sixième férie, 32 sermons pour tous les jours de l'Avent, un carême de 60 sermons avec des paraboles supplémentaires pour la plupart d'entre eux, un second Avent de 4 sermons fort étendus, 46 sermons dits:Les Dominicales, 10 sermons pour l'Épiphanie, 5 sermons pour le temps pascal, 4 sermons pour la dédicace du Temple, 8 sermons sur les misères de l'âme, et une considération sur cette vie mortelle. Ces discours, tels qu'ils nous sont parvenus, sont écrits, ou plutôt le résumé en est tracé en latin barbare; non qu'ils aient été prononcés entièrement dans cettelangue: l'orateur parlait le langage du temps, parsemé de latin; mais, comme le remarque judicieusement son moderne et habile biographe, ses sermons furent recueillis à la volée par des auditeurs plus ou moins fidèles, qui les transcrivirent en abrégé, dans la langue ecclésiastique, pour les rendre plus dignes de la postérité; en quoi ils se sont trompés, car ces monumens d'éloquence sacrée offriraient bien autrement d'intérêt dans leur forme primitive, à en juger par le sermon prêché, en 1500, dans la ville de Bruges, le cinquième dimanche de carême, qui est le plus rare de tous ceux de Maillard, et le seul qu'on recherche aujourd'hui.Ce dernier commence par un trait frappant: «Il est annuict le cinquiesme dimence de quaresme, à l'adventure qu'il y en a de vous aultres qui ne le reverrez jamais, etc., etc.» Après un préambule où sont expliqués, comme emblèmes, les divers ornemens épiscopaux, tels que les sandales vermeilles, la cape rouge, le rubis au doigt, la mitre et la crosse, l'orateur tousse trois fois (hem! hem! hem!), et puis entre en matière. «Qu'en dictes-vous, mesdames?... serez-vous bonnes théologiennes?... Et vous aultres gens de court metterez-vous la main à l'œuvre?... avez-vous point de paour d'estre dampnez?... Et frère! direz-vous, pourquoi serions-nous dampnez?... ne veez-vous pas que nous sommes si songneux de venir en vos sermons tous les jours?... mais vous ne dictes pas tout, je vous asseure... Si vous estes en pechié mortel, Dieu ne vous exaulcera pas... Vous avez une belle loy civile... Quant l'on achate un heritaige, si le vendeur y met des condicions, il les faut garder toutes... aultrement le marchié est nul... Or, le marchié, ce sont les commandemens... il les faut tous garder... quiconque défaillera en l'un d'eulx, il sera coupable de tous... il ne faut qu'un petit trou pour noyer le plus grand navire... Vous, prince! il ne vous suffit pas d'être bon prince, il vous faut encore faire justice... Vous tresoriers et argentiers, estes-vous là qui faictes les besoignes de vostre maistre, et les vostres bien?... Et vous jeunes garches de la court illecques, il vous faut laisser vos alliances... (hem! hem! hem!)» «Ce sermon sera divisé en deulx parties, parce qu'il est annuict dimence...; en la première, nous dirons comment les Juifs reprinrent nostre Sauueur en ses sermons, et la response qu'il leur fist...; en la seconde, nous dirons, après disner, comment les Juifs voulurent lapider Nostre Seigneur, et comme il se sauua. etc., etc.» Cela dit, l'orateur ne pense plus à sa division, mais continue à donner d'excellens préceptes de moralechrétienne à ses auditeurs de tout rang les interpelle souvent arec une familiarité très amère, et finit par leur souhaiter toute perfection.Amen.On doit penser que si l'action oratoire de frère Olivier était vulgaire, c'est qu'il se conformait au goût non encore épuré de son auditoire; car son esprit ne l'était pas, ainsi que le prouvent les ébauches qui nous sont données sous son nom. Celles-ci, développées convenablement, sont des germes d'excellens sermons. Elles se suivent, du reste, en si grand nombre, avec une telle richesse de réflexions et de souvenirs, qu'il n'est peut-être pas un point de doctrine, un trait de l'histoire sainte, un article de croyance, de morale ou de discipline, qui n'y soit traité et appuyé de textes de l'Écriture, des pères et des docteurs. N'est-ce pas un thème fécond que le suivant pris au hasard dans un des sermons après la Pentecôte? D'où vient que les châtimens du pécheur se font d'ordinaire si long-temps attendre? serait-ce que Dieu ne peut pas punir, ou qu'il ne le veut pas, ou qu'il ignore le péché, ou qu'il ne le hait pas? Négation de ces quatre propositions, fondée sur la puissance de Dieu, sur sa justice, sur sa science, sur sa bonté infinie. Alors, d'où vient cette peine tardive? elle vient de la miséricorde d'un père qui laisse au pécheur le loisir de se repentir, de l'équité d'un juge qui veut éprouver les justes, etc., etc., etc.Autre exemple tiré d'un sermon sur la Madeleine: Cette femme était en péril de trois côtés; 1oà cause de sa beauté; 2oà raison de son opulence; 3opar les libéralités dont elle était l'objet. Mais elle eut pareillement trois sources de salut: 1ola connaissance de Jésus lui fit connaître son péché; 2oles ordres de Jésus l'éloignèrent du péché; 3ol'amour de Jésus lui fit détester le péché.Troisième exemple: il faut considérer dans le péché trois choses pour en mesurer l'étendue et régler sa pénitence: 1osa gravité; 2osa multiplicité; 3ola réparation dont il est susceptible. Sur ce dernier point, l'orateur dit judicieusement aux hommes séducteurs ou adultères: Vous voyez bien que vous êtes en péril énorme, vous qui corrompez les vierges ou qui souillez la couche d'autrui; car la virginité ne se peut rendre, ni l'enfant étranger se retrancher de la famille légitime. (Enim duo damna irreparabilia, constupratio, et ex alieno thoro proles susceptio.)Quatrième exemple: trois points de vue constituent l'homme sage: 1oil déplore le passé; 2oil ordonne le présent; 3oil prend garde à l'avenir.Si, des idées générales, nous passons aux mouvemens particuliersde l'orateur, nous en trouverons souvent de dignes d'un prêtre éloquent. Trait contre la luxure vénale: «Et ce qui est bien plus, et ce que je ne peux dire sans verser des larmes, ne voit-on pas des mères qui vendent leurs propres filles à des marchands d'impudicité? (Numquid non sunt, et flens dico quæ proprias filias venundant leonibus?) Autre trait contre les juges et les avocats prévaricateurs: «Et vous, nosseigneurs du parlement, qui donnez sentence par antiphrase (par contre vérité), mieux vaudrait pour vous être morts dans les entrailles de vos mères. (O domini de parlamento, qui datis sententiam per antiphrasin, melius esset vos esse mortuos in uteris matrum vestrarum!)» Autre contre le luxe des habits: «Messieurs et mesdames, vous avez tous vos plaisirs, vous portez de belles robbes d'escarlate; je croy que si on les serroit bien au pressoir, on verroit sortir le sang des poures gens dedans lequel elles ont été teinctes!» Autre contre les avortemens volontaires: «Plût au ciel que nous eussions les oreilles ouvertes pour entendre les voix plaintives de ces enfans jetés dans les fleuves ou dans des lieux d'infection! (Utinam haberemus aures apertas, et audiremus voces puerorum in latrinis projectorum et in fluminibus!)» Autre contre les prélats impudiques: «Jadis les princes de l'Eglise dotaient gratuitement les filles pauvres; maintenant ils leur font gagner leur mariage à la sueur de leur corps.»Observons, avec Henri Estienne, que Maillard, non plus que Menot, ne fait pas grâce au clergé. Barlet est moins vif qu'eux sur le fait des ecclésiastiques. Il serait, d'ailleurs, facile de multiplier infiniment ici les citations; mais comme, dans notre plan, il faut savoir se borner, nous finirons cet examen par deux fortes sorties de frère Olivier contre les vendeurs de reliques et contre les usuriers: «Etes-vous ici porteurs de reliques, de bulles et d'indulgences? caffards et mesureurs d'images? Allez-vous pas caresser vos auditeurs pour prendre leur bourse? (Estis hic portatores bullarum, reliquiarum et indulgentiarum, caphardi et mensuratores imaginum? Numquid linitis auditores vestros ad capiendas bursas?) Croyez-vous que cet usurier, gorgé de la substance des misérables, et chargé de mille milliers de péchés, obtiendra rémission d'iceux pour six blancs mis au tronc? Certes il est dur de le croire, et plus dur de le prêcher! (... durum est credere, durius prædicare!)»En voilà plus qu'il n'est besoin pour mériter du respect à ce moine hardi et sincère, et faire voir que les prêtres vraiment catholiquesn'avaient attendu ni Luther ni Calvin pour prêcher la morale de l'Évangile, pour foudroyer les vices monstrueux de leur temps; en un mot, pour exercer dans toute sa rigueur, avec l'avantage sur les ministres réformés d'une entière et ferme conviction, le ministère périlleux et sacré de la censure des mœurs. Rie qui voudra (ce ne sera pas nous) de ces orateurs généreux à cause de quelques nudités de langage, de quelques contes familiers ou graveleux autorisés par l'esprit de leur siècle, et d'ailleurs ennoblis par le but qui les amène! Nous pensons qu'on n'en doit qu'à peine sourire, mais qu'on doit rire de ceux qui en rient, car ils dédaignent ce qu'ils ne connaissent qu'à demi. L'auteur malin de l'apologie pour Hérodote rendait plus de justice à Olivier Maillard et à ses émules, dans sa véracité incomplète, quand il écrivait ces mots: «Combien que frère Olivier Maillard et frère Michel Menot, pour la France, et Michel Barlette ou de Barletta, pour l'Italie, ayent falsifié la doctrine chrétienne par toutes sortes de songes et de resveries.... Si est-ce qu'ils se sont assez vaillamment escarmouchez contre les vices d'alors, etc., etc.» Si ce sont là des escarmouches, qu'aurait pensé Henri Estienne de nos sermons académiques d'aujourd'hui? Maillard n'a pas fait des sermons seulement, il a de plus produit beaucoup de traités ou de méditations sur divers sujets de morale et d'ascétisme, entre lesquels il faut remarquersa Confession, dans laquelle il s'examine sur les dix commandemens avec une candeur admirable. De plus, encore, il fut poète, pauvre poète, à la vérité, comme le témoignentson Sentier du Paradisetsa Chanson piteuse, sur l'air de Bergeronnette savoysienne, où on lit les vers suivans:Par les frères prédicateursSommes citez et convoquez;Entre vous endurcis pécheurs,Ne faictes que vous en moquer;Mais la mort vous viendra croquerDevant qu'il soit un an en ça;Lors vous aurez bel escouterPour rendre compte et reliqua.Ces vers ne sont pas bons, sans doute; mais on en citerait mille des meilleurs poètes de ce temps qui sont pires. En résumé, frère Olivier fut un prêtre vénérable par ses mœurs, sa science, ses talens, son courage, ses malheurs, par sa vie et sa mort. Passons à son émule, frère Michel Menot, qui, venu après lui, outra ses défauts et prêta ainsi plus spécieusement (nous ne dirons pas plus justement) à l'ironie des beaux-esprits.MICHEL MENOT.Les chefs-d'œuvre de ce prédicateur sont le sermon de la Madeleine et celui de l'Enfant prodigue, au rapport de M. de Labouderie, qui en a donné deux belles réimpressions, avec de savantes notes. Michel Menot, cordelier, vécut sous Louis XI et François Ier, et mourut en 1518. Il prêcha ses plus fameux discours à Tours, dans l'année 1508: il était infiniment plus grossier et plus burlesque dans ses expressions que frère Olivier Maillard, ce qui n'a pas empêché qu'on ne l'ait, de son temps, surnomméLangue d'or(Chrysostôme), et que Chevallon, l'imprimeur de ce recueil, n'ait vanté son élégance peu commune (elegantiam impromiscuam), et sa science variée (doctrinam multivariam). On a de lui, comme de son confrère, un grand nombre de poésies chrétiennes; mais il n'est pas meilleur poète, et c'est, dans l'une comme dans l'autre, l'orateur sacré qu'il faut chercher. Sa Passion contient d'excellens traits: la marche en est dramatique, et si l'on en élaguait tout ce qui tient à une époque grossière, pour ne conserver que le fond des choses et leur enchaînement, il se trouverait que beaucoup de prédicateurs modernes prendraient leur rang après cet homme si souvent travesti. Voici, par exemple, une pensée sublime: l'orateur, après avoir exposé dans toute son horreur le crime de Judas, raconte sa mort; et, tout d'un coup, déposant son indignation, il s'écrie: «O Judas! si vous eussiez eu conseil, jamais ne vous fussiez pendu ni désespéré.» Jetons un coup d'œil sur les sermons de la Madeleine et de l'Enfant prodigue, en commençant par le premier, pour le jeudi de la Passion. Celui-ci est divisé en trois points généraux, qui se subdivisent en plusieurs autres. Ces trois points sont l'offense, la conversion, la satisfaction. On doit d'abord avouer que l'orateur a recueilli, dans la Légende dorée, de trop bons mémoires sur la pécheresse, quand il affirme qu'elle était seigneur des château et mandement de Magdelon, en Palestine; qu'elle avait de belles filles de chambre, bien équipées; qu'elle était vermeille comme une rose, mignonne et fringante; mais il s'aventure moins quand il assigne trois causes à sa perte; 1osa beauté; 2osa richesse; 3ola liberté de son genre de vie; car ce seront là d'éternels dangers pour les jeunes femmes. Sa sœur Marthe lui fait un si beau portrait de Jésus, qu'elle conçoit un vif désir de le voir, et qu'elle court l'entendre prêcher un certain jour où il attaquait justement le luxe des femmes. Madeleine est aussitôt frappée d'horreur de sa vie passée; elle rentrechez elle, le cœur troublé: ses femmes ne la reconnaissent plus; Madeleine est pénitente. Ses galans viennent l'appelerbigote; elle les renvoie avec douceur. «Laissez-moi, leur dit-elle, vous ne l'avez pas entendu! je suis une misérable! fuyez mon exemple!» Elle dépouille alors ses ornemens, s'en vient en Béthanie, pénètre dans le logis de Simon le Pharisien, se jette aux pieds du maître, et verse d'abondantes larmes. On veut la chasser: «Non, dit Jésus, ne la chassez point, car elle a obtenu son pardon.» Marthe, sa sœur, lui dit: «Ne t'avais-je pas promis un amant digne de toi?» De ce jour, ces deux femmes se vouèrent au service de la Vierge Marie.... Pécheurs! considérons notre état, et apprenons, par ce modèle, à revenir au Seigneur! Ainsi finit le sermon. Le père de Saint-Louis l'a suivi pas à pas dans son poème de la Madeleine, qui renferme beaucoup de très beaux vers, aujourd'hui très oubliés.Le sermon de l'Enfant prodigue, pour le samedi après le deuxième dimanche de carême, est aussi le récit paraphrasé de la parabole évangélique. On ne peut rien faire de mieux que de raconter quand il est question d'appuyer la morale sur l'Évangile. L'usage ne s'en est conservé dans nos chaires que pour la Passion. Chaque année, encore à présent, ces sortes de discours sont purement narratifs. Jadis, tous ou presque tous les sermons l'étaient et n'en valaient que mieux. Il règne dans celui-ci un naturel frappant et une chaleur singulière. Dès l'entrée, l'intérêt dramatique commence. On frémit de l'air effronté avec lequel l'Enfant prodigue demande à son père la part de l'héritage maternel. Ce morceau est déparé, sans doute, par le quolibet suivant adressé aux jeunes auditeurs: «Vous voilà bien, jeunes gens! à peine venez-vous à vous connaître, que vous cherchez le bon temps, et quesans monsieur d'Argenton(sine domino argento), on ne fait rien de vous.» Mais de telles saillies, on doit s'en souvenir, n'étaient pas déplacées alors.—Que fera-t-il, cet enfant insensé, sitôt qu'il aura touché sa part héréditaire et quitté le toit paternel pour aller voyager au loin? 1oil s'enfoncera dans la fange des voluptés; 2oil tombera dans la détresse; 3oil enchaînera sa liberté; 4ola dureté des riches lui imposera la plus ignoble servitude. Observons-le d'abord avec ses femmes, nageant dans les délices, et dissipant tous ses biens, puis renonçant à sa dignité d'homme et aux grâces divines. Bientôt le voilà dépouillé par ses folles maîtresses et ses faux amis. Alors les uns et les autres l'abandonnent en riant, et disent: «Celui-là est plumé et espluché; à d'autres!» Il court, sur ce, implorer la commisération d'un homme opulent, et lui demande de l'occupation.Cet homme considère son visage et ses mains, qui n'annoncent pas un artisan. «Vous avez été riche, lui dit-il; mais quoi! que savez-vous faire? les temps sont durs: je n'ai pas besoin d'ouvriers cette année...; cependant, voyons...; il me manque un gardeur de porcs dans une de mes fermes. Allez-y!»—«Ah! misérable et infortuné que je suis! (Ha! miser ego et infortunatus!)» Retour de l'Enfant prodigue sur lui-même; souvenir de son père; projet de retour; espoir de pardon. C'est la parabole même étendue et commentée avec une naïveté parfaite et souvent des plus touchantes. L'orateur, fidèle interprète de l'Évangile, se surpasse dans la scène de retour à la maison paternelle. «Le père, dit-il, n'attend pas les soumissions de son fils; le voyant en si piteux état, il l'embrasse et s'écrie: Tu es mon ami, mon ami très cher! (Tu es amicus meus et carissimus!)» Et la joie de ce père miséricordieux, et le repentir du fils coupable, et la jalousie du frère aîné et les belles paroles qui répriment si doucement cette jalousie en rétablissant la paix dans la famille, tout se trouve dans ce sermon. Aucun trait de ce sentiment n'y est omis; et, pour résumer en un seul mot l'éloge qu'on en doit faire, on peut s'y attendrir encore après avoir lu le livre des livres.M. de Labouderie a publié en patois auvergnat les traductions qu'il a faites de cette parabole et de l'histoire de Ruth. Ces deux ouvrages, par leur admirable simplicité, peuvent passer pour de vrais chefs-d'œuvre, et sont bien faits pour nous guérir de notre inconcevable incurie pour nos dialectes provinciaux.

Preconis celeberrimi fratris Oliverii Maillardi ordin. minor. professoris: sermones dominicales: una cu aliquib' aliis sermonib' valde utilib'Jehan Petit. (Paris, s. d., 1 vol. in-8 de 115 feuillets, gothique.Rare.)

ENSEMBLE:NOUUM DIVERSORUM.

Sermonū opus hactenus nō impressum. reuerendi patris Oliuerii Maillardi. quod merito supplementum priorū sermonū iādudum impressorum poterit nuncupari cujus operis contentorum ordo sequitur pagina sequenti. Venūdatur Parisii in vico sācti Jacobi ad intersignṵ Lilii. in domo Johannis Parvi.(Sans date. 2 vol. in-8 de 176 et 152 feuillets, gothique.Rare.)

ENSEMBLE:SERMON DE F. OLIVIER MAILLARD,PRESCHÉ A BRUGES EN 1500,

Et aultres pièces du même auteur, avec une notice par M. Jehan Labouderie, président de la Société des Bibliophiles français.Paris, C. Farcy, imprimeur, rue de la Tabletterie, n. 19. 1826. (1 vol. in-8 de 62 pages, papier vélin, tiré à très petit nombre.)

ENSEMBLE:SERMONSDE FRÈRE MICHEL MENOT SUR LA MADELEINE,ET L'ENFANT PRODIGUE,

Avec une Notice et des Notes, par Jehan Labouderie, président de la Société des Antiquaires de France.Paris, H. Fournier jeune,libraire-imprimeur, rue de Seine, n. 24bis, 1832. (1 vol. in-8 de 83 pages; plus 42 pages préliminaires, pap. vél., tiré à très petit nombre.) EtParis, de l'imprimerie d'Éverat, rue du Cadran, n. 16. 1825. (1 vol. in-8 de 49 pages, aussi tiré à très petit nombre.)

(1480-1500-1507-1511-1518-1530-1825-1826-1832.)

Frère Olivier Maillard, moine franciscain, présente une des physionomies les plus remarquables de notreXVesiècle, si riche en figures caractéristiques. Né en Bretagne, vers 1450, il réunit, au plus haut degré, les deux traits saillans attribués à ses compatriotes, la franchise et l'inflexibilité. Sa foi n'est pas douteuse; elle respire trop bien dans sa conduite comme dans ses discours. Disons qu'elle fut absolue pour le fond, et, dans la forme, intraitable et naïve. Certes ce n'était pas un demi-chrétien qui, menacé par les familiers de Louis XI, pour quelques hardiesses lancées du haut de la chaire, d'être cousu dans un sac et jeté à l'eau, répondit: «Dites-lui que j'arriverai plus tôt en paradis par eau que lui sur ses chevaux de poste!» qui, pour mieux flétrir l'impureté, allait la démasquer jusque dans le sanctuaire, et confondait, dans une censure également mordante, les vices de tous les rangs et de toutes les professions, même de la sienne. Il est peu d'actions plus chrétiennes que celle-ci, rapportée par le père Nicéron, et, d'après lui, par notre respectable collègue l'abbé de Labouderie, dans les excellens opuscules qui fondent la présente analyse. Maillard avait offensé deux magistrats de Toulouse en prêchant, devant le parlement de cette ville, contre les mauvais juges. L'archevêque l'interdit pour avoir la paix. Alors que fait-il? il court se jeter aux pieds des offensés, leur demande excuse, mais, en même temps, il leur trace une si vive peinture du sort qui attend les pécheurs impénitens, que ces deux hommes se convertissent et renoncent à leur état, que même l'un d'eux embrasse la vie monastique dans un ordre très austère. Il était infatigable, se trouvait partout, osait tout, et intervenait dans toutes les affaires, grandes et petites, sans intrigue, sans détours, ou, si l'on veut, sans mesure; mais que lui importait l'opinion du monde, à lui, dévoré du zèle évangélique? Il ne connaissait qu'une loi, le triomphe de sa cause. Soit que, sur l'ordre du pape Innocent VIII, il poursuivit vainement, auprès du roi Charles VIII, l'abolition de la pragmatiquede Charles VII; soit que banni de France pour avoir hautement condamné la répudiation de Jeanne de France par Louis XII, il allât aussitôt porter ses dures vérités à la cour de l'archiduc Philippe de Flandre; ou que, ramené dans Paris, il y introduisît de force, dans le grand couvent des frères mineurs, la réforme des cordeliers de l'Observance, il se montra toujours égal, toujours conforme à lui-même, rigide et indomptable. Cette dernière opération de la réforme des cordeliers de la capitale toutefois le surmonta; mais seulement en abrégeant ses jours; c'est à dire que, de nouveau chassé de Paris, il fut pris de chagrin, et s'en alla mourir prématurément à Toulouse, le 12 juin 1502, en odeur de sainteté, comme si le sort eût, par là, voulu nous apprendre qu'il est moins chanceux de gourmander les princes que de réformer les moines.

Les historiens, et notamment M. de Thou, qui le traite descélératet detraître, lui ont reproché d'avoir obtenu de Charles VIII, qui voulait Naples, la restitution de la Cerdagne et du Roussillon, que Louis XI avait achetés à réméré 300,000 écus: mais ces auteurs auraient dû songer que la probité religieuse va plus loin que la probité politique, et qu'aux yeux d'un prêtre sévère, un marché de fourbe est révocable, dût-il en coûter à l'usurier deux provinces. Quant à prétendre que, dans cette occasion, Ferdinand d'Arragon acheta la voix du prêtre, c'est une supposition si invraisemblable, qu'elle peut passer pour calomnieuse. Que fait l'argent à de tels hommes? accordons que frère Olivier fut indiscret; mais cupide, mais traître, non sans doute; autant vaudrait le dire de Pierre l'Hermite ou de saint Bernard.

Ses travaux de prédication sont immenses: nous avons de lui, sous les yeux, 47 sermons pour les 24 dimanches après la Pentecôte, une longue suite de sermons variés sous le titre deSermon commun prêchable en tout temps, un sermon commun des douze signes de mort, 16 sermons du salaire du péché, un interminable sermon de la Passion pour la sixième férie, 32 sermons pour tous les jours de l'Avent, un carême de 60 sermons avec des paraboles supplémentaires pour la plupart d'entre eux, un second Avent de 4 sermons fort étendus, 46 sermons dits:Les Dominicales, 10 sermons pour l'Épiphanie, 5 sermons pour le temps pascal, 4 sermons pour la dédicace du Temple, 8 sermons sur les misères de l'âme, et une considération sur cette vie mortelle. Ces discours, tels qu'ils nous sont parvenus, sont écrits, ou plutôt le résumé en est tracé en latin barbare; non qu'ils aient été prononcés entièrement dans cettelangue: l'orateur parlait le langage du temps, parsemé de latin; mais, comme le remarque judicieusement son moderne et habile biographe, ses sermons furent recueillis à la volée par des auditeurs plus ou moins fidèles, qui les transcrivirent en abrégé, dans la langue ecclésiastique, pour les rendre plus dignes de la postérité; en quoi ils se sont trompés, car ces monumens d'éloquence sacrée offriraient bien autrement d'intérêt dans leur forme primitive, à en juger par le sermon prêché, en 1500, dans la ville de Bruges, le cinquième dimanche de carême, qui est le plus rare de tous ceux de Maillard, et le seul qu'on recherche aujourd'hui.

Ce dernier commence par un trait frappant: «Il est annuict le cinquiesme dimence de quaresme, à l'adventure qu'il y en a de vous aultres qui ne le reverrez jamais, etc., etc.» Après un préambule où sont expliqués, comme emblèmes, les divers ornemens épiscopaux, tels que les sandales vermeilles, la cape rouge, le rubis au doigt, la mitre et la crosse, l'orateur tousse trois fois (hem! hem! hem!), et puis entre en matière. «Qu'en dictes-vous, mesdames?... serez-vous bonnes théologiennes?... Et vous aultres gens de court metterez-vous la main à l'œuvre?... avez-vous point de paour d'estre dampnez?... Et frère! direz-vous, pourquoi serions-nous dampnez?... ne veez-vous pas que nous sommes si songneux de venir en vos sermons tous les jours?... mais vous ne dictes pas tout, je vous asseure... Si vous estes en pechié mortel, Dieu ne vous exaulcera pas... Vous avez une belle loy civile... Quant l'on achate un heritaige, si le vendeur y met des condicions, il les faut garder toutes... aultrement le marchié est nul... Or, le marchié, ce sont les commandemens... il les faut tous garder... quiconque défaillera en l'un d'eulx, il sera coupable de tous... il ne faut qu'un petit trou pour noyer le plus grand navire... Vous, prince! il ne vous suffit pas d'être bon prince, il vous faut encore faire justice... Vous tresoriers et argentiers, estes-vous là qui faictes les besoignes de vostre maistre, et les vostres bien?... Et vous jeunes garches de la court illecques, il vous faut laisser vos alliances... (hem! hem! hem!)» «Ce sermon sera divisé en deulx parties, parce qu'il est annuict dimence...; en la première, nous dirons comment les Juifs reprinrent nostre Sauueur en ses sermons, et la response qu'il leur fist...; en la seconde, nous dirons, après disner, comment les Juifs voulurent lapider Nostre Seigneur, et comme il se sauua. etc., etc.» Cela dit, l'orateur ne pense plus à sa division, mais continue à donner d'excellens préceptes de moralechrétienne à ses auditeurs de tout rang les interpelle souvent arec une familiarité très amère, et finit par leur souhaiter toute perfection.Amen.

On doit penser que si l'action oratoire de frère Olivier était vulgaire, c'est qu'il se conformait au goût non encore épuré de son auditoire; car son esprit ne l'était pas, ainsi que le prouvent les ébauches qui nous sont données sous son nom. Celles-ci, développées convenablement, sont des germes d'excellens sermons. Elles se suivent, du reste, en si grand nombre, avec une telle richesse de réflexions et de souvenirs, qu'il n'est peut-être pas un point de doctrine, un trait de l'histoire sainte, un article de croyance, de morale ou de discipline, qui n'y soit traité et appuyé de textes de l'Écriture, des pères et des docteurs. N'est-ce pas un thème fécond que le suivant pris au hasard dans un des sermons après la Pentecôte? D'où vient que les châtimens du pécheur se font d'ordinaire si long-temps attendre? serait-ce que Dieu ne peut pas punir, ou qu'il ne le veut pas, ou qu'il ignore le péché, ou qu'il ne le hait pas? Négation de ces quatre propositions, fondée sur la puissance de Dieu, sur sa justice, sur sa science, sur sa bonté infinie. Alors, d'où vient cette peine tardive? elle vient de la miséricorde d'un père qui laisse au pécheur le loisir de se repentir, de l'équité d'un juge qui veut éprouver les justes, etc., etc., etc.

Autre exemple tiré d'un sermon sur la Madeleine: Cette femme était en péril de trois côtés; 1oà cause de sa beauté; 2oà raison de son opulence; 3opar les libéralités dont elle était l'objet. Mais elle eut pareillement trois sources de salut: 1ola connaissance de Jésus lui fit connaître son péché; 2oles ordres de Jésus l'éloignèrent du péché; 3ol'amour de Jésus lui fit détester le péché.

Troisième exemple: il faut considérer dans le péché trois choses pour en mesurer l'étendue et régler sa pénitence: 1osa gravité; 2osa multiplicité; 3ola réparation dont il est susceptible. Sur ce dernier point, l'orateur dit judicieusement aux hommes séducteurs ou adultères: Vous voyez bien que vous êtes en péril énorme, vous qui corrompez les vierges ou qui souillez la couche d'autrui; car la virginité ne se peut rendre, ni l'enfant étranger se retrancher de la famille légitime. (Enim duo damna irreparabilia, constupratio, et ex alieno thoro proles susceptio.)

Quatrième exemple: trois points de vue constituent l'homme sage: 1oil déplore le passé; 2oil ordonne le présent; 3oil prend garde à l'avenir.

Si, des idées générales, nous passons aux mouvemens particuliersde l'orateur, nous en trouverons souvent de dignes d'un prêtre éloquent. Trait contre la luxure vénale: «Et ce qui est bien plus, et ce que je ne peux dire sans verser des larmes, ne voit-on pas des mères qui vendent leurs propres filles à des marchands d'impudicité? (Numquid non sunt, et flens dico quæ proprias filias venundant leonibus?) Autre trait contre les juges et les avocats prévaricateurs: «Et vous, nosseigneurs du parlement, qui donnez sentence par antiphrase (par contre vérité), mieux vaudrait pour vous être morts dans les entrailles de vos mères. (O domini de parlamento, qui datis sententiam per antiphrasin, melius esset vos esse mortuos in uteris matrum vestrarum!)» Autre contre le luxe des habits: «Messieurs et mesdames, vous avez tous vos plaisirs, vous portez de belles robbes d'escarlate; je croy que si on les serroit bien au pressoir, on verroit sortir le sang des poures gens dedans lequel elles ont été teinctes!» Autre contre les avortemens volontaires: «Plût au ciel que nous eussions les oreilles ouvertes pour entendre les voix plaintives de ces enfans jetés dans les fleuves ou dans des lieux d'infection! (Utinam haberemus aures apertas, et audiremus voces puerorum in latrinis projectorum et in fluminibus!)» Autre contre les prélats impudiques: «Jadis les princes de l'Eglise dotaient gratuitement les filles pauvres; maintenant ils leur font gagner leur mariage à la sueur de leur corps.»

Observons, avec Henri Estienne, que Maillard, non plus que Menot, ne fait pas grâce au clergé. Barlet est moins vif qu'eux sur le fait des ecclésiastiques. Il serait, d'ailleurs, facile de multiplier infiniment ici les citations; mais comme, dans notre plan, il faut savoir se borner, nous finirons cet examen par deux fortes sorties de frère Olivier contre les vendeurs de reliques et contre les usuriers: «Etes-vous ici porteurs de reliques, de bulles et d'indulgences? caffards et mesureurs d'images? Allez-vous pas caresser vos auditeurs pour prendre leur bourse? (Estis hic portatores bullarum, reliquiarum et indulgentiarum, caphardi et mensuratores imaginum? Numquid linitis auditores vestros ad capiendas bursas?) Croyez-vous que cet usurier, gorgé de la substance des misérables, et chargé de mille milliers de péchés, obtiendra rémission d'iceux pour six blancs mis au tronc? Certes il est dur de le croire, et plus dur de le prêcher! (... durum est credere, durius prædicare!)»

En voilà plus qu'il n'est besoin pour mériter du respect à ce moine hardi et sincère, et faire voir que les prêtres vraiment catholiquesn'avaient attendu ni Luther ni Calvin pour prêcher la morale de l'Évangile, pour foudroyer les vices monstrueux de leur temps; en un mot, pour exercer dans toute sa rigueur, avec l'avantage sur les ministres réformés d'une entière et ferme conviction, le ministère périlleux et sacré de la censure des mœurs. Rie qui voudra (ce ne sera pas nous) de ces orateurs généreux à cause de quelques nudités de langage, de quelques contes familiers ou graveleux autorisés par l'esprit de leur siècle, et d'ailleurs ennoblis par le but qui les amène! Nous pensons qu'on n'en doit qu'à peine sourire, mais qu'on doit rire de ceux qui en rient, car ils dédaignent ce qu'ils ne connaissent qu'à demi. L'auteur malin de l'apologie pour Hérodote rendait plus de justice à Olivier Maillard et à ses émules, dans sa véracité incomplète, quand il écrivait ces mots: «Combien que frère Olivier Maillard et frère Michel Menot, pour la France, et Michel Barlette ou de Barletta, pour l'Italie, ayent falsifié la doctrine chrétienne par toutes sortes de songes et de resveries.... Si est-ce qu'ils se sont assez vaillamment escarmouchez contre les vices d'alors, etc., etc.» Si ce sont là des escarmouches, qu'aurait pensé Henri Estienne de nos sermons académiques d'aujourd'hui? Maillard n'a pas fait des sermons seulement, il a de plus produit beaucoup de traités ou de méditations sur divers sujets de morale et d'ascétisme, entre lesquels il faut remarquersa Confession, dans laquelle il s'examine sur les dix commandemens avec une candeur admirable. De plus, encore, il fut poète, pauvre poète, à la vérité, comme le témoignentson Sentier du Paradisetsa Chanson piteuse, sur l'air de Bergeronnette savoysienne, où on lit les vers suivans:

Par les frères prédicateursSommes citez et convoquez;Entre vous endurcis pécheurs,Ne faictes que vous en moquer;Mais la mort vous viendra croquerDevant qu'il soit un an en ça;Lors vous aurez bel escouterPour rendre compte et reliqua.

Par les frères prédicateurs

Sommes citez et convoquez;

Entre vous endurcis pécheurs,

Ne faictes que vous en moquer;

Mais la mort vous viendra croquer

Devant qu'il soit un an en ça;

Lors vous aurez bel escouter

Pour rendre compte et reliqua.

Ces vers ne sont pas bons, sans doute; mais on en citerait mille des meilleurs poètes de ce temps qui sont pires. En résumé, frère Olivier fut un prêtre vénérable par ses mœurs, sa science, ses talens, son courage, ses malheurs, par sa vie et sa mort. Passons à son émule, frère Michel Menot, qui, venu après lui, outra ses défauts et prêta ainsi plus spécieusement (nous ne dirons pas plus justement) à l'ironie des beaux-esprits.

Les chefs-d'œuvre de ce prédicateur sont le sermon de la Madeleine et celui de l'Enfant prodigue, au rapport de M. de Labouderie, qui en a donné deux belles réimpressions, avec de savantes notes. Michel Menot, cordelier, vécut sous Louis XI et François Ier, et mourut en 1518. Il prêcha ses plus fameux discours à Tours, dans l'année 1508: il était infiniment plus grossier et plus burlesque dans ses expressions que frère Olivier Maillard, ce qui n'a pas empêché qu'on ne l'ait, de son temps, surnomméLangue d'or(Chrysostôme), et que Chevallon, l'imprimeur de ce recueil, n'ait vanté son élégance peu commune (elegantiam impromiscuam), et sa science variée (doctrinam multivariam). On a de lui, comme de son confrère, un grand nombre de poésies chrétiennes; mais il n'est pas meilleur poète, et c'est, dans l'une comme dans l'autre, l'orateur sacré qu'il faut chercher. Sa Passion contient d'excellens traits: la marche en est dramatique, et si l'on en élaguait tout ce qui tient à une époque grossière, pour ne conserver que le fond des choses et leur enchaînement, il se trouverait que beaucoup de prédicateurs modernes prendraient leur rang après cet homme si souvent travesti. Voici, par exemple, une pensée sublime: l'orateur, après avoir exposé dans toute son horreur le crime de Judas, raconte sa mort; et, tout d'un coup, déposant son indignation, il s'écrie: «O Judas! si vous eussiez eu conseil, jamais ne vous fussiez pendu ni désespéré.» Jetons un coup d'œil sur les sermons de la Madeleine et de l'Enfant prodigue, en commençant par le premier, pour le jeudi de la Passion. Celui-ci est divisé en trois points généraux, qui se subdivisent en plusieurs autres. Ces trois points sont l'offense, la conversion, la satisfaction. On doit d'abord avouer que l'orateur a recueilli, dans la Légende dorée, de trop bons mémoires sur la pécheresse, quand il affirme qu'elle était seigneur des château et mandement de Magdelon, en Palestine; qu'elle avait de belles filles de chambre, bien équipées; qu'elle était vermeille comme une rose, mignonne et fringante; mais il s'aventure moins quand il assigne trois causes à sa perte; 1osa beauté; 2osa richesse; 3ola liberté de son genre de vie; car ce seront là d'éternels dangers pour les jeunes femmes. Sa sœur Marthe lui fait un si beau portrait de Jésus, qu'elle conçoit un vif désir de le voir, et qu'elle court l'entendre prêcher un certain jour où il attaquait justement le luxe des femmes. Madeleine est aussitôt frappée d'horreur de sa vie passée; elle rentrechez elle, le cœur troublé: ses femmes ne la reconnaissent plus; Madeleine est pénitente. Ses galans viennent l'appelerbigote; elle les renvoie avec douceur. «Laissez-moi, leur dit-elle, vous ne l'avez pas entendu! je suis une misérable! fuyez mon exemple!» Elle dépouille alors ses ornemens, s'en vient en Béthanie, pénètre dans le logis de Simon le Pharisien, se jette aux pieds du maître, et verse d'abondantes larmes. On veut la chasser: «Non, dit Jésus, ne la chassez point, car elle a obtenu son pardon.» Marthe, sa sœur, lui dit: «Ne t'avais-je pas promis un amant digne de toi?» De ce jour, ces deux femmes se vouèrent au service de la Vierge Marie.... Pécheurs! considérons notre état, et apprenons, par ce modèle, à revenir au Seigneur! Ainsi finit le sermon. Le père de Saint-Louis l'a suivi pas à pas dans son poème de la Madeleine, qui renferme beaucoup de très beaux vers, aujourd'hui très oubliés.

Le sermon de l'Enfant prodigue, pour le samedi après le deuxième dimanche de carême, est aussi le récit paraphrasé de la parabole évangélique. On ne peut rien faire de mieux que de raconter quand il est question d'appuyer la morale sur l'Évangile. L'usage ne s'en est conservé dans nos chaires que pour la Passion. Chaque année, encore à présent, ces sortes de discours sont purement narratifs. Jadis, tous ou presque tous les sermons l'étaient et n'en valaient que mieux. Il règne dans celui-ci un naturel frappant et une chaleur singulière. Dès l'entrée, l'intérêt dramatique commence. On frémit de l'air effronté avec lequel l'Enfant prodigue demande à son père la part de l'héritage maternel. Ce morceau est déparé, sans doute, par le quolibet suivant adressé aux jeunes auditeurs: «Vous voilà bien, jeunes gens! à peine venez-vous à vous connaître, que vous cherchez le bon temps, et quesans monsieur d'Argenton(sine domino argento), on ne fait rien de vous.» Mais de telles saillies, on doit s'en souvenir, n'étaient pas déplacées alors.—Que fera-t-il, cet enfant insensé, sitôt qu'il aura touché sa part héréditaire et quitté le toit paternel pour aller voyager au loin? 1oil s'enfoncera dans la fange des voluptés; 2oil tombera dans la détresse; 3oil enchaînera sa liberté; 4ola dureté des riches lui imposera la plus ignoble servitude. Observons-le d'abord avec ses femmes, nageant dans les délices, et dissipant tous ses biens, puis renonçant à sa dignité d'homme et aux grâces divines. Bientôt le voilà dépouillé par ses folles maîtresses et ses faux amis. Alors les uns et les autres l'abandonnent en riant, et disent: «Celui-là est plumé et espluché; à d'autres!» Il court, sur ce, implorer la commisération d'un homme opulent, et lui demande de l'occupation.Cet homme considère son visage et ses mains, qui n'annoncent pas un artisan. «Vous avez été riche, lui dit-il; mais quoi! que savez-vous faire? les temps sont durs: je n'ai pas besoin d'ouvriers cette année...; cependant, voyons...; il me manque un gardeur de porcs dans une de mes fermes. Allez-y!»—«Ah! misérable et infortuné que je suis! (Ha! miser ego et infortunatus!)» Retour de l'Enfant prodigue sur lui-même; souvenir de son père; projet de retour; espoir de pardon. C'est la parabole même étendue et commentée avec une naïveté parfaite et souvent des plus touchantes. L'orateur, fidèle interprète de l'Évangile, se surpasse dans la scène de retour à la maison paternelle. «Le père, dit-il, n'attend pas les soumissions de son fils; le voyant en si piteux état, il l'embrasse et s'écrie: Tu es mon ami, mon ami très cher! (Tu es amicus meus et carissimus!)» Et la joie de ce père miséricordieux, et le repentir du fils coupable, et la jalousie du frère aîné et les belles paroles qui répriment si doucement cette jalousie en rétablissant la paix dans la famille, tout se trouve dans ce sermon. Aucun trait de ce sentiment n'y est omis; et, pour résumer en un seul mot l'éloge qu'on en doit faire, on peut s'y attendrir encore après avoir lu le livre des livres.

M. de Labouderie a publié en patois auvergnat les traductions qu'il a faites de cette parabole et de l'histoire de Ruth. Ces deux ouvrages, par leur admirable simplicité, peuvent passer pour de vrais chefs-d'œuvre, et sont bien faits pour nous guérir de notre inconcevable incurie pour nos dialectes provinciaux.

LES DICTZ DE SALOMON.Ensemble quatre autres opuscules tant gothiques que modernes, composant un joli volume manuscrit duXVIIIesiècle, sur peau de vélin, format in-16, avec une parfaite imitation de l'écriture gothique et des figures en bois des éditions originales.(1480-82-88—1509—1631—1750.)1o.Les Dictz de Salomonavecques les Respōces de Marcoul fort joyeuses, translaté du latin, (Salomonis et Marcolphi dialogus, Antuerpiæ, per me Gerardum leeu impressus, 1488, in-4), et mis en rime française par Jehan Divery. Paris, par Guillaume Eustace,M.D.IX.(Très rare.)On connaît une édition sans date des Dictz de Salomon qui est encore plus rare que l'édition de 1509, et c'est celle-là que notre manuscrit représente fidèlement. Quant à l'opuscule lui-même, il est édifiant par le but de l'auteur, mais d'une telle naïveté d'expression, qu'il fait aujourd'hui l'effet d'un écrit des plus libres. Le roi Salomon, voulant détourner les hommes des piéges de la volupté, présente un tableau hideux et vrai des ruses, des tromperies et de la basse cupidité des femmes perdues. Marcou, Marcoul, ou Marcon, son valet, fait chorus avec lui, selon le mode hébraïque, en répondant un tercet à chaque tercet de premier texte: le tout est semé de métaphores, de comparaisons, comme cela se voit dans les psaumes, et compose quatre-vingt-dix-sept tercets, dont à peine oserons-nous citer six:SALOMON.Ne vous chaut semerEn sablon de merIa ny croistra grain.MARCOUL.Bien pert son sermonQui veut par raisonChastoier putain.SALOMON.Cerf va cele partOu il set lessartSi paist volentiers.MARCOUL.Pute de mal artSet bien de musartTraire les deniers.SALOMON.Len tent a le gluOu len a véuReperier oisiaus.MARCOUL.Pute cerche fourLa ou ele espourPlente de troussiaus.Il faut avouer que Jean Divery n'était pas un versificateur élégant, même pour son époque, et que du Verdier l'a beaucoup honoré d'en parler comme il l'a fait.2oLa Grande Confrarie des Soulx d'Ouvrer et Enragez de rien faire.; avecques les Pardons et Statuts d'icelle. Ensemble les monnoies d'or et d'argent servans à la dicte Confrarie. Nouuellement imprimé à Lyon en labbaye de Sainct-Lasche.Cette petite pièce, sans date, qu'on doit rapporter à la fin duXVesiècle, est une vive satire des mœurs du temps cachée sous une imitation burlesque et fort spirituelle des édits royaux et ordonnances seigneuriales. «De par Saoul d'Ouvrer, par la grâce de trop dormir, roi de Négligence, duc d'Oysiveté, palatin d'Enfance, visconte de Meschanceté, marquis de Trop-Muser, connétable de Nulle-Entreprinse, admiral de Faintise, capitaine de Laisse-moy en Paix, et courier de la court ordinaire de monseigneur Sainct-Lasche, à nos amés feaulx conseillers sur le faict de nulle science èt salut, etc.» Suit une longue ordonnance pour obliger lesdits féaulx, sujets de ladicte abbaye, à vivre oisifs, souffreteux, endettés, misérables, etc., moyennant quoi il leur est accordé royalement tous les dimanches deux miches de faulte de pain, les lundis de faulte de vin, et les autres jours nécessité, etc., etc. Après l'ordonnance vient une belleroyale promesse au nom de Bacchus, Cupido, Cérès, Pallas et Vénus, régens de la confrarie de Sainct-Lasche, pour rémunérer en l'autre monde, par toutes sortes de jouissances et profusions, lesdicts sujets de tout ce qu'ils auront souffert sur la terre. Un tarif des monnoies de l'abbaye suit le tout. On y trouve qu'un noble vaut deux vilains, un ducat deux comtes, un réal deux chevaliers, un florin au monde deux de paradis, un marquis deux barons, un ail deux oignons, etc., etc. En vérité, en vérité, la liberté de penser et d'écrire, ou même la licence, n'est pas nouvelle chez les Français: c'est une plante de leur sol et justement de leur âge.3o.S'ensuit la lettre d'Escornifflerie, nouuellement imprimée à Lyon, avec deux figures, dont l'une porte pour épigraphe:Spes Nemesis.L'auteur de cette pièce rarissime est probablement Hans du Galaphe, le même qui doit avoir écrit le Testament de Taste-Vin, roi des Pions, vers 1480, et pourrait bien avoir aussi composé la pièce précédente, qui offre de l'analogie avec la présente lettre: «Nous, Taste-Vin, par la grâce de Bacchus, roy des Pions, duc de Glace, etc., etc., etc., sçavoir faisons à tous nos subjects, vasseaux et taverniers, tripiers, morveux, escorcheurs, escumeurs de pottée froide, ypocrites et gens qui font accroire d'une truie que c'est un veau, et d'un veau que c'est une brebis, etc., etc., et qu'ils soyent prests à donner à nostre très cher et parfaict Teste de C... rosti, tasses, brocs, verres, etc., tous pleins de vin, ypocras, vin d'anis, etc., etc., donné à Frimont en Yvernay, à nostre chastellerie de Tremblay, les octaves sainct Jean en hiver, et de nostre règne la moitié plus qu'il n'y en a, etc., etc., signé par copie de maistre Jehan Gallon, premier chambellan en nostre chapitre général, tenu en l'abbaye de Saincte-Souffrette, etc., etc.»4o.Prenostication nouuelle de frère Thibault, avec une figure et cette épigraphe:Ceste année des merueilles. Imprimé à Lyon.Excellente plaisanterie contre les devins. L'auteur annonce des choses prodigieuses qu'il explique ensuite tout naturellement. Ainsi, cette année, on verra des rois et des reines s'allier ensemble, puis se brouiller, et se consumer en cendres. C'est unjeu de cartes qu'un joueur perdant jettera au feu dans son dépit. Une créature naîtra sur la terre, qui aura barbe de chair, bec de corne, pieds de griffon, faisant grand bruit, et tel que les corps sans âme s'en émouvront, et alors les chrétiens courront sur le dos d'un des signes des quatre Évangélistes, et arriveront en un lieu où des gens morts-vifs crieront jusqu'à ce que le fils ait mangé le père. C'est un coq au chant duquel les cloches sonnent la messe. Alors arrivent les fidèles, chaussés de souliers de cuir de bœuf, qui trouvent des religieux chantant jusqu'après la communion du prêtre. On retrouve cette énigme sous forme de prophétie dans un petit livre passablement plaisant, traduit du toscan, lequel a pu servir de type à son touraux questions tabariniques. Ce livre est intitulé:Questions diverses et responses, divisées en trois livres, à sçavoir:Questions d'amour, questions naturelles et questions morales et politiques, dédiées par le traducteur à la noblesse française et aux esprits généreux. 1 vol. in-12.Lyon, 1570, ouRouen, 1617, ouRouen, (sans date.)5o.Compromis, ou Contrat d'Association passé entre deux Filles de Paris, qui ont promis et juré, l'une et l'autre, de faire argent de tout, 1631. Le titre seul de ce contrat annonce qu'il n'est pas susceptible d'honnête analyse.

Ensemble quatre autres opuscules tant gothiques que modernes, composant un joli volume manuscrit duXVIIIesiècle, sur peau de vélin, format in-16, avec une parfaite imitation de l'écriture gothique et des figures en bois des éditions originales.

(1480-82-88—1509—1631—1750.)

1o.Les Dictz de Salomonavecques les Respōces de Marcoul fort joyeuses, translaté du latin, (Salomonis et Marcolphi dialogus, Antuerpiæ, per me Gerardum leeu impressus, 1488, in-4), et mis en rime française par Jehan Divery. Paris, par Guillaume Eustace,M.D.IX.(Très rare.)

On connaît une édition sans date des Dictz de Salomon qui est encore plus rare que l'édition de 1509, et c'est celle-là que notre manuscrit représente fidèlement. Quant à l'opuscule lui-même, il est édifiant par le but de l'auteur, mais d'une telle naïveté d'expression, qu'il fait aujourd'hui l'effet d'un écrit des plus libres. Le roi Salomon, voulant détourner les hommes des piéges de la volupté, présente un tableau hideux et vrai des ruses, des tromperies et de la basse cupidité des femmes perdues. Marcou, Marcoul, ou Marcon, son valet, fait chorus avec lui, selon le mode hébraïque, en répondant un tercet à chaque tercet de premier texte: le tout est semé de métaphores, de comparaisons, comme cela se voit dans les psaumes, et compose quatre-vingt-dix-sept tercets, dont à peine oserons-nous citer six:

SALOMON.Ne vous chaut semerEn sablon de merIa ny croistra grain.MARCOUL.Bien pert son sermonQui veut par raisonChastoier putain.SALOMON.Cerf va cele partOu il set lessartSi paist volentiers.MARCOUL.Pute de mal artSet bien de musartTraire les deniers.SALOMON.Len tent a le gluOu len a véuReperier oisiaus.MARCOUL.Pute cerche fourLa ou ele espourPlente de troussiaus.

SALOMON.

Ne vous chaut semer

En sablon de mer

Ia ny croistra grain.

MARCOUL.

Bien pert son sermon

Qui veut par raison

Chastoier putain.

SALOMON.

Cerf va cele part

Ou il set lessart

Si paist volentiers.

MARCOUL.

Pute de mal art

Set bien de musart

Traire les deniers.

SALOMON.

Len tent a le glu

Ou len a véu

Reperier oisiaus.

MARCOUL.

Pute cerche four

La ou ele espour

Plente de troussiaus.

Il faut avouer que Jean Divery n'était pas un versificateur élégant, même pour son époque, et que du Verdier l'a beaucoup honoré d'en parler comme il l'a fait.

2oLa Grande Confrarie des Soulx d'Ouvrer et Enragez de rien faire.; avecques les Pardons et Statuts d'icelle. Ensemble les monnoies d'or et d'argent servans à la dicte Confrarie. Nouuellement imprimé à Lyon en labbaye de Sainct-Lasche.

Cette petite pièce, sans date, qu'on doit rapporter à la fin duXVesiècle, est une vive satire des mœurs du temps cachée sous une imitation burlesque et fort spirituelle des édits royaux et ordonnances seigneuriales. «De par Saoul d'Ouvrer, par la grâce de trop dormir, roi de Négligence, duc d'Oysiveté, palatin d'Enfance, visconte de Meschanceté, marquis de Trop-Muser, connétable de Nulle-Entreprinse, admiral de Faintise, capitaine de Laisse-moy en Paix, et courier de la court ordinaire de monseigneur Sainct-Lasche, à nos amés feaulx conseillers sur le faict de nulle science èt salut, etc.» Suit une longue ordonnance pour obliger lesdits féaulx, sujets de ladicte abbaye, à vivre oisifs, souffreteux, endettés, misérables, etc., moyennant quoi il leur est accordé royalement tous les dimanches deux miches de faulte de pain, les lundis de faulte de vin, et les autres jours nécessité, etc., etc. Après l'ordonnance vient une belleroyale promesse au nom de Bacchus, Cupido, Cérès, Pallas et Vénus, régens de la confrarie de Sainct-Lasche, pour rémunérer en l'autre monde, par toutes sortes de jouissances et profusions, lesdicts sujets de tout ce qu'ils auront souffert sur la terre. Un tarif des monnoies de l'abbaye suit le tout. On y trouve qu'un noble vaut deux vilains, un ducat deux comtes, un réal deux chevaliers, un florin au monde deux de paradis, un marquis deux barons, un ail deux oignons, etc., etc. En vérité, en vérité, la liberté de penser et d'écrire, ou même la licence, n'est pas nouvelle chez les Français: c'est une plante de leur sol et justement de leur âge.

3o.S'ensuit la lettre d'Escornifflerie, nouuellement imprimée à Lyon, avec deux figures, dont l'une porte pour épigraphe:Spes Nemesis.

L'auteur de cette pièce rarissime est probablement Hans du Galaphe, le même qui doit avoir écrit le Testament de Taste-Vin, roi des Pions, vers 1480, et pourrait bien avoir aussi composé la pièce précédente, qui offre de l'analogie avec la présente lettre: «Nous, Taste-Vin, par la grâce de Bacchus, roy des Pions, duc de Glace, etc., etc., etc., sçavoir faisons à tous nos subjects, vasseaux et taverniers, tripiers, morveux, escorcheurs, escumeurs de pottée froide, ypocrites et gens qui font accroire d'une truie que c'est un veau, et d'un veau que c'est une brebis, etc., etc., et qu'ils soyent prests à donner à nostre très cher et parfaict Teste de C... rosti, tasses, brocs, verres, etc., tous pleins de vin, ypocras, vin d'anis, etc., etc., donné à Frimont en Yvernay, à nostre chastellerie de Tremblay, les octaves sainct Jean en hiver, et de nostre règne la moitié plus qu'il n'y en a, etc., etc., signé par copie de maistre Jehan Gallon, premier chambellan en nostre chapitre général, tenu en l'abbaye de Saincte-Souffrette, etc., etc.»

4o.Prenostication nouuelle de frère Thibault, avec une figure et cette épigraphe:Ceste année des merueilles. Imprimé à Lyon.

Excellente plaisanterie contre les devins. L'auteur annonce des choses prodigieuses qu'il explique ensuite tout naturellement. Ainsi, cette année, on verra des rois et des reines s'allier ensemble, puis se brouiller, et se consumer en cendres. C'est unjeu de cartes qu'un joueur perdant jettera au feu dans son dépit. Une créature naîtra sur la terre, qui aura barbe de chair, bec de corne, pieds de griffon, faisant grand bruit, et tel que les corps sans âme s'en émouvront, et alors les chrétiens courront sur le dos d'un des signes des quatre Évangélistes, et arriveront en un lieu où des gens morts-vifs crieront jusqu'à ce que le fils ait mangé le père. C'est un coq au chant duquel les cloches sonnent la messe. Alors arrivent les fidèles, chaussés de souliers de cuir de bœuf, qui trouvent des religieux chantant jusqu'après la communion du prêtre. On retrouve cette énigme sous forme de prophétie dans un petit livre passablement plaisant, traduit du toscan, lequel a pu servir de type à son touraux questions tabariniques. Ce livre est intitulé:Questions diverses et responses, divisées en trois livres, à sçavoir:Questions d'amour, questions naturelles et questions morales et politiques, dédiées par le traducteur à la noblesse française et aux esprits généreux. 1 vol. in-12.Lyon, 1570, ouRouen, 1617, ouRouen, (sans date.)

5o.Compromis, ou Contrat d'Association passé entre deux Filles de Paris, qui ont promis et juré, l'une et l'autre, de faire argent de tout, 1631. Le titre seul de ce contrat annonce qu'il n'est pas susceptible d'honnête analyse.


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