LIII. ARREST D'AMOURS.

LIII. ARREST D'AMOURS.Arresta amorum, accuratissimis benedicti Curtii Symphoriani commentariis ad utriusque juris rationem, forensiumque actionum usum acutissime accommodata, franc. lat.; le tout diligemment reveu et corrigé outre les précédentes impressions. Un vol. in-16. A Rouen, chez Raphaël du Petit-Val.(1490—1525—1587—1731.)Selon M. Brunet, le 52earrêt et l'ordonnance sur les masques sont de Gilles d'Aurigny, ditle Pamphile. Quant à l'ensemble du livre desArrests d'Amours, il est, comme on sait, de Martial Dauvergne. La première édition qui en fut donnée porte la date de 1525 (Paris, 18 novembre), 1 vol. pet. in-4 gothique; et la meilleure est celle qu'a publiée Lenglet Dufresnoy, avec des notes et un glossaire des anciens termes. A Paris, 2 vol. in-12, en 1731. L'édition de 1587 a le mérite d'être fort jolie et assez peu commune. Benoît Court, auteur beaucoup trop sérieux du docte commentaire de ces décisions plaisantes et frivoles, était un chanoine de Lyon, né à Saint-Symphorien du Forez, dans leXVIesiècle. Sans les nombreux passages d'Ovide, de Lucrèce, de Plaute, de Virgile et d'autres poètes, qui coupent à chaque instant le travail pesant du légiste, son commentaire, tout farci de citations prises dans le texte des lois romaines, et dans les gloses d'Accurse, de Bartole, d'Æmilius, de Baldus, etc., serait illisible.Martial Dauvergne a voulu, dans ce recueil, se moquer des formes pédantesques et du jargon barbare de la justice. Sa plaisanterie, qui suppose une grande science, serait meilleure si elle était moins prolongée; mais, à la longue, elle semble un peu froide. En général, ce poète aimable est plus fait pour le sentiment que pour la raillerie. Il a grace à pleurer et grimace parfois en riant; en quoi il est justement l'opposé de Clément Marot. Sans rapporter le sujet des cinquante-troisArrêts d'Amours, ce qui deviendrait fastidieux, nous pouvons bien faire un choix piquant dans ce vaste répertoire de controverses galantes, imitées des troubadours provençaux.Au second arrêt, par exemple, il s'agit d'une femme qui avait piqué d'une épingle la joue de son amant après l'avoir baisée. Le bailli de joye la condamne à mouiller chaque jour la plaie avecsa bouche jusqu'à parfaite guérison, et à 30 livres d'amende au profit des prisonniers d'amour, pour être employés en banquets.Le neuvième arrêt est rendu pardevant le marquis des Fleurs et Violettes d'amours, contre un amoureux un peu simple qui avait intenté action à son amie, sur ce qu'elle écoutait les fleurettes de plusieurs galans, et acceptait d'eux des bouquets, perles et menues choses. L'amie se défend avec hauteur, en disant que sa partie adverse devrait plutôt se réjouir de la voir si honorée, et que ledit plaignantentend mal son cas. Sur d'aussi bonnes raisons, l'amie devait gagner son procès et le gagne.Au dixième arrêt, un autre amoureux, demandant rescision d'un contrat prétendu usuraire, par lequel il serait tenu de faire plusieurs dons, honneurs et servies à sa dame, pour un seul baiser, perd sa cause avec dépens. Dans le fait comme dans le droit, peut-il y avoir usure dans un baiser bien donné? le garde des sceaux d'amours ne le pense pas, et nous sommes de son avis.Le treizième arrêt mérite une mention particulière: il est rendu par le prévôt d'Aubépine contre les héritiers d'un amant, qui réclamaient, à titre de droits successifs, les faveurs qu'une dame s'était engagée à donner perpétuellement au défunt, et dont la principale consistait à lui faire, à volonté,le petit genouil. La dame répond pertinemment qu'il n'en est pas des biens d'amours comme des autres, et que si elle faisaitle petit genouilauxdits héritiers, elle donnerait plus qu'elle n'avait promis. Point de question dans cette affaire: aussi la dame gagne-t-elle sa cause avec dépens.Le quatorzième arrêt rentre dans l'espèce du précédent: il émane du sénéchal desAiglantiers, et déboute un demandeur impertinent qui invoquait le droit de retrait lignager, à propos d'un baiser quotidien qu'un sien parent, dont il était le plus proche lignager, avait cédé, pour un prix et du consentement de la dame baisante, à un acheteur dudit baiser.Au trentième arrêt, on voit enfin une femme condamnée: il est vrai que ce n'est pas sans raison. Après avoir ruiné son amant, elle prétendait lui refuser ses graces. La cour l'oblige à servir aux communs plaisirs.Le trente-troisième arrêt renvoie un vieillard qui demandait à justice qu'une telle dame fût contrainte à l'aimer pour son argent. Vit-on jamais d'arrêt plus équitable?Le quarantième arrêt présente un vrai jugement de Salomon. Certaine dame somme son amant de cesser d'être triste et de redevenir joyeux. La cour fait droit à sa requête, sous la condition qu'elle égaiera sondit amant.L'ordonnance des masques ne fait pas beaucoup d'honneur à la chasteté du sieur Pamphile. Une de ses clauses permetà tous masqués, tâter, baiser, accoler et passer outre, pourvu que ce ne soit par force.Le trente-cinquième arrêt, qui est le dernier, établit la bonne judiciaire de l'abbé des Cornards, lequel, tenant ses grands jours à Rouen, prend connaissance de la cause de dame Catin Huppie contre son époux Pernet Fétart, réclamant le paiement de certains arrérages à elle dus, depuis quatre ans, par ledit Fétart. L'abbé déboute la demanderesse, mais l'autorise à se pourvoir d'adjoint, pourvu que ce soit sous main et sans bruit.LES VERTUSDES EAUX ET DES HERBES,AVEC LE RÉGIME CONTRE LA PESTILENCE;Faict et composé par messieurs les médecins de la cité de Basle en Allemaigne. 1 vol. pet. in-4 gothique, fig. en bois, contenant 17 feuillets, sans date ni rubrique.(1490 environ.)Les médecins de Bâle ont divisé leur premierTraité de la Vertu des Eaux et des Herbesen trois parties, dont la première traite des eaux artificielles; la deuxième, des herbes; et la troisième, qui est fort courte, se réfèreà aulcunes recebtes utilles et proffitables pour la consolation des corps humains. Le traité entier est écrità la requeste de très noble et redoutée dame la comtesse de Bouloigne, pour ce qu'elle est dame pleine de pitié et compassion ez pouures malades esquels elle secourt très voulentiers pour l'amour de Dieu, ainsi que dame bien sachante et apprise en l'art de la médicine. On voit, dans la première partie, que l'eau d'or distillée avec des plaques de fer chauffées au feu et mortifiées quarante fois dans de l'eau de fontaine, puis gardée dans une phiole d'yvoire, étant mélangée avec le vin qu'on boit, ou prise pure, est un excellent cordial qui enlumine les esprits; que l'eau de la feuille, fleur et racine deBugloseguérit les mélancoliques et les fous enragés; que l'eau de bouton rougede Darchacange Montaingest bonne aux ulcérations des reins de ceux qui pissent le sang; que l'eau de fenouil provoque le lait chez les femmes et le sperme chez les hommes; que l'eau dePringorumguérit de la strangurie etprouffite moultà engendrer; que qui lavesa facedans de l'eau de romarin l'embellit, et que qui se baignerait dans cette eau renouvellerait sa jeunesse comme l'aigle; enfin que les eaux de fleur de fève, de semences de melon,de fleur desehuc, de lis, de racine de buis, sont propres à conserver ou à rendre la fraîcheur du visage et de la peau. Ici les auteurs se justifient de donner une telle recette, en ce qu'il est permis aux femmes d'user d'auculns moyens qui embellissent et les font sembler jeunes affin de garder leurs maris d'aller en fornication et adultère.La deuxième partie, qui traite de la vertu des herbes, nous apprend les merveilleux effets de l'armoise, bonne surtout pour provoquer les règles et guérir les fleurs blanches, la propriété qu'a la chélidoine de rendre la vue, recette connue des hirondelles, la vertu de l'hysope pour la toux, celle de la rue pour faciliter les urines, celle de lacreveoucivepour refroidir les sens, celle de l'ortie contre l'ardeur amoureuse, etc., etc, etc.La troisième partie, celle des recettes, nous donne, contre la goutte, le remède suivant:prenez oint de pourceau frais, racine de persil, racine d'ysope, et graine de genièvre; puis cuisez tout ensemble très bien en un pot neuf de terre couvert très bien deux jours et une nuit; mettez bon vin blanc dedans tant que la matière soit bien confite, et puis la coulez bien parmi deux touailles, et mettez-en une boîte pour garder, et oignez-en la goutte.Le second traité comprend le régime contre lapestilence. Le premier préservatif est deprier Dieu, la glorieuse vierge Marie, et mesmement messeigneurs saint Sébastien et saint Roch, lesquels sont spéciaux intercesseurs envers Nostre Seigneur contre cette merveilleuse maladie. Nous n'entrerons pas dans le détail des moyens thérapeutiques proposés par les médecins de Bâle; d'autant moins que ces moyens n'offrent rien qui soit saillant par la science ou par l'étrangeté; mais nous rapporterons textuellement les conseils hygiéniques de ces docteurs duXVesiècle, parce qu'ils offrent des rapports frappans avec ceux que nous ont donnés nos docteurs en 1832, contre le choléra-morbus asiatique. «Au temps qui est dangereux de pestilence on se doibt garder de trop manger, et de tous baings en général, et spécialement des estuves, de aer trouble comme nébuleux, pluvieux ou couvert de serain, ou aer de nuict; de soy courroucer, et de mélancholie, de mauvaises odeurs, de froid, de lait, de tous fruitages pierreux, comme pêches, prunes, cerises et aultres semblables; et ne porte point ton urine trop long-temps avecques toy. Ne bois point sans avoir soif, et te garde de compaignie de femme et de excessive paour. Ta viande doit estre mêlée avec un petit de vinaigre, et principallement quand le temps est chauld et la personne chaulde. Lematin, quand tu leveras, et n'estant point fort tes membres, te habille chauldement, et te pourmelne bien, et ne soie pas long-temps sans déjeuner. Lave tes mains souvent en eau salée; ne te travaille point trop de quelque labeur que ce soit, et tiens ta teste et tes pieds chaulds.»Ces préceptes, reconnus excellens, sont reproduits en vers à la fin de ce livre, demeuré inconnu à nos bibliographes. L'exemplaire que nous possédons vient de la bibliothèque de M. Langs de Londres. Il n'est pas ébarbé.LES LUNETTES DES PRINCES,Avec aulcunes Balades et Additions nouuellement composées par noble hōme Jehan Meschinot, en son vivant grant maître de l'Hostel de la royne de France.—Icy finissent les Lunettes des Princes, imprimées à Paris par Philippe Pigouchet. lanM.CCCC.quatre vingt et dix-neuf, pour Simon Vostre, libraire, demourant en la rue Neufve Nostre Dame, à l'enseigne Saint Jehan levangeliste. 1 vol in-8 gothique, de 108 feuillets, très rare.M. Brunet, qui parle de cette édition sous le No8728, dit que ce précieux livre (précieux par sa rareté) fut imprimé, pour la première fois, à Nantes, chez Estienne Larcher, en 1493, 1 vol. pet. in-4 gothique. Jehan Meschinot, qui fut maître d'hôtel du duc François II de Bretagne, puis de la reine Anne, y est qualifié de seigneur de Mortières. Ce poète, homme de cour, mourut en 1509. Il ne paraît pas qu'il se soit fort engraissé à la table des ducs de Bretagne; aussi était-il fort triste, comme l'indique le surnom qu'il prit deBanni de Liesse. Notre édition de 1499 porte en tête du premier feuillet, sur lequel est gravé sur un frontispice en bois le chiffreP. P., le nom entier de Philippe Pigouchet. Nous remarquerons que le livre est imprimé sans points ni virgules.(1493-1499.)Cet ouvrage de morale, dont l'abbé Goujet ne nous dispense pas de parler, est une macédoine de vers et de prose, mais plus souvent de vers, composée dans le but de retracer aux grands de la terre leurs méfaits et leur néant.«Les grants pillent leurs moyens et plus basLes moyens font aux moindres maitz cabasEt les petits s'entre-veulent destruire, etc., etc., etc.»Le lieu commun n'est pas traité ici selon la manière d'Horace, pas plus que dans le passage qui suit, sur le malheur et la nécessité de la mort:«O mort, combien ta mémoire est amère!Tu n'as en mal seconde ne première!On ne te peut descripre bonnement;Plus a en toi de douleur et tourmentQue comprendre ne peut entendementSoit de Platon, de Virgile ou Homère, etc., etc.»Suivent de tristes complaintes sur la mort du duc Jean de Bretagne: Mais quoi! le roi David, prophète pacifique.—Et Salomon saige dict en publicque.—Eux-mêmes ont dû trespasser—Ordonc chascun doibt y passer. Voilà qui conduit le poète au dégoût de toute chose et de toute personne:«Il ne me chault de Gaultier ne GuillaumeEt aussi peu du roy et son royaume;Je donne autant des rez que des tonduz, etc., etc.»Il entre bien quelques regrets des plaisirs évanouis, dans cette philosophie chagrine:J'ay eu robes de martres et de Bievre,D'oyseaulx et chiens à perdrix et à lièvre;Mais de mon cas c'est piteuse besogne,S'en cellui temps je fus jeune et enrieureServant dames à tours, à meung sur yeure,Tout ce qu'en ay rapporté, c'est vergogne, etc., etc., etc.Ce retour mélancolique sur le passé mène bientôt le Banni de Liesse à des pensées religieuses et à de pieux conseils adressés à son lecteur:Quant tu liras le Romant de la Rose,Les faicts romains, Jules, Virgile, Orose[47],Et moult d'autres anciennes histoires,Tu trouveras que mort, en son enclose,A prins les grants et a leur bouche closeDesquels encor florissent les mémoiresPar leurs bienfaits et œuvres méritoires.Rends-toi à Dieu et ton courage change!Rends-lui honneur, rends-lui gloire et louange!Recognois-le pour ton Seigneur et maistre,Car envers toy n'a pas esté estrange,Mais t'a baillé ame qui, sans estre ange,N'a pareille créature en son estre, etc., etc., etc.Vient ensuite une excellente recette:Pour parvenir doncques à grant scienceUn livre auras qui a nom conscienceOù tu liras choses villes et nettes:Fuy les ordes, et destruy com si en ceLa mort estoit: pren tout en pacienceEt te repens de tes façons jeunettes;Mais pour plus cler veoir, te fault lunettesQui discernent les blanches des brunettes, etc., etc., etc.Ces lunettes sont merveilleuses: le verre de droite est la prudence, le verre de gauche est la justice, et ces deux verres sont joints entre eux, sur le milieu du nez philosophe, par un clou qui est la tempérance. J'ai grande foi au clou, pour ma part, ayant lu, dans l'Imitation de Jésus-Christ, ces belles paroles:Frena gulam et omnia vitia frenabuntur. Peu après la description des Lunettes morales et l'indication de leur usage, finit la premièrepartie des Ballades. Une Oraison en prose, intituléeOraison de l'Acteur(c'est à dire de l'auteur), succède à ces Ballades, et précède un songe également en prose, où les Lunettes jouent leur rôle, mais qui, du reste, est si confus, que l'analyse en serait difficile. Après le songe, le poète nous donne un long et ennuyeux poème octosyllabique, lequel commence ainsi:Homme misérable et labileQui va contrefaisant l'habileMenant estat désordonné,Croy qu'enfer est de lor donnéA qui ne vivra sainctement, etc., etc., etc.Quinze feuillets de distiques arrivent à la suite du poème. En voici un échantillon:En force est prudence miseEt assise.Justice y est bien compriseEt submise,Dont les lunettes se fontQui sont de bele devise;Or les vise, etc., etc., etc.S'ensuiventXXVBallades composées par le dict Jehan Meschinot surXXVPrinces de Ballades, ou Ballades adressées aux Princes et à luienvoyez et composez par messire Georges ladventurier, serviteur du duc de Bourgogne. Ce fleuve de Ballades, pour me servir du langage de Meschinot, n'est pas trop navigable pour nos intelligences modernes. Messire Georges ladventurier y donne, au surplus, des avis très sages aux princes menteurs, avares, inconstans, amis de la guerre, égoïstes, envieux, prodigues, etc., etc., etc. Ces Ballades sont souvent précédées d'un verset de l'Écriture sainte. Après elles, on voit une commémoration, en vers, de la Passion de Jésus-Christ, et premièrement de l'oraison qu'il fit au Jardin des Olives.S'ensuivent les nouvelles additions. S'ensuit une supplication que fist le dict Meschinot au duc de Bretaigne, son souverain seigneur. L'homme ne vit pas seulement de lunettes morales, il lui faut encore du pain. C'est ce dont le Banni de Liesse, s'étant aperçu dans sa misère, s'autorise pour demander à son patron de le secourir. La requête est faite en termes assez curieux pour que nous devions l'extraire: «Supplie très humblement vostre poure vassal, loyal subject et serviteur, nommé le Banni de Liesse, à présent demeurant au diocèze d'infortune, paroissien d'affliction, et voisin de désespoir... Exposant, comme dès son jeune âge, il a continuellement servi messeigneurs vos prédécesseurs, les ducs Jehan, François, Pierre et Artus...Un larron, publiquement ennemi de humanité, appelé malheur, demourant de tout temps avec Fortune, accompaigné d'une vieille maigre déchirée, laquelle est nommée Pauvreté, ont incessamment guerroyé et poursuivi le dict suppliant...; ont, en conduisant leur cruelle inimitié, expolié le dict suppliant, de cinquante ans et plus (ceci nous apprend que Meschinot était né avant 1437), et qui pis est, ont faict commandement exprès à fureur, souci, ennui et douleur, leurs armuriers de mille ans, de forger, audit Banni de Liesse, ung pesant harnois à double soulde, dont les étoffes sont d'acier de mélancolie mistionné d'aigreur, etc., etc., etc. Qu'il vous plaise, mon souverain seigneur, commander à Honneur, procureur général de vos entreprises, soy adhérer avec le dict suppliant... Ce faisant, vous le réformerez, en changeant son nom et lieu de sa demeure, etc., etc., etc., priant Dieu à jamais qu'il lui plaise vous donner paix et repos d'esprit, aise, santé d'ame et de corps, honneur, bonne vie et longue durée, avecques tout ce que vostre noble cœur desire.Amen.»Ce n'était pas, du moins, sur ce ton bassement et ridiculement piteux que Marot demandait l'aumône à François Ier; mais pourquoi nous attacher à la guenille de ce pauvre homme? C'est à la pourpre ducale et royale qu'il faut nous prendre ici, car si la misère, à genoux, soulève les cœurs nobles, l'ingrat égoïsme de la puissance opulente, envers ses serviteurs, n'offre pas un spectacle moins digne de mépris; et il y faut joindre l'horreur. Au surplus, un grand enseignement ressort de la vie du Banni de Liesse; c'est le cruel degré d'infortune auquel peuvent conduire les Ballades. Il vaut presque toujours mieux faire des souliers que des Ballades.Jehan Meschinot ne supplie pas seulement le duc de Bretagne; il supplie aussi Dieu, (bon pour celui-là!)Dieu père par création,Et père de recréation, etc., etc., etc.,de venir à son aide. A cette nouvelle requête succèdent divers Rondeaux;une briève lamentation et complainte sur la mort de madame de Bourgogne, faicte à la demande de monseigneur de Crouy quand il vint en Bretaigne devers le duc, lequel piteusement se douloit du cas advenu; plus une Oraison de Nostre-Dame, etcommence chacune ligne par l'une des lettres de l'Ave Maria; plus d'autres poésies mêlées; plus une Ballade faite pour laduchesse Marguarite de Foix, quant elle vint en Bretaigne; plus des Litanies sur l'Amour sodale, l'Amour vicieuse et l'Amourfolle, où l'on voit ce que prescrivent et savent faire ces trois amours. L'Ouvrage, ou plutôt le Recueil, se termine par deux ou trois dernières Ballades et autant de Rondeaux; plus un dialogue entre la Mort et l'Honneur humain, qui pouvait être fort intéressant, et qui ne l'est guère. Jean Meschinot ne manque pas de sens, tant s'en faut; mais il n'a ni goût ni génie. Son livre n'en est pas moins recherché des amateurs, qui le paient volontiers 100 francs en 1832, tandis qu'ils ont un Boileau pour 20 sous et moins. C'est que les Lunettes des Princes sont, ainsi que nous l'avons dit, d'une extrême rareté, probablement par un effet de leur peu de mérite même qui en aura fait négliger la conservation.[47]Oroseest bien choisi pour la rime.LE VERGIER D'HONNEUR,Nouuellement imprimé à Paris. De l'Entreprinse et Voyage de Naples; auquel est comprins comment le roi Charles, huitiesme de ce nom, à banniere desployée, passa et repassa, de journée en journée, depuis Lyon jusques à Naples, et de Naples jusques à Lyon. Ensemble plusieurs aultres choses faictes et composées par revérend père en Dieu, monsieur Octavien de Saint-Gelais, évesque d'Angoulême, et par maistre André de la Vigne, secrétaire de la royne, et de monsieur le duc de Savoye, avec aultres. On les vend à Paris, en la grant rue Sainct-Jacques, à l'enseigne de la Rose blanche couronnée (sans date). Un vol. in-fol, gothique, à deux colonnes, contenant 127 feuillets, avec des signatures de AAIIII., frontispice et figures en bois. (Édition très rare, qui paraît antérieure à celle de Paris, Jehan Trepperel, quoique Panzer fasse remonter cette dernière à l'an 1495.)(1495.)Maître André de la Vigne, au lieu de commencer simplement sa curieuse chronique de l'expédition de Charles VIII, laquelle est écrite moitié en vers, moitié en prose, la fait précéder, selon le goût du temps, d'une fiction poétique. Il suppose que, pendant son sommeil,dame Chrétienté, fille de prothoplasmateur, est venue lui conter ses doléances; ce qu'ayant entendudame Noblesse, sa chère amye et sœur dilective, cette bonne dame est accourue pour la consoler et lui promettre la guerre de Naples, qui n'intéressait guère, soit dit en passant,dame Chrétienté.Majesté royaleparaît, sur ces entrefaites, et scelle de sa parole les promesses dedame Noblesse. Plusieurs conseillers, qui du reste avaient grande raison, essaient en vain, par des rimes rétrogrades, de faire abandonner àMajesté royaleson généreux dessein; l'entreprise est résolue. Maître André de la Vigne est content, aussi bien quedame Chrétienté; il chante un hymne en l'honneur du roi et se met en devoir de raconter comment Charles VIII alla de Lyon à Naples avec une armée, pour s'en revenir, après quatorze mois d'absence, de Naples à Lyon. Voilà bien un début de secrétaire qui ne sait rien ou ne veut rien dire de ce qu'il sait. C'est dans Guichardin, et surtout dans Comines, qu'il faut chercher le nœud de cette pitoyable et vaillante expédition. On y verra comment elle fut suggérée à un roide 22 ans, brave, mais inhabile, par Ludovic Sforce, qui avait besoin, pour un moment, de la présence des Français en Italie, pour usurper le duché de Milan sur Jean Galéas Sforce, son neveu, allié par sa femme Isabelle à la maison d'Arragon, souveraine de Naples, comment ce double traître mit dans ses intérêts les deux ministres de France dirigeans, savoir, à prix d'or, le sènéchal Estienne de Vers ou de Vaesc, et par l'appât d'un chapeau de cardinal, le trésorier des finances, évêque de Saint-Malo, Briçonnet; enfin comment Ludovic, ayant une fois rempli son but de refouler l'armée du prince d'Arragon dans le midi de l'Italie, pour empoisonner son neveu tout à son aise et voler la souveraineté de Milan au successeur naturel en bas âge, n'eut rien de plus pressé que de se faire un mérite auprès du roi des Romains, des Vénitiens, du pape et du roi de Castille, d'écraser les Français, et que d'ourdir, à cet effet, une ligue odieuse avec les princes sus-nommés. Nous remarquerons, à ce propos, que Ludovic Sforce, dit le More, put, aussi bien que Borgia, servir de type au héros duTraité du Prince; mais, malheureux comme lui, il prouve, par sa destinée, que Machiavel, en dépit de ses panégyristes, a montré, dans sa théorie de domination, plus de cruelle subtilité que de haute prudence. Le penseur méchant n'est jamais assez profond. Venons auVergier d'Honneur:«Mille quatre cens quatre vins et tréze[48]»Le roy Charles, huictème de ce nom»Pour répulser l'iniquité maulvaise»Du roy Alphons qui tenait à malaise»En bon pays plusieurs nobles de nom»Aussi pour los, gloire, bruict et renom»A main armée, en brief temps conquester,»Il entreprint de Naples conquester, etc., etc., etc.»Après avoir fait, à grands frais, d'assez minces préparatifs, le roi de France vient à Lyon le 13 mai 1494. C'est là qu'est le rendez-vous de l'armée. Il envoie, par terre, le duc d'Orléans (qui fut depuis Louis XII), avec des gens de guerre, vers Milan, Gênes, Venise, Florence, Lucques, Pise, etc., puis met ordre aux affaires de son royaume, nomme régent monsieur de Bourbon, et part pour Vienne en Dauphiné, avec la reine et toute la cour. De Vienne, le 22 août, à la côte Saint-André; le 23 à Grenoble.La ville était tendue et accoustrée parmy les rues à grant tapisseries.Six journées de séjour à Grenoble. On renvoie les chariots qui n'auraient pu passer les monts d'Embrun, et tout le bagage se met sur des mulets:Fardeaux, paquets, grans bahus, malles, coffres,Broches, chenêts, poilles, pots de fer aux gauffres, etc., etc.,et le roi défend à tous de rien prendre sans payer.Noms de ceux qui furent envoyés en mission dans les principales villes d'Italie. Jehan de Chasteaudreux, Hervé du Chesnoy, Adam et Adrien de Lille, en Lombardie; Jehan de Cardonne, à Florence; Brillac, à Gênes; Gaulchier de Tinteville, à Sienne; à Milan, Rigaut ou Regnault d'Oreilles; à Lucques, le seigneur de Couan et don Juan; Louis Lucas, encore à Milan; le seigneur de Bouchaige et Montsoreau, à Venise. Plus tard, on y envoya le seigneur d'Argenton (Philippe de Comines), et bien en prit. Le seigneur d'Aubigny fut dépêché avec des troupes, dans la Romanie, à la rencontre de Frédéric d'Arragon, frère du roi Alphonse, qui ne l'attendit pas, et commença une retraite précipitée qui rendit le séjour du seigneur d'Aubigny, dans cette partie, aussi facile que le fut, par la même cause, la marche du roi sur Naples. Monsieur d'Autun, le général Bidant, et monseigneur le président Quesnoy, allèrent en ambassade à Rome auprès d'Alexandre VI (Borgia).Noms des chefs de l'armée: Monseigneur d'Orléans conduisant l'avant-garde à Asti. On le laissa depuis dans ces contrées, où il ne fit pas grand'chose qui vaille pour s'être enfermé dans Novare, qu'il occupa stérilement, au lieu d'aller au devant du roi, à son retour, et de gêner la réunion des confédérés; Messieurs de Bresse, de Montpensier, qui fut laissé à Naples; de Foix, de Ligny Luxembourg, de Vendôme, Engilvert de Clèves, de la Trémouille, qui se couvrit de gloire à Fornoue; d'Aubigny, Jean Jacques, prince de Salerne; les trois marquis de Saluces, MM. de Pienne, de Rothelin, les maréchaux de Gié, Rohan et de Rieux; les sénéchaux de Beaucaire, de Normandie et d'Agenois. Le compilateur de ce recueil, qu'il lui soit permis de le dire, avait, dans cette armée, un de ses auteurs qui occupa le poste de lieutenant du vicomte de Lanzac, nommé gouverneur de Naples sous M. de Montpensier.Noms des mignons et familiers du roi: Bourdillon, Balzac, Lachaulx, Galliot, Chastillon, George Edoville, Paris, Gabriel et Dijon.«Pour assaillir un féminin donion»Trop plus propres que dix autres milliers, etc., etc.»Chandyot, le bailli de Vitry, Jehannot du Tertre, Perot le Vacher, René Parent, le bailli de Saint-Pierre-le-Moustier, Jehan de Fasnay, du Fau, Pierre de la Porte, de Valletantpierre,Girault et Charles de Suzanne, le seigneur de la Brosse, monsieur du Chief, et Adam de Maulbranche, tous officiers des divers services de Sa Majesté.Le roi part de Grenoble le 29 août,après ouï la Messe, prenant congé de la reine avec sa noblesse. Couchée à Escroy; le lendemain, samedi, 30 août, couchée à Saint-Bonnet; dimanche 31, à Notre-Dame d'Embrun; lundi, 1erseptembre, à Briançon; mardi 2, à la prévôté d'Ourse (Oulx). On y pendit un gentilhomme aventurier; mercredi 3, couchée à Suze, en Savoie; jeudi 4, à Saint-Jousset; vendredi 5, à Turin, où il y eut une solennité moulte grande. Madame de Savoie alla au devant du roi avec une suite nombreuse magnifiquement parée. On eut des fêtes de tout genre,«Franches repues, grosses urbanitez,»Recueils joyeulx, doulces humanitez, etc., etc.»On joua aux carrefours des mystères, dans lesquels figuraient Noé, Sem, Cham, Abraham, Jacob, Hercule et Jason. Le samedi 6, à Quiers, où la réception fut encore très belle. Trois pucelles débitèrent au roi force ballades. Mardi 9, à Asti, où Ludovic Sforce, et sa femme Béatrix d'Este, vinrent saluer Charles VIII en grande pompe. Le roi, ayant été atteint de la petite-vérole, fut contraint de séjourner près d'un mois dans cette ville: c'est là qu'il reçut la nouvelle de la victoire remportée sur le prince de Tarente, par ses galères, près du pont de Gênes. Le 6 octobre, le roi, étant rétabli, alla coucher à Montcal, en Lombardie, jolie petite ville appartenant à feu le marquis de Montferrat, dont la veuve fut une alliée des Français, très ardente et très utile. Le 7 octobre, à Cazal, capitale du Montferrat. La marquise douairière y reçut le roi de son mieux, et lui fit servir poules, pigeons, chapons de Saint-Denis arrosés d'hypocras blanc et vermeil. Vendredi 10, à Mortore; samedi 11, à Vignebelle (le marquis d'Aubays, dans son itinéraire des rois de France, ditVigève); lundi 13, aux Granges, à une demi-lieue de Milan; vendredi 14, à Pavie. L'entrée et le séjour dans cette ville, jusqu'au 17, ne furent qu'une fête continuelle. Le 17, à Castel-Saint-Jouan; et le lendemain entrée triomphale à Plaisance......... pour loyers et guerdonsD'icelle ville, mesmement les plus saigesFirent au roi de très gracieux donsEt par exprès des plaisantins fromaigesQui sont si grans, si espais et si largesQue peuvent estre grans meulles de moulins,Lesquels il fit conduire dans MoulinsDevers la royne et monsieur de Bourbon,Qui le présent trouverent bel et bon.Mais ce que Charles VIII ne trouva pas bon, ce fut d'apprendre la mort du jeune duc de Milan, Jean Galéas Sforce, que Ludovic, son oncle, aussitôt après le passage des Français, acheva d'empoisonner à Pavie, pour régner à sa place. Le roi versa des larmes au service funèbre. Le jeudi, 23 octobre, à Florensole; le 24, à Saint-Denys (Borgo san Dioniago); le 25, à Fornoue, bourg au pied des montagnes, où plus tard,A maints Lombards tenant là leur arroyOn fist croquer de trop dures chastaignes.Le 26, à Térence, dans les Apennins; lundi 27, à Bellée; le 28, à Pontresme (Pontremoli), où Pierre de Médicis vint assurer le roi de l'amitié des Florentins, en lui remettant les clefs de la place de Sarzane; le mercredi 29, à Yole, où il y eut une querelle d'Allemands facilement apaisée; le 30, à Sarsaigne (Sarzane). Le roi y séjourna six jours. Ludovic profita de ce repos pour venir encore saluer Charles VIII, comme s'il avait voulu de plus en plus l'endormir. Après quoi il retourna vite à Milan ourdir sa trame, les Français ne lui servant plus à rien désormais. Jeudi, 6 novembre, à Massa; le 7, à Petre-Saincte (Pietra Santa), ville florentine, qui reçut garnison royale au château; le samedi, 8 novembre, entrée solennelle à Lucques; et le dimanche à Pise, autre entrée magnifique. Les Pisans accueillirent le roi comme un libérateur qui les devait soustraire au joug, encore bien nouveau, des Florentins. André de la Vigne se complaît, dans sa description de Pise, à détailler surtout les somptuosités du cimetière, dont la terre fut apportée de Jérusalem par ordre de Constantin, et dans lequel sont figurées la Création du monde, la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, etc., etc., etc. Le mardi 11, au pont du Cygne, à deux lieues de Florence. Là, six jours de station, à cause de l'émeute des Florentins, qui chassèrent Pierre de Médicis, lui reprochant d'avoir livré leurs places aux Français. Ce n'était, toutefois, qu'un feu de paille, ainsi qu'il y en a tant dans l'Italie. Pierre de Médicis à peine chassé, l'émeute s'apaisa; les Français furent admis sans honneur ni humeur; le maréchal de Gié fit les logemens, et le lundi, 17 novembre, l'armée entra dans Florence.Les Florentines à faces angéliques,Dames de Sienne, Romaines autenticques,Vinrent illec voir le roy des hardisEt leur sembloit estre à ung paradis,De voir François en leurs terres marcher,Car bien sçavent que pour enharnacherLa nef Venus d'amoureux avironsEt pour à poinct un connin embrocherQu'ils ne vont pas ainsi que bourgerons, etc., etc., etc.L'armée royale était disposée dans l'ordre suivant: Les coulevriniers, la bande des piquiers, la bande des arbalétriers, puis six mille capitaines commandés par monsieur de Clèves et le comte de Nevers, les archers d'ordonnance, les hommes d'armes à cheval, tous gentilshommes, la bande des deux cents arbalétriers, la bande des archers de la garde du roi, conduits par Crussol et Claude de la Chastre avec monsieur de Quoquebourne, fils de ce dernier; la bande des cent gentilshommes du roi, les pages d'honneur, les valets de pied,le roi, monté sur son coursier, dit le Savoie, magnifique cheval noir et borgne; Sa Majesté, revêtue d'une armure étincelante de pierreries, ayant à ses côtés quatre grands seigneurs florentins; puis venaient le grand-écuyer et le prévôt de l'hôtel, suivis d'autres archers de la garde du corps, les chevaliers de l'ordre, les seigneurs, ducs, marquis, comtes et barons, les cardinaux, évêques et abbés, les présidens et gens de conseil, les pensionnaires etgrands gosiers de cour, qu'André de la Vigne qualifie degrands bragars, degrands prodigues de despens ordinaires, degrands pompeurs du temps présent qui court, les trésoriers et financiers généraux, les bagages, les vivandiers, les lavandiers, les marchands portatifs, les chariots, charrettes, brouettes etautres ustensiles. Le roi entendit la Messe à Saint-Laurent; le lendemain à l'Annonciade; puis, se tenant sur ses gardes jusqu'au 28 novembre, il alla coucher ce jour-là, un vendredi, dans une maison de plaisance près du port de Florence; le 29, à Saint-Casant; dimanche 30, séjour; le 1erdécembre, à Pontgibon (Poggibonzi); le mardi 2, entrée à Sienne l'antique, alors ville impériale, peu satisfaite de son sort; car on y reçut le monarque français comme un libérateur. Tous ces petits Etats municipaux, abandonnés à eux-mêmes ou asservis par leurs voisins, étaient devenus bien misérables. Se tournant et retournant sans cesse, toujours inquiets, toujours mécontens, toujours changeant, faisant tantôt de la domination avec des chapelets et des échafauds, tantôt de la liberté avec des poignards et du poison, suspendus à la basque du premier souverain puissant qui passait, pour lui criervivat!et lui demander ce qu'ils ne savaient ni définir, ni conquérir, ni garder, ni respecter, à savoir une noble et calme indépendance; tous ces petits États, disons-nous, représentaient justement les grenouilles d'Ésope, implorant Jupiter. Quant au brave roi Charles VIII, qui n'avait aucune politique dans la tête, qui était venu en Italie sans savoir pourquoi, ou plutôt à son insu, pour faire, de ses deux ministres prévaricateurs, l'un duc, l'autre cardinal, il regardait ces mouvemens d'un air étonné,accueillant vaguement tout le monde, promettant au hasard, semant au hasard de faibles garnisons qui ne servirent à rien, ni pour lui ni pour les autres; c'est ce qu'il faut voir dans Comines. Le jeudi, 4 décembre, le roi quitta Sienne, et alla coucher à San-Clero,qui est un lieu plaisamment contourné; vendredi, séjour; le 6, à la Paillette (la Paglia), hameau de cinq ou six maisons, où l'on rejoignit l'artillerie; dimanche, après Messe ouïe, départ et coucher à Aiguependant (Aquapendente), première ville pontificale; mercredi 10, seulement, le roi se remit en route pour Viterbe, où il coucha: il y fut bien reçu et prit son logement à l'évêché, près la porte romaine. De Viterbe, M. de la Trémouille fut député vers le pape Alexandre VI, qui, après quelques explications, accorda le passage. Ce pontife, sur le conseil des Colonnes, gibelins, et contre l'avis des Ursins, du parti guelfe, avait d'abord fait mine de tenir pour les Arragonnais; mais il changea, pour le moment, sans doute, à la vue de la défaite honteuse du prince Frédéric d'Arragon. Des cardinaux, et le confesseur même du pape, vinrent saluer le roi à Viterbe. Tout étant ainsi réglé, de part et d'autre, le lundi, 15 décembre, on repartit pour la petite ville de Naples (Nepi), où l'on s'arrêta jusqu'au 19. Ce jour-là, départ pour Bressaignes (Bracciano), place appartenant à un riche seigneur nommé Virgille, qui en fit fort loyalement les honneurs, et donna même son fils bâtard, jeune homme de grande audace, pour faire la campagne avec l'armée de France. Le roi demeura dans Bracciano jusqu'au 24 décembre, pour faire ses dernières dispositions d'entrée dans Rome. Il envoya M. de Ligny, avec bon nombre d'Allemands, occuper Ostie, et MM. de la Trémouille et de Gié, à Rome, faire ses logemens. Il reçut aussi, à Bracciano, l'ambassade solennelle du pape, composée des cardinaux de Lorette, de Saint-Denys et de l'Escaigne. Le prince d'Arragon, duc de Calabre, qui était encore à Rome avec ses troupes, voyant les Français si près de lui, s'enfuit vers la Pouille. Enfin, le 24 décembre ou le 31 (car il y a ici une contradiction dans leVergier d'Honneur), le 24, donc, et non le 19, comme le dit le marquis d'Aubays, Charles VIII entra dans Rome avec son ost, qu'il était déjà bien tard, à la clarté des torches et des flambeaux. Il prit son chemin par la porte Flamine, passa devant Sainte-Marie del Popolo, et s'alla loger au palais Saint-Marc avec toute son artillerie. Alexandre VI était de méchante humeur et s'enferma dans le château Saint-Ange, sans vouloir voir le roi, ce qui chagrina tant Sa Majesté, qu'elle députa au pontife MM. de Bresse, de Foves, de Ligny, de Gié, l'évêque d'Angers, et maître Jehand'Arcy, lequel, par le moyen d'une belle et humaine harangue en bon latin, parvint à rétablir l'harmonie. Cet heureux résultat obtenu, Charles se mit à visiterles choses exquises de Rome, telles que Sainte-Véronique, Nostre-Dame-de-Saint-Luc, l'église des Frères-Mineurs, diteAra cœli, le mont de la Sibylle, d'où l'on voit l'hôtel de ville qui fut le Capitole ancien des Romains; et le mardi, 13 janvier 1495, la Minerve et Saint-Sébastien. Une rixe s'étant élevée, sur ces entrefaites, entre la garde française et écossaise, et les juifs, dans laquelle plusieurs de ces derniers furent tués, le roi donna l'ordre à M. de Gié de faire justice, etsix galans juifs furent pendus. Le jeudi 15, visite au Colisée,qui appartient et est de droit au roy; le 16, messe à Saint-Pierre, et ce même jour, où le pape et le roi se virent affectueusement, M. de Saint-Malo (Briçonnet) fut fait cardinal; le 18, dimanche, le roi toucha les écrouelles à la chapelle de France, puis assista, en grand cortége de seigneurs, à l'office majeur célébré par le pape à Saint-Pierre. Sa Majesté ainsi que sa suite étant confessées, Sa Sainteté, vêtue de blanc, donna sa bénédiction solennelle au peuple et à l'armée, comme au grand jubilé. Les jours suivans, visite à Saint-Jean-de-Latran, et dispositions militaires pour le départ. Enfin, le mercredi, 28 janvier, après avoir ouï la messe, déjeûné chez le pape, reçu sa dernière bénédiction et baisé sa main, le roi quitta Rome, emmenant, comme otage libre, le cardinal de Valence, fils naturel d'Alexandre VI, et alla coucher à Marigné; le 29, à Belistre (Vellétri), où l'on séjourna jusqu'au 3 février. Le cardinal de Valence profita de ce séjour pour s'enfuir du camp et retourner à Rome, où déjà le pape avait faussé sa foi et donné la main aux ennemis du roi, ainsi que le seigneur d'Argenton l'avait su démêler et mander expressément de Venise. Le comte de Nevers, à l'avant-garde, prit d'assaut la ville et le château de Montfortin. Le mardi, 3 février, à Valmontone; le 4, à Florentine, où l'on s'arrêta le 5, pour y être parrain d'un juif que M. d'Angers baptisa et nomma Charles. Rien, aujourd'hui, ne fait mal comme ces baptêmes de juifs garantis par des princes français. Vendredi 6, à Verlic; lundi 9, à Bahut, d'où le roi alla voir le siége d'un fort, dit le Mont-Saint-Jean. L'assaut fut sanglant: il y périt 40 hommes de l'armée royale et 956 assiégés, après un combat de sept heures, où Charles VIII se montra ce qu'il était, digne chevalier. On sut là que le duc de Calabre s'était encore enfui de San-Germano, abandonnant ainsi la clef du royaume de Naples de ce côté. Jeudi 12, à Cyprienne; vendredi 13, à San-Germano. On mit garnison dans le château, puis on visita l'abbayede Saint-Benoît. Le 15, à Mignague (Minagno); lundi 16, à Triague. On y apprit que le duc de Calabre s'était encore enfui de Capoue, et l'on y reçut les députés de cette ville, qui en apportèrent les clefs. Le 17 à Couy, et le 18, entrée à Capoue sans obstacle. Jeudi 19, couchée à Averse. Le roi reçut une députation qui lui remit les clefs de Naples, en lui annonçant que le roi Alphonse s'était enfui en Sicile, exemple imité peu après, par son fils Ferdinand, qu'il avait, avant de partir, fait couronner à sa place. Le maréchal de Gié prit les devants pour vérifier les faits, et entra paisiblement à Naples, où il fut très bien accueilli. Alors le roi, le 21, se rendit à Pougue-Réal, superbe maison de plaisance du roi Alphonse, où il dîna joyeusement; et le dimanche, 22 février 1495, il fit sa pompeuse entrée à Naples. Il logea au château de Capouane, et fit incontinent battre et bombarder le Château-Neuf, dont il s'empara, ainsi que de la citadelle, après plusieurs jours de bombardement.Ici André de la Vigne commence son récit en prose, et c'est alors qu'il devient poétique. Le siége du Château-de-l'Œuf demanda plus de valeur et de peines. Le roi s'y rendait chaque jour, souvent dînait dans la tranchée, et encourageait alors ses artilleurs par ses munificences. La place capitula le 13 mars. Claude de la Chastre, Claude de Rabandaiges et monseigneur de Lavernade prirent possession du Château-de-l'Œuf, qui se trouva merveilleusement approvisionné de munitions de tout genre. Samedi 14, le roi dîna chez M. de Clérieux, et passa son temps, du 15 au 22, dans son château de Capouane, à recevoir les hommages des princes, princesses et seigneurs du royaume. Lundi, 23 mars, il alla se réjouir à Pougue-Réal, où la fille de la duchesse d'Amalfi, habillée en amazone, monta un cheval fougueux et fit mille voltes etpennadesqui émerveillèrent la cour et l'armée. Le 24, conseil et cour de chancellerie, présidés par M. du Quesnay, où l'on pourvut aux charges, offices et emplois, au nouveau coin de la monnaie, au nouvel écu armorié du royaume. Charles VIII arrivait au trône de Naples en vertu du testament de René d'Anjou, au mépris des prétentions du duc de Lorraine, héritier de la maison d'Anjou, par les femmes. Son droit était litigieux, sa possession impossible; mais on l'avait abusé sur ces deux points. Le mercredi 25, arriva la prise de Gaëte, que le sénéchal de Beaucaire alla occuper; le 27, autre partie de plaisir à Pougue-Réal; le 28, visite aux murailles de Naples, fraîchement bâties; le dimanche 29, tandis qu'on était à s'amuser à Pougue-Réal, le fou du roi de Naples tomba du haut du château de Capouane et se tua, ce qui courrouça fortCharles VIII. Du 29 mars au 10 avril, le temps fut employé à diverses courses de plaisir ou de dévotion; le 10, M. d'Aubigny partit pour occuper la Calabre; le 14, arrivèrent les vaisseaux de France, au grand plaisir de tous; le 15, le roi toucha les écrouelles, ce qui fit un spectaclemoult beau à voir; le jeudi absolu, 16, grand office, où le roi nourrit 13 pauvres. Le jour de Pâques, 19 avril, le roi se confessa à Saint-Pierre, où il dîna et toucha derechef les écrouelles. Il y eut sermon du seigneur Pynelle. Du 22 avril au 1ermai, joûtes magnifiques près du Château-Neuf. Les tenans étaient Chastillon et Bourdillon, puis M. de Dunois et l'écuyer Galliot. Dimanche, 3 mai, représentation solennelle du miracle de saint Janvier. Lundi, 4 mai, inventaire du Château-Neuf fait par MM. de Bresse et du Boys-Fontaine. Il s'y trouva des richesses supérieures à toutes celles du roi, de monseigneur d'Orléans et de monsieur de Bourbon réunies. Le vendredi 8, on alla voir, à deux milles de Naples, la montagne queVirgile fit percer bien subtilement. Le 10 et le 11, préparatifs pour l'entrée royale, qui eut lieu, le 13 mai, avec la plus grande pompe. Le roi se rendit à Saint-Janvier, y fit le serment, reçut celui des nobles napolitains, donna l'ordre de chevalerie, et fut proclamé à la joie générale. M. de Montpensier fut nommé vice-roi. Le 18, banquet royal au Château-Neuf, et le 19, chez le prince de Salerne. Le mercredi, 20 mai, après 86 journées de séjour, le roi quitta Naples avec une grande partie de son armée, pour s'en retourner en France; il était plus que temps. Le 20, couchée à Averse; le 21, à Capoue; le 22, chez l'évêque de Sesse; le 24, à San-Germano; le 25, à Ponte-Corvo; le 26, à Cyprienne; le 27, à Forcelonne (Florentine), et le jeudi 28, à Lyague. La petite ville de Forcelonne était sous l'interdit du pape quand le roi y passa, parce que les habitans avaient coupé les bras à leur évêque, du parti arragonais. Mais le roi, ayant le pouvoir de se faire dire la messe partout, en usa. De Lyague, le 29, à Valmontone; le 30, à Marigné; et le lundi, 1erjuin, à Rome. Le pape était sorti de sa capitale. Charles VIII disposa toute chose pour sa sûreté et pour celle de la ville sainte, rendit ses hommages à saint Pierre, et logea chez le cardinal de Saint-Clément. Mercredi 3, à Campanole; jeudi 4, à Soulte; et le 5, à Viterbe, où l'on demeura deux jours,par révérence de la feste de Pentecouste. Plusieurs pages du roi, s'étant égarés dans les bois de Viterbe, y furent tués par les paysans. On prit les assassins et on les pendit. L'avant-garde de l'armée fut arrêtée à l'entrée de Toustanella, place que l'on prit d'assaut et que l'on pilla. M. de Lespare, pour s'être engagé imprudemment,fut fait prisonnier. De ce moment, le roi ne marcha plus qu'en bon ordre et comme en pays ennemi. Il quitta Viterbe le 8 juin, lundi, et alla coucher à Montefiascone. Le 9 et le 10, à Aquapendente. Il eut quelque peine à franchir Ricolle et San-Clero le 12; mais, enfin, il gagna heureusement Sienne, où il fut très bien reçu le samedi 13 juin. Mercredi 17, à Poggibonzi; le lendemain, procession du Saint-Sacrement, où le roise montra bon catholique. Ledit jour, la nouvelle vint que monseigneur d'Orléans était entré dans Novare, malgré le duc de Milan et ses alliés. Le 19, arrivée près de Florence, à Campane. Les Florentins s'étaient tournés contre les Français: aussi leur prit-on de force la ville de Pontvelle; puis on se rendit à Pise, qui accueillit l'armée avec enthousiasme. Les hommes et les femmes de Pise vinrent, pieds nus, se mettre sous la protection du roi, ce qui tant l'émut qu'il leur laissa garnison. Pareil accueil lui fut fait à Lucques, où il entra le mercredi 23. On en repartit le 25, et l'on arriva le 29 au pied des Alpes boulonnaises, en passant par Massa, Pietra-Santa, Lavanza, Sarzana, dont la garnison fut levée, Villa-Franca et Pontremoli. Là on eut grand'peine à faire franchir les monts à l'artillerie, opération qui réussit, toutefois, grâce aux soins et à l'habileté de Jehan de la Grange, à la constance des Allemands qu'il conduisait, et aux secours que fournit M. de la Trémouille, grand-chambellan. Le roi resta trois jours dans son camp à surveiller le passage pour lequel on fut, parfois, forcé detailler les roches. Quand M. de la Trémouille vint annoncer au roi que l'artillerie avait passé,il semblait être mort pour la grande chaleur qu'il avait soubstenue, ceci faisant. Il faut dire, à l'honneur du maréchal de Gié comme des 600 lances et des 1500 Suisses qu'il menait à l'avant-garde, qu'il contribua puissamment au succès de ce passage difficile, en faisant tête à l'ennemi, sans quoi le roi était perdu. De tristes nouvelles de Naples arrivèrent au camp de Pontremoli. M. d'Aubigny mandait que, le jour du Saint-Sacrement,ceux de Gaëte et ceux de Naplesavaient voulu massacrer les Français. Le vendredi, 3 juillet, le roi franchit les monts, à son tour,avec une belle compaignie, alla coucher à Cassan, le samedi, à Térence, et le dimanche 5, il atteignit Fornoue. On ne fit que se rafraîchir et entendre la messe à Fornoue, puis on se remit en marcheen moult bel ordre, le maréchal de Gié à l'avant-garde, Sa Majestéen la bataille, et M. de la Trémouille à l'arrière-garde, où il acquit beaucoup d'honneur. On n'avanca que deux milles ce jour-là, et le roi campa près de Vigerre, dans une belle plaine garnie desaulsoyes, prairies et fontaines. La nuit se passa sur le qui-vive;les Allemands pillèrent un beau château du comte Galéas, action dont Charles VIII se montra fort courroucé. Le lendemain, lundi, 5 juillet 1495, le roi entendit la messe à six heures du matinmoult dévotement, dîna, puis monta à cheval vers huit heures. Il était bien armé etrichement acoustré, vêtu, par dessus son armure, d'une jaquette à courtes manches, de couleurs blanche et violette, semée de croisettes de Jérusalem etfine broderie de riche orfévrerie; son coursier noir, dit leSavoie, pareillement accoutré de blanc et de violet semés de croisettes;et semblait bon gendarme s'il en fut, le dit très vertueux roi, nonobstant la corpulence qu'il avait en si jeune âge. L'armée s'ébranla dans l'ordre de la veille, savoir: M. de Gié et messire Jean-Jacques avec l'avant-garde; après eux, les Suisses menés par MM. de Nevers, de Clèves, le bailli de Dijon, et le grand-écuyer de la reine, Lornay. L'artillerie venait ensuite avec le bailli d'Aussonne, Jehan de la Grange et Guyot de Louzières. Le roi suivait avec la bataille, après laquelle marchaient MM. de la Trémouille et de Guise avec l'arrière-garde. Les bagages devaient cheminerpar oultre les grèvesà main gauche, sous la conduite du vaillant capitaine Houdet; mais à grand'peine voulaient-ils tenir ordre, dont le capitaine Houdet se courrouçait fort; l'un voulant aller, l'autre non; l'un boire, l'autre manger; plusieurs faire repaître leurs chevaux; plusieurs aller au logis devant, ce qui fut cause de leur perdition, la confusion s'étant mise aussitôt dans cette troupe indisciplinée.Cependant, les confédérés, en nombre décuple de l'armée royale, et formant près de 50,000 hommes, s'étaient ébranlés, de leur côté, pour aller au devant du roi, et avaient pris position. Ils tirèrent quelques coups de canon sur l'avant-garde, qui n'en continua pas moins sa route. La bataille française, tout en marchant, fit taire leur artillerie, et la chose alla bien ainsi l'espace d'une demi-lieue; mais les Lombards et les Vénitiens, ayant vu passer les bagages en désordre, les chargèrent furieusement, dans l'espoir que toute l'armée de Charles serait entraînée avec eux. Le danger du roi était pressant: chacun en prit un courage nouveau; et ce vaillant prince contribua, plus que tout autre, à maintenir l'ordre par sa présence et ses discours, disant à ses gens: «Mes amys, n'ayez point de paour; je sçay qu'ils sont dix fois autant que nous, mais ne vous chaille! Dieu nous a aydé jusques icy. Je vous ay conduitz à Naples, où j'ay eu victoire sur mes adversaires; et, depuis Naples, je vous ay admenez jusques icy sans oppression ne esclandre vilaine. Si le plaisir de Dieu est encores, je vous rameneray en France,à l'honneur, louenge et gloire de nous et de nostre royaulme.»Les Vénitiens, voyant que la bataille était serrée autour du roi, sans que rien y pût mordre, dépêchèrent un héraut, en apparence, pour réclamer un prisonnier notable, mais, dans le fond, pour observer le lieu où Sa Majesté se trouvait et le vêtement qu'il portait, afin de diriger leurs coups de ce côté. Ils formèrent ensuite une bande de leurs meilleurs gendarmes pour charger le groupe royal; ce qu'apercevant Charles VIII, il forma également une bande choisie, de laquelle furent Charles de Maupas, qui fut fait chevalier sur l'heure; Gilles Charmet de Normandie, qui portait l'enseigne des gentilshommes; et messire Aymary de Prye. Le roi joignit à cette valeureuse élite les deux cents archers de M. de Crussol, et prit la tête de la colonne, ayant toujours à ses côtés Claude de la Chastre, dont il prenait les conseilspour ce que c'estoit un gentilhomme expérimenté au fait de guerre. La bande ennemie, appuyée et en partie masquée par le bois de Fornoue, se présentagaillardement. Celle du roi l'assaillit aussitôt avec rage. Le choc fut terrible: Charles frappait de sa mainvirilement, et paraissait prendre une force nouvelle à chaque coup qu'il recevait sur son armure. Plusieurs des siens,pour donner la bricole aux traîtres ennemis, s'estoient acoustrés de blanc et de violet comme lui, et lui faisaient rempart de leurs corps. Dieu se déclara pour le bon droit. La bande des alliés périt presque tout entière en peu d'heures, ou fut faite prisonnière. Du côté des Français, M. le bâtard Mathieu de Bourbon fut seul pris, à cause que son cheval l'emporta. Ce grand effort fini, les alliés décampèrent, laissant le roi victorieux sur le champ de bataille,où il s'estoit montré vray fils de Mars, hardy comme Hector, chevalereux comme Olivier, et délibéré comme Roland. «On cuidoit bien, dit André de la Vigne, que Dieu estoit, pour la France en ceste journée; car, autant que dura la tuerie, la chasse et escarmouche, oncques ne cessa de venter, pleuvoir, tonner et esclairer, comme sy tous les diables eussent été par les champs.» Ce fut un beau fait d'armes pour les Français, qui n'étaient pas plus de 8 à 9,000 contre plus de 50,000 ennemis, commandés par le marquis de Mantoue, le comte Galéas Sforce et le seigneur Fercasse. Le roi coucha la nuit suivante dans une maisonnette, et fit un maigre souper, ainsi que ses braves, tous les bagages ayant été pillés, et, pour la plupart, par les valets eux-mêmes. On sut, dans l'armée, par un messager dépêché au duc de Milan, que l'on arrêta, le nombre et la qualité des morts de l'ennemi. Sa perte fut immense. On enterra les morts le lendemain, après une suspensiond'armes, et le roi alla coucher à Magdelan le 7. Mercredi 8, à Florensole, où l'on fut rejoint par M. de Bresse et sa bande, qui venaient de Sienne. Le 9, à Salmedon. Il fallut faire un long détour et passer sous les murs de Plaisance, à tous risques, parce que les ponts étaient rompus. Le 10, aux faubourgs du Châtel-Saint-Juan. De là le roy envoya un héraut à Tortone, place forte dans laquelle s'était renfermé le seigneur Fercasse, neveu du duc de Milan. Ce seigneur se conduisit avec générosité, jusqu'à fournir des vivres à l'armée. Dimanche 12, à Capriate; le 13, on campa à six milles de Nice, près d'Asti, sur les terres du marquis de Montferrat. Le 14, à Nice; le 15 à Asti, où l'on séjourna jusqu'au 27 pour reposer l'armée, qui se refit entièrement dans ce paysplantureux. On apprit dans ce lieu comment les Napolitains avaient rappelé le roiFerrant(Ferdinand), et toutes les peines qu'essuyait le duc d'Orléans dans Novare. Le roi se rendit alors à Turin et y arriva heureusement le 30 juillet; il avait logé la veille à Quiers, chez un bon gentilhomme piémontais, nommé Jehan du Solier, dont la fille lui adressa une longue etmoult belle harangue, sans fléchir, tousser, cracher, ne varier en auculnes manières. Cette aimable pucelle y parlait de ses regrets de n'être pas la Pucelle d'Orléans, formait le vœu que le vaillant roi renversât bientôtle More, et finissait par supplier Charles VIII de prendre toute sa famille à son service. Sorti des terres lombardes et vénitiennes, le roi se trouvait en pays ami, mais il avait près de lui l'armée des confédérés qu'il fallait vaincre pour délivrer le duc d'Orléans captif dans Novare. Il campa donc près des ennemis, entre Quiers et Versay (Verceil), sur le Pô, recruta son armée d'Allemands, disposa tout pour une nouvelle bataille, et cependant ouvrit des négociations qui occupèrent les mois d'août et de septembre entiers, plus vingt jours d'octobre. Ce fut dans le camp de Verceil que le roi, après bien des pourparlers, fut rejoint par le duc d'Orléans, que le bâtard de Bourbon, fait prisonnier à Fornoue, lui fut rendu, et qu'il perdit de la dysenterie, à son grand regret,son bon parent et ami, François comte de Vendôme, l'escarboucle des princes, en beauté, bonté, sagesse, doulceur et bénignité, auquel il voulut faire des obsèques comme s'il eût été son frère.Enfin la paix fut signée, grâce aux bons soins de Comines, qui fut ensuite envoyé à Venise pour la faire ratifier des Vénitiens. Le seigneur d'Argenton eut le beau rôle dans tout le cours de cette triste affaire; il avait blâmé l'entreprise; il avait signalé la ligue, partagé les dangers et la gloire de Fornoue; il contribuaplus que personne à la paix; c'était avoir du bonheur et le mériter.Le roi leva son camp le 21 octobre et repartit pour Lyon en très bel ordre, passant par Suze, Briançon, la Mure, Grenoble, où la fatigue le retint quelques jours, Morain et Chantonay. Le 7 novembre, un samedi, Charles VIII rentra dans Lyon, dont la population le reçut avec des acclamations incroyables; il logea à l'archevêché. La reine, madame de Bourbon, et toute la cour, l'y attendaient. Il y eut alors de joyeux momens, et André de la Vigne en profita pour offrir l'ouvrage dont nous venons de faire l'analyse[49].Ce récit, dit le Vergier d'Honneur, est suivi d'une énorme quantité de ballades, rondeaux, complaintes, épitaphes et autres poésies, tant du sieur de la Vigne que de messire Octavien de Saint-Gelais, évêque d'Angoulême. Ces pièces, la plupart médiocres, même pour le temps, méritent peu d'être lues: les amateurs en trouveront de nombreuses citations dans la bibliothèque française de l'abbé Goujet; nous n'en citerons qu'un rondeau qui ne doit pas être de l'évêque d'Angoulême:Vieille putain par trop désordonnée,A redoubter plus qu'une ame damnée,Vous m'avez bien lourdement abuséDe m'estre ainsi longuement amuséA vous aymer plus qu'autre femmelette.Mule esclopée, roupieuse hacquenée,Au bas mestier estes si acharnée,Qu'en avez ja le hoc illec usé,Vieille putain.Quant vostre amour premier me fut donnée,Pas ne cuydoye du mois ne de l'année,Quelque fin homme que je soye, ou rusé,Estre de vous en ce point refusée,Pour a ung autre vous estre habandonnée,Vieille putain.[48]Lisez, pour la mesure comme pour la vérité,quatre-vingt-un et treize.[49]Jean Marot a fait, à l'imitation du Vergier d'Honneur, le récit en vers des deux voyages de Louis XII à Gênes et à Venise. Ses vers sont meilleurs que ceux d'André de la Vigne; mais, en somme, son ouvrage est bien moins intéressant, pauvre qu'il est de circonstances et de traits de mœurs: on en peut lire l'analyse dans les mémoires de littérature de Thémiseul Saint-Hyacinthe.

LIII. ARREST D'AMOURS.Arresta amorum, accuratissimis benedicti Curtii Symphoriani commentariis ad utriusque juris rationem, forensiumque actionum usum acutissime accommodata, franc. lat.; le tout diligemment reveu et corrigé outre les précédentes impressions. Un vol. in-16. A Rouen, chez Raphaël du Petit-Val.(1490—1525—1587—1731.)Selon M. Brunet, le 52earrêt et l'ordonnance sur les masques sont de Gilles d'Aurigny, ditle Pamphile. Quant à l'ensemble du livre desArrests d'Amours, il est, comme on sait, de Martial Dauvergne. La première édition qui en fut donnée porte la date de 1525 (Paris, 18 novembre), 1 vol. pet. in-4 gothique; et la meilleure est celle qu'a publiée Lenglet Dufresnoy, avec des notes et un glossaire des anciens termes. A Paris, 2 vol. in-12, en 1731. L'édition de 1587 a le mérite d'être fort jolie et assez peu commune. Benoît Court, auteur beaucoup trop sérieux du docte commentaire de ces décisions plaisantes et frivoles, était un chanoine de Lyon, né à Saint-Symphorien du Forez, dans leXVIesiècle. Sans les nombreux passages d'Ovide, de Lucrèce, de Plaute, de Virgile et d'autres poètes, qui coupent à chaque instant le travail pesant du légiste, son commentaire, tout farci de citations prises dans le texte des lois romaines, et dans les gloses d'Accurse, de Bartole, d'Æmilius, de Baldus, etc., serait illisible.Martial Dauvergne a voulu, dans ce recueil, se moquer des formes pédantesques et du jargon barbare de la justice. Sa plaisanterie, qui suppose une grande science, serait meilleure si elle était moins prolongée; mais, à la longue, elle semble un peu froide. En général, ce poète aimable est plus fait pour le sentiment que pour la raillerie. Il a grace à pleurer et grimace parfois en riant; en quoi il est justement l'opposé de Clément Marot. Sans rapporter le sujet des cinquante-troisArrêts d'Amours, ce qui deviendrait fastidieux, nous pouvons bien faire un choix piquant dans ce vaste répertoire de controverses galantes, imitées des troubadours provençaux.Au second arrêt, par exemple, il s'agit d'une femme qui avait piqué d'une épingle la joue de son amant après l'avoir baisée. Le bailli de joye la condamne à mouiller chaque jour la plaie avecsa bouche jusqu'à parfaite guérison, et à 30 livres d'amende au profit des prisonniers d'amour, pour être employés en banquets.Le neuvième arrêt est rendu pardevant le marquis des Fleurs et Violettes d'amours, contre un amoureux un peu simple qui avait intenté action à son amie, sur ce qu'elle écoutait les fleurettes de plusieurs galans, et acceptait d'eux des bouquets, perles et menues choses. L'amie se défend avec hauteur, en disant que sa partie adverse devrait plutôt se réjouir de la voir si honorée, et que ledit plaignantentend mal son cas. Sur d'aussi bonnes raisons, l'amie devait gagner son procès et le gagne.Au dixième arrêt, un autre amoureux, demandant rescision d'un contrat prétendu usuraire, par lequel il serait tenu de faire plusieurs dons, honneurs et servies à sa dame, pour un seul baiser, perd sa cause avec dépens. Dans le fait comme dans le droit, peut-il y avoir usure dans un baiser bien donné? le garde des sceaux d'amours ne le pense pas, et nous sommes de son avis.Le treizième arrêt mérite une mention particulière: il est rendu par le prévôt d'Aubépine contre les héritiers d'un amant, qui réclamaient, à titre de droits successifs, les faveurs qu'une dame s'était engagée à donner perpétuellement au défunt, et dont la principale consistait à lui faire, à volonté,le petit genouil. La dame répond pertinemment qu'il n'en est pas des biens d'amours comme des autres, et que si elle faisaitle petit genouilauxdits héritiers, elle donnerait plus qu'elle n'avait promis. Point de question dans cette affaire: aussi la dame gagne-t-elle sa cause avec dépens.Le quatorzième arrêt rentre dans l'espèce du précédent: il émane du sénéchal desAiglantiers, et déboute un demandeur impertinent qui invoquait le droit de retrait lignager, à propos d'un baiser quotidien qu'un sien parent, dont il était le plus proche lignager, avait cédé, pour un prix et du consentement de la dame baisante, à un acheteur dudit baiser.Au trentième arrêt, on voit enfin une femme condamnée: il est vrai que ce n'est pas sans raison. Après avoir ruiné son amant, elle prétendait lui refuser ses graces. La cour l'oblige à servir aux communs plaisirs.Le trente-troisième arrêt renvoie un vieillard qui demandait à justice qu'une telle dame fût contrainte à l'aimer pour son argent. Vit-on jamais d'arrêt plus équitable?Le quarantième arrêt présente un vrai jugement de Salomon. Certaine dame somme son amant de cesser d'être triste et de redevenir joyeux. La cour fait droit à sa requête, sous la condition qu'elle égaiera sondit amant.L'ordonnance des masques ne fait pas beaucoup d'honneur à la chasteté du sieur Pamphile. Une de ses clauses permetà tous masqués, tâter, baiser, accoler et passer outre, pourvu que ce ne soit par force.Le trente-cinquième arrêt, qui est le dernier, établit la bonne judiciaire de l'abbé des Cornards, lequel, tenant ses grands jours à Rouen, prend connaissance de la cause de dame Catin Huppie contre son époux Pernet Fétart, réclamant le paiement de certains arrérages à elle dus, depuis quatre ans, par ledit Fétart. L'abbé déboute la demanderesse, mais l'autorise à se pourvoir d'adjoint, pourvu que ce soit sous main et sans bruit.

Arresta amorum, accuratissimis benedicti Curtii Symphoriani commentariis ad utriusque juris rationem, forensiumque actionum usum acutissime accommodata, franc. lat.; le tout diligemment reveu et corrigé outre les précédentes impressions. Un vol. in-16. A Rouen, chez Raphaël du Petit-Val.

(1490—1525—1587—1731.)

Selon M. Brunet, le 52earrêt et l'ordonnance sur les masques sont de Gilles d'Aurigny, ditle Pamphile. Quant à l'ensemble du livre desArrests d'Amours, il est, comme on sait, de Martial Dauvergne. La première édition qui en fut donnée porte la date de 1525 (Paris, 18 novembre), 1 vol. pet. in-4 gothique; et la meilleure est celle qu'a publiée Lenglet Dufresnoy, avec des notes et un glossaire des anciens termes. A Paris, 2 vol. in-12, en 1731. L'édition de 1587 a le mérite d'être fort jolie et assez peu commune. Benoît Court, auteur beaucoup trop sérieux du docte commentaire de ces décisions plaisantes et frivoles, était un chanoine de Lyon, né à Saint-Symphorien du Forez, dans leXVIesiècle. Sans les nombreux passages d'Ovide, de Lucrèce, de Plaute, de Virgile et d'autres poètes, qui coupent à chaque instant le travail pesant du légiste, son commentaire, tout farci de citations prises dans le texte des lois romaines, et dans les gloses d'Accurse, de Bartole, d'Æmilius, de Baldus, etc., serait illisible.

Martial Dauvergne a voulu, dans ce recueil, se moquer des formes pédantesques et du jargon barbare de la justice. Sa plaisanterie, qui suppose une grande science, serait meilleure si elle était moins prolongée; mais, à la longue, elle semble un peu froide. En général, ce poète aimable est plus fait pour le sentiment que pour la raillerie. Il a grace à pleurer et grimace parfois en riant; en quoi il est justement l'opposé de Clément Marot. Sans rapporter le sujet des cinquante-troisArrêts d'Amours, ce qui deviendrait fastidieux, nous pouvons bien faire un choix piquant dans ce vaste répertoire de controverses galantes, imitées des troubadours provençaux.

Au second arrêt, par exemple, il s'agit d'une femme qui avait piqué d'une épingle la joue de son amant après l'avoir baisée. Le bailli de joye la condamne à mouiller chaque jour la plaie avecsa bouche jusqu'à parfaite guérison, et à 30 livres d'amende au profit des prisonniers d'amour, pour être employés en banquets.

Le neuvième arrêt est rendu pardevant le marquis des Fleurs et Violettes d'amours, contre un amoureux un peu simple qui avait intenté action à son amie, sur ce qu'elle écoutait les fleurettes de plusieurs galans, et acceptait d'eux des bouquets, perles et menues choses. L'amie se défend avec hauteur, en disant que sa partie adverse devrait plutôt se réjouir de la voir si honorée, et que ledit plaignantentend mal son cas. Sur d'aussi bonnes raisons, l'amie devait gagner son procès et le gagne.

Au dixième arrêt, un autre amoureux, demandant rescision d'un contrat prétendu usuraire, par lequel il serait tenu de faire plusieurs dons, honneurs et servies à sa dame, pour un seul baiser, perd sa cause avec dépens. Dans le fait comme dans le droit, peut-il y avoir usure dans un baiser bien donné? le garde des sceaux d'amours ne le pense pas, et nous sommes de son avis.

Le treizième arrêt mérite une mention particulière: il est rendu par le prévôt d'Aubépine contre les héritiers d'un amant, qui réclamaient, à titre de droits successifs, les faveurs qu'une dame s'était engagée à donner perpétuellement au défunt, et dont la principale consistait à lui faire, à volonté,le petit genouil. La dame répond pertinemment qu'il n'en est pas des biens d'amours comme des autres, et que si elle faisaitle petit genouilauxdits héritiers, elle donnerait plus qu'elle n'avait promis. Point de question dans cette affaire: aussi la dame gagne-t-elle sa cause avec dépens.

Le quatorzième arrêt rentre dans l'espèce du précédent: il émane du sénéchal desAiglantiers, et déboute un demandeur impertinent qui invoquait le droit de retrait lignager, à propos d'un baiser quotidien qu'un sien parent, dont il était le plus proche lignager, avait cédé, pour un prix et du consentement de la dame baisante, à un acheteur dudit baiser.

Au trentième arrêt, on voit enfin une femme condamnée: il est vrai que ce n'est pas sans raison. Après avoir ruiné son amant, elle prétendait lui refuser ses graces. La cour l'oblige à servir aux communs plaisirs.

Le trente-troisième arrêt renvoie un vieillard qui demandait à justice qu'une telle dame fût contrainte à l'aimer pour son argent. Vit-on jamais d'arrêt plus équitable?

Le quarantième arrêt présente un vrai jugement de Salomon. Certaine dame somme son amant de cesser d'être triste et de redevenir joyeux. La cour fait droit à sa requête, sous la condition qu'elle égaiera sondit amant.

L'ordonnance des masques ne fait pas beaucoup d'honneur à la chasteté du sieur Pamphile. Une de ses clauses permetà tous masqués, tâter, baiser, accoler et passer outre, pourvu que ce ne soit par force.

Le trente-cinquième arrêt, qui est le dernier, établit la bonne judiciaire de l'abbé des Cornards, lequel, tenant ses grands jours à Rouen, prend connaissance de la cause de dame Catin Huppie contre son époux Pernet Fétart, réclamant le paiement de certains arrérages à elle dus, depuis quatre ans, par ledit Fétart. L'abbé déboute la demanderesse, mais l'autorise à se pourvoir d'adjoint, pourvu que ce soit sous main et sans bruit.

LES VERTUSDES EAUX ET DES HERBES,AVEC LE RÉGIME CONTRE LA PESTILENCE;Faict et composé par messieurs les médecins de la cité de Basle en Allemaigne. 1 vol. pet. in-4 gothique, fig. en bois, contenant 17 feuillets, sans date ni rubrique.(1490 environ.)Les médecins de Bâle ont divisé leur premierTraité de la Vertu des Eaux et des Herbesen trois parties, dont la première traite des eaux artificielles; la deuxième, des herbes; et la troisième, qui est fort courte, se réfèreà aulcunes recebtes utilles et proffitables pour la consolation des corps humains. Le traité entier est écrità la requeste de très noble et redoutée dame la comtesse de Bouloigne, pour ce qu'elle est dame pleine de pitié et compassion ez pouures malades esquels elle secourt très voulentiers pour l'amour de Dieu, ainsi que dame bien sachante et apprise en l'art de la médicine. On voit, dans la première partie, que l'eau d'or distillée avec des plaques de fer chauffées au feu et mortifiées quarante fois dans de l'eau de fontaine, puis gardée dans une phiole d'yvoire, étant mélangée avec le vin qu'on boit, ou prise pure, est un excellent cordial qui enlumine les esprits; que l'eau de la feuille, fleur et racine deBugloseguérit les mélancoliques et les fous enragés; que l'eau de bouton rougede Darchacange Montaingest bonne aux ulcérations des reins de ceux qui pissent le sang; que l'eau de fenouil provoque le lait chez les femmes et le sperme chez les hommes; que l'eau dePringorumguérit de la strangurie etprouffite moultà engendrer; que qui lavesa facedans de l'eau de romarin l'embellit, et que qui se baignerait dans cette eau renouvellerait sa jeunesse comme l'aigle; enfin que les eaux de fleur de fève, de semences de melon,de fleur desehuc, de lis, de racine de buis, sont propres à conserver ou à rendre la fraîcheur du visage et de la peau. Ici les auteurs se justifient de donner une telle recette, en ce qu'il est permis aux femmes d'user d'auculns moyens qui embellissent et les font sembler jeunes affin de garder leurs maris d'aller en fornication et adultère.La deuxième partie, qui traite de la vertu des herbes, nous apprend les merveilleux effets de l'armoise, bonne surtout pour provoquer les règles et guérir les fleurs blanches, la propriété qu'a la chélidoine de rendre la vue, recette connue des hirondelles, la vertu de l'hysope pour la toux, celle de la rue pour faciliter les urines, celle de lacreveoucivepour refroidir les sens, celle de l'ortie contre l'ardeur amoureuse, etc., etc, etc.La troisième partie, celle des recettes, nous donne, contre la goutte, le remède suivant:prenez oint de pourceau frais, racine de persil, racine d'ysope, et graine de genièvre; puis cuisez tout ensemble très bien en un pot neuf de terre couvert très bien deux jours et une nuit; mettez bon vin blanc dedans tant que la matière soit bien confite, et puis la coulez bien parmi deux touailles, et mettez-en une boîte pour garder, et oignez-en la goutte.Le second traité comprend le régime contre lapestilence. Le premier préservatif est deprier Dieu, la glorieuse vierge Marie, et mesmement messeigneurs saint Sébastien et saint Roch, lesquels sont spéciaux intercesseurs envers Nostre Seigneur contre cette merveilleuse maladie. Nous n'entrerons pas dans le détail des moyens thérapeutiques proposés par les médecins de Bâle; d'autant moins que ces moyens n'offrent rien qui soit saillant par la science ou par l'étrangeté; mais nous rapporterons textuellement les conseils hygiéniques de ces docteurs duXVesiècle, parce qu'ils offrent des rapports frappans avec ceux que nous ont donnés nos docteurs en 1832, contre le choléra-morbus asiatique. «Au temps qui est dangereux de pestilence on se doibt garder de trop manger, et de tous baings en général, et spécialement des estuves, de aer trouble comme nébuleux, pluvieux ou couvert de serain, ou aer de nuict; de soy courroucer, et de mélancholie, de mauvaises odeurs, de froid, de lait, de tous fruitages pierreux, comme pêches, prunes, cerises et aultres semblables; et ne porte point ton urine trop long-temps avecques toy. Ne bois point sans avoir soif, et te garde de compaignie de femme et de excessive paour. Ta viande doit estre mêlée avec un petit de vinaigre, et principallement quand le temps est chauld et la personne chaulde. Lematin, quand tu leveras, et n'estant point fort tes membres, te habille chauldement, et te pourmelne bien, et ne soie pas long-temps sans déjeuner. Lave tes mains souvent en eau salée; ne te travaille point trop de quelque labeur que ce soit, et tiens ta teste et tes pieds chaulds.»Ces préceptes, reconnus excellens, sont reproduits en vers à la fin de ce livre, demeuré inconnu à nos bibliographes. L'exemplaire que nous possédons vient de la bibliothèque de M. Langs de Londres. Il n'est pas ébarbé.

Faict et composé par messieurs les médecins de la cité de Basle en Allemaigne. 1 vol. pet. in-4 gothique, fig. en bois, contenant 17 feuillets, sans date ni rubrique.

(1490 environ.)

Les médecins de Bâle ont divisé leur premierTraité de la Vertu des Eaux et des Herbesen trois parties, dont la première traite des eaux artificielles; la deuxième, des herbes; et la troisième, qui est fort courte, se réfèreà aulcunes recebtes utilles et proffitables pour la consolation des corps humains. Le traité entier est écrità la requeste de très noble et redoutée dame la comtesse de Bouloigne, pour ce qu'elle est dame pleine de pitié et compassion ez pouures malades esquels elle secourt très voulentiers pour l'amour de Dieu, ainsi que dame bien sachante et apprise en l'art de la médicine. On voit, dans la première partie, que l'eau d'or distillée avec des plaques de fer chauffées au feu et mortifiées quarante fois dans de l'eau de fontaine, puis gardée dans une phiole d'yvoire, étant mélangée avec le vin qu'on boit, ou prise pure, est un excellent cordial qui enlumine les esprits; que l'eau de la feuille, fleur et racine deBugloseguérit les mélancoliques et les fous enragés; que l'eau de bouton rougede Darchacange Montaingest bonne aux ulcérations des reins de ceux qui pissent le sang; que l'eau de fenouil provoque le lait chez les femmes et le sperme chez les hommes; que l'eau dePringorumguérit de la strangurie etprouffite moultà engendrer; que qui lavesa facedans de l'eau de romarin l'embellit, et que qui se baignerait dans cette eau renouvellerait sa jeunesse comme l'aigle; enfin que les eaux de fleur de fève, de semences de melon,de fleur desehuc, de lis, de racine de buis, sont propres à conserver ou à rendre la fraîcheur du visage et de la peau. Ici les auteurs se justifient de donner une telle recette, en ce qu'il est permis aux femmes d'user d'auculns moyens qui embellissent et les font sembler jeunes affin de garder leurs maris d'aller en fornication et adultère.

La deuxième partie, qui traite de la vertu des herbes, nous apprend les merveilleux effets de l'armoise, bonne surtout pour provoquer les règles et guérir les fleurs blanches, la propriété qu'a la chélidoine de rendre la vue, recette connue des hirondelles, la vertu de l'hysope pour la toux, celle de la rue pour faciliter les urines, celle de lacreveoucivepour refroidir les sens, celle de l'ortie contre l'ardeur amoureuse, etc., etc, etc.

La troisième partie, celle des recettes, nous donne, contre la goutte, le remède suivant:prenez oint de pourceau frais, racine de persil, racine d'ysope, et graine de genièvre; puis cuisez tout ensemble très bien en un pot neuf de terre couvert très bien deux jours et une nuit; mettez bon vin blanc dedans tant que la matière soit bien confite, et puis la coulez bien parmi deux touailles, et mettez-en une boîte pour garder, et oignez-en la goutte.

Le second traité comprend le régime contre lapestilence. Le premier préservatif est deprier Dieu, la glorieuse vierge Marie, et mesmement messeigneurs saint Sébastien et saint Roch, lesquels sont spéciaux intercesseurs envers Nostre Seigneur contre cette merveilleuse maladie. Nous n'entrerons pas dans le détail des moyens thérapeutiques proposés par les médecins de Bâle; d'autant moins que ces moyens n'offrent rien qui soit saillant par la science ou par l'étrangeté; mais nous rapporterons textuellement les conseils hygiéniques de ces docteurs duXVesiècle, parce qu'ils offrent des rapports frappans avec ceux que nous ont donnés nos docteurs en 1832, contre le choléra-morbus asiatique. «Au temps qui est dangereux de pestilence on se doibt garder de trop manger, et de tous baings en général, et spécialement des estuves, de aer trouble comme nébuleux, pluvieux ou couvert de serain, ou aer de nuict; de soy courroucer, et de mélancholie, de mauvaises odeurs, de froid, de lait, de tous fruitages pierreux, comme pêches, prunes, cerises et aultres semblables; et ne porte point ton urine trop long-temps avecques toy. Ne bois point sans avoir soif, et te garde de compaignie de femme et de excessive paour. Ta viande doit estre mêlée avec un petit de vinaigre, et principallement quand le temps est chauld et la personne chaulde. Lematin, quand tu leveras, et n'estant point fort tes membres, te habille chauldement, et te pourmelne bien, et ne soie pas long-temps sans déjeuner. Lave tes mains souvent en eau salée; ne te travaille point trop de quelque labeur que ce soit, et tiens ta teste et tes pieds chaulds.»

Ces préceptes, reconnus excellens, sont reproduits en vers à la fin de ce livre, demeuré inconnu à nos bibliographes. L'exemplaire que nous possédons vient de la bibliothèque de M. Langs de Londres. Il n'est pas ébarbé.

LES LUNETTES DES PRINCES,Avec aulcunes Balades et Additions nouuellement composées par noble hōme Jehan Meschinot, en son vivant grant maître de l'Hostel de la royne de France.—Icy finissent les Lunettes des Princes, imprimées à Paris par Philippe Pigouchet. lanM.CCCC.quatre vingt et dix-neuf, pour Simon Vostre, libraire, demourant en la rue Neufve Nostre Dame, à l'enseigne Saint Jehan levangeliste. 1 vol in-8 gothique, de 108 feuillets, très rare.M. Brunet, qui parle de cette édition sous le No8728, dit que ce précieux livre (précieux par sa rareté) fut imprimé, pour la première fois, à Nantes, chez Estienne Larcher, en 1493, 1 vol. pet. in-4 gothique. Jehan Meschinot, qui fut maître d'hôtel du duc François II de Bretagne, puis de la reine Anne, y est qualifié de seigneur de Mortières. Ce poète, homme de cour, mourut en 1509. Il ne paraît pas qu'il se soit fort engraissé à la table des ducs de Bretagne; aussi était-il fort triste, comme l'indique le surnom qu'il prit deBanni de Liesse. Notre édition de 1499 porte en tête du premier feuillet, sur lequel est gravé sur un frontispice en bois le chiffreP. P., le nom entier de Philippe Pigouchet. Nous remarquerons que le livre est imprimé sans points ni virgules.(1493-1499.)Cet ouvrage de morale, dont l'abbé Goujet ne nous dispense pas de parler, est une macédoine de vers et de prose, mais plus souvent de vers, composée dans le but de retracer aux grands de la terre leurs méfaits et leur néant.«Les grants pillent leurs moyens et plus basLes moyens font aux moindres maitz cabasEt les petits s'entre-veulent destruire, etc., etc., etc.»Le lieu commun n'est pas traité ici selon la manière d'Horace, pas plus que dans le passage qui suit, sur le malheur et la nécessité de la mort:«O mort, combien ta mémoire est amère!Tu n'as en mal seconde ne première!On ne te peut descripre bonnement;Plus a en toi de douleur et tourmentQue comprendre ne peut entendementSoit de Platon, de Virgile ou Homère, etc., etc.»Suivent de tristes complaintes sur la mort du duc Jean de Bretagne: Mais quoi! le roi David, prophète pacifique.—Et Salomon saige dict en publicque.—Eux-mêmes ont dû trespasser—Ordonc chascun doibt y passer. Voilà qui conduit le poète au dégoût de toute chose et de toute personne:«Il ne me chault de Gaultier ne GuillaumeEt aussi peu du roy et son royaume;Je donne autant des rez que des tonduz, etc., etc.»Il entre bien quelques regrets des plaisirs évanouis, dans cette philosophie chagrine:J'ay eu robes de martres et de Bievre,D'oyseaulx et chiens à perdrix et à lièvre;Mais de mon cas c'est piteuse besogne,S'en cellui temps je fus jeune et enrieureServant dames à tours, à meung sur yeure,Tout ce qu'en ay rapporté, c'est vergogne, etc., etc., etc.Ce retour mélancolique sur le passé mène bientôt le Banni de Liesse à des pensées religieuses et à de pieux conseils adressés à son lecteur:Quant tu liras le Romant de la Rose,Les faicts romains, Jules, Virgile, Orose[47],Et moult d'autres anciennes histoires,Tu trouveras que mort, en son enclose,A prins les grants et a leur bouche closeDesquels encor florissent les mémoiresPar leurs bienfaits et œuvres méritoires.Rends-toi à Dieu et ton courage change!Rends-lui honneur, rends-lui gloire et louange!Recognois-le pour ton Seigneur et maistre,Car envers toy n'a pas esté estrange,Mais t'a baillé ame qui, sans estre ange,N'a pareille créature en son estre, etc., etc., etc.Vient ensuite une excellente recette:Pour parvenir doncques à grant scienceUn livre auras qui a nom conscienceOù tu liras choses villes et nettes:Fuy les ordes, et destruy com si en ceLa mort estoit: pren tout en pacienceEt te repens de tes façons jeunettes;Mais pour plus cler veoir, te fault lunettesQui discernent les blanches des brunettes, etc., etc., etc.Ces lunettes sont merveilleuses: le verre de droite est la prudence, le verre de gauche est la justice, et ces deux verres sont joints entre eux, sur le milieu du nez philosophe, par un clou qui est la tempérance. J'ai grande foi au clou, pour ma part, ayant lu, dans l'Imitation de Jésus-Christ, ces belles paroles:Frena gulam et omnia vitia frenabuntur. Peu après la description des Lunettes morales et l'indication de leur usage, finit la premièrepartie des Ballades. Une Oraison en prose, intituléeOraison de l'Acteur(c'est à dire de l'auteur), succède à ces Ballades, et précède un songe également en prose, où les Lunettes jouent leur rôle, mais qui, du reste, est si confus, que l'analyse en serait difficile. Après le songe, le poète nous donne un long et ennuyeux poème octosyllabique, lequel commence ainsi:Homme misérable et labileQui va contrefaisant l'habileMenant estat désordonné,Croy qu'enfer est de lor donnéA qui ne vivra sainctement, etc., etc., etc.Quinze feuillets de distiques arrivent à la suite du poème. En voici un échantillon:En force est prudence miseEt assise.Justice y est bien compriseEt submise,Dont les lunettes se fontQui sont de bele devise;Or les vise, etc., etc., etc.S'ensuiventXXVBallades composées par le dict Jehan Meschinot surXXVPrinces de Ballades, ou Ballades adressées aux Princes et à luienvoyez et composez par messire Georges ladventurier, serviteur du duc de Bourgogne. Ce fleuve de Ballades, pour me servir du langage de Meschinot, n'est pas trop navigable pour nos intelligences modernes. Messire Georges ladventurier y donne, au surplus, des avis très sages aux princes menteurs, avares, inconstans, amis de la guerre, égoïstes, envieux, prodigues, etc., etc., etc. Ces Ballades sont souvent précédées d'un verset de l'Écriture sainte. Après elles, on voit une commémoration, en vers, de la Passion de Jésus-Christ, et premièrement de l'oraison qu'il fit au Jardin des Olives.S'ensuivent les nouvelles additions. S'ensuit une supplication que fist le dict Meschinot au duc de Bretaigne, son souverain seigneur. L'homme ne vit pas seulement de lunettes morales, il lui faut encore du pain. C'est ce dont le Banni de Liesse, s'étant aperçu dans sa misère, s'autorise pour demander à son patron de le secourir. La requête est faite en termes assez curieux pour que nous devions l'extraire: «Supplie très humblement vostre poure vassal, loyal subject et serviteur, nommé le Banni de Liesse, à présent demeurant au diocèze d'infortune, paroissien d'affliction, et voisin de désespoir... Exposant, comme dès son jeune âge, il a continuellement servi messeigneurs vos prédécesseurs, les ducs Jehan, François, Pierre et Artus...Un larron, publiquement ennemi de humanité, appelé malheur, demourant de tout temps avec Fortune, accompaigné d'une vieille maigre déchirée, laquelle est nommée Pauvreté, ont incessamment guerroyé et poursuivi le dict suppliant...; ont, en conduisant leur cruelle inimitié, expolié le dict suppliant, de cinquante ans et plus (ceci nous apprend que Meschinot était né avant 1437), et qui pis est, ont faict commandement exprès à fureur, souci, ennui et douleur, leurs armuriers de mille ans, de forger, audit Banni de Liesse, ung pesant harnois à double soulde, dont les étoffes sont d'acier de mélancolie mistionné d'aigreur, etc., etc., etc. Qu'il vous plaise, mon souverain seigneur, commander à Honneur, procureur général de vos entreprises, soy adhérer avec le dict suppliant... Ce faisant, vous le réformerez, en changeant son nom et lieu de sa demeure, etc., etc., etc., priant Dieu à jamais qu'il lui plaise vous donner paix et repos d'esprit, aise, santé d'ame et de corps, honneur, bonne vie et longue durée, avecques tout ce que vostre noble cœur desire.Amen.»Ce n'était pas, du moins, sur ce ton bassement et ridiculement piteux que Marot demandait l'aumône à François Ier; mais pourquoi nous attacher à la guenille de ce pauvre homme? C'est à la pourpre ducale et royale qu'il faut nous prendre ici, car si la misère, à genoux, soulève les cœurs nobles, l'ingrat égoïsme de la puissance opulente, envers ses serviteurs, n'offre pas un spectacle moins digne de mépris; et il y faut joindre l'horreur. Au surplus, un grand enseignement ressort de la vie du Banni de Liesse; c'est le cruel degré d'infortune auquel peuvent conduire les Ballades. Il vaut presque toujours mieux faire des souliers que des Ballades.Jehan Meschinot ne supplie pas seulement le duc de Bretagne; il supplie aussi Dieu, (bon pour celui-là!)Dieu père par création,Et père de recréation, etc., etc., etc.,de venir à son aide. A cette nouvelle requête succèdent divers Rondeaux;une briève lamentation et complainte sur la mort de madame de Bourgogne, faicte à la demande de monseigneur de Crouy quand il vint en Bretaigne devers le duc, lequel piteusement se douloit du cas advenu; plus une Oraison de Nostre-Dame, etcommence chacune ligne par l'une des lettres de l'Ave Maria; plus d'autres poésies mêlées; plus une Ballade faite pour laduchesse Marguarite de Foix, quant elle vint en Bretaigne; plus des Litanies sur l'Amour sodale, l'Amour vicieuse et l'Amourfolle, où l'on voit ce que prescrivent et savent faire ces trois amours. L'Ouvrage, ou plutôt le Recueil, se termine par deux ou trois dernières Ballades et autant de Rondeaux; plus un dialogue entre la Mort et l'Honneur humain, qui pouvait être fort intéressant, et qui ne l'est guère. Jean Meschinot ne manque pas de sens, tant s'en faut; mais il n'a ni goût ni génie. Son livre n'en est pas moins recherché des amateurs, qui le paient volontiers 100 francs en 1832, tandis qu'ils ont un Boileau pour 20 sous et moins. C'est que les Lunettes des Princes sont, ainsi que nous l'avons dit, d'une extrême rareté, probablement par un effet de leur peu de mérite même qui en aura fait négliger la conservation.[47]Oroseest bien choisi pour la rime.

Avec aulcunes Balades et Additions nouuellement composées par noble hōme Jehan Meschinot, en son vivant grant maître de l'Hostel de la royne de France.—Icy finissent les Lunettes des Princes, imprimées à Paris par Philippe Pigouchet. lanM.CCCC.quatre vingt et dix-neuf, pour Simon Vostre, libraire, demourant en la rue Neufve Nostre Dame, à l'enseigne Saint Jehan levangeliste. 1 vol in-8 gothique, de 108 feuillets, très rare.

M. Brunet, qui parle de cette édition sous le No8728, dit que ce précieux livre (précieux par sa rareté) fut imprimé, pour la première fois, à Nantes, chez Estienne Larcher, en 1493, 1 vol. pet. in-4 gothique. Jehan Meschinot, qui fut maître d'hôtel du duc François II de Bretagne, puis de la reine Anne, y est qualifié de seigneur de Mortières. Ce poète, homme de cour, mourut en 1509. Il ne paraît pas qu'il se soit fort engraissé à la table des ducs de Bretagne; aussi était-il fort triste, comme l'indique le surnom qu'il prit deBanni de Liesse. Notre édition de 1499 porte en tête du premier feuillet, sur lequel est gravé sur un frontispice en bois le chiffreP. P., le nom entier de Philippe Pigouchet. Nous remarquerons que le livre est imprimé sans points ni virgules.

(1493-1499.)

Cet ouvrage de morale, dont l'abbé Goujet ne nous dispense pas de parler, est une macédoine de vers et de prose, mais plus souvent de vers, composée dans le but de retracer aux grands de la terre leurs méfaits et leur néant.

«Les grants pillent leurs moyens et plus basLes moyens font aux moindres maitz cabasEt les petits s'entre-veulent destruire, etc., etc., etc.»

«Les grants pillent leurs moyens et plus bas

Les moyens font aux moindres maitz cabas

Et les petits s'entre-veulent destruire, etc., etc., etc.»

Le lieu commun n'est pas traité ici selon la manière d'Horace, pas plus que dans le passage qui suit, sur le malheur et la nécessité de la mort:

«O mort, combien ta mémoire est amère!Tu n'as en mal seconde ne première!On ne te peut descripre bonnement;Plus a en toi de douleur et tourmentQue comprendre ne peut entendementSoit de Platon, de Virgile ou Homère, etc., etc.»

«O mort, combien ta mémoire est amère!

Tu n'as en mal seconde ne première!

On ne te peut descripre bonnement;

Plus a en toi de douleur et tourment

Que comprendre ne peut entendement

Soit de Platon, de Virgile ou Homère, etc., etc.»

Suivent de tristes complaintes sur la mort du duc Jean de Bretagne: Mais quoi! le roi David, prophète pacifique.—Et Salomon saige dict en publicque.—Eux-mêmes ont dû trespasser—Ordonc chascun doibt y passer. Voilà qui conduit le poète au dégoût de toute chose et de toute personne:

«Il ne me chault de Gaultier ne GuillaumeEt aussi peu du roy et son royaume;Je donne autant des rez que des tonduz, etc., etc.»

«Il ne me chault de Gaultier ne Guillaume

Et aussi peu du roy et son royaume;

Je donne autant des rez que des tonduz, etc., etc.»

Il entre bien quelques regrets des plaisirs évanouis, dans cette philosophie chagrine:

J'ay eu robes de martres et de Bievre,D'oyseaulx et chiens à perdrix et à lièvre;Mais de mon cas c'est piteuse besogne,S'en cellui temps je fus jeune et enrieureServant dames à tours, à meung sur yeure,Tout ce qu'en ay rapporté, c'est vergogne, etc., etc., etc.

J'ay eu robes de martres et de Bievre,

D'oyseaulx et chiens à perdrix et à lièvre;

Mais de mon cas c'est piteuse besogne,

S'en cellui temps je fus jeune et enrieure

Servant dames à tours, à meung sur yeure,

Tout ce qu'en ay rapporté, c'est vergogne, etc., etc., etc.

Ce retour mélancolique sur le passé mène bientôt le Banni de Liesse à des pensées religieuses et à de pieux conseils adressés à son lecteur:

Quant tu liras le Romant de la Rose,Les faicts romains, Jules, Virgile, Orose[47],Et moult d'autres anciennes histoires,Tu trouveras que mort, en son enclose,A prins les grants et a leur bouche closeDesquels encor florissent les mémoiresPar leurs bienfaits et œuvres méritoires.Rends-toi à Dieu et ton courage change!Rends-lui honneur, rends-lui gloire et louange!Recognois-le pour ton Seigneur et maistre,Car envers toy n'a pas esté estrange,Mais t'a baillé ame qui, sans estre ange,N'a pareille créature en son estre, etc., etc., etc.

Quant tu liras le Romant de la Rose,

Les faicts romains, Jules, Virgile, Orose[47],

Et moult d'autres anciennes histoires,

Tu trouveras que mort, en son enclose,

A prins les grants et a leur bouche close

Desquels encor florissent les mémoires

Par leurs bienfaits et œuvres méritoires.

Rends-toi à Dieu et ton courage change!

Rends-lui honneur, rends-lui gloire et louange!

Recognois-le pour ton Seigneur et maistre,

Car envers toy n'a pas esté estrange,

Mais t'a baillé ame qui, sans estre ange,

N'a pareille créature en son estre, etc., etc., etc.

Vient ensuite une excellente recette:

Pour parvenir doncques à grant scienceUn livre auras qui a nom conscienceOù tu liras choses villes et nettes:Fuy les ordes, et destruy com si en ceLa mort estoit: pren tout en pacienceEt te repens de tes façons jeunettes;Mais pour plus cler veoir, te fault lunettesQui discernent les blanches des brunettes, etc., etc., etc.

Pour parvenir doncques à grant science

Un livre auras qui a nom conscience

Où tu liras choses villes et nettes:

Fuy les ordes, et destruy com si en ce

La mort estoit: pren tout en pacience

Et te repens de tes façons jeunettes;

Mais pour plus cler veoir, te fault lunettes

Qui discernent les blanches des brunettes, etc., etc., etc.

Ces lunettes sont merveilleuses: le verre de droite est la prudence, le verre de gauche est la justice, et ces deux verres sont joints entre eux, sur le milieu du nez philosophe, par un clou qui est la tempérance. J'ai grande foi au clou, pour ma part, ayant lu, dans l'Imitation de Jésus-Christ, ces belles paroles:Frena gulam et omnia vitia frenabuntur. Peu après la description des Lunettes morales et l'indication de leur usage, finit la premièrepartie des Ballades. Une Oraison en prose, intituléeOraison de l'Acteur(c'est à dire de l'auteur), succède à ces Ballades, et précède un songe également en prose, où les Lunettes jouent leur rôle, mais qui, du reste, est si confus, que l'analyse en serait difficile. Après le songe, le poète nous donne un long et ennuyeux poème octosyllabique, lequel commence ainsi:

Homme misérable et labileQui va contrefaisant l'habileMenant estat désordonné,Croy qu'enfer est de lor donnéA qui ne vivra sainctement, etc., etc., etc.

Homme misérable et labile

Qui va contrefaisant l'habile

Menant estat désordonné,

Croy qu'enfer est de lor donné

A qui ne vivra sainctement, etc., etc., etc.

Quinze feuillets de distiques arrivent à la suite du poème. En voici un échantillon:

En force est prudence miseEt assise.Justice y est bien compriseEt submise,Dont les lunettes se fontQui sont de bele devise;Or les vise, etc., etc., etc.

En force est prudence mise

Et assise.

Justice y est bien comprise

Et submise,

Dont les lunettes se font

Qui sont de bele devise;

Or les vise, etc., etc., etc.

S'ensuiventXXVBallades composées par le dict Jehan Meschinot surXXVPrinces de Ballades, ou Ballades adressées aux Princes et à luienvoyez et composez par messire Georges ladventurier, serviteur du duc de Bourgogne. Ce fleuve de Ballades, pour me servir du langage de Meschinot, n'est pas trop navigable pour nos intelligences modernes. Messire Georges ladventurier y donne, au surplus, des avis très sages aux princes menteurs, avares, inconstans, amis de la guerre, égoïstes, envieux, prodigues, etc., etc., etc. Ces Ballades sont souvent précédées d'un verset de l'Écriture sainte. Après elles, on voit une commémoration, en vers, de la Passion de Jésus-Christ, et premièrement de l'oraison qu'il fit au Jardin des Olives.

S'ensuivent les nouvelles additions. S'ensuit une supplication que fist le dict Meschinot au duc de Bretaigne, son souverain seigneur. L'homme ne vit pas seulement de lunettes morales, il lui faut encore du pain. C'est ce dont le Banni de Liesse, s'étant aperçu dans sa misère, s'autorise pour demander à son patron de le secourir. La requête est faite en termes assez curieux pour que nous devions l'extraire: «Supplie très humblement vostre poure vassal, loyal subject et serviteur, nommé le Banni de Liesse, à présent demeurant au diocèze d'infortune, paroissien d'affliction, et voisin de désespoir... Exposant, comme dès son jeune âge, il a continuellement servi messeigneurs vos prédécesseurs, les ducs Jehan, François, Pierre et Artus...Un larron, publiquement ennemi de humanité, appelé malheur, demourant de tout temps avec Fortune, accompaigné d'une vieille maigre déchirée, laquelle est nommée Pauvreté, ont incessamment guerroyé et poursuivi le dict suppliant...; ont, en conduisant leur cruelle inimitié, expolié le dict suppliant, de cinquante ans et plus (ceci nous apprend que Meschinot était né avant 1437), et qui pis est, ont faict commandement exprès à fureur, souci, ennui et douleur, leurs armuriers de mille ans, de forger, audit Banni de Liesse, ung pesant harnois à double soulde, dont les étoffes sont d'acier de mélancolie mistionné d'aigreur, etc., etc., etc. Qu'il vous plaise, mon souverain seigneur, commander à Honneur, procureur général de vos entreprises, soy adhérer avec le dict suppliant... Ce faisant, vous le réformerez, en changeant son nom et lieu de sa demeure, etc., etc., etc., priant Dieu à jamais qu'il lui plaise vous donner paix et repos d'esprit, aise, santé d'ame et de corps, honneur, bonne vie et longue durée, avecques tout ce que vostre noble cœur desire.Amen.»

Ce n'était pas, du moins, sur ce ton bassement et ridiculement piteux que Marot demandait l'aumône à François Ier; mais pourquoi nous attacher à la guenille de ce pauvre homme? C'est à la pourpre ducale et royale qu'il faut nous prendre ici, car si la misère, à genoux, soulève les cœurs nobles, l'ingrat égoïsme de la puissance opulente, envers ses serviteurs, n'offre pas un spectacle moins digne de mépris; et il y faut joindre l'horreur. Au surplus, un grand enseignement ressort de la vie du Banni de Liesse; c'est le cruel degré d'infortune auquel peuvent conduire les Ballades. Il vaut presque toujours mieux faire des souliers que des Ballades.

Jehan Meschinot ne supplie pas seulement le duc de Bretagne; il supplie aussi Dieu, (bon pour celui-là!)

Dieu père par création,Et père de recréation, etc., etc., etc.,

Dieu père par création,

Et père de recréation, etc., etc., etc.,

de venir à son aide. A cette nouvelle requête succèdent divers Rondeaux;une briève lamentation et complainte sur la mort de madame de Bourgogne, faicte à la demande de monseigneur de Crouy quand il vint en Bretaigne devers le duc, lequel piteusement se douloit du cas advenu; plus une Oraison de Nostre-Dame, etcommence chacune ligne par l'une des lettres de l'Ave Maria; plus d'autres poésies mêlées; plus une Ballade faite pour laduchesse Marguarite de Foix, quant elle vint en Bretaigne; plus des Litanies sur l'Amour sodale, l'Amour vicieuse et l'Amourfolle, où l'on voit ce que prescrivent et savent faire ces trois amours. L'Ouvrage, ou plutôt le Recueil, se termine par deux ou trois dernières Ballades et autant de Rondeaux; plus un dialogue entre la Mort et l'Honneur humain, qui pouvait être fort intéressant, et qui ne l'est guère. Jean Meschinot ne manque pas de sens, tant s'en faut; mais il n'a ni goût ni génie. Son livre n'en est pas moins recherché des amateurs, qui le paient volontiers 100 francs en 1832, tandis qu'ils ont un Boileau pour 20 sous et moins. C'est que les Lunettes des Princes sont, ainsi que nous l'avons dit, d'une extrême rareté, probablement par un effet de leur peu de mérite même qui en aura fait négliger la conservation.

[47]Oroseest bien choisi pour la rime.

[47]Oroseest bien choisi pour la rime.

LE VERGIER D'HONNEUR,Nouuellement imprimé à Paris. De l'Entreprinse et Voyage de Naples; auquel est comprins comment le roi Charles, huitiesme de ce nom, à banniere desployée, passa et repassa, de journée en journée, depuis Lyon jusques à Naples, et de Naples jusques à Lyon. Ensemble plusieurs aultres choses faictes et composées par revérend père en Dieu, monsieur Octavien de Saint-Gelais, évesque d'Angoulême, et par maistre André de la Vigne, secrétaire de la royne, et de monsieur le duc de Savoye, avec aultres. On les vend à Paris, en la grant rue Sainct-Jacques, à l'enseigne de la Rose blanche couronnée (sans date). Un vol. in-fol, gothique, à deux colonnes, contenant 127 feuillets, avec des signatures de AAIIII., frontispice et figures en bois. (Édition très rare, qui paraît antérieure à celle de Paris, Jehan Trepperel, quoique Panzer fasse remonter cette dernière à l'an 1495.)(1495.)Maître André de la Vigne, au lieu de commencer simplement sa curieuse chronique de l'expédition de Charles VIII, laquelle est écrite moitié en vers, moitié en prose, la fait précéder, selon le goût du temps, d'une fiction poétique. Il suppose que, pendant son sommeil,dame Chrétienté, fille de prothoplasmateur, est venue lui conter ses doléances; ce qu'ayant entendudame Noblesse, sa chère amye et sœur dilective, cette bonne dame est accourue pour la consoler et lui promettre la guerre de Naples, qui n'intéressait guère, soit dit en passant,dame Chrétienté.Majesté royaleparaît, sur ces entrefaites, et scelle de sa parole les promesses dedame Noblesse. Plusieurs conseillers, qui du reste avaient grande raison, essaient en vain, par des rimes rétrogrades, de faire abandonner àMajesté royaleson généreux dessein; l'entreprise est résolue. Maître André de la Vigne est content, aussi bien quedame Chrétienté; il chante un hymne en l'honneur du roi et se met en devoir de raconter comment Charles VIII alla de Lyon à Naples avec une armée, pour s'en revenir, après quatorze mois d'absence, de Naples à Lyon. Voilà bien un début de secrétaire qui ne sait rien ou ne veut rien dire de ce qu'il sait. C'est dans Guichardin, et surtout dans Comines, qu'il faut chercher le nœud de cette pitoyable et vaillante expédition. On y verra comment elle fut suggérée à un roide 22 ans, brave, mais inhabile, par Ludovic Sforce, qui avait besoin, pour un moment, de la présence des Français en Italie, pour usurper le duché de Milan sur Jean Galéas Sforce, son neveu, allié par sa femme Isabelle à la maison d'Arragon, souveraine de Naples, comment ce double traître mit dans ses intérêts les deux ministres de France dirigeans, savoir, à prix d'or, le sènéchal Estienne de Vers ou de Vaesc, et par l'appât d'un chapeau de cardinal, le trésorier des finances, évêque de Saint-Malo, Briçonnet; enfin comment Ludovic, ayant une fois rempli son but de refouler l'armée du prince d'Arragon dans le midi de l'Italie, pour empoisonner son neveu tout à son aise et voler la souveraineté de Milan au successeur naturel en bas âge, n'eut rien de plus pressé que de se faire un mérite auprès du roi des Romains, des Vénitiens, du pape et du roi de Castille, d'écraser les Français, et que d'ourdir, à cet effet, une ligue odieuse avec les princes sus-nommés. Nous remarquerons, à ce propos, que Ludovic Sforce, dit le More, put, aussi bien que Borgia, servir de type au héros duTraité du Prince; mais, malheureux comme lui, il prouve, par sa destinée, que Machiavel, en dépit de ses panégyristes, a montré, dans sa théorie de domination, plus de cruelle subtilité que de haute prudence. Le penseur méchant n'est jamais assez profond. Venons auVergier d'Honneur:«Mille quatre cens quatre vins et tréze[48]»Le roy Charles, huictème de ce nom»Pour répulser l'iniquité maulvaise»Du roy Alphons qui tenait à malaise»En bon pays plusieurs nobles de nom»Aussi pour los, gloire, bruict et renom»A main armée, en brief temps conquester,»Il entreprint de Naples conquester, etc., etc., etc.»Après avoir fait, à grands frais, d'assez minces préparatifs, le roi de France vient à Lyon le 13 mai 1494. C'est là qu'est le rendez-vous de l'armée. Il envoie, par terre, le duc d'Orléans (qui fut depuis Louis XII), avec des gens de guerre, vers Milan, Gênes, Venise, Florence, Lucques, Pise, etc., puis met ordre aux affaires de son royaume, nomme régent monsieur de Bourbon, et part pour Vienne en Dauphiné, avec la reine et toute la cour. De Vienne, le 22 août, à la côte Saint-André; le 23 à Grenoble.La ville était tendue et accoustrée parmy les rues à grant tapisseries.Six journées de séjour à Grenoble. On renvoie les chariots qui n'auraient pu passer les monts d'Embrun, et tout le bagage se met sur des mulets:Fardeaux, paquets, grans bahus, malles, coffres,Broches, chenêts, poilles, pots de fer aux gauffres, etc., etc.,et le roi défend à tous de rien prendre sans payer.Noms de ceux qui furent envoyés en mission dans les principales villes d'Italie. Jehan de Chasteaudreux, Hervé du Chesnoy, Adam et Adrien de Lille, en Lombardie; Jehan de Cardonne, à Florence; Brillac, à Gênes; Gaulchier de Tinteville, à Sienne; à Milan, Rigaut ou Regnault d'Oreilles; à Lucques, le seigneur de Couan et don Juan; Louis Lucas, encore à Milan; le seigneur de Bouchaige et Montsoreau, à Venise. Plus tard, on y envoya le seigneur d'Argenton (Philippe de Comines), et bien en prit. Le seigneur d'Aubigny fut dépêché avec des troupes, dans la Romanie, à la rencontre de Frédéric d'Arragon, frère du roi Alphonse, qui ne l'attendit pas, et commença une retraite précipitée qui rendit le séjour du seigneur d'Aubigny, dans cette partie, aussi facile que le fut, par la même cause, la marche du roi sur Naples. Monsieur d'Autun, le général Bidant, et monseigneur le président Quesnoy, allèrent en ambassade à Rome auprès d'Alexandre VI (Borgia).Noms des chefs de l'armée: Monseigneur d'Orléans conduisant l'avant-garde à Asti. On le laissa depuis dans ces contrées, où il ne fit pas grand'chose qui vaille pour s'être enfermé dans Novare, qu'il occupa stérilement, au lieu d'aller au devant du roi, à son retour, et de gêner la réunion des confédérés; Messieurs de Bresse, de Montpensier, qui fut laissé à Naples; de Foix, de Ligny Luxembourg, de Vendôme, Engilvert de Clèves, de la Trémouille, qui se couvrit de gloire à Fornoue; d'Aubigny, Jean Jacques, prince de Salerne; les trois marquis de Saluces, MM. de Pienne, de Rothelin, les maréchaux de Gié, Rohan et de Rieux; les sénéchaux de Beaucaire, de Normandie et d'Agenois. Le compilateur de ce recueil, qu'il lui soit permis de le dire, avait, dans cette armée, un de ses auteurs qui occupa le poste de lieutenant du vicomte de Lanzac, nommé gouverneur de Naples sous M. de Montpensier.Noms des mignons et familiers du roi: Bourdillon, Balzac, Lachaulx, Galliot, Chastillon, George Edoville, Paris, Gabriel et Dijon.«Pour assaillir un féminin donion»Trop plus propres que dix autres milliers, etc., etc.»Chandyot, le bailli de Vitry, Jehannot du Tertre, Perot le Vacher, René Parent, le bailli de Saint-Pierre-le-Moustier, Jehan de Fasnay, du Fau, Pierre de la Porte, de Valletantpierre,Girault et Charles de Suzanne, le seigneur de la Brosse, monsieur du Chief, et Adam de Maulbranche, tous officiers des divers services de Sa Majesté.Le roi part de Grenoble le 29 août,après ouï la Messe, prenant congé de la reine avec sa noblesse. Couchée à Escroy; le lendemain, samedi, 30 août, couchée à Saint-Bonnet; dimanche 31, à Notre-Dame d'Embrun; lundi, 1erseptembre, à Briançon; mardi 2, à la prévôté d'Ourse (Oulx). On y pendit un gentilhomme aventurier; mercredi 3, couchée à Suze, en Savoie; jeudi 4, à Saint-Jousset; vendredi 5, à Turin, où il y eut une solennité moulte grande. Madame de Savoie alla au devant du roi avec une suite nombreuse magnifiquement parée. On eut des fêtes de tout genre,«Franches repues, grosses urbanitez,»Recueils joyeulx, doulces humanitez, etc., etc.»On joua aux carrefours des mystères, dans lesquels figuraient Noé, Sem, Cham, Abraham, Jacob, Hercule et Jason. Le samedi 6, à Quiers, où la réception fut encore très belle. Trois pucelles débitèrent au roi force ballades. Mardi 9, à Asti, où Ludovic Sforce, et sa femme Béatrix d'Este, vinrent saluer Charles VIII en grande pompe. Le roi, ayant été atteint de la petite-vérole, fut contraint de séjourner près d'un mois dans cette ville: c'est là qu'il reçut la nouvelle de la victoire remportée sur le prince de Tarente, par ses galères, près du pont de Gênes. Le 6 octobre, le roi, étant rétabli, alla coucher à Montcal, en Lombardie, jolie petite ville appartenant à feu le marquis de Montferrat, dont la veuve fut une alliée des Français, très ardente et très utile. Le 7 octobre, à Cazal, capitale du Montferrat. La marquise douairière y reçut le roi de son mieux, et lui fit servir poules, pigeons, chapons de Saint-Denis arrosés d'hypocras blanc et vermeil. Vendredi 10, à Mortore; samedi 11, à Vignebelle (le marquis d'Aubays, dans son itinéraire des rois de France, ditVigève); lundi 13, aux Granges, à une demi-lieue de Milan; vendredi 14, à Pavie. L'entrée et le séjour dans cette ville, jusqu'au 17, ne furent qu'une fête continuelle. Le 17, à Castel-Saint-Jouan; et le lendemain entrée triomphale à Plaisance......... pour loyers et guerdonsD'icelle ville, mesmement les plus saigesFirent au roi de très gracieux donsEt par exprès des plaisantins fromaigesQui sont si grans, si espais et si largesQue peuvent estre grans meulles de moulins,Lesquels il fit conduire dans MoulinsDevers la royne et monsieur de Bourbon,Qui le présent trouverent bel et bon.Mais ce que Charles VIII ne trouva pas bon, ce fut d'apprendre la mort du jeune duc de Milan, Jean Galéas Sforce, que Ludovic, son oncle, aussitôt après le passage des Français, acheva d'empoisonner à Pavie, pour régner à sa place. Le roi versa des larmes au service funèbre. Le jeudi, 23 octobre, à Florensole; le 24, à Saint-Denys (Borgo san Dioniago); le 25, à Fornoue, bourg au pied des montagnes, où plus tard,A maints Lombards tenant là leur arroyOn fist croquer de trop dures chastaignes.Le 26, à Térence, dans les Apennins; lundi 27, à Bellée; le 28, à Pontresme (Pontremoli), où Pierre de Médicis vint assurer le roi de l'amitié des Florentins, en lui remettant les clefs de la place de Sarzane; le mercredi 29, à Yole, où il y eut une querelle d'Allemands facilement apaisée; le 30, à Sarsaigne (Sarzane). Le roi y séjourna six jours. Ludovic profita de ce repos pour venir encore saluer Charles VIII, comme s'il avait voulu de plus en plus l'endormir. Après quoi il retourna vite à Milan ourdir sa trame, les Français ne lui servant plus à rien désormais. Jeudi, 6 novembre, à Massa; le 7, à Petre-Saincte (Pietra Santa), ville florentine, qui reçut garnison royale au château; le samedi, 8 novembre, entrée solennelle à Lucques; et le dimanche à Pise, autre entrée magnifique. Les Pisans accueillirent le roi comme un libérateur qui les devait soustraire au joug, encore bien nouveau, des Florentins. André de la Vigne se complaît, dans sa description de Pise, à détailler surtout les somptuosités du cimetière, dont la terre fut apportée de Jérusalem par ordre de Constantin, et dans lequel sont figurées la Création du monde, la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, etc., etc., etc. Le mardi 11, au pont du Cygne, à deux lieues de Florence. Là, six jours de station, à cause de l'émeute des Florentins, qui chassèrent Pierre de Médicis, lui reprochant d'avoir livré leurs places aux Français. Ce n'était, toutefois, qu'un feu de paille, ainsi qu'il y en a tant dans l'Italie. Pierre de Médicis à peine chassé, l'émeute s'apaisa; les Français furent admis sans honneur ni humeur; le maréchal de Gié fit les logemens, et le lundi, 17 novembre, l'armée entra dans Florence.Les Florentines à faces angéliques,Dames de Sienne, Romaines autenticques,Vinrent illec voir le roy des hardisEt leur sembloit estre à ung paradis,De voir François en leurs terres marcher,Car bien sçavent que pour enharnacherLa nef Venus d'amoureux avironsEt pour à poinct un connin embrocherQu'ils ne vont pas ainsi que bourgerons, etc., etc., etc.L'armée royale était disposée dans l'ordre suivant: Les coulevriniers, la bande des piquiers, la bande des arbalétriers, puis six mille capitaines commandés par monsieur de Clèves et le comte de Nevers, les archers d'ordonnance, les hommes d'armes à cheval, tous gentilshommes, la bande des deux cents arbalétriers, la bande des archers de la garde du roi, conduits par Crussol et Claude de la Chastre avec monsieur de Quoquebourne, fils de ce dernier; la bande des cent gentilshommes du roi, les pages d'honneur, les valets de pied,le roi, monté sur son coursier, dit le Savoie, magnifique cheval noir et borgne; Sa Majesté, revêtue d'une armure étincelante de pierreries, ayant à ses côtés quatre grands seigneurs florentins; puis venaient le grand-écuyer et le prévôt de l'hôtel, suivis d'autres archers de la garde du corps, les chevaliers de l'ordre, les seigneurs, ducs, marquis, comtes et barons, les cardinaux, évêques et abbés, les présidens et gens de conseil, les pensionnaires etgrands gosiers de cour, qu'André de la Vigne qualifie degrands bragars, degrands prodigues de despens ordinaires, degrands pompeurs du temps présent qui court, les trésoriers et financiers généraux, les bagages, les vivandiers, les lavandiers, les marchands portatifs, les chariots, charrettes, brouettes etautres ustensiles. Le roi entendit la Messe à Saint-Laurent; le lendemain à l'Annonciade; puis, se tenant sur ses gardes jusqu'au 28 novembre, il alla coucher ce jour-là, un vendredi, dans une maison de plaisance près du port de Florence; le 29, à Saint-Casant; dimanche 30, séjour; le 1erdécembre, à Pontgibon (Poggibonzi); le mardi 2, entrée à Sienne l'antique, alors ville impériale, peu satisfaite de son sort; car on y reçut le monarque français comme un libérateur. Tous ces petits Etats municipaux, abandonnés à eux-mêmes ou asservis par leurs voisins, étaient devenus bien misérables. Se tournant et retournant sans cesse, toujours inquiets, toujours mécontens, toujours changeant, faisant tantôt de la domination avec des chapelets et des échafauds, tantôt de la liberté avec des poignards et du poison, suspendus à la basque du premier souverain puissant qui passait, pour lui criervivat!et lui demander ce qu'ils ne savaient ni définir, ni conquérir, ni garder, ni respecter, à savoir une noble et calme indépendance; tous ces petits États, disons-nous, représentaient justement les grenouilles d'Ésope, implorant Jupiter. Quant au brave roi Charles VIII, qui n'avait aucune politique dans la tête, qui était venu en Italie sans savoir pourquoi, ou plutôt à son insu, pour faire, de ses deux ministres prévaricateurs, l'un duc, l'autre cardinal, il regardait ces mouvemens d'un air étonné,accueillant vaguement tout le monde, promettant au hasard, semant au hasard de faibles garnisons qui ne servirent à rien, ni pour lui ni pour les autres; c'est ce qu'il faut voir dans Comines. Le jeudi, 4 décembre, le roi quitta Sienne, et alla coucher à San-Clero,qui est un lieu plaisamment contourné; vendredi, séjour; le 6, à la Paillette (la Paglia), hameau de cinq ou six maisons, où l'on rejoignit l'artillerie; dimanche, après Messe ouïe, départ et coucher à Aiguependant (Aquapendente), première ville pontificale; mercredi 10, seulement, le roi se remit en route pour Viterbe, où il coucha: il y fut bien reçu et prit son logement à l'évêché, près la porte romaine. De Viterbe, M. de la Trémouille fut député vers le pape Alexandre VI, qui, après quelques explications, accorda le passage. Ce pontife, sur le conseil des Colonnes, gibelins, et contre l'avis des Ursins, du parti guelfe, avait d'abord fait mine de tenir pour les Arragonnais; mais il changea, pour le moment, sans doute, à la vue de la défaite honteuse du prince Frédéric d'Arragon. Des cardinaux, et le confesseur même du pape, vinrent saluer le roi à Viterbe. Tout étant ainsi réglé, de part et d'autre, le lundi, 15 décembre, on repartit pour la petite ville de Naples (Nepi), où l'on s'arrêta jusqu'au 19. Ce jour-là, départ pour Bressaignes (Bracciano), place appartenant à un riche seigneur nommé Virgille, qui en fit fort loyalement les honneurs, et donna même son fils bâtard, jeune homme de grande audace, pour faire la campagne avec l'armée de France. Le roi demeura dans Bracciano jusqu'au 24 décembre, pour faire ses dernières dispositions d'entrée dans Rome. Il envoya M. de Ligny, avec bon nombre d'Allemands, occuper Ostie, et MM. de la Trémouille et de Gié, à Rome, faire ses logemens. Il reçut aussi, à Bracciano, l'ambassade solennelle du pape, composée des cardinaux de Lorette, de Saint-Denys et de l'Escaigne. Le prince d'Arragon, duc de Calabre, qui était encore à Rome avec ses troupes, voyant les Français si près de lui, s'enfuit vers la Pouille. Enfin, le 24 décembre ou le 31 (car il y a ici une contradiction dans leVergier d'Honneur), le 24, donc, et non le 19, comme le dit le marquis d'Aubays, Charles VIII entra dans Rome avec son ost, qu'il était déjà bien tard, à la clarté des torches et des flambeaux. Il prit son chemin par la porte Flamine, passa devant Sainte-Marie del Popolo, et s'alla loger au palais Saint-Marc avec toute son artillerie. Alexandre VI était de méchante humeur et s'enferma dans le château Saint-Ange, sans vouloir voir le roi, ce qui chagrina tant Sa Majesté, qu'elle députa au pontife MM. de Bresse, de Foves, de Ligny, de Gié, l'évêque d'Angers, et maître Jehand'Arcy, lequel, par le moyen d'une belle et humaine harangue en bon latin, parvint à rétablir l'harmonie. Cet heureux résultat obtenu, Charles se mit à visiterles choses exquises de Rome, telles que Sainte-Véronique, Nostre-Dame-de-Saint-Luc, l'église des Frères-Mineurs, diteAra cœli, le mont de la Sibylle, d'où l'on voit l'hôtel de ville qui fut le Capitole ancien des Romains; et le mardi, 13 janvier 1495, la Minerve et Saint-Sébastien. Une rixe s'étant élevée, sur ces entrefaites, entre la garde française et écossaise, et les juifs, dans laquelle plusieurs de ces derniers furent tués, le roi donna l'ordre à M. de Gié de faire justice, etsix galans juifs furent pendus. Le jeudi 15, visite au Colisée,qui appartient et est de droit au roy; le 16, messe à Saint-Pierre, et ce même jour, où le pape et le roi se virent affectueusement, M. de Saint-Malo (Briçonnet) fut fait cardinal; le 18, dimanche, le roi toucha les écrouelles à la chapelle de France, puis assista, en grand cortége de seigneurs, à l'office majeur célébré par le pape à Saint-Pierre. Sa Majesté ainsi que sa suite étant confessées, Sa Sainteté, vêtue de blanc, donna sa bénédiction solennelle au peuple et à l'armée, comme au grand jubilé. Les jours suivans, visite à Saint-Jean-de-Latran, et dispositions militaires pour le départ. Enfin, le mercredi, 28 janvier, après avoir ouï la messe, déjeûné chez le pape, reçu sa dernière bénédiction et baisé sa main, le roi quitta Rome, emmenant, comme otage libre, le cardinal de Valence, fils naturel d'Alexandre VI, et alla coucher à Marigné; le 29, à Belistre (Vellétri), où l'on séjourna jusqu'au 3 février. Le cardinal de Valence profita de ce séjour pour s'enfuir du camp et retourner à Rome, où déjà le pape avait faussé sa foi et donné la main aux ennemis du roi, ainsi que le seigneur d'Argenton l'avait su démêler et mander expressément de Venise. Le comte de Nevers, à l'avant-garde, prit d'assaut la ville et le château de Montfortin. Le mardi, 3 février, à Valmontone; le 4, à Florentine, où l'on s'arrêta le 5, pour y être parrain d'un juif que M. d'Angers baptisa et nomma Charles. Rien, aujourd'hui, ne fait mal comme ces baptêmes de juifs garantis par des princes français. Vendredi 6, à Verlic; lundi 9, à Bahut, d'où le roi alla voir le siége d'un fort, dit le Mont-Saint-Jean. L'assaut fut sanglant: il y périt 40 hommes de l'armée royale et 956 assiégés, après un combat de sept heures, où Charles VIII se montra ce qu'il était, digne chevalier. On sut là que le duc de Calabre s'était encore enfui de San-Germano, abandonnant ainsi la clef du royaume de Naples de ce côté. Jeudi 12, à Cyprienne; vendredi 13, à San-Germano. On mit garnison dans le château, puis on visita l'abbayede Saint-Benoît. Le 15, à Mignague (Minagno); lundi 16, à Triague. On y apprit que le duc de Calabre s'était encore enfui de Capoue, et l'on y reçut les députés de cette ville, qui en apportèrent les clefs. Le 17 à Couy, et le 18, entrée à Capoue sans obstacle. Jeudi 19, couchée à Averse. Le roi reçut une députation qui lui remit les clefs de Naples, en lui annonçant que le roi Alphonse s'était enfui en Sicile, exemple imité peu après, par son fils Ferdinand, qu'il avait, avant de partir, fait couronner à sa place. Le maréchal de Gié prit les devants pour vérifier les faits, et entra paisiblement à Naples, où il fut très bien accueilli. Alors le roi, le 21, se rendit à Pougue-Réal, superbe maison de plaisance du roi Alphonse, où il dîna joyeusement; et le dimanche, 22 février 1495, il fit sa pompeuse entrée à Naples. Il logea au château de Capouane, et fit incontinent battre et bombarder le Château-Neuf, dont il s'empara, ainsi que de la citadelle, après plusieurs jours de bombardement.Ici André de la Vigne commence son récit en prose, et c'est alors qu'il devient poétique. Le siége du Château-de-l'Œuf demanda plus de valeur et de peines. Le roi s'y rendait chaque jour, souvent dînait dans la tranchée, et encourageait alors ses artilleurs par ses munificences. La place capitula le 13 mars. Claude de la Chastre, Claude de Rabandaiges et monseigneur de Lavernade prirent possession du Château-de-l'Œuf, qui se trouva merveilleusement approvisionné de munitions de tout genre. Samedi 14, le roi dîna chez M. de Clérieux, et passa son temps, du 15 au 22, dans son château de Capouane, à recevoir les hommages des princes, princesses et seigneurs du royaume. Lundi, 23 mars, il alla se réjouir à Pougue-Réal, où la fille de la duchesse d'Amalfi, habillée en amazone, monta un cheval fougueux et fit mille voltes etpennadesqui émerveillèrent la cour et l'armée. Le 24, conseil et cour de chancellerie, présidés par M. du Quesnay, où l'on pourvut aux charges, offices et emplois, au nouveau coin de la monnaie, au nouvel écu armorié du royaume. Charles VIII arrivait au trône de Naples en vertu du testament de René d'Anjou, au mépris des prétentions du duc de Lorraine, héritier de la maison d'Anjou, par les femmes. Son droit était litigieux, sa possession impossible; mais on l'avait abusé sur ces deux points. Le mercredi 25, arriva la prise de Gaëte, que le sénéchal de Beaucaire alla occuper; le 27, autre partie de plaisir à Pougue-Réal; le 28, visite aux murailles de Naples, fraîchement bâties; le dimanche 29, tandis qu'on était à s'amuser à Pougue-Réal, le fou du roi de Naples tomba du haut du château de Capouane et se tua, ce qui courrouça fortCharles VIII. Du 29 mars au 10 avril, le temps fut employé à diverses courses de plaisir ou de dévotion; le 10, M. d'Aubigny partit pour occuper la Calabre; le 14, arrivèrent les vaisseaux de France, au grand plaisir de tous; le 15, le roi toucha les écrouelles, ce qui fit un spectaclemoult beau à voir; le jeudi absolu, 16, grand office, où le roi nourrit 13 pauvres. Le jour de Pâques, 19 avril, le roi se confessa à Saint-Pierre, où il dîna et toucha derechef les écrouelles. Il y eut sermon du seigneur Pynelle. Du 22 avril au 1ermai, joûtes magnifiques près du Château-Neuf. Les tenans étaient Chastillon et Bourdillon, puis M. de Dunois et l'écuyer Galliot. Dimanche, 3 mai, représentation solennelle du miracle de saint Janvier. Lundi, 4 mai, inventaire du Château-Neuf fait par MM. de Bresse et du Boys-Fontaine. Il s'y trouva des richesses supérieures à toutes celles du roi, de monseigneur d'Orléans et de monsieur de Bourbon réunies. Le vendredi 8, on alla voir, à deux milles de Naples, la montagne queVirgile fit percer bien subtilement. Le 10 et le 11, préparatifs pour l'entrée royale, qui eut lieu, le 13 mai, avec la plus grande pompe. Le roi se rendit à Saint-Janvier, y fit le serment, reçut celui des nobles napolitains, donna l'ordre de chevalerie, et fut proclamé à la joie générale. M. de Montpensier fut nommé vice-roi. Le 18, banquet royal au Château-Neuf, et le 19, chez le prince de Salerne. Le mercredi, 20 mai, après 86 journées de séjour, le roi quitta Naples avec une grande partie de son armée, pour s'en retourner en France; il était plus que temps. Le 20, couchée à Averse; le 21, à Capoue; le 22, chez l'évêque de Sesse; le 24, à San-Germano; le 25, à Ponte-Corvo; le 26, à Cyprienne; le 27, à Forcelonne (Florentine), et le jeudi 28, à Lyague. La petite ville de Forcelonne était sous l'interdit du pape quand le roi y passa, parce que les habitans avaient coupé les bras à leur évêque, du parti arragonais. Mais le roi, ayant le pouvoir de se faire dire la messe partout, en usa. De Lyague, le 29, à Valmontone; le 30, à Marigné; et le lundi, 1erjuin, à Rome. Le pape était sorti de sa capitale. Charles VIII disposa toute chose pour sa sûreté et pour celle de la ville sainte, rendit ses hommages à saint Pierre, et logea chez le cardinal de Saint-Clément. Mercredi 3, à Campanole; jeudi 4, à Soulte; et le 5, à Viterbe, où l'on demeura deux jours,par révérence de la feste de Pentecouste. Plusieurs pages du roi, s'étant égarés dans les bois de Viterbe, y furent tués par les paysans. On prit les assassins et on les pendit. L'avant-garde de l'armée fut arrêtée à l'entrée de Toustanella, place que l'on prit d'assaut et que l'on pilla. M. de Lespare, pour s'être engagé imprudemment,fut fait prisonnier. De ce moment, le roi ne marcha plus qu'en bon ordre et comme en pays ennemi. Il quitta Viterbe le 8 juin, lundi, et alla coucher à Montefiascone. Le 9 et le 10, à Aquapendente. Il eut quelque peine à franchir Ricolle et San-Clero le 12; mais, enfin, il gagna heureusement Sienne, où il fut très bien reçu le samedi 13 juin. Mercredi 17, à Poggibonzi; le lendemain, procession du Saint-Sacrement, où le roise montra bon catholique. Ledit jour, la nouvelle vint que monseigneur d'Orléans était entré dans Novare, malgré le duc de Milan et ses alliés. Le 19, arrivée près de Florence, à Campane. Les Florentins s'étaient tournés contre les Français: aussi leur prit-on de force la ville de Pontvelle; puis on se rendit à Pise, qui accueillit l'armée avec enthousiasme. Les hommes et les femmes de Pise vinrent, pieds nus, se mettre sous la protection du roi, ce qui tant l'émut qu'il leur laissa garnison. Pareil accueil lui fut fait à Lucques, où il entra le mercredi 23. On en repartit le 25, et l'on arriva le 29 au pied des Alpes boulonnaises, en passant par Massa, Pietra-Santa, Lavanza, Sarzana, dont la garnison fut levée, Villa-Franca et Pontremoli. Là on eut grand'peine à faire franchir les monts à l'artillerie, opération qui réussit, toutefois, grâce aux soins et à l'habileté de Jehan de la Grange, à la constance des Allemands qu'il conduisait, et aux secours que fournit M. de la Trémouille, grand-chambellan. Le roi resta trois jours dans son camp à surveiller le passage pour lequel on fut, parfois, forcé detailler les roches. Quand M. de la Trémouille vint annoncer au roi que l'artillerie avait passé,il semblait être mort pour la grande chaleur qu'il avait soubstenue, ceci faisant. Il faut dire, à l'honneur du maréchal de Gié comme des 600 lances et des 1500 Suisses qu'il menait à l'avant-garde, qu'il contribua puissamment au succès de ce passage difficile, en faisant tête à l'ennemi, sans quoi le roi était perdu. De tristes nouvelles de Naples arrivèrent au camp de Pontremoli. M. d'Aubigny mandait que, le jour du Saint-Sacrement,ceux de Gaëte et ceux de Naplesavaient voulu massacrer les Français. Le vendredi, 3 juillet, le roi franchit les monts, à son tour,avec une belle compaignie, alla coucher à Cassan, le samedi, à Térence, et le dimanche 5, il atteignit Fornoue. On ne fit que se rafraîchir et entendre la messe à Fornoue, puis on se remit en marcheen moult bel ordre, le maréchal de Gié à l'avant-garde, Sa Majestéen la bataille, et M. de la Trémouille à l'arrière-garde, où il acquit beaucoup d'honneur. On n'avanca que deux milles ce jour-là, et le roi campa près de Vigerre, dans une belle plaine garnie desaulsoyes, prairies et fontaines. La nuit se passa sur le qui-vive;les Allemands pillèrent un beau château du comte Galéas, action dont Charles VIII se montra fort courroucé. Le lendemain, lundi, 5 juillet 1495, le roi entendit la messe à six heures du matinmoult dévotement, dîna, puis monta à cheval vers huit heures. Il était bien armé etrichement acoustré, vêtu, par dessus son armure, d'une jaquette à courtes manches, de couleurs blanche et violette, semée de croisettes de Jérusalem etfine broderie de riche orfévrerie; son coursier noir, dit leSavoie, pareillement accoutré de blanc et de violet semés de croisettes;et semblait bon gendarme s'il en fut, le dit très vertueux roi, nonobstant la corpulence qu'il avait en si jeune âge. L'armée s'ébranla dans l'ordre de la veille, savoir: M. de Gié et messire Jean-Jacques avec l'avant-garde; après eux, les Suisses menés par MM. de Nevers, de Clèves, le bailli de Dijon, et le grand-écuyer de la reine, Lornay. L'artillerie venait ensuite avec le bailli d'Aussonne, Jehan de la Grange et Guyot de Louzières. Le roi suivait avec la bataille, après laquelle marchaient MM. de la Trémouille et de Guise avec l'arrière-garde. Les bagages devaient cheminerpar oultre les grèvesà main gauche, sous la conduite du vaillant capitaine Houdet; mais à grand'peine voulaient-ils tenir ordre, dont le capitaine Houdet se courrouçait fort; l'un voulant aller, l'autre non; l'un boire, l'autre manger; plusieurs faire repaître leurs chevaux; plusieurs aller au logis devant, ce qui fut cause de leur perdition, la confusion s'étant mise aussitôt dans cette troupe indisciplinée.Cependant, les confédérés, en nombre décuple de l'armée royale, et formant près de 50,000 hommes, s'étaient ébranlés, de leur côté, pour aller au devant du roi, et avaient pris position. Ils tirèrent quelques coups de canon sur l'avant-garde, qui n'en continua pas moins sa route. La bataille française, tout en marchant, fit taire leur artillerie, et la chose alla bien ainsi l'espace d'une demi-lieue; mais les Lombards et les Vénitiens, ayant vu passer les bagages en désordre, les chargèrent furieusement, dans l'espoir que toute l'armée de Charles serait entraînée avec eux. Le danger du roi était pressant: chacun en prit un courage nouveau; et ce vaillant prince contribua, plus que tout autre, à maintenir l'ordre par sa présence et ses discours, disant à ses gens: «Mes amys, n'ayez point de paour; je sçay qu'ils sont dix fois autant que nous, mais ne vous chaille! Dieu nous a aydé jusques icy. Je vous ay conduitz à Naples, où j'ay eu victoire sur mes adversaires; et, depuis Naples, je vous ay admenez jusques icy sans oppression ne esclandre vilaine. Si le plaisir de Dieu est encores, je vous rameneray en France,à l'honneur, louenge et gloire de nous et de nostre royaulme.»Les Vénitiens, voyant que la bataille était serrée autour du roi, sans que rien y pût mordre, dépêchèrent un héraut, en apparence, pour réclamer un prisonnier notable, mais, dans le fond, pour observer le lieu où Sa Majesté se trouvait et le vêtement qu'il portait, afin de diriger leurs coups de ce côté. Ils formèrent ensuite une bande de leurs meilleurs gendarmes pour charger le groupe royal; ce qu'apercevant Charles VIII, il forma également une bande choisie, de laquelle furent Charles de Maupas, qui fut fait chevalier sur l'heure; Gilles Charmet de Normandie, qui portait l'enseigne des gentilshommes; et messire Aymary de Prye. Le roi joignit à cette valeureuse élite les deux cents archers de M. de Crussol, et prit la tête de la colonne, ayant toujours à ses côtés Claude de la Chastre, dont il prenait les conseilspour ce que c'estoit un gentilhomme expérimenté au fait de guerre. La bande ennemie, appuyée et en partie masquée par le bois de Fornoue, se présentagaillardement. Celle du roi l'assaillit aussitôt avec rage. Le choc fut terrible: Charles frappait de sa mainvirilement, et paraissait prendre une force nouvelle à chaque coup qu'il recevait sur son armure. Plusieurs des siens,pour donner la bricole aux traîtres ennemis, s'estoient acoustrés de blanc et de violet comme lui, et lui faisaient rempart de leurs corps. Dieu se déclara pour le bon droit. La bande des alliés périt presque tout entière en peu d'heures, ou fut faite prisonnière. Du côté des Français, M. le bâtard Mathieu de Bourbon fut seul pris, à cause que son cheval l'emporta. Ce grand effort fini, les alliés décampèrent, laissant le roi victorieux sur le champ de bataille,où il s'estoit montré vray fils de Mars, hardy comme Hector, chevalereux comme Olivier, et délibéré comme Roland. «On cuidoit bien, dit André de la Vigne, que Dieu estoit, pour la France en ceste journée; car, autant que dura la tuerie, la chasse et escarmouche, oncques ne cessa de venter, pleuvoir, tonner et esclairer, comme sy tous les diables eussent été par les champs.» Ce fut un beau fait d'armes pour les Français, qui n'étaient pas plus de 8 à 9,000 contre plus de 50,000 ennemis, commandés par le marquis de Mantoue, le comte Galéas Sforce et le seigneur Fercasse. Le roi coucha la nuit suivante dans une maisonnette, et fit un maigre souper, ainsi que ses braves, tous les bagages ayant été pillés, et, pour la plupart, par les valets eux-mêmes. On sut, dans l'armée, par un messager dépêché au duc de Milan, que l'on arrêta, le nombre et la qualité des morts de l'ennemi. Sa perte fut immense. On enterra les morts le lendemain, après une suspensiond'armes, et le roi alla coucher à Magdelan le 7. Mercredi 8, à Florensole, où l'on fut rejoint par M. de Bresse et sa bande, qui venaient de Sienne. Le 9, à Salmedon. Il fallut faire un long détour et passer sous les murs de Plaisance, à tous risques, parce que les ponts étaient rompus. Le 10, aux faubourgs du Châtel-Saint-Juan. De là le roy envoya un héraut à Tortone, place forte dans laquelle s'était renfermé le seigneur Fercasse, neveu du duc de Milan. Ce seigneur se conduisit avec générosité, jusqu'à fournir des vivres à l'armée. Dimanche 12, à Capriate; le 13, on campa à six milles de Nice, près d'Asti, sur les terres du marquis de Montferrat. Le 14, à Nice; le 15 à Asti, où l'on séjourna jusqu'au 27 pour reposer l'armée, qui se refit entièrement dans ce paysplantureux. On apprit dans ce lieu comment les Napolitains avaient rappelé le roiFerrant(Ferdinand), et toutes les peines qu'essuyait le duc d'Orléans dans Novare. Le roi se rendit alors à Turin et y arriva heureusement le 30 juillet; il avait logé la veille à Quiers, chez un bon gentilhomme piémontais, nommé Jehan du Solier, dont la fille lui adressa une longue etmoult belle harangue, sans fléchir, tousser, cracher, ne varier en auculnes manières. Cette aimable pucelle y parlait de ses regrets de n'être pas la Pucelle d'Orléans, formait le vœu que le vaillant roi renversât bientôtle More, et finissait par supplier Charles VIII de prendre toute sa famille à son service. Sorti des terres lombardes et vénitiennes, le roi se trouvait en pays ami, mais il avait près de lui l'armée des confédérés qu'il fallait vaincre pour délivrer le duc d'Orléans captif dans Novare. Il campa donc près des ennemis, entre Quiers et Versay (Verceil), sur le Pô, recruta son armée d'Allemands, disposa tout pour une nouvelle bataille, et cependant ouvrit des négociations qui occupèrent les mois d'août et de septembre entiers, plus vingt jours d'octobre. Ce fut dans le camp de Verceil que le roi, après bien des pourparlers, fut rejoint par le duc d'Orléans, que le bâtard de Bourbon, fait prisonnier à Fornoue, lui fut rendu, et qu'il perdit de la dysenterie, à son grand regret,son bon parent et ami, François comte de Vendôme, l'escarboucle des princes, en beauté, bonté, sagesse, doulceur et bénignité, auquel il voulut faire des obsèques comme s'il eût été son frère.Enfin la paix fut signée, grâce aux bons soins de Comines, qui fut ensuite envoyé à Venise pour la faire ratifier des Vénitiens. Le seigneur d'Argenton eut le beau rôle dans tout le cours de cette triste affaire; il avait blâmé l'entreprise; il avait signalé la ligue, partagé les dangers et la gloire de Fornoue; il contribuaplus que personne à la paix; c'était avoir du bonheur et le mériter.Le roi leva son camp le 21 octobre et repartit pour Lyon en très bel ordre, passant par Suze, Briançon, la Mure, Grenoble, où la fatigue le retint quelques jours, Morain et Chantonay. Le 7 novembre, un samedi, Charles VIII rentra dans Lyon, dont la population le reçut avec des acclamations incroyables; il logea à l'archevêché. La reine, madame de Bourbon, et toute la cour, l'y attendaient. Il y eut alors de joyeux momens, et André de la Vigne en profita pour offrir l'ouvrage dont nous venons de faire l'analyse[49].Ce récit, dit le Vergier d'Honneur, est suivi d'une énorme quantité de ballades, rondeaux, complaintes, épitaphes et autres poésies, tant du sieur de la Vigne que de messire Octavien de Saint-Gelais, évêque d'Angoulême. Ces pièces, la plupart médiocres, même pour le temps, méritent peu d'être lues: les amateurs en trouveront de nombreuses citations dans la bibliothèque française de l'abbé Goujet; nous n'en citerons qu'un rondeau qui ne doit pas être de l'évêque d'Angoulême:Vieille putain par trop désordonnée,A redoubter plus qu'une ame damnée,Vous m'avez bien lourdement abuséDe m'estre ainsi longuement amuséA vous aymer plus qu'autre femmelette.Mule esclopée, roupieuse hacquenée,Au bas mestier estes si acharnée,Qu'en avez ja le hoc illec usé,Vieille putain.Quant vostre amour premier me fut donnée,Pas ne cuydoye du mois ne de l'année,Quelque fin homme que je soye, ou rusé,Estre de vous en ce point refusée,Pour a ung autre vous estre habandonnée,Vieille putain.[48]Lisez, pour la mesure comme pour la vérité,quatre-vingt-un et treize.[49]Jean Marot a fait, à l'imitation du Vergier d'Honneur, le récit en vers des deux voyages de Louis XII à Gênes et à Venise. Ses vers sont meilleurs que ceux d'André de la Vigne; mais, en somme, son ouvrage est bien moins intéressant, pauvre qu'il est de circonstances et de traits de mœurs: on en peut lire l'analyse dans les mémoires de littérature de Thémiseul Saint-Hyacinthe.

Nouuellement imprimé à Paris. De l'Entreprinse et Voyage de Naples; auquel est comprins comment le roi Charles, huitiesme de ce nom, à banniere desployée, passa et repassa, de journée en journée, depuis Lyon jusques à Naples, et de Naples jusques à Lyon. Ensemble plusieurs aultres choses faictes et composées par revérend père en Dieu, monsieur Octavien de Saint-Gelais, évesque d'Angoulême, et par maistre André de la Vigne, secrétaire de la royne, et de monsieur le duc de Savoye, avec aultres. On les vend à Paris, en la grant rue Sainct-Jacques, à l'enseigne de la Rose blanche couronnée (sans date). Un vol. in-fol, gothique, à deux colonnes, contenant 127 feuillets, avec des signatures de AAIIII., frontispice et figures en bois. (Édition très rare, qui paraît antérieure à celle de Paris, Jehan Trepperel, quoique Panzer fasse remonter cette dernière à l'an 1495.)

(1495.)

Maître André de la Vigne, au lieu de commencer simplement sa curieuse chronique de l'expédition de Charles VIII, laquelle est écrite moitié en vers, moitié en prose, la fait précéder, selon le goût du temps, d'une fiction poétique. Il suppose que, pendant son sommeil,dame Chrétienté, fille de prothoplasmateur, est venue lui conter ses doléances; ce qu'ayant entendudame Noblesse, sa chère amye et sœur dilective, cette bonne dame est accourue pour la consoler et lui promettre la guerre de Naples, qui n'intéressait guère, soit dit en passant,dame Chrétienté.Majesté royaleparaît, sur ces entrefaites, et scelle de sa parole les promesses dedame Noblesse. Plusieurs conseillers, qui du reste avaient grande raison, essaient en vain, par des rimes rétrogrades, de faire abandonner àMajesté royaleson généreux dessein; l'entreprise est résolue. Maître André de la Vigne est content, aussi bien quedame Chrétienté; il chante un hymne en l'honneur du roi et se met en devoir de raconter comment Charles VIII alla de Lyon à Naples avec une armée, pour s'en revenir, après quatorze mois d'absence, de Naples à Lyon. Voilà bien un début de secrétaire qui ne sait rien ou ne veut rien dire de ce qu'il sait. C'est dans Guichardin, et surtout dans Comines, qu'il faut chercher le nœud de cette pitoyable et vaillante expédition. On y verra comment elle fut suggérée à un roide 22 ans, brave, mais inhabile, par Ludovic Sforce, qui avait besoin, pour un moment, de la présence des Français en Italie, pour usurper le duché de Milan sur Jean Galéas Sforce, son neveu, allié par sa femme Isabelle à la maison d'Arragon, souveraine de Naples, comment ce double traître mit dans ses intérêts les deux ministres de France dirigeans, savoir, à prix d'or, le sènéchal Estienne de Vers ou de Vaesc, et par l'appât d'un chapeau de cardinal, le trésorier des finances, évêque de Saint-Malo, Briçonnet; enfin comment Ludovic, ayant une fois rempli son but de refouler l'armée du prince d'Arragon dans le midi de l'Italie, pour empoisonner son neveu tout à son aise et voler la souveraineté de Milan au successeur naturel en bas âge, n'eut rien de plus pressé que de se faire un mérite auprès du roi des Romains, des Vénitiens, du pape et du roi de Castille, d'écraser les Français, et que d'ourdir, à cet effet, une ligue odieuse avec les princes sus-nommés. Nous remarquerons, à ce propos, que Ludovic Sforce, dit le More, put, aussi bien que Borgia, servir de type au héros duTraité du Prince; mais, malheureux comme lui, il prouve, par sa destinée, que Machiavel, en dépit de ses panégyristes, a montré, dans sa théorie de domination, plus de cruelle subtilité que de haute prudence. Le penseur méchant n'est jamais assez profond. Venons auVergier d'Honneur:

«Mille quatre cens quatre vins et tréze[48]»Le roy Charles, huictème de ce nom»Pour répulser l'iniquité maulvaise»Du roy Alphons qui tenait à malaise»En bon pays plusieurs nobles de nom»Aussi pour los, gloire, bruict et renom»A main armée, en brief temps conquester,»Il entreprint de Naples conquester, etc., etc., etc.»

«Mille quatre cens quatre vins et tréze[48]

»Le roy Charles, huictème de ce nom

»Pour répulser l'iniquité maulvaise

»Du roy Alphons qui tenait à malaise

»En bon pays plusieurs nobles de nom

»Aussi pour los, gloire, bruict et renom

»A main armée, en brief temps conquester,

»Il entreprint de Naples conquester, etc., etc., etc.»

Après avoir fait, à grands frais, d'assez minces préparatifs, le roi de France vient à Lyon le 13 mai 1494. C'est là qu'est le rendez-vous de l'armée. Il envoie, par terre, le duc d'Orléans (qui fut depuis Louis XII), avec des gens de guerre, vers Milan, Gênes, Venise, Florence, Lucques, Pise, etc., puis met ordre aux affaires de son royaume, nomme régent monsieur de Bourbon, et part pour Vienne en Dauphiné, avec la reine et toute la cour. De Vienne, le 22 août, à la côte Saint-André; le 23 à Grenoble.La ville était tendue et accoustrée parmy les rues à grant tapisseries.Six journées de séjour à Grenoble. On renvoie les chariots qui n'auraient pu passer les monts d'Embrun, et tout le bagage se met sur des mulets:

Fardeaux, paquets, grans bahus, malles, coffres,Broches, chenêts, poilles, pots de fer aux gauffres, etc., etc.,

Fardeaux, paquets, grans bahus, malles, coffres,

Broches, chenêts, poilles, pots de fer aux gauffres, etc., etc.,

et le roi défend à tous de rien prendre sans payer.

Noms de ceux qui furent envoyés en mission dans les principales villes d'Italie. Jehan de Chasteaudreux, Hervé du Chesnoy, Adam et Adrien de Lille, en Lombardie; Jehan de Cardonne, à Florence; Brillac, à Gênes; Gaulchier de Tinteville, à Sienne; à Milan, Rigaut ou Regnault d'Oreilles; à Lucques, le seigneur de Couan et don Juan; Louis Lucas, encore à Milan; le seigneur de Bouchaige et Montsoreau, à Venise. Plus tard, on y envoya le seigneur d'Argenton (Philippe de Comines), et bien en prit. Le seigneur d'Aubigny fut dépêché avec des troupes, dans la Romanie, à la rencontre de Frédéric d'Arragon, frère du roi Alphonse, qui ne l'attendit pas, et commença une retraite précipitée qui rendit le séjour du seigneur d'Aubigny, dans cette partie, aussi facile que le fut, par la même cause, la marche du roi sur Naples. Monsieur d'Autun, le général Bidant, et monseigneur le président Quesnoy, allèrent en ambassade à Rome auprès d'Alexandre VI (Borgia).

Noms des chefs de l'armée: Monseigneur d'Orléans conduisant l'avant-garde à Asti. On le laissa depuis dans ces contrées, où il ne fit pas grand'chose qui vaille pour s'être enfermé dans Novare, qu'il occupa stérilement, au lieu d'aller au devant du roi, à son retour, et de gêner la réunion des confédérés; Messieurs de Bresse, de Montpensier, qui fut laissé à Naples; de Foix, de Ligny Luxembourg, de Vendôme, Engilvert de Clèves, de la Trémouille, qui se couvrit de gloire à Fornoue; d'Aubigny, Jean Jacques, prince de Salerne; les trois marquis de Saluces, MM. de Pienne, de Rothelin, les maréchaux de Gié, Rohan et de Rieux; les sénéchaux de Beaucaire, de Normandie et d'Agenois. Le compilateur de ce recueil, qu'il lui soit permis de le dire, avait, dans cette armée, un de ses auteurs qui occupa le poste de lieutenant du vicomte de Lanzac, nommé gouverneur de Naples sous M. de Montpensier.

Noms des mignons et familiers du roi: Bourdillon, Balzac, Lachaulx, Galliot, Chastillon, George Edoville, Paris, Gabriel et Dijon.

«Pour assaillir un féminin donion»Trop plus propres que dix autres milliers, etc., etc.»

«Pour assaillir un féminin donion

»Trop plus propres que dix autres milliers, etc., etc.»

Chandyot, le bailli de Vitry, Jehannot du Tertre, Perot le Vacher, René Parent, le bailli de Saint-Pierre-le-Moustier, Jehan de Fasnay, du Fau, Pierre de la Porte, de Valletantpierre,Girault et Charles de Suzanne, le seigneur de la Brosse, monsieur du Chief, et Adam de Maulbranche, tous officiers des divers services de Sa Majesté.

Le roi part de Grenoble le 29 août,après ouï la Messe, prenant congé de la reine avec sa noblesse. Couchée à Escroy; le lendemain, samedi, 30 août, couchée à Saint-Bonnet; dimanche 31, à Notre-Dame d'Embrun; lundi, 1erseptembre, à Briançon; mardi 2, à la prévôté d'Ourse (Oulx). On y pendit un gentilhomme aventurier; mercredi 3, couchée à Suze, en Savoie; jeudi 4, à Saint-Jousset; vendredi 5, à Turin, où il y eut une solennité moulte grande. Madame de Savoie alla au devant du roi avec une suite nombreuse magnifiquement parée. On eut des fêtes de tout genre,

«Franches repues, grosses urbanitez,»Recueils joyeulx, doulces humanitez, etc., etc.»

«Franches repues, grosses urbanitez,

»Recueils joyeulx, doulces humanitez, etc., etc.»

On joua aux carrefours des mystères, dans lesquels figuraient Noé, Sem, Cham, Abraham, Jacob, Hercule et Jason. Le samedi 6, à Quiers, où la réception fut encore très belle. Trois pucelles débitèrent au roi force ballades. Mardi 9, à Asti, où Ludovic Sforce, et sa femme Béatrix d'Este, vinrent saluer Charles VIII en grande pompe. Le roi, ayant été atteint de la petite-vérole, fut contraint de séjourner près d'un mois dans cette ville: c'est là qu'il reçut la nouvelle de la victoire remportée sur le prince de Tarente, par ses galères, près du pont de Gênes. Le 6 octobre, le roi, étant rétabli, alla coucher à Montcal, en Lombardie, jolie petite ville appartenant à feu le marquis de Montferrat, dont la veuve fut une alliée des Français, très ardente et très utile. Le 7 octobre, à Cazal, capitale du Montferrat. La marquise douairière y reçut le roi de son mieux, et lui fit servir poules, pigeons, chapons de Saint-Denis arrosés d'hypocras blanc et vermeil. Vendredi 10, à Mortore; samedi 11, à Vignebelle (le marquis d'Aubays, dans son itinéraire des rois de France, ditVigève); lundi 13, aux Granges, à une demi-lieue de Milan; vendredi 14, à Pavie. L'entrée et le séjour dans cette ville, jusqu'au 17, ne furent qu'une fête continuelle. Le 17, à Castel-Saint-Jouan; et le lendemain entrée triomphale à Plaisance.

........ pour loyers et guerdonsD'icelle ville, mesmement les plus saigesFirent au roi de très gracieux donsEt par exprès des plaisantins fromaigesQui sont si grans, si espais et si largesQue peuvent estre grans meulles de moulins,Lesquels il fit conduire dans MoulinsDevers la royne et monsieur de Bourbon,Qui le présent trouverent bel et bon.

........ pour loyers et guerdons

D'icelle ville, mesmement les plus saiges

Firent au roi de très gracieux dons

Et par exprès des plaisantins fromaiges

Qui sont si grans, si espais et si larges

Que peuvent estre grans meulles de moulins,

Lesquels il fit conduire dans Moulins

Devers la royne et monsieur de Bourbon,

Qui le présent trouverent bel et bon.

Mais ce que Charles VIII ne trouva pas bon, ce fut d'apprendre la mort du jeune duc de Milan, Jean Galéas Sforce, que Ludovic, son oncle, aussitôt après le passage des Français, acheva d'empoisonner à Pavie, pour régner à sa place. Le roi versa des larmes au service funèbre. Le jeudi, 23 octobre, à Florensole; le 24, à Saint-Denys (Borgo san Dioniago); le 25, à Fornoue, bourg au pied des montagnes, où plus tard,

A maints Lombards tenant là leur arroyOn fist croquer de trop dures chastaignes.

A maints Lombards tenant là leur arroy

On fist croquer de trop dures chastaignes.

Le 26, à Térence, dans les Apennins; lundi 27, à Bellée; le 28, à Pontresme (Pontremoli), où Pierre de Médicis vint assurer le roi de l'amitié des Florentins, en lui remettant les clefs de la place de Sarzane; le mercredi 29, à Yole, où il y eut une querelle d'Allemands facilement apaisée; le 30, à Sarsaigne (Sarzane). Le roi y séjourna six jours. Ludovic profita de ce repos pour venir encore saluer Charles VIII, comme s'il avait voulu de plus en plus l'endormir. Après quoi il retourna vite à Milan ourdir sa trame, les Français ne lui servant plus à rien désormais. Jeudi, 6 novembre, à Massa; le 7, à Petre-Saincte (Pietra Santa), ville florentine, qui reçut garnison royale au château; le samedi, 8 novembre, entrée solennelle à Lucques; et le dimanche à Pise, autre entrée magnifique. Les Pisans accueillirent le roi comme un libérateur qui les devait soustraire au joug, encore bien nouveau, des Florentins. André de la Vigne se complaît, dans sa description de Pise, à détailler surtout les somptuosités du cimetière, dont la terre fut apportée de Jérusalem par ordre de Constantin, et dans lequel sont figurées la Création du monde, la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, etc., etc., etc. Le mardi 11, au pont du Cygne, à deux lieues de Florence. Là, six jours de station, à cause de l'émeute des Florentins, qui chassèrent Pierre de Médicis, lui reprochant d'avoir livré leurs places aux Français. Ce n'était, toutefois, qu'un feu de paille, ainsi qu'il y en a tant dans l'Italie. Pierre de Médicis à peine chassé, l'émeute s'apaisa; les Français furent admis sans honneur ni humeur; le maréchal de Gié fit les logemens, et le lundi, 17 novembre, l'armée entra dans Florence.

Les Florentines à faces angéliques,Dames de Sienne, Romaines autenticques,Vinrent illec voir le roy des hardisEt leur sembloit estre à ung paradis,De voir François en leurs terres marcher,Car bien sçavent que pour enharnacherLa nef Venus d'amoureux avironsEt pour à poinct un connin embrocherQu'ils ne vont pas ainsi que bourgerons, etc., etc., etc.

Les Florentines à faces angéliques,

Dames de Sienne, Romaines autenticques,

Vinrent illec voir le roy des hardis

Et leur sembloit estre à ung paradis,

De voir François en leurs terres marcher,

Car bien sçavent que pour enharnacher

La nef Venus d'amoureux avirons

Et pour à poinct un connin embrocher

Qu'ils ne vont pas ainsi que bourgerons, etc., etc., etc.

L'armée royale était disposée dans l'ordre suivant: Les coulevriniers, la bande des piquiers, la bande des arbalétriers, puis six mille capitaines commandés par monsieur de Clèves et le comte de Nevers, les archers d'ordonnance, les hommes d'armes à cheval, tous gentilshommes, la bande des deux cents arbalétriers, la bande des archers de la garde du roi, conduits par Crussol et Claude de la Chastre avec monsieur de Quoquebourne, fils de ce dernier; la bande des cent gentilshommes du roi, les pages d'honneur, les valets de pied,le roi, monté sur son coursier, dit le Savoie, magnifique cheval noir et borgne; Sa Majesté, revêtue d'une armure étincelante de pierreries, ayant à ses côtés quatre grands seigneurs florentins; puis venaient le grand-écuyer et le prévôt de l'hôtel, suivis d'autres archers de la garde du corps, les chevaliers de l'ordre, les seigneurs, ducs, marquis, comtes et barons, les cardinaux, évêques et abbés, les présidens et gens de conseil, les pensionnaires etgrands gosiers de cour, qu'André de la Vigne qualifie degrands bragars, degrands prodigues de despens ordinaires, degrands pompeurs du temps présent qui court, les trésoriers et financiers généraux, les bagages, les vivandiers, les lavandiers, les marchands portatifs, les chariots, charrettes, brouettes etautres ustensiles. Le roi entendit la Messe à Saint-Laurent; le lendemain à l'Annonciade; puis, se tenant sur ses gardes jusqu'au 28 novembre, il alla coucher ce jour-là, un vendredi, dans une maison de plaisance près du port de Florence; le 29, à Saint-Casant; dimanche 30, séjour; le 1erdécembre, à Pontgibon (Poggibonzi); le mardi 2, entrée à Sienne l'antique, alors ville impériale, peu satisfaite de son sort; car on y reçut le monarque français comme un libérateur. Tous ces petits Etats municipaux, abandonnés à eux-mêmes ou asservis par leurs voisins, étaient devenus bien misérables. Se tournant et retournant sans cesse, toujours inquiets, toujours mécontens, toujours changeant, faisant tantôt de la domination avec des chapelets et des échafauds, tantôt de la liberté avec des poignards et du poison, suspendus à la basque du premier souverain puissant qui passait, pour lui criervivat!et lui demander ce qu'ils ne savaient ni définir, ni conquérir, ni garder, ni respecter, à savoir une noble et calme indépendance; tous ces petits États, disons-nous, représentaient justement les grenouilles d'Ésope, implorant Jupiter. Quant au brave roi Charles VIII, qui n'avait aucune politique dans la tête, qui était venu en Italie sans savoir pourquoi, ou plutôt à son insu, pour faire, de ses deux ministres prévaricateurs, l'un duc, l'autre cardinal, il regardait ces mouvemens d'un air étonné,accueillant vaguement tout le monde, promettant au hasard, semant au hasard de faibles garnisons qui ne servirent à rien, ni pour lui ni pour les autres; c'est ce qu'il faut voir dans Comines. Le jeudi, 4 décembre, le roi quitta Sienne, et alla coucher à San-Clero,qui est un lieu plaisamment contourné; vendredi, séjour; le 6, à la Paillette (la Paglia), hameau de cinq ou six maisons, où l'on rejoignit l'artillerie; dimanche, après Messe ouïe, départ et coucher à Aiguependant (Aquapendente), première ville pontificale; mercredi 10, seulement, le roi se remit en route pour Viterbe, où il coucha: il y fut bien reçu et prit son logement à l'évêché, près la porte romaine. De Viterbe, M. de la Trémouille fut député vers le pape Alexandre VI, qui, après quelques explications, accorda le passage. Ce pontife, sur le conseil des Colonnes, gibelins, et contre l'avis des Ursins, du parti guelfe, avait d'abord fait mine de tenir pour les Arragonnais; mais il changea, pour le moment, sans doute, à la vue de la défaite honteuse du prince Frédéric d'Arragon. Des cardinaux, et le confesseur même du pape, vinrent saluer le roi à Viterbe. Tout étant ainsi réglé, de part et d'autre, le lundi, 15 décembre, on repartit pour la petite ville de Naples (Nepi), où l'on s'arrêta jusqu'au 19. Ce jour-là, départ pour Bressaignes (Bracciano), place appartenant à un riche seigneur nommé Virgille, qui en fit fort loyalement les honneurs, et donna même son fils bâtard, jeune homme de grande audace, pour faire la campagne avec l'armée de France. Le roi demeura dans Bracciano jusqu'au 24 décembre, pour faire ses dernières dispositions d'entrée dans Rome. Il envoya M. de Ligny, avec bon nombre d'Allemands, occuper Ostie, et MM. de la Trémouille et de Gié, à Rome, faire ses logemens. Il reçut aussi, à Bracciano, l'ambassade solennelle du pape, composée des cardinaux de Lorette, de Saint-Denys et de l'Escaigne. Le prince d'Arragon, duc de Calabre, qui était encore à Rome avec ses troupes, voyant les Français si près de lui, s'enfuit vers la Pouille. Enfin, le 24 décembre ou le 31 (car il y a ici une contradiction dans leVergier d'Honneur), le 24, donc, et non le 19, comme le dit le marquis d'Aubays, Charles VIII entra dans Rome avec son ost, qu'il était déjà bien tard, à la clarté des torches et des flambeaux. Il prit son chemin par la porte Flamine, passa devant Sainte-Marie del Popolo, et s'alla loger au palais Saint-Marc avec toute son artillerie. Alexandre VI était de méchante humeur et s'enferma dans le château Saint-Ange, sans vouloir voir le roi, ce qui chagrina tant Sa Majesté, qu'elle députa au pontife MM. de Bresse, de Foves, de Ligny, de Gié, l'évêque d'Angers, et maître Jehand'Arcy, lequel, par le moyen d'une belle et humaine harangue en bon latin, parvint à rétablir l'harmonie. Cet heureux résultat obtenu, Charles se mit à visiterles choses exquises de Rome, telles que Sainte-Véronique, Nostre-Dame-de-Saint-Luc, l'église des Frères-Mineurs, diteAra cœli, le mont de la Sibylle, d'où l'on voit l'hôtel de ville qui fut le Capitole ancien des Romains; et le mardi, 13 janvier 1495, la Minerve et Saint-Sébastien. Une rixe s'étant élevée, sur ces entrefaites, entre la garde française et écossaise, et les juifs, dans laquelle plusieurs de ces derniers furent tués, le roi donna l'ordre à M. de Gié de faire justice, etsix galans juifs furent pendus. Le jeudi 15, visite au Colisée,qui appartient et est de droit au roy; le 16, messe à Saint-Pierre, et ce même jour, où le pape et le roi se virent affectueusement, M. de Saint-Malo (Briçonnet) fut fait cardinal; le 18, dimanche, le roi toucha les écrouelles à la chapelle de France, puis assista, en grand cortége de seigneurs, à l'office majeur célébré par le pape à Saint-Pierre. Sa Majesté ainsi que sa suite étant confessées, Sa Sainteté, vêtue de blanc, donna sa bénédiction solennelle au peuple et à l'armée, comme au grand jubilé. Les jours suivans, visite à Saint-Jean-de-Latran, et dispositions militaires pour le départ. Enfin, le mercredi, 28 janvier, après avoir ouï la messe, déjeûné chez le pape, reçu sa dernière bénédiction et baisé sa main, le roi quitta Rome, emmenant, comme otage libre, le cardinal de Valence, fils naturel d'Alexandre VI, et alla coucher à Marigné; le 29, à Belistre (Vellétri), où l'on séjourna jusqu'au 3 février. Le cardinal de Valence profita de ce séjour pour s'enfuir du camp et retourner à Rome, où déjà le pape avait faussé sa foi et donné la main aux ennemis du roi, ainsi que le seigneur d'Argenton l'avait su démêler et mander expressément de Venise. Le comte de Nevers, à l'avant-garde, prit d'assaut la ville et le château de Montfortin. Le mardi, 3 février, à Valmontone; le 4, à Florentine, où l'on s'arrêta le 5, pour y être parrain d'un juif que M. d'Angers baptisa et nomma Charles. Rien, aujourd'hui, ne fait mal comme ces baptêmes de juifs garantis par des princes français. Vendredi 6, à Verlic; lundi 9, à Bahut, d'où le roi alla voir le siége d'un fort, dit le Mont-Saint-Jean. L'assaut fut sanglant: il y périt 40 hommes de l'armée royale et 956 assiégés, après un combat de sept heures, où Charles VIII se montra ce qu'il était, digne chevalier. On sut là que le duc de Calabre s'était encore enfui de San-Germano, abandonnant ainsi la clef du royaume de Naples de ce côté. Jeudi 12, à Cyprienne; vendredi 13, à San-Germano. On mit garnison dans le château, puis on visita l'abbayede Saint-Benoît. Le 15, à Mignague (Minagno); lundi 16, à Triague. On y apprit que le duc de Calabre s'était encore enfui de Capoue, et l'on y reçut les députés de cette ville, qui en apportèrent les clefs. Le 17 à Couy, et le 18, entrée à Capoue sans obstacle. Jeudi 19, couchée à Averse. Le roi reçut une députation qui lui remit les clefs de Naples, en lui annonçant que le roi Alphonse s'était enfui en Sicile, exemple imité peu après, par son fils Ferdinand, qu'il avait, avant de partir, fait couronner à sa place. Le maréchal de Gié prit les devants pour vérifier les faits, et entra paisiblement à Naples, où il fut très bien accueilli. Alors le roi, le 21, se rendit à Pougue-Réal, superbe maison de plaisance du roi Alphonse, où il dîna joyeusement; et le dimanche, 22 février 1495, il fit sa pompeuse entrée à Naples. Il logea au château de Capouane, et fit incontinent battre et bombarder le Château-Neuf, dont il s'empara, ainsi que de la citadelle, après plusieurs jours de bombardement.

Ici André de la Vigne commence son récit en prose, et c'est alors qu'il devient poétique. Le siége du Château-de-l'Œuf demanda plus de valeur et de peines. Le roi s'y rendait chaque jour, souvent dînait dans la tranchée, et encourageait alors ses artilleurs par ses munificences. La place capitula le 13 mars. Claude de la Chastre, Claude de Rabandaiges et monseigneur de Lavernade prirent possession du Château-de-l'Œuf, qui se trouva merveilleusement approvisionné de munitions de tout genre. Samedi 14, le roi dîna chez M. de Clérieux, et passa son temps, du 15 au 22, dans son château de Capouane, à recevoir les hommages des princes, princesses et seigneurs du royaume. Lundi, 23 mars, il alla se réjouir à Pougue-Réal, où la fille de la duchesse d'Amalfi, habillée en amazone, monta un cheval fougueux et fit mille voltes etpennadesqui émerveillèrent la cour et l'armée. Le 24, conseil et cour de chancellerie, présidés par M. du Quesnay, où l'on pourvut aux charges, offices et emplois, au nouveau coin de la monnaie, au nouvel écu armorié du royaume. Charles VIII arrivait au trône de Naples en vertu du testament de René d'Anjou, au mépris des prétentions du duc de Lorraine, héritier de la maison d'Anjou, par les femmes. Son droit était litigieux, sa possession impossible; mais on l'avait abusé sur ces deux points. Le mercredi 25, arriva la prise de Gaëte, que le sénéchal de Beaucaire alla occuper; le 27, autre partie de plaisir à Pougue-Réal; le 28, visite aux murailles de Naples, fraîchement bâties; le dimanche 29, tandis qu'on était à s'amuser à Pougue-Réal, le fou du roi de Naples tomba du haut du château de Capouane et se tua, ce qui courrouça fortCharles VIII. Du 29 mars au 10 avril, le temps fut employé à diverses courses de plaisir ou de dévotion; le 10, M. d'Aubigny partit pour occuper la Calabre; le 14, arrivèrent les vaisseaux de France, au grand plaisir de tous; le 15, le roi toucha les écrouelles, ce qui fit un spectaclemoult beau à voir; le jeudi absolu, 16, grand office, où le roi nourrit 13 pauvres. Le jour de Pâques, 19 avril, le roi se confessa à Saint-Pierre, où il dîna et toucha derechef les écrouelles. Il y eut sermon du seigneur Pynelle. Du 22 avril au 1ermai, joûtes magnifiques près du Château-Neuf. Les tenans étaient Chastillon et Bourdillon, puis M. de Dunois et l'écuyer Galliot. Dimanche, 3 mai, représentation solennelle du miracle de saint Janvier. Lundi, 4 mai, inventaire du Château-Neuf fait par MM. de Bresse et du Boys-Fontaine. Il s'y trouva des richesses supérieures à toutes celles du roi, de monseigneur d'Orléans et de monsieur de Bourbon réunies. Le vendredi 8, on alla voir, à deux milles de Naples, la montagne queVirgile fit percer bien subtilement. Le 10 et le 11, préparatifs pour l'entrée royale, qui eut lieu, le 13 mai, avec la plus grande pompe. Le roi se rendit à Saint-Janvier, y fit le serment, reçut celui des nobles napolitains, donna l'ordre de chevalerie, et fut proclamé à la joie générale. M. de Montpensier fut nommé vice-roi. Le 18, banquet royal au Château-Neuf, et le 19, chez le prince de Salerne. Le mercredi, 20 mai, après 86 journées de séjour, le roi quitta Naples avec une grande partie de son armée, pour s'en retourner en France; il était plus que temps. Le 20, couchée à Averse; le 21, à Capoue; le 22, chez l'évêque de Sesse; le 24, à San-Germano; le 25, à Ponte-Corvo; le 26, à Cyprienne; le 27, à Forcelonne (Florentine), et le jeudi 28, à Lyague. La petite ville de Forcelonne était sous l'interdit du pape quand le roi y passa, parce que les habitans avaient coupé les bras à leur évêque, du parti arragonais. Mais le roi, ayant le pouvoir de se faire dire la messe partout, en usa. De Lyague, le 29, à Valmontone; le 30, à Marigné; et le lundi, 1erjuin, à Rome. Le pape était sorti de sa capitale. Charles VIII disposa toute chose pour sa sûreté et pour celle de la ville sainte, rendit ses hommages à saint Pierre, et logea chez le cardinal de Saint-Clément. Mercredi 3, à Campanole; jeudi 4, à Soulte; et le 5, à Viterbe, où l'on demeura deux jours,par révérence de la feste de Pentecouste. Plusieurs pages du roi, s'étant égarés dans les bois de Viterbe, y furent tués par les paysans. On prit les assassins et on les pendit. L'avant-garde de l'armée fut arrêtée à l'entrée de Toustanella, place que l'on prit d'assaut et que l'on pilla. M. de Lespare, pour s'être engagé imprudemment,fut fait prisonnier. De ce moment, le roi ne marcha plus qu'en bon ordre et comme en pays ennemi. Il quitta Viterbe le 8 juin, lundi, et alla coucher à Montefiascone. Le 9 et le 10, à Aquapendente. Il eut quelque peine à franchir Ricolle et San-Clero le 12; mais, enfin, il gagna heureusement Sienne, où il fut très bien reçu le samedi 13 juin. Mercredi 17, à Poggibonzi; le lendemain, procession du Saint-Sacrement, où le roise montra bon catholique. Ledit jour, la nouvelle vint que monseigneur d'Orléans était entré dans Novare, malgré le duc de Milan et ses alliés. Le 19, arrivée près de Florence, à Campane. Les Florentins s'étaient tournés contre les Français: aussi leur prit-on de force la ville de Pontvelle; puis on se rendit à Pise, qui accueillit l'armée avec enthousiasme. Les hommes et les femmes de Pise vinrent, pieds nus, se mettre sous la protection du roi, ce qui tant l'émut qu'il leur laissa garnison. Pareil accueil lui fut fait à Lucques, où il entra le mercredi 23. On en repartit le 25, et l'on arriva le 29 au pied des Alpes boulonnaises, en passant par Massa, Pietra-Santa, Lavanza, Sarzana, dont la garnison fut levée, Villa-Franca et Pontremoli. Là on eut grand'peine à faire franchir les monts à l'artillerie, opération qui réussit, toutefois, grâce aux soins et à l'habileté de Jehan de la Grange, à la constance des Allemands qu'il conduisait, et aux secours que fournit M. de la Trémouille, grand-chambellan. Le roi resta trois jours dans son camp à surveiller le passage pour lequel on fut, parfois, forcé detailler les roches. Quand M. de la Trémouille vint annoncer au roi que l'artillerie avait passé,il semblait être mort pour la grande chaleur qu'il avait soubstenue, ceci faisant. Il faut dire, à l'honneur du maréchal de Gié comme des 600 lances et des 1500 Suisses qu'il menait à l'avant-garde, qu'il contribua puissamment au succès de ce passage difficile, en faisant tête à l'ennemi, sans quoi le roi était perdu. De tristes nouvelles de Naples arrivèrent au camp de Pontremoli. M. d'Aubigny mandait que, le jour du Saint-Sacrement,ceux de Gaëte et ceux de Naplesavaient voulu massacrer les Français. Le vendredi, 3 juillet, le roi franchit les monts, à son tour,avec une belle compaignie, alla coucher à Cassan, le samedi, à Térence, et le dimanche 5, il atteignit Fornoue. On ne fit que se rafraîchir et entendre la messe à Fornoue, puis on se remit en marcheen moult bel ordre, le maréchal de Gié à l'avant-garde, Sa Majestéen la bataille, et M. de la Trémouille à l'arrière-garde, où il acquit beaucoup d'honneur. On n'avanca que deux milles ce jour-là, et le roi campa près de Vigerre, dans une belle plaine garnie desaulsoyes, prairies et fontaines. La nuit se passa sur le qui-vive;les Allemands pillèrent un beau château du comte Galéas, action dont Charles VIII se montra fort courroucé. Le lendemain, lundi, 5 juillet 1495, le roi entendit la messe à six heures du matinmoult dévotement, dîna, puis monta à cheval vers huit heures. Il était bien armé etrichement acoustré, vêtu, par dessus son armure, d'une jaquette à courtes manches, de couleurs blanche et violette, semée de croisettes de Jérusalem etfine broderie de riche orfévrerie; son coursier noir, dit leSavoie, pareillement accoutré de blanc et de violet semés de croisettes;et semblait bon gendarme s'il en fut, le dit très vertueux roi, nonobstant la corpulence qu'il avait en si jeune âge. L'armée s'ébranla dans l'ordre de la veille, savoir: M. de Gié et messire Jean-Jacques avec l'avant-garde; après eux, les Suisses menés par MM. de Nevers, de Clèves, le bailli de Dijon, et le grand-écuyer de la reine, Lornay. L'artillerie venait ensuite avec le bailli d'Aussonne, Jehan de la Grange et Guyot de Louzières. Le roi suivait avec la bataille, après laquelle marchaient MM. de la Trémouille et de Guise avec l'arrière-garde. Les bagages devaient cheminerpar oultre les grèvesà main gauche, sous la conduite du vaillant capitaine Houdet; mais à grand'peine voulaient-ils tenir ordre, dont le capitaine Houdet se courrouçait fort; l'un voulant aller, l'autre non; l'un boire, l'autre manger; plusieurs faire repaître leurs chevaux; plusieurs aller au logis devant, ce qui fut cause de leur perdition, la confusion s'étant mise aussitôt dans cette troupe indisciplinée.

Cependant, les confédérés, en nombre décuple de l'armée royale, et formant près de 50,000 hommes, s'étaient ébranlés, de leur côté, pour aller au devant du roi, et avaient pris position. Ils tirèrent quelques coups de canon sur l'avant-garde, qui n'en continua pas moins sa route. La bataille française, tout en marchant, fit taire leur artillerie, et la chose alla bien ainsi l'espace d'une demi-lieue; mais les Lombards et les Vénitiens, ayant vu passer les bagages en désordre, les chargèrent furieusement, dans l'espoir que toute l'armée de Charles serait entraînée avec eux. Le danger du roi était pressant: chacun en prit un courage nouveau; et ce vaillant prince contribua, plus que tout autre, à maintenir l'ordre par sa présence et ses discours, disant à ses gens: «Mes amys, n'ayez point de paour; je sçay qu'ils sont dix fois autant que nous, mais ne vous chaille! Dieu nous a aydé jusques icy. Je vous ay conduitz à Naples, où j'ay eu victoire sur mes adversaires; et, depuis Naples, je vous ay admenez jusques icy sans oppression ne esclandre vilaine. Si le plaisir de Dieu est encores, je vous rameneray en France,à l'honneur, louenge et gloire de nous et de nostre royaulme.»

Les Vénitiens, voyant que la bataille était serrée autour du roi, sans que rien y pût mordre, dépêchèrent un héraut, en apparence, pour réclamer un prisonnier notable, mais, dans le fond, pour observer le lieu où Sa Majesté se trouvait et le vêtement qu'il portait, afin de diriger leurs coups de ce côté. Ils formèrent ensuite une bande de leurs meilleurs gendarmes pour charger le groupe royal; ce qu'apercevant Charles VIII, il forma également une bande choisie, de laquelle furent Charles de Maupas, qui fut fait chevalier sur l'heure; Gilles Charmet de Normandie, qui portait l'enseigne des gentilshommes; et messire Aymary de Prye. Le roi joignit à cette valeureuse élite les deux cents archers de M. de Crussol, et prit la tête de la colonne, ayant toujours à ses côtés Claude de la Chastre, dont il prenait les conseilspour ce que c'estoit un gentilhomme expérimenté au fait de guerre. La bande ennemie, appuyée et en partie masquée par le bois de Fornoue, se présentagaillardement. Celle du roi l'assaillit aussitôt avec rage. Le choc fut terrible: Charles frappait de sa mainvirilement, et paraissait prendre une force nouvelle à chaque coup qu'il recevait sur son armure. Plusieurs des siens,pour donner la bricole aux traîtres ennemis, s'estoient acoustrés de blanc et de violet comme lui, et lui faisaient rempart de leurs corps. Dieu se déclara pour le bon droit. La bande des alliés périt presque tout entière en peu d'heures, ou fut faite prisonnière. Du côté des Français, M. le bâtard Mathieu de Bourbon fut seul pris, à cause que son cheval l'emporta. Ce grand effort fini, les alliés décampèrent, laissant le roi victorieux sur le champ de bataille,où il s'estoit montré vray fils de Mars, hardy comme Hector, chevalereux comme Olivier, et délibéré comme Roland. «On cuidoit bien, dit André de la Vigne, que Dieu estoit, pour la France en ceste journée; car, autant que dura la tuerie, la chasse et escarmouche, oncques ne cessa de venter, pleuvoir, tonner et esclairer, comme sy tous les diables eussent été par les champs.» Ce fut un beau fait d'armes pour les Français, qui n'étaient pas plus de 8 à 9,000 contre plus de 50,000 ennemis, commandés par le marquis de Mantoue, le comte Galéas Sforce et le seigneur Fercasse. Le roi coucha la nuit suivante dans une maisonnette, et fit un maigre souper, ainsi que ses braves, tous les bagages ayant été pillés, et, pour la plupart, par les valets eux-mêmes. On sut, dans l'armée, par un messager dépêché au duc de Milan, que l'on arrêta, le nombre et la qualité des morts de l'ennemi. Sa perte fut immense. On enterra les morts le lendemain, après une suspensiond'armes, et le roi alla coucher à Magdelan le 7. Mercredi 8, à Florensole, où l'on fut rejoint par M. de Bresse et sa bande, qui venaient de Sienne. Le 9, à Salmedon. Il fallut faire un long détour et passer sous les murs de Plaisance, à tous risques, parce que les ponts étaient rompus. Le 10, aux faubourgs du Châtel-Saint-Juan. De là le roy envoya un héraut à Tortone, place forte dans laquelle s'était renfermé le seigneur Fercasse, neveu du duc de Milan. Ce seigneur se conduisit avec générosité, jusqu'à fournir des vivres à l'armée. Dimanche 12, à Capriate; le 13, on campa à six milles de Nice, près d'Asti, sur les terres du marquis de Montferrat. Le 14, à Nice; le 15 à Asti, où l'on séjourna jusqu'au 27 pour reposer l'armée, qui se refit entièrement dans ce paysplantureux. On apprit dans ce lieu comment les Napolitains avaient rappelé le roiFerrant(Ferdinand), et toutes les peines qu'essuyait le duc d'Orléans dans Novare. Le roi se rendit alors à Turin et y arriva heureusement le 30 juillet; il avait logé la veille à Quiers, chez un bon gentilhomme piémontais, nommé Jehan du Solier, dont la fille lui adressa une longue etmoult belle harangue, sans fléchir, tousser, cracher, ne varier en auculnes manières. Cette aimable pucelle y parlait de ses regrets de n'être pas la Pucelle d'Orléans, formait le vœu que le vaillant roi renversât bientôtle More, et finissait par supplier Charles VIII de prendre toute sa famille à son service. Sorti des terres lombardes et vénitiennes, le roi se trouvait en pays ami, mais il avait près de lui l'armée des confédérés qu'il fallait vaincre pour délivrer le duc d'Orléans captif dans Novare. Il campa donc près des ennemis, entre Quiers et Versay (Verceil), sur le Pô, recruta son armée d'Allemands, disposa tout pour une nouvelle bataille, et cependant ouvrit des négociations qui occupèrent les mois d'août et de septembre entiers, plus vingt jours d'octobre. Ce fut dans le camp de Verceil que le roi, après bien des pourparlers, fut rejoint par le duc d'Orléans, que le bâtard de Bourbon, fait prisonnier à Fornoue, lui fut rendu, et qu'il perdit de la dysenterie, à son grand regret,son bon parent et ami, François comte de Vendôme, l'escarboucle des princes, en beauté, bonté, sagesse, doulceur et bénignité, auquel il voulut faire des obsèques comme s'il eût été son frère.

Enfin la paix fut signée, grâce aux bons soins de Comines, qui fut ensuite envoyé à Venise pour la faire ratifier des Vénitiens. Le seigneur d'Argenton eut le beau rôle dans tout le cours de cette triste affaire; il avait blâmé l'entreprise; il avait signalé la ligue, partagé les dangers et la gloire de Fornoue; il contribuaplus que personne à la paix; c'était avoir du bonheur et le mériter.

Le roi leva son camp le 21 octobre et repartit pour Lyon en très bel ordre, passant par Suze, Briançon, la Mure, Grenoble, où la fatigue le retint quelques jours, Morain et Chantonay. Le 7 novembre, un samedi, Charles VIII rentra dans Lyon, dont la population le reçut avec des acclamations incroyables; il logea à l'archevêché. La reine, madame de Bourbon, et toute la cour, l'y attendaient. Il y eut alors de joyeux momens, et André de la Vigne en profita pour offrir l'ouvrage dont nous venons de faire l'analyse[49].

Ce récit, dit le Vergier d'Honneur, est suivi d'une énorme quantité de ballades, rondeaux, complaintes, épitaphes et autres poésies, tant du sieur de la Vigne que de messire Octavien de Saint-Gelais, évêque d'Angoulême. Ces pièces, la plupart médiocres, même pour le temps, méritent peu d'être lues: les amateurs en trouveront de nombreuses citations dans la bibliothèque française de l'abbé Goujet; nous n'en citerons qu'un rondeau qui ne doit pas être de l'évêque d'Angoulême:

Vieille putain par trop désordonnée,A redoubter plus qu'une ame damnée,Vous m'avez bien lourdement abuséDe m'estre ainsi longuement amuséA vous aymer plus qu'autre femmelette.Mule esclopée, roupieuse hacquenée,Au bas mestier estes si acharnée,Qu'en avez ja le hoc illec usé,Vieille putain.Quant vostre amour premier me fut donnée,Pas ne cuydoye du mois ne de l'année,Quelque fin homme que je soye, ou rusé,Estre de vous en ce point refusée,Pour a ung autre vous estre habandonnée,Vieille putain.

Vieille putain par trop désordonnée,

A redoubter plus qu'une ame damnée,

Vous m'avez bien lourdement abusé

De m'estre ainsi longuement amusé

A vous aymer plus qu'autre femmelette.

Mule esclopée, roupieuse hacquenée,

Au bas mestier estes si acharnée,

Qu'en avez ja le hoc illec usé,

Vieille putain.

Quant vostre amour premier me fut donnée,

Pas ne cuydoye du mois ne de l'année,

Quelque fin homme que je soye, ou rusé,

Estre de vous en ce point refusée,

Pour a ung autre vous estre habandonnée,

Vieille putain.

[48]Lisez, pour la mesure comme pour la vérité,quatre-vingt-un et treize.[49]Jean Marot a fait, à l'imitation du Vergier d'Honneur, le récit en vers des deux voyages de Louis XII à Gênes et à Venise. Ses vers sont meilleurs que ceux d'André de la Vigne; mais, en somme, son ouvrage est bien moins intéressant, pauvre qu'il est de circonstances et de traits de mœurs: on en peut lire l'analyse dans les mémoires de littérature de Thémiseul Saint-Hyacinthe.

[48]Lisez, pour la mesure comme pour la vérité,quatre-vingt-un et treize.

[49]Jean Marot a fait, à l'imitation du Vergier d'Honneur, le récit en vers des deux voyages de Louis XII à Gênes et à Venise. Ses vers sont meilleurs que ceux d'André de la Vigne; mais, en somme, son ouvrage est bien moins intéressant, pauvre qu'il est de circonstances et de traits de mœurs: on en peut lire l'analyse dans les mémoires de littérature de Thémiseul Saint-Hyacinthe.


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